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Science et philosophie

En venant aujourd'hui, après tant d'hommes ùniinents et d'orateurs distingués, prendre possession, pour quelques instants, d'un fauteuil que je me reconnais très indigne d'occuper, je dois, avant tout, justifier à vos yeux le titre de la Conférence à laquelle vous avez été conviés. Philosophie des sciences! voilà une enseigne qui doit vous paraître bien ambitieuse, et vous vous demandez, sans doute, comment on ose discourir sur un pareil sujet sans être ni un philosophe ni un savant. Aussi reculerais-je devant cette entreprise, si je ne savais que la composition de mon auditoire et la destination particulière du lieu qui nous réunit m'autorisent à me servir

1. Conférence faite à la Société Générale d'Education et d'Enseignement, le 24 février 1868.

d'une force devant laquelle, tous, vous vous inclinez avec respect. Celle force, c'est la foi ; c'est la croyance aux v»''rilés élémentaires de la religion, dont le drapeau est arboré sur cette enceinte comme pour nous inviter à nous couvrir de sa puissante protection. La foi, vous le savez, met aux mains de ceux qui ont le bonheur de la posséder un flambeau pour éclairer les choses d'icibas : elle nous fournit, en toutes sortes de manières, des aperçus auxquels l'observation seule ne nous eût pas permis d'atteindre, et, lorsque sa lumière est projetée sur les conquêtes de l'intelligence et de l'esprit de recherche, elle les transfigure en leur imprimant un caractère en quelque sorte surnaturel. C'est elle qui, souvent, met dans la bouche de simples enfants des réponses capables de déconcerter toute la science humaine. Vous ne vous étonnerez donc pas si je compte sur son secours pour m'aider à passer en revue devant vous les résultats les mieux constatés des sciences modernes et à découvrir les conséquences générales et vraiment philosophiques qui s'en dégagent.

Mais la foi n'est pas la seule puissance à laquelle je veuille recourir aujourd'hui, et vous me permettrez de vous rappeler que la pratique de cette vertu est inséparable de celle de la charité : toutes les deux doivent être, au même titre, abritées par cette enceinte, et si je compte sur la foi pour qu'elle nous donne, à vous et à moi, l'intelligence du sujet, je ne réclame pas moins

vivement l'assistance de la charité pour qu'elle vous dispose à l'indulgence envers une parole qui en a grand besoin. Cette indulgence, je la demande surtout à la plus gracieuse portion de mon auditoire, car la nature de mon sujet m'oblige à lui faire faire, dans les régions arides de la science et de la philosophie, une excursion qui. je le crains bien, ne pourra pas compter pour un voyage d'agrément. Le langage des abstractions est sévère, quelque soin qu'on prenne d'en adoucir les aspérités ; et la langue française a beau se prêter, mieux que tout autre, à ces sortes d'expositions, il faut que votre oreille se dispose à la complaisance et qu'elle ne s'effarouche point trop si je suis sou\ent obligé de recourir à des termes étrangers au vocabulaire de la littérature usuelle. D'ailleurs, si je dois éprouver le regret de vous avoir ennuyés, je n'aurai pas. du moins, celui de vous avoir attirés dans un guet-apens. Le titre de ma conférence était assez significatif, et s'il ne vous a pas rebutés, c'est que vous étiez résignés d'avance à me suivre dans les sentiers difficiles oli je compte vous entraîner.

Tout le monde sait que, depuis nombre d'années, la science a été le grand cheval de bataille de l'incrédulité. Tandis qu'à une autre époque on attaquait les dogmes au nom de la raison, aujourd'hui on les bat en brèche au nom de la science. « La science a dit ceci ; la science a dé-

montré cela. » Quand on a prononcé ce grand mot, il semble que tout soit dit et qu'il n"y ait plus rien à répliquer.

Si pourtant, au lieu de nous incliner devant cette autorité si complaisamment in\oquée, comme les Hindous se prosternent devant des id(des qu'ils n'osent pas regarder, nous cherchons à la voir en face, nous la trouvons moins redoutable qu'elle ne parait l'être au premier abord. Un de nos éminents prélats a pu lui appliquer avec raison ce mol charmant de M. de Maistre,. lorsque Tillustre auteur des Soirées de Saint- Pétersbourg, impatienté d'entendre la philosophie incrédule in^oquer sans cesse contre la foi le témoignage de la nature, s'écriait spirituellement : « Je voudrais bien qu'on me fit faire la connaissance de cette dame-là. » Cette autre dame qu'on appelle la science et que nos adversaires font si volontiers intervenir, n'a pas une existence beaucoup moins problématique. A vrai dire même, la science n'existe pas, du moins dans le sens que les ennemis de nos dogmes attribuent à ce mol, car il peut être employé dans une tout autre acception, comme nous essayerons de le faire voir en terminant. Ce qu'on invoque en réalité, ce sont les sciences. Examinons donc ce qu'elles sont en substance, et si vraiment elles fournissent contre nous ces armes qu'on se plait trop souvent à leur demander.

On peut dire qu'une science est l'étude d'un certain nombre d'objets, de même ordre et de

même nature, entre lesquels on cherche, par l'observation, à établir des rapports qui deviendront des lois lorsqu'ils auront été formulés avec une suffisante précision. Cette définition dont personne, je pense, ne contestera la justesse, va nous servir à distinguer et à classer les véritables sciences.

Autrefois, toutes les sciences étaient rangées en trois catégories, sciences exactes ou mathématiques, sciences physiques et sciences naturelles ; les sciences exactes ayant pour base le calcul, les sciences physiques ayant pour base l'expérimentation, et les sciences naturelles s'appuyant seulement sur l'observation. Cette classification, quelque précise qu'elle paraisse, est pourtant tout à fait artificielle. D'abord, l'expérimentation n'étant qu'un mode particulier d'observation, on comprend mal cette distinction des sciences physiques et des sciences naturelles, distinction tellement arbritaire que les mots euxmêmes la repoussent, puisque physique n'est pas autre chose que la traduction grecque de naturel.

En outre, le^^inathématiques ne sont pas du même ordre que les autres sciences et doivent en être nettement séparées. En efiet, elles n'observent pas de faits, n'en déduisent point de lois; elles raisonnent sur des abstractions pures, sur des créations de l'intelligence humaine: pour tout dire, elles ne sont pas des sciences, mais des outils scientifiques, des instruments de raison-

nement ; outils merveilleux, instruments admirables, qui exigent chez ceux qui les ont créés, comme chez ceux qui les emploient en les perfectionnant, une capacité d'autant plus grande qu'il faut tout tirer de l'abstraction, sans avoir aucun secours à attendre du monde extérieur ; mais enfin ce sont des outils. Les mathématiques sont l'art du raisonnement sous sa forme la plus rigoureuse et la plus précise, parce qu'elle est abstraite ; elles jouent, relativement aux autres sciences, le rôle que jouent le syllogisme et la logique relativement à la psychologie, et ce serait se tromper gravement que de croire qu'elles puissent fournir le moindre argument pour ou contre des théories philosophiques.

Cette erreur a cependant séduit beaucoup d'esprits sérieux, qu'une fausse interprétation des symboles des mathématiques a égarés. C'est qu'en effet il y a de ces symboles dont le maniement n'est pas sans danger. Par exemple, le séro éveille en nous l'idée du néant, et Vinflni du calcul intégral sonne à nos oreilles comme l'infini philosophique. Cependant, le zéro n'est rien qu'un point de départ pour l'évaluation abstraite des grandeurs : je ne saurais mieux faire que de le comparer au zéro du thermomètre. Personne, en y réfléchissant, n'osera dire que, quand le thermomètre marque zéro, il y ait absence complète de chaleur : car les expressions de chaleur et de froid sont relatives ; ce qui est chaud pour nous peut être froid pour les habitants de l'é-

quateur, et ce qui produit sur nos organes l'impression du froid peut paraître suffisamment chaud pour les populations du pôle. La preuve en est que le zéro du thermomètre russe est placé beaucoup plus bas que le nôtre. Qu'est-ce donc que notre zéro? C'est la température de la glace fondante. Comme elle est absolument invariable et facile à reproduire, les physiciens ont jugé bon de la choisir pour point de départ; il a donc été convenu que toute quantité de chaleur supérieure à celle qui fait fondre la glace serait comptée en degrés de chaleur, et que toute quantité inférieure s'évaluerait en degrés de froid. Or, il en est absolument de môme en mathématiques. Pour évaluer une grandeur, on choisit un point de départ arbitraire. Toute grandeur qui dépasse ce point est comptée en grandeur positive ; toute grandeur qui reste en deçà est évaluée en grandeur négative, et ces deux ordres de grandeurs sont réunis par le point zéro, qui n'a ainsi rien de commun avec le néant.

Quant à l'infini des mathématiques, c'est tout simplement Vindéflni. Autrement le mot de ligne m/? me n'aurait aucune signification, l'infini étant quelque chose qui ne se limite d'aucune façon, tandis qu'une ligne a, par définition, une épaisseur nulle. De même, un infiniment petit n'est autre chose qu'une grandeur qu'on diminue indéthiinient, de manière à la rendre à chaque instant plus petite que toute autre grandeur donnée. Pour en avoir une idée nette, imaginons

deux bâtons en caoutchouc, de longueurs inégales. On conçoit aisément qu'on puisse peser sur le plus long de ces deux bâtons de manière à le rendre égal au plus petit. Pendant cette compression, la différence des deux bâtons, qui d'abord était exprimée par un certain nombre de centimètres, aura été sans cesse en diminuant jusqu'à devenir nulle. Telle est précisément la définition de l'infiniment petit ; pour l'avoir exacte, il suffit, dans cet exemple, de remplacer la notion matérielle de deux bâtons de caoutchouc par la notion abstraite de deux grandeurs inégales, dont une soit variable. On voit donc combien cette idée est simple et comme il est peu nécessaire de se mettre l'esprit à la torture pour y chercher des mystères philosophiques.

Je n'insisterai pas davantage sur ces difficultés, dont l'exposition risquerait de devenir fatigante. Mais il a été dit sur ce sujet tant de choses inexactes et dangereuses qu'on ne saurait trop s'opposer à leur diffusion. C'est ainsi que des personnes étrangères à l'étude des sciences, prenant pour argent comptant les divagations philosophiques auxquelles le calcul infinitésimal a parfois servi de prétexte, ont maudit cet infortuné calcul en le déclarant contraire à la révélation, comme si un instrument passif pouvait être rendu responsable des usages auxquels il est maladroitement appliqué. Disons-le bien nettement : les mathématiques sont, non pas des sciences, mais des instruments scientifiques; et elles

n'ont pas plus de rapport avec ce qu'on leur fait dire qu'un rouage de machine n'a de rapport avec la force qui le met en mouvement ou avec la résistance qu'il estcharg-é de vaincre.

Après avoir ainsi rayé les mathématiques du Duuibre des sciences qui doivent nous occuper ici, je demande la permission d'en exclure aussi ce qu'on est convenu d'appeler les sciences morales et politiques. Non pas que je veuille diminuer en qïïôî^ùê ce soit l'importance de ces études, auxquelles un esprit actif et possédé de l'amour du bien ne saurait rester étranger. Mais, quelque considérable qu'en soit l'objet, ces études manqueront toujours de ce caractère de précision qui seuF constitue les véritables sciences. Car la multiplicité des éléments qu'elles doivent prendre en considération est telle qu'elle enlève toute espérance de les voir jamais arriver à des formules simples. Ensuite, et c'est là le point capital, par cela seul qu'elles ont inscrit en tète de leur programme la morale et la politique, il leur faut compter avant toute chose avec l'activité^humaine, activité essentiellement libre, rebelle à toute contrainte fatale et n'acceptant d'autres lois que les lois morales., qui ne se peuvent traduire en d'autres formules que celles du Décalogue.

Nous bornerons donc notre examen aux sciences qui s'occupent du monde matériel, lesquelles, suivant leur degré de précision, peuvent être rangées sur les différents échelons d'une série

continue, depuis l'histoire naturelle jusqu'à la mécanique : la première qui étudie les corps sous leur forme la plus compliquée et la plus concrète ; la dernière, qui traite du mouvement, la propriété la plus générale et la plus abstraite de la matière, celle dans laquelle se résument toutes les manifestations qui peuvent tomber sous nos sens.

L'histoire naturelle a été pendant longtemps une science purement descriptive. Même après le grand effort de génie auquel nous sommes redevables de la classification de Linné, les naturalistes croyaient volontiers que leur rôle se bornait à décrire les caractères extérieurs des espèces établies conformément à cette classification. Ainsi comprise, l'histoire naturelle appartenait presque autant à la littérature et à la poésie qu'à la science proprement dite ; et les écrits de notre grand Buflon sont là pour le prouver. Et, de fait, y a-t-il rien qui prête plus à l'imagination que cette diversité infinie des êtres, où chaque objet, animal ou plante, a sa forme, sa physionomie, son individualité propres, jusqu'à ses mœurs et ses habitudes, qui sont comme le reflet des traits particuliers à la nature humaine, si bien que les moralistes et les poètes y ont trouvé toujours une mine inépuisable de comparaisons et d'allégories? Comment donc venir parler de chiffres et de considérations positives en présence de ces tableaux si variés, de ces formes qui semblent échapper à toute définition rigou-

reuse., de ces mouvements si capricieux, de ces couleurs si harmonieusement fondues ? Ne semble-t-ilpas que ce soit une véritable profanation?

Eh bien, non ; car cette harmonie, dont le sentiment instinctif nous pénètre en face de la nature, est la marque certaine de l'ordre qui a présidé à la distribution des êtres : et l'on est vite récompensé lorsqu'on ne craint pas d'en aller chercher la démonstration derrière les voiles gracieux qui nous la dérobent. Alors se révèle cette merveilleuse unité de plan dont la découverte esTIa gloire des Geoffroy Saint-Hilaire et que les études embryogéniques sont encore venues confirmer ; alors on voit les caractères se modifier, d'une espèce à l'autre, par transitions graduées ; au point que bien des types conservent encore, à l'état rudimentaire, des organes devenus chez eux sans objet et qui ne sont développés que dans les types voisins. La simplicité et la régularité du plan de la création s'accusent, au moins chez les êtres inférieurs, par des formes susceptibles d'être traduites en nombres, telles que la symétrie pentagonale des oursins, la structure rayonnée des polypiers, l'enroulement en hélice, toujours dans le même sens et suivant une progression régulière, des feuilles autour de leurs tiges, etc.

Si l'on descend plus bas encore, on trouve la régularité des formes si nettement accusée, que la science des minéraux mérite presque le nom de science exacte. On sait que les formes cristal-

lines, c'est-à-dire celles que prennent les corps lorsqu'ils sont abandonnés à eux-mêmes, loin de toute action pertubatrice, se groupent en un petit nombre de systèmes d'une régularité géométrique parfaite, et que toutes les facettes susceptibles de se produire sur un cristal découlent nécessairement, par des dérivations purement géométriques, de sa forme primitive ; en sorte qu'un minéral est complètement caractérisé, du moins au point de vue de la forme,, par l'indication du numéro du système dans lequel il cristallise et de l'angle d'inclinaison de ses faces principales. Ajoutons qu'on est actuellement sur la voie de relations simples entre la forme extérieure des cristaux et leur composition chimique.

La chimie étudie les éléments des corps naturels au point de vue de leurs affinités mutuelles, c'est-à-dire des combinaisons que ces éléments peuvent former les uns avec les autres. Après avoir été. pendant de longs siècles, un art, on pourrait presque dire une cuisine, si le mot n'était pas si vulgaire, la chimie est devenue une science le jour où elle a appris à se servir de la balance et à comparer dans chaque composé les poids des éléments constituants. Par là elle a d'abord reconnu que les quantités des corps simples qui peuvent s'unir ne sont point arbitraires, et que tout ce qui dépasse certaines proportions bien définies reste en dehors de la combinaison. Puis elle a constaté que, si l'on prend pour point de comparaison l'un des corps les

plus répandus, tels que l'hydrogène ou l'oxygène, les poids des autres corps qui s'y combinent sont exprimés par des nombres généralement très simples. Ces nombres, qu'on appelle les équivalents chimiques, sont tellement invariables, qu'ils servent, mieux encore que les noms, à caractériser les corps auxquels ils se rapportent. Une analyse plus minutieuse encore a fait voir que la plupart de ces nombres se déduisent les uns des autres par des additions et des multiplications ; et comme, en déûnitive, l'équivalent chimique d'un corps n'est autre que le poids de l'atome de ce corps, on a pu, sans être taxé d'une trop grande hardiesse, être amené à considérer tous les corps comme les divers états de condensation d'un seul d'entre eux, qui serait la matière universelle ; et quelques savants, ressuscitant une vieille et ingénieuse idée des pythagoriciens, ont cru pouvoir en déduire, en appuyant cette conclusion sur des faits caractéristiques, que les propriétés des corps ne sont autres que les propriétés des nombres.

Bien qu'il soit peut-être téméraire d'aller aussi loin pour le moment, on ne peut manquer d'admirer la précision merveilleuse que la considération des équivalents a introduite dans la chimie, ainsi que les facilités qu'elle procure pour le classement des corps en familles naturelles. Mais cette précision est encore dépassée par celle de l'analyse spectrale, qui décèle les moindres traces des corps bien longtemps après que les balan-

ces les plus sensibles ont cess«'' de les indiquer. On sait que. lorsque la lumière du soleil traverse un prisme de cristal, elle s'y décompose de telle sorte que, si on la reçoit ensuite sur un écran, on obtient, au lieu de lumière blanche, un assemblage de sept couleurs qui a reçu le nom de spectre solaire. Ce spectre est sillonné d'une infinité de raies obscures dont la vraie nature a été long-temps un mystère. Enfin le secret de ces raies a été récemment découvert, et on a constaté que chacune d'elles correspond à un corps simple dont la vapeur existe dans l'atmosphère solaire, de telle sorte que l'emploi judicieux de ces raies, appliqué aux lumières des astres, nous permet d'analyser des corps célestes séparés de nous par des distances que l'imagination n'est pas même en état de concevoir. Les raies du spectre sont caractérisées par leurs distances relatives : et de là résulte une nouvelle série de nombres qui, joints aux équivalents, concourent à imprimer à la chimie moderne une précision qui ne peut que tendre à s'accentuer davantage. Toutefois il reste encore un point important à éclaircir. Les combinaisons chimiques sont attribuées à une force qu'on appelle l'affinité. Quelle est la nature de cette force et quelles sont ses lois ? C'est le secret de l'avenir. Tant qu'il ne sera pas éclairci, la chimie, de quelque précision qu'elle soit susceptible, ne pourra pas compter parmi les sciences exactes.

Tandis que la chimie étudie les corps sous leur

forme la plus simple, la physique s'occupe des propriétés g-éiiérales de la matière, telles qu'elles se manifestent à nous par les phénomènes de la pesanteur, de la chaleur, du son, de la lumière, de l'électricité et du magnétisme. Autrefois, ces phénomènes étaient attribués à l'intervention d'agents mystérieux qu'on appelait des fluides inipcmdérables ; aujourd'hui on s'accorde à n'y plus voir que des mouvements particuliers de la matière, les uns d'extension ou de compression, les autres de rotation, d'autres enfin de vibration. On sait depuis longtemps que le son est produit par les vibrations de l'air en mouvement, et je n'ai pas besoin de rappeler à quel degré ni avec quelle précision les nombres interviennent dans la théorie de la musique. Les liens étroits qui unissent la chaleur et la lumière ont été mis en évidence, dans ces derniers temps, avec une grande netteté, et la facile transformation de la chaleur en travail, affirmée avec tant d'éclat depuis quelques années, a fourni de nouveaux arguments à ceux qui considèrent la chaleur comme un mode de mouvement. La théorie de la lumière se résume aujourd'hui, sans aucun doute possible, dans celle des vibrations ondulatoires, et elle a acquis un tel degré de précision qu'on peut presque la considérer comme une annexe de la mécanique, d'autant mieux qu'elle fait intervenir la notion de l'élasticité. Et l'étude des corps cristallisés transparents a fait naître les rapprochements les plus féconds entre la

forme extérieure des corps, leur élasticité, leur pouvoir de réflexion et de réfraction et leur capacité pour la chaleur. Depuis les admirables travaux d'Ampère, l'affinité du magnétisme et de l'électricité n'est pas contestée ; on sait d'ailleurs que toute production de chaleur est accompagnée d'un développement d'électricilé. de telle sorte qu'il est permis de chercher dans la chaleur solaire la cause des courants qui produisent le magnétisme terrestre.

En résumé, les fluides inpondérables d'autrefois sont devenus des mouvements de la matière, produits par des forces spéciales, obéissant à des lois déterminées dont la physique recherche l'expression. Et cette expression une fois trouvée, il reste à appliquer les formules de la mécanique. C'est ce qui nous amène naturellement à parler de cette dernière science.

La mécanique étudie la propriété la plus générale et la plus abstraite de la matière, qui est le mouvement. Mais comme l'esprit humain, quoi qu'en disent les positivistes, se refuse invinciblement à séparer les effets des causes, l'étude des mouvements se lie d'une manière intime à celle des forces, auxquelles nous l'attribuons. Voilà pourquoi le principe fondamental de la mécanique est celui de Vinertie, en vertu duquel on admet que la matière est par elle-même incapable de modifier son état de repos ou de mouvement. Cette notion une fois acceptée, c'est-à-dire l'existence des forces une fois proclamée, il a

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suffi, pour constituer la mécanique, de faire intervenir une autre notion simple, celle de la masse des corps, mesure de la facilité plus ou moins grande avec laquelle ils se prêtent à l'action d'une force donnée : puis, d'observer que les effets produits par une force sur un corps sont absolument les mêmes, que le corps soit à l'état de repos ou qu'il soit à l'état de mouvement. De ces principes, unis à celui de la réaction toujours égale et contraire à l'action, découle toute la mécanique. Leur simplicité est telle que les formes du raisonnement mathématique s'y appliquent immédiatement. Et voilà comment, d'une science d'observation qu'elle était à l'origine, la mécanique est devenue la science exacte par excellence, parce qu'elle est celle où la notion de cause intervient de la manière la plus explicite. Il est, dans la rapide énumération que je viens de faire, une lacune qui peut-être aura frappé le lecteur. Je n'ai pas parlé de V astronomie. C'est qu'en effet l'astronomie mériterait d'être placée à la fois au sommet et à la base de l'échelle des sciences. Science naturelle au premier chef par son objet, qui est l'étude de corps situés au delà de notre terre, l'astronomie est devenue une science exacte par la découverte de la gravitation universelle. Les premiers astronomes ont commencé par distinguer les astres fixes, ou étoiles, des astres errants, comètes ou planètes ; une observation attentive du mouvement de ces derniers a suscité des hypothèses, de plus en plus

vraisemblables, sur l'agencement des corps planétaires, jusqu'à ce que l'immortelle découverte de Kepler vînt donner à ces systèmes la précision qui leur manquait. Cependant l'astronomie était encore incomplète, parce que la notion de cause en était absente. Le génie de Newton l'ayant introduite sous la forme de la pesanteur universelle et ayant découvert du même coup l'expression mathématique de ses lois, la mécanique céleste a succédé à l'astronomie et s'est élevée de suite aux plus g-randes hauteurs. Par elle on a su expliquer, non seulement les mouvements réguliers des astres, mais encore leurs perturbations. Elle a fourni le secret du mouvement des marées, et naguère encore elle conduisait, par le raisonnement seul, à la découverte d'un astre inconnu.

Ainsi, une force unique, située partout où il y a des corps, agissant d'une manière permanente, en vertu d'une loi très simple, et produisant dans tout l'univers les mouvements les plus harmonieux, tel est le résumé de ce que nous enseigne la science astronomique ; ajoutons que l'analyse spectrale, appliquée aux astres, a fait reconnaître, dans l'univers, ou tout ou moins dans notre système planétaire, une remarquable unité de composition.

Toutefois, l'astronomie moderne ne s'est pas contentée de ces conquêtes. Mettant à profit des méthodes de calcul et d'observation dont la précision semble presque fabuleuse, elle a [mis en évidence, dansleTmouvement^de la lune,*des al-

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térations qui ébranlent singulièrement la vieille croyance à l'invariabilité du monde astronomique. Cotte circonstance, rapprochée des inductions déjà très plausibles que l'observation des nébuleuses avait fait naître sur l'origine possible et les transformations successives des systèmes planétaires, rend très probable que la stabilité du ciel n'est qu'apparente et qu'il est soumis à une loi de changement réelle, bien que son action soit trop lente pour avoir produit des effets sensibles depuis que les premières observations ont été enregistrées. Ainsi, l'état présent du ciel ne serait qu'une des phases d'une grande évolution destinée à se poursuivre à travers les siècles.

Arrivés au terme de cette rapide revue des sciences, voyons quelles sont les idées générales qu'elle nous suggère. Tout d'abord il est une notion qui ressort clairement de cette étude; c'est celle de l'ordre qui préside à l'ensemble comme aux détails de la création. Cet ordre, dont nous avons déjà le sentiment confus par l'impression harmonieuse que la nature produit en nous, se révèle avec toute sa netteté dans les sciences et reçoit sa suprême expression dans les nombres, symbole par excellence de la précision et de la certitude.

Pour montrer en passant, par un exemple, combien est intime cette alliance de l'ordre et des nombres jusque dans des choses qui ne semblent pas immédiatement susceptibles d'être tra-

(luites en formules math«'matiques, je citerai l'architecture ancienne, généralement si harmonieuse dans ses proportions et où les dimensions relatives des diverses parties des édifices étaient exprimées par des nombres simples, dont les architectes se transmettaient la tradition avec un soin religieux. Alors vraiment il était permis de parler des ordres d'architecture. Mais aujourd'hui tout est abandonné au caprice de la fantaisie. Longueurs, largeurs. Iiauleurs, saillies, tout se règle au gré du hasard. Et je ne crains pas d'affirmer que. si nos édifices modernes produisent la plupart du temps une impression défavorable, c'est que ce sens intime des nombres, tout comme celui des lignes, a presque entièrement disparu.

S'il est une forme sous laquelle nous concevions les manifestations de l'intelligence, c'est assurément celle de l'ordre. Ce résultat de l'étude des sciences nous ramène donc à l'idée d'une suprême intelligence qui a ordonné toutes choses; c'est là une vérité depuis si longtemps acceptée que je croirais vraiment faire injure au lecteur en y insistant.

Je passe à une autre vérité non moins évidente, c'est qu'une science est d'autant plus avancée que la notion de cause y intervient d'une manière plus formelle et plus explicite. Ainsi l'optique atteint son suprême degré de précision le jour où elle reconnaît que les phénomènes lumineux sont dus à des vibrations soumises à des lois déterrai-

nées ; l'astronomie est constituée le jour où la chute des corps révèle à Newton la notion de la gravitation universelle et où, combinant cette notion avec les lois antérieurement découvertes par Kepler, cet immense génie devine, en même temps que la cause, la loi simple de son action. Enfin l'on sait que la notion de force imprime à la science du mouvement, à la mécanique, une précision et une rigueur telles, qu'il faut aujourd'hui un effort de raisonnement pour se rappeler que cette science, en définitive, a son point de départ dans l'observation pure.

La science la plus haute n'est donc pas celle qui est en possession du plus grand nombre de faits, c'est celle qui a su établir entre les faits des relations assez nettes pour que les causes s'en dég-agent comme d'elles-mêmes, avec leur cortège de lois toujours simples. C'est dans ce sens seulement qu'il est légitime de se servir du mot la science, qui désigne alors, non plus cet arsenal de faits où les positivistes vont puiser des armes, mais la science telle que la définissait S. Thomas, la connaissance des choses par leurs causes, cognitio reriim per causas. Ainsi comprise, la science ne se borne plus seulement au monde matériel, elle s'étend à tout et partout elle conserve ce caractère, d'être d'autant plus élevée en dignité qu'elle se préoccupe davantage des causes. Pour n'en citer qu'un exemple, n'est-il pas vrai que l'histoire n'est véritablement savante que lorsqu'elle s'élève au-dessus du récit des faits, soit

qu'elle cherche, avec Montesquieu, dans les mœurs et les institutions d'un peuple, les causes de sa grandeur et de sa décadence ; soit que, montant plus haut encore avec Bossuet, elle démêle les vues de la Providence à travers les révolutions des empires?

Ainsi, l'idée de cause domine toutes les sciences et leur imprime la dernière précision dont elles soient susceptibles. Or cette idée se résume dans la notion de force. Qu'est-ce donc qu'une force? Dans l'hypothèse le plus généralement admise, la seule plausible, à mon sens, celle des forces dis- . tinctes de la matière, une force est un agent, immatériel par conséquent, dont le siège est partout où il y a des corps et dont l'action s'exerce d'une manière continue et permanente : car, si elle cessait un instant, le corps affranchi de cette influence prendrait un mouvement rectiligne et uniforme, circonstance dont le monde extérieur ne nous offre aucun exemple.

Ne semble-t-il pas que ces qualités, qu'il nous faut attribuer aux forces, sont d'un ordre bien élevé et qu'ainsi nous les rapprochons singulièrement de cette puissance infinie qui réside avec l'intelligence infinie dans le souverain Créateur? Et ne semble-t-il pas aussi que la meilleure explication philosophique qu'on en ait donnée est encore celle de la théologie catholique, qui place entre Dieu et le monde les vertus des cieux, Virtutes, êtres immatériels, mais créés, ministres des volontés du Très-Haut et incapables d'agir

en dehors de l'ordre, parce que la chute originelle ne les a pas atteints ? Je ne fais que livrer cette considération en passant, laissant à de plus dignes le soin de la discuter et de la développer. J'ai voulu seulement fournir un argument de plus contre cette théorie qui consent bien, à la rigueur, à admettre l'intervention divine à l'origine du monde, mais qui la suppose inutile ensuite, toutes choses devant marcher indéfiniment en vertu de cette première impulsion, de cette chiquenaude, comme on l'a si bien nommée.

Enfin il est une dernière notion que les sciences mettent en lumière : c'est celle du changement perpétuel auquel la matière est assujettie. Rien n'est immuable ici-bas. et, qui plus est, rien ne revient à son point de départ. Si quelquefois on croit observer de pareils cycles, c'est toujours le résultat d'une fausse apparence, et les deux sciences qui remontent le plus haut dans le passé, la géologie et l'astronomie, sont là pour témoigner de la vérité de cette assertion. Or, tout mouvement ayant une direction, cette idée nous amène à la notion d'une fin vers laquelle tend le monde matériel, et si nous ne pouvons scientifiquement nous en faire une idée, du moins il nous est permis d'en affirmer l'existence.

En résumé, Vordre c'est-à-dire l'expression de la suprême intelligence, \b. force générale et permanente, c'est-à-dire le symbole de la toutepuissance ; enfin le changement continuel, présage d'une fin déterminée, telles sont les notions

que l'étude des sciences nous sug'gère. N'est-ce pas là un beau résultat? Et n'est-on pas heureux de pouvoir joindre ces satisfactions philosophiques aux jouissances, si multipliées et si pures, que les sciences réservent à ceux qui s'y livrent? Que l'incrédulité interprète maintenant comme elle voudra ces magnifiques enseignements. Pour nous, nous ne saurions éprouver à cet égard d'autres sentiments que ce pieux enthousiasme qui animait Kepler, lorsque, voyant ses calculs enfin confirmés par l'observation, il laissait s'échapper de sa poitrine, non un cri d'orgueil ni un blasphème, mais un hymne à la louange du souverain ordonnateur de tant de merveilles !

Qu'il me soit permis, en terminant, de formuler un vœu : c'est de voir disparaître bientôt cette séparation si tranchée qui divise, dans l'enseignement de la jeunesse, l'ordre littéraire et l'ordre scientifique. Je sais bien qu'il est des nécessités sociales avec lesquelles il nous faut compter, parce qu'il n'est pas en notre pouvoir de les modifier du jour au lendemain : je sais bien qu'au premier rang de ces nécessités figure celle de se créer le plus tôt possible une carrière qui garantisse le pain de chaque jour. Et comme l'esprit humain n'est point assez vaste pour embrasser à la fois toutes les branches des connaissances humaines, il faut bien que de bonne heure on se spécialise, pour employer l'expression consacrée, en vue des occupations que réserve l'avenir.

Mais pourquoi celte séparation commence-telle si tôt ? Kt pourquoi, surtout, avoir imag-iné cette malheureuse division, inconnue partout ailleurs qu'en France, et qui, plaçant la philosophie parmi les facultés littéraires, la sépare presque entièrement de l'ordre des sciences, au point qu'il n'est pas rare de rencontrer des ouvrages philosophiques où l'érudition scientifique parait remonter au temps du Discows de la Méthode f Celui qui a mérité d'être appelé le divin Platon avait placé, sur la porte de ses jardins cette inscription mémorable : « Que nul n'entre ici, s'il n'est géomètre ! » Aristote, Descartes, Pascal, Newton, Leibnitz portaient au front la triple auréole du savant, du philosophe et de l'écrivain. Et l'on n'a commencé à rompre avec cette tradition qu'au xviii« siècle, époque à jamais néfaste aussi bien pour la foi et la philosophie que pour la morale et la pureté du goût.

Entendons-nous bien, d'ailleurs; il ne s'agit pas de ranger la philosophie sous la même rubrique que les sciences immédiatement susceptibles d'applications techniques : il s'agit de restituer, dans l'enseignement général, une plus large part, tant aux sciences de raisonnement pur qu'aux sciences naturelles, car ces dernières ont le grand avantage de nous rapprocher d'un monde extérieur que l'existence des villes tendrait à nous faire oublier de plus en plus. J'insiste là-dessus, car on ne se figure pas assez combien la vie que nous menons dans nos grandes cités

est artificielle et séparée de la nature. Tout ce qui nous entoure porte au suprême degré le cachet de l'intervention de l'homme. Tout ce qui pourrait nous rappeler les champs et les hois est soigneusement recouvert d'une enveloppe qui en fait un ouvrage d'art ou d'industrie. Il n'y a pas jusqu'aux arbres de nos boulevards qui ne soient devenus, eux aussi, des produits de civilisation : emmaillottés dans leur jeune âge, protégés par toutes sortes de tuteurs., débarbouillés périodiquement par les soins d'une administration maternelle, et. qui plus est, soumis comme tout bon Parisien, aux hasards de l'expropriation qui les exposent à déguerpir, sur un ordre venu d'en haut, pour traverser la capitale en voiture et s'en aller décorer quelque nouvel emplacement. La terre que nous foulons aux pieds n'est pas de la vraie terre; l'air que nous respirons n'est pas pur. Nous n'entrons en communication avec le monde du grand air que pendant cette courte période de temps qu'on appelle les vacances ; et comme à ce moment la chasse absorbe presque tous les loisirs, on pourrait vraiment dire que nous n'avons de contact avec la nature que pour la détruire.

Est-ce une bonne chose? Evidemment non.

Dieu ne nous a pas mis au milieu d'une si magnifique création pour nous permettre d'oublier ce monde dont il nous a faits les rois. Nous sommes obligés en conscience de connaître notre domaine : si nos occupations nous en tiennent le

plus souvent éloignés, sachons du moins y suppléer par des études qui nous en rapprochent un peu. Étudions les sciences, surtout les sciences naturelles, celles qui font marcher au grand air et à travers champs. Rappelons-nous la légende d'Antée, qui retrouvait ses forces au contact de la terre, et disons-nous bien que notre esprit, tout comme notre corps, ne peut que gagner à ce rapprochement. Notre cœur aussi y gagnera. Car, pour qui les comprend bien, les sciences, loin de dessécher le cœur et l'intelligence, les dilatent au contraire en les fortifiant. Quand l'étude de la nature n'y est pas séparée de celle des formes abstraites du raisonnement, l'esprit en reçoit une précision sans roideur. en même temps qu'il y acquiert une méthode et une logique incontestables. Enfin, par le contact intime et raisonné qu'elles établissent entre l'homme et cette création si admirable jusque dans ses moindres détails, elles éveillent en nous comme un écho lointain, ou mieux, comme un avant-goùt de ces harmonies supérieures auxquelles tout nous dit que nous serons un jour conviés.

LES EASEIGi\EMEi\TS PHILOSOPHIOUES DE LA SCIEiVCE*

Messieurs,

Au moment où vont se terminer les travaux d'un Congrès pendant la durée duquel on a passé successivement en revue les principales branches des sciences humaines, il est naturel qu'on ait songé à vous présenter un résumé de l'état actuel de nos connaissances. Quant à l'esprit dans lequel ce résumé doit être conçu, les tendances bien connues de la Société bibliographique l'indiquent à l'avance : ce ne peut être qu'une sorte de synthèse des sciences, envisagées dans une pensée philosophique, avec l'intention de rechercher jusqu'à quel point le monument scientifique,, laborieusement élevé par les générations

1. Discours prononcé dans la séance de clôture du Congrès bibliographique international, le 4 juillet 1878.

successives, s'accorde dans ses lignes avec un autre monument bien plus ancien, qui n'a pas été bâli de main d'homme, et que tous ici nous entourons de notre respect et de notre amour : je veux parler de l'édifice de nos croyances.

En un mot, les sciences, au point du merveilleux développement où elles sont aujourd'hui parvenues, apportent-elles un renfort intellectuel à tous les motifs que nous avons déjà de nous incliner devant les enseignements de la foi ; ou bien ne faut-il y voir, comme le veulent certains esprits, qu'une protestation de Fintelligence émancipée contre des dogmes qu'une humanité encore ignorante aurait trop facilement acceptés ? Tel est le grave sujet auquel on a pensé qu'il conviendrait de consacrer quelques instants dans cette soirée de clôture.

Notre premier soin doit être de définir la science car, si c'est une des choses dont on parle le plus, c'est, assurément, une de celles qu'on connaît le plus mal. Chaque jour nous voyons certains journalistes invoquer la science comme la panacée universelle qui doit guérir tous les maux de l'humanité. A les entendre, l'organisation de la société doit être désormais fondée sur la science, et c'est à la pure méthode scientifique qu'il appartient de venir remplacer des vieilleries au respect desquelles une intelligence affranchie ne peut plus s'attarder. Cependant, ce qui est fort curieux, la plupart de ces écrivains, n'ont aucunement qualité pour parler, au nom de la

icience. Leur éducation (si éducation il y a) n'a ms été dirigée de ce côté. Je les comparerais voonti-ers à ce facétieux militaire qui prétendait ivoir mangé approximativement d'un mets déicat. parce qu'il connaissait une personne qui en faisait son régal habituel. Eux aussi ont goûté approximativement les fruits de l'arbre do la science; c'est-à-dire quils ont, dans le camp des savants, des amis dont ils se font volontiers les interprètes peu autorisés. Mais, si ces amis sont, parfois, d'utiles ouvriers du travail scientifique, ce sont, en général, de très pauvres philosophes. Or, il est aisé de démontrer que la science et la philosophie sont absolument inséparables ; de telle sorte que ceux qui nient les droits de la seconde sont sans qualité pour parler au nom de la première.

Examinons donc ce que c'est que la science, comment elle prend naissance, de quelle manière elle se développe, enfin vers quel but elle tend.

Ce serait une grande erreur de croire que la science ait pour point de départ cette soif de savoir, cette curiosité intellectuelle qu'on peut regarder comme un des traits distinctifs de notre humanité.

Tel est bien, sans doute, le mobile qui pousse, de nos jours, la plupart de ceux qui se vouent à l'étude des sciences. Mais il dut en être tout autrement au début. Les sciences sont nées petit à petit, d'une façon en quelque sorte inconsciente,

32 SCI£N(.:E et l'IIiLUSUi'HIE

par une conséquence naturelle de la loi du travail imposée à l'homme dès sa chute.

Pour prouver cette assertion, il nous faut remonter hien loin dans l'histoire, et nous transporter par la penséejusqu'à cette heure solennelle où le premier homme, déchu de sa grandeur orig-inelle. se trouva face à face avec la nature et condamné à en tirer lui-même, par un labeur pénible, tout ce qui était nécessaire à son existence matérielle. Certes, quand il lui fallut pourvoir à tous les besoins de sa nourriture, de son vêtement, de son habitation, de sa défense contre les bêtes féroces, il est permis de croire que toute son activité dut y trouver un emploi suffisant, et qu'il ne lui restait plus de loisirs pour se livrer à la contemplation désintéressée des choses d'ici-bas.

Mais, si la Providence avait ainsi laissé l'homme, sans défense apparente, aux prises avec la nature, du moins elle l'avait fait sociable, déposant dans ce privilège le germe d'une perfectibilité matérielle en quelque sorte indéfinie, qui devait faire de nous les rois de la création. Au début, les industries diverses auxquelles les besoins del'hommedonnèrent naissance, pouvaient s'exercer aisément dans le cercle intime de la famille; mais, à mesure que la société se compliquait, la division du travail, ce principe fécond de toute civilisation, engendra les métiers, c'està-dire ces fonctions sociales où chacun se consacre, pour le bien de tous, à une besogne déter-

minée, dont il se rond maître au prix d'un apprentissage plus ou moins long".

Les métiers une fois institués, plusieurs générations d'ouvriers ne pouvaient se succéder sans qu'aucun d'eux songeât à perfectionner son matériel ou à améliorer ses procédés. Chaque spécialité allait donc se compliquant déplus en plus, et un jour venait où un simple apprentissage ne suffisait plus pour y devenir expert ; il fallait alors une véritable initiation. Les métiers ainsi compliqués avaient pour base tout un ensemble de règles pratiques, fruit de l'expérience des siècles, dont ^la garde et la transmission nécessitaient des institutions spéciales, telles que les corporations. A ce moment, on peut dire que le métier avait fait place à l'art, et que l'artisan succédait à l'ouvrier.

Or, regardons un peu au fond de ces règles pratiques destinées à guider la main des artisans. En apparence, c'étaient simplement des recettes empiriques, parfois enveloppées sous des formules mystérieuses, et dont nul ne cherchait à pénétrer la signification ; respectées de tous, parce que l'expérience de tous les jours en justifiait suffisamment l'application, elles empruntaient encore un certain prestige au mystère dont on se plaisait à entourer l'initiation des nouveaux venus. Mais, au fond, ces règles n'étaient rien autre chose que la traduction plus ou moins inconsciente des rapports qui unissent entre eux certains phénomènes du même ordre.

Hâtons-nous d'éclairer par un exemple cette définition tant soit peu abstraite. Bien longtemps avant que les règles de l'acoustique eussent été formulées, l'art de la musique avait déjà été poussé très loin, et l'artisan chargé de la fabrication des instruments à cordes,, par exemple, savait à merveille quels rapports de force et de longueur il convenait de donner aux cordes pour produire une harmonie déterminée. Ces rapports, traduits par des nombres que la pratique seule avait appris à connaître, qu'était-ce, sinon l'expression numérique des relations qui unissent les longueurs des cordes au nombre des vibrations qu'elles peuvent etl'ectuer en un même temps? Sans doute, cette notion des vibrations était inconnue aux artisans: uniquement occupés de la valeur des sons à produire, peu leur importait le mécanisme intime de cette production. Et pourtant, l'expérience seule les avait amenés à un point où il allait suffire de quelques efforts d'intelligence pour traduire ces règles d'artisans en une véritable notion scientifique.

Que faut-il pour que cette transformation s'opère? Il faut que, parmi ceux qui sont chargés d'appliquer les règles d'un art, il se rencontre un esprit supérieur qui supporte avec impatience la soumission à des formules dont sa raison ne lui rend pas un compte suffisant. Alors il regarde au fond de ces règles, il analyse ces formules, il y entrevoit des notions nouvelles, et, s'il parvient à leur donner une expression philo-

sophique, c'est-à-dire abstraite et dég-agée de tout souci d'une application pratique immédiate, on peut dire qu'à ce moment une science est fondée.

Ainsi, toute science dérive d'un art par la substitution de formules philosophiques à des règles expérimentales, et le caractère propre de cette transformation, c'est que la considération des objets naturels ou concrets est remplacée par celle d'un certain nombre de notions abstraites. En même temps, le côté industriel et la préoccupation de l'utile ont disparu; les phénomènes commencent à être envisagés pour eux-mêmes, sans qu'on songe à se demander si leur étude conduira plus tard à quelque application pratique.

La science doit donc nous apparaître comme ine récompense que Dieu réservait à l'homme pour prix de son labeur quotidien. A l'observation de la grande loi du travail, non pas du trairail isolé, mais de celui qui groupe en faisceaux coordonnés toutes les forces du corps social, la i^rovidence avait attaché ce privilège, d'élever peu à peu l'esprit de l'homme jusqu'à ces hauteurs où, dégagé des intérêts matériels, il lui 3st donné de contempler en philosophe les choses de la création.

Mais nous n'avons vu encore que la première les étapes de la science. Or, elle en a bien d'autres à parcourir, et chacune d'elles sera marquée par un pas de plus dans la voie des abstractions, jusqu'à ce que, en dernière analyse.

elle ait substitué partout, à la notion des objets naturels, ces abstractions suprêmes auxquelles le monde matériel finit par se réduire, et qui sont la masse, le temps, l'espace et la force.

Par exemple, l'histoire naturelle à ses débuts considère les animaux et les végétaux tels que la nature nous les présente ; bientôt elle apprend à y discerner des organes qu'une science plus avancée décompose en fibres et en vaisseaux; ces éléments, à leur tour, deviennent des agrégats de cellules; enfin, dans ces dernières, on finit par ne plus considérer que les molécules, dont chacune est elle-même un agrégat d'atomes régulièrement disposés. Dès lors, toutes les transformations dont les animaux et les végétaux sont susceptibles se réduisent, en dernière analyse, à des mouvements exécutés dans le temps et dans l'espace par les atomes constituants des cellules, chacun de ces atomes, considéré comme un point matériel, n'ayant de caractéristique que sa masse.

Ce n'est pas tout encore : il ne suffit pas d'avoir entrevu ces abstractions dernières, il faut déterminer les lois suivant lesquelles s'accomplissent les mouvements des atonies ; c'est la dernière étape des sciences, et la plus difficile à atteindre, parce qu'elle suppose une connaissance complète de tous les éléments qui entrent en jeu. Parmi les diverses branches de nos connaissances il n'est guère que l'astronomie qui ait ainsi parcouru toutes les phases de sa carrière, et en-

core parce que la grande distance qui nous sépare des corps célestes lui permettait de considérer chacun d'eux comme un simple point dans l'espace.

Qu'était-ce, au début, que l'astronomie, sinon l'art de diriger les navigateurs sur les solitudes de l'Océan par l'observation des corps suspendus à la voûte céleste ? Cet art devint une science le jour où les mouvements des astres excitèrent la curiosité pour eux-mêmes, et furent analysés sans aucun souci du parti qu'on en pouvait tirer. Ainsi se formèrent les premiers catalogues d'observations ; et quand le progrès des instruments eut permis à Tycho-Brahé de leur donner une précision inusitée, Kepler vint, de qui le génie sut découvrir à travers ces volumes de données numériques les lois mémorables qui portent son nom. Mais ce n'était pas assez, Fidée de cause n'avait pas encore surgi ; il était réservé à Newton de l'introduire et de montrer que ces mouvements, dont Kepler avait si bien reconnu la merveilleuse ordonnance, découlaient tous, comme des conséquences forcées, du principe de la gravitation universelle. Dès ce moment, l'astronomie est devenue simplement la mécanique céleste ; elle n'a plus désormais qu'à appliquer les lois rigoureuses du raisonnement à l'étude des déplacements que les masses célestes subissent dans le temps et dans l'espace, sous l'influence d'une force dont la loi nous est connue. Sa méthode est si certaine, qu'elle peut à volonté remonter

dans le passé ou plonger dans le plus lointain avenir.

L'observation, que seule abritait le berceau de l'astronomie, n'intervient plus aujourd'hui, en quelque sorte, que pour vériûer les prévisions du calculateur; et celui-ci, quand il s'appelle Le Verrier, peut goûter cette suprême jouissance de fixer du fond de son cabinet, la place où il faudra chercher dans le ciel un astre inconnu dont la théorie seule lui a révélé l'existence! Tel est donc le but final vers lequel toute science doit tendre : établir, à l'aide de la notion des forces, l'harmonie des mouvements dans lesquels se résument toutes les transformations de la matière.

Nous voici bien loin, en vérilé, du système professé par les positivistes, pour qui le rôle de • la science parait se réduire à enregistrer mélho-*| diqucment des faits matériels et palpables ! Tout au contraire, la science ne commence que quand les faits matériels font place à des abstractions ; elle se développe à mesure que ces dernières s'é--J loigncnt davantage de la réalité observable; enfin elle n'atteint son couronnement que quand l'introduction de Tidée de force lui a permis de tout réduire à des mouvements qui s'accomplissent dans un ordre bien déterminé.

Ici je viens de prononcer un mot qui résume en effet toute la science : l'ordre, telle est la grande notion que la science est chargée de faire briller à nos yeux, si bien qu'on peut la définir

en toute rigueur : l'etlort tenté par l'intelligence humaine pour acquérir la connaissance de l'ordre (|ui règne dans la création.

Or, s'il est une vérité indéniable, c'est que toute ordonnance implique un ordonnateur, dont l'habileté se mesure à l'harmonie qu'il a su établir dans son œuvre. Puis donc que la science, en dernière analyse, réduit tous les phénomènes de l'univers à des mouvements qui s'accomplissent avec la plus iiarmonieuse précision sous l'influence de forces constantes, on peut dire que, par là mémo, elle nous fournit la meilleure démonstration de cette suprême intelligence qui a disposé toutes choses avec nombre, poids et mesure.

Telle est la première des démonstrations que nous fournit la science moderne. Mais cela ne suffît pas; car, si nous nous arrêtions là, on pourrait dire que nous avons laissé sans réponse l'objection de ceux qui considèrent la matière comme renfermant en elle-même sa raison d'être, de telle sorte que ces qualités d'ordre et d'harmonie que la science constate dans sa disposition, ne seraient rien autre chose que les attributs essentiels de la matière incréée.

Nous aurons suffisamment répondu à cette prétention des matérialistes, si nous faisons voir que la science n'aperçoit rien d'immuable dans la matière, et que tout le monde visible, parti d'une certaine origine, se dirige vers une fin déterminée.

Au début de ce siècle, sous l'empire de l'enthousiasme légitime qu'avaient excité les créateurs de la mécanique céleste, c'était une opinion assez généralement répandue que les éléments du monde astronomique sont permanents, et ne subissent que des variations périodiques autour d'une valeur moyenne qui demeure constante. C'est alors que les plus hardis parlaient de Dieu comme d une hypothèse dont la science pouvait désormais se passer, tandis que les autres se contentaient de le faire intervenir, à l'orig-ine des choses, pour donner la première impulsion, la première chiquenaude, disait-on, à ce merveilleux mécanisme d'horlogerie dont rien ne pourrait plus ni altérer ni arrêter la marche.

Cependant, le progrès des observations obligea bientôt les savants à reconnaître que plusieurs des mouvements astronomiques étaient loin d'offrir cette constance absolue qu'on leur avait prêtée. Le jour lui-même, cet élément fondamental qui sert de base à la mesure du temps, a révélé, dans sa durée, des altérations sensibles depuis les temps historiques. On s'est alors demandé si l'apparente stabilité du monde ne serait pas tout simplement l'une des phases d'une évolution que sa lenteur seule avait dérobée aux yeux des observateurs. Les conquêtes de la g'éologie arrivaient à point pour nous montrer, dans les profondeurs de l'écorce terrestre, les traces bien visibles d'une succession de périodes dont chacune avait été caractérisée par un certain mode d'activité

physique, comme aussi par la population animale et végétale de la surface. Dans cette harmonieuse succession, aucun indice de retour au passé; tout se déroule suivant un plan déBni. tout marche dans un sens bien déterminé. Or, ce qui est vrai pour le globe peut-il ne l'être pas pour le reste de l'univers? Assurément non, et déjà la science, élargissant le cadre déjà si vaste de la belle hypothèse cosmique de Laplace, se plaît à nous montrer dans les astres qui illuminent la voûte céleste autant de globes parvenus à des degrés divers de leur développement, et dont chacun nous fait connaître une phase du passé ou de l'avenir de notre planète. Ici, c'est une nébuleuse à peine visible, où la condensation du noyau est encore indécise; à côté, en voici une autre déjà pourvue d'un noyau brillant, qui bientôt deviendra une étoile, c'est-àdire un soleil. Parmi les étoiles, l'analyse spectrale nous apprend à établir des catégories : les unes sont plus jeunes que notre soleil ; d'autres, au contraire, sont plus avancées dans leur refroidissement. Enfin voici les planètes, c'est-àdire des globes émanés de la substance même du soleil qu'ils entourent; mais leurs petites dimensions les ont mal protégés contre le rayonnement, et, déjà, depuis longtemps, une écorce solide masque la fluidité de leur noyau. Ne dégageant plus au dehors de chaleur ni de lumière qui leur soient propres, c'est du soleil seul que les planètes reçoivent ces deux éléments sans lesquels

nulle vie n'est possible. Mais l'atmosphère d'aiç et d'eau qui les entoure, et qui n'est pas moins indispensable à la vie, comme aussi elle constitue le milieu nécessaire à l'accomplissement des phénomènes physiques et chimiques, cette atmosphère, disons-nous, pénètre dans l'écorce solide à mesure que l'épaisseur de cette dernière augmente. Un moment arrive, et il est déjà venu pour notre lune, où l'air ainsi que l'eau sont complètement absorbés. C'est la mort, ou plutôt c'est le commencement de la mort, car il reste une étape à franchir. Ce globe désolé, à la surface duquel il n'y a plus de vie ni de mouvement, reçoit du moins encore les rayons du soleil central. Ceux-ci s'éteindront un jour, quand le soleil, à force de rayonner de la chaleur et de la lumière, se couvrira à son tour d'une écorce solide. x\lors on peut dire que la mort régnera sans partag'e dans notre système, et l'astre bienfaisant, à la faveur duquel la vie et la verdure s'entretiennent aujourd'hui sur notre terre, n'aura pas connu pour son compte le privilège de cette g-racieuse parure, car il n'existe pour lui aucune source extérieure d'où puisse lui venir en quantité suffisante la lumière que réclament les phénomènes de la vie.

Ainsi, à l'origine, une nébuleuse qui se condense; à la fin, une série de globes obscurs placés dans des conditions telles qu'aucun des phénomènes matériels que nous connaissons ne peut plus s'y accomplir; la mort substituée à la vie,

l'obscurité à la lumière : tel est le tableau que la science moderne nous autorise à entrevoir.

Mais, dira-t-on. si plausibles que soient les analogies qui nous entraînent à affirmer l'unité d'origine des astres que nous connaissons, si bien fondées que soient les présomptions en vertu desquelles nous prédisons au soleil le destin de la terre, et à celle-ci le sort de la lune, ce tableau est-il autre chose qu'une hypothèse? N'est-il pas possible d'échapper aux conséquences qu'il nous laisse entrevoir? Xon, cela n'est pas possible, car ici intervient un principe fondamental, l'une des plus récentes et peut-être la plus merveilleuse conquête de la science : nous voulons parler de l'équivalence du travail et de la chaleur.

Un sait aujourd'hui que toute l'activité de la matière peut se résumer dans une notion simple, la notion de ce qu'on a appelé l'énergie des corps. Dans un milieu, fini comme l'est nécessairement l'univers, l'énergie totale est constante, ainsi qu'il est aisé de le démontrer. Seules, les manifestations de celte énergie peuvent varier : tantôt elle se traduit d'une manière sensible par des travaux mécaniques, tantôt elle s'emmagasine dans la matière sous la forme de chaleur. L'énergie dynamique peut toujours se transformer en énergie calorifique; mais, et c'est là le point essentiel, la transformation inverse n'est pas toujours possible : ainsi, dans le cas si fréquent des chocs et des frottements, la chaleur dégagée par ces phénomènes n'est plus apte à

engendrer aucun travail. Dès lors, il est permis de dire que, par la force des choses, l'univers est comme placé sur une pente naturelle où l'énergie calorifique augmente sans cesse aux dépens de l'énergie visible. Or, la chaleur jouit de cette propriété fondamentale de se communiquer au milieu ambiant, jusqu'à ce qu'il y ait équilibre de température entre les corps situés] dans ce milieu. Donc, en vertu du principe que' nous avons énoncé, il y a. dans l'univers, une tendance manifeste à l'uniformité de la température. Ainsi le monde matériel s'achemine vers un état-limite; plus il s'en rapproche, plus les occasions de nouveaux changements disparaissent; si cet état se réalisait enfin., aucun nouveau changement n'aurait plus lieu, et l'univers se trouverait dans un état de mort permanente ^

En résumé, d'une part, la science moderne a réduit tous les phénomènes matériels à des mouvements, c'est-à-dire à des déplacements de la masse et de l'énergie des corps. De l'autre, elle est forcée de conclure qu'un jour viendra où ces mouvements, par lesquels seuls la matière se manifeste à nous, seront condamnés à s'arrêter. Peut-on rêver une démonstration plus péremptoire de ce principe : que la matière ne renferme en elle-même rien d'immuable, qu'elle ne tourne

1. Cladsits, cité par le R. P. Carbonnclle, dans les Éludes religieuses, mars 1870.

pas dans un cycle fermé, mais que, partie d'une certaine origine, elle s'achemine vers une fin déterminée ?

Ainsi, la science nous a fourni la notion de l'ordre ; elle vient d"y ajouter celle d'une origine et d'une fin. Dès lors, nous pouvons nous rassurer quand nous oitendons l'impiété chercher à se faire contre nous une arme de la science, et invoquer son témoignage pour battre en brèche les enseignements de la révélation. C'est à nous qu'appartient ce témoignage, et c'est en notre faveur qu'il dépose.

Toutefois, il me répugnerait de vous laisser croire que je veuille, en pareille matière, accorder la prééminence à l'argument scientifique. Si élevé que soit le domaine de l'intelligence, il y en a un autre qui est encore plus haut placé : c'est celui de la conscience. Sans doute, la contemplation des harmonies du monde matériel est pour l'esprit une noble source de jouissances, parfois même d'émotions. Mais que peuvent être ces dernières à côté de celles qu'excite en nous le spectacle des vertus, surtout de ces vertus de renoncement que le christianisme seul a le privilège d'inspirer ? Je plaindrais de grand cœur ceux qui, insensibles à de telles preuves, refuseraient de se rendre avant que leur intelligence eût été conquise. Ne serait-ce pas d'ailleurs une impiété de croire qu'aux démonstrations scientifiques seules la Providence ait attaché le privilège d'une adhésion formelle aux vérités de la

foi. quand on sait que la foi est nécessaire à tous, tandis que le domaine de la science n'est accessible qu'à un petit nombre d'initiés! Si donc l'argume7it scientifique intervient de nos jours avec quelque opportunité, c'est moins en vertu de sa puissance intrinsèque qu'à cause de l'abus qu'on a fait (le la science, et puur retirer des mains de nos adversaires une arme qui est plus justement placée dans les nôtres.

Ainsi, quand on vous dira que la science contredit partout la foi. que les dogmes ont fait leur temps, et doivent désormais céder la place aux pures méthodes scientifiques, ne craignez pas qu'il y ait quelques risques à courir pour les croyances qui nous sont chères. Contentez-vous de plaindre ceux qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre; ceux qui, après avoir contribué par leurs travaux à glorifier l'ordre et l'harmonie de la création, se refusent à reconnaître et à aimer le Créateur; ceux surtout qui, après avoir établi la nécessité d'une fin pour l'univers, ne savent ni ne veulent se préparer à la fin qui les attend eux-mêmes.

LA CERTITUDE DAIVS LES SCIEACES

S'il fallait caractériser d'un mot le siècle au milieu duquel notre destinée nous a jetés, on pourrait dire qu'il s'est acharné à déconsidérer ou à détruire tout ce qui, autrefois, avait paru le plus digne du respect de l'humanité. Sa route est semée de sceptres hrisés, de trônes renversés, de statues mutilées ou arrachées de leur piédestal. Les trônes et les autels n'ont d'ailleurs pas suffi à sa rage de destruction. Il a porté la main sur la religion naturelle ainsi que sur la philosophie, et ses attaques n'ont pas même épargné les principes, si longtemps réputés indiscutables, sur lesquels avait reposé jusqu'ici le gouvernement des sociétés.

Une seule puissance est restée debout, au milieu de cet écroulement universel, et même son crédit s'est accru à mesure que les ruines se mul-

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