‹ Science et philosophieChapitre 2 sur 21 · Annales de Philosophie chrétienne, iSS · texte numérisé non relu

Annales de Philosophie chrétienne, iSS

lipliaient autour d'elle. Cette puissance, c'est la science, aujourd'hui devenue l'idole du genre humain ; la science, devant laquelle on s'incline sans discussion et qui voit à ses pieds des adorateurs plus soumis que n'en connut jamais aucun temple ; la science, à laquelle on demande la solution do tous les problèmes et dont les oracles sont recherchés comme la base infaillible de l'élaboration de toutes les lois. Et déjà parmi les fidèles de ce nouveau culte, il ne manque pas d'enthousiastes pour saluer l'aurore prochaine d'un état de choses merveilleux, duquel tout désordre serait à jamais banni, parce que tout y serait résolu par des équations.

Jusqu'à quel point celte confiance est-elle justifiée ? C'est ce que je me propose d'examiner ici. Mais d'abord et pour poser la question sur son véritable terrain, je tiens à déclarer hautemenl qu'il est bien loin de ma pensée de vouloir fain à cette occasion le procès de la science, ni d"en-| treprendrc de la discréditer à aucun degré. Ce serait, de ma part, un acte d'inconséquence en même temps qu'une mauvaise action. Cette déclaration était nécessaire, parce que plus d'un, peut-être, parmi nos amis, nourrit encore, à cet égard, quelques anciens préjugés. Sans parler de ceux qui iraient jusqu'à considérer la science comme une sorte d'invention diabolique, il en est qui se plaisent à lui refuser toute consistance, même toute réalité. J'en ai entendu qui aimaient à développer ce thème : Comment, disaient-ils.

jst'-t-on parler au nom de la science ? Qu'est ce :|ue c'est que celte personne et (jui donc est jatnais entré en relations avec ellfr? Aous avons vu [juelquefois des hommes savants, mais la science, :jui l'a rencontrée sur son chemin ?

A cela il est aisé de répondre (jue la raison, la sao^ossect l'expérience pourraient être facilement logées cà la même enseigne ; que si l'on voit parfois des gens expérimentés, plus rarement des hommes vraiment sages et raisonnables, aucune de ces trois personnalité'!, raison, sagesse, expérience, ne s'est jamais montrée sous une forme tangible et n'a donné à personne mission de parler en son nom ; ce qui n'cmpôcho pas les invocations faites à leurs enseignements <le passer pour parfaitement légitimes.

Or, la science peut réclamer le même privilège. Elle y est d'autant mieux fondée, que ses droits, en réalité, ne sont pas distincts de ceux des respectables abstractions dont l'exemple vient d'être cité. Qu'est-ce en effet que la science, sinon l'application do la raison aux données de l'expérience? L'expérience, ce trésor sans cesse agrandi par le travail des générations successives, et que l'homme transfigure en y appliquant l'effort de la faculté maîtresse par laquelle il se distingue de tout le reste de la création ! A moins donc de déclarer que l'expérience est une illusion, le travail une inutilité et la raison une duperie, comment ne pas respecter la science ? et comment ne pas la considérer comme une des choses

les plus dignes d'occuper l'intelligence humaine ? Mais à côté de la vraie science, qui poursuit ainsi son chemin, traçant chaque jour son laborieux sillon, il y a les interprètes plus ou moins autorisés des résultats acquis. Il y a les téméraires, que l'orgueil égare, ou les impatients, conduits par la haine et les préjugés, pour qui la science est une arme de parti et chacune de ses conquêtes une occasion d'arracher une nouvelle pierre à un édifice dont ils ont juré la perte. C'est à ceux-là que nous voulons demander compte et nous venons leur dire : Vous prétendez élever sur des bases scientifiquement indiscutables une société nouvelle. Vous taxez de vieilleries de superstitions inadmissibles, toutes les croyan ces sur lesquelles les hommes s'étaient jusqu'à! présent accordés. Qu'avez-vous à mettre à 1 place de ce que vous détruisez ? Quelle certitudel présentent vos dogmes ? Quels horizons pouvez vous nous faire entrevoir? Si nous parvenons à démontrer que, toutes les fois que vous aban donnez le solide terrain des faits pour pénétrer sur le domaine philosophique, vous vous heur tez aux probabilités, aux obscurités, parfois même aux contradictions formelles, alors nous aurons le droit de dire que votre entreprise est malsaine et que la prétention de refaire le monde sur des bases exclusivement scienliCques est sin gulièrement prématurée, si même elle n'est pas condamnée d'avance.

Pour établir cette thèse, il convient de passer )rièvement en revue les principales d'entre les )ranches des connaissances humaines et de voir i quel degré de certitude chacune d'elles peut égitimement prétendre en matière de doctrines.

La première science que nous interrogerons 5St celle qui a pour objet l'étude de nos plus loinaines orig'ines. S'agit-il de fixer, par des données )ositives, la date de la première apparition de 'homme sur le globe, aussitôt nous voyons se nanifester les plus absolues divergences. Il y a juelques années, peut-être plusieurs eussent été jnclins à penser, à la suite d'un respectable ecclésiastique, que la cause de l'homme tertiaire jtait gag^née. C'était pourtant quelque chose de )ien invraisemblable que l'existence, à une épojue aussi reculée, d'un être assez intelligent pour ailler des silex et qui devait ensuite, pour de ongs siècles, s'éclipser de la scène du monde, ;ans laisser le moindre vestige d'aucun progrès iccompli. Cependant il semblait que les trouvailes de Thenay, dans le Loir-et-Cher, d'une part, a découverte du crâne humain de la Californie l'autre part, enfin les incisions rectilignes observées sur certains ossements de vertébrés du -ertiaire supérieur dussent laisser peu de place lu doute.

Que reste-t-il de tout cela ? Une enquête minu- .ieuse et à coup sûr indépendante, entreprise lors l'une récente réunion de l'Association française

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à Blois. a réduit à rien la signification des fa meux silex du I^oir-et-Cher. dont les- partisans de jour en jour plus rares, avaient d'ailleurs abandonna la thèse de l'iiomme pour se rallier à celle d'un singe précurseur. L'histoire du crâne californien a fini par des éclats de rire, ayant peu à peu revêtu tous les caractères d'une mystification. Enfin, après mûr examen, c'est la dent tranchante d'un poisson qui a été reconnue responsable des incisions gravées sur les côtes d'un Sirénien. Aujour<riiui donc, pour n'admettre, en fait de documents préhistoriques, que des données incontestables, il ne faut pas remonter au delà des silex taillés cl des rares ossements des alluvions anciennes, dont la succession et le synchronisme prêtent encore à mainte controverse et qui, d'ailleurs, nettement postérieures à l'époque tertiaire, appartiennent à ce qu'on peut appeler l'ère actuelle. Je le demande à tous les savants de bonne foi : y a-t-il là rien qui ressemble à une doctrine fixée, et avant de songer à rinlroduire dans l'enseignement usuel, n'estil pas de la plus élémentaire prudence d'attendre que toutes ces obscurités soient enfin dissipées ?

Mais nos novateurs ne l'entendent pas de la sorte. Ils ont hâte de faire prévaloir ce qu'ils appellent l'histoire positive et philosophique de l'homme, et on va voir de quelle manière ils justifient celte double épithètel

Trois gisements, aujourd'hui plus que suspects,

unt fourni, dans le sein du terrain tertiaire, de prétendus silex taillés. Attribuer ces silex au travail de l'homme, serait se heurter à trop d"in- \ raisemhlance. On imaginera donc un précurseur simien, et cet être hypothétique, dont pas un seul débri n'a été recueilli, on va..., j'allais

! dire le baptiser, non, lui donner un état civil...

I et laïque, bien entendu. Ce sera V Anthropopithecus. D'ailleurs, les principes ne permettent pas, paraît-il, de croire à l'identité spécifique de singes habitant à de grandes distances les uns des autres. On fera donc trois espèces d'anthropopithèques, et chacune, affublée de ses deux noms latins, dont un au génitif, deviendra un fossile caractéristique du terrain en question. Vit-on jamais pareil abus du raisonnement à priori, pareil mépris des règles de la vraie méthode expérimentale, en vertu desquelles un fait ne doit être admis qu'après avoir été vérifié par mainte preuve ? Et pourtant, voilà ce qu'on enseigne, sous couleur d'anthropologie, dans une des écoles supérieures de la capitale! En vérité, si quelque auteur comique voulait cingler de son fouet le ridicule de ces soi-disant apôtres du positivisme, pourrait-il mieux faire que d'écrire simplement sous leur dictée?

Des origines de l'humanité, passons à celles du monde. Assurément, la connaissance de Técorce terrestre a fait d'immenses progrès. Il ne peut plus exister de doutes sur la succession multipliée de longues périodes, dont chacune a vu

chang-er, avec les contours des continents, la population organique du globe. Mais que sait-on de précis sur les débuts de cette évolution? Qui donc à l'heure présente, oserait se flatter d'avoir entrevu, même de loin, la genèse du granité et des roches cristallines fondamentales? Tout essai de reproduire, par l'eau ou par le feu, quoi que ce soit qui leur ressemble, a complètement échoué jusqu'ici. Tant d'obscurité plane encore sur ces matières, qu'on se prend d'une grande indulgence pour les disputes d'école et que, sans vouloir, à beaucoup près, accorder à toutes les théories géogéniques un égal degré de vraisemblance, on cesse de s'étonner de les voir souvent en aussi complet désaccord. Ce désaccord est tel, que l'idée même d'une évolution progressive n'est pas partout admise, et qu'il suffirait de traverser le détroit pour trouver encore, parmi les hommes investis d'une réelle autorité scientifique, des partisans attardés, mais obstinés, de l'ancienne maxime anglaise : « Ni origine, ni fin ! »

Mais ce n'est pas seulement le lointain passé de notre planète qui prête à cette confusion. L'état présent du globe est-il connu avec plus de certitude? En face de ceux qui croient à l'existence, sous nos pieds, d'un énorme foyer de chaleur, auquel s'alimente l'énergie volcanique, se dressent des mathématiciens, qui dénient à la terre, au nom de leurs calculs, le droit d'avoir conservé un noyau liquide, et des chimistes, qui

prétendent avoir à leur service toutes sortes de réactions capables d'expliquer les faits observés. Plus on étudie les tremblements de terre, et plus il semble que le mystère de leur production s'épaississe. La forme de notre terre, qu'on croyait si bien établie par de coûteuses mesures, est actuellement remise en question. Le niveau de la mer a perdu toute signification précise. Il n'est plus ni stable ni régulier, et cela pour mille causes, hier encore ignorées, et qui font peser sur nombre de données numériques jusqu'ici admises une légitime suspicion.

Une seule chose apparaît de plus en plus : l'effrayante complication des phénomènes physiques, le nombre et la diversité considérables des agents qui peuvent entrer en jeu dans chacun d'eux et, comme conséquence, le devoir, pour un savant consciencieux, de ne formuler ses conclusions qu'avec une réserve ennemie de tout rigorisme dogmatique. Ce n'est pas dans ce domaine que l'excommunication peut être mise en pratique, et celui-là serait imprudent qui voudrait tenir à jamais fermée, pour telle ou telle hypothèse, une porte que les progrès de la science lui ouvriront peut-être un jour dans certaines occasions déterminées.

Après tout, ce sont là des sujets si vastes, souvent si rebelles à l'observation directe, qu'on ne peut s'étonner beaucoup d'y voir subsister tant d'incertitude. Mais nous allons sans doute voir la science infiniment plus avancée dans la

connaissance do la nature intime des objets que l'homme peut toucher, manier, souuiettre au scalpel ou au microscope? Si telle était notre illusion, il suflirait, pour la dissiper, de regarder avec quel acharnerneut luttent encore, sur le terrain même de l'expérience, les adeptes et les adversaires de la jjénéralion spontanée. Il suffirait aussi de nous rappeler l'histoire récente du Batliijbius, ce prétendu organisme des mers profondes, en qui l'on s'était plu à saluer le premier ellort de la nature minérale p(mr conquérir l'organisation. Ne l'avait-on pas vu et touché ? j\'avait-on pas observé ses mouvements indécis et décrit la vie dilfuse de ce protoplasme gélatineux ? Bien plus, ne Favail-on pas soumis à des expériences réputées décisives, en vue d'établir sa nature organique ? Pourtant cette gelée a fini par s'évanouir entre les doigts d'"un chimiste habile, descendant au rang d'un vulgaire précipité floconneux de sulfate de chaux, produit dans l'eau de mer par l'alcool qu'on y avait ajouté, pour empêcher la putréfaction des échantillons recueillis! Je sais bien que le naufrage du Bathybius déconcertait trop d'espérances pour ne pas soulever des révoltes. D'aucuns se sont employés à son sauvetage, et, de fait, par quel argument pourrait-on leur fermer la bouche, s'ils en sont venus à admettre que le caractère de cet étrange organisme soit précisément de n'avoir aucune organisation, étant placé sur ces frontières indécises où toute séparation disparait,

ion seulement entre l'animal et la plante, mais 3ntre celle-ci et le minéral? Soit! mais alors ]u'on ne parle pas de science positive, et surtout :|u'on cesse de réclamer, pour des doctrines à ce point dépourvues de précision, le privilège de figurer parmi les matières de l'enseignement usuel !

Si l'on objecte que ces critiques portent sur l'état d'avancement des sciences biologiques et que la certitude est d'un tout autre ordre dans les matières où la vie n'intervient pas, nous pourrons répondre d'abord que la prétention de certains novateurs est de mettre la vie partout et de la voir à l'œuvre jusque dans les cristaux. Mais sans aller aussi loin, nous nous contenterons d'écouter les chimistes, et après avoir pris acte de l'ardeur qu'on déploie, de nos jours, pour ou contre la théorie atomique, il sera permis de conclure que, même en mettant à part les mystères que soulève la nature intrinsèque des atoaies, on n'est pas encore près de s'entendre sur ie rùle mutuel et le groupement de ces éléments infiniment petits de la matière.

Il est cependant une science qui semble avoir pénétré plus loin qu'aucune autre sur le chemin ]ui conduit à la solution de ce problème : c'est ia cristallographie. En moins d'un siècle, des lommes dont la France est fière de pouvoir rei^endiquer l'illustration à son profit exclusif, ont porté cette branche de nos connaissances à une tiauteur doctrinale que nulle autre n'avait encore

atteinte. Grâce à eux, on a pu se figurer que le mystère de la cristallisation était absolument éclairci ; on se représentait si bien les molécules, toutes identiques et formées de petits solides géométriques, commençant par s'orienter de même, puis se disposant en quinconces, avec plus de régularité que la troupe la mieux dressée, sur un enchevêtrement de files reclilignes. On touchait en quelque sorte du doigt, dans la forme de ces corpuscules, la raison de la symétrie des cristaux, même celle des dérogations dont cette sy?^ métrie était susceptible. Aussi simples qu'ingé-' nieuses et bien propres encore à servir de base à un enseignement rationnel, les théories de nos cristallographes paraissaient même avoir reçu, grâce à des vérifications expérimentales inattendues, cette sanction après laquelle une doctrine s'impose à l'assentiment universel.

Mais voilà qu'il y a peu d'années, un perfectionnement des instruments d'optique met comme un nouveau sens à la disposition des minéralogistes. Neuf fois sur dix, l'application de ce procédé dévoile une contradiction manifeste entre la forme du cristal et Pordonnance interne, dont cette figure ne devrait être que l'expression. De là, tout au moins, la nécessité d'admettre que les cristaux qui nous paraissent simples sont, en réalité, des édifices d'une grande complication; de telle sorte que les lois posées par les fondateurs de la science se réduiraient à n'être plus que les lois élémentaires. Mais bientôt se pro-

duit une nouvelle surprise! Cette symétrie que nous admirons, ces formes géométriques souvent si parfaites des cristaux sont, la plupart du temps, ce qu'on pourrait appeler une tricherie de la nature! Celle-ci semble s'être ingéniée à obtenir pour chaque corps, par d'habiles groupements d'individus, une symétrie totale plus élevée que celle à laquelle il avait droit.

Certes, la découverte d'une telle loi est une conquête, surtout quand, cherchant à en découvrir la raison, on est amené à voir, dans cette poursuite systématique d'une symétrie plus élevée, le plus sûr moyen de procurer la stabilité des assemblages matériels. Mais d'abord, cette conquête n'est pas acceptée sans débat, les phénomènes qu'elle explique pouvant à la rigueur recevoir d'autres interprétations; et puis, quelle prudence ne doit-elle pas inspirer? Car, avant que la recherche eût ouvert ces nouveaux horisons, on se croyait bien fondé à admettre qu'on avait déjà pris sur le fait et mis hors de conteste l'arrangement de la matière minérale dans sa majestueuse simplicité.

Mais, dira-t-on peut-être, s'est faire à la critique la part trop belle que de s'attaquer aux sciences naturelles. 11 y en a d'autres, plus abstraites, qui ne tombent pas sous le coup de pareils reproches et dont l'édifice doctrinal défie l'incrédulité ; n'est-ce le cas de l'astronomie, de la mécanique, de la physique mathématique?

Ici encore, nous demanderons à ne pas nous incliner sans réserves. C'est assurément, à première vue, un résultat bien remarquable, que la simplicité avec laquelle se présente l'étude mathématique des diverses propriétés physiques des corps. On est parvenu à les représenter par des figures géométriques saisissantes et, chose curieuse, ces figures sont les mêmes, qu'il s'agisse de l'élasticité, de la conductibilité ou des phénomènes lumineux. Aussi raconte-ton que d'éminents esprits se sont plus d'une fois inclinés avec un respect ému devant ce qui leur apparaissait comme une grande loi de la nature. Eh bien! cette loi. c'est leur esprit tout seul qui l'avait faite, et voici comment. De quelque façon qu'on envisage les corps, il n'est pas un seul phénomène qui n'implique la discontinuité de la matière. On peut, par ce mot de matière, entendre tout ce qu'on voudra. Toujours est-il que les particules dernières ne se touchent pas, si infiniment petit que soit l'intervalle qui les sépare. Cependant, pour plus de simplicité, les mathématiciens substituent à ce milieu discontinu un milieu continu équivalent, et une fois cette substitution faite, l'application pure et simple du calcul entraîne forcément, comme il est aisé de le démontrer, les remarquables conséquences que nous avons signalées. Tout autre serait le résultat si, par l'emploi d'une méthode de calcul beaucoup plus ardue, mais se rapprochant davantage de la réalité, on avait cherché à expri-

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mer celte disconlinuilé que personne, d'ailleurs, ne met en doute.

Allons plus loin. Est-il rien qui semble plus solidement assis que la théorie de la lumière, depuis que le système des vibrations de l'éLlier a remplacé l'ancienne idée, de l'émission des particules lumineuses ? Quelle gloire mériléc Fresnel n'a-t-il pas conquise par cette merveilleuse analyse où la théorie, tantôt suivant, tantôt pré- cédant l'expérience, n'a jamais rien laissé d'inexpliqué? Pourtant, à y regarder de près, la théorie de Fresnel tombe sous le coup du reproche qui vient d'être formulé. Sa base mathématique est très insuffisante, et l'un des plus grands géomètres du siècle, dont le nom mérite tout particulièrement le respect des catholiques, le célèbre Cauchy, a employé son g-énie à l'élargir. Malheureusement, il faut, pour le suivre, s'élever à des hauteurs que bien peu, même parmi les plus habiles, sont en état de gravir.

Il y a plus : la conception même de l'éther implique une véritable contradiction. Qu'est-ce, en effet, que ce corps, si sublil que nous ne pouvons ni le voir, ni le toucher, ni le peser, et qui, néanmoins, est par excellence un corps élastique? c'est-à-dire que pas une de ses particules ne peut être écartée de sa position sans que cela entraîne le déplacement et, par suite, la résistance de toutes les particules voisines ! Cette élasticité, dont les solides seuls jouissent dans une mesure restreinte, que pas un liquide et, à plus

forte raison, pas un gaz ne possède, l'éther, plus fluide que le gaz le plus parfait, en serait doué à un degré infini ! Quel esprit philosophique, pour peu qu'il fût exigeant, voudrait se déclarer satisfait d'une telle antinomie? et n'est-il pas aisé de comprendre la révolte d'une nouvelle école de physiciens au cri de : « A has l'éther I » Malheureusement il ne suffît pas de détrôner ce roi; il faut lui trouver un successeur, et ce n'est pas chose facile, à moins que l'anarchie ne soit destinée à devenir le dernier mot de l'optique, comme elle paraît être devenue le dernier mot de l'art de gouverner.

La plus grande découverte du siècle, la théorie mécanique de la chaleur, échappera-t-elle du moins à cette suspicion que nous sommes réduits à faire peser sur toutes les autres théories ? La remarquable conception du mode de mouvement des molécules, par laquelle elle représente les divers états de la matière, subsistera-t-elle intacte ? Continuerons-nous à regarder les solides comme des corps dont les particules vibrent autour d'une position moyenne, avec une vitesse proportionnée à la température ? les liquides comme des milieux où les molécules roulent les unes sur les autres, sans jamais se fixer? les gaz enfin comme des assemblages de petits projectiles, circulant en tous sens avec la vitesse vertigineuse d'un boulet de canon ?

Cette séduisante image serait en grand péril, à en croire d'éminents physiciens, qui ont ré-

iemment trouvé l'expérience en flagrant délit le désaccord avec la théorie des gaz et qui, dans .euv désespoir de rien édifier d'irréprochable avec l'éther. proposent de substituer l'hypothèse l'une force partout répandue à celle d'une matière impondérable universelle. Comme si ce in'était pas tomber d'une difficulté dans une autre que de concevoir des moteurs sans mobiles et d'imaginer un système où il n'y aurait plus que des puissances, sans éléments passifs !

Concluons donc qu'autant les sciences physiques ont réalisé, dans le domaine des faits, d'admirables progrès, autant l'édifice doctrinal et philosophique en est encore incertain et chancelant. Plus on y regarde de près et plus les doutes grandissent. Le microscope fait voir bien des choses qui n'étaient pas soupçonnées; mais il en met aussi en question bon nombre qui jusqu'alors étaient regardées comme acquises, et toutes les fois qu'on veut dépasser la précision [jui suffît largement aux applications pratiques, Dn se sent comme saisi d'une sorte de vertige. C'est à croire qu'en beaucoup de parties de son ^'aste domaine, la physique a atteint, dans son Dutillage, un degré de perfection tel, que la certitude des mesures dépasse celle des éléments îiesurables. A peu près comme si, possédant une règle bien divisée, on s'obstinait à vouloir ipprécier, à un millimètre près, une longueur iont les variations seraient supérieures à cette quantité.

Après avoir ainsi reg"ardé en face toutes les sciences qui ont directement la matière pour objet . il semble que notre tâche soit achevée et qu'il convienne de s'arrêter avec respect au seuil de ce temple des mathématiques pures, où il n'est question que de l'étendue et de la quantité. Pourtant, au risque d'irrévérence, nous essayerons de pénétrer dans ce sanctuaire, non pour y rien briser, mais pour discuter sur la valeur de certaines adorations.

Pour commencer, nous signalerons le trop facile emploi d'une formule sonore, toujours assurée de produire son effet, lorsqu'on dit d'une chose qu'elle est mathématiquement démontrée. Si infaillible que soit le mode de raisonnement de l'algèbre et de la géométrie, ce n'est jamais qu'un instrument. Cet instrument ne crée rien ; il se borne à mettre en œuvre ce qu'on lui soumet. C'est un appareil de syllogisme parfait : mais toute la valeur du résultat dépend des prémisses, et si ces prémisses sont fausses, on aura tout simplement fourni la démonstration mathématique d'une absurdité. La chose est bonne à rappeler pour ceux qui seraient tentés de se laisser éblouir par l'usage de certains mots.

Mais ce n'est pas seulement l'emploi des mathématiques qui peut être sujet à caution ; leur signification même est-elle aussi absolue qu'on le pense quelquefois? Nous le savons, il en est qui croient que les mathématiques sont une conception de la

•aison pure, tellement nécessaires que rien d'aure ne se peut iniat,Mner, et que Dieu lui-même, ivec sa toute-puissance, n'y saurait rien changer. Pour nous, c'est sans hésiter que nous nous 'angeons du côté de ceux qui pensent que la seule r^ertu des uiatliéinaLiques est de pousser, jusqu'à ;es dernières limites, une faculté d'abstraction jui n'en a pas moins l'expérience pour point de lépart. La vue des corps et l'analyse de leurs propriétés font naître les idées d'étendue, de nasse, de quantité, dont nous exprimons les rapports conformément aux lois de la raison. Mais, ;n agissant ainsi, nous ne créons pas, nous interprétons. Si nous rencontrons sur notre chemin les propositions telles que le célèbre postulatuin i'Euclide. à la démonstration duquel on s'est tant de fois essayé sans succès, ce n'est pas par impuissance de la raison, c'est simplement parce :jue CQ postulat LU II, en formulant l'impossibilité de mener, par un point, plus d'une parallèle à une ligne donnée, exprime au fond une vérité d'expérience, dans laquelle on peut dire que se [résument, par une formule plus simple que n"imîorte quelle autre, toutes les notions relatives à .'étendue réelle.

A l'appui de cette manière de voir, il est bon le rappeler qu'à côté de la géométrie d'Euclide, y'est-à-dire de la géométrie usuelle, la seule susceptible d'applications pratiques, il a été inventé depuis nombre de géométries imaginaires, dans lesquelles l'espace, au lieu d'avoir trois dimen-

sions. en possède autant qu'on veut. Chacune de ces géométries comporte une suite de théorèmes logiquement déduits, par des raisonnements tout aussi rigoureux que les autres. Et on peut les grouper en deux séries divergentes, ayant pour point de départ commun la géométrie d'Euclide, celle de l'espace à trois dimensions. On est ainsi conduit à se demander si celle-là n'a pas d'autre privilège que celui de la suprême simplicité : ce qui expliquerait, en vertu de l'idée que nous nous formons de la sagesse divine, que le monde réel ait été bâti sur ce plan plutôt que sur un autre.

Quoi qu'il en soit, le contingent, comme on dit en philosophie, existe en mathématiques comme ailleurs, et ce n'est même pas dans ce domaine qu'il faut chercher la réalisation de Vabsola.

Nous voici arrivés au terme de cette démonstration, trop longue et surtout trop aride. Si j'ai cru devoir l'entreprendre, c'est parce que, convaincu avec tout le monde que la raison est la faculté maîtresse de l'homme, c'est à cette raison que je devais m'adresser d'abord, pour qu'aucun doute ne subsistât dans les esprits. Autrement, s'il ne s'était agi que de faire naître une instinctive persuasion, il eût suffi de laisser la parole aux faits ; car ce langage qu'ils nous font entendre est plus éloquent que tous les arguments. De quel spectacle, en effet, sommes-nous depuis quelques années les témoins et les victi-

mes, sinon d'une suite ininterrompue d'échecs et de désastres, provoqués par l'imprudente manie de vouloir organiser scientifiquement la société ? C'était la constante prétention, j'allais dire la marotte de l'homme qui, trouvant dans nos malheurs nationaux l'occasion d'une si rapide fortune, exerça pendant quelques années sur la politique du pays la néfaste influence que l'on sait. Pourtant il n'y avait en lui rien du savant; car jamais tempérament ne fut plus contraire, jamais éducation plus étrangère aux choses de la science. S'il les connaissait, c'était approximativement, à la façon dont cet adverbe a été illustré par le légendaire soldat du 101^ régiment; c'est-à-dire qu'au temps de ses études de droit, entremêlées de fréquentes visites aux établissements où l'on se désaltère, il lui était plus d'une fois arriver de choquer son verre contre celui de quelques élèves des écoles savantes. Il n'en avait pas fallu davantage pour faire germer en lui une confiance sans bornes dans les procédés soi-disant scientifiques. Depuis lors, il en a constamment préconisé l'universelle application, infligeant, dans ce but, à notre langue, une phraséologie barbare, comme quand il parlait à satiété de la nécessité de sérier les réformes. C'est sous son impulsion qu'au temps de nos désastres, à la place de la vieille guerre, conduite par des soldats routiniers, nous avons appris à connaître la guerre savante, menée, de Tours ou de Bordeaux, par des hommes qui n'avaient étudié

que la g-éométrie. Aussi quelle habileté pour promener peu à peu, sur tout le territoire, la tache de l'invasion ! Quelle science déployée dans ce service de renseignements, où les environs de Saint-Denis étaient confondus avec ceux d'Etampes ! Quel art pour discerner le doublement de nos forces lorsqu'une armée venait d'être coupée en deux !

Un peu plus tard, un des collaborateurs du même homme inaugurait une savante diplomatie de son invention. Si le profit en a été médiocre pour le pays, du moins il a réussi à bouleverser toutes les idées des mathématiciens, en leur apprenant que les quantités négligeables étaient parfois de valeur égale à celles vis-à-vis desquelles on prétendait les négliger. Puis est venu le tour d'un autre, qui a pris à tâche de développer scientifiquement ce qu'il appelait l'outillage national. De là ces projets, aussi gigantesques que mal digérés, de travaux publics, qui sont l'une des grandes causes du malaise actuel de nos budgets. Alors se sont présentés les vivisecteurs, avec leur prétention d'installer un enseignement primaire vraiment scientifi.que, d'abord par l'amputation des écoles chrétiennes, ensuite par ces ruineuses constructions de palais scolaires, où les manieurs de truelle oui été seuls à trouver leur compte. De tout cela, il est résulté que la même science a fini par pénétrer toute seule dans l'agencement de nos finances, substituant les déficits aux excédents, simple chan-

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gement de signe d'ailleurs, indifférent à des analystes, mais faisant naître, sous nos pas, un gouffre dans lequel le crédit de l'Etat finira par sombrer !

Il ne faut pas croire qu'en traçant ce tableau, je me complaise dans la tâche ingrate d'instruire le procès de mon pays ! La France n'est pas seule atteinte de cette folie, et il est plus d'une contrée où ies idéologues poursuivent de semblables expériences, assurées d'aboutir aux mêmes résultats. Quelle est la cause de la crise économique qui pèse aujourd'hui sur le monde entier, sinon l'aveugle confiance accordée, durant tant d'années, à cette école de doctrinaires, qui prétendait enseigner dogmatiquement les lois de la production des richesses? Jaloux de la Déclaration des droits de l'homme, qui avait bâti de toutes pièces un être humain théorique, sans souci des traditions, ni des coutumes, ni des tempéraments, ces doctrinaires ont proclamé les droits du capital et du travail, comme si tout funivers formait une seule société, subissant les mêmes charges et sujette aux mêmes autorités. Sous prétexte de procéder à l'exploitation scientifique de notre planète, suivant le langage de quelques coryphées de la méthode, on a partout, avec une imprévoyance dont les gouvernements se sont rendus complices, poussé à outrance la production industrielle, oubliant que l'industrie n'a pas besoin d'encouragements spéciaux, parce qu'elle trouve assez souvent, dans un lucre im-

médiat et considérable, une suffisante excitation. On s'est livré à un gaspillage insensé de toutes les richesses naturelles, non seulement de celles qui peuvent avec le temps se reconstituer, comme les forêts, mais aussi de ces réservoirs en matières précieuses qui, depuis tant de siècles, attendaient dans le sein de la terre et dont nulle générati(m ne verra le renouvellement. Tout cela, pour aboutir à un état de choses que nous qualifierons d'un mot, en l'appelant la faillite irrémédiable de la science économique du xix* siècle! Car c'est la ruine engendrée par les instruments mêmes de la richesse ; la guerre sociale partout en éclosion parmi les prétendus ouvriers des travaux de la paix; enfin les plus sombres perspectives réservées, dans ce siècle de lumières, àj l'avenir des peuples comme à celui des individus !

Il est pourtant si savant, notre siècle ! Il a des écoles pour toutes choses, même pour ce qu'oi appelle les sciences morales et politiques, et ces] écoles sont si bien fréquentées, qu'elles peuvent] se passer des subsides de l'Etat ! Le résultat, nousj le voyons. La morale publique n"a jamais eu plus de raisons de se montrer modeste, et quant à 1î politique, nul ne saurait prétendre qu'elle ail beaucoup gagné à ces doctes institutions.

Une seule école fait tache au milieu de ce déi vergondage de théories ; c'est celle qui, sous l'ira-j pulsion d'un penseur éminent, s'est fondée, noi pour résoudre (elle n'a jamais eu cette prétention), mais pour étudier les questions sociales]

(iclle-là n'a pas procédé par dogmes à priori. Elle a rempli le programme de la vraie science, c'est-à-dire qu'elle a appliqué la raison aux données de l'expérience. Elle a fait un appel impartial à tous les témoignages, sans en récuser systématiquement aucune catégorie. Aussi le résultat de son enquête est-il, de plus en plus, de rendre une éclatante justice aux sociétés chrétiennes, en montrant dans leur constitution la vraie garantie du salut des peuples.

Mais il s'agit bien de cela aujourd'hui ! N'entendons-nous pas ce naturalisme, qui refuse de s'incliner devant la notion supérieure de l'ordre, et qui, dédaignant le passé comme on rougirait d'une enfance imbécile, veut que la sociologie découle simplement de l'observation physiologique du mammifère humain ? Je défie cette école de proclamer un autre dogme que celui de la concurrence vitale, c'est-à-dire de la lutte acharnée et sauvage pour l'existence, ou plutôt pour la jouissance. Voilà le seul mobile scientifique qu'ils puissent assigner à l'activité humaine I A quelques tours de force; que certains d'entre eux s'évertuent pour faire entrer dans un tel cadre, en les torturant, les vieilles règles de la morale, aucun ne sera en mesure de donner à ces jeux d'esprit une vertu persuasive, sinon par l'emploi de la force brutale. Quelques dilettantes, suffisamment rentes, iront se ranger sous la bannière d'un célèbre renégat, faisant avec lui provision de belle humeur « pour le cas ». nous

rZ SGIENXE ET PHILOSOPHIE

disent-ils, « où ce monde ne serait pas bien sérieux. » Mais je leur conseille, en même temps, de s'approvisionner de résignation, pour le cas où d'autres, moins iieureuseinent disposés, tenteraient d'appliquer à leurs dépens le précepte nouveau : « Mangez-vous les uns les autres, » c'est-à-dire le résumé, brutal mais fidèle, du naturalisme contemporain.

Qu'en faut-il conclure ? C'est que pour nous, qu'une savante organisation de l'anthropophagie ne saurait séduire ni même consoler, une autre science que celle des vivisecteurs mérite de fournir les données certaines dont le gouvernement de la société ne peut se passer. Que le savant poursuive, dans le calme du laboratoire, ses patientes investigations : qu'il surprenne, l'un après l'autre, les secrets de la matière ; qu'il assouplisse de plus en plus les forces naturelles, pour les employer à l'amélioration du sort de l'homme ici-bas. A merveille ! Par là il méritera l'estime et la reconnaissance du monde; car il accomplit une œuvre saine, absolument conforme à la grande loi du travail. En même temps, il fournit un utile contre-poids à certains excès d'idéalisme ou de mysticisme humain, dans lesquels pourraient s'égarer les esprits qui n'entretiennent pas un commerce suffisant avec la nature et la réalité. Mais qu'on sache reconnaître avec franchise à quel point l'œuvre philosophique de la science est encore imparfaite, et combien elle est éloignée de nous donner la clef d'aucun des

problèmes qui préoccupent si justement nos âmes. Arrière donc, ces novateurs téméraires, d'autant plus acharnés à détruire qu'ils sont moins capables d'édifier ! Qu'ils cessent de vouloir faire, des précieuses conquêtes de l'expérience, une arme pour découronner l'humanité par la perte de ses espérances éternelles, et nous rabaisser au rangdes bêtes, en réduisant notre vie mortelle à un perpétuel et misérable conflit d'ambitions, d'égoïsme et de cupidité !

L'ETAT DE XATURE ET LES ILES CORALLIEi\x\ES '

Parmi toutes les questions philosopiiiques que la géologie rencontre nécessairement sur son chemin, il en est une dont l'intérêt va tous les jours en augmentant, à mesure que se multiplient les découvertes relatives aux âges primitifs de l'humanité ; c'est l'étude du développement progressif de la civilisation matérielle. Cette civilisation, sans doute, n'est pas née d'un seul jet; mais faut-il, à ne consulter que les documents scientifiques, admettre que l'homme est, sur tous les points de la terre à la fois, parti de Vétat de nature, pour arriver progressivement, avec une rapidité variable selon les aptitudes de chaque race et les facilités naturelles ofiertes par chaque pays, à l'état de civilisation qui prévaut aujourd'hui ? Voilà, assurément,

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