‹ Science et philosophieChapitre 13 sur 68 · A M. E. RENAN · texte numérisé non relu

A M. E. RENAN

Novembre 1863.

Votre exposition du système ou plutôt de Tbistoire du monde, telle que vous l'entendez, a dû exciter, j'en suis sûr, l'étonnement de bien des] gens. Les uns n'admettent point qu'il soit permis de traiter de pareilles questions, parce qu'ils oniapriori des solutions complètes sur l'origine et sur la fin de toutes eboses. Les autres, au contraire, ne conçoivent même pas que l'on puisse les aborder à aucun point de vue d'une manière sérieuse et parvenir à des solutions qui aient le moindre degré de probabilité. Ils rejettent

s SCIENCE ET PHILOSOPHIE.

complètement les expositions de ce genre et les regardent comme étrangères au domaine scientifique. En fait, la légitimité et surtout la certitude de semblables conceptions peuvent toujours être controversées, parce que les données positives d'un ordre général et impersonnel et les aperçus poétiques d'un ordre particulier et individuel concourent à en former la trame.

C'est des premières données que les systèmes de cette espèce tirent leur force, ou plutôt leur degré de vraisemblance; c'est par les autres qu'ils prêtent le flanc et sont exposés à être traités de pures chimères. Mais, si l'on n'accepte le mélange de ces deux éléments, toute théorie régulière, toute conception d'ensemble de la nature est impossible. Et cependant l'esprit humain est porté par une impérieuse nécessité à affirmer le dernier mot des choses, ou tout au moins à le chercher. C'est cette nécessité qui rend légitimes de semblables tentatives ; à la condition toutefois de leur assigner leur vrai caractère, c'est-à-dire de montrer explicitement quelles sont les données positives sur lesquelles on s'appuie et quelles sont les données hypothétiques que Ton a introduites pour rendre la construction possible. En un mot, il faut bien marquer que l'on procède ici par une tout autre méthode que celle de la vieille

SCIEKCE ïûtkLÏ. ET SCIENCE POSITIVE. 3

mêla physique, et qae les solutions auxquelles on arrive, loin d'être les plus certaines dans l'ordre de la coQDaissance, et celles dont on déduit a priori tout le reste par voie de syllogisme, sont, au contraire, les plus flottantes. Bref, dans les tentatives qui appartieanent à ce que j'appellerai la science idéale, qu'il s'agisse du inonde physique ou du monde moral, il n'y a de probabilité qu'à la condition de s'appuyer sur les mêmes méthodes qui font la force el la certitude de la science positive.

La science positive ne poursuit ni les causes premières ni la fin des choses; mais elle procède en établissant des faits et en les rattachant les uns aux autres par des relations immédiates. C'est la chaîne de ces relations, chaque jour étendue plus loin par les eiïorts de Tintelligence humaine, qui constitue la science positive. Il est facile de montrer pans quelques exemples comment, en partant des faits les plus vulgaires, de ceux qui font l'objet de l'observation journalière, la science s'élève, par une suite de pourquoi sans cesse résolus et sans cesse renaissants, jusqu'aux notions générales qui repré-

sentent Texplicalion commune d'un nombre immense de phénomènes.

Commençons par des notions empruntées à Tordre physique. Pourquoi une torche, une lampe éclairentelles? Voilà une question bien simple, qui s'est présentée de tout temps à la curiosité humaine. Nous pouvons répondre aujourd'hui: parce que la torche, en brûlant, dégage des gaz mêlés de particules solides de charbon et portés à une température très élevée. — Cette réponse n'est pas arbitraire ou fondée sur le raisonnement; elle résulte d'un examen direct du phénomène. En effet, les gaz concourent à former cette colonne brûlante qui s'échappe de la cheminée des lampes ; la chimie peut les recueillir et les analyser dans ses appareils. Le charbon se déposera, si l'on introduit dans la flamme un corps froid. Quant à la haute température des gaz, elle est manifeste, et elle peut être mesurée avec les instruments des physiciens. — Voilà donc la lumière de la torche expliquée, c'est-à-dire rapportée à ses causes prochaines.

Mais aussitôt s'élèvent de nouvelles questions. Pourquoi la torche dégage-t-elle des gaz? Pourquoi ces gaz renferment-ils du charbon en suspension? Pourquoi sont-ils portés à une température élevée? — On y répond en soumettant ces faits aune observa-

C SCIENGK ET PHILOSOPHIE.

lion plus approfondie. La torche renferme du charbon et de rhydrogène, lous deux éléments combustibles. Ce sont là des faits observables : le charbon peut être isolé en chauffant très fortement la matière de la torche; l'hydrogène fait partie de l'eau qui se produit lorsqu'on brûle la torche. Ces deux éléments combustibles de la torche enflammée s'unissent avec l'un des éléments de l'air, l'oxygène ; ce qui est un nouveau fait, établi par l'analyse des gaz dégagés. Or cette union des éléments de la torche, charbon et hydrogène, avec un élément de l'air, l'oxygène, produit, comme le prouve l'expérience faite sur les éléments isolés, une très grande quantité de chaleur. Nous avons donc expliqué l'élévation de la température. En même temps, nous expliquons pourquoi la torche dégage des gaz. C'est surtout parce que ses éléments unis à l'oxygène produisent, l'un (le charbon) de l'acide carbonique, naturellement gazeux; l'autre (l'hydrogène) de l'eau, qui, à cette haute température, se réduit en vapeur, c'està-dire en gaz. Enfin le charbon pulvérulent et suspendu dans la flamme, à laquelle il donne son éclat, se produit parce que l'hydrogène, plus combustible que le charbon, brûle le premier aux dépens de l'oxygène, tandis que le charbon mis à nu arrive à l'état solide jusqu'à la surface extérieure de la flamme :

selon qu'il y brûle plus ou moins complètement, la flamme est éclairante ou fuligineuse. — Voilà donc la série de nos seconds pourquoi résolue, expliquée, c'est-à-dire ramenée par l'observation des faits à des notions d'un ordre plus général.

Ces notions se réduisent en définitive à ceci : la combinaison avec l'oxygène des éléments de la torche, c'est-à-dire du carbone et de l'hydrogène, produit de la chaleur. — Elles sont plus générales que le fait particulier dont nous sommes partis. En effet, elles expliquent non seulement pourquoi la torche est lumineuse, mais aussi pourquoi la combustion du bois, de la houille, de l'huile, de l'esprit-de-vin, du gaz de l'éclairage, etc., produit de la lumière. L'observation de ces effets divers prouve qu'ils dérivent d'une'même cause prochaine. Presque tous les phénomènes de lumière et de chaleur que nous produisons dans la vie commune s'expliquent de la même manière. On voit ici comment la science positive s'élève à des vérités générales par l'étude individuelle des phénomènes. Avant d'insister davantage sur le caractère de sa méthode, poursuivons-en les applications jusqu'à des vérités d'un ordre plus élevé.

Pourquoi le charbon, l'hydrogène, en se combinant avec l'oxygène, produisent-ils de la chaleur?

ti SCIENCE ET PIIILOSOI-Hlt.

Telle est la question qui se présenle mainlenant à nous. L'expérience des chimistes a répondu que c'esi là UQ cas particulier d'une loi (générale, en vcriu de laquelle toute combinaison chimique dégage de la chaleur. Le soufre de l'allumelte qui brûle, c'esl-àdire qui s'unît à l'oxygène, le phosphore qui se combine A ce même oxygène avec une lueur éblouissante, le fer détaché des pieds des chevaux qui brûle en étincelles, le zinc qui produit cette lumière bleuâtre et aveuglante des feux d'artifice, fournissent de nouveaux exemples, connus de tout le monde et propres à démontrer cette loi générale. Elle embrasse des milliers de phénomènes qui se développent chaquejour devantnos yeux. La chaleur de nos foyers et de nos calorifères, celle qui fait marcher les machines à vapeur, aussi bien que celle qui maintient la vie et l'activité des animaux, sont produites, l'expérience le prouve, par la combinaison des éléments. Nous voici donc arrives à l'une des notions fondamentales de la chimie, à l'une des causes qui produisent les effela les plus nombreux et les plus importants dans l'univers.

Nous ne sommes cependant pas encore au bout de DOS pourquoi. Derrière chaque problème résolu, l'esprit humain soulève aussitôt un problème nouveau et plus étendu. Pourquoi la combinaison chi-

SCIE!«CE IDËALC ET SCIENCE POSITIVE. Il

mique dégage-t-elle de la chaleur? Voilà ce que Ton se demande maintenant. Les expériences les plus récentes tendent à établir que la réponse doit être tirée des laits qui réduisent la chaleur à des expli> calions purement mécaniques. La chaleur parait n'être autre chose qu'un mouvement, ou plus exactement un travail spécial des dernières particules des corps; en effet, ce mouvement peut être transformé à volonté et d'une manière équivalente dans les travaux ordinaires, produits par Faction de la pesanteur et des agents mécaniques proprement dits. Telle est précisément Torigine du travail des machines à vapeur. Or, dans l'acte de la combinaison chimique, les particules des corps changent de distance et de position relatives : de la résulte un travail, qui se traduit par un dégagement de chaleur. C'est en vertu d'un eQet analogue, mais aussi pal-^ pable, que le fer frappé par le marteau s'échauffe ; le rapprochement des particules du fer et le genre de mouvement qu'elles ont pris donnant lieu à celte même transformation équivalente d'un phénomène mécanique en un phénomène caloriûque. Tout dégagement de chaleur produit, soit par une action chimique, soit par une action de tout autre nature, devient ainsi un cas particulier de la mécanique. La physique et la chimie se ramènent dès lors à la mé-

canique : non en vertu d'aperçus obscurs el incertains, non à la suite de raisonnements a priori^ mais au moyen de notions indubitables, toujours fondées sur l'observation et sur l'expérience, et qui tendent à établir par l'étude directe des transformations réciproques des forces naturelles leur identité fondamentale.

Pour atteindre à de si grands résultats, pour enchaîner une multitude de phénomènes par les liens d'une même loi générale et conforme à la nature des choses, l'esprit humain a suivi une méthode simple et invariable. Il a constaté les faits par l'observation et par l'expérience; il les a comparés, et ' il en a tiré des relations, c'est-à-dire des faits plus

généraux, qui ont été à leur tour, et c'est là leur seule garantie de réalité, vérifiés par l'observation et par l'expérience. Une généralisation progressive, j déduite des faits antérieurs et vérifiée sans cesse par

de nouvelles observations, conduit ainsi notre connaissance depuis les phénomènes vulgaires et particuliers jusqu'aux lois naturelles les plus abstraites et les plus étendues. Mais, dans la construction de celte pyramide de la science, toutes les assises, de la base au sommet, reposent sur l'observation et sur l'expérience. C'est un des principes de la science positive qu'aucune réalité ne peut être établie par le

SCIENCE IDÉALE ET SCIENCE POSITIVE. Il

raisonnement. Le monde ne saurait être deviné. Toutes les fois que nous raisonnons sur des existences, les prémisses doivent être tirées de l'expérieuce et non de notre propre conception; déplus, la conclusion que Ton tire de telles prémisses n'est que probable et jamais certaine : elle ne devient certaine que si elle est trouvée, à Taide d'une observation directe, conforme à la réalité.

Tel est le principe solide sur lequel reposent les sciences modernes; Torigine de tous leurs développements véritables, le fil conducteur de toutes les découvertes si rapidement accumulées depuis le commencement du xvn* siècle dans tous les ordres de la connaissance humaine.

Cette méthode est tard venue dans le monde; son triomphe, sinon sa naissance, est Tœuvre des temps modernes. L'esprit humain d'abord avait procédé autrement. Lorsqu'il osa pour la première fois s'abandonner à lui-même, il chercha à deviner le monde et à le construire, au lieu de l'obsener. C'est par la méditation poursuivie pendant des années, par la concentration incessante de leur intelligence, que les sages Indiens s'efforçaient d'arriver h la conception souveraine des choses, et par suite à la domination sur la nature. Les Grecs n'eurent pas moins ) de conâance dans la puissance de la spéculation, ^

SCIENCE ET l-MlLOSOPHiK.

en lémoigneot l'histoire des philosoplies de ide-Grèce et celle des néo-platoniciens. Le progrès des sciences malhémaliques entre- ;ette illusion. A l'aide de quelques axiomes, itde l'esprit humain, soit de l'observation, et lédant uniquement par voie de raisonnement, létrie availcommencé, dès le temps des Grecs, ■ ce merveilleux édifice, qui a subsisté et qui :ra toujours sans aucun changement esserï-

logique règne ici en souveraine, mais c'est ! monde des abstractions. Les déductions latiques ne sont certaines que pour leur lème; elles n'ont aucune existence effective trs de la logique. Si on les applique à l'ordre alités, elles y constituent un instrument ,t, mais elles ne sont pas autre chose ; leurs lions tombent aussitôt sous la condition comc'est-à-dire que les prémisses doivent être e l'observation, et que la conclusion doit être ie par cette même observation. Tous les ins sont aujourd'hui d'accord à cet égard : vrai caractère de ces applications mathémate fut pas reconnu d'abord, et l'on a cru en , jusque dans les temps modernes, pouvoir ire le système du monde par voie de déduc* i l'image de la géométrie.

Au commenceiiient du xvi' siècle, le changement de mélhode s'opère d'une manière décisive dans les travaux de Galilée et des académiciens de Florence. Ce sont les véritables ancêtres de la science positive : ils ont posé les premières assises de Tédifice, qui depuis n'a pas cessé de s'élever. Le xviii* siècle a vu le triomphe de la nouvelle méthode : des sciences physiques, où elle était d'abord renfermée, il l'a transportée dans les sciences politiques, économiques, et jusque dans le monde moral. Diriger la société conformément aux principes de la science et de la raison, tel a été le but final du xviir siècle. L'organisation primitive de l'Institut est là pour en témoigner. Mais l'application de la science aux choses morales réclame une attention particulière; car cette extension universelle de la méthode positive est décisive dans l'histoire de l'humanité.

Jusqu'ici j'ai parlé surtout des sciences physiques, et j'ai dit que l'on ne saurait arriver à la connaissance des choses autrement que par l'observation directe. Ceci est vrai pour le monde des êtres vivants comme pour celui des êtres inorganiques, pour le monde moral comme pour le monde physique.

Dans l'ordre moral, comme dans Tordre matériel, il s'agit d'abord d'établir les faits et de les contrôler

li SCIENCE ET PHILOSOPHIE.

par Tobservatioa, puis de les enchaîner, en s'appuyant sans cesse sur cette même observation. Tout raisonnement qui tend à les déduire a priori de quelque axiome abstrait est chimérique ; tout raisonnement qui tend à opposer les unes aux autres des vérités de fait, et à en détruire quelques-unes en vertu du principe logique de contradiction, est également chimérique. C'est l'observation des phénomènes du monde moral, révélés soit par la psychologie, soit par l'histoire et l'économie politique ; c'est l'étude de leurs relations graduellement généralisées et incessamment vérifiées, qui servent de fondement à la connaissance scientifique de la nature humaine. La méthode qui résout chaque jour les problèmes du monde matériel et industriel est la seule qui puisse résoudre et qui résoudra tôt ou tard les problèmes fondamentaux relatifs à l'organisation des sociétés.

C'est en établissant les vérités morales sur le fondement solide de la raison pratique que Kant leur a donné, à la fin du siècle dernier, leur base véritable et leurs assises définitives. Le sentiment du bien et du mal est un fait primordial de la nature humaine; il s'impose à nous en dehors de tout raisonnement, de toute croyance dogmatique, de toute idée de peine ou de récompense. La notion du devoir, c'est-à-dire

SCIENCE IDÉALE ET SCIENCE POSITIYIl. 15

la règle de la vie pratique, est par là même reconnue comme un fait primitif, en dehors et au-dessus de toute discussion. Elle ne peut plus désormais être compromise par Técroulement des hypothèses métaphysiques, auxquelles on l'a si longtemps rattachée. Il en est de même de la liberté, sans laquelle le devoir ne serait qu'un mot vide de sens. La discussion abstraite, si longtemps agitée entre le fatalisme et la liberté, n'a plus de raison d'être. L'homme sent qu'il est libre : c'est là un fait qu'aucun raisonnement ne saurait ébranler. Voilà quelques-unes des conquêtes capitales de la science moderne.

Ainsi la science positive a conquis peu à peu dans Thumanité une autorité fondée, non sur des raisonnements abstraits, mais sur la conformité nécessaire de ses résultats avec la nature même des choses. L'enfant se plaît dans le rêve, et il en est de même des peuples qui commencent ; mais rien ne sert de rêver, si ce n'est à se faire illusion à soi-même. Aussi tout homme préparé par une éducation suffisante accepte-t-il d'abord les résultats de la science positive comme la seule mesure de la certitude. Ces résultats sont aujourd'hui devenus si nombreux, que, dans l'ordre des eonnaissances positives, l'homme le plus ordinaire, pourvu d'une instruction moyenne, possède une science infiniment plus étendue et pluspor-

fonde que les plus grands hommes de Tântiquité et du moyen âge.

Les anciennes opinions, nées trop souvent de rignorance et de la fantaisie, disparaissent peu à peu pour faire place à des convictions nouvelles, fondées sur l'observation de la nature; j'entends de la nature morale, aussi bien que de la nature physique. Les premières opinions avaient sans cesse varié, parce qu'elles étaient arbitraires ; les nouvelles subsisteront, parce que la réalité en devient de plus en plus manifeste, à mesure qu'elles trouvent leur application dans la société humainCi depuis Tordre matériel et industriel jusqu'à Tordre moral et intellectuel le plus élevé. La puissance qu'elles donnent à Thomme sur le monde et sur Thomme lui-même est leur plus solide garantie. Quiconque a goûté de ce fruit ne saurait plus s'en détacher. Tous les esprits réfléchis sont ainsi gagnés sans retour, à mesure que s*efface la trace des vieux préjugés, et il se constitue dans les régions les plus hautes de Thumanité un ensemble de convictions qui ne seront plus jamais renversées.

J'ai dit ce qu'était la science positive, son objet, sa méthode, sa certitude ; je vais maintenant parler de la science idéale. Commençons par son objet.

La science positive n*embrasse qu'une partie du domaine de la connaissance, telle que l'humanité Ta parcouru jusqu'à présent. Elle assemble les faits observés et construit la chaîne de leurs relations ; mais cette chaîne n'a ni commencement ni fin, je ne dis pas certains, mais même entrevus. La recherche de l'origine et celle de la fin des choses échappent à la science positive. Jamais elle n'aborde les relations du fini avec l'infini. Cette impuissance doit*elle être regardée comme inhérente à

l'intelligence humaine? Faul-il, avec une école qui compte en France et ailleurs d'illustres partisans, faut-il regarder comme vaine toute curiosité qui s'étend au delà des relations immédiates entre les phénomènes? Faut-il rejeter parmi les stériles discussions de la scolastique tous les autres problèmes, parce que la solution de ces problèmes ne comporte ni la même clarté, ni la même certitude?

La réponse doit être cherchée dans l'histoire de l'esprit humain : c'est la seule manière de rester fidèle à la méthode elle-même. Or la science des relations directement observables ne répond pas complètement et n'a jamais répondu aux besoins de l'humanité. En deçà comme au delà de la chaîne scientifique, l'esprit humain conçoit sans cesse de nouveaux anneaux ; là où il ignore, il est conduit par une force invincible à construire et à imaginer, jusqu'à ce qu'il soit remonté aux causes premièras. Derrière le nuage qui enveloppe toute fin et toute origine, il sent qu'il y a des réalités qui s'imposent à lui, et qu'il est forcé de concevoir idéalement, s'il ne peut les connaître. Il sent que là résident les problèmes fondamentaux de sa destinée. Ces réalités cachées, ces causes premières, l'esprit humain les rattache d'une manière fatale aux faits scientifiques, et, réunissant le tout, il en forme un ensemble, un

système embrassant runiversalité des choses matérielles et morales.

Ce procédé de Tesprit humain représente donc un fait d'observation, prouvé par Télude de chaque époque, de chaque peuple, de chaque individu; il n'est pas permis de refuser de rapercevoir. C'est ici un fait comme tant d'autres : son existence nécessaire dispense d'en discuter la légitimité. II se passe dans Tordre intellectuel et moral quelque chose d'analogue i ce qui existe dans l'ordre politique. L'existence actuelle d'un gouvernement idéal et absolument parfait a toujours été i bon droit regardée comme chimérique; et cependant jamais peuple n'a pu subsister un seul moment sans un système gouvernemental plus ou moins imparfait. De même, dans l'ordre de l'intelligence, la connaissance rigoureuse de l'ensemble des choses est inaccessible à l'esprit humain, et cependant chaque homme est forcé de se construire — ou d'accepter tout fait — un système complet, embrassant sa destinée et celle de l'univers.

Gomment ce système doit-il être construit? C'est la question de la méthode dans la science idéale. Nous allons rappeler quel procédé scientifique les hommes ont en général suivi jusqu'ici dans cette construction; puis nous dirons quelle est, à notre avis, la méthode qui résulte de l'état intellectuel

présent et du développement acquis par les sciences positives.

Interrogeons les premiers philosophes : « Thaïes regarde l'eau comme premier principe*. Anaximène et Diogène établissent que Tair est antérieur à l'eau et qu'il est le principe des corps simples. Hippase de Métaponte et Heraclite d'Ëphèse admettent que le feu est le premier principe. Empédocle reconnaît quatre éléments, ajoutant la terre aux trois que nous avons nommés. Ânaxagore de Clazomène prétend que le nombre des principes est infini. Presque toutes les choses formées de parties semblables ne sont sujettes à d'autre production, à d'autre destruction que l'agrégation ou la séparation ; en d'autres termes, elles ne naissent ni ne périssent, elles subsistent éternellement'. »

La plupart de ces systèmes ne sont pas fondés seulement sur la considération de la matière, mais ils font appel en même temps à des notions morales intellectuelles. Parménide invoque comme principe c l'Amour, le plus ancien des Dieux > ; Empédocle introduit « l'Amitié et la Discorde », causes opposées des effets contraires, c'est-à-dire du bien et du mal,

1. Métaphysique d^AristoUt livre I", l. ï, p. 44 et suiv., traduction de MM. Picrron et Zévort.

2. C'est à peu près la doctrine des corps simples de la chimie moderne»

de Tordre et da désordre, qui se trouvent dans la nature. Anaxagore recourt à c F Intelligence » pour expliquer Tordre universel, tout en préférant d'ordinaire rendre raison des phénomènes par t des airs, des éthers, des eaux et beaucoup d'autres choses déplacées >, au jugement de Platon ^

Voici maintenant le monde expliqué-par des considérations purement logiques, c Du temps de ces philosophes et avant eux*, ceux qu'on nomme pythagoriciens s'appliquèrent d'abord aux mathématiques. Nourris dans cette étude, ils pensèrent que les principes des mathématiques étaient les principes de tous les êtres. Les nombres sont de leur nature antérieurs aux idées, et les pythagoriciens croyaient apercevoir dans les nombres, plutôt que dans le feu, la teiTe et Teau, une foule d'analogies avec ce qui est et ce qui se produit. Telle combinaison des nombres leur semblait la justice, telle autre Tâme et Tintelligence. > C'est pourquoi c ils pensèrent que les nombres sont les éléments de tous les êtres ».

Hais je ne veux pas retracer ici Thistoire de la métaphysique. Il me suffira d'avoir montré par

Page 1