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Yoy. Revue scientifique, numéro du 21 juillet

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Je suis, en effet, da nombre de ceux qoi pensent que Ton pent tirer de là quelque lumière sur les causes naturelles qui ont conduit les hommes à s'assembler en tribus, en cités, en nations. Un même instinct de sociabilité agit sur les races humaines et sur diverses espèces animales.

Rien n'est plus chimérique que cette célèbre hypothèse d'un Contrai social^ soit imposé, soit librement consenti, et en vertu duquel les hommes, isolés et errants à l'origine, se seraient assemblés en sociétés. En ceci, conune en bien d'autres choses, nous sommes dupes d'un mirage qui fait reporter dans le passé, comme représentant un état antérieur, Tobj^ idéal dont les hommes poursuivent l'accomplissement et dont l'avenir se rapprochera sans doute de plus en pins. Au lieu d'être le point de départ, an contraire le contrat sodal, c*est-à-dire le règne de la science et de la raison, établi sur le consentement volontaire du plus grand nombre, représente le but final vers lequel tend l'humanité. C'est du moins ce que semble attester l'histoire de la civilisation européenne.

Vais les origines de Thumanité, telles que nous pouvons les entrevoir, soit par le vague écho des lointaines traditions de l'histoire, soit par l'étude des tribus sauvages, soit par l'examen des débris et

des instruments laissés par les anciens hommes, les origines de Thumanité, dis-je, ne semblent avoir eu presque rien de rationnel. Les agrégations des anciens hommes ressemblaient fort à celles des castors et des autres animaux sociables. Or, si les sociétés animales sont le produit fatal d'un instinct héréditaire, pourquoi en aurait-il été autrement des premières sociétés humaines ?

On allègue comme une différence fondamentale l'organisation même des sociétés animales, qui a toujours semblé invariable aux naturalistes et aux philosophes observateurs, depuis plus de vingt siècles.

Je ne sais si les sociétés des castors et celles des grands singes anthropoïdes ont été réellement examinées avec assez de précision pour que Ton puisse en affirmer l'invariabilité absolue, surtout si on les compare avec les villages des nègres ou des Peaux- Rouges qui vivent dans leur voisinage. Les fourmis mêmes, dont l'observation est plus facile, n'ont guère été étudiées avec un détail exact que depuis deux cents ans. Sait-on quels ont été, quels pourront être encore les changements successifs de leur industrie? Dès à présent, il existe des faits qui nous permettent d'afïirmer que les sociétés animales ne sont pas absolument immobiles : elles se développent, se

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propagent, sd renouvellent suivant des procédés originaux y appropriés aux milieux particuliers dans lesquels elles sont obligées de vivre. Voici Thistoire de Tune de ces sociétés, qui n*est pas sans quelque analogie avecThisloire des agglomérations humaines.

J'ai observé pendant vingt-cinq ans, dans un coin écarté des bois de Sèvres, une société de fourmis. Quand je la découvris, c'était un petit monticule, de la forme conique que chacun sait, peuplé par des milliers d'habitants. Ceux-ci se répandaient tout autour, à travers Therbe, les cailloux, le sable, où ils traçaient mille sentiers régulièrement parcourus; d'autres routes s'élevaient sur les arbres; bref, la fourmilière avait mis en exploitation régulière toute une petite colline boisée, sur laquelle j'ai souvent suivi les chemins des fourmis, prolongés au milieu des herbes et des feuilles mortes sur des longueurs de plus de cent mètres : distance énorme si on la compare aux dimensions de l'animal.

La cité animale était en pleine prospérité, lorsque je la vis pour la première fois; sa fondation remontait à plusieurs années. Elle eut sans doute ses luttes contre' la nature et contre les animaux, ses catastrophes provoquées par le pied d'un promeneur, par la chute de quelque grosse branche d'arbre, par la brusque invasion d'un filet d'eau pendant un

orage. Mais je n'assistai à aucune de ces vicissitudes. J'observai cependant,, dans une autre région du bois, une émigration en masse, Tun des phénomènes les plus remarquables de la vie des peuples. C'était à la fin de Tété. Une fourmilière située au bord d'un chemin fréquenté par les promeneurs avait été souvent ravagée par leur curiosité malveillante. Obligées sans cesse de reconstruire leurs édifices, les fourmis se lassèrent. Un jour, en parcourant la route, je la vis traversée obliquement par une longue colonne de fourmis. Le lendemain et les jours suivants, la colonne noire marchait toujours. Surpris de cette persévérance, je suivis la colonne; elle se dirigeait au milieu du bois, ne parcourant aucun sentier déjà battu, même par des fourmis; elle marchait sans se diviser, au milieu des feuilles mortes, des herbes et des racines d'arbres, vers un but évidemment fixé àravance. Le trajet dura trois centsmètres : il aboutissait au milieu des arbres, au pied d'un arbuste, en haut d'un petit escarpement sablonneux, difficilement accessible, et dominant une vieille route pavée. Là, une nouvelle fourmilière se formait, en partie sous la terre, en partie à sa surface. L'émigration dura tout l'automne. Au printemps suivant, la ville ancienne était déserte et la ville neuve en pleine activité. Le site actuel d'ailleurs n'était pas bien choisi. S'il se

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ti*ouvait à Tabri des promeneurs, en raison de sa situation, par contre il était au bas d'une pente herbagée, par laquelle s'écoulaient les eaux d'orage. La fourmilière, inondée à plusieurs reprises, ne reprit jamais sa prospérité première, elle dépérit et finit, après quelques années, par disparaître d'elle-même : comme aurait pu le faire une ville trop souvent ravagée par les eaux, ou par la malaria.

Pendant ce temps, l'autre cité dont j'ai parlé d'abord demeurait toujours prospère. J'observai cependant au bout de dix ans, que la cité avait détaché une colonie à quelques mètres de distance, au pied d'un jeune chêne. La colonie, faible et peu étendue à ses débuts, grandit d'année en année. Elle traversa sans accident une époque critique, celle de la coupe périodique de la portion du bois où elle était établie.

Vers le temps de la guerre de 4870, mes observations furent suspendues pendant près d'une année. A mon retour, la colonie était devenue une grande fourmilière, tandis que la cité fondatrice commençait à décroître. D'année en année, son déclin s'accusa; le nombre des habitants diminua; ils semblaient en même temps devenus moins actifs, moins empressés à apporter des matériaux et des provisions, moins prompts à réparer les dommages causés

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