Loi du 8 brumaire an iv, titre V
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pour les places de professeurs vacantes dans les écoles spéciales (enseignement supérieur). Cette dernière attribution était en apparence la conséquence logique de la constitution de l'Institut, établi comme autorité suprême en matière scientifique. Cependant elle avait un caractère tout différent des autres ; car elle faisait sortir TAcadéniie de sa sphère abstraite pour la mêler à l'administration de l'instruction publique. Elle est venue jusqu'à nous, sauf de légères modifications; mais on ne saurait méconnaître que l'exercice de cette attribution a exercé une funeste influence sur l'opinion publique et créé, à tort ou à raison, une multitude de préventions contre un corps dont les membres, candidats naturels aux places de l'enseignement supérieur, se sont trouvés juges et parties dans leur propre cause : nulle prérogative de l'Académie n'a soulevé plus de jalousies et parfois même plus de haines.
Ainsi furent réglés, à l'origine, les rapports de l'Académie avec le public et le gouvernement.
A cet état initial de l'Académie, opposons son état présent : on jugera ainsi à première vue des analogies et des différences.
Les assemblées particulières de l'Académie sont aujourd'hui, comme autrefois, sa principale affaire : elles se tiennent une fois par semaine, le lundi. On
y expose, comme autrefois, les travaux des membres deFAcadémie, les rapports sur les travaux des savants étrangers, les correspondances, les communications des personnes étrangères à TAcadémie, le tout devant ce public limité qui s'intéresse aux recherches scientifiques. Les séances non publiques, qui alternaient d'abord avec les autres, sont devenues des comités secrets, tenus à la fin des séances ordinaires. En somme, toutes les apparences réglementaires son demeurées les mêmes.
Et cependant, si Laplace ou Berthollet revenaient au monde pour assister à nos séances, ils s'étonneraient ajuste titre des profonds changements éprouvés par l'esprit de l'institution. Dès l'entrée, et avant d'avoir entendu une seule parole, on peut apercevoir vis-à-vis du bureau une estrade séparée du public et où siègent les journalistes, appelés à rendre compte des travaux académiques dans les journaux quotidiens. C'est une innovation due à Arago, il y a trente ans. Elle manifeste l'introduction de l'opinion générale comme juge souverain de toutes choses, même de l'Académie.
Cette publicité absolue, jointe à l'institution des comptes rendus hebdomadaires, a d'abord grandi singulièrement l'Académie des sciences, en raison de l'immense notoriété donnée à tous ses actes.
Hais, par ce reloor étrange propre à toute évolutioiiy rAcadémie érigée en oracle n'a pas tardé à perdre, comme force véritable et comme vitalité, ce qu'elle avait acquis comme autorité nouvelle. En présence de journalistes d'une compétence parfois douteuse et plus prompts à recueillir l'incident ou l'anecdote qu'à signaler la découverte abstraite et théorique, les membres de l'Académie commencèrent à s'observer : ils visèrent davantage à l'effet apparent et ils perdirent dans leurs conversations publiques cet abandon, cette liberté indispensables à l'échange des idées et à la critique amicale des travaux scientifiques.
Biot, hostile aux journalistes, se plaisait à raconter l'historiette suivante : L'un des premiers géomètres de ce siècle, Lagrange, à l'apogée de sa réputation, se leva un jour et exposa devant ses collègues une démonstration de la théorie des parallèles, théorie célèbre qui repose depuis Euclide sur un postulaium que personne n'a pu démontrer par voie élémentaire : c'est un écueil sur lequel se sont brisés des centaines de géomètres. Lagrange, ce jour-li, n'avait pas échappé à l'illusion qui en a déçu tant d'autres. Il lut sa démonstration, au milieu du silence général, et s'aperçut, avant d'avoir fini, de son insuffisance, c Je ne connais qu'Euclide, » dit-il
en s'inteiTompaDt ; puis il replie son papier et retourne s'asseoir. Personne n'ajoula rien et ne fil depuis la moindre allusion à cette mésaventure, qui tomba dans l'oubli. « Que fut-il arrivé, ajoutait Biot, si la chose s'était passée en séance publique et devant les journalistes, prompts à tourner en dérision une erreur si grossière en apparence et si élémentaire? Lagrange eût été perdu de réputation devant le public. Doué d'un caractère craintif et modeste, il aurait désormais gardé le silence et enseveli dans l'oubli ses plus belles découvertes. >
En fait, les discussions scientifiques et désintéressées, si nécessaires aux progrès de la science, sont devenues graduellement plus rares et ont fini par tombera peu près en désuétude; les communications abstraites et dirigées par le seul esprit de la science pure sont également devenues plus restreintes, bien que, grâce à Dieu, la vieille tradition sur ce point se conserve encore assez fortement.
La reproduction de.s séances dans les journaux quotidiens et surtout l'institution des comptes rendus hebdomadaires ont eu encore d'autres conséquences. Elles ont fait disparaître presque entièrement les rapports que l'on avait coutume de faire sur les travaux et mémoires présentés à l'Académie. A l'origine, tout travail, même d'un membre et
surtout d'un savant étranger, était soumis à une commission qui l'examinait, répétait au besoin les expériences, les calculs ou les observations et prononçait un jugement souverain. Le rapport avait principalement pour but de décider l'insertion des mémoires dans le Recueil de l'Académie. Aujourd'hui, les rapports ont perdu toute leur importance : la publicité immédiate des journaux et surtout des comptes rendus hebdomadaires fait parvenir les découvertes à la connaissance de tous ceux qu'elles peuvent intéresser, sans qu'il soit besoin d'attendre plusieurs années la lente impression des mémoires officiels de l'Académie. Le résumé des travaux scientifiques est ainsi publié sans retard. Ils paraissent ensuite in extenso dans les nombreux journaux de science pure qui existent aujourd'hui. En somme, les mémoires officiels représentent un rouage vieilli, qui fonctionne à peine et à grands frais : ils ne peuvent désormais offrir d'avantages que pour la publication des travaux étendus, et, là même, ils seraient être aisément remplacés par des moyens pins faciles et plus économiques.
La conséquence indirecte de cette prompte et fructueuse publicité, par laquelle Arago a réussi à faire converger tous les travaux vers l'Académie, a donc été en même temps de soustraire ces travaux au juge-
gement de rAcadémie, pour les remettre immédiatement à celui des hommes compétents disséminés à la surface du monde entier. Je ne parle pas ici des appels au public général , par lesquels cette nouvelle création a souvent fourni une voie trop facilement ouverte au charlatanisme : toute innovation a sa contre-partie et les inconvénients de celle-ci ne sont qu'éphémères. Mais elle a eu, je le répète, un résultat d'une haute gravité, en ce qui touche l'influence de l'Académie. Les rapports officiels, c'est-àdire les jugements académiques, devenus désormais inutiles, ont disparu. A peine, à de rares intervalles, en voit-on apparaître quelques-uns, témoignages de bienveillance individuelle, plutôt que de direction générale delà science.
Les rapports annuels sur la marche des sciences, si célèbres du temps de Fourier et de Cuvier, ont également cessé depuis longtemps, par suite de l'immense développement pris par le mouvement scientifique général et de l'impossibilité pour une intelligence, si forte qu'elle soit, de l'embrasser solidement et de la juger à la fois dans son ensemble et dans ses détails.
Le système des travaux collectifs de l'Académie a vieilli plus rapidement encore. C'est une idée fort ancienne, et qui se présentait tout naturellement,
que celle d'employer un corps scientifique à exécuter des travaux d'ensemble. La belle collection de FAcadémie del Cimento^ à Florence, nous fournit l'exemple le plus frappant de la réalisation de cette idée. Mais, en France, les recherches collectives et officiellement tracées n'ont presque jamais eu le même succès. On peut voir dans V Histoire de Vantienne Académie des sciences j par H. Haury, comment, presque à ses débuts, ce corps fut occupé par Louis XIV à tracer les aqueducs et les bassins de Versailles et à faire des expériences sur l'artillerie; comment Sauveur dut écrire des traités sur la bassette, le quinquenove, le hoca, le lansquenet, jeux de hasard à la mode à la cour. Même dans l'ordre des travaux volontaires, les recherches collectives n'ont pas toujours été heureuses. Ainsi l'ancienne Académie poursuivit pendant trente ans l'étude chimique des plantes, en les analysant par la distillation sèche; avant de s'apercevoir qu'elle ramenait ainsi tous les corps à des produits de destruction généraux, communs i la ciguë comme au blé, à l'aliment comme au poison, et qui ne jetaient aucune lumière sur la nature propre des substances primitives. Mémorable exemple de l'impuissance des recherches collectives appliquées à la découverte des vérités nouvelles! Plus tard, l'ancienne Académie
s'était tournée avec plus de i^ison vers les travaux encyclopédiques, c'est-à-dire vers la description des faits connus et des vérités acquises. C'est ainsi qu'elle commença à publier, de 1761 à 1793, une description raisonnée des arts et métiers : art du charbonnier, de l'épinglier, du cirier, du cartier, du tonnelier, du carrier, du confiseur, du fumiste, etc. Elle publia également le recueil des Machines de l'Académie. Mais c'est surtout dans les travaux d'astronomie et de géodésie (Carte de France de Cassini, Méridienne, Détermination de degrés terrestres, Connaissance des temps) que l'ancienne Académie avait rendu les services les plus utiles à la société.
La nouvelle Académie fut d'abord désignée comme l'héritière de l'ancienne à cet égard, et chargée de la description des inventions nouvelles, des opérations relatives à la fixation des poids et mesures; elle devait choisir deux de ses membres pour voyager au profit des sciences et de l'industrie, etc.
Toutes ces attributions sont tombées presque aussitôt en désuétude; ou bien elles ont passé à d'autres corps, tels que le Bureau des longitudes, chargé désormais de la connaissance des temps et de ce qui concerne les poids et mesures. Sous ce rapport une différence profonde existe aujourd'hui entre la nouvelle Académie des inscriptions, qui
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par ses commissioiis les tra?aux d'érudition coileeti& de rancieiuie Académie dont elle a hérité, et la noQTeDe Académie des sciences, qui abandonne i FinitiatiTe îndiTiduelle de ses membres et des saiaots étrangers le soin de poursuivre à leur gré rasemble des traTaux dont elle était primitivement dbrgée.
Les missions scientifiques, remises â la conduite eidnsive de l'Institut par les lois de fondation, ont également échappé i TÂcadémie des sciences. Si elle est encore consultée de temps à autre, et à juste tilre, an sujet de Futilité de ces missions et de la direction qu*il convient de leur donner, il n*en est pas moins vrai qu'elles dépendent aujourd'hui des dÎTers ministres, qui les confient directement et sans contrôle i qui bon leur semble. Cette séparation esire les attributions scientifiques et les attributions administratives est d'ailleurs dans la nature des choses.
La correspondance de l'Académie avec les savants français et étrangers est encore un legs suranné du passé. Die avait sa raison d'être à une époque telle que celle de Louis XIY, où les savants étaient peu nombreux, les relations rares et difficiles, où les {HiMications scientifiques avaient lieu par lettres jl'
pmées que l'on se communiquait réciproquement.
en Tabsence à peu près complète de jouinaux et de recueils périodiques. Aujourd'hui, toutes ces conditions sont changées : les découvertes arrivent plus rapidement par les journaux spéciaux que par toute correspondance privée à la connaissance des milliers de personnes capables de les comprendre ou de 8*y intéresser. Les comptes rendus hebdomadaires de l'Académie des sciences sont l'un des plus frappants témoignagnes de cette prompte publication des travaux scientifiques, si favorable à leur diffusion et si propre à encourager les inventeurs, en les mettant aussitôt et sans entrave en relation avec le public compétent. Aussi le titre de correspondant de l'Académie n'est-il plus aujourd'hui qu'un titre honorifique.
On voit que les travaux propres de l'Académie ont diminué graduellement d'importance, par suite du cours naturel des choses et de la généralisation de la publicité. Cependant elle exerce encore une grande influence sur le mouvement de la science, par les récompenses qu'elle décerne et par ses élections. Ce sont les sujets qu'il convient d'aborder maintenant.
L*institutîon des prix académiques a joué un rôle essentiel au xviii' siècle. Les questions proposées, comme sujets de prix de mathématiques par exemple,
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ont porté saccessivement sur les points les plus intéressants de la mécanique céleste, et ont eu beaucoup d'utilité. Aujourd'hui cette forme a vieilli. A la vérité un certain nombre des prix décernés actuellement par l'Académie portent encore sur des questions définies et posées à l'avance : c'est une sorte de concours ouvert entre les personnes du métier. Mais> pour être vraiment utiles, ces questions doivent être relatives à des discussions actuelles, à des problèmes susceptibles d'une solution prochaine, et capables d'être résolus par l'effort continu du travail, plutôt que par le développement inattendu de l'esprit d'invention. Les questions proposées dans l'ordre des sciences naturelles proprement dites ont presque toujours satisfait à ces conditions. Aussi ont-elles rencontré en général des concurrents et des solutions. Hais il n'en a pas toujours été de même dans l'ordre des sciences mathématiques. On a vu trop souvent des questions soit d'un intérêt très particulier, soit presque insolubles, demeurer pendant dix ou quinze ans à l'ordre du jour, sans trouver de réponse, ni parfois même de concurrent.
Les prix sans sujet déterminé tendent à prévaloir aujourd'hui, partout où les règlements le permettent. Préférables en principe, car ils permettent d'encourager le mérite sous toutes ses formes, ils offrent
cependant l'inconvénient de soulever des prétentions illimitées, et de donner lieu à des appréciations extrêmement délicates. A mon avis, ces prix sont surtout efficaces pour l'encouragement des talents naissants, et il conviendrait de les réserver aux savants qui commencent, à l'exclusion de ceux dont la position faite et la réputation assise échappent à tout jugement autre que celui de l'opinion générale. Il arrive un jour où l'homme ne relève plus que du but idéal qu'il a donné à sa vie, sans qu'aucune récompense scolastique puisse le grandir ou lui imprimer une impulsion nouvelle. Â plus forte raison devrait-on éviter ces prix de complaisance, distribués à une certaine époque clandestinement ^ selon l'expression de Thénard, avec interdiction de se dire lauréat; ou bien encore ces prix décernés quelquefois, dit-on, aux éloges des journalistes, plutôt qu'aux travaux scientifiques véritables.
De toutes les récompenses qu'une Académie puisse accorder, la nomination d'un savant comme membre de cette Académie a toujours été réputée la plus importante : c'est le sujet qui intéresse le plus la considération de l'Académie et son influence véritable. En eflet, pour qu'une Académie ait pleine autorité, il faut qu'elle compte dans son sein tous les hommes distingués; il faut surtout qu'elle les appelle dès que leur valeur propre est suffisamment établie et dans l'âge de leur activité. En procédant ainsi, tous les travaux importants de l'époque seront autant que possible accomplis par les membres de la Compagnie. Tel serait l'état le plus désirable et
celui qui profilerait le plus à rillustration des académies. Mais, il faut le dire, c'est là un état de choses dont il semble qu'on s'éloigne tous les jours davantage, par suite de TaiTaiblissement de l'esprit général de corps et de la prépondérance croissante des coteries particulières.
Le mécanisme primitif des élections était foi^ compliqué : la section présentait les candidats à a classe, et la classe faisait une présentation à l'Institut, qui seul décidait la nomination. On croyait assurer par là le mérite des choix ; mais ces garanties étaien' illusoires. L'expérience de chaque jour prouve que les corps permanents ratifient en général les décisions proposées par leurs commissions; à plus forte raison celles que proposent leurs grandes divisions. Aussi le système des doubles présentations a-t-il été supprimé avec raison. Aujourd'hui, la section présente et l'Académie nomme, sauf la ratification du gouvernement, laquelle n'a fait défaut qu'une ou deux fois, à l'époque de la Restauration. La présentation par la section est donc en fait, et sauf de rares exceptions, équivalente à la nomination. C'est à ce système que doivent s'adresser les élqges ou les blâmes dont le recrutement de l'Académie peut être l'objet.
La première et la principale conséquence du sys-
tenue des sections a été de partager le corps de TAcademie des sciences en onze divisions permanentes OQ petites académies» souveraines chacune dans son ordre, et se garantissant mutuellement, par une convention tacite^ l'exercice à peu prés sans contrôle de leur pouvoir. Ce pouvoir ne s'étend pas seulement aux élections, il comprend aussi la plupart des prix el la présentation aux chaires vacantes d'enseignement supérieur; c'est-à-dire qu'il s'exerce d'une manière continue sur toutes les attributions essentielles qui ont survécu à la suppression graduelle des travaux actifs de l'Académie.
L'autonomie de chaque section, dans la sphère de sa compétence spéciale, fut acceptée tout d'abord par l'Académie entière, d'autant plus aisément qu'elle rehaussait singulièrement l'importance indi- TÎduelle des membres de l'Académie. En effet, les questions, au lieu d'être décidées par un corps de soixante-huit membres, le sont presque toujours en réalité par une petite Académie secondaire, aussi permanente que l'Académie principale, mais composée seulement de six personnes, voire même de cinq, lorsqu'il s'agit de pourvoir à une vacance. Le poids de chaque vote se trouve ainsi plus que décuplé, et l'influence personnelle de chaque membre est accrue dans la même proportion.
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De là le tour étrange pris par les candidatures, tour si préjudiciable à la dignité des savants français et à la direction indépendante de leurs travaux. Au lieu d'être posées à un jour donné, et par un simple appel à l'opinion générale des hommes de science, les candidatures sont devenues la préoccupation incessante de la vie des savants en France. Ce n'est plus tant l'opinion générale qu'il s'agit de gagner, que les sympathies individuelles d'un très petit nombre d'hommes. On ne fait pas le siège de soixante-huit personnes; mais il n'est pas très difficile d'en séduire cinq : trois même suffisent, puisque ce chiffre constitue la majorité et que, par une autre convention tacite, les sections dissimulent presque toujours leurs divisions intérieures, afm de donner à leurs présentations le caractère trompeur d'une unanimité officielle. C'est ainsi que l'on a vu souvent l'homme médiocre, qui ne donne d'ombrage à personne et qui s'enferme dans une étroite spécialité, prévaloir sur le savant indépendant et philosophe, qui sait embrasser les rapports des diverses parties de la science. Non seulement l'étendue de l'esprit et l'aptitude à concevoir des vues d'ensemble et des théories générales ont cessé d'être regardées comme des titres aux yeux des sections ; mais ces qualités ont été parfois tournées en'objections contre les
hommes qui briguaient le suffrage de rAcadémic. La responsabilité collective du corps couvre d'ailleurs aux yeux du public bien des abus d'influence individuelle, que TAcadémie entière n'aurait jamais commis si elle avait pris ses décisions directement.
Signalons ici l'un des effets les plus frappants de ce système des sections permanentes. Je veux parler de l'élimination, à peu près complète aujourd'hui, des hommes jeunes du sein de l'Académie. Les chiffres suivants sont décisifs à cet égard.
Au XVIII* siècle, on rencontre une multitude d'académiciens nommés avant l'âge de trente ans : ainsi Buffon fut nommé à vingt-sept ans, Laplace à vingtquatre ans, Glairaut même avant vingt ans; Bernard de Jussieu à vingt-six, Antoine de Jussieu à vingtquatre, Lavoisier à vingt-cinq, Vicq d'Azyr à vingtsix; le dernier desCassini, dont la carrière presque centenaire s'est prolongée jusqu'en 1845, était entré dans l'Académie à vingt-deux ans. L'introduction d'hommes aussi jeunes donne à un corps une énergie, une vitalité singulière, et une initiative qui se pondère avec avantage par l'âge et la gravité des vénérables vétérans de la science.
Dans la nouvelle Académie, de tels choix sont devenus de plus en plus rares : depuis 1850, on n'a
pas nommé un seul académicien qui eût moins de trente ans. En 1815, l'Académie comptait huit membres au-dessous de quarante ans ; en 1835, elle en comptait sept. Mais, en 1850, ce chiffre était tombé à quatre. ËnHu, dans la présente année 1867, il n'y a point d'académicien qui soit âgé de moins de quarante-cinq ans.
Jadis on était jeune à vingt-cinq ans et homme mûr à trente-cinq. Aujourd'hui, on est réputé jeune à cinquante ans et même au delà. Mais ce changement dans les mots ne rend pas aux hommes l'énergie et l'esprit d'invention éteints par le progrès de rage. Le corps académique entier a donc singulièrement vieilli, et Ton peut affirmer que cet état de choses est la conséquence naturelle de la prépondérance des sections, dont l'influence personnelle d'Arago avait pendant longtemps tempéré les inconvénients. Dans ces derniers temps, l'opinion générale de l'Académie s'est effacée chaque jour davantage. Le lien collectif, de plus en relâché, a laissé chacun en butte aux étroites inspirations de l'intérêt personnel, masqué sous le nom convenu des principes académiques. Aussi les sections ont-elles plus d'une fois préféré des hommes médiocres et âgés à des savants plus jeunes et désignés par l'opinion publique. Déûance naturelle et fatale des hommes
qui vieillissent pour les idées et les personnes des générations nouvelles qui vont les remplacerl
Les elTels du système des sections ont donc été funestes à l'Acadéinie et à la science, et ils menacent de le devenir chaque jour davantage. Le principe même de ce système est d'ailleurs contestable, car il repose sur une classification absolue et définitivement arrêtée des connaissances humaines. Or c l'esprit souffle où il veut»; cette classification, controversable dès son origine, est devenue de plus en plus arriérée, par le progrès naturel des inventions. Des sciences nouvelles, ou oubliées dans les cadres primitifs, se sont manifestées; d'autres ont pris un développement immense; tandis que certaines sciences comprises dans ces mêmes cadres se sont atrophiées. La division de 1795, équilibrée en sections d'égale importance, se trouve de plus en plus contraire à l'état présent des découvertes. Tel est le sort de toutes les classifications dans les choses humaines; souvent logiques et utiles au début, elles ne tardent pas à devenir des entraves. Aussi plusieurs académies, celles des inscriptions notamment, dont les spécialités sont cependant comparables à celles de l'Académie des sciences, ont-elles supprimé les sections instituées à l'origine.
En réalité, les spécialités sont représentées aujour-
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d'hui par tout un ensemble de sociétés savantes par* ticulières : Société de biologie, Société de géologie, Société chimique. Société botanique, etc., toutes créées spontanément parce qu'elles étaient rendues nécessaires par le nombre croissant des hommes instruits et compétents. La création de ces sociétés spéciales a restreint le rôle de TÂcadémie, en offrant une publicité plus facile et qui s'adresse plus directement aux gens du métier; en même temps qu'elle a enlevé au partage de l'Académie en sections sa principale raison d'être.
Cependant l'Académie des sciences conserve jusquMci son éclat apparent : si elle ne s'empresse plus guère d'appeler à elle les hommes de talent dans l'âge de leur activité et de leur initiative, elle finit d'ordinaire par les accepter, lorsque leur réputation est consacrée depuis longtemps par l'opinion publique. Si elle n'a plus l'initiative des découvertes, elle offre du moins une certaine digue contre le charlatanisme et elle ouvre libéralement sa large publicité aux travaux des savants français et étrangers. Elle subsiste avec la majesté d'une vieille institution, forte de la gloire de ses membres, et du souvenir des services que la science a rendus et rend tous les jours aux sociétés humaines.