H. SAINTE -CLAIRE-DEVILLE
2 juillet 1881.
C'est avec une vive douleur que nous annonçons au monde scientifique la mort de M. Henry Sainte- Claire-Deville, membre de l'Académie des sciences, professeur de chimie à la faculté des sciences de Paris et à rÉcole normale supérieure, enlevé avant Tâge à ses amis et à la patrie française. Peu d'hommes ont marqué davantage entre leurs contemporains par la variété et l'importance de leurs travaux scientifiques, aussi bien que par l'étendue et la vivacité de leurs sympathies personnelles : la profonde émotion que j'éprouve en écrivant ces lignes, dernier témoignage d'une amitié de trente années, sera partagée
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par ses nombreux amis, par les élèves qu*il a formés depuis un tiers de siècle à TÉcole normale, par tous ceux qui prennent à cœur Thonneur de la science universelle.
Rappelons en peu de mots sa vie et ses travaux : l'existence d'un savant ne comporte pas en général de péripéties éclatantes, en dehors de ses découvertes.
Les Sainte-Glaire-Deville, comme leur nom l'indique, étaient créoles, originaires de Saint-Thomas (Antilles) : la vivacité expansive et un peu agitée de Henry aurait sufiQ pour rappeler son origine. Entre les trois frères de cette famille qui vinrent s'établir en France, deux surtout ont marqué dans la science : Charles Sainte-Claire-Deville, le géo- \ogiie, et Étienne-Henry Sainte-Claire-Deville, le chimiste. Tous deux sont morts, à Feutrée de la vieUlesse, d'une mort prématurée, avant l'âge que semblaient promettre leur santé, leur énergie persistante et le calme environné d'honneurs et d'affec- Uons qui marque ordinairement la fin des existences scientifiques.
Henry était né en 1818; il fit ses études en France. Au sortir du collège, il hésita, dit-on, un moment entre la vocation musicale et la vocation scientifique, et se décida pour la chimie. Comme le font beaucoup
de jeunes gens, il organisa un petit laboratoire, où il travaillait sous les conseils de M. Dumas, qui donnait alors à la chimie organique cette grande et brillante impulsion qui en a marqué les débuts. Dès 1839, Henry Deville commençait à publier des recherches originales : d'abord sur l'essence de térébenthine, dont les états isomériques multiples attiraient alors l'attention de beaucoup de chimistes, puis sur le toluène, carbure d'hydrogène qui a pris depuis un extrême intérêt, parce qu'il est l'un des générateurs des matières colorantes du goudron de houille.
En 4844, il fut envoyé comme professeur de chimie à la faculté des sciences de Besançon, nouvellement créée, et dont il devint le doyen, malgré sa jeunesse.
La première découverte qui le mit hors de pair fut celle de l'acide nitrique anhydre, en 1849. Gerhardt et l'école dont il était le chef avaient proclamé impossible l'existence des acides anhydres monobasiques, au nom des nouvelles théories. M. Deville, en découvrant l'acide nitrique anhydre, corps intéressant à bien des titres, força ces théories à se modifier, et devint ainsi le promoteur indirect de nouvelles inventions.
Cependant sa jeune réputation avait attiré l'atten-
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tion sur lui, au point de le faire nommer en 1851 maître de conférences à TÉcole normale, à la place de M. Balard, appelé lui-même au Collège de France. Ce fut à ce moment que je le connus, et je ne me rappelle pas sans quelque émotion le jour où M. H. Deville, suppléant M. Dumas à la faculté des sciences (1853), me pria de Taider à montrer à son auditoire sa brillante préparation de l'acide nitrique anhydre.
H. Deville, entraîné à la fois par la haute curiosité et par le désir d'une gloire légitime, cherchait sa voie de tous côtés. Après quelques essais heureux pour créer une nouvelle méthode d'analyse minérale, il s'attacha à l'étude de Taluminium.
Ce nouveau métal, extrait de l'argile, avait été à peine entrevu par Woehler, qui l'avait observé le premier en 1827. M. Deville le prépara en grandes quantités, par des méthodes nouvelles et le fit à proprement parler connaître. Il en montra la légèreté, la ductilité, la ténacité, et surtout l'inaltérabilité au contact de l'air et de l'eau ; il pensa qu'un pareil métal, doué à la fois de propriétés si différentes de celles des métaux usuels, en raison de sa légèreté» et en même temps si pareilles, en raison de sa stabilité, devait jouer un rôle inattendu dans l'économie domestique et dans l'industrie; il dépensa pen-
dant bien des années tous les efforts de sa vive intelligence et de sa rare habileté à populariser le nouveau métal, qui semblait appelé à prendre une place importante dans le matériel des civilisations modernes.
Malgré tant d'efforts, secondés par les pouvoirs publics et accueillis avec bienveillance par Topinion, Taluminium ne semble pas avoir répondu encore aux premières espérances qu'il avait excitées. Quelquesuns de ses alliages présentent cependant des propriétés spéciales, qui en maintiendront remploi industriel.
En réludiant à fond, M. Deville fut conduit à développer le champ de ses expériences et de ses conceptions et à les porter dans une sphère plus élevée. Son action devient en même temps plus étendue, grâce aux aides qu'il sut former autour de lui.
Entouré dans son laboratoire de la rue d'Ulm de l'élite de la jeunesse française qui se destine à l'enseignement des sciences, jeunesse qu'il animait d'une ardeur sympathique, il fit école à son heure, et prit pour collaborateurs les principaux de ses élèves, MM. Debray, Troost, Fouqué, Hautefeuille; il y joignit même le concours de savants d'autre origine, tels que M. Caron, le savant officier d'artillerie, et M. Damour, le minéralogiste.
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n aborda ainsi Tétode de la reproduclion arliCcielle des minéraax, principalement par la voie sèche ; celle des hantes températures, celle des métaux rares, spécialement du platine et des corps congénères ; enfin Fétude des densités des vapeurs des corps élémentaires, question à laquelle se rattachent les plus hauts problèmes de philosophie naturelle.
Le cadre de cet article ne me permet pas d'exposer, même d^une manière sommaire, ces longs et importants travaux, qui ont rempli les vingt dernières années de la vie de H. Sainte-Glaire-Deville. Mais il convient de mettre en lumière la notion générale nouvelle, qui se dégagea pour lui de la vue de ces phénomènes si variés et si curieux, accomplis i de hautes températures : je veux parler de la dissociation^ Tune des découvertes les plus originales de notre époque en chimie, découverte qui constitue le titre de gloire le plus durable du savant professeur de rÉcole normale.
Les réactions accomplies vers le rouge sont parfois, en apparence, contradicloires avec celles qui se produisent à la température plus basse : par exemple le plomb ella vapeur d'eau formentau rouge blanc, de Toiyde de plomb, qui se volatilise; tandis qu'à une température plus basse l'hydrogène réduit Toxyde de plomb; l'argent même semble décomposer
la vapeur d'eau, en en dissolvant l'oxygène; la préparation du potassium au moyen de rhydrate de potasse fondu et du fer, au rouge vif, est également contradictoire avec les réactions connues du potassium sur l'oxyde de fer, à moindre température. Bref, l'étude des réactions opérées par voie sèche offre de continuelles antinomies.
En réfléchissant sur ces antinomies, que ses études actuelles mettaient chaque jour devant ses yeux, H. Deville fut frappé tout d'un coup, vers 1857, par une idée nouvelle et féconde, à savoir que les corps qui réagissent à haute température avaient changé de nature, ou plutôt de constitution. Les corps composés sont d'abord résolus en leurs éléments par la chaleur, et les réactions nouvelles qu'ils produisent alors sont dues, non aux corps composés, mais à leurs éléments, coexistant à l'état libre et exerçant leurs actions séparément sur les autres corps mis en leur présence. Ainsi ce n'est pas la vapeur d'eau qui oxyde le plomb, c'est Toxygène résultant de sa décomposition préalable; ce même oxygène se dissout dans l'argent fondu, qu'il fera rocher plus tard, au moment de sa solidification, tandis que l'hydrogène s'écoule au dehors, etc.
Cette nouvelle manière d'envisager les réactions de la voie sèche explique une multitude de pbéno-