‹ Science et philosophieChapitre 56 sur 68 · partie i M. Surell, ancien ingénieur en chef de la · texte numérisé non relu

partie i M. Surell, ancien ingénieur en chef de la

compagnie. Elle en a fait un tj-pe véritable d'écoles

primaires, à la fois pratique, facile à installer partout

à peu de frais, et qui réalise en même temps tous les

perfectionnements les plus récents et les plus réputés

d?> écoles primaires modernes de la Suisse, des

Etats-Unis et de la Suède. Yoici ce que nous avons

TU et ce dont nous avons constaté l'utilité effective,

soit de visu y soit par des interrogations.

En arrivant sur la pelouse devant l'école, des appareils gymmastiques : trapèzes, cordes à nœuds, anneaux, etc., simples et appropriés à l'âge des enfants, qui nous ont démontré aussitôt Futilité de ces appareils par leurs exercices. La gymnastique élait, dans Fantiquité, une des grandes occupations des hommes de tout âge. Disparue an moyen âge, au

moins dans les classes populaires, sa pi^tique est redevenue classique en Angleterre, en Suisse, en Allemagne : rien n'est plus efGcace comme hygiène de rindividu et de la race; rien n'est plus nécessaire comme enseignement militaire. Le beau gymnase de M. Berlini, à Bordeaux, nous avait montré les appareils les plus perfectionnés, appliqués à l'éducation des adultes. Le modeste gymnase des écoles de Morcenx offre le type de ce qui peut et doit être fait sans retard, dans toutes les écoles primaires de France : l'amélioration physique de la race est un intérêt social de premier ordre.

A côlé du gymnase et comme suite et complément de l'éducation physique, l'école militaire, les enfants les plus âgés manœuvrant au pas, par peloton, etc., avec des fusils schématiques; j'entends par là des bâtons à apparence de fusil, très convenables pour ce genre d'exercice, qui s'est accompli sous nos yeux avec Tentrain que la jeunesse met dans ses amusements. C'est encore là un exercice non moins utile au moral qu'au physique, et qu'il faut intro* duire dans les écoles primaires.

L'éducation du corps, l'éducation de l'esprit doivent marcher de concert. Nous entrâmes aussitôt dans le modeste bâtiment consacré à l'esprit. C'est un ancien atelier de dépôt du matériel, construit en

ÉCOLES DE MORGEMl. 319

planches et transformé en école. Il n'en faut pas davantage. Je ne décrirai pas les grandes salles, des-

tinées soit aux garçons, soit aux filles de divers âges, soit à Tasile des petits enfants. Ce sont là des dispositions communes à toute école primaire. Je ne décrirai pas non plus les instruments d'étude relatifs à la lecture, à récriture, au calcul, au dessin, aux travaux d'aiguille, à la géographie et à l'histoire élémentaire, etc. Ces instruments sont connus de toute personne qui a inspecté ou simplement visité les écoles primaires de Paris et des villes, et je me plais à croire que leur introduction dans toute école primaire, même du plus humble hameau, est accomplie ou va l'être.

Mais ce qui distingue les écoles primaires de Morcenx de nos écoles primaires réputées les plus perfectionnées, de celles de Paris, par exemple, ce sont les collections d'objets destinés à l'enseignement réel des éléments des sciences, soit en général, soit dans leurs applications spéciales aux produits du pays.

Sur une table figurent les matières premières : résine, essence, huiles de résine, colophane, etc., produites par les pins des Landes. Puis les minerais de fer et les combustibles. Auprès sont les modèles réduits du matériel des chemins de fer. Un peu plus

loin, les matières premières de rindustrie, au moins les plus importantes : coton, toile, papier, tissus, métaux, substances colorantes. Le maître montre ces matières et indique à la fois leur usage et sur la carte leur lieu de provenance. Plus loin encore, les appareils les plus élémentaires de la physique : une machine électrique et une petite pile, que Ton explique en montrant aux élèves les fils télégraphiques de la voie placés toujours sous leurs yeux. De même quelques appareils de chimie, un alambic, tel que ceux dans lesquels on distille l'essence de térébenthine. Ces appareils servent de point de départ aux notions les plus indispensables sur la composition de l'eau et de l'air, sur la nature du feu, sur les eaux potables, sur les sources minérales si abondantes dans le voisinage, par exemple aux Pyrénées, et déjà à Dax, dont les thermes fournissent un modèle accompli des ressources de l'hydrothérapie.

Ces notions, ces appareils, tous simples, peu coûteux, sont complétés par des études d'histoire naturelle et par un petit jardin botanique.

Voilà ce que l'on voit à Morcenx, et nous avons vérifié par des interrogations que ce n'est pas là un vain étalage; mais que les enfants apprennent et retiennent ces choses, dans la juste mesure qui convient à leur âge.

G^est un devoir pour nous autres Français, jadis

accusés d'infatuation et d'ignorance à l'égard des

autres peuples, c'est un devoir de nous enquérir

sans relâche de ce qui se passe autour de nous, afin

de comparer, de réformer et de perfectionner sans

cesse nos propres institutions. A ce titre, peut-être

est-il utile de mettre sous les yeux des lecteurs de

ce livre quelques notes recueillies sur Tuniversité de

Genève, grâce à l'obligeance du recteur actuel,

M* Soret, l'un des physiciens les plus distingués de

notre époque.

Genève, placée eatre la France et l'Italie, aui dé-

bouchés de la Suisse aUemande, tire de sa position un caractère mixte et un intérêt particulier : cet intérêt s'accroît, si Ton réfléchit aux raisons historiques qui ont fait de Genève un des foyers de la Réforme au xvi* siècle, et qui y ont développé au XIX* cet esprit semi-anglais, remarqué par tous les observateurs. Genève et ses soixante mille habitants feraient en France une ville de second ordre, telle que Caen ou Montpellier. En Suisse, avec son autonomie et ses traditions libérales et républicaines, c'est l'un des nœuds, l'un des points d'assemblage de la civilisation européenne.

Partagée entre l'influence française et rinflueace allemande, comme la Suisse tout entière, Genève concourt pour sa part à maintenir certains liens intellectuels entre deux grandes nations, sœurs ennemies, si tristement séparées aujourd'hui par la folie des gouvernements césariens de la France, et par Tâpre et imprévoyante ambition des chefs féodaux de l'empire germanique.

Genève est d'ailleurs engagée dans une évolution intérieure, qui n'est pas sans rappeler la nôtre, sous le double point de vue politique et religieux ; elle a été, cette année même (1880), le théâtre d'une tentative pour séparer complètement l'Église de l'État, ei les problèmes qui nous préoccupent sous le rapport

L'UMIYERSITÉ DB GENÈTE 3S3

de rinstraction publique y ont été abordés à plusieurs reprises dans ces derniers temps.

La loi du 19 octobre 1872 a résolu à Genève plus d*iine question encore pendante chez nous : conçue dans un esprit éminemment laïque et rationnel, elle a rencontré les facilités que comporte une organisation démocratique ancienne et affermie, ainsi qu'un milieu d'action étroitement limité : nous avons là phis d'un enseignement i recueillir, plus d'une tentative originale à méditer, plus d'une leçon dont il convient de faire notre profit.

Mais je neveux m'occuper ni des écoles primaires, ni des écoles secondaires de Genève, malgré l'intérêt que présente leur comparaison avec celles de la France; je reviendrai peut-être sur l'école secondaire et supérieure des jeunes filles, type capital à connaître pour les écoles de même ordre que nous nous proposons d'instituer.

Aujourd'hui, je me bornerai à l'université de Genève, en insistant surtout sur la faculté des sciences, que j'ai examinée avec plus de détail et de compétence. Les Genevois parlent avec une complaisance patriotique de ces institutions, pour lesquelles ils se sont imposé de grands sacrifices et dont ils sont fiers ajuste titre. Voici les remarques les plus essentielles qu'il m'a été donné de faire, dans une visite

rapide, sur les cadres, les hommes, rinstallation matérielle ; j'insisterai sur les innovations et combinaisons curieuses qui distinguent le système de cette université de celui des universités allemandes et des facultés françaises : il est intéressant de connaître, afin d'en profiter, les essais nouveaux et les expériences tentées pour sortir des moules traditionnels.

On sait que les quatre facultés proverbiales du moyen âge se sont résolues en cinq facultés dans les universités modernes, par suite du dédoublement de la faculté des arts en faculté des lettres et faculté des sciences ; les facultés de théologie, de droit et de médecine ayant conservé leur unité propre. L'université de Genève, constituée sous ce nom en 1873, à la place de l'ancienne Académie, ne s'écarte pas de la règle commune : tout au plus a-t-elle retenu cette trace des vieux systèmes, que l'on retrouve en toutes choses, dans le diplôme de maître es arts, conféré aux jeunes gens qui ont obtenu le double titre de bachelier es lettres et bachelier es sciences.

Chacune des facultés est présidée par un doyen ; l'ensemble, par un recteur, nommé pour deux ans par les professeurs et non rééligible. Ainsi, M. Soret a succédé, cette année, à M. Marc-Monnier, dont le nom n*est pas ignoré des amateurs de littérature. C'est là une rotation qu'il conviendrait peut-être d'adopter en France pour les directeurs de nos grands établissements scientifiques; le système des présidences indéfinies, qui prévaut chez nous, n'est pas sans inconvénient.

Rappelons que le titre de recteur a conservé dans l'université de Genève son sens traditionnel : il ne doit pas être assimilé à notre recteur d'académie, fonctionnaire d'ordre administratif, et dont les pouvoirs plus étendus embrassent à la fois l'instruction supérieure, l'instruction secondaire et l'instruction primaire. Dans cet ordre, comme dans bien d'autres choses, les noms primitifs se sont conservés, malgré des changements profonds dans leur signification. Le rouage administratif, que nous désignons sous le nom de recteur, n'est pas d'ailleurs nécessaire dans un milieu aussi restreint que celui du canton de Genève : ses attributions y seraient les mêmes que celle du ministre de l'instruction publique. Elles sont remplies par le conseiller d'État, présidant le département de l'instruction publique,

H. Carterety homme remarquable, auquel on doit un grand nombre des réformes effectuées dans ce département, et dont le rôle et Tinfluence politique sont trop connus pour qu'il convienne d'y insister.

Vers répoque où Tuniversité de Genève se constituait, des circonstances inattendues vinrent lui fournir les ressources considérables, nécessaires ison installation matérielle : grâce à ces ressources, on a pu construire des bâtiments et des laboratoires magnifiques, sur une échelle que les finances de la ville de Genève auraient pu dificilement atteindre.

Les donations et fondations privées ne sont pas rares dans les États démocratiques ; les États-Unis en offrent de nombreux exemples. En Suisse mèmOi l'initiative d'un professeur de physique amoureux du bien public, M. Hagenbach, a déterminé à Bâle la création du Bemouillianumy institut de physique et de chimie, établi par les ressources d'une association particulière. Mais les millions qui ont servi i élever les laboratoires et les amphithéâtres de Genève ont une source moins rationnelle.

C'est ici l'un des exemples les plus curieux du rôle que les accidents jouent dans l'histoire humaine. Le duc de Brunswick, vieux prince féodal, dont nous avons pu entrevoir à Paris les ridicules,

s'élant résolu à déshériter ses compatriotes, a lé' gué son immense fortune (près de vingt millions) à la République de Genève. Le voyageur surpris peut contempler sur le quai du Mont-Blanc un monument bizarre, construit à grands frais d'après les plans posthumes du noble duc, et dont l'exécution a dû paraître une lourde charge esthétique aux hommes de goût qui abondent à Genève. Ils ont pu, du moins, disposer du reste des millions pour des monuments d'utilité publique, conçus dans un meil* leur style, et élevés sur de vastes emplacements demeurés libres au pied des anciens remparts.

Au-dessous de la rue de la Treille, là où j'avais connu autrefois des fondrières et des masures, s'élèvent maintenant un vaste théâtre, réduction de l'Opéra de Garnier, un élégant Conservatoire de musique et divers édifices d'utilité publique, dont le principal est l'université, située entre deux jardins. Un peu au delà, on aperçoit le laboratoire de chimie, avec sa haute cheminée de briques. De longues lignes de maisons neuves en calcaire gris, d'un style sobre et sévère, ont été construites et se multiplient chaque jour dans ce quartier jadis perdu. La faculté de médecine, avec ses instituts anatomique et physiologique, est encore plus loin, au bord de TArve. Enfin l'observatoire d'astronomie, à l'autre

L'TiniVEKSlTÉ DE GEHËVE. 3i»

extrémité de la TÎIIe, domine une colline au-dessos de Saint-Pierre.

Tout cet ensemble date d'hier; il^n'y a que deux ans que l'université s'y est installée.

Dirigeons-noas vers ces bâtiments, et résumonseo l'économie générale.

Un escalier monumental conduit au principal corps de bâtiments, situé entre deux larges ailes. Celles-ci renferment le Muséum d'histoire naturelle, la Bibliothèque de la Ville et divers annexes. Dans le corps principal, on trouve les amphithéâtres spéciaux de mathématiques, de physique, de théologie, de droit ; ainsi que Xkula^ grand salle de leçons publiques, analogues à nos conférences de la Sorbonne ; enfin, les laboratoires.

Ceux-ci ont un développement inégal, correspondant à rimportance des sujets et des professeurs. Ainsi M. Yogt, professeur de zoologie, occupe huit salles, près de la moitié d'un étage; le laboratoire

;L*UNIY£RS1TÊ de GENËVE. 331

d'embryogénie de M. Fol se distribue entre cinq salles, etc. Ces salles, construites d'une façon simple et uniforme, dans de belles dimensions, se prêtent fort bien aux appropriations spéciales : Aquarium, élevage de petils animaux pour les expériences; cbambrettes photographiques; tables disposées pour les microscopes, etc., etc. Un moteur à eau permet d'actionner une lampe électrique, destinée aux projections. La physique n'est pas moins bien traitée : chaque professeur y dispose de collections et d'instruments, complétés par les ressources privées de la Société de construction des instruments de physique de Plain-Palais. J'ai remarqué dans les amphithéâtres un arrangement qu'il serait fort utile d'introduire chez nous : devant les bancs destinés aux étudiants se trouvent des tables, sur lesquelles on peut prendre des notes.

Le second étage est réservé aux cours de la faculté des lettres et à ceux du gymnase, dont la connexion avec l'université se trouve ainsi établie jusque dans les dispositions matérielles.

Le laboratoire de chimie est, je l'ai déjà dit, séparé du reste de l'université, et installé dans un vaste édifice, construit à part, suivant les artiCces les plus récents des laboratoires allemands. Une machine à vapeur de vingt-cinq chevaux en est

l'organe fondamental; elle y distribue la chaleur, sous forme d'eau chaude et de vapeur d'eau, et la ventilation, destinée à aspirer les gaz délétères et les produits de combustion. Elle actionne en outrQ une machine Gramme, qui fournit la lumière électrique.

Quarante-six élèves, répartis autour de tables munies d'armoires, au milieu de grandes salles, trouvent chacun à sa disposition, l'eau, le gaz, les étuves, les pompes & vide et les réactifs. A côté de chaque table, entre deux fenêtres, est une petite chapelle, ou appareil d'aspiration; au bout, une cuvette de lavage. Chaque élève est responsable de sod matériel.

Ce système, imité de l'Allemagne, envisage le laboratoire comme une sorte de vaste usine, ou Ton se propose de produire des chimistes exercés à l'analyse. Je doute cependant qu'il soitiiussi favorable à l'instruction complète des élèves que nos vieux laboratoires français, avec leurs paillasses et leurs hottes, destinées aux grandes préparations de la chimie minérale. Certes, la forme en est aujourd'hui arriérée, la surface misérablement restreinte, les aménagements insuffisants. Mais, par contre, la pratique un peu brutale de la chimie minérale ne doit plus guère être enseignée avec détail dans ces

L'UNIVERSITÉ DB GENÈYE. 333

laboratoires nouveaux, propres et clos comme un appartemeni, et où la place nécessaire aux grandes préparations fait défaut. Ce n'est pas là leur seul inconvénient. Le professeur, absorbé par les soucis de Fadministration d'une si grosse machine, doit avoir moins de loisirs pour faire avancer la soience par ses travaux personnels et ceux de ses élèves les plos intimes. Enfin, je crains que la dépense n*y soit considérable. Aujourd'hui, l'État genevois fournit au laboratoire le gaz, l'eau, le combustible; flpaye le mécanicien et les aides, et donne en outre 10 000 francs par an pour achats d'appareils et de produits. Le total des dépenses n'a pu m'ètre fixé, à cause de la date récente de l'installation. C'est une expérience qu'il nous convient de suivre, afin de nous en approprier, s'il se peut, les avantages en évitant les inconvénients, dans les laboratoires agrandis que nous reconstruisons chaque jour.

Quelques mois enfin sur les bâtiments de la iacalté de médecine. J'y ai visité les instituts de physiologie et d'anatomie, disposés parallèlement au bâtiment principal .

La physiologie est enseignée par M. Schiff, savant expérimentateur, dont nous connaissons bien à Paris la tète intelligente. Je l'ai retrouvé au milieu de ses appareils et de ses opérations, plus actif et

plus vivant que jamais. Il a une fort belle installation, avec des salles spéciales pour chaque groupe d'appareils, et des cages saines, bien ventilées, bien lavées et bien disposées, pour les animaux.

Les salles de dissection et le musée pathologique m'ont été montrés par M. Laskowski, professeur d'anatomie, homme distingué, sorti de TÉcole de Paris, et qui a réalisé des progrès remarquables dans la préparation des pièces anatomiques par remploi de la glycérine phéniquée. L'odeur fade, écœurante et malsaine des salles de dissection a disparu. Les pièces anatomiques gardent, même après plusieurs années, leurs formes, leur aspect, leurs dimensions, leurs rapports, leur souplesse, h un degré extraordinaire. Il y a là un progrès intéressant, et que je ne doute pas de voir se répandre bientôt dans toutes les écoles de médecine.

Mais je ne puis m'étendre ici, comme je le voudrais, sur le détail des dispositions dont l'université de Genève nous présente les types les plus modernes. Voilà un matériel neuf, et très bien adapté. Les élèves et les ressources financières annuelles ne sauraient faire défaut; ils permettront aux hommes de mérite qui composent l'université d'en tirer tout le parti convenable pour le profit de la science et l'enseignement des jeunes générations.

lY

Noos avons parlé jasqa*ici des bâtiments et des laboratoires : il convient maintenant de signaler les cadres généraux de l'enseignement, en passant en revue les cinq facultés qui forment le corps universitaire.

La faculté de théologie {Ab Jove principium)^ &culté protestante bien entendu, semble peu florissante. Pour cinq professeurs donnant huit cours, elle comptait seulement, dans le semestre 1879-1880, quinze élèves, dont treize étrangers, deux Suisses et aucun Genevois. Il doit y avoir là quelque circonstance locale, analogue i celles qui font le vide autour de nos facultés françaises de théologie ca-

tholique; car le protestantisme à Genève est vivace et ardent : j'ai lu une affiche du consistoire, apposée dans les rues, qui célébrait le vote récent par lequel la séparation entre l'Église et l'État a été repoussée, dans des termes exaltés et dignes des vieux calvinistes du xvi* siècle.

La faculté des sciences fournit renseignement par treize professeurs, savoir : trois mathématicieas, •cinq naturalistes, cinq physiciens et chimistes, ils donnent dix-huit cours et quatre séries d'exercices pratiques. En outre, il y a trois cours libres. Cent six élèves, dont trente- neuf Genevois, vingt-six Suisses et quarante et un étrangers ont suivi celte faculté en 1879-1880; mais elle ne comptait que quarante étudiants proprement dits.

Elle est en pleine activité et munie de laboratoires, collections et instruments de travail, dans les conditions les plus modernes. Elle trouve d'ailleurs une grande aide dans le musée d'histoire naturelle, institution municipale, et dans une fondation privée, demi-scientifique, demi-industrielle, la Société de construction des instruments de physique de Plain-Palais, société dirigée par plusieurs des professeurs de la faculté; ses ateliers ont été le théâtre des célèbres expériences de M. Raoul Pictet sur la liquéfaction de Toxygène.

La liste des professeurs de la faculté des sciences présente des noms bien connus en Europe : la physique y est enseignée par MM. Wartmann, Soret et R. Pictet. Nous avons vu à Paris ce dernier savant, honune singulier, plein de jeunesse, d'ardeur et d'initiative, inventeur partagé entre la théorie pure, qu'il entend i sa façon, et les applications industrielles ; c'est un mélange de Français et d'Américain, qui n'a pas encore dit son dernier mot.

M. Soret, ancien élève de M. Regnault, est un esprit plus tempéré : il poursuit depuis plusieurs années, sur les liquides, des recherches spectroscopiques qui lui ont permis de pénétrer fort avant dans l'étude de ce groupe de métaux rares, voisins de l'alumine, et multipliés chaque jour comme les planètes télescopiques. Ces recherches semblent susceptibles d'ailleurs d'applications plus générales : elles montrent qu'aucun liquide n'est absolument incolore, c'est-à-dire susceptible de transmettre uniformément toute espèce de lumière. Les données numériques qui caractérisent l'absorption inégale des diverses lumières conduiront peut-être prochainement à une méthode d'analyse chimique universelle.

Deux professeurs enseignent la chimie : BI. D. Monnier, travailleur modeste et assidu, et M. Graebe,

savant renommé par la découverte de ralizarine artificielle ; séparé des Allemands, ses compatriotes, pour des raisons que je ne connais pas, les Genevois Tout appelé parmi eux; c'est l'une des illustrations de leur université.

Je citerai encore M. Ch. Yogt, le naturaliste sympathique et original, dont nous avons serré la main plus d'une fois à Paris et dans nos congrès scientifiques : ses laboratoires et son enseignement occupent dans la faculté des sciences une place proportionnée à sa grande notoriété.

Relevons l'un des traits qui distinguent l'universeté de Genève (aussi bien que les universités allemandes) du système de nos facultés françaises. Tandis qu'en France les traitements sont uniformes à Paris, et variables par classes peu écartées en province, les traitements des professeurs genevois sont compris entre les limites les plus étendues : depuis 1 200 francs, je crois, jusqu'à 12 000 francs. On y tient compte à la fois du mérite et de la situation de fortune personnelle : c'est un compromis entre le système général de l'enseignement supérieur en Europe et son mode ancien à Genève.

En effet, autrefois, dans l'Académie de Genève, le professorat était regardé comme un honneur, très recherché des iils de famille et des hommes les plus

riches, et dès lors i peine rémunéré. Il était tenu par une sorte d'aristocratie intellecluelley qui s'est perpétuée pendant trois ou quatre générations : les de la Rive, les de Gandolle, les de Saussure, les de Marignac, les Hareet, les Pictet se transmettaient les chaires et la tradition scientifique. Cet état de choses exceptionnel, et qui donnait naguère à la science genevoise un cachet tout spécial, tend à disparaître, en même temps que l'influence politique de l'aristocratie à la fois financière et intellectuelle qui a dominé si longtemps la cité. Gomme il est arrivé souvent dans l'histoire du monde, le zèle des familles riches pour les choses de l'esprit est tombé en même temps que leurs privilèges. Si leurs représentants ne sont pas étrangers et même hostiles à l'intelligence et au prc^rès, et tels que la plupart des membres des aristocraties de race et d'argent, si fortement imprégnées d'esprit clérical et rétrograde en France ; cependant on do i t constater, non sans quelque regret, que les descendants des vieilles familles genevoises comptent aujourd'hui parmi eux bien des amateurs, occupés surtout de leurs amusements privés et de leurs plaisirs discrets. La plupart sont devenus indifférents à cette science, dont ils ont perdu le monopole, n ne faut cependant pas aller trop loin dans ces reproches : il est incontestable que les facultés

enregistrent dans leur sein plus d'un représentant des anciens noms; mais il n'en est pas moins vrai qu'elles se sont ouvertes à tous, et qu'elles ont pris une forme générale et administrative! semblable i celle des pays voisins.

Poursuivons la revue des facultés de l'université de Genève.

La faculté des lettres possède onze professeurs, donnant vingt-huit cours, plus six cours libres, d'après les programmes que j'ai entre les mains. Elle a été fréquentée en 1880 par deux cent huit élèves, parmi lesquels vingt-huit étudiants proprement dits ; les cent quatre-vingts autres auditeurs appartenant à la catégorie dite des assistants. Nous rencontrons ici une distinction qui mérite d'être notée.

Les Facultés en général ont une double destination : elles distribuent l'instruction supérieure et elles en constatent l'acquisition par des examens et des diplômes. A cette double destination répondent deux classes plus ou moins distinctes d'élèves : les étudiants proprement dits, qui se proposent de soutenir les examens, et les auditeurs bénévoles. La présence de ces derniers expose souvent à abaisser le niveau de l'enseignement, et à lui communiquer une certaine frivolité, surtout dans les cours littéraires. Cependant, en France, nous avons cru devoir

L'UNIVERSITÉ DE GENÈVE. 3ii

conserver le principe de la publicité et de la gratuité absolue des cours de renseignement supérieur. En Allemagne, il en est autrement : les personnes inscrites et payantes peuvent seules assister aux cours. Les fondateurs de l'université de Genève ont adopté un système mixte ; ils ont eu l'idée de délivrer des livrets d'études : non seulement aux étudiants, assujettis à justifier de leur aptitude préalable par des certificats d'études, par des diplômes ou par un examen spécial, et obligés ensuite de faire constater leur présence par des inscriptions; mais aussi aux auditeurs bénévoles, désignés sous le nom d'assistants. Je doute que les simples auditeurs acceptassent ainsi en France de voir leur nom et leur adresse inscrits sur des listes imprimées et publiques. En effet, assistants et étudiants, les uns et les autres, doivent être pourvus d'un livret, payer des inscriptions et faire signer le livret par les professeurs ei privat'docent dont ils suivent les cours, ainsi que par les autorités universitaires. Les étu-

diants seuls sont tenus en principe à des examens de passage.

Mais ce système, dans la pratique, parait être revenu à un état de choses fort analogue au système français. En effet, les examens de passage sont déjà, paraît-il, tombés en désuétude; le tarif des

342 SGIENGB ET PHILOSOPHIE.

inscriptions est si faible (2 fr. 50 par heure de cours semestriel, à l'exception des cours de médecine pour lesquels IMascription est double), qu'il ne constitue ni une rémunération sérieuse pour les professeurs qui reçoivent, ni un frein sufGsant pour les étudiants qui payent. Enfin, les assistants suisses et genevois âgés de plus de vingt-trois ans sont ac* ceptés gratuitement dans les facultés des lettres et des sciences.

Ajoutons que les femmes sont admises à suivre les cours des facultés : le nombre des assistantes de la faculté des lettres s'élève à soixante environ, pour la plupart Genevoises ou Suisses. Près la faculté des sciences, neuf dames russes : on sait qu'elles ont un goût spécial pour ce genre d'études.

Les grades délivrés par les facultés des lettres et des sciences sont à peu près les mêmes qu'en France ; à cela près que nos trois licences es sciences sont remplacées par trois doctorats équivalents, de moindre valeur que nos doctorats es sciences, mais plus en harmonie avec le niveau du doctorat en médecine.

A côté des facultés des lettres et des sciences, et comme une sorte d'annexé, fonctionne la section dite de philosophie, comptant trente-cinq élèves, dont treize étudiants, lesquels choisissent dans ces facultés les cours qu'ils veulent suivre et font deux

années d^études, suivies chacune d'un examen. C'est un cadre spécial à Genève, préparatoire aux facultés de droit et de théologie, mais dont je n'ai pas bien compris ie'fonclionneraent.

Un autre caractère propre à la faculté des lettres de Genève, c'est son partage en deux sections, Tune dite des lettres, l'autre dite des sciences sociales, comprenant l'histoire, la philologie, l'économie politique, la législation comparée, l'étude des systèmes sociaux et l'histoire des religions. Cette institution fort originale trouve sa sanction dans un ordre particulier de grades et d'examens. En effet, à côté de la licence èslettres, analogue àla nôtre, figure la licence es sciences sociales, dont l'examen comprend les ob-^ jets enseignés dans la section correspondante. Il serait intéressant de savoir combien d'étudiants acquièrent ce diplôme et quelle en est la destination. En tou cas, il répond jusqu'à un certain point à la convenance, signalée chez nous plus d'une fois, mais sans résultat jusqu'à présent, de diviser le titre trop général de la licence es lettres. Je ne sais si le nom de la licence es sciences sociales serait accepté en France, et si les programmes en sont bien limités ; mais l'idée même est ingénieuse, et il faudra bien un jour ou l'autre adopter quelque partage analogue dans nos examens.

La faculté de droit a huit professeurs, qui donnent treize cours officiels, plus deux cours libres et des exercices de plaidoirie. Quelques-uns de ses professeurs font aussi des cours dans la section des sciences sociales; c'est-à-dire qu'il y a un certain enchevêtrement entre les deux ordres d'enseignement : on sait qu'une portion des cours de la section de science sociale sont donnés en France dans les facultés de droit.Cinquante-quatre élèves, dont trente et un étudiants proprement dits (treize Genevois, huit Suisses, dix étrangers), suivent la faculté de droit.

La faculté de médecine est de création plus récente que les autres facultés. Elle compte quatorze professeurs, donnant dix-sept cours, plus treize cours libres. Il conviendrait d'y joindre les cours et exercices pratiques de physique, de chimie et d'histoire naturelle de la faculté des sciences, qui ne sont pas plus reproduits en double dans la faculté de médecine de Genève qu'ils ne le sont en général dans les universités allemandes. Ce doublement des cours de sciences pures, nécessaire peut-être à Paris, est un des plus graves défauts de nos facultés françaises de médecine récemment instituées; il y aurait eu tout avantage à fortifier les unes par les autres et i rendre solidaires nos facultés des sciences et nos facultés de médecine, en leur donnant des élèves

L'UNIV£RSIT£ de GENÈVE. 345

communs par un système de règlements convenables, au lieu de disperser les ressources et de recourir à un personnel affaibli par sa multiplication même. Les hommes qui ont fondé l'université de Genève n'ont pas commis cette faute.

La faculté de médecine est la plus fréquentée de toutes par les étudiants proprement dits. En effet, sur cent sept élèves qui la suivent, on compte quatrevingt-cinq étudiants, dont quatorze Genevois, quarante-six Suisses, vingt-cinq étrangers (Russes, Italiens, Allemands). Elle délivre deux diplômes : celui de bachelier es sciences médicales, comprenant les sciences dites accessoires, et celui de docteur, acquis par cinq examens analogues aux nôtres. Ce titre coafère, m'a-t-on dit, le plein exercice, comme chez nous ; tandis que les diplômes des universités allemandes et des universités suisses de même type, conférés à la suite d'épreuves de moindre valeur, ne dispensent pas de l'examen d'État.

La composition des jurys d'examen de la faculté de médecine comprend non seulement des professeurs de la faculté, mais aussi des docteurs ayant le droit de pratique dans le canton de Genève et désignés par le département de l'instruction publique : c'est là une innovation souvent réclamée en France, mais fort contestable i divers égards.

Tel est le système général des cinq facultés de r université de Genève. Mais ce système est complété par celui du Gymnase, qui mérite au plus haut degré notre attention.

Le Gymnase est une des institutions les plus originales de Genève : c'est un établissement intermédiaire entre le collège et l'université, qui prépare les adolescents aux examens, aux écoles spéciales, et qui parait jouer aussi dans une certaine mesure le rôle d'école normale ; les élèves y sont admis à la suite d'examens spéciaux, et ils en sortent avec des certificats d'étude. Bref, il remplace nos classes de rhétorique, philosophie, mathématiques. Entrons dans

L'CNIYERSITÉ de GEKËYE. 347

quelqnes détails, à cause de rimportance de cet oi^ane spécial d'instruction.

c n comprend cinq sections :

c Une section classique, — de deux ans pour les élèves sortis de la section classique du collège, et conduisant au grade de bachelier es lettres;

c Une section technique, préparatoire pour le Polytechnicum (institution de Zurich, analogue à notre École centrale de Paris), — de trois années pour les élèves sortis de la section classique, et de deux années pour les élèves sortis de la section industrielle *;

c Une section commerciale, — de trois années pour les élèves sortis de la section classique du collège, et de deux années pour les élèves sortis de la section industrielle ;

€ Une section de pédagogie classique, — de trois années pour les élèves sortis de la section classique du collège;

< Une section de pédagogie non classique, — de deux années pour les élèves sortis de Tune ou de l'autre des deux sections du collège. »

Le Gymnase n'a pas d'internes.

On voit que Genève a opéré, entre l'enseignement

1. Cette section répond à peo près à notre enseignement dit spécial.

34a SCIENCE ET PHILOSOPHIE.

des enfants donné au collège, et celui des adolescents, réservé au gymnase, cette séparation réclamée chez nous partant de bons esprits. L'énorme machine des grands lycées français, avec leurs milliers d'élèves, de tout âge et de toute destination, leurs classes surchargées, leurs internais encombrés, leurs professeurs et leurs proviseurs surmenés, aurait besoin d'être dissoute et résolue en un certain nombre d'institutions distinctes, appropriées aux destinations spéciales. Déjà, les petits lycées de campagne, réservés aux jeunes enfants, ont marqué un premier pas dans cette division. S'il était possible maintenant de mettre à part les classes d'adolescents, dans des établissements spéciaux, sous le nom de gymnases, ou sous tout autre, comme on le fait à Genève, on rendrait sans doute les réformes et les améliorations de tout genre plus aisées; on rétablirait dans les établissements mieux spécialisés cette unité de direction intellectuelle et morale que l'extrême complexité du système actuel permet difficilement de maintenir. On pourrait en outre aborder l'un des grands desiderata de notre système d'enseignement : la transition entre le régime de l'enseignement secondaire et celui de l'enseignement supérieur.

En somme, et sans compter le gymnase, Tuniver-

L'UNIVERSITÉ DE GENÊTE. 319

silé de Genève a été fréquentée, en 1879-1880, par deux cent douze étudiants proprement dits et trois cent treize auditeurs, dits assistants. Ces chiffres ne sont pas trop éloignés de ceux des g;roupes de facultés de nos Académies départementales, qui ambitionnent aujourd'hui le titre d'universités.

Fondée avec le concours de ressources exceptionnelles, au sein d'un milieu très libre et très intelligent^ dirigée par des professeurs réputés devant l'Europe entière, pourvue de bibliothèques, de musées, d'instituts expérimentaux et de laboratoires conformes aux conditions les plus modernes, l'université de Genève entre dans la carrière avec les présomptions de succès les plus légitimes. Dans une sorte de statistique géographique des hommes de science, publiée il y a quelques années, M. A. de CandoUe observait, avec un orgueil patriotique bien légitime, que la ville de Genève a produit plus d'hommes distingués, pour un chiiTre de population donné, qu'aucun centre européen. Sa situation entre trois grands pays, dont elle a recueilli les proscrits aux diverses époques de son histoire, explique peutêtre cette fécondité exceptionnelle. Mais, si nous devons désirer qu'une telle source soit tarie dans Tavenir, cependant tous nos vœux et toute notre

sympathie sont pour le succès delà jeune université. Espérons qu'elle maintiendra Thonneur scientiGque et littéraire de Genève au niveau conquis par les professeurs qui faisaient la gloire de son ancienne Académie I

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