Métaphysique, livra I
ont établi les équivalents chimiques, c'est-i-dire une loi aussi générale et aussi absolue en chimie que la loi de Newton en astronomie. Chose remarquable, la part des Allemands dans cette découverte a été surtout expérimentale et pratique, contrairement à l'opinion qu'on se fait en général du génie allemand. Au contraire, la théorie atomique proprement dite, d'un caractère plus abstrait et plus litigieux, est due à un Anglais, Dalton; tandis que sa démonstration par l'étude physique des gaz a été donnée par un Français, Gay-Lussac. C'est que le génie des races européennes n'est pas si différent qu'on a bien voulu le dire. Donnez-leur une culture commune et aussi haute, et vous verrez partout surgir des inventions également originales.
Le concours de l'Allemagne, de la France et de l'Angle te iTe se retrouve donc à chaque grande épo« que dans l'histoire de la science moderne. Je pourrais poursuivre cette démonstration jusque dans les temps présents, et montrer conmient aucun des trois peuples n'a jusqu'ici dégénéré de son passé ; conmient les substitutions, la théorie des éthers, celle des alcools polyatomiques, la dissociation, la notion des ferments organisés, les méthodes de synthèse des principes organiques ont été surtout établies par des découvertes françaises ; tandis que la théorie des
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radicaux et celle des éléments polyatomiques sont plutôt des découvertes allemandes ; la Ihéorie électrochimique et la méthode des doubles décompositions ont été inventées en Angleterre. Enfin, la grande doctrine de Téquivalence des forces naturelles, plus spécialement désignée sous le nom de théorie mécanique de la chaleur, a été aperçue d'abord par un Allemand (Mayer) et par un Anglais (Joule). Développée depuis par des mathématiciens allemands (Clausius et Helmholtz), elle a été établie en chimie principalement par les expériences des savants français, aidés des savants anglais et danois. Mais je ne veux pas m'étendre sur cette histoire de la science présente : nous en sommes trop près et nous y sommes trop engagés personnellement, nous et nos amis, pour que nos appréciations ne soient pas réputées, à tort sans doute, suspectes de partialité.
En retraçant cette histoire abrégée des progrès de la science que je connais le mieux, je ne prétends, certes, ni méconnaître le rôle de l'Italie, qui fut si grand dans le passé : plaise à Dieu qu'il reprenne son importance dans l'avenir ! ni le rôle des États- Unis, ou celui de la Russie, dans ce même avenir. Mais, en £iit, je le répète, l'initiative des idées et des découvertes réside depuis plus de deux cents ans au sein des trois peuples : Anglais, Français, Allemand.
Leur union et leur sympathie réciproque est indispensable, sous peine d'un abaissement général dans la civilisation.
Combien sommes-nous loin, hélas! de cette union et de cette sympathie I De là le profond sentiment de tristesse avec lequel nous avons vu se former ces grandes organisations guerrières de la France et de la Prusse, entre lesquelles un choc terrible était inévitable. Nous aurions préféré, nous autres rêveurs, le désarmement universel, qui aurait réduit le système militaire de chaque peuple aux proportions indispensables pour la protection de l'ordre intérieur. L'Europe n'y marche guère : un conflit terrible a eu lieu; de nouveaux conflits plus terribles encore et plus étendus se préparent. L'extermination universelle, est-ce donc là l'idéal de la race humaine?
Je ne sais si nos voix seront entendues ; et j'en doute fort; mais je n'en regarde pas moins comme un devoir pour les gens sensés de dire aujourd'hui toute leur pensée. C'est, d'ailleurs, aux Allemands qu'il faut s'adresser; ils sont l&s plus forts ; ils prétendent être les plus sages. C'est à eux de prévenir, par leur modération, les scènes de carnage que r<m entrevoit dans l'avenir.
Aussi bien les plus raisonnables parmi les Allemands semblent-ils faire un retour sur le passé, et
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être disposés, siaoa à faire quelque concession ikt France, du moins à comprendre la nécessité de son concours dans Tordre moral européen.
Déjà M. Dubois- Reymond, recteur de TUniversilé de Berlin, après avoir fait entendre en août 1870 les cris d'un patriotkme exalté jusqu'à la férocité, a eiprimé depuis quelques regrets du bombardement de Paris. Sachons-lui en gré : tant d'autres savants allemands Tout réclamé avec obstination.
Yoici que M. Bluntsdili, professeur à Heildelberg, professe, aunom du droit desgensS que les Prussiens se sont écartés plus d'une fois pendant cette guerre des règles adoptées par les peuples civilisés; qu'ih ont commis des cruautés excessives envers des Français qui -défendaient leur pays, brûlé des villages parfois inoffensifs ; je ne sais s'il a parlé du système des otages, contraire à toute saine notion- de la morale, etc., etc.
Nous n'avons jamais dit autre chose. Que le sang versé dans les combats retombe sur la tète des cbefe et des rois qui ont entrepris ces guerres I Les soldats et les généraux en sont innocents. Les itiis eusmêmes peuvent invoquer, à défaut de la Providence chrétienne, l'antique fatalité, qui voue Tespèce ha«-
f . Voir sa leçon, reproduite dans la Revue de$ amn publie», publiée ebez Germer BaiUière, p. 632, 1871.
maine à la guerre sanglante. Mais nous n'acceptons pas cette excuse pour les violences arbitraires que nous venons de rappeler, et dont l'Europe n'avait pas connu depuis bien des années l'emploi systématique. Les gens cultivés et les philosophes parmi nous, depuis Voltaire, n'ont jamais cessé de maudire de tels crimes. En voyant ces pratiques exaltées par les adresses des universités et des docteurs, il semblait vraiment que l'Allemagne eût perdu la grande notion de la morale universelle, et qu'elle voulût substituer à l'amour de l'humanité, prêché par nos philosophes du xviii* siècle, l'amour de la ger^ manité. C'était de vies allemandesj de souffrances allemandes qu'il s'agissait toujours dans leurs proclamations et dans leurs adresses; comme si la vie de tous les hommes n'avait pas une égale valeur et ne devait pas être également respectée, en dehorsde la lutte des soldats armés!
Saluons donc avec espérance ces voix venues d'Allemagne qui font appel à la réconciliation. Le recteur de l'université de Munich, M. Dœllinger, à son tour, vient de s'adresser à la France, et la convier à reprendre sa part dans l'œuvre commune des intelligences.
La société chimique de Berlin a refusé de s'associer aux violences de MM. Kolbe et Volhard, contre
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laTiMsier et les sabrants français; elle a semUé, par son sOence, reconnaître la justice de la protestation élevée par les chimistes russes contre ces excès, et elle a déclaré par la bonche de son président, M. Baejer, c qu'elle n'avait cessé d'honorer les savants firançais et les services qu'ils avaient rendus i la science, sans aucun sentiment de jalousie nationale».
Nous l'en remercions, e^ nous nous associons de grand cœur à ses désirs. Mais il faut qu'il sache en retour, lui et les Allemands de bonne volonté, à quel prix le concours réciproque des deux peuples peut être désormais acheté par l'Allemagne. Certes, je n'avais personnellement, avant cette guerre néfaste, que sympathie et admiration pour FAllemagne savante. J'y comptais des amis tels que M. liebig, M. Helmholtz, M. Bunsen et bien d'autres encore ; ils sont demeurés étrangers, à ma connaissance, i l'exaltation fanatique dans laquelle tant de professeurs allemands se sont oubliés. Mais les circonstances présentes réclament un témoignage plus clair que le silence.
Les Allemands, entraînés par TÉtat conquérant qui les a conduits à la victoire, ont renié leurs anciennes vertus de modération et d'humanité. Us ont péché contre Tamour, contre le Saint Esprit, le plus grave
et le plus irrémiâsible des péchés, au dire des vieux théologiens catholiques. Eu un mot, ils ont pris par la force un peuple malgré lui ; ils ont annexé TAlsace et la Lorraine, contrairement au droit moderne des peuples, qui tendait à se fonder de plus en plus sur le libre consentement des hommes. C'est là leur grand crime, celui qu'ils expieront tôt ou tard, s'ils ne s'en repentent volontairement : car on n'évite pas la Némésis. Peu d'entre eux, et ce sont les démocrates, je dois le dire à leur honneur, peu d'Allemands ont compris, peu d'AUemandssemblent comprendre encore aujourd'hui ce qui rend la haine fatale et le passé irrémissible.
c Le fer et le feu > ne procurent point de garantie solide; ils détruisent les empires, aussi vite qu'ils les élèvent ; ce sont là des vérités banales, pour nous surtout qui venons d'en faire la triste expérience. Cependant ce n*est pas le trésor du Rhin, ravi i main armée, quel qu'en soit l'énormité ; ce n'est pas l'amertume de la défaite; ce n'est ni le sang versé, ni les villages brûlés, ni les maisons pillées et dévastées qui nous font redouter l'avenir; tout cela s'oublie d'une génération à l'autre dans la mémoire des hommes, et surtout dans la mémoire des Français, les moins rancuniers des humains. Sans doute, nous avons repris, les uns et les autres, les paisibles tra-
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¥aox de Tesprit; nous poursuivons, chaque peuple pour son propre compte, les œuvres commencées avanl la guerre.
Mais ce qui ne s'oublie pas, c'est le principe moral violé, la force mise à la place du droit moderne, c'est-i-dire, je le répète, la force mise à la place du libre consentement des hommes. Ce sera là, si les Allemands ne comprennent pas que le vainqueur doit faire les avances et rendre ce qu^il a pris i tort, ce sera là, malgré tous nos efforts pour éteindre la haine et calmer les esprits animés, ce sera la un jour la ruine commune de la France et de FAIlemagne, et peut-être la destruction de la civilisation occidentale.
ET l'État de la science allemande
O'aPRÂS m. KOLBB, PAOrB88BUR DB CHIMIi
à l*UniYcrsit4 de Leipzig.
23 novembre 1876.
On se rappelle encore les violentes attaques dirigées contre la culture française par certains savants allemands, il y a quelques années. L'esprit français, disaient-ils, était devenu incapable de toute application suivie et de tout travail approfondi : sa frivolité irrémédiable, sa légèreté spirituelle, prompte à efQeurer et à abandonner aussitôt les problèmes, lui interdisaient désormais de produire une œuvre sérieuse. Ces défauts étaient d'ailleurs propres à la race française, on les retrouvait jusque dans ses
grands hommes les plus réputés ; et les attaques de nos critiques remontaient alors jusqu'aux noms les plus illustres y tels que ceux de Lavoisier et des savants philosophes qui ont joué un si grand rôle au xvm* siècle dans la fondation des sciences naturelles.
Telles étaient les accusations dirigées contre nous : on en retrouverait encore l'écho, sans aller bien loin. Hais nous préférons mettre sous les yeux de nos lecteurs un article publié récemment dans le Journal de chimie pratique (octobre ISTô), par le professeur Kolbe, de Leipzig, l'un des savants les plus autorisés de rAUemagne, et qui s'était distingué, il y a peu de temps, par l'énergie de ses déclarations contre la science française. Aujourd'hui, la colère passée, il semble revenu à des appréciations plus équitables. Yoici ce qu'il écrit :