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SIGNES DU TEMPS, PAR H. KOLBE

c Ce n'est pas la première fois que je fais ressortir et que je déplore les tendances actuelles de la chimie allemande.

» Aux recherches expérimentales exactes et à l'étude approfondie des phénomènes réels, elle substitue de plus en plus les vagues spéculations de

la philosophie de la nature et un schématisme vide de sens ; tout cela au grand détriment de la netteté et de la précision dans les idées et de la claité dans l'expression.

» Je ne puis m'empècher de prédire à mes corn* patriotes un avenir peu enviable pour notre sdence chimique. Je le dis avec douleur, mais avec conviction, si l'on ne parvient pas à arrêter la chimie allemande sur la pente fatale où elle glisse depuis quelques années, si Ton ne peut la faire remonter vers un courant meilleur, nous verrons se reproduire vers la fin du siècle ce que nous avons observé au commencement.

1 Pour les études sérieuses en chimie, nos jeunes gens devront reprendre la route de Paris, comme autrefois Rose, Runge, Mitscherlich, Liebig et autres, parce qu'en Allemagne on n'enseignera plus la chimie, mais la philosophie de la nature.

> Que celui qui trouve ce pronostic trop pessimiste veuille bien parcourir les journaux scientifiques allemands et français. Il verra que les derniers contiennent beaucoup de mémoires et de recherches intéressantes, et que la liste des chimistes français connus s'est accrue de beaucoup de noms nouveaux. C'est là une preuve certaine qu'après une période de marasme, et malgré les moyens matériels insuf*

lisants et mesquins dont on dispose chez nos voisins, l'étude de la chimie est en voie ascendante chez eux.

» Mais il y a plus, et la chose mérite d'être relevée : les chimistes français, jeunes ou vieux, à peu d'exceptions près, sont restés fidèles aux saines traditions des sciences exactes.

> L'indépendance de leur esprit et la justesse de leur coup d'œil ne sont pas faussées comme chez nous ; ils se tiennent loin des spéculations philosophiques modernes sur la position relative des atomes, et sur la manière dont ils sont reliés entre eux, ainsi que sur l'atomicité des éléments, questions sur lesquelles la majeure partie des chimistes allemands usent inutilement leur temps et leurs forces.

» C'est ainsi que nous avons vu, il y a soixante ans, les savants français accueillir avec peu d'enthousiasme les idées de la philosophie de la nature et de la métaphysique allemande. Si la France réussit un jour à s'affranchir du joug de la hiérarchie romaine, ennemie jurée des sciences naturelles, si elle brise les liens dont l'enlace le jésuitisme, qui, sous un gouvernement faible, a su devenir menaçant pour l'État et la science; si, de notre côté, nous continuons à cultiver la philosophie de la nature, au lieu de faire des rechorches exactes en chimie, nous serons bientôt distancés par nos voisins.

» Ce n'est certes pas poussé par des sympathies françaises, ni par esprit de dénigrement de la science allemande que je me vois contraint de dire que nos mémoires scientifiques en chimie portent actuellement la même étiquette que certains produits de notre industrie nationale : Bon marché et mauvais; car certainement les produits de notre métaphysique chimique moderne sont bon marché et montrent la corde.

1 Une des principales causes de la décadence de la chimie allemande est, comme je Tai déjà révélé ailleurs, un défaut d'instruction générale chez le plus grand nombre des jeunes chimistes. Il y a plus : non seulement on ne sait guère rien au delà de la chimie, mais là encore on n'a étudié plus spécialement qu'une des branches de la chimie, la chimie organique, et un nombre assez considérable de nos Docents en chimie ont une somme de connaissances insuffisantes. »

Nous ne savons pas si tous les jugements de M. Kolbe sont fondés. Et peut-être manquerionsnous de justice à l'égard de nos voisins, comme de modestie à notre propre égard, en nous associant absolument à ses appréciations.

Le lecteur saura faire, sous ce rapport, la part de chacun ; nous nous bornons à lui signaler la publi-

cation du savant professeur de Leipsig. Il en tirera sans doute la conséquence que l'esprit scientiBque français n'est pas tombé si bas qu*on l'a prétendu quelquefois; il verra que les efforts tentés dans notre pays pour soutenir renseignement supérieur, depuis la fondation de TÉcoIe des hautes études par M. Duruy, n'ont pas été perdus; et il sera porté à bien augurer des plans de réforme d'ensemble que M. Waddington propose en ce moment à nos Assemblées.

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