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LES ESSAIS SCIENTIFIQUES

POUB RÉTABLIR LES COU MUHICATIOHS ATEC LA PROYINCB

ET LA COBRESPOHDANCE ÉLECTBIQDE PAR LA SEIHE

La mort de M. Desains, professeur de physique à la Sorbonne, a réveillé, il y a quelques mois, le souvenir déjà lointain de l'un des épisodes les plus curieux et les moins connus du siège de Paris, celui des tentatives pour établir une correspondance électrique par la Seine entre la ville bloquée et le reste de la France. Les récits qui en ont été faits jusqu'ici sont obscurs et presque légendaires : peut-être n'estil pas inutile d'en donner une idée plus exacte. L'histoire de ces essais présente, en effet, un double inté-

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rêt : d'un côté, elle soulève un problème scientifique, qu'ils n'ont pas résolu et qui n'est même pas éclairci à l'heure présente; tandis que, à un autre point de vue, elle est caractéristique de l'état moral étrange que la France et Paris offraient dans cette triste et terrible époque.

Si la pensée m'est venue de retracer cette histoire, c'est que j'en ai une connaissance toute personnelle. J'étais président du Comité scientifique de défense, qui proposa au gouvernement d'envoyer en province M. d'Alméida pour tenter l'aventure; et j'étais l'ami particulier de ce savant patriote, qui risqua sa vie pour poursuivre la solution pratique d'un problème à peine ébauché en théorie, mais dont le résultat pouvait être capital : nous étions réduits à un état trop critique pour laisser perdre aucune chance, si chimérique qu'elle eût pu paraître en temps ordinaire. Ce n'est pas la seule que nous ayons tentée; mais il ne convient de parler aujourd'hui que des essais ayant pour but de rétablir les communications entre la province envahie et Paris investi. Je possède des documents précis à cet égard, dans mes notes recueillies au jour le jour, depuis le 2 septembre 1870 jusqu'à la fin du siège, ainsi que dans le rapport inédit par lequel d'Alméida rendit plus tard compte de sa mission au gouvernement : M. Janet, notre ami

commua, a bien voulu m*en communiquer la minute. Rappelons d'abord l'objet de cette mission et les conditions matérielles et morales dans lesquelles elle fut accomplie. Il s'agit du siège de Paris, l'une des entreprises de résistance les plus désespérées qui aient jamais eu lieu dans l'histoire des peuples. Cette , entreprise, qui frappa l'Europe d*étonnement, s'explique par le caractère des hommes appelés à succéder à l'Empire.

La génération qui entre aujourd'hui dans la vie et qui se précipite ardemment dans l'action politique et dans les âpres compétitions du présent a déjà quelque peine à se représenter l'état psychologique de celle qui l'a précédée et la douleur profonde qui a empoisonné notre vie. Nous aussi^ nous avions rêvé d'avoir notre jour et notre heure de direction. Vaincus dans notre jeunesse, le cœur tout rempli des grandes espérances déçues de 1848, après le long abaissement moral de la France, nous voyions enfin arriver le moment où l'énergie indestructible des forces libérales qui entraînent le monde amenait le terme du régime d'oppression et de réaction qui

nous avait accablés. Mais, plutôt que décéder au courant intérieur de l'opinion, le parti obstiné qui entourait Napoléon III préféra jeter la nation, peut-être malgré la volonté même d'un souverain indécis, dans la guerre étrangère. On sait ce qui suivit. Hélas I l'héritage qui nous était mainteucint laissé, c'était l'horreur de la défaite et la ruine de la patrie ! Quinze ans sont écoulés depuis : l'amertume de ces souvenirs est restée aussi brûlante dans nos cœurs qu'aux premiers jours. Quand TEmpire disparut de lui-même, comme un décor englouti, son chef était prisonnier, et nul de ses partisans ne se présenta pour revendiquer un pouvoir déshonoré. C'est alors que la République fut proclamée, comme le seul gouvernement qui pût encore défendre la patrie. Â ce moment, la lutte contre l'ennemi était à peu près sans espérance. Nous la poursuivîmes cependant. Notre race est trop Gère pour se résigner à l'humiliation sans jeter un suprême défi à la destinée. Mais il fallait justiGer cette témérité, sinon par le succès, du moins par la grandeur héroïque des derniers sacriGces. Plus d'une illusion se mêla sans doute aux entreprises sérieuses : celles-ci, même les plus réfléchies, n'étaient pas destinées à une réussite Gnale. Aussi le récit des épisodes de cette période n'est-il guère que l'histoire des forces inutiles et des dévouements perdus : per-

dus en apparence du moins, et quant à leur objet prochain.

Que d'actes admirables accomplis en silence pendant le siège de Paris I J'ai vu un ingénieur des mines, d'une haute instruction et d'un esprit très cultivé, s'installer au sommet de l'une des tours de Saint-Sulpice, y vivre dans la solitude austère d'un stylite d'autrefois, sans autre espérance que d'apercevoir un signal lointain, qu'il avait l'ordre de guetter et qui n'est jamais venu. J'ai \u l'ingénieur Descos, qui était naguère l'aide dévoué du physicien Regnault dans ses recherches les plus délicates, et qui mourut un an après, des suites des misères du siège stoïquement supportées, — j'ai vu Descos passer sa vie au milieu des boyaux des champignonnières, établies dans les galeries abandonnées des carrières de pierre de taille, sous la plaine de Clamart. II avait relevé le plan de ce réseau souterrain et il s'occupait d'en percer les impasses irrégulières et de les relier en un système continu, dans l'espérance de pouvoir quelque jour surprendre l'assiégeant ou détruire ses travaux. Un jour même, il crut avoir réussi . En compagnie du colonel Laussedat, nous cheminâmes ensemble sous terre, pendant plusieurs kilomètres, dans la pensée de faire sauter les batteries de Châtillon. J'ai assisté à bien des

dévouements obscurs, qui n'attendaient et n'ont jamais recherché d'autre satisfaction que celle d'une conscience désintéressée. Nulle part ce désintéressement ne s'est mieux manifesté que dans les essais de correspondance entre Paris et la province : on y jouait continuellement sa vie en silence; nulle part ne se retrouve davantage le sentiment du devoir patriotique qui animait les Français. Pourquoi donc ces essais obstinés, cette volonté infleiible de réussir à tout prix ? C'est que le salut de la patrie dépendait du rétablissement des communications.

C'est dans son unité et sa forte centralisation que réside surtout la puissance de la France. Un mécanisme savant, organisé et perfectionné sans cesse depuis des siècles, en réunit les provinces à la capitale. Les citoyens les plus habiles et les plus instruits, appelés de toutes les parties du pays par le jeu des institutions, se trouvent réunis à Paris. Ils donnent l'impulsion et le reste suit, façonné par une longue habitude. Séparer Paris des départements, c'est en quelque sorte étrangler la France; c'est l'opération la plus terrible et la plus efficace que Ton puisse exécuter contre nous. Dès la fin du règne de Louis XIV, Vauban redoutait la prise de la capitale.

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Hais nul ennemi n'était parvenu à en tenter l'investissement jusqu'à l'année 1870.

Les Prussiens osèrent l'entreprendre, enhardis par la destruction et par le blocus de toutes nos armées. Ils espéraient d'abord que Paris, abandonné sans défense, se rendrait à leur arrivée, comme l'avaient fait Vienne, Berlin, et Paris lui même, au début de ce siècle : c'était la nouvelle tactique inaugurée par Napoléon !•'. Au temps de Louis XIV, on n'eût pas osé attaquer une capitale, avant d'avoir conquis tout le pays dont elle était le centre. Les grands sièges d'autrefois, ceux de Carthage, de Jérusalem, de Conslantinople, avaient toujours été précédés par cette conquête préliminaire, qui assurait le succès, en rendant impossible la formation de puissantes armées de secours. Napoléon P' eut l'audace de marcher droit sur les capitales, deux fois avec succès ; la troisième tentative amena sa ruine. Mais ni Vienne, ni Berlin, ni Moscou n'ont résisté à l'agresseur. C'était une chose nouvelle dans l'histoire du monde que de prétendre à la fois assiéger la capitale d'un pays et tenir tête à la nation en armes. Les Prussiens n'y pensaient pas au début. Ils croyaient, je le répète, soumettre Paris et terminer la guerre d'emblée. Surpris de celte résistance inattendue d'une ville sans année, ils résolurent d'isoler Paris du reste de la

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France, de façon à rendre impossible toute nouvelle organisation militaire. En effet, au moment de Tinvestissement, les cadres matériels et les derniers officiers étant enfermés dans Paris, il n'existait plus au dehors ni armées constituées, ni administration pour en former de nouvelles. Voilà où la criminelle inaction de Tarmée de Metz et la folle tentative de l'armée de Sedan nous avaient réduits !

Pour les Français, au contraire, la résistance de Paris ouvrait une nouvelle période. C'était un coup de désespoir, qui permettrait peut-être de tirer parti des ressources nationales, affaiblies mais non anéanties; de lever tous les hommes en état de combattre et de les organiser en nouvelles armées. La chose aurait pu se faire suivant des r^les établies d'avance, si l'action de Paris sur la France s'était exercée sans discontinuité. Cette impulsion centrale interceptée par le blocus, il s'agissait de la rétablir à tout prix.

La nécessité de la correspondance entre la capitale et la province n'était pas moins grande, au point de vue même du maintien de l'énergie morale et de Tordre intérieur dans Paris. Chacun se rappelle combien fut douloureuse cette privation des nouvelles générales et privées, prolongée pendant des mois. Les événements du dehors ne nous étaient

ty CHAPITRE DE Sl£CE DE PARIS. Ul

cominaBiqaés que par des débris de journaux, recueillis aux avaal-postes et dont on publiait les moindres Tragmeats^en les commenlanl avec la subtilité des épigrapbistes étudiant une inscription antique. Le-^ Prussiens comptaient bien surTeffet d'une semblable épreuve pour troubler et démoraliser les esprits.

On voit par là comment le premier et le plus grave problème qui se posa devant le Gouvernement de ta Défense nationale Tut le proUème des conmiunications et de la correspondance réciproque entre Paris et la province. Tout devait être essayé dans cet ordre, même l'impossible et le chimérique.

Autrefois, pour alteindre un tel but^on ne connaissait guère qu'un seul procédé : celui des exprès se glissant à travers les lignes, transportant les ordres au dehors et rapportant les nouvelles. Mais c'est là un procédé lent, peu sûr et peu efficace. Un ennemi vigilant a toujours réussi à intercepter presque complètement ce genre de communication. S'il est incontestable que quelques individus — j'en ai connu moi-même — ont réussi à rentrer dans Paris à travers les lignes prussiennes, il n'est pas moins sûr que le nombre a été fort petit, et tout à fait insuffisant pour entretenir des communications régulières. Certaines personnes avaient pourtant gardé

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à cet égard des doiiles pendant le siège, convaincues que le gouverneur de Paris conservait quelque mode secret de communication avec le dehors, mais qu'il le dissimulait à ses collègues, dans la crainte de le compromettre par suite des indiscrétions. J*ai eu Toccasion d'interroger à cet égard, il y a peu d'années, le général Trochu à Tours, où il vit dans la dignité stoîque d'une retraite silencieuse; mais il m*a affirmé n'avoir jamais eu de système d'es« pionnage oi^anisé à travers les lignes d'investissement. La chose était, d'ailleurs, à peu près impos« sible.

Les procédés d'autrefois étant paralysés, il s'agissait de savoir si l'on pouvait trouver dans la science moderne quelque méthode nouvelle, pour communiquer au loin et à travers l'ennemi. Ce fut la première question soumise par le gouvernement au Comité scientifique de défense, le 3 septembre, jour de sa constitution. Le siège de Paris était imminent et la ferme résolution des Parisiens déjà déclarée de toutes parts; la proclamation de la République, qui eut lieu le lendemain, afQrma hautement cette résolution.

Nous nous mimes à l'œuvre aussitôt, pour examiner les procédés de correspondance déjà proposés et pour en imaginer nous-mêmes de nouveaux. Ce sont

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ces essais persévérants dont je vais retracer Tbistoire.

Parmi les diverses méthodes de correspondance scientifique, il en est une, en effet, proposée de divers côtés, qui fut bientôt adoptée et mise en pratique. On reconnut qu'il était facile de sortir de la ville et de s'en éloigner au moyen des ballons, qui transmettraient à la province les avis et les ordres. L'ennemi, furieux de voir ainsi forcer le blocus, tenta en vain de s'opposer au départ des ballons; mais on ne manqua pas un seul jour d'hommes intrépides, prêts à braver les dangers de l'air et les menaces de l'ennemi.

Le retour des nouvelles était plus difficile : pour l'obtenir par la même voie, il eut fallu savoir diriger les ballons. Des essais furent exécutés dans ce sens et Ton construisit même un ballon spécial, en forme de poisson, diaprés les indicafions d'un aéronaute nommé Vert. Mais il ne se pressait guère, et le ballon n'était pas fini quand Paris capitula. Le problème, d'ailleurs, n'est pas encore résolu, bien qu'il ait fait depuis de grands progrès, par suite des travaux de Dupuy de Lôme et du capitaine Renard. Ce fut par un autre procédé que l'on réalisa le retour des dépêches, fort incomplètement à la vérité : ce fut à l'aide des pigeons voyageurs, porteurs de pho-

tographies microscopiques. L'emploi des pigeons avait déjà eu lieu dans des sièges anciens, mais accidentellement et sans établir un échange régulier de correspondances. Quant aux photographies microscopiques, nous les proposâmes dès le 3 septembre et elles ne tardèrent pas à être réalisées, principalement grâce à Thabileté d'un artiste dévoué, M. Dagron. Le problème des communications trouva ainsi, par le concours des ballons, des pigeons et de la photographie, une première solution : ce fut môme la seule qui réussit à être mise en pratique ; malheureusement elle était imparfaite, rare et irrégulière.

Nous tentâmes autre chose et nous poursuivîmes des essais variés dans quatre directions principales : les engins flottants, les systèmes acoustiques, les systèmes optiques, les systèmes électriques.

On essaya d'utiliser par des engins flottants le fleuve qui traverse Paris et d'y introduire des nouvelles. Les intérêts particuliers avaient précédé : il parait que la maison Menier a reçu par cette voie des bouteilles cachetées, expédiées de son usine de Noisiel, sur la Marne. Mais les Prussiens établirent bientôt des barrages superficiels et des ûlels, de façon à mtercepter ce genre primitif de correspondance. Les crues subites du fleuve mirent plus

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d'une fois les barrages en déraut. Cependanl ce procédé eut en somme peu d'eilicacilé.

On avait pensé aussi à jeter, à la surface de la Seine, de légers bâtons flottants, dont les formes et les longueurs relatives, réglées à l'avance, auraient représenté un système de signaux convenus. En raison de leur multitude et des varialions continuelles du niveau du Qeuve, uu certain nombre auraient eu chance d'échapper aux barrages de l'ennemi. Les employés de la navigation, mu< nis d'instructions spéciales, devaient les récoller à Port-à-l'ÀDglais, au-dessus de Paris. Le temps manqua pour étudier et régulariser un procédé facile à mettre en pratique, mais d'uosuccès douteux.

Un perfectioDoemenl plus ingénieux consista à construire des boules creuses, munies d'aubes destinées à leur communiquer l'impulsion du courant. En les lestant convenablement, de façon à les maintenir au fond de l'eau, avec une densité presque égale A ce liquide, on obtient un système d'une extrême mobilité, que la moindre impulsion soulève et fait nager entre deux eaux. En fait, la boule suit en général le fond. Or, en raison des irrégularités de celui-ci, irrégularités sans cesse variables, par '~ '' *' du courant même qui creuse incessamment le tour de chaque obstacle, ces boules sont irè:

elles à arrêtera Taide des filets ou des barrages. Elles cheminent toujours ; tantôt elles finissent par passer sous les filets, ou bien elles remontent, par l'impulsion même de Teau, au-dessus des barrages submergés. Les variations de niveau provenant des crues en favorisent le passage. Un système de pieux resserrés et s'élevant au-dessus de l'eau, de façon à dominer les plus hautes crues, serait seul efficace pour les intercepter. Mais ce système est long à installer. Malheureusement ces boules ne furent fabriquées que très tard : à l'époque où on les eut en mains, la Seine, déjà gelée, n'aurait guère pu les transporter. Elles offrent, d'ailleurs, les mêmes difficullés pour l'assiégé qui veut les récolter que pour l'assiégeant qui se propose de les arrêter. Quelques boules de ce genre ont été lancées, en effet, sur la Seine ; mais je ne sache pas qu'une seule soit parvenue à destination. Par contre, on en a retrouvé une, dix mois après, près du Havre, à l'embouchure de la Seine; rien n'avait pu la fixer en route.

Les barrages et les filets retiennent les objets flottants, même entre deux eaux; mais rien n'arrête les matières dissoutes. De là le projet d'un procédé chimique de correspondance. S'il était possible de jeter dans la Seine, à des intervalles réglés, deux ou trois substances solubles différentes, n'existant pas natu-

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rellement daas les rivières, et susceptibles d'être accusées par des réactifs suflisamment sensibles, on pourrait espérer constituer par le jeu de ces alternatives un système de signaux et, par suite, de lan* gage que personne ne saurait empêcher. La chose fut étudiée. Peut-être serait-elle possible sur un étroit cours d'eau; mais la masse des eaux roulées par la Seine est trop grande. Il en résulte que la matière soluble est disséminée bientôt dans une quantité de liquide telle, qu'elle arrive à une atténuation échappant à toute analyse. D'après les calculs exécutés à cette occasion, il eût fallu jeter dans la Seine à Corbeil, chaque fois, plusieurs centaines de kilogrammes de la matière soluble, choisie parmi les solutions métalliques les plus sensibles, pour pouvoir la reconnaître facilement et sans retard à Paris. Encore les intervalles de ces projections auraient-ils dû être très longs, la diffusion mélangeant les eaux, de telle façon que le passage de la masse principale dissoute à travers Paris eût exigé plusieurs heures, peut-être plus d'un jour. C'était encore là un espoir sans réalité.

Les systèmes acoustiques furent aussi étudiés. Le bruit de la canonnade et des explosions peut être entendu jusqu'à une certaine distance. Les signaux fondés sur le nombre de coups de canon et leurs in-

tervalles sont usités dans la marine. Toutefois, lorsque le bruit est transmis par Pair, cette distance ne s'élève pas au delà de quelques dizaines de kilomètres, dans les conditions les meilleures. Or le pays ne tarda pas à être occupé autour de Paris par Tennemi dans un rayon si étendu, que le son même du canon ne pouvait plus parvenir par l'air. Il arrive cependant encore par Teau des cours d'eau et surtout par la terre, et il arrive de distances incomparablement plus grandes que pur l'air : surtout quand il est produit par le tir simultané de batteries entières. On prétend que la bataille de Waterloo a été ainsi connue à Paris, le jour même où elle fut livrée. Un renseignement qui parait plus certain, c'est que l'on perçut à Paris, pendant le siège de 1870, le bruit lointain de la canonnade, le jour de la bataille d'Orléans. On avait donc pensé à utiliser ce mode de communication. Mais les circonstances ne permirent pas de le soumettre à un examen systématique et de définir les règles de son emploi. Peutêtre aurait-il abouti à quelque résultat.

Les signaux optiques donnèrent des espérances moins vagues. S'ils eussent été étudiés à l'avance, et surtout s'ils eussent été mis en œuvre avec un dévouement complet et une discrétion inflexible, il n'est pas douteux qu'ils n'eussent réussi. On sait, en

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effet, qu'à la suite du siège de Paris, ils sont entrés dans la pratique courante des expéditions militaires.

Le problème se pose à cet égard de deux manières bien différentes, suivant que les communications ont lieu entre deux points dont on est maître; ou bien qu'elles sont destinées à être transmises à travers un pays occupé par l'ennemi.

Dans le premier cas, rien n'est plus simple, du moins quand le temps est clair. Les signaux de feu, visibles surtout la nuit à plusieurs dizaines de kilomètres, étaient déjà usités chez les Gaulois et chez chez les anciens; les Arabes en Algérie les emploient encore couramment. Les phares ne sont autre chose que le perfectionnement de ce procédé.

Les signaux de jour, plus faciles encore à instituer, avaient abouti à l'ancien télégraphe, transmettant des signaux méthodiques à des stations établies à l'avance.

Mais, au moment du siège les points voisins de Paris étaient occupés jusqu'à des distances telles, que les procédés anciens cessaient d'être praticables. On proposa d'abord de les étendre à des dislances plus grandes et sans stations spéciales, par une autre méthode, qui consiste à lancer au zénith le rayon d'un puissant foyer électrique. L'illumination

qui en résulte est visible, la nuit, par un beau ciel, jusqu'à une distance de 80 kilomètres. Ija succession de ces éclairs et la durée de leurs alternances peuvent dès lors donner lieu à un système de signaux, d'après des conventions faciles à concevoir. — Dans les premiers temps du siège, et tant que le cercle du blocus ne fut pas trop étendu, ce système eût été encore praticable. Mais Tagrandissement croissant du cercle envahi obligea à diriger les recherches dans un autre ordre d'idées.

Au lieu de lancer à travers l'atmosphère, à partir d'une station connue, des signaux optiques visibles de tous, on proposa, au contraire, d'échanger ces signaux d'une façon secrète et telle que nul, en dehors des initiés, ne pût les soupçonner. On conçoit qu'en temps ordinaire, il serait facile à un homme de se placer sur la terrasse de Saint-Germain ou sur quelque autre point découvert des coteaux qui entourent Paris, et d'échanger des signes arrêtés à Tavance avec une personne placée sur le mont Yalérien, par exemple. Chacun des deux observateurs, muni d'une longue vue, apercevra les gestes de son interlocuteur, et les objets convenus, qu'il pourra tour à tour cacher ou mettre en évidence. En temps de guerre même, ce procédé sérail encore praticable. La terrasse de Saint-Germain n'a

pas cessé d'être ouverte aux promeneurs pendant le siège de Paris, et alors que la ville de Saint-Germain était occupée par les Prussiens. Toutefois, c'eût été supposer à l'ennemi une étrange naïveté et un grand défaut de prudence que de croire qu'un tel échange de signes, fait dans un lieu public, fût demeuré longtemps inaperçu; son auteur n'eût pas tardé à être arrêté et fusillé. A la vérité, on eût peut-être pu l'organiser avec une personne habitant sa propre maison et correspondant de l'une de ses fenêtres, si le secret eût été susceptible d'être gardé.

Ce fut, en effet, à une idée analogue mais plus parfaite que l'on s'arrêta; je dis plus parfaite, parce que les précautions étaient prises pour correspondre à longue distance, sans qu'aucun intermédiaire pût apercevoir ou même soupçonner les signes de cette correspondance. Elle reposait sur le système des lu* nettes conjuguées, proposé par M. Maurat, professeur an lycée Saint-Louis. En deux endroits situés, l'un dans l'intérieur de la ville assiégée et spécialement dans un fort, l'autre au dehors et dans une mai-, son privée, on installe deux bonnes lunettes et on les règle en sens invei'se, suivant le même axe optique, de façon à conjuguer leurs foyers. Cela fait, il suflit de faire apparaître un point brillant, une lampe, par exemple, en arrière de l'une des lunettes et de

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transmettre un pinceau de rayons parallèles émis par ce point et limités par des diaphragmes, pour que l'image du point se manifeste au Toyer de l'autre lunette. En arrêtant à l'avance les conventions relatives au nombre des apparitions de l'image et à la durée des intervalles, il est facile d'obtenir un système complet de signaux. Si Ton place la lunette dans la profondeur d'une chambre, les signaux sont invisibles pour tout autre que les deux observateurs ; sauf le cas où la ligne optique suivant laquelle ils sont dirigés viendrait à raser le sol. Or cette condition défavorable peut être, en général, évitée. Dans le cas même où elle aurait lieu, par malechance, il suftirait de masquer par un étroit diaphragme la ligne de visée de l'observateur placé en ce point du sol : du moment où il cesse d'être aperçu de la personne qui regarde dans la lunette, il cesse en même temps de pouvoir apercevoir le rayon lumineux lancé par celle-ci.

Ce procédé de correspondance est excellent et praticable les jours clairs, jusqu'à dix ou quinze kilomètres au moins. Mais il exige une discrétion absolue de part et d'autre, si l'on veut éviter que l'observateur situé dans l'intérieur des lignes ennemies soit soupçonné et saisi. Deux circonstances surtout rendent celte discrétion difficile. L'une, c'est la né-

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cessilé pour les agents du gouvernement situés au dehors, de transmettre régulièrement la correspondance à la personne qui opère dans les lignes de Tennemi, Cette transmission, si elle a lieu par des exprès, sera bientôt soupçonnée et interceptée. Cependant on pourrait la faire par les journaux du dehors, qui vont partout, même dans les régions occupées, en opérant à l'aide d*un système de conventions, connu seulement de la personne chargée de la correspondance. Toutefois c'est là une complication et une cause de retards. Une autre circonstance dangereuse, c'est la difGculté de soustraire aux journaux de la ville investie l'existence de ce mode de correspondance. Pendant le siège de Paris, toute nouvelle communiquée au conseil de la Défense nationale, dans ses séances de nuit de l'Hôtel de Ville, était publiée aussitôt dès le lendemain matin, par plusieurs journaux. Les moyens d'information organisés par la presse sont aujourd'hui si nombreux et si puissants, que le secret d'une semblable correspondance serait presque impossible à garder. Or, dès qu'elle serait soupçonnée par l'ennemi, les moindres indices surpris par ses espions, voire même publiés par l'indiscrétion des feuilles publiques, amèneraient des perquisitions fatales à l'opérateur. Il y aurait donc un grand risque à

courir pour se faire Tagent d'une telle correspondance. Cependant on pensa dans Paris qu'il ne serait pas difficile de trouver des patriotes assez dévoués pour s*y exposer.

Après une étude méthodique, et cette fois suffisante, du procédé optique fondé sur Temploides lunettes conjuguées , une mission fut envoyée en province. M. Lissajoux partit en ballon, pour tenter d'appliquer ce procédé, avec l'indication du lieu voisin de Paris ou il devait s'établir, et du système des signaux qu'il devait employer.

Par suite de quelles circonstances cette tentative échoua-t-elle ? pourquoi M. Lissajoux, au lieu de chercher à s'installer à l'endroit désigné, s'en allat-il à Marseille fonder une école de télégraphie optique, destinée à former des élèves capables d'appliquer plus tard la méthode, école qui n'était pas encore organisée lors de la capitulation de Paris? C'est ce qui n'a pas été suffisamment éclairci. La personne chargée de la mission recula-t-elle devant les risques qu'elle présentait? ou bien rencontrat-elle des difficultés insurmontables pour s'installer au point convenu, lequel d'ailleurs n'était pas et n'a jamais été occupé en fait par les Prussiens? Le Gouvernement de la Défense nationale, installé à Tours, lui refusa-t-il, comme il parait l'avoir fait i d'autres,

DN CHAPITRE DE SIËCE DE PARIS. Ul

la protectioD et les moyens d'action indispensables? Aucun rapport ofGciel, à ma connaissance, n'a été fait sur la mission de M. Lissajoux, qui permette de savoir pourquoi ce mode de communication, si facile en principe et si bien défini, n'a pas donné de résultats pratiques. Depuis lors, le génie militaire a repris le système que nous avions proposé pendant le siège de Paris, il l'a perfectionné, et il en a fait de nombreuses applications, auTonkin notamment.

Les signaux électriques furent discutés aussi avec méthode et c'est des travaux entrepris pour les mettre en œuvre que nous allons maintenant nous occuper. La forme la plus simple de leur emploi consiste dans rétablissement d'un Gl entre les deux points mis en correspondance. Nous possédions, en effet, un fil aérien, qui fut coupé par Tennemi, dès le premier jour de son arrivée. 11 existait aussi un fil caché, immergé dans la Seine enlre Paris et Rouen. Ce dernier, d'abord inaperçu, continua à fonctionner pendant quelques jours. Mais il ne pouvait guère durer longtemps. Les journaux en parlèrent, et une trahison inévitable en livra le trajet. L'ennemi le coupa près

deBougival. Cependant nous verrons que d'Alméida pensa à en tirer parti dans ses nouveaux essais.

Ceux-ci eurent pour origine une idée plus hardie, celle de prendre la Seine même comme Ql conducteur et de s'en servir pour transmettre les dépèches entre la province et Paris investi. En théorie, la chose est faisable. L'eau^ en effet, conduit l'électricité; quoique sa conductibilité soit incomparablement plus faible que celle des métaux. Avec Teau distillée, à la vérité, Télectricité transmise ne peut être accusée que par les procédés les plus délicats. Mais l'eau des fleuves n'est pas de l'eau absolument pure; elle contient en dissolution des substances salines; or, la moindre quantité d'une matière de cet ordre, étant dissoute dans l'eau, en accroît la conductibilité dans une proportion relative considérable. Au lieu de transmettre l'électricité par un Gl métallique de quelques millimètres de section, on peut d'ailleurs la faire circuler par un conducteur d'eau, dont la section s'élève à quelques dizaines de mètres carrés : dans un cas, comme dans l'autre, il se produit un courant susceptible d'agir sur le galvanomètre, et par conséquent de fournir par ses alternatives réglées des signaux et une correspondance. A la vérité, une portion considérable de l'électricité lancée dans l'eau se perd à mesure, en se transmel-

tant à la terre qui forme le lit du fleuve. Mais il en reste assez, si la quantité initiale a été assez grande, et si Ton sait recueillir ce qui reste, même à des distances considérables.

En fait, au lieu d'origine, il est facile de lancer dans le fleuve une assez grande quantité d'électricité à Taide d'une pile suffisamment puissante. La tension de cette électricité n'a pas besoin d'être énorme; mais il est bon de la conduire dans l'eau à une distance notable du fond, à l'aide de fils métalliques de forte section, et d'instituer la communication avec l'eau sur une large étendue. On peut, par exemple, établir un flotteur métallique de grande dimension.

C'est surtout à l'arrivée qu'il convient de recueillir l'électricité sur de vastes surfaces. Pour recueillir toute l'électricité qui subsiste dans le fleuve en un point donné de son cours, il serait nécessaire de faire passer le fleuve entier dans un tube métallique isolé et convenablement disposé, ou tout au moins d'employer des dispositions équivalentes; dispositions que certains canaux, transportés sur des points métalliques, permettraient peut-être de réaliser. Mais cette condition n'existant pas pour la Seine, il n'est possible de récolter qu'une fraction de l'électricité contenue dans le fleuve en un lieu donné, fraction proportionnelle à la section de l'eau mise en contact

avec le condacteurmétallique. Gedernier eonducteur fonne en réalité une dérivation et dès lors Télectricité se partage entre le fleuve et le conducteur, suivant les lois physiques des courants dérivés.

Un bateau doublé de métal, fer ou cuivre, ou à son défaut, une grande plaque métallique flottante remplit cette condition. On y attache un fil de cuivre, qui ne doit toucher immédiatement ni Teau ni le sol, et qui est réuni à un galvanomètre, communiquant d'autre pai't avec la terre afin de fermer le circttiL

Telles étaient les disposition qui furent reconnues les plus favorables en principe pour établir une correspondance électrique par la Seine, lorsque la proposition en fut faite au comité par M. Bourbouze, préparateur à la faculté des sciences de Paris.

Il s'agissait maintenant de savoir si ces dispositions pouvaient être réalisées en pratique; si les quantités d'électricité transmises étaient suffisantes pour fournir des signaux et jusqu'à quelle distance ceux-ci seraient perceptibles ; enfin, s'il n'existait pas de cause perturbatrice, capable de troubler le jeu de ces derniers. Nous nous mimes à l'étude immédiatement. M. Desains plaça une pile sur le pont Napoléon à Bercy, au milieu de la neige et des glaçons du mois de novembre, et les essais commen-

Gèrent, avec le concours des deux professeurs de la Sorbonne, MM.Desains et Jamin, qui seplacèrent, avec un désintéressement admirable, sous les ordres de leur préparateur. Ces premiers essais ayant été satisfaisants, j'obtins du Gouvernement de la Défense nationale les facilités nécessaires. Nous nous installâmes dans une salle souterraine, située à l'extrémité du pont au Change ; c*est l'un des points centraux des égouts parisiens. Il n'y faisait pas froid et l'odeur fade et nauséeuse des égouts qui y régnait ne tarda pas à nous devenir tolérable par l'habitude. 11 était facile d'ailleurs de communiquer de la salle à la Seine, sans être incommodé par celte foule de curieux qui ne tardaient guère à entourer et à entraver toute opération exécutée à l'air libre. M. Desains, avec ce dévouement modeste et silencieux bien connu de ses collègues et de ses amis, se hâta de disposer dans cette première station ses appareils, pile, galvanomètre, plaques métalliques plongées dans le cours du fleuve. L'autre station fut établie à Saint-Denis, dans l'usine de M. Glaparède, si je ne me trompe. L'intervalle des deux stations, allongé par les méandres de la Seine, s'élevait à une vingtaine de kilomètres. On trouva que les signaux, envoyés par des piles d'énergie moyenne et recueillis par des galvanomètres très sensibles, étaient trans-

mis avec une facilité qui donnait les plus grandes espérances de succès, même pour des intervalles notablement plus considérables, tels que Poissy, situé au delà de la ligne d'investissement, et peutêtre même Rouen. Nous ne pouvions pousser nos essais à de plus longues distances; nous proposâmes au Gouvernement de la Défense nationale de tenter Tentreprise, et une mission fut décidée et placée sous les ordres de M. Rampont, directeur général des postes. Mais il s'agissait, avant tout, de trouver un homme capable et dévoué pour l'accomplir. Ce fut l'un de nos physiciens les plus distingués, M. d'Alméida, professeur de physique au lycée Henri lY, membre du Comité scientifique de défense, qui s'en chargea.

Nul choix ne pouvait être meilleur. Non seulement d'Alméida possédait les connaissances pratiques nécessaires et était rompu à la pratique de Texpérimentation; mais son caractère personnel offrait toute garantie. Il avait gardé quelque chose de l'ardeur aventureuse de la noble race portugaise du duc d'Alméida, son père. Privé de tout appui, il s'était fait sa place à force de travail. Il avait beaucoup souffert dans sa jeunesse. C'était une nature distinguée, inquiète, mélancolique, bienveillante cependant et dévouée à ses amis, quoique ne se livrant i eux que par parties; chacun ne connaissait qu'un côté de sa vie. Son buste, exécuté par M. Guillaume,

exposé au siège des séances de la Société de physique, exprime admirablement sa physionomie morale. Ce qui le caractérisait surtout, c'était sa préoccupation d'être utile aux hommes, et son désir de faire quelque chose de grand, désir qui le tourmenta jusqu'au jour où la disproportion entre sa volonté et la force des choses et la révolte contre les amertumes de sa destinée le conduisirent à une fin tragique : le douloureux souvenir n'en est pas éteint dans les cœurs qui l'ont connu. Cependant il avait accompli plus d'une création féconde. C'est ainsi qu'après la guerre, il fonda le Journal de Physique et organisa la Société de physique de Paris, sur les bases à la fois les plus solides et les plus désintéressées. D'AIméida était dévoué, et il savait se tirer d'affaire dans les conjonctures les plus difficiles. Un jour, fatigué de la routine journalière, il était parti seul et sans mission pour voir de près la guerre de sécession en Amérique. Il y avait passé une année, tantôt chez les Sudistes, tantôt chez les gens du Nord, assistant au siège de Yicksbourg, puis emprisonné comme espion à Washington. On ne pouvait comprendre là-bas comment la curiosité avait suffi pour pousser un tel homme à travers tant de dangers.

Enfermé dans Paris en 1870, il était dévoré d'un besoin impatient d'action et l'absence de famille lui

permettait de donner libre carrière à son dévouement. Il se proposa pour essayer d'établir la correspondance électrique et fut accepté volontiers. Cette mission était entreprise dansdes conditions presque désespérées.

En effet, le cercle de ^occupation ennemie, d'abord voisin de Paris, avait reculé successivement, d*abord jusqu'à Rouen, puis jusqu'au Havre. Au moment où d'Alméida quittait Paris, le Havre était le seul point où Ton pût s'établir en pleine sécurité et avec la libre disposition des ressources de l'État. Mais le courant électrique irait-il de Paris jusqu'au Havre? La déperdition d'électricité ne serait-elle pas trop grande sur la route, et surtout dans la vaste embouchure du fleuve? Jusqu'à quel point les essais faits entre le pont au Change et Saint-Denis pouvaient-ils s'appliquer à des distances vingt fois plus considérables? A supposer que le courant envoyé de Paris arrivât jusque-la, n'existait-il pas des causes perturbatrices, des courants terrestres, aggravés par la distance et susceptibles de fausser toutes les indications? Il y a plus : tout nous accablait à la fois, et une cause de difficultés nouvelles s'était élevée en raison de la saison. La Seine avait gelé à Paris : il fallait donc mettre les appareils destinés à recueillir les dépèches électriques en contact avec les couches

un CHAPITRE DU SIÈGE DE PARIS. 457

inférieures de la rivière, c'est-à-dire au voisinage du sol où réieetricité se perd. Jusqu'à quel point d'ailleurs un fleuve recouvert d'une couche de glace transmet-il r^lièrement l'électricité? C'est un problème non résolu. En raison de ces incertitudes, il n'était pas possible de s'installer au Havre pour opérer, et il devenait indispensable de se placer au sein même de la région envahie et de se rapprocher aussi près que possible des lignes d'investissement. Poissy ou Corbeil étaient naturellement désignés. Mais dès lors le problème devenait singulièrement difficile et périlleux. En effet, il fallait transporter et installer un matériel considérable dans un pays occupé par l'ennemi et y organiser, à son insu, le service des correspondances.

D'Âlméida parvint en effet, après de longs efforts, à établir son matériel à Poissy. Mais ce ne fut qu'au moment même de la capitulation de Paris. Eût-il réussi à transmettre ses correspondances, sans être soupçonné et arrêté par l'ennemi? Nous ne pouvons répondre à cette question, puisqu'il était alors trop tard pour poursuivre l'expérience. Les longs délais qui l'avaient ainsi retardée furent dus en partie à des difficultés d'ordre moral, quelques-unes inattendues et sur lesquelles d'Alméida insiste avec amertume dans son rapport : il était envoyé par le

458 SGIENGK ET PHILOSOPHIE.

Gouvernement de la Défense nationale, siégeant i Paris : il trouva peu d'aide officielle en province et demeura convaincu, à tort ou à raison, que le concours du Gouvernement de la Défense nationale, siégeant à Bordeaux, lui avait fait défaut. En fait, il n'opéra guère qu'avec ses propres forces et le concours des sympathies personnelles qu'il excitait. Reproduisons, d'après son rapport, le récit de son voyage en province, et celui des traverses au milieu desquelles il poursuivit son entreprise. Il y a toujours intérêt à suivre la lutte d'un homme contre la destinée, comme à rappeler le souvenir des dévouements patriotiques que l'on rencontrait alors de toutes parts en France.

Le 14 décembre 1870, sur la proposition officielle de M. Rampont, directeur général des postes, un déoret chargeait d'Alméida d'une mission ayant pour objet de rétablir les communications entre Paris et la prorince. Cette mission était demandée depuis plus d'un mois par le Comité scientifique de défense. Un mois avait donc été perdu, pendant un siège dont les jours étaient nécessairement comptés. La saison de plus en plus froide, la surface envahie par Tennemi de plus en plus étendue, aggravaient encore les difficultés. Il était déjà bien tardi Quoiqu'il en soit, le décret définitif était rendu et la mission instituée i Paris ; il restait à la faire réussir en prorince.

et à réussir en temps utile, dans des délais que chaque heure raccourcissait. Elle s'appliquait principalement à la correspondance électrique par la Seine. Mais elle avait été étendue à d'autres objets. Dans le même ballon partaient avec d'ÂIméida: M. Lévy, photographe habile, chargé de réduire à de petites dimensions les correspondances destinées à être expédiées par des flotteurs lancés dans la Seine; M. Reboul, homme d'action, chargé de lancer le plus près possible de Paris ces flotteurs attendus à Port-à-I* Anglais ; M. Luizzi, homme de lettres, chargé de faire un résumé des journaux de province, pour les flotteurs et la correspondance électrique.

D'AIméida s'était muni en conséquence des appareils électriques et photographiques convenables. Il emportait en outre, conformément à l'usage des ballons du siège, un certain nombre de pigeons voyageurs. On verra qu'ils ne furent pas l'un des moindres embarras du voyage. Quelques kilogrammes de dynamite, fabriqués dans Paris, lui avaient été confiés pour faire connaître cette substance en province : précaution inutile, car la dynamite avait été aussi fabriquée au dehors. L'échantillon confié à d'AIméida ne devait pas d'ailleurs arriver à destination. Au moment de la descente du ballon et

OH CHAPITRE D« SlE.CE DE PARIS. 461

du voyage précipité qui suivit, cette matière encombraote fut enterrée dans un bois oii l'on devait l'envoyer reprendre. Elle y est encore à l'heure présente. Le missionnaire parisien était en outre chaîné de diverses missions spéciales, telle que celle de préparer, pour sa part, le ravitaillement de Paris, et de porter au général Faidherbe un nouveau chiffre de correspondance, en remplacement d'un chiffre perdu, précédemment convenu avec le Gouvernement. Nous avions préparé à cet objet un système très sûr, dont il n'est pas superflu de dire quelques mots. Il consistait dans l'emploi d'un double exemplaire d'un petit dictionnaire de poche, renfermant les mots principaux de la langue française. Six chiffres dont trois représentent la page, deux la* ligne, un la colonne, permettent d'exprimer un mot quelconque. Ces chiffres sont additionnés chacun d'un nombre convenu, pour dérouter plus complètement les interprétations. Ils sont transcrits h. la suite, sans solution de continuité. Celui qui reçoit une page ainsi écrite commence par partager les chiffres, en groupes de six chacun. Il en retranche le nombre convenu, puis il cherche dans son dictio naire. Le tout se fait rapidement, sâremenl. Hais arriva de ce nouveau chiffre la même chose que de dynamite; ilneparvintpasàdestination.D'Alméid

une fois descendu de ballon, gagna Lyon et Bordeaux : il ne vit jamais le général Faidberbe.

Les flotteurs, non plus, ne purent être ni pourvus du système de correspondance convenu i Paris ni lancés utilement et d'une manière régulière, malgré le dévouement audacieux de M. Reboul, qui s^avança aussi près que possible de Paris, sur la haute Seine. Quelques-uns seulement furent lancés en fait vers le 20 janvier; mais ils ne furent pas recueillis. J'ai dit plus baut comment l'un d'eux a été retrouvé au Havre, près d'un an plus tard.

En ce qui touche la correspondance électrique, objet principal de la mission, des conventions précises avaient été arrêtées avecd*Alméida, conventions auxquelles la force des choses l'empêcha de se conformer. Un groupe d'employés du télégraphe avaient reçu l'ordre de veiller aux signaux pendant dix jours, à une heure déterminée, à partir du 35 décembre. Nous verrons plus loin ce qu'il advint de cette surveillance, prolongée jusque vers les derniers jours du siège, et quels furent les obstacles imprévus et les incertitudes, dus à des causes physiques, qu'elle rencontra. Les appareils de d'Alméida, retardé par mille difficultés, ne furent pas prêts d'ailleurs i l'époque convenue; ils ne furent en état de fonctionner que vers le 23 janvier, époque à laquelle la

capilolalion de Paris, devenue inévitable, en rendait remploi inutile.

Le 17 décembre, à une heure du matin, le ballon qui portait notre ami partit de la gare d'Orléans ; nous nous serrâmes la main une dernière fois, après qu'il m'eut confié quelques recommandations suprêmes, au cas où il ne reviendrait pas ; et je rentrai seul, le cœur gros, en traversant la ville silencieuse et glacée, à la lueur incertaine des rares lampes i pétrole qui remplaçaient le gaz. Pendant ce temps, le ballon, entraîné par un vent d'ouest, poursuivait sa marche. Â huit heures du matin, par un léger brouillard, il atterrit sans accident dans les plaines désertes de la Champagne pouilleuse. Yers midi, après cinq heures de marche, les voyageurs découvrirent le village de Montepreux, hameau de 63 habitants, où le maire se mit à leur disposition avec un dévouement patriotique, qu'ils rencontrèrent à peu près partout et malgré les dangers de ce dévouement, dans une région déjà enveloppée et dépassée par Fenvahisscur. Cinq journées de voyage, à travers un pays également occupé, les conduisirent, le ai décembre, à Nevers. L'interruption des chemins de fer et des diligences ramenait ainsi la circulation aux lenteurs d'une course faite au ivi* siècle et avec les ressources d'un particulier.

464 SGIE!«C£ ET PHILOSOPHIE.

Quelques détails montreront les difficultés el les périls de la route : on y verra comment on voyage dans un pays occupé par Fennemi. Il fallait d*abord passer par Troyes, ville dangereuse à traverser. Le maire de Plancy partit en avant, prévint le directeuides postes, M. Poinsot, qui envoya deux employés au-devant des voyageurs, à une lieue de la ville. Tous y entrèrent ensemble, comme revenant de promenade; tandis que d'autres employés rapportaient les bagages, les pigeons, les appareils photographiques et électriques : il y avait entente universelle de la population et dévouement commun pour la patrie. L'administration française continuait à fonctionner, avec sa méthode ordinaire, par les ordres et au profit du gouvernement national, au milieu des cantonnements de l'ennemi. Une voiture, donnée par le directeur des postes, et dirigée par le conducteur Pierre, qui connaissait le pays, conduisit les missionnaires de Troyes i Nevers, en voyageant jour et nuit à travers mille péripéties.

Ainsi, en arrivant à Tonnerre à deux heures du matin, on trouva la ville envahie depuis les dernières heures de la soirée précédente. Dès l'entrée, il fallut s'expliquer avec un capitaine prussien : les explications données d'un ton de bonne humeur écartèrent

OH CHAPITRE DU SlECE DE PiRIS. US

les soupçons. Mais, en arrivanl chez le maître dâ poste, au premier mot de confidence:

— Emportez-moi tout ça! s'écria-t-il d*une voii rude, je n'ai pas envie de me faire fusiller.

Par malechance, les pigeons réveillés par tout ce mouvement roucoulaient à l'envi. On passa ainsi devant les seDtinelles disséminées dans la ville, jusqu'à ce qu'on parvint à un autre hôtel, celui de la Ville de Lyon, rempli de soldats et de chevaux. Le maître d'hôtel fui plus dévoué que son collègue. Mis au courant par un mot, il n'hésita pas; il emporta les pigeons dans un local reculé et donna aux voyageurs fatigués une chamhre pour dormir, t Je me couchai, dit d'Alméida, aux ronflements sonores de deux olQciers allemands, mes voisins : l'un d'eux était un collègue ; il était attaché i la télégraphie militaire. >

Le 20 décembre, il s'agissait de continuer sa route, en passant entre les régiments en marche, au milieu desquels les voyageurs s'étaient laissés prendre. Le receveur des postes s'en chargea; il les confia à M. Ëmery, qui conduisit la voiture par des routes de traverse, en mauvais état, mais libre et demeurées en dehors du mouvement ennemi C'est ainsi que l'on parvint à Nevers, le 21 d^ cembre, l'après-midi. On était enfin en pays fran

çais 1 Mais Nevers n'était pas le siège du Gouvernement. Il fallut gagner Lyon, où se trouvait alors Gambetta. D'Alméida l'atteignit à neuf heures du matin. Là commencèrent de nouvelles difficultés.

C'était un état vraiment étrange que celui de la France, séparée entre deus gouvernements nationaux et dirigée dans des sens divergents, devenus peu à peu étrangers l'un i l'autre, je n'oser hostiles.

Paris avait résisté à l'ennemi, avec un a^ ment que'la famine seule réussit & domptei ministralion centrale enfermée dans Paris o au Gouvernement de la Défense nationale tinuait à fonctionner à vide, formant des i des projets, qu'elle ne pouvait exécuter elli et pour lesquels elle envoyait par ballons des souvent inexécutables. Pendant ce temps, i

468 SCIENCE ET PUILOSOPHIE.

constitué en province, sous Timpulsion énergique de Gambetta, une seconde administration, celle-ci sans documents et sans traditions, mais tout entière occupée à Taction , et qui s'efforçait de lever des armées, de les pourvoir d'armes et de provisions, et de lancer aussitôt contre Tennemi ces forces improvisées.

Dans une situation aussi désespérée que la nôtre, livrés à un ennemi organisé de longue main et docile aux ordres d'une dictature unique , cette double résistance de Paris et de la province avait quelque chose d'héroïque : elle avait développé de part et d'autre un sentiment d'estime réciproque. Paris admirait les armées de province formées par Gambetta et Freycinet et applaudissait à leurs succès, dont il s'exagérait, hélas! l'étendue et la portée.

Pendant ce temps, la province, elle aussi, applaudissait à la résistance de Paris : elle dénombrait les centaines de milliers de gardes nationaux formés en bataillons de marche ; elle grossissait outre mesure leurs plus petites actions; elle croyait à l'efficacité de leurs efforts, même isolés, pour débloquer Paris,

Mais, tandis que l'opinion se livrait à ces illusions réciproques, les inconvénients pratiques d^lne

double direction se faisaient sentir de jour en jour.

Le gouvernement de Paris, mal renseigné et ignorant Télat réel des choses, envoyait eo province des ordres impraticables; tandis que le gouvernement de province, simple délégation deParis, à l'origine, avaitété amené, par la force des choses, à agir de lui-même et à cesser d'obéir à des injonctions parfois mal digérées ou nuisibles. De là une gène réciproque entre les chefs et une hostilité sourde, qui faillit s'accentuer d'une façon tragique au moment de l'armistice, lorsque Gambelta hésita à se soumettre aux ordres du gouvernement central transmis par Jules Simon.

Dans ces conditions, toute mission envoyée de Paris devait rencontrer peu de facilités pour son accomplissement.

— Soyez assuré, disait à d'Alméida, dès Lyon, un familier de Gambetta, soyez assuré, monsieur, que les Parisiens n'ont rien trouvé qui n'ait été déjà découvert et essayé en province. Vous ne pouvez

rien nous apporter de nouveau. > Un mot cruel fut même prononcé à cette occasion :

— Une ville assiégée doit être rationnée de i velles.

Cependant Gambelta, supérieur à ces petite lousies, accueillit avec beaucoup de cordialité

sonnelle notre missionnaire. Mais il refusa les services de M. Luizzi, n'admettant pas l'envoi, à Paris, d'un compte rendu de journal autre que celui du Monileury c sufûsant, disait-il, pour la connaissance des faits i ; c'est la prétention de tous les dictateurs. Il fit également interdire à MM. Lévy et Reboul, sous menace de cour martiale, d'expédier directement des dépêches photographiques microscopiques au gouvernement de Paris, par flotteurs ou pigeons. Néanmoins M. Janet de l'Institut, alors à Bordeaux, fit poursuivre l'entreprise de ces envois avec zèle et ténacité, dans certaines conditions permises par le Gouvernement. Mais les photographies, mêmes celles du Journal officiel du mois de décembre, ne furent pas prêtes avant le milieu de janvier 1871.

Quant aux procédés destinés à rétablir les correspondances, il est clair que Gambelta n'avait pas le temps de s'en occuper lui-même. Il renvoya d'Aïméida à M. Steenackers, directeur général des postes et télégraphes en province.

Il fallut donc reprendre le voyage et le pousser jusqu'à Bordeaux, ce qui prit jusqu'au 29 décembre. Le directeur se montra très aimable pour d*Âlméida, mais peu favorable aux nouveaux essais.

— Oui, dit-il familièrement, je comprends,

monsieur d'Alméida, ¥008 ¥enez ici pour nous prou- Ter que nous sommes des imbéciles ; mais vous allez Toir que nous avons fait tout ce qu'il était possible de faire pour donner à Paris des nouvelles.

n lui communiqua, en effet, toutes ses dépêches et toutes ses tentatives, et lui demanda d'écrire à H. E. Picard, pour en témoigner. En attendant, il n'essaya rien de ce qu'on lui apportait, pas plus la tél^aphie électrique qui méritait un effort spécial, que la télégraphie optique dont le succès était cer* taiQ. Nous avons dit plus haut comment, au lien de se conformer aux prescriptions précises envoyées de Paris, et de faire parvenir au lieu désigné un agent chaîné de se mettre en mesure de corres* pondre avec Paris, on n'y envoya personne et on prit cette décision étrange, d'organiser à Marseille une école de télégraphie optique !

Le procédé même des pigeons voyageurs souflrait d'étranges retards. Au lieu de les faire partir au voisinage de Paris, pour en assurer le retour dans cette ville, on les expédiait de Tours, et même de Bordeaux. Dans cette saison brumeuse et glacée, la plupart se perdaient. Aussi le gouvernement de Paris recevait-il peu de nouvelles. Pour les particuliers, c'était bien pis. Les dépêches privées ne pou* vaut être transmises vers Paris que sous la forme de

photographies microscopiques, on imagina d'abord qu'il fallait en faire une impression typographique préalable, impression que les imprimeurs de Bordeaux, absorbés par des travaux sans nombre, ajournaient de jour en jour. De là ces cruels retards, dont les familles parisiennes ont tant souffert. Ils étaient dus en partie à des circonstances indépendantes de volontés individuelles.

C'était, en effet, une rude besogne que celle de l'administration des postes et télégraphes, au milieu de la perturbation de tous les services, due à la guerre et à l'investissement de Paris. Il fallait sans cesse modifier les dispositions réglementaires, construire de nouvelles lignes, établir des stations, prévoir les progrès incessants de l'invasion. Joignez à cela le pédantisme involontaire de toute hiérarchie, troublée par des propositions nouvelles et imprévues, et l'hésitation bien naturelle d'un gouvernement à qui Ton propose d'organiser un système de correspondance autonome, susceptible de fonctionner indépendamment des ordres venus d'en haut.

A cet égard, un sentiment spécial, et qui n'a peutêtre pas été suffisamment compris, se manisfestait. Le gouvernement de la province ne désirait pas au fond avoir avec le gouvernement de Paris des relations trop directes et trop continues; de crainte

nit CHAPITRE DD SIËGE DE PARIS. 473

sans doule d'être subordonné et entravé. C'est là un sentiment humain et peut-être justifiable, dans lès cas oà il s'agit d'accomplir une initiative immédiate et puissante. On prétend que le général Pélissier, avant de livrer les derniers assauts qui enlevèrent Sébasiopol, Ht couper sur la cdtede Crimée lec&bte télégraphique par lequel il recevait i chaque heure les injonctions parfois intempestives du ministère de la guerre et de l'empereur. Quelque chose d'ana- Ic^e dut arriver ici.

Cependant d'Alméida ne cessait d'insister pour accomplir sa mission. Le directeur des postes fiait par le laisser libre d'organiser sa correspondance comme il Tentendrait, en lui donnant tous les permis de circulation nécessaires, joints à une recommandation spéciale pour M. Guy on, inspecteur du télégraphe au Havre; et en mettant sous ses ordres un jeune employé, M. Xambeu, qui se montra aussi dévoué que courageux.

Il partit ainsi le 30 décembre de Bordeaux, pour se rapprocher de Paris, avec ce dernier encouragement c qu'il ne serait pas trois jours sans être découvert et fusillé » .

Il y avait déjà deux semaines qu'il avait quitté Paris, et rien n'était même ébauché pour réaliser l'objet de sa mission. Le concours officiel, sans lui être refusé, ne lui apportait presque aucune aide. Bref, il était livré à lui-même et aux concours patriotiques qu'il pourrait susciter par son zèle personnel. En attendant, la Seine était gelée à Paris et dans une notable partie de son cours, la saison tout à fait défavorable ; l'invasion avançait sans cesse : on mangeait à Paris du pain d'avoine, qui n'allait même pas tarder à manquer. Bref, la fin du siège approchait. D'Alméida ne se découragea pas. Le 1*' janvier 4871, il arriva à Honfleur, où il trouva les bons ofSces de M. Sorel, grand industriel de la localité, pour lequel il avait une lettre de son fils, attaché à cette époque au ministère des affaires étrangères et depuis secrétaire du Sénat. Le concours de tous les hommes de cœur lui fut aussitôt acquis, notamment celui de M. Van Blaremberghe, ingénieur en chef des ponts et chaussées; de M. AUard, ingénieur ordinaire de la Seine; de M. Guyon, ingénieur du télégraphe au Havre, qui alla lui-même à Londres acheter les appareils nécessaires. Cet achat fut encore un nouveau retard, inévitable d'ailleurs comme les précédents.

D'Alméida avait désormais à sa disposition le

câble télégraphique de la Seine, intact depuis le Havre jusqu'à Bougival, où les Prussiens Tavaient coupé. Il sufBsait de le saisir en quelque point, là où Ton organiserait les appareils, pour communiquer librement par le Havre avec le gouvernement de Bordeaux: opérations difficiles et dangereuses d'ailleurs, car elles devaient être exécutées sous les yeux des Prussiens. Peut-être même aurait-on pu utiliser ce câble pour lancer directement des dépêches sur Paris à partir du Havre, dans le cas où le bout coupé eût été plongé dans la rivière, ou bien si Ton avait réussi à immerger quelque part un bout de câble où le fil eût été mis à nu. A la vérité, les dépêches de retour n'auraient pu être recueillies par cette voie ; mais c'eût été déjà un grand point que de communiquer dans un sens, d'autant plus que l'essai n'exigeait aucun appareil, et qu'il eût pu être fait dès les premiers jours de janvier. D'Alméida ne semble pas y avoir songé.

En tout cas, il fallait disposer des appareils spéciaux pour recueillir les dépêches de Paris, et des appareils les plus voisins possibles de cette ville. Il s'agissait donc d'avancer vers Paris. M. Sorel d'Évreux, neveu de celui de Honfleur, accueillit d'Aïméida avec le même empressement que son oncle.

UH CHAPITRE DD SEËGE DE PARIS. J77

Ud autre membre de la même famille, M. Chevrier, lui chercha une maison à Poissy. Il y trouva un industriel habile et patriote, que nous connaissions de longue main, M. Coupler, réputé dans la fabrication des matières colorantes dérivées du goudron de houille. M.Goupîermît sa personne et son usine à la disposition de d'Alméida : bravant ainsi les risques que la découverte de la correspondance par l'ennemi entraînerait pour lui-même menacé d'être fusillé, et pour sa fortune e:iposée à être anéantie par la destruction certaine de son usine.

Pendant ce temps, un lourd chariot, contenant quinze énormes caisses d'appareils, traversait les lignes prussiennes et tout le pays, grâce au concours de M. l'ingénieur Van Blarembei^he et de H. Honoré, directeur de la papeterie de Pont-Âudemer, Pour réaliser ces trajets audacieux, accomplis au milieu des troupes etdes agents de l'ennemi, on eut besoin du dévouement obscur et méritoire d'un charretier, qui risquait sa vie par patriotisme. [ dant la route, on était à la merci du premier ve mais on était assuré de trouver partout un c cours désintéressé et le risque de trahison éta peu près nul. Ainsi chacun était heureux de se la patrie opprimée et acceptait le danger comme honneur.

Ce qui rendait d'ailleurs la circulation possible, et même assez facile, c'était la nécessité d'approvisionner l'armée prussienne, campée autour de Paris. Le droit de saisie et de réquisition exercé sur les grandes routes eût affamé Versailles. Il suffisait d'éviter la traversée des lignes en mouvement, en s'arrètant jusqu'à ce qu'elles eussent dépassé les voyageurs. La surveillance ennemie était fort imparfaite. Les Allemands laissaient échapper l'imprévu, se bornant à opérer avec une méthode toute mécanique; de telle sorte qu'il était facile, après tout, et avec du sang-froid , de passer à travers leurs rouages.

Citons un incident de ce voyage, qui témoigne à la fois de l'audace du charretier français et de la bonhomie du soldat germanique. La charrette chargée des instruments arrivant à Évreux, le charretier a besoin d'aide : la maltresse de la maison appelle quatre soldats prussiens logés chez elle et leur dit de prêter leurs bras au déchargement; ils s'empressent, rangent le tout sous un hangar, sans avoir la curiosité de visiter le contenu.

c Ailleurs, dit d'Alméida, à la sortie des lignes, à Totes, on procédait à l'examen attentif des voyageurs. Un sous-officier exigeait un passeport signé du quartier général pour laisser continuer. H arrête

un monsieur du coupé et examine très longuement les voyageurs de l'impériale; mais il n'a pas l'idée de soulever la bâche ou nous étions six. » La circulation devenait une question de psychologie.

1 ' / ri

C'est ainsi que d'Âlméida arriva le 14 janvier à Poissy, par un froid très intense , sous la protection de M. Coupier et du docteur Doumic, qui connaissait tous les habitants. Pour éviter les soupçons^ il fut présenté aux gens de la ville comme un Parisien pressé de rentrer à Paris et venant attendre la fin de l'investissement. 11 était à 60 kilomètres seulement de Paris par la Seine , il avait avec lui une pile de 1200 éléments et des instruments puissants. Il avait d'ailleurs pris soin, autant que possible, de faire perdre ses traces, afin de se mettre à l'abri de l'indiscrétion des journaux. Le procédé électrique offre cet avantage de pouvoir être mis en pratique

sans qu'on sache où est Topérateur; celui-ci est dès lors à l'abri des indications des journaux : à une condition grave cependant, c'est de ne pas se mettre directement en communication avec le Gouvernement, ce qui l'expose à expédier seulement des nouvelles banales. Autrement, toute relation régulière et méthodique risque d'être surprise par les recherches que Tennemi, une fois prévenu, ne tar-dera guère à entreprendre.

Il semble donc que l'on touchait au but. En réalité, il n'en était rien ; rien n'était fait encore au moment où d'Alméida parvenait à Poissy : je veux dire que l'expérience proprement dite de la correspondance électrique restait tout entière à tenter, et cela dans des conditions singulièrement défavorables. Les efforts nécessaires pour en triompher exigèrent neuf jours et conduisirent l'opérateur jusqu'au 23 janvier, c'est-à-dire presque jusqu'au jour de l'armistice. Ainsi la tentative était déjà devenue inutile, au moment même où elle aboutissait. Décrivons rapidement ces derniers travaux, rendus extrêmement pénibles par la saison et par la présence de l'ennemi.

Il s'agissait de faire flotter sur la Seine, à une certaine distance du bord, et sans contact avec le fond, une plaque ou un ensemble de plaques métalliques de grande surface, destinées à établir une

communication étendue entre Teau du fleuve et les appareils de transmission ou de réception électrique. La communication même entre la plaque et la pile ou le galvanomètre devait avoir lieu par des fils isolants. Ces conditions, en temps ordinaire, sont aisées à remplir. Mais elles ofiraient de grandes difficultés à Poissy, à la fin du mois de janvier 1871. En effet, le travail devait être exécuté sur le fleuve et sur le chemin de halage sous les yeai des habitants et de Tennemi, dans une ville remplie d'agents occupés au ravitaillement de Tarmée prussienne, et cependant sans exciter ni soupçons ni étonnement de la part de personne. Or, chacun sait comment toute démonstration, toute manipulation sur la voie publique attire à Tinstant les curieux et les indiscrets. En outre, les berges du fleuve étaient couvertes de glaçons, qui formaient une muraille épaisse, retenant les herbes et les arbrisseaux. Le sol était partout durci par la gelée ; les travaux d'ailleurs ne pouvaient pas être exécutés par des ouvriers ordinaires, mais seulement par un petit nombre de personnes sûres et initiées. Ajoutons que la santé de d'Âlméida, homme déjà mûr, était très délicate, et éprouvée par un mois de voyages pénibles; il souffrait beaucoup du froid et craignait chaque jour de n'être pas en état de continuer le lendemain. C'est

UN CHAPITRE DU SIËGE DE PAKIS 483

ainsi qu'il monta lui-même sa pile, sous un hangar ouvert, par un temps de brouillard glacé. Cependant on acheta un canot, on le plaça devant l'usine, on fixa à sa coque et le long de ses bords des tuyaux de cuivre, submergés en dessous et reliés au bord du fleuve par un fil isolé et invisible, également immergé. Ce travail fut exécuté à la brune, pour dépister les curieux, par un froid vif et dur à supporter.

Restait à faire parvenir le fil depuis la rivière jusqu'au hangar, à travers le chemin de halage. Pratiquer une tranchée n'était pas possible sans susciter l'intervention des agents de la voirie, les soupçons de tous et une demande d'explication. On résolut de passer par une conduite de décharge de l'usine, longue de quinze mètres. Ici nouvel obstacle : l'orifice était obstrué de glaçons, qu'il fallut écarter, toujours secrètement. « Nous profitions du brouillard et des heures du soir, pour donner sans bruit de bonnes impulsions aux fragments disposés à se séparer. »

Cependant le dégel vient et seconde les opérateurs : les liquides colorés commencent à passer par la conduite, de l'usine à la Seine. Mais le fil, introduit aussitôt dans la conduite, y rencontre un obstacle infranchissable. En désespoir de cause, on

allait tout risquer et tenter de faire une rigole à la surface du chemin, lorsque Ton réussit à dégager le conduit, à l'aide d*un levier de fer de quinze mètres, formé de trois barres assemblées sur commande par un serrurier. Deux jours encore s'étaient écoulés pendant ces tentatives. Le 32 janvier au soir, l'appareil fut enfin prêt à fonctionner, et l'opérateur commença ses essais de correspondance.

Il était trop tard! Paris, épuisé, traitait des conditions de la capitulation, et la correspondance avec le dehors n'avait plus d'objet. Aussi nul signal de Paris ne répondit à ceux de l'expérimentateur désespéré. Tant de dévouement et d'énergie obstinée avaient été perdus I

Après avoir résisté pendant quatre mois et demi à l'investissement et au bombardement, après avoir mangé H 000 chevaux et consommé tous les aliments jusque-là destinés aux animaux, la ville était forcée de se rendre par la famine. La correspondance avec la province était inutile, car on avait commencé à traiter de la capitulation. Cependant les conventions faites avec d'Alméida, lors de son départ le 17 décembre, avaient été Odèlement observées. Un bateau armé de fer fut disposé v quai d'Orsay et mis en communication avt central de la direction télégraphique, m nelle. J'étais allé moi-même, muni d'i

M. Proust, alors délégué au ministère de l'intérieur, veiller à l'organisation du service. Celui-ci fut fait par des gens habiles et avec un entier dévouement.

 partir du 29 décembre, on observa chaque jour aux heures convenues, c'est-à-dire entre une heure et deux heures de l'après-midi, en épiant et notant les moindres mouvements du galvanomètre. Ces mouvements étaient enregistrés à mesure. J'ai surveillé jour par jour ces observations et j'ai eu pendant longtemps en mains les papiers quadrillés sur lesquels elles étaient reportées; je les ai remises depuis à M. Bourbouze, l'auteur de la proposition scientifique que nous nous étions efforcés de mettre en œuvre.

Il était convenu avec d'Âlméida que ce travail serait poursuivi pendant dix jours consécutifs. A partir du 25 décembre, pensait-il, il aurait échoué ou réussi; mais un délai plus long lui paraissait superflu. On a vu combien il s'était Tait illusion à cet égard sur les lenteurs inévitables de l'exécution. Malgré toute son activité, il lui fallut trente-sept jours pour être en mesure de correspondre. Mais les télégraphistes parisiens avaient prévu ce relard. Les observations furent poursuivies bien au delà du terme convenu. Le 10 janvier, on observait encore et

Ton continua presque jusqu'aux derniers jours : tant qu'il resta quelque espérance de secours à la ville assiégée, et quelque utilité au rétablissement de la correspondance. On cessa seulement au moment où commencèrent les négociations pour la capitulation de Paris. A cette époque, l'entreprise devenait superflue. D'ailleurs, le bombardement de la rive gauche de la Seine désorganisait de jour en jour tous les services, et il n'était plus possible d'obtenir les mêmes sacrifices d'un personnel exposé à un danger continuel, épuisé par les privations, et qui avait perdu comme tout le monde l'espérance du succès.

Ce n'est pas tout : Les obsei^vations électriques poursuivies pendant plusieurs semaines avaient révélé des perturbations, qui jetaient une grande incertitude sur la possibilité même d'une correspondance régulière et contribuaient à décourager les observateurs. En effet, les signes notés pendant cette période d'attente ne répondirent pas à un silence absolu de l'expéditeur placé en province : ils étaient tels que l'on ne pouvait distinguer nettement s'il existait ou non des dépêches envoyées du dehors.

A prioriy on pourrait croire que l'aiguille du galvanomètre, dont les mouvements sont destinés à te-

nir lieu de signaux, demeure immobile tant qu'aucune dépèche électrique n*est lancée dans la Seine : ses mouvemeniSy au contraire, doivent traduire fidèlement les courants alternatifs envoyés par les appareils du dehors. Mais, en fait, il n'en esf pas ainsi. Il circule sans cesse dans le sol terrestre des courants électriques, qui font osciller l'aiguille aimantée. La plupart de ces oscillations étaient fort petites, à la vérité; mais, de temps en temps il s'en produisait de considérables. A dix ou vingt kilomètres, on distingue encore aisément les oscillations dues aux dépêches véritables, de celles qui résultent des courants terrestres ; mais à cinquante ou cent kilomètres, la certitude cesse.

Pendant les premiers jours des observations, faites à la fin de décembre et au commencement de janvier, nous attribuâmes d'abord ces fortes oscillations à l'envoi effectif de dépèches par d'Alméida. Mais les essais tentés pour en tirer quelque interprétation ne donnèrent aucun résultat et démontrèrent l'irrégularité arbitraire des signaux transmis à l'appareil. Cela constaté, un doute s'éleva. Y avait-il réellemen t envoi de dépêches ? Si ces envois avaient lieu, comment en séparer les signes de ceux des courants irréguliers? Aucune nouvellei d'ailleurs, ne venait par pigeons sur la mission de d'Al-

roéida, pour aider et diriger les observateurs parisiens.

En somme, d'Âlméida arriva trop tard à installer ses appareils; malgré son dévouement, il fut vaincu par la force des choses. La méthode même à laquelle il avait consacré tant d'efforts est restée incertaine. Il y a quelque chose de plus triste à dire à cet égard : son succès n'eût rien changé à notre destinée. Alors même que la découverte improvisée au moment du danger eût atteint son but, alors que la correspondance électrique eût été rétablie avec la province et que l'opérateur eût réussi à accomplir son œuvre sans être découvert, la marche générale des événements n'aurait guère été modifiée. Ce n'était pas la correspondance seule qu'il eût fallu rétablir, c'est l'approvisionnement même de Paris, afin de pouvoir faire durer la lutte jusqu'au jour où le succès militaire du dehors serait devenu possible.

Ne poussons pas trop loin ce douloureux scepticisme. Il y avait, malgré tout, quelque chose d'utile et de grand d'accompli. Si les sacrifices faits à la patrie par d'Âlméida et par tant d'autres n'ont pas eu de résultats immédiats, ces sacrifices, disons-le hautement, n'ont pas été stériles. C'est l'effort moral des sentiments généreux développés dans cette

crise suprême qui a relevé si vite la France après sa défaite. Les forces morales, on Ta dit bien souvent, sont le principal ressort qui maintient les hommes et les nations.

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