CHAPITRE III
4. Or le serpent était le plus fin de tous les animaux que le Seigneur Dieu avait formés sur la Terre. Et il dit à la femme : « Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne pas manger des fruits de tous les arbres qui sont dans le Paradis? »
2. La femme lui répondit : « Nous mangeons du fruit des arbres qui sont dans le Paradis;
3. « Mais pour ce qui est du fruit de l'arbre qui est au milieu du Paradis, Dieu nous a commandé de n'en point
manger et de n'y point toucher, de peur que nous ne fussions en danger de mourir ».
4. Le serpent repartit à la femme : « Assurément, vous ne mourrez point.
5. « Mais c'est que Dieu sait qu'aussitôt que vous aurez mangé de ce fruit, vos yeux seront ouverts, et vous serez comme des dieux, en connaissant le bien et le mal. »
6. La femme considéra donc que le fruit de cet arbre était bon à manger; qu'il était beau et agréable à la vue. Et.én ayant pris, elle en mangea et en donna à son mari, qui en mangea aussi.
7. En même temps leurs yeux furent ouverts à tous deux ; ils reconnurent qu’ils étaient nus, et ils entrelacèrent des feuilles de figuier et s'en firent de quoi se cou— vrir.
8. Et comme ils eurent entendu la voix du Seigneur Dieu qui se promenait dans le Paradis, après midi, lorsqu'il se lève un vent doux, ils se retirèrent au milieu des arbres du Paradis pour se cacher de devant sa face.
9. Alors le Seigneur Dieu appela Adam et lui dit : « Où êtes-vous? »
10. Adam lui répondit : « J'ai entendu votre voix dans le Paradis, et j'ai eu peur parce que j'étais nu ; c’est pourquoi je me suis caché ».
41. Le Seigneur lui repartit : « Et d’où avez-vous su que vous étiez nu, sinon que vous avez mangé du fruit de l'arbre dont je vous avais défendu de manger? »
12. Adam lui répondit : « La femme que vous m'avez donnée pour compagne m'a présenté du fruit de cet arbre, et j'en ai mangé ».
13. Le Seigneur dit à la femme : « Pourquoi avez-vous fait cela? » Elle répondit : « Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé de ce fruit ».
14. Alors le Seigneur Dieu dit au serpent : « Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous les animaux
et toutes les bêtes de la Terre. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras la terre tous les jours de ta vie.
15. « Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre sa race et la tienne. Elle te briséra la tête et tu tâcheras de la mordre par le talon. »
16. Dieu dit aussi à la femme : « Je vous affligerai de plusieurs maux pendant votre grossesse. Vous enfanterez dans la douleur. Vous serez sous la puissance de votre mari et il vous dominera ».
17. Il dit ensuite à Adam : « Parce que vous avez écouté la voix de votre femme, et que vous avez mangé du fruit de l'arbre dont je vous avais défendu de manger, la Terre sera maudite à cause de ce que vous avez fait, et vous n’en tirerez de quoi vous nourrir pendant toute votre vie qu'avec beaucoup de travail.
18. « Elle vous produira des épines et des ronces, et vous vous nourrirez de l’herbe de la terre.
19. « Vous mangerez votre pain à la sueur de votre visage, jusqu’à ce que vous retourniez en la terre d'où vous avez été tiré; car vous être nee et vous retournerez en poudre. »
20. Et Adam donna à sa femme le nom «' Eve, parce qu'elle était la mère de tous les vivants.
21. Le Seigneur Dieu fit aussi à Adam et à sa femme des habits de peaux dont il les revêtit.
22. Et ïl dit : « Voilà Adam devenu comme l’un de nous, sachant le bien et le mal. Empêchons donc maintenant qu'il ne porte sa main à l'arbre de vie, qu’il ne prenne aussi de son fruit et qu'en mangeant il ne vive éternellement ».
23. Le Seigneur Dieu le fit ensuite sortir du jardin délicieux pour travailler à la culture de la terre dont il avait été tiré.
24. Et l'en ayant chassé, il mit des chérubins devant le jardin de délices, qui faisaient étinceler une épée
de feu pour garder le chemin qui conduisait à l'arbre de vie.
Ce récit, dans lequel on voit le Seigneur se promener dans un jardin, a pu exciter la verve de l'auteur du Dictionnaire philosophique, mais il n'apporte pas moins une contribution précieuse à l'étude des concepts de la création.
D, p.127. L'Organisation démocratique de la matière, d'après Hæckel. — « Les cellules primordiales, destinées à former le corps d'un vertébré, dit Hæckel, se comportent comme des citoyens qui veulent fonder un État. Les uns se chargent de telle besogne, les autres de telle autre, et ils exécutent leur office de leur mieux dans l'intérêt de la collectivité. Grâce à cette division du travail, à cette différenciation et aux avantages qui lui sont inhérents, l’État peut accomplir des travaux dont chaque individu isolé eût été incapable. Or le corps de tout vertébré, celui de tout autre organisme polycellulaire, sont des fédérations républicaines de cellules, et peuvent, par conséquent, s'acquitter de fonctions dont serait parfaitement incapable chaque cellule vivant dans un isolement monastique (par exemple un bacille ou une plante unicellulaire).
« Quel homme intelligent songerait à supposer l’activité personnelle d’un créateur surnaturel dans les institutions politiques, qui fonctionnent dans l'intérêt de tous et dans celui de chaque citoyen en particulier? Chacun sait même que toute institution publique organisée dans un but quelconque résulte du concours de chaque citoyen, du gouvernement et aussi de l'adaptation aux conditions d'existence du monde extérieur. C'est exactement ainsi qu'il faut apprécier un organisme polycellulaire. Là aussi toute disposition conforme à un but est uniquement le
résultat naturel et nécessaire du concours, de la différenciation et du perfectionnement de chaque citoyen, c'està-dire de chaque cellule, et point du tout l'œuvre artificielle et préméditée d’un créateur. Pour qui comprend bien cette comparaison et en’ discerne toutes les consé= quences, la fausseté de la conception dualistique de la nature est évidente, et il ne saurait plus voir dans la conformité d'une organisation à un but déterminé le résultat d'une création d’après un plan conçu d'avance. »
(HxckeL. Histoire de la Création des étres organisés d’après les lois naturelles, p. 267.)
Cependant, pour que ces citoyens cellulaires fabriquent ceux-là un cheval, ceux-ci un âne, ne faut-il pas qu'ils exécutent chacun, selon sa spécialité, les différentes parties de l’animal, d’après un plan conçu d'avance et prémédité ? Sinon, comment parviendraient-ils, ceux-là à fabriquer un cheval plutôt qu'un âne, ceux-ci un âne plutôt qu’un cheval? N'y a-t-il pas apparence même qu'ils produiraient un monstre qui ne serait ni un cheval ni un âne?
Ne faut-il pas à toute création végétale ou animale, comme à toute création politique, un plan conçu d'avance et prémédité, et par conséquent une intelligence qui le conçoive et le prémédite ?
E, p. 135. Le recours à une intervention surnaturelle pour mettre fin à la sécheresse. — En dépit du progrès des sciences naturelles, cette intervention est encore réclamée aujourd’hui par des agronomes chrétiens, comme elle l'était par leurs prédécesseurs païens. Témoin ce passage d’une chronique agricole du journal le Monde (15 juin 1893) :
« Dans quelques contrées, nos populations agricoles ont eu la bonne pensée de recourir à la prière, et cela spécia-
lement dans certaines localités où, d’après d’anciennes traditions, tel pèlerinage, telle invocation d'un saint patron, avait jadis valu à la contrée les grâces de pluies bienfaisantes en temps de sécheresse. Et on a cité, dans les journaux locaux, des faits qui démontrent qu’une pluie immédiate avait été obtenue par ces prières. Il est regrettable que les faits de ce genre, lorsqu'ils sont solidement vérifiés et établis, ne soient pas publiés partout en France. On a justement flétri ces jours derniers l'intolérance fanatique de la municipalité d’Autun qui a prohibé la procession demandée par la population, pour obtenir de la pluie par l'intermédiaire de saint Lazare, patron du diocèse. D’après une tradition très accréditée dans ce pays, saint Lazare avait bien des fois obtenu une grâce de ce genre. Il serait bon de grouper les faits qui établissent l'efficacité de ces prières dans plus de la moitié du territoire, pour rappeler à nos populations rurales leurs devoirs envers une religion à laquelle elles doivent tous les biens du corps comme tous les biens de l’âme. »
F, p.141. La doctrine de Channing. — Cette doctrine du grand apôtre de l’unitarianisme se trouve fidèlement résumée dans l'ouvrage de M. René Lavollée : Channing, sa Vie et sa Doctrine.
« Channing, se demande M. Lavollée, est-il chrétien ? Quelque étrange que puisse paraître cette question, elle doit être posée. S'il suffit, pour être chrétien, de croire à l'origine divine de Jésus-Christ et à l'inspiration divine des Évangiles, Channing est incontestablement chrétien. S'il suffit d’être profondément pénétré de l'esprit de paix, de charité, de tolérance et d’humilité que le Christ et ses apôtres ont apporté au monde, d'aimer du plus ardent amour les pauvres, les opprimés, les enfants, les pécheurs, toutes les faiblesses enfin que le Christ est venu consoler, fortifier et tirer de la dégradation où les avait plongés le
paganisme, oui encore, Channing est incontestablement chrétien. Mais, si ce noble et glorieux titre appartient seulement à ceux qui reconnaissent la divinité de Jésus- Christ, Channing n’y a aucun droit.
« Sa doctrine se dégage clairement de l'ensemble de ses écrits, et, si elle est peu logique, clle'est du moins fort claire. Il reconnaît un seul Dieu en une seule personne : il est unitairien, il repousse le dogme de la Trinité. À ses yeux, Jésus-Christ n’est que le Fils, l'envoyé de Dieu, un être divin revêtu d’une perfection divine, chargé d’une mission divine; mais il n’est pas Dieu. Le dogme de l’Incarnation, s’il n’est pas absolument contesté par Channing, perd donc son caractère mystérieux et surnaturel. Le dogme de la Rédemption change également de nature : le Christ n'étant pas Dieu, sa mort n’est plus un prodige d'amour par lequel Dieu lui-même se substitue comme victime à l'humanité coupable, pour satisfaire à la loi divine de l’expiation : ce n’est plus une immolation volontaire, un rachat dont les effets se perpétuent à travers les siècles et qui tire la race humaine de l'abîme où le péché l'avait plongée; c'est uniquement un grand exemple de douceur et de patience donné aux hommes, c'est la confirmation, par la mort, de la divinité de la mission que Jésus-Christ est venu accomplir ici-bas.
« Si l’on objecte à Channing la perversité héréditaire de l’homme et la nécessité d’une intervention divine pour déraciner le germe du péché originel, il répond que le péché originel n'existe pas, qu’il ne saurait en découvrir la trace dans le regard caressant, dans les yeux limpides, sur le front immaculé de l'enfant, que l’homme naît pur et indéfiniment perfectible, et que, si l’usage de son libre arbite l’amène à violer la loi divine, l'amour de Dieu est assez puissant pour couvrir la multitude des péchés par la multitude des miséricordes.
« Ainsi, ni péché originel, ni peines éternelles, ni rachat
de l'humanité par le sang du Christ ; mais Dieu seul, Dieu un, créant, vivifiant, gouvernant de toute éternité l’univers, dirigeant l’homme par ses enseignements, le rele— vant par l'excès de son amour paternel, pardonnant sans fin les offenses infinies de sa créature; puis, entre Dieu et l'homme, le médiateur divinisé, le Christ, qui, sans être Dieu, a néanmoiïns la puissance et les perfections divines, qui parle au nom de Dieu, qui commande à la créature au nom de Dieu, et lègue, en mourant, à la terre, une loi et un livre divins, comme témoignage et comme fruit de sa mission divine : telle est la doctrine de Channing. S'il fallait la résumer d'un mot, on pourrait presque, sans crainte d’une inconvenante parodie, le faire en ces termes : « Dieu seul est Dieu, et Jésus-Christ est son prophète ». Ce n'est plus du christianisme, dans le sens théologique du mot; ce n’est même plus de l’arianisme, c’est purement et simplement du rationalisme chrétien ».
Ne serait-ce pas plutôt, à certains égards du moins, du christianisme rationnel?
(Channing, sa Vie et sa Doctrine, par René LAvVoLLÉE, p. 58.)
G, p. 149. Preuves de l’immortalité de l’âme, empruntées à Channing.— … « Dans l’insatiable désir de savoir qui anime l'intelligence humaine, nous trouvons une indication certaine de la réalité de la vie future. Dieu a donné à l'homme un esprit évidemment destiné à se répandre sur tout l'univers, esprit qui dédaigne les limites de l’espace, et qui, malgré les progrès qu'il fait depuis des siècles dans l'étude de la nature, a encore soif de nouvelles découvertes. Il y a dans l'esprit humain une activité infatigable, que nulle conquête ne peut assouvir ni lasser. La pensée recule à jamais ses horizons.
« Sil’homme était appelé uniquement à vivreici-bas, ses
désirs comme ses facultés auraient été absolument appropriés à la vie de ce monde, sa capacité eût été limitée aux moyens de jouir des biens terrestres. Mais ses facultés franchissent continuellement les bornes de la Terre ; il se complaît dans des découvertes qui n’ont aucun rapport avec son existence sur cette planète; il emprunte le secours des arts, non seulement pour rendre sa vie plus facile, mais encore pour l'aider dans ses recherches les plus lointaines ; il invente des instruments qui portent sa vue au delà de ces cieux que nous voyons, et lui révèlent des astres, des mondes inconnus; il pousse, pour ainsi dire, toujours en avant, afin d'approfondir les secrets les plus cachés de l'univers. L'esprit humain éprouve un vif attrait pour tout ce qui est grand et inconnu. Un tel penchant ne porte-t-il pas avec lui la preuve que l'âme humaine est destinée à une vie plus pleine que celle de cette terre, qu'elle est appelée à grandir toujours dans la connaissance des merveilles sorties de la main de Dieu?
« Nous trouvons une seconde preuve non moins évidente de notre vocation immortelle dans la faculté accordée à l’homme d'embrasser de ses regards remplis d'espérance les siècles les plus éloignés et l'éternité. Si ce monde était tout pour l’homme, ses désirs ne porteraient pas au delà de sa courte carrière. Ses prévisions seraient proportionnées à son existence. A quoi servirait l’idée de l'Éternité, mise au cœur d'une créature éphémère, sinon à la tourmenter? Pourquoi éveiller dans l’âme humaine le sentiment sublime de l’immortalité, si la tombe devait dévorer l’homme tout entier ?.…
« Notre capacité de connaître Dieu est encore une preuve qu’un autre mode d'existence nous attend. L'esprit humain n’est pas limité aux objets matériels. Il a de l'attrait pour l'invisible. Il tend sans cesse à s’élever du connu à l’inconnu, de la création à son Auteur. Cette tendance peut
être regardée comme l'un des principes essentiels et ins— tinctifs de notre nature.
« Et ce désir de connaître Dieu n’est pas superficiel et passager. Par la culture de ses sentiments de piété, l’âme humaine peut parvenir, et est, en effet, parvenue souvent à créer entre elle et l'Être divin une union intime, à sentir vivement sa présence, à reconnaitre d'emblée sa main dans ses œuvres et dans les actes de sa Providence. A force de le louer, de l’adorer, de le prier, elle est arrivée à développer en elle des sentiments d’extase sacrés et des joies plus que terrestres; et, à mesure que le cœur devient le siège de ces généreuses émotions, il désire s'approcher plus encore de la divinité; il soupire après une existence meilleure, où il pourrait adorer Dieu d’un amour pur et parfait. Quand une âme vit ainsi de Dieu, elle s'attache à cette vie nouvelle avec une ardeur sans cesse croissante. Elle ne peut supporter la pensée d'être rayée du nombre des œuvres de Dieu, d'être privée du sentiment des perfections divines, de perdre pour toujours sa grâce, el de ne pouvoir plus le servir. La piété prend nécessairement cette forme, elle se manifeste par un désir ardent d'une communion intime avec l'Être infini, dans une existence à venir, meilleure et sans fin. Or, que signifient toutes ces aspirations ?
« Nous trouvons une autre preuve de la réalité de la vie future dans la sensibilité morale que Dieu a départie à l'âme.
« L’âme humaine, malgré son état de dégradation, porte en elle l'instinct de la perfection. Dans tout ce qu'il entend, dans tout ce qu'il lit, l’homme se délecte, dès qu'il ren contre des traits de vertu angélique et de grandeur morale. Il aime à concevoir la nature humaine sous une forme plus parfaite que celle que lui offre la vie réelle. C’est à ce penchant que la poésie et la fiction doivent leur origine. L'âme, surtout lorsqu'elle a été épurée par la
pratique de la bonté, se représente des types de vertu tels qu'on n’en vit jamais sur la terre. Elle n’est satisfaite d'aucune de ses conquêtes, elle a toujours soif d'une pureté plus grande. Ses progrès mêmes la poussent à désirer une existence meilleure, où les taches et les imperfections présentes disparaîtraient, où elle pourrait être utile, où elle serait unie aux êtres excellents qu’elle aime, et deviendrait digne de leur amitié. Ce sentiment délicieux que nous fait éprouver la bonté, cette soif de perfection, instinctifs chez l’homme, sont pleins de promesses. Si la vie était tout pour nous, Dieu nous aurait-il créés capables de concevoir et de désirer cette perfection sublime qu’on ne saurait atteindre en cette vie? Tromperail-il cet espoir de progrès moral, auquel nos vertus mêmes donnent une nouvelle force ?.…
« L'homme sensible et cultivé se trouve, pour ainsi dire, dans un accord harmonieux avec la nature entière. Cha que tableau, chaque saison fait vibrer une corde de son cœur. Le torrent, l'océan, les nuages, les constellations lointaines, tout lui parle une langue qu'il comprend. Entre lui et toutes ces œuvres empreintes de beauté, de sublimité, il y a une sorte d’affinité qui lui donne comme un droit de souveraineté sur toute la création. L'âme est surtout sensible aux grandes, aux terribles scènes de la nature. Tout ce qui porte la marque d’une majesté infinie, tout ce qui est trop vaste pour être saisi par nos sens, donne à notre cœur une mystérieuse jouissance. L’orage, le tonnerre, l'océan en furie, si terribles qu'ils soient, nous causent cependant une sorte de plaisir solennel, car ils nous parlent d’une force toute-puissante, et répondent à notre amour de la grandeur. Eh bien, cette sensibilité si prompte à goûter tout ce qu'il y a de grand et de beau dans la nature semble attester la gloire de l’âme humaine et lui assigner une destinée sublime. Pourquoi Dieu a-t-il placé l’homme au milieu de ce théâtre sans
bornes, pourquoi lui a-t-il révélé les merveilles de cette création infinie qui l'entoure, pourquoi a-t-il allumé dans son cœur l'amour de la beauté, pourquoi lui a-t-il fait prendre à tout ce qui frappe ses yeux cet intérêt si doux et si terrible, s’il n’est qu’une créature de cette terre, destinée à perdre bientôt de vue ces spectacles majestueux et à reposer pour jamais au fond d’une tombe étroite? Cet amour infini, ces liens qui nous attachent à l'univers semblent-ils convenir à une nature si éphé-. mère? Ne suggèrent-ils pas l'idée d’un Être qui appar— tient à l'univers et qui est destiné à se mouvoir dans une sphère toujours grandissante ?.…
« J'arrive maintenant à une autre preuve, plus décisive, d'immortalité, que nous présente la nature humaine : je veux parler de la capacité que l’homme possède, ici-bas, d'arriver à la grandeur de caractère.
« Si l'homme tombe bien au-dessous de la perfection à laquelle il aspire, on le voit, au contraire, parvenir quelquefois à une sublimité de vertu qui fait honneur à notre nature et prouve qu’elle a été formée pour le Ciel. Nous découvrirons, dans l’histoire, des personnages non seulement fidèles, en ce qui les concerne, à tous les devoirs de la vie, mais encore remplis d'un grand désintéressement de caractère, d'une bonté sublime qui ne se borne pas au strict accomplissement des lois morales, mais qui se montre riche de dévouement à Dieu et aux hommes, prodigue de sacrifices et de souffrances pour la cause du devoir. ;
« Ces grands exemples nous prouvent que l’homme peut devenir ce qu’il doit, en effet, être un jour. Ce sont autant de traits d'une noble nature, autant de marques d'une capacité sublime, d’une sublime destinée. Tous, nous avons vu parfois notre nature revêtir cette forme si belle, nous avons vu de grandes tentations, de grandes calamités faire paraître de grandes vertus, rous avons vu Ja
physionomie humaine illuminée par l'expression de sentiments magnanimes, et nous avons senti combien aimable, combien gracieuse pourrait être l'humanité. Et pouvonsnous croire que l’âme humaine, douée de telles aptitudes, soit créée pour un seul jour? Pouvons-nous penser que les grands hommes qui ont projeté une telle lumière sur le passé n'aient été que des météores éteints aussitôt qu'allumés, éteints au milieu de leur gloire? Pourquoi d'aussi sublimes qualités auraient-elles été données à un être voué à d’aussi humbles destinées? Le Créateur, qui est toute sagesse, aurait-il ainsi gaspillé ses dons les plus précieux? aurait-il tant d’indifférence pour ceux à qui il les a départis? C’est un sentiment naturel et digne de respect, que la bonté parfaite ne saurait périr. Elle est faite pour un monde meilleur que celui-ci, et le Créateur serait déshonoré, si son plus noble ouvrage devait se perdre. La nature peut périr; mais la bonté, la sublime bonté, cette image de Dieu, peut-elle être détruite? Et si la créature humaine est capable de cette bonté, n'est-elle pas destinée à l’immortalité ?
« Notre nature nous offre encore une autre preuve de la vie future : c'est le triomphe que l’homme remporte souvent sur la mort, la manière dont il traverse cette suprême épreuve.
« Aux apparences extérieures de la mort, si tristes et si effrayantes, nous ferions bien d'opposer l'énergie morale qui, si souvent, contraste avec elle. Alors, elle-même nous fournira une preuve d’immortalité. Quelquefois, l'heure de la mort est une heure de gloire toute particulière pour la nature humaine. Au lieu d'être vaincu, l'homme nous apparaît alors vainqueur de son dernier ennemi; et il ne semble souffrir que pour mettre mieux en évidence la grandeur de l'humanité. En pareil cas, le dernier acte de l’âme est, en quelque sorte, la revendication de son immortalité. Pouvons-nous croire que ce:
moment de vertu sublime soit le moment de l’anéantissement? que l’âme s'éteigne, quand sa beauté resplendit du plus pur éclat? Si Dieu avait voulu que la mort fût une destruction éternelle, l’aurait-il environnée, comme elle l'est souvent, du charme des sentiments les plus nobles et des affections les plus douces de notre nature? Le plus grand triomphe de l’homme serait-il l’avant-coureur de sa ruine ?
« La mort a un autre aspect plus sublime encore. Je veux parler de l’homme qui tombe martyr pour la foi, pour la patrie, pour la cause de la vérité et de l'humanité. Vous avez rencontré, dans l'histoire, les noms de ces hommes qui ont mieux aimé mourir que de ternir leur devoir. Ils ont bravé les menaces de la puissance, ils ont supporté les cachots et leurs ténèbres; enfin, dans la plénilude de leur vie et de leurs facultés, ils ont marché à l’échafaud. Pas un instant, leur pas n’est devenu tremblant ; leur résolution n’a pas faibli; leur regard est resté ferme, bien que doux et miséricordieux; et, pleins d'une foi inébranlable dans la bonté de Dieu, ils ont regardé comme un honneur de souffrir pour sa cause. Et, maintenant, que dirons-nous de la mort? Qu'elle a triomphé de ces hommes animés d’une si invincible vertu, qu'elle a anéanti ces âmes courageuses ? ou bien, au contraire, dirons-nous qu’elle vient mettre en lumière l’immortelle énergie de la piété et de la vertu, et prouver que l'âme humaine est plus que vic— torieuse de son dernier énnemi? Pouvons-nous penser que Dieu inspire à ceux qui lui ont voué la plus noble des affections la résolution de braver la mort sous sa forme la plus terrible, et qu’il les abandonne ensuite à une destruction complète, au moment même où ils seraient le plus dignes de son amour ?
« Nous trouvons une autre preuve de l’immortalité de notre nature, si nous considérons la principale source du bonheur humain. Quelle est-elle donc, je vous le demande ?
« Une observation, même superficielle, nous apprend que
le bonheur naît principalement de notre activité, de la conscience que nous avons de nos progrès, de nos heureux efforts pour le développement de nos facultés, de l'amélioration de notre conduite à force d’énergie. Ce qui fait notre bonheur, ce n'est pas ce que nous avons déjà acquis : science, richesse, réputation ou vertu, c’est le travail en quête d'acquisitions nouvelles. L'idée de progrès est, entre toutes, la mieux en harmonie avec l'esprit humain. Nous jouissons moins de la posse:sion que de la poursuite, nous sommes moins heureux de tenir la récompense en nos mains que de nous jeter en avant pour l’em— brasser, en quelque sorte, avec les regards de l'espérance. Le sentiment du progrès est la grande source du bonheur; c’est lui qui nous donne la gaîté et l'animation, même dans la plus triste situation.
« Eh bien! que nous indique une telle organisation ?IlesL certain que le principal bonheur de l'homme consiste dans la poursuite active, dans la conscience du progrès, et que, plus sa marche en avant est rapide et sûre, plus ce sentiment le stimule. La fin suprême de son être n’est-elle donc pas la perfechion? n'est-il pas fait pour avancer, pour s'élever à jamais? Cette nature, attirée en quelque sorte vers les sommets, ne nous découvre-t-elle pas un êlre destiné à une carrière illimitée et toujours grandissante ? Cette inextinguible soif de progrès aurait-elle été donnée à une créature d’un jour, dont les facultés périraient au moment même où elles commencent à se développer, et dont les conquêtes seraient ensevelies avec elle dans un éternel oubli ?.…
« Si le monde était notre demeure et notre seul héritage, notre Créateur nous aurait-il inspiré des sentiments qui nous enseignent à vivre au-dessus de la terre el à considérer comme noble d'y renoncer? Si ce monde élait l'unique théâtre de notre bonheur, le croirions-nous audessous nous, indigne de notre nature ?
« Mais ce n'est pas tout; non seulement nous honorons
les hommes quand ils s'élèvent au-dessus de ce monde,
de ses plaisirs et de ses avantages : nous les révérons particulièrement quand ils ne montrent pour la vie que de l'indifférence, quand ils la sacrifient à un principe, et qu'ils s'exposent, par leur profession, résolue et intrépide de la vérité, à une destruction apparente. Nous éprouvons, d'autre part, du mépris pour ceux qui s’attachent à la vie comme au premier de tous les biens. Nous ne pouvons supporter la lächeté, tandis que nous sommes indulgents même pour les excès de courage. Nous contemplons avec admiration, l’homme qui prodigue sa vie pour une cause honorable, et qui préfère la mort à la moindre souillure du péché. Ces sentiments indiquent sûrement que la vie présente n’est pas toute notre existence. Si cette vie était tout pour nous, serions-nous organisés de telle sorte que nous considérions son abandon volontaire comme l'action la plus noble? aurions-nous en nousmêmes des sentiments qui nous poussent à en faire le sacrifice? Si la mort était l’anéantissement complet et éternel de toutes nos facultés et de toutes nos vertus, son acceptation joyeuse nous semblerait-elle le comble de la gloire? Tous ces sentiments que j'ai analysés et qui nous conseillent de sacrifier la terre et la vie à la pureté de l'âme, sont autant de témoignages que Dieu nous donne de la dignité de l'âme, autant d'assurances qu'elle est destinée à des rapports plus élevés que ceux qu'elle a ici-bas avec le corps et avec le monde *. »
Citons encore ces preuves de l’immortalité de l'âme, tirées du Spectateur, de Steele et Addison :
1 Extraits des notes intimes datées de 1815. — Channing's Memoir, t. I°", 2° partie, chap. 1v : Spiritual Growth.
Traduction de René Lavollée. Channing, sa Vie et sa Doctrine. Annexe G : Preuves de l’Immortalilé de L'Ame, p. 229.
« Entre toutes les preuves de l’immortalité de l'âme, il y en a une qu'on peut tirer de son progrès continuel dans la perfection, sans qu’elle puisse jamais y atteindre. C’est un argument qu'aucun de ceux qui ont écrit sur la matière n’a jamais entamé ou poussé jusqu’au bout, du moins que je sache, quoiqu'il me paraisse d’un grand poids. Qui pourrait s’imaginer que l'âme, qui est capable de tant de perfections et de s’avancer à l'infini en vertu et en connaissance, vint à tomber dans le néant presque aussitôt qu'elle est créée ? Ces capacités lui sont-elles données sans aucun dessein, et n’ont-elles aucun usage? Une bête brute arrive à un certain degré de perfection, au delà duquel elle ne saurait aller. En très peu d’années, elle a toutes les qualités dont elle est capable, et supposé qu’elle en vécût un million de plus, elle serait toujours à peu près ce qu’elle est aujourd'hui. Si l'âme d’une créature humaine était ainsi bornée dans ses progrès, si ses facultés arrivaient à leur perfection, sans qu’il y eût moyen de passer outre, je m'imaginerais qu’elle pourrait déchoir peu à peu ets’anéantir tout d’un coup. Mais est-il croyable qu'un être qui pense, qui fait tous les jours de nouveaux progrès et qui s'élève d’une perfection à l’autre, après avoir jeté les yeux sur les ouvrages de son Créateur et reconnu quelques traits de son infinie sagesse, de sa bonté et de son pouvoir sans bornes, vint à s'éteindre dès son premier début, et lorsqu'il est au commencement de ses recherches ?
« … Le ver à soie, après avoir filé sa tâche etson tombeau, devient papillon, pose ses œufs et meurt. Maisun homme n'a jamais acquis le degré de connaissance où il pouvait aspirer, ni eu le temps de vaincre ses passions, d'affermir son âme dans la vertu et d'atteindre à la perfection de sa nature lorsqu'il disparaît de la scène. Un Être infiniment sage voudrait-il former de si excellentes créatures pour un dessein si bas ? Se plairait-il à produire des intelli-
gences d’une si courte durée ? Nous donnerait-il des talents pour les enfouir, et de vastes désirs qu'il est impossible de satisfaire ? Cette admirable sagesse qui éclate dans tous ses ouvrages, où la trouverons-nous dans la formation de l'homme, si ce monde n’est point une espèce d'é— cole pour une autre vie, et si l’on ne croit point que les différentes générations de créatures raisonnables qui se succèdent les unes aux autres avec tant de rapidité ne doivent recevoir ici-bas que les premiers rudiments de leur existence, qu’elles seront transplantées dans un climat plus heureux pour y jouir d’une vie glorieuse qui ne finira jamais ?
« Je ne crois pas que les religions nous fournissent une idée plus agréable ni plus propre à triompher de tout, que celle du progrès continuel de l'âme qui cherche à perfectionner sa nature, sans qu’elle arrive jamais à un certain période fixe. N'y a-t-il pas quelque chose qui s'accorde merveilleusement bien avec cette ambition qui est natu-— relle à l'esprit de l’homme, de s’imaginer qu'il obtiendra tous les jours de nouveaux degrés de force, de vertu, de connaissance et de gloire dans toute l'éternité? Que dis-je ? Ce spectacle ne saurait que plaire aux yeux de Dieu, satisfait de voir que toutes les créatures s’embellissent de jour en jour et approchent de plus en plus de sa ressemblance.
« La seule considération du progrès, dont un esprit fini est capable, suffit pour éteindre toute sorte d'envie dans les natures d'un ordre inférieur et toute sorte de dédain dans celles d’un rang élevé. Ce chérubin qui paraît aujourd’hui comme un Dieu à l'âme d’une créature humaine, n’ignore pas qu'il viendra un temps où cette âme sera aussi parfaite qu’il l'est actuellement lui-même, et qu'au bout d’un autre période, elle se trouvera aussi élevée audessus de ce nouveau degré de perfection qu'elle s'en voit aujourd’hui éloignée. Il est vrai que la nature d’un ordre
supérieur avance toujours de son côté, et que par ce moyen, elle conserve la supériorité de son rang dans l'échelle des êtres ; mais, malgré son exaltation, elle sait que la nature subalterne y montera à la fin, et qu'elle possédera le même degré de gloire.
« Avec quel étonnement et quelle vénération ne devonsnous pas regarder nos âmes, où il y a de si riches trésors de vertu et de connaissance, des sources si fécondes et inépuisables de perfection ? Nous ne savons pas encore ce que nous serons, et l'esprit de l’homme ne concevra jamais la gloire qui sera toujours en réserve pour lui. L’âme considérée vis-à-vis de son Créateur est comme une de ces lignes en mathématiques, qui peut s’approcher d'une autreà l'infini, sans qu’elle puisse jamais y atteindre. Peut-on se former une idée plus ravissante que celle de nous représenter ànous-mêmes dans ces approches continuelles vers cet auguste Souverain qui est non seulement le modèle de la perfection mais aussi le centre du bonheur 1? ak
« … Je suis très persuadé qu'une des meilleures sources d'où naissent les actions nobles et généreuses est la juste et noble idée qu'on a de soi-même. Tout homme qui entretient une idée basse et indigne de sa nature, ne peut jamais s'élever du rang où il s’est mis. S'il regarde son être comme borné par le terme incertain d’un petit nombre d'années, ses vues se renfermeront dans les bornes étroites qu'il donne à son existence. Comment peut-il s'élever à quelque chose de grand et de noble, s’il croit qu'après avoir joué un rôle fort court sur le théâtre de ce monde, il vient à s'éteindre pour jamais, et qu'il n'aura plus aucun sentiment de ce qu’il a fait dans sa vie ?
« C'est pour cela même que, selon moi, on ne saurait méditer trop souvent sur l'immortalité de l'âme. Il n’y a
1 Le Spectateur, de Steele et Addison, t.II, XVIII: Discours.
point d'exercice plus capable de perfectionner l'esprit humain, que de réfléchir souvent sur les privilèges et les avantages dont il jouit, ni aucun moyen plus propre à nous inspirer une ambition qui s’élève au-dessus de tous les objets qui nous environnent, que de nous regarder comme des êtres destinés pour l'éternité.
« D'ailleurs n'est-ce pas une grande satisfaction de voir que les hommes les plus sages et les plus grands génies de toutes les nations et de tous les siècles ont aspiré, d’une commune voix, à l’immortalité comme à leur droit naturel, et qu’elle nous est confirmée par une Révélation expresse ? D'un autre côté, si nous venons à réfléchir sur nous-mêmes, nous y trouvons une espèce de sentiment intérieur qui s'accorde très bien avec les preuves que nous avons pour l’immortalité de nos âmes.
« Celle que vous en avez donnée, monsieur, et que vous fondez sur le désir ardent qu'a l'esprit humain d'étendre ses connaissances et se perfectionner lui-même, ce dont il ne saurait venir à bout dans l'espace d’une vie si courte, quoique la même durée ou la moindre suffise aux créatures d’un ordre inférieur pour arriver à leur perfection, cette preuve, dis-je, de notre immortalité, me paraît vraisemblable. Mais on peut en tirer une autre de la même espèce, de l'attachement que nous avons pour la vie et des nouveaux projets que nous formons dans chacun de ses périodes. Quoique nous reconnaissions tous que la vie est courte en elle-même, ses différents périodes nous paraissent longs et ennuyeux. Nous envisageons l'avenir comme un pays rempli de vastes déserts que nous voudrions traverser à la hâte pour arriver à ces prétendus établissements fixes, à ces points imaginaires de repos, qui s’y trouvent disposés de côté et d'autre.
« Voyons donc quelle est notre conduite lorsque nous sommes parvenus à ces points imaginaires de repos. Nous y arrêtons-nous en effet, et jouissons-nous en paix de
l'établissement que nous avons obtenu? Où plutôt ne transportons-nous pas plus loin les bornes que nous nous étions prescrites, et ne marquons-nous pas de nouveaux points de relâche, vers lesquels nous courons avec Ja même ardeur et qui disparaissent aussi vite que nous les atteignons? Il en est à peu près de nous, à cet égard, comme de ceux qui voyagent dans les Alpes, et qui s’imaginent que le sommet de la prochaine montagne doit terminer leur course parce qu’il borne leur vue, mais ils n’y sont pas plutôt arrivés qu'ils découvrent de nouvelles montagnes au delà et qu’ils sont réduits à continuer leur marche.
« Cette comparaison représente si bien le sort de tous les nommes, qu'il n’y en a pas un seul, capable de réfléchir, qui ne puisse remarquer qu'avec quelque rapidité que sa vie s'envole, il a toujours quelque nouveau désir et quelque chose de plus à souhaiter que ce qu’il possède actuellement. Puis donc que la nature ne fait rien en vain, comme parlent certains philosophes, ou, pour m'’exprimer d’une manière plus juste, puisque notre Créateur n'a mis dans nos âmes aucune passion vague ni aucun désir indéterminé, il faut que l'existence future soit le propre objet de cette passion qui nous anime à sa recherche ; et ce manque de repos dans la jouissance du présent, cette nouvelle durée dont nous nous flattons à chaque âge de la vie, cette ardeur qui nous fait toujours aspirer à quelque chose qui est à venir, me paraît, quelque idée que les autres s’en forment, une espèce d’instinct ou de symptôme naturel que l'esprit humain a de son immortalité.
« Je suppose d’ailleurs que l’immortalité de l'âme est suffisamment établie par d’autres preuves ; de sorte que le désir dont il s'agit ici, et qui serait absurde si l'âme n'était immortelle, ne fait que concourir au même but etleur donner un nouveau poidst. »
1 Le Spectateur, t. III, Ve Discours.
U, p. 170. Le congrès des religions à Chicago. — Les deux lettres qu’on va lire, adressées au Journal des’ Débats par M. Bonet-Maury, professeur à la Faculté de: théologie protestante, renferment un compte rendu pittoresque de ce congrès, — qu'on pourrait appeler le congrès de la paix des religions :
« Chicago, le 15 novembre.
« Monsieur le Directeur,
« Je viens d'assister aux premières séances du Parlement des Religions, et vais tâcher de vous en donner une idée, bien que ce ne soit pas chose facile. En effet, ce Congrès offre le spectacle le plus étrange, le plus bariolé qu’on puisse imaginer. Des hommes de vingt races, des prêtres de seize religions différentes, sont venus des cinq parties du monde, beaucoup revêtus de leur costume sacerdotal, et sont réunis dans la grande salle : salle de Christophe Colomb, au palais de l'Institut des Arts, trop petite pour contenir les 3,000 à 4,000 personnes accourues pour les entendre. On peut voir sur l’estrade la robe rouge du cardinal Gibbons à côté du costume noir, orné d'images saintes suspendues à des chaînes d'or, de l'archevêque grec de Zante ; la longue redingote noire, avec col violet, des évêques anglicans, auprès de la tunique jaune des bonzes bouddhistes du Japon; des juifs siègent auprès des brahmines. Au point de vue extérieur, aucun lien de sang, ni de langue, ni de religion, ne rattaché entre eux ces représentants. Et pourtant, comme aspiration, une grande espérance les anime et les rapproche : l'aspiration qui pousse tout homme digne de ce nom à lever les yeux vers le ciel et à y chercher le secours d’une puissance invisible : le sentiment de solidarité de tous les mortels et l'espoir
de réaliser cette vieille maxime professée par tant de clergés, mais si rarement mise en pratique : que tous les hommes sont frères.
« Lundi, à dix heures et demie, les orgues donnent le signal du silence, et le chœur entonne le beau cantique : Louez Dieu de qui viennent toutes les bénédictions. Puis, tout le monde se lève, et Mgr Gibbons s'avance sur le devant de l’estrade et prononce en anglais, d'une voix nette et grave, l’Oraison dominicale, que les milliers d’auditeurs de toute dénomination écoutent avec recueillement.
« Après le cardinal, M. Charles Bonney, président du comité général, souhaite la bienvenue aux membres du Congrès : « C'est un événement unique dans l'histoire, dit-il, que la réunion de ce premier Parlement des Religions. On ne demande à personne d’abjurer ses croyances. Ici, le mot de religion signifie : amour et adoration de Dieu ; amour et secours pour l’homme. Nous voudrions former la sainte Ligue de toutes les religions contre l'irréligion, et les amener toutes à conserver entre elles des rapports fraternels, pour le bien de la morale et du respect mutuel ».
« Sur quoi, le vénérable Dionysios Lataz, archevêque de Zante, invoque la bénédiction de Dieu pour le Congrès.
« Le Révérend P. H. Barrows, ministre de l'Eglise pres— bytérienne, qui a été, avec le Révérend J. B. Jones, pasteur unitaire, la cheville ouvrière du comité organisateur, s’avance alors, et, d'une voix retentissante, adresse à l'assemblée un discours chaleureux. Il exprime sa joie de voir réunis à Chicago, « cette jeune capitale de notre civilisation occidentale », tant d'hommes religieux venus de tous les points du globe. On n'aurait pu vaincre les obstacles qui se sont présentés pendant les deux ans qu'a durés cette organisation, sans l’aide de Dieu, « qui a plus souci de l'amour et de la paix de tous ses enfants que du triomphe
de tel ou tel crédo ecclésiastique. Au fronton de notre Parlement, ne flotte la bannière d'aucune secte, car sur notre drapeau sont inscrits pour la première fois ces mots : Amour, Solidarité, Fraternité. Voilà l'esprit qui doit nous animer ici, et si quelqu'un se permettait une offense contre cet esprit, ne le reprenez pas publiquement ; votre silence sera pour lui le blâme le plus amer ».
« Ensuite viennent Mgr Feehan, archevêque catholique de Chicago, et le cardinal Gibbons. Ce dernier, dans un langage élevé, rappelle que le Christ nous a donné, dans la parabole du Bon Samaritain, la plus belle leçon de tolérance que l’on puisse imaginer : « Jamais, dit-il, nous ne nous approchons plus près du Créateur que lorsque nous faisons briller un rayon de soleil de l'amour céléste sur l'âme brisée de nos frères déshérités ».
« Le président présente Mne Augusta J. Chapin, la première Américaine qui ait obtenu le diplôme de docteur en théologie, présidente du comité auxiliaire des femmes. Cette dame rappelle avec beaucoup d’à-propos la décision d'Isabelle de Castille, qui, en donnant son appui à l’entreprise de Christophe Colomb, eut la vision prophétique, non seulement du nouveau monde, mais d’une ère nouvelle de développement intellectuel et de dignité morale pour les femmes. Elle se félicite des progrès accomplis, depuis vingt ans, par l'opinion publique, et qui ont ouvert aux femmes, en Amérique du moins, l’accès de toutes les carrières, y compris celle du sacerdoce religieux. Après deux discours de bienvenue de MM. H.-N. Higinbotham, président de l'Exposition internationale de Chicago, et da Révérend Alex. Mac-Kenzie, qui rappelle que les « Etats- Unis offrent l'exemple unique d’une République composée de vingt peuples divers, fondus en une nation par la vertu sociale du christianisme », commencent les réponses des délégués étrangers.
« Mgr Lataz (de Zante), primat de l'Eglise hellénique, en
grand costume pontifical, salue les ministres des diverses Eglises représentées au Congrès, comme les fils du même Dieu et ses frères en Christ. Il bénit la puissante République américaine, si libérale et si hospitalière, au nom du petit Royaume de Grèce, héritiér des gloires du passé. — Ensuite, le protab Mozoomdar (de Calcutta), le docteur le plus estimé du brahmo-samoj, sorle de théisme hindou chrétien, auteur d’un livre intitulé : Le Christ oriental, rappelle, dans un langage éloquent, que, tandis que les grands empires de l’Assyrie et de l'Egypte, de Macédoine et de Rome, ont disparu avec les monuments de leur puissance militaire ou matérielle, l'Inde, cette vénérable mère des races européennes, a conservé intact le trésor de son antique civilisation. Pourquoi ? parce que, chez elle, le sentiment religieux, la pensée philosophique, sont toujours vivants et féconds.
« On nous a présenté, ensuite, M. Hong-Pung-Quang, secrétaire de Ia légation de Chine à Washington, délégué officiel du gouvernement chinois à ce Congrès; le Réverend Schibata, délégué de l’empereur du Japon et représentant du schintoïsme, la religion officielle de l'Empire du Soleil; le docteur Dharmapala, secrétaire de la Société bouddhiste de Ceylan ; M! Jeanne Serabji, une jolie Parsi, convertie au christianisme anglican ; et le professeur arménien Minaz Teheraz, qui prononcent tous des allocutions, et dont quelques-uns ont besoin d’interprètes. Les délégués officieux de l'Allemagne (comte Remstorft); de la France (Bonet-Maury) et de la Russie (prince Volkonsky), ont aussi pris la parole et remercié les membres du comité de leurs souhaits de bienvenue.
« Je voudrais relever, surtout, deux speechs qui ont fait sensation par la hardiesse des idées exprimées :
« L'archevêque catholique de la Nouvelle-Zélande, Mgr Redwood, a fait, aux applaudissements de toute l'assemblée, la déclaration suivante : « Personne ne doit
être maltraité pour sa religion. L'amour doit guider tous les hommes vers la lumière. La liberté religieuse nous est aussi chère que toutes les autres libertés ». D'autre part, le Révérend Arnett, évêque méthodiste d'Afrique, a revendiqué, en dépit des traités qui ont partagé l'Afrique entre les grandes puissances comme on se partage un troupeau de moutons, l'Afrique pour les Africains : « Ce qui me donne bon espoir dans l'avenir, a-t-il dit, c’est que les nations de l'Europe avaient de même coupé l'Amérique en morceaux ; mais en vain, l'Amérique a eu son Président Jefferson. L'Afrique, elle aussi, aura son Jefferson, qui proclamera la déclaration d'indépendance des Africains ».
« La deuxième journée n'a pas été moins intéressante que la première ; elle a été consacrée à la question de l'exis— tence d’un Être divin. La plus grande latitude ayant été laissée par le bureau présidentiel, on a entendu les opinions les plus extrêmes : depuis le strict monothéïsme juif jusqu’à l’agnosticisme le plus radical.
« À la séance du matin, présidée par le Révérend Niccolls, pasteur à Saint-Lerin, nous avons entendu les témoignages de théologiens de trois grandes religions monothéistes : catholicisme, protestantisme et judaïsme. La première a été représentée par le Révérend Aug. Hewitt, supérieur de l'Ordre des Paulistes, à New-York. Le savant religieux s'est efforcé de prouver l'existence de Dieu sans l’aide de la Révélation; il a exposé, avec clarté, l'argument ontologique et l'argument cosmologique, et montré comment la théodicée de Platon et d’Aristote a été développée par Plotin et puis achevée et mise à la base de la dogmatique chrétienne par Thomas d'Aquin. En second lieu est venu le Révérend Alfred W. Momerie, de l'Eglise anglicane de Londres, qui a présenté la preuve morale de l'existence de Dieu. La partie la plus originale de sa dissertation est celle où il a soutenu que Dieu n'aurait pas pu créer un monde perfectible sans souffrance. « En effet, a-t-il dit,
un tel monde ne serait pas meilleur, mais pire que le nôtre. Combien de fois la douleur n’est-elle pas un avertissement pour nous préserver d'un mal plus grand, parfois même de la destruction ? Si la douleur n'était pas la conséquence des actions et des habitudes injustes, tous les êtres sen- *sibles auraient péri depuis longtemps. Exemple, le remords. — La douleur est la condition nécessaire du développement du caractère ; elle agit comme un stimulant de l’esprit. Les plus grands docteurs de l'humanité : Dante, Shakespeare, Darwin, furent des hommes qui souffrirent beaucoup. La souffrance développe en nous la pitié, la charité, l'esprit de sacrifice, le respect de notre dignité, la confiance en nous-mème ; bref, tout ce qui est compris dans l'expression : force de caractère. Le Christ lui-même est devenu parfait par la voie de la souffrance! » Après avoir rappelé la nécessité des pénalités dans l’éducation et dans la sociélé, l’orateur a montré comment ces maux, ces douleurs, ces obstacles, sont vaincus par la loi du progrès, dans l'individu comme dans la société. L'évolution de l'humanité, d'après tous les témoignages de l’histoire, s’accomplit dans le sens de la justice, de la vérité, de la charité.
« Le rabbin Isaac Wise (de Cincinnati), est venu à son tour apporter le témoignage du judaïsme en faveur de l'existence de Dieu. Il faut moins de théologie et plus de religion, car la théologie ergote et divise, tandis que la religion unit les hommes entre eux. Prenant pour base l'idée de Dieu, telle qu’elle a été révélée par Moïse et les grands prophètes d'Israël, il a montré comment la Bible et la raison sont les deux critériums de la certitude en matière de théodicée.
« Après ces trois leçons magistrales, la séance de l’aprèsmidi a paru pâle et banale. On y a entendu l'analyse longue et monotone des livres sacrés des Hindous par le brahmane Manilal Dvivedi (de Bombay); la critique du
brahmanisme, par le missionnaire Maurice Philipps, et un manifeste de « l’Idéalisme », par le docteur Ad. Brodbeck (de Hanovre). Sous ce titre, le jeune professeur de Stuttgard est venu simplement présenter la théorie de l’'agnosticisme. Il a déclaré ne pas savoir, ni désirer savoir, d'où nous venons et où nous allons : « Il faut prendre les choses telles qu’elles sont, a-t-il dit, eten tirer le meilleur parti possible ». Ces maximes utilitaires et cette négation de tout avenir supra-terrestre ont élé fréquemment applaudies par une partie de l'auditoire. Et pourtant, si elles prévalaient, il est évident que toute religion périrait et que le monde verrait se tarir une grande source de consolation et de force morale.
« Heureusement pour le Parlement des Religions qu’une voix plus autorisée s’est fait entendre mardi après-midi. Le Docteur W.-T. Harris, « commissaire pour l’éducalion », c'est-à-dire ministre de l’instruction publique aux États-Unis, a repris les arguments de Platon et d’Aristote ; il a montré comment saint Anselme et Descartes les avaient modifiés, et il a essayé de concilier leur théodicée avec les doctrines chrétiennes de la Trinité et de l'expiation. De la sorte, le savant docteur de Washington s'est trouvé d'accord sur les points essentiels de la théologie chrétienne avec le Révérend Hewit, supérieur des Paulistes de New-York.
« La troisième journée du Congrès a été consacrée à étudier le rôle de l’homme dans l'univers, les notions de la vie future et l’idée de la fraternité humaine dans les diverses religions. Des rapports ont été présentés par le docteur Mozoomdar, sur les principes du brahmo-samoj ; par Mgr Lataz, archevêque de Zante, sur la contribution de la Grèce dans la théologie chrétienne; par le Révérend W. Byme, sur la nature de l'homme au point de vue catholique; par le rabbin Kohler (de New-York), sur la fraternité des races humaines d'après la Bible ; par Pung-
Kwang-Zu, sur les lois du monde spirituel, d'après Confucius ; par M. Nogonchi et par M.Kinja-Ringa-Hiraï, tous deux bouddhistes japonais, sur la religion unique et sur la réelle attitude du Japon vis-à-vis du christianisme ; par le Révérend Renchi-Shibata, sur la réforme du shintoïsme par la secte de Tikko; par le missionnaire T. E. Slater sur les concessions à faire aux idées religieuses des Hindous; par le P. W. Elliot, de l'Ordre des Paulistes, de New-York, sur la fin et l'office suprême de la religion, et enfin par le Révérend Samuel M. Warren, ministre swedenborgien, sur l'âme et sa vie future. Nous renonçons à donner une analyse même succinte de ces Mémoires, débordé que nous sommes par la richesse et la variétés des idées et des sentiments exprimés par les orateurs. Mais tous élaient animés d'un même désir de rapprochement et de paix, pénétrés d’un même souffle de Justice et de bonne volonté.
« Nous ne pouvons pourtant clore celte lettre sans signaler tout particulièrement à l'attention de nos lecteurs, les discours du protab PRRRr du rabbin Kobhler et de Kinja-Ringa-Hiraï.
« Le premier, dans un éloquent discours, a fait l'histo— rique du brahmo-samoj, ou Société des adorateurs de Dieu, fondée en 1830 par Raja Ram Doban Rey pour la réforme du brahmanisme. Il a rappelé que ses adeptes reconnaissent l'autorité de la révélation biblique comme ayant complété celle des Védas, ont renoncé à l'idolâtrie, au sacrifice des veuves et à la séparation des castes, et qu'ils s'efforcent, par une meilleure éducation des femmes, de relever leur niveau intellectuel et moral et de rendre possible le mariage entre Hindous de différentes castes.
«Le rabbin Kohler a rappelé que le commerce avait été le premier lien de paix entre les nations ; que les foires de Babylone, de Tyr et d'Alexandrie ont beaucoup contribué au rapprochement des races. Il a revendiqué pour les pro-
phètes de la Bible l'honneur d’avoir les premiers énoncé l'idée de fraternité entre tous les hommes, idée tout à fait étrangère au génie grec, et a rendu, en passant, hommage à Jésus de Nazareth et à Paul de Tarse comme à de vrais promoteurs de cette noble idée.
« Au milieu de ce concert de salamalecs et de protestations de sympathie, le Japonais Kinja-Ringa-Hiraï a fait entendre une note discordante, mais juste et sincère. À cette question : « Pourquoi les missionnaires chrétiens ne sont-ils pas mieux accueillis au Japon ? » il a répondu par ces deux causes : « 1° parce que le traité de Tokio de 1858 est tout à fait injuste et lèse les droits et intérêts du Japon. Ce traité, conclu du temps du régime féodal, n’a jamais été ratifié par le souverain national ; 2 parce que les puissances dites chrétiennes et leurs nationaux traitent les Japonais comme des barbares ou des sauvages, en contra— diction avec les maximes de l'Évangile annoncées par les missionnaires ». Et, aux applaudissements de l’assemblée, il a flétri la conduite de ces faux chrétiens qui déshonorent le vrai christianisme et compromettent la cause de l’Évangile.
« En somme, durant ces trois premières journées du Parlement des Religions, le programme a été suivi avec ordre et les sujets traités avec sérieux et courtoisie par des orateurs de toute croyance, et même par des libres penseurs. Le nombre et l'ampleur de certains Mémoires ont même nécessité l'ouverture d’une seconde salle d'audience. On peut dire que cette consultation demandée aux ministres des grandes religions de la terre, a bien réussi (sauf pour l'islamisme, qui a refusé de se faire entendre) et qu'elle apportera une riche moisson d'informations à l'histoire comparée des religions. »
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« Paris, le 22 novembre.
«< Dans une précédente lettre, écrite de Chicago, j'ai rendu compte des premières séances du Parlement des religions, et tâché de vous dépeindre le spectacle qu'offrait l’estrade de la salle Christophe Colomb avec ces types de races et de religions si variés; mais je crains que ma lettre ne se soit ressentie de l'espèce d’éblouissement qu’on éprouvait en entrant dans la salle et en regardant la plate-forme. Toute la gamme des couleurs, en effet, y était représentée par les costumes ou les robes ecclésiastiques et par la variété des teints.
. < Si l’on se retournait vers l'auditoire, le coup d'œil n’était pas moins extraordinaire. Figurez-vous un vaste amphithéâtre, surmonté par des galeries sur trois côlés du rectangle; la galerie faisant face à l’estrade, ornéc de drapeaux de toutes les nations, parmi lesquels le tricolore français figurait près du drapeau étoilé des États-Unis; dans la galerie de droite, près de l'estrade, des orgues et une place réservée pour le chœur; sur les gradins et les bancs, une foule de quatre mille personnes appartenant à toutes les classes de la société, où l'élément féminin dominait, et qui, pendant les dix-sept jours qu'a duré le Congrès, a peu changé et a écouté avec-un intérêt soutenu les nombreux discours. L’attitude de cet auditoire était curieuse à observer : il applaudissait parfois l'expression des opinions les plus orthodoxes, et parfois les opinions les plus radicales ; mais jamais les bravos n'éclataient plus spontanément et ne devenaient plus unanimes que lorsqu'un orateur exprimait des idées morales élevées, des vues équitables et libérales, des sentiments d’humaine fraternité. Nous n'aurons qu'à suivre ces indications
mêmes du public pour signaler aux lecteurs des Débats les Mémoires les plus remarquables.
« Après les dénominations protestantes, ce sont les religions païennes de l'Asie qui ont été le plus largement représentées; parmi leurs quarante délégués, il y avait des hommes de talent, fort bien au courant de notre culture occidentale. Ils ont eu soin de présenter le polythéisme hindou, ou le dualisme des Parsis, ou le nirvâna boudhiste, sous la forme la plus séduisante, en laissant dans l'ombre les idoles polycéphales et les rites cruels ou bizarres. C'est ainsi que M. Dharampala, secrétaire de la Société boudhiste, de Ceylan, en traitant ce sujet : « Ce que le monde doit à Boudha », a insisté sur les vertus personnelles de Çakya-Mouni, et sur la ressemblance de ses préceptes moraux avec les maximes de l'Évangile ; mais il s’est tu sur la question de Dieu et de la vie future. Le prince Chandidrat, frère du roi de Siam, n'a pas été moins ingénieux dans son explication de la doctrine des réincarnations.
« IL a soutenu qu'un homme qui se laisse aller à désirer certaines choses, avec ardeur, ou à entrer en fureur, comme un tigre, finit par exécuter dans sa conduite ordinaire les volitions et les actes d’un tigre; il revêt donc peu à peu, en réalité, la nature de cet animal. Si, au contraire, a-t-il dit, un homme, par la maîtrise de ses passions, est parvenu à se pénétrer des sentiments d'un « deva », c'est-à-dire d'un ange, il agira d'habitude comme un tel « deva » et finira par s'identifier avec sa * nature. Quant au « nirvâna » il consisterait dans l'union avec « Dharma » en l’Essence de la nature, et pour parvenir à cet état de béatitude, Bouddha recommande l'oubli complet de soi et la bienfaisance.
« De son côté, Jinandji Modi, en faisant un exposé du mazdéisme, a prétendu que le dualisme n'était qu'une altération de la religion de Zoroastre, que ce sage avait
proclamé dans Ahouramazda le dieu suprême de l’Univers, ayant sous ses ordres deux archanges qui, par leur rivalité, ont été l’origine de la lutte du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres.
« Mais la partie la plus intéressante de ces discours paiens a été celle où ils ont fait la critique des procédés employés par certains missionnaires ; ils leur ont reproché de manquer d'humilité, de désintéressement, de tolérance, et, naturellement, ont accusé le contraste qu'offre la conduite des chrétiens en pays étranger, avec les préceptes de l'Évangile. Un brahmine s’est plaint que des ministres imposassent aux catéchumènes l'obligation de manger de la viande avant de les admettre au baptême; il a demandé ironiquement si les apôtres Pierre et Paul avaient eu les mêmes exigences ? Il a déclaré que, pour sa part, il se ferait plutôt hacher en morceaux que de se nourrir d'un être ayant eu vie. Plusieurs missionnaires, catholiques et protestants, lui ont répondu, en désavouant cette dernière exigence, mais en avouant par leur silence le bien fondé des autres griefs.
« Le Révérend G.-T, Candlin, missionnaire à Tien-Tsin depuis quinze ans, a clos le débat en confessant qu'il y avait certes beaucoup à réformer dans la pratique de l’'évangélisation, et en déclarant que la première condition pour le succès des missions en Orient, c'est que les diverses confessions chrétiennes se missent d'accord sur un programme d'action. L'esprit de son discours répondait si bien aux sentiments du Congrès, qu'il a été couvert d’applaudissements. Enfin, quelques-uns de ces orateurs païens ont fait des avances marquées au christianisme ; entre autres, l’IHindou Mozoumdar et le Javanais Shibata- Reuchi. Le premier, qui est l’apôtre éloquent du brahmosomaj, a reconnu dans la Bible le couronnement inspiré de la révélation védique, et salué dans le Christ le guide le plus divin de l'humanité; et le second, qui est grand-
prêtre du shintoïsme, a appelé de tous ses vœux la réali- S
sation de l'unité religieuse et a demandé la création d’un tribunal d'arbitrage international pour abolir la guerre, cette ennemie de Dieu, père de toutes les races.
« En fait d'avances au christianisme, les brahmanes et les shintoïstes n’ont été dépassés que par des rabbins. Le judaïsme était représenté au Parlement des Religions par une dizaine de rabbins et par deux dames fort distinguées : miss Joséphine Lazarus et miss Henriette Szold. Il était facile de discerner parmi eux deux courants : le courant orthodoxe ou conservateur, el le courant libéral ou mo-— derne; mais nulle trace de ce néo-juif trop commun chez nous, qui n'a plus conservé du judaïsme que le type et la signature de sa race. Tous les orateurs israélites ont pris pour base la Bible, les uns l’interprétant à la lettre et dans le sens de la loi et du rite, les autres, et c'était le plus grand nombre, l’expliquant dans l'esprit des prophètes et des apôtres. Entre beaucoup de choses remarquables, je ne puis, faute de place, relever que les paroles suivantes de M. le professeur Lyon (de l'Université de Harward) : « Jésus, a-t-il dit, lui aussi, était juif. On l’a trop oublié. Mais une personnalité aussi souveraine est trop universelle pour être limitée par les frontières d’une nation. Loin de moi la tentation d'apprécier l'influence du caractère de Jésus sur le progrès de l'humanité; pour accomplir cette tâche, il ne faudrait pas moins que l’omniscience. Il me suffit, pour mon sujet, de rappeler la nationalité de celui qu’une partie considérable du monde s'accorde à regarder comme le plus grand et le meilleur de la race humaine. Il y a, dans sa personnalité bien comprise, une telle source de bénédiction et d’élévation morale, que je ne vois pas de raison qui empêche les juifs de reconnaître Jésus pour le plus grand et le plus aimé de tous leurs plus illustres docteurs ».
« Après de tels hommages rendus par des israélites à
Jésus et à la supériorité de l'Évangile, les organes du christianisme ne pouvaient demeurer en reste de courtoisie et de tolérance. C’est la tâche dont se sont acquittés des prélats de l'Eglise grecque et de l'Eglise latine. Mgr Lataz, archevêque de Zante, a été fort applaudi, lorsqu'il a démenti, au nom de son Eglise, la légende si répandue en Orient, et qui a été la cause de tant de massacres, d'après laquelle les juifs sacrifient un enfant chrétien pour leur fête de Pâques : « Je demande au Congrès, s'est-il écrié, d'affirmer notre conviction que le judaïsme défend toute espèce de meurtre; aucune des autorités ni des livres sacrés des juifs n’autorise l'usage de sang humain dans les rites. La propagation d’une telle calomnie contre les adeptes d’une foi monothéiste est une manœuvre non chrétienne ». M. l'archimandrite Chr. Jibarrah, vicaire du patriarche orthodoxe de Syrie, nous a paru moins bien inspiré, quand il a dit que le Coran était révélé au même titre que l'Ancien Testament, et qu'il n'y avait pas d’incompatibilité de principe entre l'Evangile et le Coran : « Ces trois livres sacrés : l'Ancien Testament, l'Evangile et le Coran, s'accordent merveilleusement entre eux, chacun confirmant les deux autres; ils sont comme les anneaux d’une chaîne unique. Les divergences apparentes ne sont que des bagatelles, résultant d'erreurs d’interprétation ou de malentendus ». Bagatelles, alors, que la polygamie, l'esclavage et la guerre sainte !
« L'auditoire n’a fait que sourire à ces naïves assertions ; mais lorsqu'un certain Mohammed Alex. Webb est venu soutenir que ces trois articles n'étaient pas dans la loi de Mahomet, bien que, dans certains climats, la polygamie fût une chose salutaire, c'en fut trop pour la patience des auditeurs et surtout des auditrices, et les cris de : « Shame ! shame ! Off! off! » ont averti l’orateur qu'il s’avançait sur un terrain brûlant. Mgr Ireland et M. George
Washburne ont montré plus de discrétion dans leurs appréciations du judaïsme et de l'islamisme. L’archevêque de Saint-Paul, dans une étude sur « les rapports de l'Eglise catholique avec la Bible », a montré que le christianisme était l'épanouissement de la religion de Moïse et des prophètes; cela seul devrait inspirer aux chrétiens plus de tolérance pour les israélites. Lui-même avait joint l'exemple au précepte en allant dire quelques paroles de sympathie au Congrès israélite qui s’est tenu à Chicago, une quinzaine de jours auparavant.
« D'autre part, M. G. Washburne, principal du Collège américain de Constantinople, a signalé les points de contact et les divergences entre l'Evangile et le Coran, et a rendu justice à la piété sincère, souvent très spiritualiste, et aux vertus sociales des musulmans instruits, qui ont en grand nombre renoncé à la polygamie.
« Pour terminer la série des orateurs catholiques, j'ai à vous sighaler le grand et légitime succès obtenu par Mgr Gibbons, archevêque de Baltimore, avec son Mémoire sur l'Église romaine allant au secours de tous les besoins, de loutes les misères de l'humanité! Après avoir énuméré toutes les œuvres accomplies par la charité catholique et fait un éloge bien senti des « Sœurs de charité » et des « Petites-Sœurs des pauvres » françaises, qui étendent leur activité jusque dans le nouveau monde, le tolérant cardinal a rendu hommage à miss Nichtingale et aux diaconesses protestantes, ainsi qu'aux philanthropes américains : les John Hopkins, les Peabody, les Pratt. Mgr Keane, recteur de l’Université catholique de Washington, en traitant le sujet : « Quel sera le centre de la future unité religieuse de l’humanité ? » n’a pas mentionné Rome et le Pape, comme on pouvait s’y attendre. Il a déclaré que le Seigneur n'avait fait à personne la promesse de l'impeccabilité, que nul ne pouvait poser un autre fondement à l'Eglise de l'avenir que celui qui avait
été posé par les Apôtres, à savoir Jésus-Christ, et que c'était vers sa personne, vers son Evangile et vers sa Croix que convergeaient toutes les aspirations religieuses de l'humanité. :
« Le Révérend G.-D. Boardman, pasteur baptiste à Philadelphie, a abouti à la même conclusion, dans sa belle étude sur « Jésus-Christ, l’unificateur de l'humanité ».
« J'aurais trop à faire et je lasserais la patience de vos lecteurs, si j’essayais de résumer, même très succincte ment, les discours des quatre-vingt-dix orateurs protestants des diverses dénominations. Maïs, entre une telle abondance et variété de travaux, il en est pourtant trois ou quatre que je ne saurais passer sous silence, sans injustice. Le colonel Th. W. Higginson {de Cambridge), celui qui commandait l’un des régiments noirs dans la guerre contre l'esclavage et qui manie aussi bien la plume que l'épée, a conquis les suffrages du Parlement, quand, se plaçant au-dessus de toutes les barrières confessionnelles, il a soutenu que la « sympathie des religions « diverses » ne pouvait s'établir que sur la base du respect, de la tolérance des croyances sincères et sur la communauté des aspirations vers un idéal moral et social, meilleur que l’état présent des choses. Le Révérend Lymann Abbott, successeur de l'éloquent pasteur Ward Beecher (à New-York) a démontré que « la religion n’est pas une chose infusée du dehors à l'homme, mais que c'est une faculté essentielle, « congénitale » chez l'homme.
« De son côté, le professeur H. Drummond (de Glasgow) a prouvé que la théorie darwinienne de l'évolution rendait seule bien compte de la genèse du monde, de la formation de la Bible et du développement de la chrétienté : « Le prophète italien Galilée a découvert que la terre se meut de l'Est à l'Ouest, et le philosophe anglais Darwin a dit que le monde obéit à une perpétuelle ascension de bas en haut ». |
« La séance de clôture, qui a eu lieu mercredi 27 septembre, à huit heures du soir, a été vraiment belle et digne de la séance d'ouverture. Pour répondre aux milliers de demandes de cartes d'entrée, on avait ouvert les deux salles de Christophe Colomb et de Washinglon, contenant chacune 3,000 à 4,000 personnes, et qui étaient illuminées par des myriades de lampes électriques. On avait établi, entre ces deux salles, une porte qui permit aux orateurs de passer d’une estrade à l'autre et de répéter leurs allocutions. Comme au premier jour, la plate-forme offrait le spectacle le plus multicolore; les vêtements noirs des clergés d'Occident servaient de repoussoir aux robes des prêtres orientaux, aux couleurs éclatantes.
« À un signal du président, le docteur J.-H. Barrows, ces deux auditoires immenses se lèvent pour offrir la prière mentale; ce silence absolu de 8,000 âmes, pendant deux à trois minutes, est d’un grand effet. Puis, guidés par le chœur du Club d’Apollon, tous entonnent le bel hymne composé par le cardinal Newmann, qui commence par ces mots : « Guide-moi, bienfaisante lumière, guidemoi à travers les ténèbres qui m’environnent ». Ensuite une quinzaine de délégués de religions étrangères prennent la parole pour exprimer les sentiments de joie et de confiance qui les animent. Le Révérend Barrows remercie les étrangers, venus de si loin, ses collaborateurs, et ajoute : « S'il y a quelqu'un à qui soit dû l’honneur du succès de cette entreprise, c’est à l'esprit du Christ, qui est un esprit de charité. Je désire que le dernier nom prononcé par moi dans ce Parlement soit le nom de celui auquel je dois la vie, la vérité et l'espérance, de celui qui peut concilier tous les antagonismes, et qui, du haut de son trône, dirige la marche sereine et triom-— phante de l'Amour rédempteur, le nom de Jésus, le sauveur du monde ».
« Après lui, M. Charles Bonney adressa aux délégués
des souhaits de bon voyage, et, levant la main, dit : «Le Parlement des religions est ajourné. Gloire à Dieu au plus haut des cieux! Paix sur la terre! Bonne volonté parmi les hommes! » Ces dernières paroles furent reprises par le chœur, le rabbin Hirsch prononça l'Oraison dominicale ; la bénédiction fut donnée par Mgr Keane, et l’auditoire, accompagné par les orgues, entonna le chant national : America! America !
« Ainsi s’est terminé le premier Congrès des religions, sorte de Concile œcuménique des représentants de tous les cultes. Seulement. tandis que les Conciles généraux, du cinquième au huitième siècle, voire même ceux du quinzième siècle, ont trop souvent donné au monde le spectacle de querelles et de violences fort peu évangéliques, au Congrès de Chicago, pendant dix-sept jours, il n’y a pas eu un seul conflit, pas une seule parole agressive ou seulement amère; à peine une ou deux dissonances, dans cette grande symphonie. C'est là un premier résultat du Congrès : il a donné un salutaire exemple de tolérance, non pas de cette tolérance qui naît de l'indifférence ou du scepticisme, mais de celle qui se fonde sur le respect des convictions sincères et la bonne volonté de s’entendre sur un terrain commun. Il serait bien à désirer que l'esprit qui soufflait dans cette assemblée se fit sentir désormais dans les Conseils d'Eglise et dans les comités des Sociétés missionnaires.
« Mais, le second, et peut-être plus capital service qu'a rendu le Congrès de Chicago, c’est d’avoir appelé notre attention sur les sources profondes et souvent cachées de la religion universelle, dont les religions particulières ne sont que des dérivations.
« Nous avons senti, pour emprunter une belle image au Révérend Barrow : « les pulsations d’un même cœur, qui bat sous les différents riles et sous les costumes sacerdo— taux les plus bigarrés ». Et cela nous a appris que les
éléments permanents de la religion sont aussi ceux qui sont communs à presque tous les cultes : l'aspiration vers un suprême idéal de vérité, de justice et de bonté, le souci des pauvres et des misérables, l'espérance d'une vie future et meilleure. En somme, le Congrès a posé des bases sur lesquelles les diverses confessions chrétiennes, au moins, pourraient commencer à s'entendre. Quelle suite les Eglises, les Sociétés missionnaires donnerontelles à ces leçons et à ces vœux ? C'est là, maintenant, ce que nous attendons avec un mélange d'espoir et d’inquiétude. »
I, p. 207. M. Donoso Cortès et l’économie politique. — Dans un discours prononcé à l'occasion de l’autorisation demandée par le gouvernement de continuer à lever l’impét sans budget, M. Donoso Cortès accusait l’économie politique d'avoir engendré le socialisme. L'au— teur de ce livre faisait à l'illustre orateur espagnol la réponse suivante, dans le Journal des Économistes :
«De la tribune des Cortès espagnoles, vous avez lancé des imprécations amères et éloquentes contre l’économie politique : « Nous entrons, avez-vous dit, dans une période d'angoisses ; nous y entrons à cause de la fureur des réformes économiques... Le socialisme n’est qu'une secte économique. Le socialisme est fils de l’économie politique comme le vipéreau est fils de la vipère ».
« Vous êtes catholique, monsieur, et vous affirmez éloquemment que « ce Dieu qui règne au Ciel et sur la terre « gouverne absolument les choses divines et humaines ». Eh bien ! les économistes ne tiennent pas un autre langage. Comme vous, ils disent que la société est soumise au gouvernement de la Providence. Ils font mieux : ils le prouvent. Cette économie politique que vous chargez de vos malédictions, n’est autre chose que la démonstration des lois générales à l’aide desquelles la Providence gouverne les
sociétés humaines. Pensez-vous qu'une telle démonstration soit dangereuse pour l’ordre social? Prenez-y bien garde! Si vous pensez qu'il est dangereux d'exposer les lois naturelles en vertu desquelles les sociétés se meuvent comme les mondes dans le temps et dans l’espace, c'est donc que vous n’avez pas foi dans la bonté, dans la justice de ces lois ! C’est donc que vous, catholique, vous croyez, comme les socialistes eux-mêmes, que ces lois sont iniques et mauvaises! C’est donc que vous croyez que Dieu gouverne les hommes comme un tyran, et non pas comme un père !
« Si, comme nous, vous aviez foi dans la bonté, dans la justice du suprême Ordonnateur des choses, est-ce que vous redouteriez la lumière pour ses œuvres ? Désespéreriez-vous de l'espèce humaine au point d'appréhender que le spectacle de la bonté et de la justice divines dans le gouvernement des sociétés ne devint pour elle un sujet de dérision et une incitation à la révolte? Mais quand donc la contemplation des œuvres du Créateur a-t-elle perverti les âmes? Quand le spectacle de la justice a-t-il fait aimer l’iniquité ? Est-ce que les découvertes des Képler, des Copernic et des Newton ont amoindri la foi religieuse ? Ne l’ont-elles pas, au contraire, agrandie en agrandissant la création, en reculant, aux yeux des hommes, jes limites de l'univers, en leur donnant une idée plus vaste el plus sublime de la puissance du Créateur ? Ces découvertes, qui ont enlevé à notre planète le rang supérieur qu'une ignorance orgueilleuse lui avait assigné dans l'échelle des mondes, n’ont-elles pas contribué à nous faire voir Dieu plus grand, et l’homme plus petit?
«Si 1a démonstration des lois de la mécanique céleste n’a point eu les résultats funestes que redoulaient ceux-là qui emprisonnèrent Galilée, si elle a tourné au profit de la foi religieuse, pourquoi redouteriez-vous davantage la divulgation du mécanisme de la société? Craindriez-vous,
par hasard, que les lois de la société fussent moins harmonieuses et moins belles que celles du monde physique ? Douteriez-vous de la puissance et de la bonté infinies de Dieu ?
« Direz-vous que les économistes ont mal observé les lois qui régissent la société ? Direz-vous que leurs lois ne sont pas celles de la Providence ? Soit! mais, alors même que vous réussiriez à prouver votre dire, est-ce que cela signifierait quelque chose contre l’économie politique ? Est-ce que cela signifierait qu’il faut renoncer à étudier les lois de la société ? Non! cela signifierait seulement qu'il faut les étudier mieux. Cela signifierait que l’économie politique n’a eu encore que des Anaximandre et des Ptolémée, et qu'elle attend ses Galilée et ses Newton. Cela signifierait qu'il faut rectifier et poursuivre ses démonstrations; cela ne signifierait pas qu’il faut les abandonner. £
«Mais est-il bien vrai que la science des Quesnay, des Turgot et des Smith soit une science fausse ? Est-il bien vrai que ces sincères et patients chercheurs de vérités n'aient rencontré que des erreurs monstrueuses ? Est-il bien vrai qu’en cherchant des colombes, ils n’aient trouvé que des vipères ? Mais lisez donc leurs livres! Voyez ce qu'ils enseignent! Est-ce l'oppression, l'antagonisme, la guerre? Non! c'est la justice, c'est la solidarité, c’est la paix. Voilà leurs vipères ! Ils disent aux hommes : « Suivez les lois que la Providence vous a données, et vous serez aussi heureux que vous pouvez l'être. Le mal ne vient pas des lois de la Providence, le mal vient des infractions que vous avez commises à ces lois. Observezles donc, et surlout ne vous avisez pas d'en chercher d’autres ».
«De bonne foi, monsieur, croyez-vous qu’en cassant cet œuf de l’économie politique, on en puisse tirer le moindre vipéreau socialiste ? Croyez-vous que si les hommes avaient
toujours connu et suivi les vérités qui se trouvent dans les livres des économistes, l'Europe serait aujourd'hui envahie par le socialisme, et à la veille peut-être d’un immense cataclysme? Vous affirmez que c'est l'économie politique qui a engendré le socialisme; nous affirmons, nous, que le socialisme est né de l’ignorance de l’économie politique. Et nous ajoutons qu’aussi longtemps que les lois économiques ne seront pas universellement connues et observées, le socialisme demeurera suspendu comme une menace sur la société.
« Nous disons que c’est l'ignorance de l'économie politique qui a engendré le socialisme ; et, par là, nous en-— tendons l'ignorance des gouvernants aussi bien que celle des gouvernés. L'ignorance des gouvernants a fait les mauvaises lois économiques, ces mauvaises lois que nous voulons réformer et que vous voulez aveuglément maintenir. Les mauvaises lois économiques ont engendré les souffrances des masses. Des médecins et des charlatans se sont présentés pour guérir ces souffrances. Or, comme, d’une part, la société ignorait les lois à l’aide desquelles Dieu la gouverne, comme, d’une autre part, les charlatans lui promettaient une guérison plus prompte et plus complète que les médecins, elle a écouté les charlatans. La maladie a naturellement empiré, elle menace aujourd'hui d’emporter le malade. Est-ce la faute des médecins?
« Vous nierez peut-être que la société souffre. Mais si la société ne souffrait point, se livrerait-elle aux charlatans ? Vous nierez encore que son mal provienne de l'imperfection de notre législation économique. Mais, oseriez-vous affirmer que cette législation faite de main d'homme se trouve pleinement conforme au type idéal des lois de la Providence ?
«Or, remarquez-le bien, aussi longtemps que ce type idéal n’est point atteint; aussi longtemps que les législations économiques, comme les législations civiles et cri-
minelles,ne sont point da reproduction fidèle des lois de la Providence, ces législations vicieuses ou imparfaites doivent nécessairement engendrer le désordre et la misère et il y a lieu de les réformer. Il y a lieu de rapprocher les lois des hommes des lois de la Providence, et vous, catholiques, vous qui croyez à l’imperfection de l'intelligence humaine et à la perfection de l'intelligence divine, vous êtes coupables lorsque vous faites obstacle à ce progrès vers l'idéal; vous êtes coupables lorsque vous vous opposez à la réforme de nos législations imparfaites en vue d’un type parfait qui est la loi divine.
« Vous considérez, à la vérité, les intérêts économiques comme tout à fait secondaires. Vous dites : « Nul homme, entre ceux qui sont arrivés à l'immortalité, aucun membre de cette dynastie magnifique qui part de Moïse pour arriver à Napoléon, en passant par Charlemagne, n’a basé sa gloire sur la vérité économique; tous ont fondé les nations sur la base de la vérité politique, sur la base de la vérité sociale, sur la base de la vérité religieuse ». Mais est-il bien une seule vérité que l'on soit fondé à mépriser ? Toute vérité ne vient-elle pas de Dieu, aussi bien la vérité économique que la vérité politique ou la vérité religieuse ? Toute vérité n'est-elle pas sainte ? Toute vérité ne veut-elle pas être honorée et servie comme son Auteur même? Qu'êtes-vous donc, chétif, pour mépriser une vérité? Est-ce parce qu'aucun grand homme n’a fondé sa gloire sur la vérité économique, que vous la dédaignez? Voilà, de la part d'une âme chrétienne, un respect singulier pour les lumières et le jugement des hommes. Avant qu'aucun grand homme eût fondé sa gloire sur la vérité religieuse, vous eussiez donc méprisé la vérité religieuse? Au reste, soyez sûr que la vérité économique aura ses grands hommes comme toutes les vérités. Soyez sûr que la dynastie de ses pacifiques réformateurs tiendra dans l'avenir une place pour le moins aussi glo-
rieuse que celle des dompteurs de peuples. Soyez sûr que ces héros de la vérité économique ne vaudront pas moins, au point de vue chrétien, que vos héros de la vérité politique !
« Avouons-le toutefois, nous craignons que le triomphe de la vérité économique ne se fasse longtemps attendre. Et savez-vous pourquoi ? Parce que la vérité économique a pour adversaires, à la fois des charlatans qui la nient au profit de leurs panacées mensongères, et des esprits en défaillance qui craignent de voir trop s’élargir les voies de la vérité; parce que certains esprits redoutent aujourd’huüi pour la vérité religieuse le contact de la vérité économique, comme les théologiens du moyen âge redoutaient pour elle ie contact de la vérité physique. Comme si toutes les vérités ne se tenaient point ; comme si toutes n'annonçaient point au même degré la gloire de leur Auteur !
«Or, quand les hommes de bonne foi, quand ceux-là qui sont le sel de la terre font défaut à une vérité, il est cerlain que cette vérité sera lente à germer; il est certain que si elle importe au repos et au bonheur de la société, on traversera de longues années de désordre et de misère avant de recueillir les fruits qu’elle seule peut donner. Mais sur qui retombera la responsabilité du mal dont la société aura souffert dans l'intervalle? Est-ce sur ceux qui auront enseigné cette vérité nécessaire, ou sur ceux l’auront méconnue ou dédaignée ? »
(Journal des Économistes, du 45 mars 1850.)
K. p. 208. Une lettre pastorale du cardinal Pecci, archevêque de Pérouse. — Cette lettre pastorale dont nous reproduisons l’analyse comme une contre-partie du discours de Donoso Cortès, annonçait les Encycliques libérales du pape Léon XIII, et elle fera certainement époque dans l'histoire de l'Eglise catholique.
L'Eglise catholique est-elle hostile au progrès de l'industrie, des arts et des sciences ? Y a-t-il, comme l'assurent ses adversaires, une incompatibilité naturelle et sans remède entre elle et la civilisation ? Voilà les questions qui se trouvent posées et ‘léveloppées dans cette Lettre pastorale.
A ces questions, le prélat n'hésite pas à répondre: Non! l'Eglise catholique n'est hostile à aucun progrès; non, elle n’est pas incompatible avec la civilisation, envisagée même sous l'aspect purement matériel. Il fait mieux; il prend la peine d'expliquer à ses ouailles en quoi la civilisation consiste, quels sont ses avantages et ses mérites. Et ces explications, il les donne non point en théologien, mais en économiste, et il cite ses auteurs.
« Un célèbre économiste français (Frédéric Bastiat) a rassemblé comme en un tableau les bienfaits multiples que l'homme trouve dans la société, et c'est une merveille digne d’être admirée. Considérez le dernier des hommes, le plus obscur des artisans; il a toujours de quoi s'habiller bien ou mal, de quoi chausser ses pieds. Considérez combien de personnes, combien de peuples ont dû se donner du mouvement pour fournir à chacun soit ses habits, soit ses souliers.
« Tout homme peut chaque jour porter à sa bouche un morceau de pain; voyez encore ici quel labeur, que de bras il a fallu pour arriver à ce résultat, depuis le laboureur qui creuse péniblement son sillon pour lui confier la semence, jusqu'au boulanger qui convertit la farine en pain! Tout homme a des droits ; il trouve dans Ja société des avocats pour les défendre, des magistrats pour les consacrer par leurs sentences, des soldats pour les faire respecter. Est-il ignorant? Il trouve des écoles, des hommes qui pour lui composent des livres, d'autres qui les impriment et d’autres qui les éditent.
« Pour la satisfaction de ses instincts religieux, de ses
aspirations vers Dieu, il rencontre quelques-uns de ses frères qui, laissant toute autre occupation, s'adonnent à l'étude des sciences sacrées, renoncent aux plaisirs, aux affaires, à leur famille, pour mieux répondre à ces besoins supérieurs. Mais en voilà assez pour vous démontrer clairement qu’il est indispensable de vivre en société pour que nos besoins aussi impérieux que variés puissent trouver leur satisfaction. »
Un économiste de profession ne résumerait pas plus clairement les avantages de l'association et de la division du travail. Voici maintenant l’explication des progrès et la définition de la civilisation.
« La société étant composée d’hommes essentiellement perfectibles, elle ne peut demeurer immobile ; elle progresse et se perfectionne. Un siècle hérite des inventions, des découvertes, des améliorations réalisées par le précédent, et ainsi la somme des bienfaits physiques, moraux, politiques, peut s’accroître merveilleusement. Qui voudrait comparer les misérables cabanes des peuples primitifs, leurs grossiers ustensiles, leurs instruments imparfaits, avec tout ce que nous possédons au dix-neuvième siècle ? Il n’y a plus de proportion entre le travail exécuté par nos machines si ingénieusement construites, et celui qui sortait avec peine des mains de l’homme.
«Il n’est pas douteux que les vieilles routes mal tracées, les ponts peu sûrs, les voyages longs et désagréables d'autrefois, valaient moins que nôs chemins de fer, qui altachent en quelque sorte des ailes à nos épaules et qui ont rendu notre planète plus petite, tant les peuples se sont rapprochés. Par la douceur des mœurs publiques et par la convenance des usages, notre époque n'est-elle pas supérieure aux agissements brutaux et grossiers des Barbares, et les relations réciproques ne sont-elles pas améliorées ? A certains points de vue, le système politique n'est-il pas devenu meilleur sous l'influence du temps et
de l'expérience ? On ne voit plus les vengeances particu= lières tolérées, l'épreuve du feu, la peine du talion, etc. Les petits tyrans féodaux, les communes querelleuses, les bandes errantes de soldats indisciplinés n'ont-ils point disparu ?
« C’est donc une vérité de fait que l’homme, dans la société, va en se perfectionnant au triple point de vue du bien-être physique, des relations morales avec ses semblables et des conditions politiques. Or, les différents degrés de ce développement successif auquel atteignent les hornmes réunis en société sont la civilisation, cette civilisation est naissante et rudimentaire quand les conditions dans lesquelles l'homme se perfectionne sous ce triple point de vue sont peu développées; elle est grande quand ces conditions sont plus larges ; elle serait complète si toutes ces conditions étaient parfaitement remplies. »
Ne croirait-on pas assister au cours de Michel Chevalier, au Collège de France? Voici enfin un évêque économiste, et cet évêque est aujourd’hui un pape ! Mais poursuivons l’analyse de cette étonnante et admirable Lettre pastorale. D'où procèdent le progrès et la civilisation ? Ils procèdent avant tout du travail. C'est grâce au travail que l’homme réussit à améliorer son sort et à créer les merveilles de l’industrie. Or, le travail était méprisé par les philosophes les plus illustres de l’antiquité. C'est le christianisme qui l’a relevé, honoré et sanctifé : «Jésus— Christ, vrai fils de Dieu, voulut être soumis à un pauvre artisan de la Galilée, et lui-même, dans l'atelier de Nazareth, ne rougit pas de faire agir sa main bénie ». Les Apôtres demandaient au travail le soutien de leur existence, et, plus tard, dans l'Europe envahie par les Barbares, les moines ont défriché le sol ravagé par les invasions et ressuscité l’industrie, Plus tard encore, les républiques catholiques de l'Italie ne devinrent-elles pas les foyers éclatantsde l'industrie, du commerce el des arts ?
« L’lonie, la mer Noire, l'Afrique, l'Asie, étaient le théâtre des relations commerciales et des expéditions militaires de nos ancêtres; ils y faisaient d'importantes et fécondes conquêtes, et, tandis qu’au dehors flottaient leurs drapeaux entourés de érainte et d'honneur, chez eux ils ne restaient pas inactifs ; ils cultivaient les arts, et les négoces accroissaient par.tous les moyens honnêtes la richesse publique et privée. Les industries de la laine, de la soie, de l’orfèvrerie, des vitraux coloriés, de la papeterie, à Florence, à Pise, à Bologne, à Milan, à Venise, à Naples, fournissaient à des milliers et des milliers d'ouvriers un travail lucratif; elles attiraient sur nos marchés l'or et le concours des étrangers. »
Dira-t-on encore après cela que le catholicisme est hostile au travail et aux arts de la civilisation ? Sans doute, l'Église ne croit pas qu'il faille tout sacrifier, même la santé et la vie de l'homme, même les forces naissantes de l'enfant, à la multiplication des richesses, et ici l’auteur de la Lettre pastorale s’élève contre «les écoles modernes d'économie politique, infestées d’incrédulité, qui considèrent le travail comme la fin suprême de l’homme, et qui ne tiennent l'homme lui-même que pour une machine plus ou moins précieuse, selon qu'elle est plus ou moins produrtive ». Assurément, cette imputation est injuste. Aucun économiste digne de ce nom n'a prétendu que l’homme fût une pure machine à produire. Le travail est un moyen, ce n’est pas une fin. Les économistes sont, au contraire, tout à fait del’avis de leur éminent confrère de Pérouse sur la nécessité de modérer la durée du travail, de ménager au travailleur des jours de repos, et surtout de ne pas épuiser les forces de l'enfant par un travail prématuré. Ils pensent, comme lui, que la charité n’a pas cessé d’être nécessaire et bienfaisante, et, comme lui encore, ils s'arrêtent avec tristesse devant « le chiffre élevé des victimes que font l'incapacité d'apprendre, les
guerres et les entraves du commerce ». Comme lui, ils sont partisans de la plus grande diffusion possible de l’enseignement, ils détestent la guerre, et ils sont parlisans de la liberté du commerce!
Mais l'auteur de la Lettre pastorale ne se borne pas à repousser comme une odieuse calomnie cette accusation des ennemis de l’Église, « qu’elle insinue dans les cœurs une mystique horreur pour les choses d’ici-bas », et qu’elle recommande un ascétisme qui exclut toute amélioration matérielle de la condition de l’homme. Il va plus loin; après avoir entrepris de démontrer que le catholicisme n’est nullement hostile aux progrès de l’industrie, il réfute cette autre calomnie plus venimeuse encore, qui fait con— sidérer l'Eglise comme l’ennemie de la science. Cette inimitié prétendue ne serait pas seulement absurde, elle serait impie. Ne ferait-elle pas supposer que l'Eglise craint que la science ne réussisse à détrôner Dieu? Loin de le détrôner, elle ne peut que manifester sa puissance et redoubler l'amour qu'il inspire, en dévoilant toute l'harmonie et la magnificence de son œuvre.
« Examinez en effet et jugez vous-même. Peel y avoir une chose désirée par l'Eglise avec plus d'ardeur que la gloire de Dieu et la connaissance plus parfaite du divin Ouvrier, que l’on acquiert par l'étude de ses œuvres?
« Or, si l'univers est un livre à chaque page duquel sont écrits le nom et la sagesse de Dieu, il est certain que celui-là sera plus rempli d'amour pour Dieu, s'approchera davantage de Dieu, qui aura lu plus avant et plus clairement dans ce livre.
« .… Quelle raison pourrait-il y avoir pour que l'Eglise fût jalouse des progrès merveilleux que notre âge a réalisés par ses études et ses découvertes? Y a-t-il en eux quelque chose qui, de près ou de loin, puisse nuire aux notions de Dieu et de la foi, dont l'Eglise est la gardienne el la maîtresse infaillible? Bacon de Verulam, qui s’illus-
tra dans la culture des sciences physiques, a écrit qu’un peu de science éloigne de Dieu, mais que beaucoup de science y ramène. Cette parole d’or est toujours également vraie, et si l'Eglise s'effraye des ruines que peuvent faire ces vaniteux qui pensent avoir tout compris parce qu'ils ont une légère teinture de tout, elle est pleine de confiance envers ceux qui appliquent leur intelligence à étudier sérieusement et profondément la nature, parce qu'elle sait qu’au fond de leurs recherches ils trouveront Dieu, qui, dans ses œuvres, se laisse voir avec les attributs irrécusables de sa puissance, de sa sagesse, de sa bonté. »
L'auteur de la Lettre pastorale invoque encore à l'appui les témoignages de Copernic, de Képler, de Galilée, de Volta, et même du protestant Faraday, «qui voyait, dans la science qu’il cultivait avec passion, un véhicule pour arriver à Dieu ». Enfin il s'incline devant les merveilleux efforts de la science et le spectacle sublime qu'elle offre aux regards en rendant l'homme maître des forces de la nature, et en faisant éclater en lui comme une étincelle de son Créateur :
« Combien beau et majestueux apparaît l'homme, alors qu’il atteint la foudre et la fait tomber impuissante à ses pieds; alors qu’il appelle l’étincelle électrique et l'envoie, messagère de ses volontés, à travers les abîmes de l’océan, au delà des montagnes abruptes, à travers les plaines interminables! Comme il se. montre glorieux, alors qu'il ordonne à la vapeur d'attacher des'ailes à ses épaules et de le conduire avec la rapidité de la foudre par mer et par terre! Comme il est puissant lorsque, par des procédés ingénieux, il enveloppe cette force elle-même, l’emprisonne et la conduit par des sentiers merveilleusement combinés pour donner le mouvement, et, pour ainsi dire, l'intelligence, à la matière brute, laquelle ainsi remplace l'homme et lui épargne les plus dures fatigues ! Dites-moi s'il n’y a pas en lui comme une étincelle de son Créateur,
alors qu’il évoque la lumière et lui fait dissiper les ténèbres de la nuit?» ;
Mais le Syllabus? Le Syllabus n'a-t-il pas condamné la science et la civilisation ? Autre calomnie. Le Syllabus ne condamne pas la civilisation par laquelle l’homme se perfeclionne, la civilisation vraie. Ce qu’il condamne, c’est « la civilisalion qui veul supplanter le christianisme et détruire avec lui tout le bien dont nous avons été enrichis par lui ». En d’autres termes, le Syllabus est dirigé non point contre la science et la civilisation, mais contre l'athéisme et le matérialisme. L'auteur de la Lettre pasto- rale croit n'avoir laissé aucun doute à cet égard, en se tenant sur le terrain de l'amélioration matérielle de lacondition de l'homme. « Il nous serait agréable, ajoute-t-il, d'apporter la même lumière sur les points qui concernent l'amélioration de l’homme sous le rapport moral et politique, si au lieu d'écrire une Lettre pastorale, nous nous étions proposé de rédiger un long traité et si nous n'avions le projet, pourvu que la vie nous le permette, de revenir une autre fois sur ce sujet. »
Il est probable que l'archevêque de Pérouse, devenu le Pape Léon XIIL, ne pourra donner suite à ce projet. Il est possible aussi que des influences avec lesquelles un souverain omnipotent et même infaillible est obligé de compter, effacent de la mémoire du Pape la Lettre pastorale de l’archevêque. Mais cette lettre n'en a pas moins été écrite, et elle révèle chez son auteur des sentiments, des idées et des connaissances que nous n'étions plus habitués à rencontrer chez les hauts dignitaires de l'Eglise. Il y avait longtemps que la chaire de Saint-Pierre n'avait été occupée par un homme véritablement instruit, et Léon XIII est bien certainement le premièr Pape qui ait étudié l'économie politique. Grégoire XVI était, comme chacun sait, un moine étranger aux affaires de ce monde; et Pie IX luimême, malgré son esprit naturel, avait un horizon intel-
lectuel très limité. L'auteur de la Lettre pastorale est un
esprit aussi cultivé et aussi moderne qu'on peut l'être. Il n'appartient pas au passé, il est de son temps.
(G. De Mouiarr. Jowrnal des Débats, mars 1878.)
L, p. 208. L'Église et le siècle. — A l'occasion du vingt-cinquième anniversaire du sacre du cardinal Gibbons, archevêque de Baltimore, célébré le 18 octobre 1893, et auquel étaient présents 13 archevêques, 409 évêques, 300 prêtres et 200 séminaristes, Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul, a prononcé un discours qui a eu un immense retentissement aux Etats-Unis. La plus grande partie de
ce discours était consacrée au « malentendu entre l'Eglise
et le siècle ». Nous la reproduisons à titre de document, en nous bornant à faire remarquer qu’aux Etats-Unis la religion a complètement cessé d’être protégée et subventionnée par l'Etat.
« ILexiste un malentendu entre l'Eglise et le siècle : c'est avec peine que je le constate. Car les intérêts de la religion seront en souffrance tant que dureront ce malentendu et cette désunion. C'est seulement dans la paix, fruit de l'harmonie, que tous les deux peuvent trouver le bienêtre et le progrès. La faute en est au siècle, et aussi, non à l'Eglise, mais plutôt à certains représentants de l'Eglise. L'Eglise et le siècle bien compris ne sont nullement en opposition. Sans doute le siècle tel qu’il se présente à nous est digne de blàme. Fier de ses succès matériels et inlellectuels, il est rempli d'orgueil et s’exagère sa puissance. Il s'imagine que le naturel qui l’a si bien servi jusqu'ici, suffit à tout, il a une tendance à exclure le surnaturel, il se revêt de formes toutes séculières. Dans son culte pour la nouveauté. qu’entretient sans cesse la marche du progrès, tout ce qui est ancien lui est suspect. Il se demande pourquoi son Eglise, elle aussi, ne serait pas nouvelle aussi bien que sa chimie et sa mécanique appliquée. Une Eglise
qui porte sur son front la marque de dix-neuf siècles, lui paraît surannée et hors de place. L'orgueil et l'irréflexion sont le mal de notre époque, et ces deux traits de son caractère sont bien capables de nous tromper sur son compte.
« L'Eglise, telle qu’elle se présente à nous dans les actes et les paroles de certains de ses représentants, semble mériter aussi sa part de reproches. Je parle en catholique et avec l’amour le plus sincère pour l'Eglise catholique. Je sais qu'il y a des éléments divins dans l'Eglise que le Christ a faite la dépositaire de la vérité et de la grâce, et j'ai la plus entière assurance que ces éléments seront en tous temps conservés sous le souffle incorruptible de l'Esprit-Saint. Mais je sais aussi qu'il y a dans l'Eglise des éléments humains. Les hommes qui font partie de l'Eglise conservent ce qu'ils ont d’humain, et de leur prudence et de leur énergie dépendent, en grande partie, la prospérité extérieure et le bien-être de l'Eglise. Voilà pourquoi l'Eglise a eu ses époques, différant les unes des autres en lumière et en gloire, selon que les pasteurs et les peuples catholiques observaient le monde d’un œil plus ou moins clairvoyant et portaient le glaive spirituel avec plus ou moins de bravoure. On oublie trop souvent cette situation où est l'Eglise relativement à ses éléments humains, bien que l’Eglise elle-même enseigne qu’une confiance exagérée en la grâce divine est un péché de présomption.
« Je ne crains pas de dire que, dans ce siècle dont le soleil est maintenant sur le déclin, des ministres du clergé ont commis la faute d’être trop lents à comprendre leur époque et à lui tendre la main de la réconciliation et de l'harmonie. Ils ne sont pas sans excuses, et je suis prêt à le reconuaître. L'Eglise, dans ses éléments divins, est immuable et souverainement conservatrice. La crainte du changement si juste, à certains points de vue, est exposée à
s'étendre au delà des limites et à envahir un terrain où les changements seraient désirables. Les mouvements au sein de la société, il est vrai encore, se produisaient souvent avecaccompagnement de circonstances sinistres et sous des formes repoussantes. La Révolution de 1789, dont les flots tumultueux et destructeurs à l’égal des torrents des montagnes, étaient rougis de sang, fut le signal retentissant de la naissance de l'ère nouvelle. Les porte-étendards de notre siècle ont souvent déployé les insignes de l’impiété et de l'anarchie.
« Des hommes comme Lamennais ont bien tenté une réconciliation entre l'Eglise et la société, mais ils étaient imprudents dans leur langage, et par leur impatience ils ne pouvaient aboutir qu’à un insuccès pour eux-mêmes et au découragement pour leurs disciples. Mais, même en tenant compte de toutes ces excuses, quelques représen— tants de l'Eglise, je le répète, ont été trop lents à agir. Ils n'ont pas su comprendre leur époque, christianiser ses aspirations et guider sa marche en avant : le siècle a passé outre. Il y eut bien quelques Lacordaire qui com-— prirent et proclamèrent les devoirs du moment ; ils furent bientôt abandonnés par leurs timides compagnons et accusés par les réactionnaires d’être des libéraux dangereux et des demi-hérétiques : on leur imposa silence. De ce siècle, la plupart ne virent que les vices que tous nous condamnons du fond du cœur; quant à ses bonnes et nobles tendances, ils les méconnurent ou les nièrent. Le siècle, aux yeux de certains membres du clergé, fut ce monde ténébreux contre lequel Jésus-Christ a prévenu ses disciples. Le ramener jamais à l'Evangile fut mis au rang des espérances abandonnées. On considéra cette œuvre comme ne pouvant être accomplie que par un miracle éclatant, et jusqu’à ce que ce miracle eût lieu, les ministres du Christ se retirèrent dans leurs sacristies et dans leurs temples comme dans des quartiers d'hiver, où,
entourés d'un petit nombre de fidèles, ils pourraient se préserver eux et leurs amis de la contagion universelle.
« La société abandonnée à elle-même et à ses guides trompeurs et imprudents, isolée de plus en plus de l'Eglise à cause de l'isolement de l'Eglise elle-même,
-irritée même de l’apparente antipathie de cette dernière, s’endurcit dans son sécularisme et se mit même à enseigner le mépris, la haine de la religion.
« Ge déplorable état de choses prévalut en certains pays plus que dans les autres, mais aucun n’en fut complètement exempt. L'Eglise semblait avoir replié son drapeau; plus de lutte, mais aussi plus de victoire.
« Ce fut une faute et ce fut un malheur. Allez, enseignez toutes les nations, avait dit le Christ une fois pour toutes, et les Apôtres s'étaient élancés à la conquête de l’empire romain, parlant aux sages d'Athènes sur la colline de Mars, aux patriciens et aux sénateurs de Rome jusque dans la cour des empereurs, aux esclaves dans leurs misérables réduits, et l’empire était devenu chrétien. Quelque radicales que soient les erreurs et les fautes du temps présent, la méthode et le zèle des premiers apôtres l'au— raient conquis au Sauveur. Mais, en réalité, le siècle actuel, païen sans doute dans son langage et dans l’excès de ses qualités, est au fond animé de sentiments chrétiens et n'attend que le contact chaleureux du christianisme vivant pour s'avouer chrétien.
« L'occasion est belle et le moment opportun pour un prêtre vraiment grand et au-dessus de l'ordinaire. Sa tâche sera de jeter un pont sur la vallée profonde qui sépare le siècle de l'Eglise, de dissiper les nuages qui empêchent celui-là de voir la véritable nature de celle-ci, de conduire l'Eglise au siècle et le siècle à l'Eglise.
« Remarquons bien encore une fois que le siècle et l'Eglise n’ont pas consommé un divorce irrévocable. Le siècle a sans doute ses erreurs et ses fautes, et l'Eglise ne
peut pas ne pas en tenir compte. Si on considère le siècle comme, étant la somme de ces erreurs et de ces fautes, l'Eglise ne peut jamais se réconcilier avec lui. Mais ce sont là des accidents qui ne.font pas partie de l'essence du siècle. Ponr ma part, je vois dans notre siècle un de ces soulèvements puissants qui ont lieu de temps à autre dans l’histoire de l'humanité et qui en marquent les pas dans sa marche ascendante et continue. L’humanité, fortifiée par des siècles de réflexion et de travail, nourrie et pénétrée de principes chrétiens, s’est soulevée en masse vers des régions supérieures de lumière et de liberté. Elle demande à jouir plus généralement et plus pleinement des droits qu’elle a reçus de Dieu. Tout cela est digne de louanges. Tout cela est beau et noble. Et c'est tout ce que nous avons à accepter en acceptant notre siècle, et en acceptant notre siècle nous acquérons le droit de le réprimander, nous nous mettons en état de le corriger.
« L'Eglise, elle aussi, a ses caractères essentiels et accidentels. Nous devons pouvoir distinguer les uns des autres ; nous devons, tout en étant jaloux de conserver l'essentiel, être prêts à sacrifier les accidents selon le besoin des circonstances de temps et de lieux. Il y en a qui prétendent que l'Eglise devrait être toujours telle qu'elle a été à une certaine époque. C'est lui nuire grandement que de la représenter comme rigide, inflexible, incapable de s'adapter aux circonstances nouvelles et changeanles. L'Eglise, fondée par le Christ pour tous les âges, revêt la forme de chacun d'eux. Nous devons donc trouver dans son extérieur, quelque chose de variable et de contingent. Impérialiste dans ses alliances politiques à une certaine époque, l'Eglise fut en d'autre temps féodale; mais jamais elle ne se lia en principe à l'Empire ni à la Féodalité. Elle parlait grec à Athènes et latin à Rome, ses enfants portèrent la chlamyde ou la toge, mais elle n’a jamais été une
institution limitée à la Grèce ou à l'Italie. Plus tard, elle balbutia le langage primitif des Goths et des Francs, et dans sa marche à travers leurs contrées elle laissa des
frs
traces non équivoques de leurs rudes manières et de leur
civilisation défectueuse, et pourtant elle ne fut jamais un
produit gothique ou franc, limité comme vie et comme
conditions d'existence à à vie et aux conditions de ses
contemporains. À certaines époques, ses connaissances re
scientifiques furent aussi restreintes que celles de ces époques mêmes; sa législation, ses coutumes, étaient, comme les leurs, primitives et à l’état débauche. Dans ses éléments humains elle vivait simplement de son époque, tandis que ses éléments divins demeuraient toujours les mêmes, quelle que fût la scène du monde qui se passât devant elle.
« Il y a deux ou trois siècles, sous le règne d'un Charles- Quint ou d’un Louis XIV, l'Eglise, dans ses relations extérieures, vivait en bonne harmonie avec l’aristocratie, mais encore une fois, ce n'était qu'une phase passagère de son existence, et elle peut être, en d’autres temps, aussi démocratique dans ses allures que la démoratie la plus pure puisse le désirer. Son droit canonique, qui est l'expression même de son adaptabilité, reçut à une époque l'impression du code de Justinien, à une autre celle des Capitulaires de Charlemagne, à une autre encore celle des édits des Hapsbourgs ou des Bourbons : mais elle n'a jamais été momifiée dans les moules justiniens et bourboniens, et son droit canonique peut être aussi américain qu'il était romain, autant le reflet du vingtième siècle qu’il a été celui du moyen âge. S'il n'en était pas ainsi, l'Eglise ne serait pas catholique comme son fondateur : Jésus-Christ en effet est le maître de tous les âges et de toutes les nations. Soyons donc aussi catholiques que le Christ dans notre conception de l'Eglise, et nous ne verrons aucune difficulté à reconnaître qu’elle convient à tous les
» sh APPENDICE 215
âges et a toutes les nations, au passé comme au présent,
au présent el à l'avenir comme au passé.
* «Quoi ? l'Église du Dieu vivant, l'Église aux cent mille
victoires remportées sur le paganisme et la barbarie, sur la fausse philosophie et sur l'hérésie, sur des rois défiants et des peuples insubordonnés; la grande, la philanthroque Église qui aime tant la liberté et a soif de la vérité, elle aurait peur du dix-neuvième siècle! Elle aurait peur d’un siècle quelconque! Elle n'apercevrait pas dans le dix-neuvième siècle l’ébullition des plus nobles sentiments et l’évolution des germes chrétiens qu'elle-même a semés! Cette Église serait sans ardeur pour le combat et ne se précipiterait pas avec une force irrésistible sur le monde moderne pour s’en assurer la possession, pour l’aimer, le nourrir, l’'admirer, le corriger et le guérir, pour le gagner au Christ, et de son bras puissant le porter jusqu’au sommet de ses plus hautes aspirations, auquel ce monde même, palpitant d’espérances et de craintes, ne peut parvenir sans elle ! Loin, bien loin de tout cœur catholique, cette pensée décourageante, fatale et anticatholique !
« Je prêche la nouvelle, la plus glorieuse des croisades. L'Église et le siècle! Unissez-les d'esprit et de cœur, au nom de l'humanité, au nom de Dieu. L'Église et le siècle! Rapprochez-les : leurs cœurs battent {à l'unisson; le Dieu de l'humanité opère dans l'un; le Dieu de la Révélation surnaturelle dans l'autre; le même Dieu dans tous les deux.
« Voyons quels sont les principaux traits caractéristiques des temps présents. Notre siècle est avide de connaissances. Ses recherches sont sans repos et ne connaissent pas de limites. Très bien! L'Église catholique ne proclame-t-elle pas que toute vérité naturelle, aussi bien que surnaturelle, vient de Dieu, et que l'esprit, dont le principal aliment est le vrai, devient de plus en plus semblable à Dieu à mesure qu’il reçoit la vérité en proportions plus
abondantes? Selon l'enseignement de l’Église, il existe deux sources de connaissances, toutes deux venant de Dieu même : la raison individuelle de l'homme et la voix
de Dieu dans la Révélation.Entre les deux, il n'y a pas de
contradiction possible, et l'opposition que l’on dit exister entre la Science et l'Église, n’est que l'opposition entre les faux exposés de la science et les faux exposés de la foi, ou plutôt entre de faux savants et des théologiens ignorants. Le désir de l'Église c'est de voir la lumière intellectuelle se répandre sur tous les hommes et sur toutes les régions du savoir. Le siècle, dans son étude infatigable de la nature, fait l'œuvre de l'Église. Ses découvertes dans le domaine des animalcules les plus minimes comme dans les sphères célestes les plus vastes, nous aident à connaître Dieu. Elles nous montrent au-dessus des lois de la nature, une cause absolue, souverainement sage et puissante, éternelle, et cette cause est Dieu. Les résultats de toutes les recherches historiques, de toutes les spéculations morales ou sociales, nous montrent le Christ se ressuscitant lui-même et ressuscitant le monde. Ils nous montrent l'Église du Christ comme le fruit vivant et subslantiel de la maison du Christ. La science du siècle! Mais le siècle n'en a pas assez, et le besoin de l'heure présente, le devoir de l'Église, c'est de pousser le siècle à des recherches plus profondes, à des observations plus étendues, à ne laisser intacte une seule parcelle de matière qui puisse cacher un secret, un seul incident de l'histoire, un seul acte de la vie de l'humanité capable de donner la clef d’un problème, La science du siècle, l'Église la bénit, l'Église contribue à son accroissement avec tout son pouvoir et toutes ses lumières ».
(Observateur Français, du 17 novembre 1893.)