LJBRAIRIE J.-B. BAILLIÈRE ET FILS
i9,RUBHAUTEFEUiLLE,près du bouIevard Saûnt- Germain
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■ Le plus (0*30(1 service qu'on puisse rendre à la science est d'y faire place nette avant d'y rien construire. <•
CuviER.
La plupart des Essais compris dans ce volume ont été écrits, au cours des six ou sept dernières années, sans préméditation ni intention de les relier ensemble, en réponse à des attaques contre des doctrines que je tiens pour bien établies, ou pour réfuter des affirmations concernant le domaine des sciences de la nature, que je crois erronées. Ces Essais portent la marque de leur origine dans le ton de polémique qui les imprègne.
Je pense qu'on peut dire des polémiques, comme d'autres espèces de guerres, qu'elles sont souvent utiles, quelquefois nécessaires, et toujours plus ou moins nuisibles. La polémique est utile quand elle attire Tattention sur des sujets qui pourraient, sans elle, être négligés, et lorsque, ainsi qu'il arrive quelquefois, ceux qui sont venus pour assister à la lutte se mettent à réfléchir. Elle est nécessaire, quand les intérêts de la vérité et de la justice sont ep jeu. Elle
PyxLÇY. Science c^ Reli^iQ \
est nuisible, en ce que la controverse tend toujours à dégénérer en querelle, à dévier de la question du vrai et du faux pour tomber dans la très petite question de savoir qui a raison et qui a tort. J'ose espérer que les attributs utiles et nécessaires dans cette discussion ont été plus en lumière que le côté plus étroit, quand ces articles ont été publiés pour la première fois ; j'ai eu, pourtant, quelque hésitation à les réimprimer. Pour ma part, je trouve peu de ragoûts littéraires moins appétissants qu'une controverse refroidie. Il y a plus, il y a quelque chose de déloyal à présenter un ieul côté de la discussion, et il )r a peu de charité à reproduire des « paroles ailées » qui, quelque appropriées qu'elles fussent au temps oh elles furent prononcées, seraient plus justement vouées à l'oubli.
Pourtant, puisque je ne pouvais m'attendre à ce que ceux qui m'ont honoré de leur polémique m'eussent permis, pour donner à cette collection un plus grand lustre, d'y présenter leurs élucubrations à côté des miennes, et comme il serait manifestement injuste de priver leurs fréquentes vivacités de langage de la justification que de semblables libertés de ma part leur donneraient, j'ai fini par conclure que ce que j'avais de mieux à faire était de laisser les Essais tels qu'ils avaient été écrits ', donnant à mes honorables adversaires l'assurance que la chaleur dont il peut rester quelques signes avait été produite, selon la loi de la conservation de l'énergie, parla force de leurs propres
ï A quelques exceptions près, qui sont d'ailleurs citées, quand çUes sont plus qu'une simple modjfiçfitioîi vçrbale,
coups, et qu'elle s'est, depuis longtemps, dissipée dans l'espace.
L'expérience a vite appris aux hommes que les scènes changeantes du théâtre du monde ont un fond permanent ; qu'il y a de Tordre au milieu de l'apparente confusion, et que beaucoup d'événements ont lieu selon des règles inflexibles. Ils ont donné le nom de « Nature » à cette région de régularité familière et habituelle. Mais, en même temps, leur raison enfantine, que rien ne gouvernait, et qui n'était guère encore que la compagne de jeu de l'imagination, les amena à croire que ce monde tangible, banal, méthodique de la Nature était environné et comme pénétré par un autre monde intangible et mystérieux, qui n'était pas plus lié par des règles fixes que, leur semblait-il, les pensées et les passions qui traversaient leur esprit et semblaient exercer un empire intermittent et capricieux sur leur corps. Ils attribuaient aux entités, dont ils peuplaient cette région obscure et terrible, une somme illimitée de cette puissance apte à modifier le cours des événements dont eux-mêmes avaient une petite part ; et, de la sorte, ils en vinrent à les considérer comme étant non seulement au-delà, mais au-dessus de la Nature.
De là naquit la conception d'un « Surnaturel », par opposition à la « Nature », le premier dualisme d'un monde naturel « à destinée fixe » et d'un monde surnaturel abandonné au jeu libre d'une volonté ; conception qui a envahi toutes les spéculations postérieures, et qui, durant des milliers d'années, a exercé ype inflyence profonde sur la pratique ; car il est ^vi-:
dent que, d'après cette théorie de l'Univers, il faut, pour réussir dans la conduite de la vie, donner une attention sérieuse aux deux mondes ; et, s'il en faut négliger un, il est moins dangereux que ce soit celui de la Nature. En toute circonstance donnée, il est, sans doute, désirable de savoir ce que Ton peut attendre, au cours ordinaire des choses; mais il est tout aussi nécessaire d'avoir quelque connaissance de la ligne de conduite que peuvent suivre des agents surnaturels capables et peut-être désireux de suspendre ou de renverser cet ordre. En réalité, quand on la développe logiquement, la théorie dualistique doit nécessairement aboutir à une préoccupation presque exclusive du Surnaturel et à Tidée que sa force dirigeante s'exerce en faveur de ceux qui s'entendent bien avec ses agents.
D'autre part, les leçons de l'expérience semblent à peine s'accorder avec cette conclusion. Elles enseignent, avec beaucoup de netteté, qu'il en coûte de négliger la Nature, et que, tout compte fait, plus les hommes se soumettent à ses lois, et mieux ils s'en trouvent.
L'antithèse théorique a produit un antagonisme pratique. Dès les temps les plus reculés dont nous avons connaissance, le Naturalisme et le Surnaturalisme ont, consciemment ou inconsciemment, lutté l'un contre l'autre ; et les fortunes diverses de leurs combats sont inscrites dans les annales du cours de la civilisation, à partir de celles de l'Egypte et de la Babylonie, il y a six mille ans, jusqu'à celles de notrç temps et de notre pays,
Ces annales nous apprennent que, tant que les hommes ont écouté la Nature, ils ont été payés de leurs peines. Ils ont développé les arts qui fournissent les conditions de la vie civilisée, et les sciences qui leur ont progressivement révélé la réalité, leur procurant la meilleure discipline intellectuelle, pour découvrir méthodiquement la vérité. Ils ont accumulé une masse considérable de connaissances universellement acceptées; et les conceptions de Thomme et de la société, de la morale et de la loi, qui sont basées sur ces connaissances, sont, de plus en plus, chaque jour, reconnues, soit ouvertement, soit tacitement, comme les fondements des actions droites.
L'Histoire nous dit aussi que le champ du Surnaturel a récompensé le labeur de ses cultivateurs par une moisson, non moins exubérante peut-être, mais d'une espèce différente. Il a produit une diversité presque infinie de religions. Ces dernières, si nous en séparons les concomitants éthiques sur lesquels la connaissance naturelle a aussi des droits, se composent de documents sur le Surnaturel ; elles nous parlent des attributs d'êtres surnaturels, de leurs rapports avec la Nature, et des actes par lesquels on peut s'assurer ou éviter leur intervention, dans le cours ordinaire des événements. Il ne semble pas, cependant, que les surnaturalistes soient parvenus à s'entendre sur ces sujets, ni que l'Histoire indique une extension de l'influence du Surnaturalisme sur la pratique, au cours du temps. Au contraire, les religions, dans une grande mesure, s'excluent réciproquement ; et leurs adhérents semblent prendre plaisir à s'accuser les uns les autres,
non seulement d'erreurs, mais de crimes méritant et entraînant des punitions d'une sévérité infinie. De plus, en opposition singulière avec les connaissances naturelles, les rapports de l'Humanité avec le Surnaturel semblent avoir été plus étendus et plus exacts, et l'influence des doctrines surnaturelles sur la conduite plus grande en proportion de l'éloignement des temps et de rinfériorité de la phase de civilisation considérée. Le fait est qu'il paraîtrait exister un rapport inverse entre la connaissance naturelle et la connaissance surnaturelle. A mesure que la première s'est étendue, est devenue plus exacte et plus digne de foi, la dernière s'est repliée, est devenue vague et discutable ; pendant que l'une remplissait de plus en plus le champ de l'action, l'autre se retirait dans la méditation, ou s'évanouissait derrière le paravent des mots.
Cette différence entre les destinées du Naturalisme et celles du Surnaturalisme est-elle un signe de progrès ou de décadence de l'Humanité? montre-t-elle que nous nous éloignons ou que nous nous rapprochons de la vie supérieure? Chacun a, là-dessus, son opinion. Le point sur lequel j'appelle l'attention, c'est que cette diflérence existe et se fait sentir. Les hommes commencent à comprendre que l'évolution historique de l'Humanité, que l'on considère généralement, et non sans raison, je pense, comme un progrès, a été et est encore accompagnée par une élimination proportionnelle du Surnaturel de sa place primitivement si grande dans la pensée de l'homme. La question de savoir jusqu'où ce processus doit
continuer est, à mon sens, la question du temps où nous vivons.
La discussion sur ce sujet — discussion prolongée, amère, où les armes de la chair aussi bien que celles de l'esprit ont été employées — n'est pas chose nouvelle pour les Anglais. Ils s'en sont plus ou moins occupés pendant les cinq derniers siècles. Et, durant ce laps de temps, ils ont fait des tentatives pour établir un modus vivendi entre les antagonistes, dont quelques-unes ont eu une influence étendue, bien que par malheur aucune n'ait donné satisfaction d'une manière universelle et permanente.
Au XIV* siècle, la question en litige était de savoir si certaines parties du Surnaturalisme du Christianisme du moyen âge reposaient sur des bases sérieuses. John Wicliff proposa une solution du problème qui, au cours des deux siècles suivants, acquit une popularité étendue et une grande importance historique : les Lollards, les Hussites, les Luthériens, les Calvinistes, les Zwingliens, les Sociniens et les Anabaptistes, quelles que fussent leurs divergences d'opinion, s'accordaient pour proposer de réduire le surnaturel du Christianisme aux limites que sanctionnaient les Écritures. Aucun des chefs du Protestantisme n'a mis en question l'origine surnaturelle et l'autorité infaillible de la Bible, ni l'exactitude de l'exposé du monde surnaturel donné dans ses pages. En réalité, ils ne pouvaient se permettre des doutes sur ces articles de foi, puisque la Bible infaillible était le point fixe du levier avec lequel ils s'efforçaient de renverser le siège de saint Pierre. La « liberté de
jugement personnel» qu'ils proclamaient ne signifiait, en pratique, pas autre chose que la permission pour eux de s'affranchir du jugement public de TÉglise romaine, en ce qui concernait les canons et le sens attaché aux paroles des livres canoniques. Le « jugement personnel » — c'est-à-dire la raison — était (au moins théoriquement) libre de décider quels livres devaient ou ne devaient pas prendre rang dans les « Écritures », et de déterminer le sens d'un passage quelconque de ces livres. Mais ce sens, une fois accepté par l'esprit du sectaire, devait passer pour vérité pure, — pour la parole même de Dieu. L'efficacité, dans la controverse, du principe de l'infaillibilité biblique se trouvait dans le fait que les adversaires conservateurs des réformés n'étaient pas en mesure d'y contrevenir sans s'embarrasser dans des difficultés sérieuses ; d'autre part, les Papistes et les Protestants étant d'accord pour efficacement fermer la bouche des critiques plus radicaux, ceux-ci ne comptaient pas.
L'impuissance de leurs adversaires, toutefois, ne détruisit pas la faiblesse inhérente à la position des Protestants. Le dogme de l'infaillibilité de la Bible n'est pas plus évident que celui de l'infaillibilité du Pape. Si l'un est soutenu par la « foi », il en va de même pour l'autre. Si le dernier peut être accepté ou rejeté par le jugement personnel, pourquoi l'autre ne le serait-il pas ? Si même la Bible affirmait sa propre infaillibilité, on ne voit pas quelle valeur cette affirmation pourrait avoir pour ceux qui discutent la question. Si, d'autre part, l'infaillibilité de la Bible reposait sur celle d'une « Église primitive », il serait
extrêmement gênant pour ceux qui nient son infaillibilité actuelle d'admettre que 1' « Église » a été autrefois infaillible. En outre, on n'eut pas plus tôt mis en pratique le principe protestant que Ton s'aperçut que même un texte infaillible, quand il est interprété par le jugement personnel, peut encourager impartialement des déductions contradictoires et fournir des symboles et des confessions de foi aussi divers que la qualité et le savoir des intelligences qui portent de tels jugements, et les préjugés et les passions qui les inspirent. Chaque secte, pleine de confiance dans l'infaillibilité de matériaux infaillibles subtilement interprétés, était prête à fournir son contingent de martyrs et à donner à l'Histoire une preuve de plus que la fermeté à soutenir la persécution prouve bien la sincérité et la persévérance du croyant, mais très peu la vérité objective de ce à quoi il croit. Il n'est pas de martyrs qui aient scellé leur foi de leur sang avec plus de courage que les Anabaptistes.
Enfin, et ce n'est pas là le moins important, le principe protestant contenait en lui-même les germes de la destruction de la finalité que les autres églises protestantes. Luthérienne, Calviniste et autres, se flattaient d'avoir déjà atteinte. Leurs symboles étant ex professo basés sur les Ecritures canoniques, il s'ensuivait qu'en fin de compte celui qui établissait le canon définissait la profession de foi. Si le jugement personnel de Luther pouvait conclure légitimement qu'il fallait laisser de côté l'Epître de saint Jacques, tandis que les Épîtres de saint Paul contenaient l'essence même du Christianisme, il doit être permis à quelque
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autre jugement personnel de prendre le contre-pied de ces conclusions. Le processus de critique qui excluait les livres apocryphes ne pouvait être empêché, à tout le moins par des gens qui rejetaient l'autorité de l'Église, d'étendre ses opérations à Daniel, aux Cantiques et à l'Ecclésiaste ; et, arrivé là, il n'était pas facile d'invoquer une seule bonne raison pour arrêter les progrès de la critique. En réalité, le développement logique du Protestantisme ne pouvait manquer de mettre l'autorité des Ecritures aux pieds de la Raison, et, entre les mains des latitudinaires et des théologiens rationalistes, le despotisme de la Bible fut bientôt converti en une monarchie très limitée. Tout en étant traitée avec autant de respect qu'auparavant, la sphère de son autorité pratique fut réduite au minimum, et ses décrets ne furent déclarés valables qu'à condition d'être contresignés par le sens commun, le ministre responsable.
Les champions du Protestantisme ont assez coutume d'exalter la Réformation du xvi® siècle comme étant l'émancipation de la Raison ; mais il est permis de douter que leur prétention ait des bases solides, tandis qu'il y a beaucoup de raisons de croire que les aspirations vers la liberté intellectuelle n'ont eu aucune part à ce mouvement. Le Dante, qui a porté à la Papauté des coups aussi rudes que ceux de Wicliff, Wiclifï même et Luther aussi, quand ils commencèrent leur œuvre, étaient bien loin de vouloir toucher même aux dogmes les plus irrationnels du Surnaturalisme du moyen âge. De Wicliff à Socin, ou même à Mûnzer, Rothmann et Jean de Leyde, je ne découvre aucune
trace du désir d'affranchir la raison. Tout au plus peuton découvrir la proposition de changer de maître. D'esclave delà Papauté, Tesprit devait devenir serf de la Bible; ou, pour parler plus exactement, serf de Tinterprétation qu'en donnait un homme qui, passant rapidement de l'attitude humble de celui qui émet un jugement personnel à l'arrogance d'un Pape-César, chef d'une foi d'Etat, n'hésitait pas plus que l'ancienne papauté du Pontife à supprimer de force les jugements personnels et les juges qui lui faisaient opposition.
C'étaient les iniquités, et non les déraisons du système papal, qui étaient au fond de la révolte des laïques, qui, essentiellement, fut une tentative pour secouer l'intolérable fardeau de certaines déductions pratiques d'un Surnaturalisme auquel, en principe, chacun acquiesçait. Que gagnait donc la liberté intellectuelle en abolissant la transsubstantiation, le culte des images, les indulgences, l'infaillibilité ecclésiastique, si la consubstantiation, les mystifications de la présence réelle ou non réelle, la bibliolâtrie, les prétentions à la « lumière intérieure », et la démonologie, qui sont les fruits du même arbre surnaturalistique, continuaient à jouir du soutien spirituel et temporel d'une infaillibilité nouvelle? On ne délivre point un prisonnier en grattant la rouille de ses fers.
Peut-être demandera-t-on si la Réforme n'est point un des produits de cette grande explosion d'activité mentale libre, et à faces diverses, que l'on a désigné sous le nom générale de Renaissance? Mélanchton, Ulrich de Hutten, de Bèze n'étaient-ils pas tous humanistes? et l'humaniste par excellence, Erasme,
n'était-il pas le premier fauteur de la Réforme, jusqu'au moment où, effrayé, il la déserta lâchement ?
On pourrait croire, au langage des historiens protestants, qu'ils oublient souvent que Réforme et Protestantisme ne sont nullement des termes convertibles. Il y a eu beaucoup de réformateurs sincères et vraiment zélés avant, pendant et après la naissance et le développement du Protestantisme, qui ne voulaient rien avoir de commun avec lui. Nul doute que la renaissance de la science et des arts, que Tagrandissement du champ de la nature par les découvertes géographiques et astronomiques, la révélation des nobles types de la littérature ancienne par le réveil de rérudition classique, T.ébranlement que subit la pensée, dans toutes les classes de la société, par la découverte de l'imprimerie, n'aient relâché les liens traditionnels et affaibli la puissance du Surnaturalisme du moyen âge. Les Humanistes, dans l'intérêt de la culture libérale et du bien-être de la nation, se prêtaient volontiers à tout ce qui tendait à dérouter leurs ennemis jurés, les moines, et ils appuyaient volontiers tout mouvement tendant à l'affaiblissement de l'intervention ecclésiastique dans la vie civile. Mais cet ennemi commun était le seul lien véritable entre l'humaniste et le protestant; leur alliance devait, fatalement, être de courte durée et remplacée tôt ou tard par l'état de guerre. Le but des Humanistes, qu'ils en eussent conscience ou non, était d'atteindre à la liberté intellectuelle complète du philosophe de l'antiquité, ce qui était le comble de l'horreur pour un Luther, un Calvin, un de Bèze, ou un Zw^ingle.
L'explication de la conduite d'Érasme me semble se trouver dans ce fait. A la vérité, l'homme ne manquait pas de faiblesses ; il le savait et ne se vantait point d'être un héros. Mais il n'a jamais abandonné le mouvement réformateur qu'il avait primitivement eu en vue ; et il n'a pas pu abandonner la Réforme protestante à laquelle il ne prit jamais part. C'était essentiellement un libéral en théologie, et le Radicalisme lui était aussi odieux qu'il l'est à tous les libéraux; ou, pour emprunter aux temps modernes une comparaison encore plus appropriée, c'était un broad churchman qui refusait également de s'associer aux fanatiques de la High Church ou de la Low Church^^ et qui, par suite, était traité des deux côtés de poltron, de courtisan et de traître.
Il y avait pourtant un fond de raison dans la remontrance pathétique, où il dit ne pas voir pourquoi il est obligé de devenir martyr pour ce à quoi il ne croit pas ; et il me semble que la considération impartiale des circonstances et des conséquences de la Réforme protestante justifient assez la conduite qu'il a tenue.
Peu d'hommes étaient mieux à même que lui de connaître Tétat de l'Europe, nul ne pouvait être plus compétent pour sonder la légèreté intellectuelle et l'inconséquence de la critique du Catholicisme par les Protestants, et pour réduire à sa juste valeur l'illusion que les eaux, mises en liberté par la Renaissance, se
1 La High Church est la plus voisine du catholicisme (anglicatholicisme)et la Low Church s'en éloigne plus. La Broacf Churcht tend au rationalismç libéral. (Trad.)
calmeraient dans les impasses du nouvel Ecclésiasticisme. Le bâtard, autrefois pauvre étudiant, puis moine, devenu l'ami des évêques et des princes, reçu à tous les degrés de la société, ne pouvait manquer d'apercevoir la gravité de la position sociale, des dangers imminents causés par la débauche et l'indifférence des classes gouvernantes, non moins que par les tendances anarchiques du peuple qui gémissait sous leur oppression. Le voyageur qui avait vécu en Allemagne, en France, en Angleterre, en Italie, et qui comptait pour amis les hommes les plus influents de chacun de ces pays, ne pouvait guère se tromper sur le nombre des forces énormes dont disposait encore la Papauté. Si mauvais que fussent les hommes d*Église, les hommes d'État étaient pires; et un caractère bien moins optimiste que celui d'Erasme n'eût aperçu aucun espoir pour l'avenir, à moins d'aflranchir les établissements multiples de TÉglise des corruptions qui, seules, pensait-il, l'empêchaient d'être aussi bienfaisante que puissante. La large tolérance du savant et de l'homme du monde pouvait à bon droit se révolter contre le ruffianisme, si gaillard qu'il fût, d'une des grandes lumières du Protestantisme, et contre le fanatisme étroit, bien que savant et logique de quelques autres; et, pour un penseur prudent, qui, quels que fussent ses manquements, estimait à toute sa valeur l'idéal éthique de l'Évangile chrétien, la question pouvait se poser de savoir s'il valait la peine d'amener un déluge politique et social dont nul ne pouvait prévoir le terme, dans l'unique but de mettre les Luthériens, les Zwingliens, et autrçs à U
place de celui qui réclamait la succession des richesses spirituelles du Pêcheur galiléen.
Supposons que, au commencement du mouvement luthérien et zwinglien, une vision de ses conséquences immédiates eût été accordée à Érasme. Imaginez que le spectre de l'insurrection violente du Communisme anabaptiste, qui ouvrit TApocalypse, fût suivi de la procession ténébreuse du règne de la Terreur et de la spoliation en Angleterre, et du meurtre juridique de ses amis, More et Fisher; qu'il pût pressentir Tamère tyrannie du Cléricalisme évangélique à Genève et en Ecosse; la longue agonie des guerres religieuses, des persécutions et des massacres qui dévastèrent la France et réduisirent TAllemagne à un état presque sauvage, pour finir par le spectacle du luthérianisme réduit, dans sa patrie même, à un pur formalisme avant de compter même un siècle d'existence, tandis que le jésuitisme triomphait sur le protestantisme dans les trois quarts de l'Europe, amenant à sa suite une recrudescence de toutes les corruptions qu'Érasme et ses amis cherchaient à abolir. N'aurait-il pas, très loyalement, pensé qu'à ce prix le Protestantisme coûtait trop cher, surtout sachant mieux que personne combien les fondements dogmatiques des nouvelles confessions étaient peu capables de soutenir la lumière que le progrès inévitable de la critique des Humanistes projetterait sur elles? Ainsi qu'en jugea le plus sage de ses contemporains, Erasme n'était, au fond, ni protestant, ni papiste, mais un « chrétien indépendant »;et, ainsi que l'ont compris les plus sageç de se$ biographes modernes, il a été le
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précurseur, non de la réforme du xvi* siècle, mais des « Lumières » du xviii* siècle ; une sorte de Voltaire broad chtirch, qui tenait à son « Christianisme indépendant », aussi fermement que Voltaire à son Déisme.
En réalité, le courant de la Renaissance, qui avait porté Érasme, laissa le Protestantisme enlisé dans les bancs de sable de ses articles et de ses symboles, tandis que sa véritable tendance devint visible pour tous, deux siècles plus tard. Alors ceux en qui s*était incarné le mouvement de la Renaissance s'aperçurent de l'esprit qui les animait, et ils attaquèrent le Surnaturalisme dans sa forteresse biblique, que Protestants et Romanistes défendaient avec un zèle égal. Aux yeux du « Patriarche », l'Ultramontanisme, le Jansénisme et le Calvinisme n'étaient que trois personnes de Tunique « Infâme » qu'il essaya toute sa vie d'écraser. S'il en haïssait une plus que l'autre, c'est probablement la dernière, tandis que d'Holbach et l'extrême gauche de l'armée libre-penseuse étaient disposés à ne pas montrer plus de miséricorde au Déisme et au Panthéisme.
L'insurrection sceptique du xviii* siècle fit un bruit terrible et effraya beaucoup d'estimables gens ; mais des juges calmes auraient pu prévoir dès le début que les efforts des derniers rebelles n'avaient pas plus de chances que ceux des premiers d'offrir un repos permanent à l'esprit d'enquête scientifique. Quelque admirables que soient la finesse, le bon sens, l'esprit, la large humanité qui abondent dans les écrits des meilleiirs des Libres Penseurs, on ne peut guère citer
leurs œuvres comme ayant conduit d'une façon adéquate une enquête sérieuse et difficile. Je ne crois pas qu'aucun juge impartial affirme que, à ce point de vue, ils vaillent beaucoup mieux que leurs adversaires. Il faut convenir qu'ils partagent la faiblesse fatale d'une philosophiez priori^ non moins que la frivolité morale commune en ce siècle ; et un manque singulier d'appréciation de l'Histoire en tant que récit de l'évolution morale et sociale de la race humaine, leur permettait de recourir à d'absurdes théories pour expliquer les phénomènes religieux qui sont les produits naturels de cette évolution.
La plupart des adversaires romanistes ou protestants des Libres Penseurs leur opposèrent des arguments qui ne valaient pas mieux que les leurs, en y joignant du dénigrement d'ordre inférieur en ce que l'esprit y faisait défaut. Mais un grand apologiste chrétien conquit les canons de l'armée libre penseuse et tourna contre elle ses batteries. L' « Athéisme » spéculatif du type du xviii* siècle fut blessé mortellement par VAnalogy, pendant que le progrès des sciences historiques mit au jour le rôle important que jouait la faculté de créer des mythes, et, en démontrant l'extrême facilité qu'ont les hommes à se tromper eux-mêmes, rendit inutile d'avoir recours, en beaucoup de cas, à la coopération des prêtres.
De plus, de même qu'aux xiv** et xvi*' siècles, les influences sociales et politiques furent en jeu. On attribua aux philosophes athées, qui repoussaient la religiosité sentimentale de Rousseau tout autant que VInfdme, la responsabilité de presque tous les mau-
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vais actes des disciples jacobins de Rousseau ; c'était aussi peu justifié que si Ton eût rendu Wiclift responsable de la révolte des paysans, ou Luther de la Bauern-Krieg, En Angleterre, bien que notre ancien régime ne fût pas entièrement aimable, l'édifice social n'avait jamais été aussi atteint qu'en France ; on pouvait encore le réparer, ^t nos ancêtres, avec beaucoup de sagesse, aimèrent mieux attendre que cette opération pût être pratiquée en toute sûreté, que de la démolir par-dessus leurs têtes, pour bâtir sur des fondements de spéculations toutes neuves une maison philosophiquement conçue. En de telles circonstances, il ne faut point s'étonner que, dans ce pays, les hommes pratiques aient préféré l'Évangile de Wesley et de Whitfield à celui de Jean-Jacques ; d'autre part, il restait assez du vieux levain du Puritanisme pour assurer la faveur et le soutien d'un grand nombre d'hommes religieux à un réveil du Surnaturalisme évangélique. Ainsi, peu à peu, la Libre Pensée ou l'indifférence, qui avaient prévalu chez nous pendant la première moitié du xviii° siècle, furent remplacées par une forte réaction surnaturalistique qui submergea l'œuvre des Libres Penseurs et parut même, pour un temps, avoir arrêté le mouvement naturalistique, dont cette œuvre était une imparfaite indication. Toutefois, ainsi que l'avait fait le Lollardisme, quatre siècles auparavant, la Libre Pensée se borna à travailler sous terre, bien assurée, tôt ou tard, de remonter à la surface.
J'ai le malheur de pouvoir me rappeler la quatrième décade du xix* siècle, moment où le déluge évangé-
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lique commença à baisser et où les cimes de certaines montagnes devaient bientôt émerger dans le voisinage d'Oxford surtout, mais où la bibliolâtrie régnait toujours et ou église et chapelle proclamaient ensemble, comme étant des oracles divins, les affirmations indigestes de la moins instruite, et, par suite, de la plus obstinément bigote de toutes les écoles théologiques.
Pour remplir des promesses faites en mon nom, mais certainement sans mon autorisation, je fus, de très bonne heure, emmené écouter des « sermons dans la langue vulgaire ». Et certes, elle était souvent assez vulgaire, la langue dans laquelle le prédicateur, ignorant également la littérature, l'histoire, la science et même la théologie, sauf ce qu'on en professait dans son étroite école, déversait, sous la protection de la chaire, des invectives contre ceux qui s'éloignaient de sa notion d'orthodoxie. J'appris, par de mystérieuses allusions aux « sceptiques » et aux « athées », que certaines gens s'appuyaient sur la raison charnelle, osaient douter que le monde eût été fait en six de nos jours ordinaires, ou que le déluge eût été universel; qu'ils allaient même jusqu'à mettre en doute l'exactitude littérale de l'histoire de la tentation d'Eve, ou celle de l'ànesse de Balaam; et, par l'horreur du ton avec lequel on racontait ces énormités, j'aurais pu croire que ces hommes impudents appartenaient aux classes criminelles. Et, en même temps, ceux à qui incombait plus directement la responsabilité de me donner les connaissances essentielles à la conduite de ma vie (et qui souhaitaient sincèrement
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d'y parvenir) croyaient accomplir ce devoir sacré entre tous en gravant dans mon esprit enfantin la nécessité, sous peine d'être réprouvé en ce monde et damné dans Tautre, d'accepter au sens strict et littéral toute assertion contenue dans la Bible protestante. On me dit d'y croire, et je crus que c'était un péché, non moins répréhensible qu'un délit moral, que d'en douter. Je suppose que, sur mille de mes contemporains, neuf cents, au moins, ont eu l'esprit faussé et empoisonné, au nom du Dieu de vérité, par cette discipline. Je suis sûr que, même vingt ans après, ceux qui se hasardaient à mettre en question l'exactitude historique d'une partie quelconque de l'Ancien Testament et, a fortiori^ des Evangiles, devaient s'attendre à une averse impitoyable d'épithètes, sans parler des autres conséquences désagréables qui retombent sur ceux qui, d'une façon quelconque, attaquent le chaos des préjugés qu'on appelle opinion publique.
Mes souvenirs de ce temps viennent d'être ravivés par la lecture d'un document remarquable \ qui est signé des noms de trente-huit des vingt mille et quelques prêtres de l'Église établie. Il ne paraît pas que les signataires soient officiellement chargés de porter la parole pour la corporation ecclésiastique à laquelle ils appartiennent ; mais je crois devoir accepter leur dire, et les tenir pour « servants du Seigneur, qui ont reçu le Saint-Esprit », et, par conséquent, recevoir ce mémoire comme preuve que, bien que 'Evangélicisme de mes premières années ait été
1 Déclaration on the Truth of Holy Scriptures {Times, i8 décembre 1891).
déplacé de son siège, bien que tant de collègues des trente-huit répudient le titre même de Protestants, il n'en est pas moins vrai que le laurier de la bibliolâtrie est aussi florissant qu'il y a soixante ans. Et, comme cela se passait dans ce bon vieux temps, quiconque refuse de sacrifier à Tidole est tenu pour coupable de « déshonorer Dieu » en mettant en péril son propre salut.
C'est à rhonneur de la perspicacité des auteurs de cette Déclaration d'avoir discerné la vraie nature de la question controversée du siècle. Ils ont compris le fait indéniable que, si l'on a découvert que l'Ecriture « ne mérite pas une foi qui ne discute pas », la foi « au surnaturel en soi » est, dans la même mesure, ruinée. Et je puis me féliciter d'une aussi puissante confirmation d'une opinion où j'ai eu le bonheur de les devancer. Mais il appartiendra à la génération prochaine de décider ce qu'il faut admirer le plus, du courage ou de l'intelligence des trente-huit signataires qui continuent à proclamer que les Ecritures canoniques de l'Ancien et du Nouveau Testament « renferment la vérité historique absolue à l'égard de tous les récits d'événements passés et à l'égard de l'énoncé de prédictions à accomplir plus tard ».
Pour la plupart des hommes qui pensent, l'intérêt de ce singulier document consiste moins en ce qu'il est par lui-même, que dans l'état dont il est le signe révélateur. Chacun sait que cette Déclaration a été publiée comme réponse à une manifestation d'opinion d'un caractère opposé, de la part de quelques membres du même corps ecclésiastique, qui ont, par conséquent,
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je suppose, tout autant de droits à se déclarer « servants du Seigneur et participants du Saint-Esprit ». En réalité, le courant de la tendance vers le Naturalisme, dont j'ai retracé Thistoire brièvement, a, au cours des dernières années, été si puissant que les Églises elles-mêmes ont commencé, je n'oserais dire à courir en dérive, mais, à tout le moins, à chasser sur leurs ancres. J'ose douter que, dans le giron de rÉglise anglicane, il y ait, à cette heure, autant de défenseurs absolus de « l'inspiration plénière » qu'il y avait de timides douteurs, il y a cinquante ans. Des commentaires, que sanctionne l'autorité la plus haute, renoncent à la « vérité historique littérale * des récits de la cosmogonie et du déluge. Des professeurs universitaires, d'une réputation méritée, acceptent la décision critique selon laquelle l'Hexateuque serait une compilation dans laquelle le rôle de Moïse, comme auteur ou comme éditeur, ne serait pas très clair; des prélats haut placés nous disent qu'on peut négliger les récits antérieurs à Abraham ; que le livre de Daniel peut être considéré comme un roman patriotique du ii* siècle avant Jésus-Christ, et que les mots de l'auteur du quatrième Évangile ne se distinguent pas toujours facilement de ceux qu'il met dans la bouche de Jésus. Les commentateurs conservateurs, mais consciencieux, décident que des passages entiers, dont quelques-uns ont une importance dogmatique ou éthique, ne sont que des interpolations. Un sentiment inquiet de la faiblesse du dogme de l'infaillibilité biblique semble être au fond d'une tendance qui prévaut et de nouveau voudrait substi-
tuer rautorité de 1* « Eglise » à celle de la Bible, Il m'arrive, dans ma vieillesse, d'être attaqué aussi vertement pour considérer le Christianisme comme une « religion d'un livre » que je l'étais, dans ma jeunesse, quand je doutais de cette proposition. C'est un symptôme non moins intéressant que Tempressement mis par l'Église de l'État à répudier toute complicité avec les principes de la Réforme protestante, et à s'intituler « anglo-catholique j^. L'inspiration, privée de son ancien sens intelligible, est délayée en mystification. Les Écritures sont réellement inspirées ; mais elles contiennent un élément entièrement indéfini et indéfinissable, 1' « élément humain », et ce malheureux intrus est converti en une sorte de bouc émissaire. Dans tout ce qui se trouve erroné dans une étude scientifique, historique ou physique, 1' « élément humain » en porte la responsabilité, tandis que Tinspiration divine d'affirmations, qui, par leur nature, ne peuvent ni être prouvées ni être rejetées, est encore proclamée avec la vigueur qu'inspire la conscience de la sécurité contre toute attaque. Bien que la proposition de traiter la Bible « comme tout autre livre », qui causa tant de scandale il y a quarante ans, ne soit pas encore généralement acceptée, et bien que les critiques de l'évêqueColenso soient encore au ban de l'Eglise, l'Eglise n'a pourtant pas fermé entièrement l'oreille à la voix du tentateur scientifique, et plus d'un ecclésiastique pudibond, tout en criant qu'il n'y consentira jamais, a, cependant, accédé aux propositions de cette critique scientifique dénoncée par les signataires du document cité plus haut.
Un humble laïque, pour qui ce serait le comble de la présomption que de se décerner même la dignité peu estimée de « servant de la science », peut bien trouver embarrassant ce conflit d'autorités ecclésiastiques apparemment égales — et il y aurait sagesse à renvoyer Tétude de Tune ou l'autre au moment où la question de préséance entre elles sera réglée. Et plus on étudiera de près la position fondamentale des signataires du document, et plus cette marche paraîtra la meilleure à suivre.
« Aucune opinion sur le fait ou la forme de la révélation divine, fondée sur la critique littéraire (et je pense pouvoir ajouter critique historique ou physique) des Écritures elles-mêmes, ne peut être admise à se heurter contre le témoignage traditionnel de
TEglise quand ce témoignage a été constaté et vérifié par rappel à l'antiquité ^ »
Accordons que c'est « le témoignage traditionnel de rÉglise » qui garantit le caractère canonique de tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. Accordons aussi que canonicité est synonyme d'infaillibilité ; pourtant, selon les trente-huit signataires, ce « témoignage traditionnel » doit être « constaté et vérifié par l'appel à l'antiquité » Mais la « constatation et la vérification » sont des processus purement intellectuels, qui doivent être dirigés selon les lois strictes de l'investigation scientifique, sous peine de perdre toute valeur. En outre, avant d'adresser un appel à r « antiquité », le sens exact de ce terme si
* Déclaration, article lo.
commodément vague doit être défini par des moyens semblables. L' « Antiquité » peut comprendre un nombre quelconque de siècles, petits ou grands ; et des questions compliquées telles que de savoir si r« antiquité » doit comprendre le Concile de Trente, ou s'arrêter peu après celui de Nicée, ou finir au temps d'Irénée, ou à celui de Justin le martyr, ne peuvent être décidées, si elles le sont, que par ces méthodes critiques si cavalièrement traitées par les signataires. Et pourtant la solution de ces questions est fondamentale, car, à mesure que les limites des livres canoniques varient, les dogmes qu'on en déduit doivent aussi changer. Le Christianisme, où le quatrième Évangile, TÉpître aux Hébreux, les Épîtres pastorales et TApocalypse sont canoniques et (par hypothèse) infailliblement vrais, est tout autre chose que le Christianisme qui ne les admettrait pas. Je le répète, quiconque définit le canon, définit le symbole
Il est certain qu'en ce qui concerne quelques-uns de ces livres, tels que TApocalypse et l'Epître aux Hébreux, l'Église d'Orient et celle d'Occident ont été d'opinions différentes pendant des siècles ; et pourtant ni l'une ni l'autre ne peuvent avoir considéré leur jugement comme infaillible, puisqu'elles ont fini par consentira une transaction, où chacune renonce à son objection contre le livre que préconisait l'autre. En outre, les « Pères » défendent d'une manière plus ou moins rationnelle la canonicité de tel ou tel livre, et vont jusqu'à avancer des preuves, internes ou externes, en faveur des opinions qu'ils soutiennent.
En réalité, si imparfaites que puissent être leurs conceptions de la méthode scientifique, ils ont usé de celle-ci de leur mieux. Il paraîtrait de là que, bien que la Science, comme la Nature, puisse être chassée avec telle fourche ecclésiastique ou telle autre, elle trouve enfin moyen de revenir. L'appel à T « Antiquité » ^u fond n'est qu'un appel à la science, pour demander premièrement ce qu'est r« Antiquité»; secondement, ce que r « Antiquité » dit de la canonicité ; troisièmement, pour prouver que canonicité est synonyme d'infaillibilité. Et, quand la science, en grande partie sous la forme de la « critique » abhorrée, a fait cela et a montré que T « Antiquité » a employé ses propres méthodes, bien que gauchement et imparfaitement, elle se retourne naturellement vers ceux qui en appellent à 1' « Antiquité» et exige qu'ils lui prouvent pourquoi, de nos jours, la science ne pourrait pas reprendre l'œuvre que les anciens ont si imparfaitement faite et l'accomplir entièrement.
Mais aucune raison valable n'a été avancée. Si r « Antiquité » a permis à Eusèbe, à Origène, à Tertullien, à Irénée de plaider en faveur de l'admission de tel livre parmi les canons et du rejet d'un autre, pour des raisons sérieuses, 1' « Antiquité » a admis tout le principe de la critique moderne. Si Irénée a donné des raisons ridicules pour limiter à quatre le nombre des Evangiles, toute liberté a été laissée à d'autres pour en présenter de bonnes (s'il en était) pour le réduire à trois, pour l'augmenter jusqu'à cinq. Si la branche orientale de l'Église avait le droit de rejeter l'Apocalypse et d'accepter TEpître aux Hébreux, et
celle d'Occident un droit égal (avec raisons à Tappui) d'accepter l'Apocalypse et de rejeter l'Épitre, toute autre branche avait également le droit — en motivant sa décision— de les rejeter tous deux ou, ainsi que le fit plus tard l'Église catholique, de les accepter tous deux.
Aussi ne puis-je m'empêcher de penser que les trente-huit se sont fait sauter avec leur propre cartouche. Leur « appel à l'Antiquité » ne se trouve, après tout, être qu'une voie détournée d'en appeler au tribunal dont ils afiectent de nier la compétence. Ayant fait reposer le monde du Surnaturalisme chrétien sur Téléphant de l'infaillibilité biblique, et fourni à l'éléphant un point d'appui sur la tortue de l'antiquité, ils ont, comme les Hindous, refusé de regarder plus loin, ce qui leur a épargné l'horreur de découvrir que la tortue repose sur une construction des plus fragiles, qui est en grande partie le produit de cette même opération intellectuelle qu'ils maudissent et répudient.
11 reste un autre point à considérer. Il est sans doute vrai qu'une Église chrétienne (que l'Eglise chrétienne dépende ou non de la connotation de l'article défini) existait avant les Ecritures chrétiennes, et que l'infaillibilité de ces dernières dépend de l'infaillibilité du jugement des personnes qui ont choisi les livres qui les composent dans la masse de littérature familière aux premiers chrétiens.
La perspicacité logique d'Augustin lui fit comprendre que l'autorité de l'Évangile qu'il prêchait devait reposer sur celle de l'Eglise à laquelle il appar-
tenait ' . Mais il n'est pas moins vrai que la version juive et la version de la plupart des Septante, si ce n*est de tous, les livres de l'Ancien Testament existaient avant la naissance de Jésus de Nazareth, et que leur autorité divine est présupposée et ne peut, par conséquent, dépendre du corps religieux constitué par ses disciples. Chacun sait que la conception même d'un « Christ » est purement juive. La validité de l'argument tiré des prophéties messianiques s'évanouit si leur autorité infaillible n'est point accordée, et il est de fait que soit que nous ayons affaire aux Evangiles, aux Epîtres ou aux écrits des premiers apologistes, les Ecritures juives sont reconnues comme Cour d'appel suprême des Ecritures chrétiennes.
La proposition de faire comparaître 1' « Antiquité » chrétienne pour déposer en faveur de l'infaillibilité de l'Ancien Testament, quand ses propres droits à l'autorité disparaissent si certaines propositions contenues dans l'Ancien Testament sont erronées, ne saurait guère satisfaire les exigences de la logique laïque. C'est comme si un homme, plaidant pour être légataire universel, présentait son affirmation comme preuve suffisante de la validité du testament. Et si même ce n'était pas un cercle vicieux, l'infaillibilité de la Bible étant attestée par l'Église infaillible, dont l'infaillibilité, est attestée par la Bible infaillible, ce qui est le comble de l'absurde, on pourrait encore demander où et quand l'Eglise, dans sa période d'infaillibilité, telle que l'ont limitée les nécessités dogma-
i Ego vero evangelio non crederem, nisi Ecclesiœ Catholicse me commoveret auctoritas. [Contra Epistolam Manichœi^ cap. v.)
tiques anglicanes, a officiellement décrété la « vérité historique absolue de tous les riécts » de l'Ancien Testament ? Augustin était-il hérétique lorsqu'il niait la vérité historique absolue du récit de la Création ? Le Père Suarez, se basant sur la tradition romaine plus récente, peut avoir le droit de le déclarer tel, mais il n'appartient pas à ceux qui limitent leur appel à cette première « Antiquité >>, où Augustin a joué un si grand rôle, de porter contre lui cette accusation.
Parmi ceux qui observent, la marche du monde de la pensée, les uns notent avec joie, et quelques autres avec terreur, la recrudescence de Surnaturalisme qui se manifeste parmi nous sous des formes placées à tous les échelons de l'échelle qui séparent le sublime du ridicule, depuis le Néo-Catholicisme et le Mysticisme de la Lumière intérieure, tout en haut de l'échelle, jusqu'à des choses impures, qu'on ne saurait nommer dans la même phrase, tout au bas. A mon humble avis, on a souvent exagéré l'importance de ces manifestations. Les formes existantes du Surnaturalisme ont des racines profondes dans la nature humaine et auront de la peine à disparaître ; mais, dans ces derniers temps, elles ont à se mesurer avec un ennemi dont la force entière commence à peine à se révéler, et dont l'armée, augmentant d'année en année, les environne de tous côtés. Cet ennemi est la science, dans l'acception de « connaissance systématique de la Nature», qui, pendant les deux derniers siècles, a étendu les méthodes de recherche dont la valeur est confirmée par un appel quotidien à la
nature, en toute région où le Surnaturel avait seul régné jusqu'ici.
La critique historique scientifique avait relégué parmi les fables les annales de la Grèce héroïque et de la Rome royale ; Tunité des auteurs de l'Iliade avait été combattue avec succès par la critique scientifique. La critique scientifique physique, après avoir fait justice de la théorie géocentrique de l'Univers et réduit le système solaire lui-même à n'être qu'un des millions de groupes de petits points cosmiques semblables qui gravitent, à travers l'espace infini, à des distances incommensurables les uns des autres, avait démontré que les théories surnaturalistiques sur la durée de la terre et de la vie sur cette terre étaient aussi inadéquates que l'avaient été celles de sa dimension relative et de son importance. Il n'était donc guère besoin d'être prophète pour comprendre que, tôt ou tard, les récits juifs et les premiers récits chrétiens seraient traités de la même manière, que la paternité de THexateuque et des Évangiles serait tout aussi sévèrement mise à l'épreuve, et qu'il faudrait que les preuves de la véracité de beaucoup des assertions rencontrées dans les Écritures fussent réellement très fortes pour être opposées aux conclusions de la science physique. Il est de fait, autant que j'en puis juger, que nulle personne apte à juger la force probante de ces conclusions ne se risque maintenant à affirmer que les récits bibliques de la création et du déluge sont vrais dans le sens naturel des mots de ces récits. Le plus que se hasarde à affirmer le conciliateur moderne, c'est que Ton peut appliquer un sens tout différent à
ces mots, et que ce sens non naturel peut être, sans grande peine, transformé en une sorte de non-contradiction de la vérité scientifique.
J'ai essayé, dans les pages sur le récit de la création, de discuter Tassertion suivant laquelle la science moderne confirmerait soit Tinterprétation que lui attribue M. Gladstone, soit toute interprétation compatible avec le sens général du récit, tout à fait à part de détails particuliers. Le premier chapitre de la Genèse enseigne l'origine successive : premièrement, de toutes les plantes ; secondement, de tous les animaux de Teau et de Tair ; troisièmement, de tous les animaux terrestres qui existent maintenant, à des intervalles de temps distincts. La science moderne nous enseigne que, à travers toute la durée d'un passé infiniment long, autant que nous pouvons en avoir connaissance (c'est-à-dire jusqu'à l'époque Silurienne) les plantes aquatiques et aériennes et les animaux terrestres ont coexisté, que les premiers connus diffèrent de ceux qui existent maintenant, et que les espèces modernes sont venues au monde comme derniers termes d'une série dont les membres ont paru l'un après l'autre. Ainsi, loin de confirmer le récit de la Genèse, les résultats de la science moderne jusqu'ici sont, en principe, comme dans les détails, en désaccord complet avec lui.
Si les prétentions à l'infaillibilité élevées, non par les anciens écrits hébreux eux-mêmes, mais par les champions et amis ecclésiastiques, desquels ils peuvent bien prier le ciel de les délivrer, viennent ainsi échouer sur recueil de la science naturelle au sujet de deux
événements des plus importants, Torigine des choses et le passé de la vie terrestre, quel crédit historique le penseur sérieux pourra-t-il accorder au récit de la fabrication d'Eve, de la Chute, du commerce entre les Bene Elohim et les filles des hommes, qui se trouvent entre la légende de la Création et celle du Déluge ? Et si ces récits perdent toute leur valeur historique, que devient Tinfaillibilité de ceux qui, suivant les dernières Ecritures, les ont acceptées, ont basé sur elles leurs raisonnements et risqué des conclusions dogmatiques de longue portée sur leur exactitude historique ?
C'est une politique d'autruche que suit l'Ecclésiasticisme contemporain, en cachant sa tète — THexateuque, — espérant qu'on oubliera le rapport inséparable de son corps avec les légendes pré-Abrahamiques. On persistera à demander comment il se fait, si les neuf premiers chapitres du Pentateuque ne sont pas historiques, qu'on puisse garantir l'exactitude historique du reste ? pourquoi l'histoire de l'Exode auraitelle un droit plus intrinsèque à être crue que celle du Déluge? Si Dieu n'a pas marché dans le jardin d'Eden, comment pouvons-nous être sûrs qu'il a parlé au Mont Sinaï?
Dans quelques autres des Essais qui suivent, j'ai essayé de montrer qu'une critique physique et littéraire ne fait pas moins de tort à la doctrine que les Ecritures canoniques du Nouveau Testament « déclarent sans conteste la vérité historique entière, dans tous leurs récits ». On nous dit que les Evangiles contiennent une révélation vraie du monde spirituel, — proposition
que, dans un des sens du mot « spirituel », je ne penserais pas nécessaire de contredire. Mais, si Ton entend par là que tout ce qui nous est dit du monde des esprits dans ces livres est infailliblement vrai, que nous sommes forcés d'accepter la démonologie qui constitue une partie inséparable de leur enseignement, et de croire en un Surnaturalisme aussi grossier que celui d'un peuple primitif quelconque, nous est-il au moins permis de demander pourquoi? La science peut être incapable de définir les limites du possible, mais elle ne saurait échapper à l'obligation morale de peser le témoignage qui a été cité en faveur d'un événement merveilleux quelconque ; et j'ai essayé de démontrer que le témoignage en faveur du miracle des Gadaréniens est entièrement dépourvu de valeur. Nous n'avons que trois versions, se contredisant en partie, d'une histoire dont nous ignorons absolument la forme primitive, l'origine et l'autorité. Mais le témoignage en faveur du miracle Gadarénien est aussi bon que le témoignage en faveur de tout autre.
J'ai indiqué, ailleurs, que c'est rester à côté de la réalité que de déclamer contre ces conclusions sous prétexte d'une tendance à priver l'humanité des consolations de la foi chrétienne et à détruire les fondements de la moralité, et encore moins de les marquer du nom insultant d' « athéisme ». Il ne s'agit point de savoir si elles sont nuisibles, mais, au point de vue de la méthode scientifique, si elles sont irréfutablement vraies. Si elles le sont, on les acceptera, avec le temps, qu'elles soient nuisibles ou non. La Nature, autant que nous avons pu pénétrer ses façons d'agir, ne se
Huxley. Science et Religion, 3
soucie guère de consolation, et chemine vers la justice par des sentiers fort détournés. En tous cas, quoi qu'il en soit pour d'autres, il devient de moins en moins possible à l'homme qui croit aux méthodes scientifiques de constater la vérité, et s'est accoutumé à voir confirmer sa foi par une expérience quotidienne, d'être gratuitement et consciemment infidèle à ses principes en aucune matière. Le nombre d'hommes de ce genre, poussés à l'emploi des méthodes scientifiques et dressés à leur donner confiance, par leur éducation, leurs besoins professionnels, et les affaires quotidiennes, augmente et continuera d'augmenter. La phraséologie du Surnaturalisme peut rester sur les lèvres des hommes, mais en pratique ils sont naturalistes. Le magistrat qui le dimanche, écoute dévotement le précepte « tu ne laisseras pas vivre une sorcière », repousse le lundi, comme essentiellement absurde, l'accusation d'avoir ensorcelé une vache qu'on portera contre quelque vieille femme; le directeur d'un asile d'aliénés qui substituerait l'exorcisme à un traitement rationnel ne garderait pas longtemps sa place; les bedeaux eux-mêmes doutent de l'utilité des prières pour la pluie, tant que le vent est à l'est, et une épidémie envoie les gens, non aux églises, mais aux égouts. Malgré nos prières pour le succès de nos armes, et nos Te Deum pour la victoire, nous avons, en réalité, foi en nos gros bataillons, et nous gardons notre poudre au sec, nous confiant en la connaissance de l'art de la guerre, en l'énergie, le courage, et la discipline. En cela, comme dans toutes les autres affaires pratiques, iioiis agissons d'après l'aphor
risme : Lahorare est orare; nous admettons qu'un travail intelligent est le seul culte acceptable, et que, qu'il y ait ou non une Surnature, nous avons affaire à la Nature.
Il est impçrtant de remarquer que le principe du Naturalisme scientifique de la dernière moitié du XIX* siècle, en lequel le mouvement intellectuel de la Renaissance a atteint son comble, et qui fut, pour la première fois, formulé par Descartes \ ne mène aucunement à nier l'existence d'une Surnature quelconque *, mais simplement à nier la validité du témoignante allégué en faveur de telle ou telle forme existante de Surnaturalisme.
Si je considère, au point de vue rigoureusement scientifique, l'hypothèse que, parmi les myriades de mondes dispersés à travers l'espace infini, il ne peut y avoir aucune intelligence d'autant plus grande que celle de l'homme, que cette dernière est supérieure à celle d'un coléoptère, aucun être doué delà puissance d'influencer le cours de la Nature aussi supérieure à celle de l'homme que l'est cette dernière à celle d'un escargot, la chose me semble non seulement sans fondement, mais impertinente. Sans aller au-delà des analogies dans ce que nous connaissons déjà, il est
* Huxley, Les Sciences naturelles et l'Éducation : Sur le Discours de la méthode. Paris, 1891, page i.
* J*emploie les mots Surnature et Surnaturel, dans leur sens populaire. Pour ma part, je dois dire que le terme de € Nature » comprend i6ut ce qui existe. Le monde des phénomènes psychiques me semble tout autant une partie de la « Nature, » que celui des phénomènes physiques, et je ne réussis pas à voir que quoi que ce soit justifie 1 idée de couper en deux moitiés l'Univers, Tune af|tyrç||e çi r^utre surnaturelle.
facile de peupler le cosmos avec des entités, en échelle ascendante, jusqu'à ce que nous arrivions à quelque chose d'impossible, en pratique, à distinguer de Tomnipotence l'omniprésence, et Tomniscience.
Si notre intelligence peut, en quelques sujets, reproduire sûrement le passé et prévoir Tavenir des millions d'années à l'avance, il est évidemment dans les limites du possible que quelque intelligence plus grande, même du même ordre, puisse être capable de refléter tout le passé et tout l'avenir ; si l'Univers est pénétré par un milieu de nature telle qu'une aiguille magnétique sur la terre réponde à une commotion dans le soleil, il est possible de concevoir un agent omniprésent ; si nos connaissances, si insignifiantes qu'elles soient, nous donnent quelque influence sur les événements, l'omniscience pratique peut conférer un pouvoir indéfiniment plus grand. Enfin, si le témoignage qu'une chose peut être équivalait à la preuve qu'elle existe, l'analogie pourrait justifier la construction d'une théologie et d'une démonologienaturalistiques, non moins merveilleuses que le surnaturel courant, tout comme elle pourrait autorisera peupler Mars ou Jupiter de formes vivantes, dissemblables de celles du monde terrestre. Tant que la vie humaine ne sera pas plus longue et que les devoirs du temps présent pèseront aussi lourdement, je n'imagine pas que les hommes sages s'occuperont de l'histoire naturelle de Jupiter ou de Mars, et il est probable qu'ils prononceront un arrêt de « manque de preuves }^, en ce qui concerne la théologie naturalistique. se réfugiant dans cette confession agnos-
tique, qui me semble être la vraie position à prendre pour ceux qui ne veulent pas prétendre savoir ce qu'ils sont certains d'ignorer. Quant aux intérêts de la moralité, j'incline à croire que, si THumanité pouvait agir selon ce dernier principe dans toutes les relations de la vie, il s'ensuivrait une réforme telle que le monde n'en a jamais encore vu, une approche vers l'âge d'or telle qu'aucune religion surnaturalistique n'a encore réussi, ni ne paraît devoir réussir, à réaliser.
Je n'ai, jusqu'ici, considéré le Naturalisme scientifique que sous son aspect critique et destructif. Mais l'incarnation actuelle de l'esprit de la Renaissance diffère de celle qui l'a précédée, au xvm® siècle, en ce qu'elle édifie en même temps qu'elle démolit.
Ce dont elle a jeté les fondations, ce dont elle élève déjà l'édifice, c'est la doctrine de l'évolution. Mais il y a tant d'étranges malentendus qui ont cours, au sujet de cette doctrine, elle est attaquée pour de si fausses raisons par ses ennemis, et employée à couvrir tant de terrain douteux, par quelques-uns de ses partisans, qu'il me paraît nécessaire de définir aussi clairement que possible ce que j'entends et n'entends pas par la doctrine en question.
Je n'ai rien à dire d'aucune « Philosophie de l'Evolution ». Les tentatives pour construire une philosophie de ce genre peuvent être aussi utiles et même aussi admirables que fut celle de Descartes, pour arriver à une théorie de l'Univers par la même route a priori ; mais, à mon avis, elles sont tout aussi prématurées. Je n'ai pas non plus, en cette occasion, affaire
avec une théorie quelconque de 1' « Origine des Espèces », quelle que soit Testime en laquelle je tienne la théorie dite Darwinienne ^ . Il est très vrai que la doctrine de la sélection naturelle présuppose l'évolution ; mais il n'est pas vrai que révolution implique nécessairement la sélection naturelle. En réalité, on peut concevoir que l'évolution se soit produite sans le développement de groupes possédant les caractères d'espèces.
Pour moi, la doctrine de l'évolution est non une spéculation, mais la généralisation de certains faits qui peuvent être observés par quiconque prendra la peine nécessaire. Ces faits sont ceux que les biologistes classent sous les chefs de l'Embryologie et de la Paléontologie. L'Embryologie prouve que toute forme de vie individuelle supérieure devient ce qu'elle est par un processus de différenciation graduelle d'une forme extrêmement inférieure ; la Paléontologie prouve en quelques cas, et montre qu'il est probable pour tous, que les types les plus anciens d'un groupe sont les plus bas, et qu'ils ont été suivis d'une succession graduelle de formes plus ou moins différenciées. C'est un fait presque banal que l'évolution d'individus, animaux et plantes, qui se produit par un processus naturel, chaque jour, par millions de cas; il est de fait que les espèces qui se sont succédé dans le passé présentent, en beaucoup de cas, les mêmes rapports morphologiques qu'ils devraient posséder s'ils avaient procédé les uns des autres par un processus analogue d'évolution.
* Voyez Huxley.
Le dilemme suivant se présente donc : ou les formes d*un même type — disons, par exemple, celles de la tribu chevaline ^ — sont nées successivement, mais indépendamment les unes des autres, par intervalles, durant des milliers d'années ; ou bien les formes récentes sont des descendants modifiés des premières. Et cette dernière supposition est tellement plus probable que l'autre que les hommes qui savent raisonner l'adopteront, à moins qu'on ne produise une preuve satisfaisante du contraire. L'objection quelquefois faite que personne jusqu'ici n'a encore vu une espèce se transformer en une autre paraît bizarre, venant de ceux qui croient toute l'Humanité descendue d'Adam. Quelqu'un a-t-il donc déjà vu des nègres issus de parents blancs, ou vice versa ? D'ailleurs est-il absolument nécessaire d'avoir étudié chaque phase du déplacement d'une planète pour être autorisé à conclure qu'elle gravite réellement autour du soleil ? S'il en est ainsi, l'Astronomie est bien malade.
Je ne veux point, même en passant, suggérer que quelqu'un de plus versé en astronomie et en physique que je ne le suis, ou qu'un maître de la nouvelle chimie aux révélations extraordinaires, ou qu'un expert en ce qui concerne le développement de la société humaine an point de vue du langage et des religions, ne puissent trouver une fondation suffisante pour la doctrine de l'évolution, dans ces divers domaines.
* Le lecteur trouvera un exposé excellent de la question dans Pouvrage récent du P' Flower : The Horse : A Study in Natural History. — Voir aussi Caudry : Les ancêtres de nos animaux dans les temps géologiques.
Au contraire, je me réjouis de voir que cette étude scientifique, dans toutes les directions, tend vers le même résultat Et il se peut bien que ce soient mes longues études biologiques seules qui me fassent me sentir plus en sûreté sur le terrain de la biologie, Quoi qu'il en soit, je m'appuie sur les faits de l'Embryologie et de la Paléontologie, et je tiens que notre connaissance actuelle de ces faits est suffisamment complète et étendue pour justifier l'assertion que toutes les spéculations philosophiques et théologiques de l'avenir auront à s'accorder avec un corps de vérités communes établies, telles que les suivantes :
I. — Les plantes et les animaux ont existé sur notre planète pendant plusieurs centaines de milliers, ou, probablement, de millions d'années. Pendant cette période, leurs formes ou leurs espèces ont subi une succession de changements qui finirent par donner naissance aux espèces qui constituent maintenant la population, vivante de la terre.
Il n'y a ni preuve ni raison de soupçonner que ce processus séculaire d'évolution soit autre chose qu'une partie du cours ordinaire de la nature. Il n'y a pas plus de raisons pour imaginer Toccurence d'une intervention surnaturelle, à un moment quelconque du développement dans le passé, qu'il n'y en a pour supposer qu'une telle intervention a lieu, de nos jours, dans le développement d'un animal ou d'une plante quelconque.
II. — Actuellement, tout individu, soit animal, soit plante, commence à exister comme organisme de structure anatomique très simple et n'acquiert toute
la complexité qu'il finit par posséder que par sa ditférenciation graduelle en parties de structure et de fonctions variées. Quand on examine une série de formes spécifiques du même type, s'étendant sur une longue période de temps passés, on trouve que le rapport entre les premières et les dernières formes est analogue à celui qui existe entre les premières et les dernières phases du développement individuel. Par conséquent, on a probablement le droit de conclure que, si nous pouvions suivre les êtres vivants en remontant vers leurs premiers états, nous trouverions qu'ils présentent des formes semblables à celles du germe de l'individu, ou, ce qui revient au même, des organismes les plus inférieurs qui soient connus, et qui occupent la frontière séparant la plante de ranimai.
Aujourd'hui, notre connaissance du monde vivant ancien s'arrête encore bien loin de ce point*
III. — On accorde généralement, et il n'y a certainement aucune preuve du contraire, que toutes les plantes sont privées de conscience, qu'elles ne peuvent ni sentir, ni désirer, ni penser.
On pourrait imaginer le cas où l'évolution de la substance vivante primordiale ne se serait opérée que dans le domaine des végétaux. Dans ce cas, le résultat aurait pu être une richesse de vie végétale, aussi grande, peut-être aussi variée que maintenant, bien que différant grandement de la flore actuelle, dans révolution de laquelle les animaux ont joué un si ferand rôle. Mais le monde vivant ainsi constitué serait tout bonnement un admirable mécanisme inconscient,
dont Télaboration se trouvait, potentiellement, dans sa composition primitive ; le plaisir et la peine n y auraient aucune place ; ce serait un véritable Jardin d'Eden sans Tarbre de la connaissance du bien et du mal. La question du gouvernement moral d'un monde semblable serait aussi oiseuse que si nous cherchions un but moral dans un kaléidoscope.
IV. — Il est impossible de fixer le point le plus bas, dans Téchelle de la vie animale, où se manifestent les phénomènes de la conscience.
Nul ne doute de leur présence chez ses semblables, et, sauf quelques Cartésiens très stricts, nul ne doute que Ton doive compter les oiseaux et les mammifères comme étant des créatures possédant des sensations analogues à celles que nous donnent rodorat,legoût, la vue, l'ouïe, le toucher, et des sensations de plaisir et de douleur. Je serais, pour ma part, disposé à étendre ce jugement par analogie beaucoup plus loin. D'autre part, s'il faut refuser la conscience aux formes inférieures des plantes, je ne vois pas comment on peut l'attribuer aux animaux inférieurs. Il me semble difficile de croire qu'un infusoire, un foraminifèrè, ou un polype d'eau douce soient capables de sentiment, et, malgré Shakespeare, j'ai des doutes à l'égard de la grande sensibilité du « pauvre scarabée sur lequel nous marchons}^.
La question est également embarrassante à résoudre si nous examinons les phases de développement de l'individu. Admettons qu'une poule sente, que le petit poulet nouvellement éclos sente, que le pous-* sin dans l'œuf sente aussi; mais quedira-t-on, aucin-
quième jour de l'incubation, du poussin qui est là, mais avec tous ses tissus à l'état naissant? et plus tôt, au premier jour d'incubation, quand il n'est qu'un disque cellulaire aplati? Je ne puis, certainement, me persuader que ce disque ait des sensations. Et cependant, en ce cas, il doit y avoir un moment, dans les trois semaines, entre le premier jour d'incubation et celui de Téclosion, où, après que le cerveau du poussin est arrivé à une certaine étape d'évolution structurale, la œnscience fait son apparition. J'ai souvent exprimé mon inaptitude à comprendre la nature du rapport entre la conscience et un certain tissu anatomique, qui se trouve établi par l'observation. Mais le fait est que toute notre observation et notre expérience nous enseignent que les phénomènes psychiques dépendent des phénomènes physiques.
De même, si les poissons, les insectes, les scorpions et des animaux tels que le nautile possèdent la sensation, il est indubitable que la conscience était présente dans le monde dès l'époque Silurienne. Mais, si les plus anciens animaux étaient semblables à nos Rhizopodes et à nos Monades, il a dû y avoir, entre cette époque beaucoup plus reculée, où ils constituaient toute la population animale, et l'époque Silurienne, un temps où la sensation a pris naissance, parce que l'organisme avait atteint l'étape d'évolution dont elle dépend.
V. — La conscience a diverses formes qui peuvent être manifestées indépendamment les unes des autres. Les sensations de lumière et de couleur, de son, de toucher, bien que si souvent associées à celles de
plaisir et de douleur, sont, par leur nature, aussi entièrement indépendantes d'elles que Test la pensée. Un animal privé des sensations de plaisir et de peine peut néanmoins présenter tous les effets de la sensation et de l'action ayant un but. Donc on serait autorisé à former l'hypothèse que longtemps après que l'évolution organique eût atteint la phase où la conscience existe, le plaisir et la douleur étaient encore absents. Pareil monde n'aurait ni bonheur ni malheur; aucun acte ne serait puni, et aucun ne saurait être récompensé et il ne pourrait avoir aucun but moral. VI. — Supposons, pour faciliter le raisonnement, que tous les mammifères et les oiseaux sont sujets au plaisir et à la douleur. Nous serons alors sûrs que ces formes de conscience existaient au commencement de l'époque Mésozoïque. Depuis ce temps, le plaisir a été distribué sans rapport avec le mérite, et la douleur infligée sans rapport avec le démérite, à tous, sauf une fraction des animaux supérieurs. En outre, la somme et la violence de la douleur, non moins que la variété et la vivacité du plaisir, ont augmenté à chaque progrès dans l'échelle de l'évolution. La souffrance est entrée dans le monde, par suite non d'une baisse, mais d'une hausse, dans l'échelle de l'être, et chaque hausse ultérieure a amené plus de souffrances. Selon le témoignage existant, il semblerait que le cerveau qui caractérise les mammifères supérieurs, et qui, à notre connaissance, est la condition indispensable de la plus grande sensibilité, n'a pris existence qu'à l'époque Tertiaire. L'anthropoïde primordial était probablement, à cet égard, à peu
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près sur le même pied que ses parents pithécoïdes. Comme eux, il soutenait ses « droits naturels », satisfaisait tous ses désirs autant qu'il le pouvait et était aussi incapable qu'eux de faire le bien ou le mal. 11 serait aussi absurde, que dans leur cas, de regarder ses plaisirs, ou les leurs, comme des récompenses morales, et ses douleurs, ou les leurs, comme un châtiment moral.
VII. — Dès les âges les plus reculés dont nous ayons connaissance, la mort a été l'accompagnement naturel et apparemment nécessaire de la vie. Dans le monde que nous avons supposé * habité seulement par des plantes, la mort a dû suivre, de très bonne heure, la lutte pour l'existence ; dans la foule, il a fallu se bousculer, et beaucoup ont arraché aux autres les conditions dont dépendait leur vie. L'occurrence de la mort, toutefois, jusqu'aux époques les plus reculées du passé de la vie, n'a pas besoin d'être prouvée par de semblables arguments ; car, s'il n'y avait pas eu de mort, il n'y aurait pas eu les restes fossiles tels que la plupart de ceux que nous trouvons. Non seulement la mort a existé dans le monde, du plus loin que les annales de la vie nous en parlent, mais encore, depuis que les animaux carnivores ont fait leur proie de mammifères et d'oiseaux, il y a eu la mort cruelle infligée par des mécanismes spécialement adaptés à cette fin.
VIII. — Ceux qui connaissent l'étroite ressemblance des relations structurales entre l'organisation
* Voyez III, page 41.
de rhomme et celle des mammifères qui s'en rapprochent le plus, d'une part, et de l'autre l'histoire paléontologique d'animaux, tels que les chevaux et les chiens, ne seront pas enclins à douter que l'homme n'ait pour origine des formes qui ont le même rapport avec YHomo sapiens que YHipparion avec YEquus.
Je crois que l'analogie nous autorisera pleinement à conclure que, tôt ou tard, nous découvrirons les restes de nos ancêtres primates les moins spécialisés dans lescouches qui ont donné les quadrupèdes équins et canins les moins spécialisés. A l'heure actuelle, les restes humains fossiles ne remontent pas plus loin que la dernière partie de l'époque Quaternaire, et, ainsi qu'il fallait s'y attendre, ils ne diffèrent pas plus des hommes vivants que les chevaux quaternaires ne diffèrent de nos chevaux actuels. Plus loin encore dans le passé, nous trouvons des traces de l'homme dans des outils tels que ceux dont se servent les sauvages les plus grossiers de nos jours. Plus tard, les restes des phases Paléolithique et Néolithique nous mènent graduellement de l'état sauvage jusqu'aux civilisations de l'Egypte et de Mycène, bien qu'il y ait quelque incertitude sur le véritable ordre chronologique des restes découverts actuellement.
IX. — Nous avons encore beaucoup à apprendre, mais, pour le moment, les connaissances naturelles ne donnent aucun appui à l'idée que l'homme est tombé d'un état supérieur à un état inférieur. Au contraire, tout indique une lente évolution naturelle, qui, fayorisée par les conditions ambijn^es de localités
telles que les vallées du Yang-tse-Kiang, de TEuphrate et du Nil, atteignit un degré relativement élevé, il y a cinq ou six mille ans, tandis que dans d*autres régions Tétat de sauvagerie a persisté jusqu'aujourd'hui. Il nya pas, dans ce vaste laps de temps, une seule trace d'une destruction générale de la race humaine, pas la moindre indication que Thomme ait été traité d'après d'autres principes que le reste du monde animal.
X. — Les résultats du processus d'évolution chez l'homme et chez ses contemporains les plus rapprochés ont différé d'une manière merveilleuse. Il est pourtant facile de voir que de petites différences primitives d'un certain ordre doivent à la longue amener une divergence considérable entre la race humaine et les autres. Il est raisonnable de supposer que, dans les organismes humains les plus primitifs, un cerveau perfectionné, une voix plus capable de moduler et d'articuler, des membres qui se prêtaient mieux au geste, une main plus parfaite, capable entre autres choses d'imiter les formes en matériaux plastiques ou autres, se combinaient avec la curiosité, la tendance mimétique, la puissante affection de famille du groupe inférieur le plus rapproché, et qu'ils étaient accompagnés d'une longueur de vie exceptionnelle et d'une période d'enfance prolongée. Les deux dernières particularités étaient évidemment propres à fortifier l'organisation familiale et à donner un grand poids aux influences de l'éducation. La virtualité du langage, comme signe vocal delà pensée, était renfermée dans \9> faculté 4« moduler et d'articuler la voix. La virtua-
lîté de récriture, comme symbole visuel de la pensée, appartenait à la main qui savait dessiner, et à la tendance mimétique qui se décelait par des dessins, même à l'époque Quaternaire. Grâce au langage qui racontait, par la tradition, l'expérience de plus d'une génération, grâce à l'écriture qui racontait celle d'un nombre quelconque de générations, l'expérience de la race^ éprouvée et corrigée d'une génération à l'autre, pouvait être conservée et devenir le point de départ de progrès nouveaux. Avec ces facteurs, parfaitement naturels, du processus de l'évolution chez l'homme, il semble superflu d'aller en chercher d'autres plus loin.
XI. — Il est très vrai que la doctrine de l'évolution implique un état primitif d'innocence de l'humanité ; mais, ainsi que je l'ai déjà remarqué, c'est l'innocence du singe et du tigre dont il serait absurde de blâmer les actes, quand ils seraient le plus contraires aux principes de la moralité. La luxure de l'un et la férocité de l'autre ont été tout autant prévues dans leur organisme, et sont d'aussi claires marques de préméditation que tout autre trait qu'on pourrait citer.
L'observation et l'expérience relatives aux phénomènes sociaux apprirent bientôt aux hommes que, pour obtenir les avantages de l'existence en société, il fallait obéir à certaines règles. La moralité a commencé avec la société. La société n'est possible qu'à condition que chacun de ses membres cède plus ou moins de sa liberté d'action individuelle. Chez les sociétés primitives, l'égoïsme individuel était une force
centrifuge d'une telle intensité qu'elle amenait constamment l'organisation sociale à deux doigts de sa destruction. De là, la prééminence des règles positives d'obéissance aux vieillards et de fidélité à la famille ou la tribu en toute difficulté, l'accomplissement des rites religieux, parce qu'on pensait que leur non-observance les compromettrait auprès des puissances surnaturelles dont le culte est un des premiers produits de la pensée humaine, et enfin les règles négatives qui empêchent chacun de s'ingérer dans la vie ou dans la propriété des autres.
Xll. — La forme la plus élevée de la société humaine qu'il soit possible de concevoir est celle où le désir de faire ce qui convient à tous domine et limite l'action de chaque membre de la société. Plus l'organisation sociale est complexe, et plus grand est le nombre des actes dont chaque homme doit s'abstenir s'il désire faire ce qui convient à tous. Ainsi l'évolution progressive de la société est synonyme de la restriction croissante de la liberté individuelle en certaines directions.
Avec le progrès de la civilisation et le développement des villes et des nations par l'agglomération des familles et des tribus, les règles qui constituent le fondement commun de la moralité et de la loi devinrent plus nombreuses et plus compliquées, et les tentations d'en violer ou d'en éluder beaucoup devinrent plus fortes. En l'absence d'une claire compréhension des sanctions naturelles de ces règles, on accepta l'idée d'une sanction surnaturelle, et l'imagination fournit les motifs qu'on supposait la raison
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incapable de donner. La religion, d'abord indépendante de la moralité, prit peu à peu celle-ci sous sa protection, et les Surnaturalistes ont toujours depuis essayé de persuader à THumanité que l'existence de la morale est liée à celle du Surnaturalisme.
Je ne suis pas de cet avis. Mais, quoi qu'il en soit, il me paraît clair que, comme Belzébuth ne saurait être chassé avec Taide de Belzébuth, de même la moralité ne saurait être établie par l'immoralité. On nous dit que ce qui caractérise particulièrement le diable, c'est qu'il a été menteur dès le commencement. Si nous commençons la vie en prétendant savoir ce que nous ne savons pas, en professant d'accepter comme preuve un témoignage que nous savons être insuffisant, en fermant volontairement nos yeux et nos oreilles à des faits qui militent contre telle ou telle hypothèse commode, nous faisons assurément tout notre possible pour mériter la même réputation.
Je n'ai pas la présomption d'imaginer que, malgré tous mes efforts, il ne s'est pas glissé d'erreur dans ces propositions, mais je suis à peu près sûr que le temps prouvera qu'elles sont, en substance, justes. Et, s'il en est ainsi, je ne vois pas comment aucun système surnaturalistique existant peut, lui aussi, prétendre à être vrai.
Il est évident que ces propositions sont inconciliables avec la cosmogonie, l'anthropologie et la théodicée bibliques ; mais elles ne le sont pas moins avec le Déisme sentimental du Vicaire savoyard et de sa nombreuse progéniture moderne. Il me semble
aussi impossible de supposer que le processus de révolution a été mis en marche avec une pleine prévision de ses résultats, et pourtant avec ce que nous pourrions juger être une intention purement bénévole qu'il Test d'imaginer que l'intention a été purement malveillante. Et le fait que les théories dualistiques, des plus anciens temps jusqu'à nos jours, sous forme de la doctrine du mal inhérent à la matière, ou celle d'Ahriman, ou encore celle d'un Démiurge dur et cruel, ou d'un « prince de ce monde » diabolique, ont prévalu, montre combien le sentiment de cette difficulté a été général.
Beaucoup de gens semblent croire qu'en admettant que la littérature ancienne contenue dans nos Bibles n'a pas plus de droits à l'infaillibilité qu'aucune autre littérature ancienne, et en prouvant que les Israélites et leurs successeurs les Chrétiens ont accepté beaucoup de théories et de légendes surnaturalistiques qui n'ont pas phis de fondement que celles du paganisme, il ne reste plus rien à faire qu'à jeter la Bible dans la corbeille à papier.
J'ai toujours été d'un avis contraire. Il me semble que, s'il y a quelque chose de pire que le Bibliolàtre orthodoxe, c'est le Philistin hétérodoxe qui ne peut découvrir, dans i^ne littérature, qui à certains égards dépasse toutes les autres, rien qu'un sujet de raillerie et une occasion d'étaler son ignorance à l'égard de ce qu'il doit aux générations précédentes.
J'ai préconisé, il y a vingt-deux ans, l'emploi de la Bible comme instrument d'éducation populaire, et j'ose répéter ce que je disais alors :
« Prenez en considération le grand fait historique que, depuis trois siècles, ce livre a été comme la trame de la vie de tout ce qu'il y a eu de meilleur et de plus noble dans l'histoire de l'Angleterre. Il est devenu Tépopée nationale de la Grande-Bretagne, et il est aussi familier aux savants et aux simples, d'un bout à Tautre du pays, que le Dante et le Tasse le furent autrefois aux Italiens. Il est écrit dans l'anglais le plus noble et le plus pur et abonde en beautés littéraires exquises, et enfin il empêche que le dernier des rustres qui n'a jamais quitté son village ignore l'existence d'autres pays et d'autres civilisations et d'un grand passé qui remonte jusqu'aux plus anciennes nations du monde. Par l'étude de quel autre livre les enfants pourraient-ils être autant humanisés et amenés à comprendre que chaque figure dans cette vaste procession historique ne remplit, comme ils le font euxmêmes, qu'un espace momentané dans l'intervalle entre les éternités, et gagne la bénédiction ou la malédiction de son époque, selon ses efforts pour faire le bien et haïr le mal, tout comme eux-mêmes gagnent le salaire de leur travail ^ »
J'insistai, en même temps, sur la nécessité de placer cet enseignement entre des mains laïques, dans l'espérance et la conviction qu'il s'accommoderait ainsi, graduellement, aux changements futurs de l'opinion, que la théologie et la légende seraient de plus en plus perdues de vue, tandis que les sujets historiques, littéraires et éthiques, d'un intérêt permanent, seraient de plus en plus amenés au premier plan.
Je puis encore ajouter un motif pour que la Bible
* Huxley,^ Les Sciences naturelles et l'Éducation. — Ce que doit enseigner l*Écoley Paris, 1891, p. 253.
obtienne le respect et l'attention d'un âge démocratique. Dans toute l'histoire du monde occidental, les écritures, juives et chrétiennes, ont incité la révolte contre les pires formes du despotisme clérical et politique. La Bible a été la Magna Charia du pauvre et de l'opprimé; jusqu'au présent jour, aucun Etat n'a eu une constitution où les intérêts du peuple aient été plus respectés, et où Ton ait plus insisté sur les devoirs — opposés aux privilèges — des gouvernants, que celle qui fut écrite, pour Israël, dans le Deutéronome et le Lévitique. Nulle part on n'a autant proclamé le principe fondamental que le bien-être de l'État, à la longue, dépend de l'intégrité du citoyen. Assurément, la Bible ne fait pas de sentimentalité à propos des droits de rho.mme; mais elle insiste sur l'égalité des devoirs, sur la liberté d'établir cette rectitude qui diôère quelque peu de la lutte pour « les droits », et sur la fraternité qui fait qu'on se préoccupe de son prochain comme de soi-même.
Si les principes démocratiques connus sous les noms d'Egalité, de Liberté et de Fraternité justifient ces noms, la Bible est le livre le plus démocratique du monde. C'est ainsi qu'elle commence, parles sectes hérétiques, à miner le despotisme clérico-politiquedu moyen âge, presqu'aussitôt qu'il s'établit, au xi" siècle. Le pape et le roi avaient fort à faire pour réprimer les Albigeois et les Vaudois au xii* et au xiii" siècle. Les Lollards et les Hussites leur donnèrent encore plus de peine au xiv* et au xv® siècle. Depuis le XVI* siècle, les sectes protestantes ont favorisé la liberté politique dans la mesure où elles ont refusé de
reconnaître aucune autorité ultime autre que celle de la Bible.
Mais rénorme influence qu'ont ainsi exercée les Ecritures juives et chrétiennes n'a aucun rapport nécessaire avec les cosmogonies, les démonologies et les interventions miraculeuses. Leur puissance consiste dans leurs appels, non à la raison, mais au sens moral. Je ne dirai point que l'idéal biblique le plus élevé soit en dehors de tout autre, ou soit absolument complet. Mais je crois que la race humaine n'est pas encore, et peut-être ne sera jamais, en position de s'en passer.