LES INTERPRÈTES DE LA GENÈSE ET LES INTERPRÈTES DE LA NATURE
Notre fabuliste Gay avertit « ceux qui mettent le doigt entre Tarbre et Técorce » du sort qui leur est réservé, et, en me hasardant à m'interposer entre un polémiste aussi puissant que Test M. Gladstone et réminent théologien qu'il attaque si vigoureusement je sais parfaitement que je cours grand risque. En outre, il est fort possible que Ton accuse d'indiscrétion mon zèle à appuyer un combattant aussi capable de se défendre que l'est M. Réville.
Il y a, toutefois, deux considérations qui m'ont engagé à courir ce double risque. La première, c'est que, bien qu'à mon avis M. Réville ait absolument raison dans la partie de la discussion à laquelle je me propose de limiter mes observations, il a, néanmoins, en sa qualité d'étranger,' très peu de chances de faire triompher la vérité chez les Anglais, se trouvant en lutte avec l'autorité et la savante dialectique du plus grand des maîtres de la rhétorique persuasive entre
* The Nineteenth Century^ Décembre 1885.
les hommes de notre temps qui parlent l'anglais. De même que le procureur de la reine intervient, en certains cas, entre deux plaideurs, dans l'intérêt de la justice, il peut m'être permis d'intervenir comme une sorte de procureur des sciences, sans mandat. Ma seconde excuse pour mon immixtion est que des questions importantes de science naturelle — sur lesquelles aucun des combattants ne professe parler par expérience — sont mêlées à la discussion. Je pense qu'il est à souhaiter que le public sache ce que les sciences naturelles ont, réellement, à dire sur ces sujets, à ce que croit, du moins, un de ceux qui les ont étudiées avec ardeur pendant les quarante dernières années.
Plus que tout autre livre que j'eusse lu auparavant, les Prolégomènes de V Histoire des Religions^ de M. Réville, m'ont donné l'impression de ce qu'un homme de sentiments religieux profonds, mais possédant, en même temps, l'instruction et la puissance de raisonnement lui permettant d'estimer la valeur des méthodes d'étude scientifique et le poids de la vérité scientifique, devait penser des rapports entre la science et la religion.
Dans le chapitre traitant de la Révélation primitive^ la valeur scientifique du récit de la Création est appréciée en termes que je trouve aussi incontestablement respectueux que justes. A la fin du chapitre sur la Tradition primitive^ M. Réville apprécie la valeur de Tanthropologie du Pentateuque d'une manière qui me semblait mériter l'assentiment de tous les juges compétents, même en l'étendant à toute la cosmogonie et la biologie de la Genèse :
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« Cependant, comme les traditions primitives des nations commencèrent à une époque moins éloignée que la nôtre de la vie primitive, il est indispensable de les consulter, de les comparer et de les associer avec d'autres sources d'information à notre disposition. A ce point de vue, les traditions racontées dans la Genèse possèdent, outre leur charme particulier, une valeur d'un ordre supérieur; mais nous ne pouvons, définitivement, voir en elles qu'un fragment vénérable, très digne d'attention, de la grande genèse de rhumanité. »
M. Gladstone est d'un autre avis. Il diffère de M. Réville sur l'estime qu'il faut accorder aux traditions du Pentateuque non moins que sur l'interprétation de ces mythes homériques qui ont fait l'objet de son étude spéciale. Dans le cas de ces derniers, M. Gladstone dit à M. Réville qu'il a tort, d'après sa propre autorité que, dans un tel sujet, tous respecteront. Dans le premier cas, il affirme être entièrement dépourvu de l'espèce de science qui impose l'autorité, et sa mercuriale est administrée au nom et par l'autorité des sciences naturelles.
Il y a un air de gravité magistrale dans le passage suivant :
« Mais il ne s'agit point ici d'un poème sublime, ou d'un récit habilement composé, il s'agit de savoir si la science de la nature, exerçant patiemment sa fonction élevée d'examiner les faits, trouve que les œuvres de Dieu protestent contre ce que nous aimons à croire être sa parole, et racontent une autre histoire; ou bien si, dans ce xix* siècle de progrès chrétien, elle fait écho, en substance, au son majestueux qui se répandait en -tous pays, avant qu'elle n'existât.
« D'abord, en envisageant en gros la dernière partie du récit de la création des organismes vivants et négligeant les détails, dont quelques-uns (comme dans V, 24) varient dans la version des Septante de ce qu'ils sont dans la version hébraïque, il se présente quatre grandes divisions, exposées comme suit dans Tordre du temps :
« Le cinquième jour:
« 1° La population aquatique ;
« 2° La population aérienne ; « Et le sixième jour :
« 3° La population terrestre animale ;
« 4° La population terrestre couronnée par rhomme.
« Cette quadruple division, on peut admettre qu'elle a été à tel point confirmée de notre temps, par les sciences naturelles, qu'on peut la considérer comme une conclusion démontrée et un fait établi ^ »
On peut « admettre » ? Qui donc ? Je ne puis me résoudre à croire que M. Gladstone ait émis une affirmation aussi solennelle, aussi autoritaire, sur un sujet d'une telle importance sans s'être livré d'abord à une enquête sérieuse, sans pouvoir se reposer sur une autorité scientifique reconnue. Je regrette qu'il n'ait pas jugé à propos de citer la source de ses renseignements; dans ce cas, j'aurais pu m'attaquer à son autorité et j'aurais ainsi évité d'avoir l'air d'attaquer M. Gladstone lui-même, ce qui m'est fort déplaisant de toutes manières.
Car je ne puis répondre à l'affirmation du dernier paragraphe de la citation précédente que par une dénégation complète. Si je connais quelque chose aux
* Loc. cit,^ p. 696.
résultats obtenus dans le domaine des sciences naturelles de notre temps, « la conclusion démontrée et le f^t établi », c'est que « l'ordre quadruple » dont parle M. Gladstone n'est pas celui où le témoignage dont nous disposons tend à montrer que les populations aquatiques aériennes et terricoles du globe ont fait leur apparition,
On me dira peut-être que M. Gladstone indique des sources, qu'il cite Cuvier, Sir John Herschel et le D' Whewell à Tappui de ses vues. Si telle a été l'intention de M. Gladstone en nommant ces noms éminents, je ferai remarquer que, pour cette question particulière, la seule autorité compétente est celle de Cuvier. Mais, si grand qu'ait été Cuvier, il faut se rappeler que, ainsi que M. Gladstone le remarque incidemment, on ne peut maintenant plus voir en lui une autorité récente. En réalité, il est mort depuis plus d'un demi-siècle, et la paléontologie de nos jours est à celle de Cuvier à peu près ce que la géographie du XVI* siècle est à celle du xiv®. Depuis 1832, année où Cuvier est mort, on a découvert non pas un, mais plusieurs nouveaux mondes de vie ancienne, et ceux qui ont le plus fidèlement continué l'œuvre du principal fondateur de la Paléontologie sont ceux qui ont le plus fait pour renverser les raisons essentiellement négatives de son attachement spéculatif à la tradition.
Si M. Gladstone tient ses dernières informations du fameux discours qui sert de préface aux Ossements Fossiles^ je comprends la position qu'il a prise, mais, s'il a jamais ouvert un bon manuel moderne de paléontologie ou de géologie, je ne le puis. Les faits
6o LES INTERPRÈTES DE LA GENÈSE
qui détruisent tout son raisonnement sont, en eftet, d'une notoriété générale. Mais, avant d'en venir à la preuve de cette assertion, il faut bien nous entendre sur la signification des termes employés.
Je suppose que, lorsque M. Gladstone se sert du mot de « population aquatique », il désigne les animaux dont il est parlé dans la Genèse, 1,21 (version revue et corrigée), « les grands monstres marins, et toute créature vivante que les eaux produisirent abondamment, selon leur espèce ». Et je suppose que Ton conviendra que ceci désigne les baleines, les marsouins, les poissons de mer et l'innombrable armée des animaux marins invertébrés. Pareillement, la « population aérienne » doit représenter les oiseaux du verset 20, et « tout oiseau ayant des ailes, selon son espèce », du verset 21. Je pense que je puis tenir pour accordé que nous devons, par « volatiles », entendre tous les oiseaux, du moins essentiellement. 11 se peut qu'accessoirement les chauves-souris et les ptérodactyles disparus, qui étaient des reptiles volants, doivent être compris sous le même chef. Mais c'est un point à décider par les exégètes hébreux que de savoir si tous les insectes sont les « choses qui rampent » de la population terrestre, ou si les insectes qui volent doivent être compris sous la dénomination de « volatiles ailés ». Enfin je suppose qu'il m'est permis d'affirmer que la « population terrestre » signifie le « bétail » et les « bêtes de la terre », et « toute chose rampante qui rampe sur terre », aux versets 25 et 26 ; il est à présumer que cela comprend toutes les espèces d'animaux terrestres, vertébrés et invertébrés.
ET LES INTERPRÈTES DE LA NATURE 6l
excepté ceux qui peuvent être compris sous le chef de « population aérienne ».
Ce que je veux maintenant faire clairement entendre, c'est que, si les termes de « population aquatique », « population aérienne » et « population terrestre » sont compris dans les sens que nous venons de définir, la science naturelle n'a rien à déclarer en faveur de ridée qu'elles se sont succédé dans Tordre donné par M. Gladstone, mais que, au contraire, tous les témoignages que nous possédons plaident en sens opposé. D'où il suit que, si M. Gladstone a correctement interprété la Genèse (point sur lequel, je le dis bien haut, je n'émets aucune opinion), cette interprétation est absolument inconciliable avec les conclusions qu'acceptent maintenant les interprètes de la nature, avec tout ce qu'on peut appeler « une conclusion démontrée et un fait établi » de la science naturelle. Et qu'on remarque qu'ici je ne traite point une question de spéculation, mais une question de fait.
Les annales géologiques sont-elles assez complètes pour nous donner les moyens de déterminer dans quel ordre les animaux ont fait leur apparition sur le globe ? Si elles le sont, la détermination de cet ordre n'est guère plus qu'un simple fait d'observation. Si elles ne le sont pas, la science naturelle n'affirme ni ne réfute la « quadruple division », mais garde le silence.
On peut grouper en tableau les séries des dépôts fossilifères contenant les restes d'animaux qui ont vécu sur la terre aux siècles passés de son histoire, restes qui peuvent seuls donner le témoignage requis
par la science à Tégard de Tordre d'apparition des espèces différentes.
Le tableau suivant énumère les formations géologiques, la plus ancienne étant la dernière.
FoRMATiops : Première apparition des :
Quaternaire.
Pliocène.
Miocène.
Eocène Animaux aériens vertébrés. (Chauvesouris.)
Crétacée.
Jurassique Animaux aériens vertébrés. (Oiseaux et
Ptérodactyles.)
Triasiquc.
Paléozoïque supérieure.
— moyenne . . . Animaux terrestres vertébrés. (Amphi-
biens et Reptiles.) (?)
Paléozoïque inférieure.
Silurienne Animaux j^tta/t^w<?s vertébrés. (Poissons.)
Animaux aériens et terrestres invertébrés.
(Insectes volants et Scorpions.)
Cambrienne Animaux a^f/a//^w^5 invertébrés (beaucoup
plus tôt si VEoioon est animal.)
J'ai noté, dans la colonne de droite, le groupe de couches dans lesquelles, suivant nos renseignements actuels, les animaux terrestres^ aériens et aquatiques ont apparu respectivement pour la première fois ; paf suite de l'ambiguïté de la signification de « volatile », j'ai indiqué séparément la première apparition des chauves-souris, des oiseaux, des reptiles volants et des insectes volants. On observera que, si « volatile » ne signifie qu' « oiseau », ou au plus un vertébré qui vole, la première apparition certaine de ce dernier, à l'époque Jurassique, est postérieure à la première
apparition des véritables amphtbiens terrestres, peutêtre même des vrais reptiles, dans l'époque Carbonifère (Paléozoique moyen) par un intervalle de temps prodigieux.
Les animaux aquatiques vertébrés apparaissent, pour la première fois, dans le Silurien supérieure Par conséquent, si nous nous fondons sur les animaux vertébrés et ne donnons le nom de « volatiles » qu'aux oiseaux, ou tout au moins aux vertébrés qui volent, la science naturelle dit que Tordre de succession a été : population aquatique, population terrestre et population aérienne, et non, comme M. Gladstone, se fondant sur la Genèse, le dit être : population aquatique, population aérienne et population terrestre. Si un chroniqueur de la Grèce affirmait que le siècle d'Alexandre a précédé celui de Périclès et a succédé immédiatement à la guerre de Troie, M. Gladstone ne dirait probablement pas que cet ordre peut être considéré comme si bien affirmé par la science historique « qu'on peut le tenir pour une conclusion démontrée et un fait établi ». Cependant la science de la nature « affirme » son ordre « quadruple » dans la même mesure, — ni plus ni moins.
Supposons, cependant, que « volatile » doive être entendu comme comprenant les insectes qui volent. En ce cas, la première apparition d'une population aérienne doit être reculée de nombreux siècles, de récentes découvertes ayant montré qu'on en rencontre dans les roches de la période Silurienne. On aurait
1 Plus tôt même, si les derniers documents découverts sont exacts.
pu encore espérer le maintien de Tordre quadruple, n*était que la destinée a voulu, méchamment, que des scorpions, « choses rampantes qui rampent sur terre » par excellence, se soient trouvés, en même temps à peu près dans des couches siluriennes. De sorte que, si le mot hébreu primitif traduit comme « volatile » signifiait après tout « cancrelat », aussi — et j*ai grande foi dans l'élasticité de cette langue aux mains d'un exégète biblique — Tordre primitivement suggéré par le témoignage existant:
2. Population terrestre et aérienne ; i. Population aquatique ;
et Tordre de M. Gladstone :
3. Population terrestre; 2. Population aérienne ; I. Population aquatique ;
ne pourraient aucunement coïncider. Il est de fait donc que Taffirmation avancée avec tant d'assurance se trouve être dépourvue de fondement et est en contradiction directe avec le témoignage dont nous disposons pour le moment ^
* On pourrait objecter que mon exposé n'est pas impartial en ce que Tunique aile d'insecte découverte il y a un an, dans des roches Siluriennes, et qui est, jusqu'ici, la seule preuve de l'existence d'insectes plus anciens que Pépoque Dévonienne, provient de couches du Silurien Moyen, et par conséquent est plus ancienne que les scorpions qui, ces deux dernières années, ont été trouvés dans les couches supérieures du Silurien de Suède, d'Angleterre, et des États-Unis Mais aucun de ceux qui connaissent la nature du témoignage que donnent les restes fossiles n'oserait affirmer que le fait de n'avoir pas découvert, jusqu'à ce jour, de scorpions dans les couches du Silurien Moyen, oflfre plus de raisons de supposer qu'ils n'existaient pas que celui de n'avoir pas encore découvert d'insectes volants dans les couches Siluriennes supé-
Si, passant au-delà de ce qu'on peut apprendre des faits de Tapparition successive des formes de la vie animale sur la surface du globe, en tant que la science naturelle nous les a fait connaître jusqu'ici, nous appliquons nos facultés de raisonnement à découvrir ce que signifient ces faits observés, les conclusions des interprètes de la nature ne semblent pas moins opposées à celles du dernier interprète de la Genèse.
M. Gladstone paraît admettre que la doctrine de révolution renferme quelque vérité, et en réalité il la place sous une haute protection :
« Je soutiens que révolution, dans sa forme la plus élevée, n'a point été chose inconnue jusqu'ici dans rhistoire, la philosophie ou la théologie. Je soutiens qu'elle était présente à l'esprit de saint Paul quand il prêchait que, les temps étant accomplis, Dieu envoya son Fils, et à celui d'Eusèbe quand il écrivait la Préparation à V Evangile ^ et à celui d'Augustin quand il composait la Cité de Dieu^, »
Quelqu'un a-t-il jamais contesté l'affirmation, si solennellement énoncée, que la doctrine de l'évolution n'a pas été inventée d'avant-hier? Quelqu'un a-t-il jamais rêvé d'en faire une innovation moderne? Y a-t-il quelqu'un d'assez ignorant de l'histoire de la
rieures ne fait douter de la certitude qu'ils ont existé, certitude qui repose sur l'existence de Taile du Silurien Moyen. En réalité j'ai été un peu loin en admettant que ces fossiles donnent une certaine couleur à Tidée que la population terrestre et la population aérienne ont une origine contemporaine. > Loc. cit,^ p. 706,
HuxLBY. Science et Religion. 5
philosophie pour ne pas savoir que c'était une des formes dans lesquelles s'incarnait la spéculation longtemps avant le temps de Tévéque d'Hippone ou celui de Tapôtre des Gentils. M. Gladstone ^ entre tous, peut-il être disposé à passer sous silence les fondateurs de la philosophie grecque pour ne rien dire des sages de Tlnde à qui l'idée de l'évolution était familière plusieurs siècles avant la naissance de Paul de Tarse ? Mais il y aurait de Tingratitude à chicaner à propos de l'acquiescement, même le plus indirect, à la valeur possible d'une de ces affirmations de la science naturelle, dont on peut réellement dire qu'elles sont « une conclusion démontrée et un fait établi ». J'en prends note, avec plaisir, ne fût-ce que pour pouvoir ajouter l'observation que, s'il y a réellement quelque vérité dans la doctrine de l'évolution appliquée aux animaux, le commentaire de M. Gladstone à propos de la Genèse, dans le passage suivant, n'est guère heureux :
« Dieu créa :
« a) La population aquatique ;
« b) La population aérienne ;
« Et elles reçoivent sa bénédiction (V, 23).
« Suivant cette progression régulière de l'inférieur au supérieur, du simple au composé, le texte nous donne maintenant l'œuvre du sixième « jour », qui fournit la population terrestre, l'air et l'eau ayant déjà été pourvus ^ »
Le point sur lequel je veux attirer l'attention est la supposition que la « population aérienne » forme un
* lx>ç, cit., pp. 69c, 69^.
terme dans Tordre de la progression de l'inférieur au supérieur, du simple au complexe; — que c'est la zone située entre la population aquatique au dessous et la population terrestre au dessus: — et j*en parle comme d'un « commentaire », parce que Técrivain du Pentateuque n*en est aucunement responsable.
Mais il n'est pas vrai que la population aérienne, considérée dans son ensemble, soit « inférieure » ou moins « complexe » comparée à la population terrestre. Au contraire, tout commençant dans l'étude de Tanatomie des animaux sait que l'organisation d'une chauve-souris, d'un oiseau ou d'un ptérodactyle présuppose celle d'un animal terrestre, et qu'elle n'est intelligible que comme modification extrême de l'organisation d'un mammifère terrestre ou d'un reptile. De même tous les insectes ailés (s'ils doivent être comptés dans la « population aérienne ») présupposent des insectes qui étaient aptères, et qui par conséquent, en qualité de « choses rampantes », faisaient partie de la population terrestre. Ainsi la théorie est aussi contraire que l'observation à l'idée que la science de la nature démontre la succession de la vie animale telle que M. Gladstone la découvre dans la Genèse. Au contraire, beaucoup de représentants des sciences naturelles seraient disposés à admettre, pour des raisons théoriques, qu'il est difficile de croire que la « population aérienne » ait paru avant la « population terrestre », et que, si cette affirmation se trouve dans la Genèse, elle démontre uniquement le manque de valeur scientifique de l'histoirç dont elle fçrpçie une partie,
En réalité, il y a plus. On ne peut pas même admettre que la population aquatique, dans son ensemble, ait paru avant les populations aérienne et terrestre. Selon la version autorisée, la Genèse fait mention spéciale, parmi les animaux créés le cinquième jour, de « grandes baleines », qui se trouvent remplacées dans la version corrigée par « grands monstres marins ». Loin de moi la présomption de décider laquelle de ces traductions est la meilleure. Tout ce que je veux faire remarquer, c'est que, si les baleines et les marsouins, les dugongs et les lamentins doivent être considérés comme membres de la population aquatique (et s'ils ne sont regardés comme tels, quels animaux pourraient réclamer ce titre ?), il y a lieu de conclure qu'une grande partie de la population aquatique a aussi, certainement, pris naissance plus tard que la population terrestre que l'ont fait les chauves-souris et les oiseaux. Car je ne sache pas qu'aucun juge compétent puisse hésiter à admettre que l'organisation de ces animaux révèle les signes les plus évidents de leur descendance par rapport à des quadrupèdes terrestres.
Pareille critique s'applique à la déclaration de M. Gladstone, selon laquelle, au quatrième acte de cette « succession régulière des temps » énoncée dans la Genèse, « la population terrestre s'acheva dans l'homme ».
Si l'on entend, simplement, par là, que Thomme est le terme final de l'évolution dont il fait partie, je ne pense pas qu'il se soit élevé la moindre objection contre cette affirmation par ceux qui étudient les sciences
naturelles. Mais si Fauteur du Pentateuque va plus loin, et s'il veut dire ce que lui attribue M. Gladstone, je crois que la science naturelle devra faire entendre une protestation. Il n'est nullement certain que rhomme — je veux dire l'espèce Homo sapiens de la nomenclature zoologique — ait « achevé » la population terrestre en ce sens qu'il aurait fait son apparition après tous les animaux. Un exemple éclaircira ce que je veux dire au point de vue anatomique ; notre bel et utile contemporain — je pourrais presque l'appeler collègue, — le cheval [Equus cahallus)^ est le dernier terme de la série à laquelle il appartient, tout comme \Homo sapiens est le dernier terme de la série dont il est membre. Si je veux savoir si l'espèce Equùs caballus a fait son apparition sur la surface du globe avant ou après VHomo sapiens^ je ne puis être aidé par une déduction de lois connues. Il n'y a pas de raison, que je sache, pour que l'un ait apparu plus tôt que l'autre. Si j'ai recours à l'observation, je trouve d'abondants restes d*Equus caballus dans les couches du Quaternaire, et peut-être un peu plus tôt. L'existence de VHomo sapiens à l'époque Quaternaire est certaine aussi. On a recueilli des témoignages en faveur de l'existence de l'homme durant l'époque Pliocène et même durant l'époque Miocène. Je ne suis pas convaincu, mais je n'ai néanmoins aucune raison de douter qu'il puisse en être ainsi. En réalité, je crois très possible que des recherches ultérieures montrent que VHomo sapiens a existé non seulement avant V Equus caballus^ mais avant beaucoup d'autres des formes existantes de la
vie animale; de sorte que, si toutes les espèces d'animaux ont été créées séparément, Thomme, dans ce cas, ne serait nullement V « achèvement }^ de la population terrestre.
Je n*élève pas d'objections contre la position du quatrième terme de V « ordre » de M. Gladstone ; tels que sont les faits, il est permis à chacun de croire pieusement que la création de l'homme a été le point culminant, le couronnement du processus de peuplement du globe. Mais il ne faut pas dire que la science de la nature compte cette opinion parmi ses « conclusions démontrées et ses faits établis », car il y aurait tout autant — ou aussi peu — de raisons pour que contre l'opinion contraire.
Il peut sembler superflu d'ajouter à la preuve que M. Gladstone s'est entièrement fourvoyé en supposant que son interprétation de la Genèse reçoit quelque appui de la science delà nature. Mais il ne faut jamais faire les choses à demi, et je crois utile d'indiquer que les faits, tels que nous les connaissons maintenant, non seulement réfutent l'interprétation de la Genèse offerte par M. Gladstone dans les détails, mais encore qu'ils sont en opposition avec l'idée centrale sur laquelle elle est basée.
11 doit y avoir une position où les conciliateurs de lia science et de la Genèse se retranchent derrière quelque idée centrale dont l'affirmation est d'intérêt vital, dont la réfutation serait fatale. Si même ils admettent maintenant que les mots « le soir et le matin » ne se rapportent nullement au jour que nous connaissons, mais signifient une période d'un nombre
quelconque de millions d'années selon les besoins de la cause ; si même ils en viennent à admettre que le mot « création », que tant de millions de pieux juifs et chrétiens ont tenu et tiennent encore pour un acte soudain de la Divinité, ne signifie qu'un processus d'évolution graduelle d'une espèce à l'autre, s'étendant à travers un temps impossible à calculer; si même ils veulent accorder que la coïncidence qu'on a affirmé exister entre Tordre de la nature et V « ordre quadruple » attribué à la Genèse est une erreur évidente et non une vérité établie, ils sont sans doute décidés à se défendre énergiquement pour la conception qui est à la base de tout et qui constitue l'essence de la « division quadruple produite en une succession régulière des temps » de M. Gladstone. Cette conception, c'est que les espèces animales composant la population aquatique, la population aérienne et la population terrestre, respectivement, ont pris naissance durant trois périodes de temps distinctes et successives, et seulement durant ces périodes.
Cet exposé me semble être l'interprétation de la Genèse soutenue par M. Gladstone, réduite à sa plus simple expression. « Période de temps » est substituée à « jour » ; « pris naissance » substituée « créé », et « tout ordre requis » fait place à celui que M. Gladstone a adopté. Il faut fai-re cette réserve, car si « jour » signifie quelques millions d'années, et que « création » puisse vouloir dire évolution, il est évident alors que Tordre : i, population aquatique, 2, population aérienne, 3, population terrestre, peut également signifier: i, population aquatique, 2, popu-
lation terrestre, 3, population aérienne ; et il y aurait peu de grâce à lier les mains des conciliateurs par ce détail quand on en a tant sacrifié d'autres pour leur plaire.
Mais cette essence de la doctrine du Pentateuque (si tant est que ce soit bien celle-ci), même dans ces conditions, reste en désaccord tout aussi grand que jamais avec la science naturelle.
Il n'est pas vrai que les espèces composant Tun quelconque des trois groupes aient pris naissance pendant une seule des trois périodes successives de temps et non durant une autre.
Sans aucun doute, il est très probable que la vie animale est apparue d'abord dans les eaux, qu'ensuite vinrent les formes terrestres, et les animaux qui volent ne parurent qu'après les terrestres; mais, en même temps, tout le témoignage que nous possédons constate que la plupart, si ce n'est toutes les espèces primordiales de chaque division, se sont éteintes depuis longtemps, et ont été remplacées par une vaste succession de formes nouvelles. Des centaines de mille d'espèces animales, aussi distinctes que celles qui composent nos populations aquatique, aérienne, et terrestre actuelles, sont venues au monde et en ont disparu pendant les éternités de temps géologique qui nous séparent de l'époque Paléozoïque inférieure, période où commence, ainsi que je l'ai déjà indiqué, la preuve actuelle de l'existence de ces populations distinctes. Si les espèces animales ont toutes été créées séparément, il s'ensuit qu'il a dû se produire des centaines de mille actes d'énergie créatrice, à intervalles
divers, pendant tout le temps que racontent les roches fossilifères, et, pendant la plus grande partie de ce temps, la « création » des membres des populations aquatique, terrestre et aérienne a dû s'opérer simultanément.
Si nous représentons les populations aquatique, terrestre et aérienne par j, A, c respectivement, et si nous indiquons par la succession verticale sur la page Tordre du temps, le tableau suivant exprimera, en gros, le contraste que j'ai essayé d'expliquer :
GENESE (telle que l'interprète NATURE (telle que rinterprcte
M. Gladstone). la Science naturelle).
Autant que je puis voir, il ne reste qu'une ressource à ces représentants modernes de Sisyphe, à ceux qui voudraient réconcilier la Genèse et la Science ; elle a l'avantage d'être fondée sur un appel parfaitement légitime à notre ignorance. On a vu que, quelle que soit l'interprétation des termes population aquatique et population terrestre, il faut admettre que des représentants invertébrés de ces populations ont existé pendant la période Paléozoïque inférieure. Aucun évolutionniste n'hésitera à admettre que d'autres animaux terrestres (même des vertébrés) puissent avoir existé durant ce temps dont l'histoire nous est si peu connue, et en outre que les scorpions sont des animaux d'une organisation si élevée qu'il est fort pro-
bable que leur existence indique une population terrestre de caractère semblable les ayant précédés de beaucoup.
Donc, puisque la population terrestre, dit-on, n'aurait été créée que le sixième jour, il s'ensuit, nécessairement, que la preuve de Tordre dans lequel les animaux ont apparu doit être cherchée dans les annales de ces temps paléozoïques plus anciens où Ton n'a jusqu'ici découvert que des traces de population aquatique.
Par conséquent, si quelqu'un s'avise de dire que Tœuvre créatrice a eu lieu à l'époque Cambrienne ou Laurentienne, de la manière qu'affirme M. Gladstone, et que n'affirme pas la science naturelle, celle-ci n'est pas en mesure de convaincre d'erreur cette assertion. Mais, en revanche, cette sécurité contre la contradiction de la science signifie la perte de son appui.
Le récit de l'œuvre des premier, second et troisième jours, dans la Genèse, serait-il confirmé par la démonstration de la vérité de l'hypothèse de la nébuleuse ? Serait-il corroboré par ce qu'on sait de la nature et de l'antiquité probable des corps célestes ? Le mot hébreu traduit « firmament » dans la version autorisée signifie-t-il réellement «étendue »? L'assertion que les eaux sont en partie sous cette « étendue » et en partie au dessus serait-elle plus confirmée qu'auparavant par les faits reconnus de la géographie physique et de la météorologie? La création de tout le monde végétal, et en particulier d' « herbe, portant grains selon son espèce, et d'arbres portant fruit », avant aucune espèce d'animal, est-elle « affirmée » par l'enseignement
apparemment simple de la paléontologie botanique qui dit que les herbes et les arbres à fruit ne prirent naissance que longtemps après les animaux ? Tout cela, ce sont autant de questions qui, si je ne me trompe, seraient, sans hésitation, négativement tranchées par ceux qui sont particulièrement versés dans les sciences qui les concernent. Et il faut se rappeler que la question soulevée par M. Gladstone est celle de savoir non pas si, par quelque eftort de subtilité, on peut prouver que la science ne réfute pas l'histoire du Pentateuque, mais si elle la soutient :
« Il n'y a rien, dans les critiques de M. Réville, qui ne tende plutôt à confirmer qu'à infirmer notre vieille croyance, un peu démodée, qu'il y a une révélation dans le livre de la Genèse ^ »
La forme sous laquelle M. Gladstone a jugé bon d'énoncer cette opinion me laisse des doutes sur sa substance. Je ne puis comprendre comment une critique hostile peut, dans des circonstances quelconques, tendre à confirmer ce qu'elle attaque. Si, toutefois, M. Gladstone n'entend exprimer que son impression personnelle, « tout en étant entièrement dépourvu de Tespèce de science qui donne de l'autorité, » d'avoir détruit la valeur de ces critiques, je n'ai ni le désir ni le droit d'essayer de troubler sa foi. D'autre part, je demande qu'il me soit permis d'exprimer la conviction que, en ce qui concerne la science naturelle, les observations de M. Réville conservent
* Loc. cit.^ p. 694.
exactement la valeur qu'elles possédaient avant que M. Gladstone ne les attaquât.
Je pense en avoir assez dit pour assurer à l'auteur d'une dissertation sage et modérée sur un sujet qui semble destiné à exciter profondément la sottise et le fanatisme, une plus complète mesure de justice qu'on ne lui en a encore accordé, et je me retire de l'arène où je suis entré de mon propre mouvement avec l'espoir que je n'aurai pas, un jour, à demander pardon à M. Réville d'avoir nui à sa cause si solide par un plaidoyer imparfait et passionné. Peut-être me serat-il permis d'ajouter quelques mots pour mon propre compte, au sujet de la grande question des rapports entre la science et la religion, question à laquelle j'ai beaucoup réfléchi, depuis que j'ai commencé à réfléchir, et sur laquelle j'ai, plus d'une fois, dans les trente dernières années, exprimé, en public, ma manière de voir.
L'antagonisme entre la religion et la science dont nous entendons tant parler me semble être purement factice, créé, d'une part, par des gens religieux, de vue courte, qui confondent une certaine branche de la science, la théologie, avec la religion ; et d'un autre côté par des hommes scientifiques, également myopes, qui oublient que le domaine spécial à la science est uniquement ce qui est susceptible d'être clairement compris par l'intelligence, et que, en dehors des limites de cette province, ils doivent se contenter de l'imagination, de l'espérance et de l'ignorance.
Il me semble que la vie morale et intellectuelle des nations civilisées de l'Europe est le produit de
cette action réciproque, ici antagonisme et là échange entre les races sémitiques et aryennes, commençant à l'aube de Thistolre, avec les Grecs et les Phéniciens, et se continuant, jusqu'à nos jours, par les Carthaginois et les Romains, par les Juifs et les Gentils. Nos arts (sauf, peut-être, la musique) et nos sciences sont des contributions des Aryens ; mais Tessence de notre religion nous vient des Sémites. Au vni* siècle avant Jésus-Christ, au cœur d'un monde de polythéistes idolâtres, les prophètes hébreux promulguèrent une conception de la religion qui me semble une inspiration de génie aussi merveilleuse que Tart de Phidias ou la science d'Aristote.
« Et que demande de toi le Seigneur, si ce n'est de vivre dans la justice, d'aimer la miséricorde, et de marcher humblement avec ton Dieu ? »
Toute religion qui voudrait ôter quelque chose à cette belle parole de Michée mutilerait de gaieté de cœur l'idéal parfait de la religion. Celle qui voudrait y ajouter, la rendrait obscure.
Mais quelle étendue de savoir et de fine critique pourrait l'entamer, si toutefois quelqu'un en possession de science et de subtilité avait l'absurdité d'engager la bataille. Le progrès des recherches prouvera-t-il que la justice est sans valeur, et la miséricorde odieuse ? Adoucira-t-il jamais l'amer contraste qui règne entre nos actions et nos aspirations; ou, en nous montrant les bornes de l'Univers, nous fera-t-il dire : Allez ! maintenant nous comprenons l'infini ?
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les idées de personnalité et de responsabilité. La folie n'est pas loin. Mais la vérité est la vérité, et je suis près de croire en ce qui n'existe pas quand il n'y a pas d'autre alternative que la supposition que l'auteur de l'article sur « le Matérialisme et la Moralité ^ » s'est, malgré sa capacité et son honnêteté manifestes, porté garant de ce que, en tant que je puis me fier à ma propre connaissance de mes propres pensées, je dois considérer comme une multitude d'erreurs de première grandeur.
J'admire tant la sincérité de M. Lilly, je suis si complètement persuadé de la droiture de ses intentions, qu'il me répugne d'avoir à combattre rien de ce qu'il peut dire, et je sympathise si chaudement avec son dédain viril de beaucoup de ce qui passe sous le nom de littérature, de notre temps, que je garderais volontiers le silence au sujet de l'exposition, d'ailleurs bienveillante, de sa théorie de mes propres principes, si je pensais que cette abnégation personnelle pût servir les intérêts de la cause que tous deux nous chérissons. Mais je ne puis le croire. Ma croyance peut être laide, mais elle est bien à moi, ainsi que disait Touchstone de la dame de ses pensées, et j'ai une trop haute opinion des vertus solides de l'objet de mes affections pour supporter de la voir calmement représentée comme beaucoup plus laide et dépourvue de toute vertu. J'espère être toujours prêt à soutenir une cause qui chancelle, du moment où je l'ai adoptée; mais souffrir pour une cause per-
« Lilly, Fortnightlx Remw, vol. XL (1886).
Science et morale 8i
due, qu'on a fait tout au monde pour faire tomber, est une sorte de martyre que je ne goûte point du tout. A mon avis, la théorie philosophique que M. Lilly m'attribue — mais que j'ai répudiée mainte et mainte fois — est insoutenable et vouée à l'extinction, et je me refuse, non sans raison, à me laisser compter parmi ses défenseurs.
Selon le procédé des polémistes du moyen âge, M. Lilly dresse trois thèses qui, selon lui, incarnent les principales hérésies propagées par le P' Clifford, M. Herbert Spencer, et moi-même. Il dit que nous nous accordons^ pour rejeter, comme impossible à vérifier : i° tout ce que les sens ne peuvent vérifier ; 2° tout ce qui dépasse les bornes de la science physique ; 3° tout ce qui ne peut être apporté à un laboratoire et étudié par les procédés de la chimie * ».
Mon jeune et regretté ami Clifford, qui avait la plus douce des natures, bien qu'il fût le plus ardent des polémistes, est hors de la portée de nos petites controverses, mais ses œuvres répondent pour lui, et il est facile à qui sait lire d'y trouver la réfutation des assertions de M. Lilly.
M. Herbert Spencer jusqu'ici a toujours su se défendre, et s'y est toujours montré prêt, et il serait superflu, pour ne pas dire impertinent de ma part, de vouloir rompre des lances en sa faveur.
Mais, en ce qui me regarde, si ma connaissance de ma propre conscience peut être considérée comme adéquate (et je ne prétends pas le moins du monde
* Loc. cit., p. 578.
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connaître ce qui se passe dans mon Unbewtisstsein^ je demande la permission de faire observer que la première proposition ne me paraît point vraie ; que la seconde est dans le même cas, et que, s'il y a des degrés dans le manque de véracité, le troisième est d'une fausseté si monstrueuse qu'elle côtoie les limites de l'absurde, si même elle n'y nage. Donc, à ces trois thèses, je réponds, ainsi qu'il convient, Nego^ je dis non, et je vais donner les motifs de cette négation, que les convenances ne me permettent pas de rendre tout à fait aussi catégorique que je le voudrais.
Commençons par la première assertion, que « je rejette, comme impossible à vérifier, tout ce que les sens ne peuvent vérifier ». Est-il possible d'affirmer ceci sérieusement d'un être humain quelconque? Je ne suis pas défenseur attitré de l'humanité en général, et, bornant mes observations à moi-même, je demande la permission d'indiquer que, au moment actuel, j'ai la conviction inébranlable que M. Lilly est victime d'un malentendu énorme et évident, et que je n'ai pas la moindre intention d'écarter cette conviction parce que je ne puis la « vérifier » par le toucher, ou le goût, ou l'odorat, ou l'ouïe, ou la vue, qui (en l'absence de toute trace de faculté télépathique) forment le total de mes sens.
Et, encore, je puis me risquer à admirer la langue claire et énergique dont M. Lilly habille sa pensée ; mais la source de cette admiration ne se trouve en rien que mes cinq sens me laissent découvrir dans les pages de son article, et qu'un orang-outang pourrait percevoir aussi nettement que moi. Non, elle se
trouve dans Tappréciation de la forme littéraire et de la structure logique par des facultés esthétiques et intellectuelles qui ne sont pas des sens, et qui, souvent, ne sont que trop absentes alors que les sens sont en pleine vigueur. Mon parent pauvre peut bien me dépasser quand il s^agit de sensation, mais je suis bien sûr, quand il est question de style et de syllogismes, qu'il n'y est plus.
S'il existe quelque chose au monde dont je sois fermement convaincu, c'est l'universelle validité de la loi de causation; mais cette universalité ne saurait être prouvée par une somme quelconque d'expérience, et pas même par celle qui nous vient des sens. Et, quand un effort de volition change le courant de ma pensée, ou quand une idée en appelle une autre qui lui est associée, je ne doute pas que le processus auquel est dû, en chaque cas, le premier des phénomènes ne soit la cause du second. Cependant, essayer de vérifier cette croyance par la sensation serait une pure folie. Je suis bien sûr que M. Lilly ne met point en doute ma raison, et la seule alternative semble être d'admettre que sa première proposition est erronée.
La seconde thèse m'accuse de rejeter comme invérifiable « tout ce qui dépasse les limites de la science physique ». Je répète : Non. Personne, j'imagine, ne me supposera le désir de limiter l'empire de la science physique; mais je suis réellement obligé d'avouer qu'un grand nombre de phénomènes très familiers, et en même temps très importants, sont tout à fait en dehors de ses bornes légitimes. Je ne puis concevoir,
par exemple, comment les phénomènes de la conscience, comme tels, et séparés du processus physique par lequel ils sont appelés à Texistence, peuvent être ramenés dans les bornes de la science physique. Prenons Texemple le plus simple qu'il soit possible de choisir Ja sensation de la couleur rouge. La science physique nous dit qu'elle naît, d'ordinaire, en conséquence de changements moléculaires propagés de l'œil à une certaine partie de la substance du cerveau, quand des vibrations de l'éther lumineux d'un certain caractère tombent sur la rétine. Supposons que le processus d'analyse physique soit poussé assez loin pour qu'on aperçoive le dernier anneau de cette chaîne de molécules, et qu'on puisse étudier leurs mouvements, comme si elles étaient des billes de billard, les peser, les mesurer, et savoir d'elles tout ce qu'on en peut savoir. Eh bien, même dans ce cas, nous serions aussi incapables que maintenant de renfermer le phénomène de conscience qui en résulte, la sensation de la couleur rouge, dans les limites de la science physique. Ce phénomène resterait aussi différent de ceux que nous connaissons sous le nom de force et de mouvement qu'il l'est maintenant. Si jamais j'ai cru devoir insister, à plusieurs reprises, sur un principe, c'est sur celui-ci. Et qu'il soit vrai ou non, le fait de mon insistance ne laisse pas une ombre de justification à l'assertion de M. Lilly.
Mais, ici aussi, je demande comment il se peut concevoir qu'un homme, en possession de toutes ses facultés naturelles, soutienne une telle opinion? Je ne pense pas être doué d'une façon exceptionnelle
ik
parce que j'ai, toute ma vie, vivement joui des beautés que m'ont offertes la Nature et TArt. La science physique pourra peut-être, quelque jour, selon toute probabilité, permettre à notre postérité de connaître les concomitants physiques exacts et les conditions deTétrange plaisir que produit la beauté. Mais, si ce jour arrive jamais, le plaisir restera, tout comme maintenant, au dehors et au-delà du monde physique, et même dans le monde intellectuel ce sera quelque chose de surajouté à la simple sensation. Je ne voudrais pas trop me vanter de ma supériorité sur mon humble cousin, l'orang-outang, mais je crains fort que, dans le domaine de l'esthétique comme dans celui de l'intelligence, il ne compte guère. Sans doute il peut découvrir facilement un fruit au milieu d'un amas de feuillage où je ne verrais rien, mais je suis à peu près sûr qu'il n'a jamais été impressionné, comme je l'ai été, par la vague obscurité religieuse de la forêt tropicale qu'il habite, comme si elle était un temple voué aux dieux de la terre. Pourtant, je ne doute pas que notre pauvre ami aux longs bras et aux jambes courtes, tandis que, perché dans les branches, il croque d'un air méditatif son fruit, ait derrière sa triste figure socratique quelque chose qui est entièrement « au-delà des bornes de la science physique ». La science physique peut savoir comment il attrape, mâche et digère le fruit, et comment la titillation physique de son palais est transmise à quelques cellules microscopiques delà matière grise de son cerveau. Mais les sentiments de douceur et de satisfaction qui, pendant quelques instants, éclairent d'une lueur ses yeux mélancoliques,
sont aussi entièrement en dehors des bornes de la physique que Test la « belle frénésie » d'un rhapsode humain.
M. Lilly croit-il réellement, me mettant entièrement hors de cause, qu'il y ait un seul homme ayant le sentiment de la musique qui doute de la réalité du plaisir qu'il en reçoit, parce que ce plaisir est en dehors des bornes de la science physique, non moins qu'en dehors de la région du sens de l'ouïe? Mais, peut-être comprend-il la musique, la peinture et la sculpture sous le chef de science physique, et en ce cas je ne puis que regretter d'être incapable d'approuver cet anoblissement de mes goûts favoris.
La troisième thèse m'accuse de rejeter comme invérifiable « tout ce qui ne peut être apporté à un laboratoire et étudié par les procédés de la chimie » ; et, une fois encore, je répète : Non. Cette affirmation étonnante n'est pas nouvelle; elle m'a été souvent jetée à la tête, lancée de la région où une douce (ou aigre) bêtise règne si souvent, — de la chaire. Mais j e m'étonne qu'un écrivain aussi intelligent et loyal que M. Lilly consente à patroner pareille absurdité ! S'il me faut traiter ce sujet sérieusement, je me trouve en présence d'un dilemme. Ou bien quelque signification, aussi inconnue à l'usage qu'aux dictionnaires, s'attache aux mots « laboratoire » et « chimique » ; ou bien la proposition (comment faire pour trouver un mot poli et cependant exact?) est, par exemple, fantaisiste.
M. Lilly suppose-t-il que je mets de côté« comme invérifiables » tous les principes des mathématiques,
de la philologie, de l'histoire? Et si je ne le fais pas, aura-t-ilTextrème bonté de dire comment on peut étudier « chimiquement » le Binôme de Newton, même dans le mieux pourvu des « laboratoires », ou bien en quel endroit se gardent les balances et les creusets par lesquels on essaye les diverses théories de la nature de la langue basque ; ou quels réactifs tireront la vérité d'une histoire de Rome en laissant au fond les erreurs comme résidu.
Je ne pais véritablement répondre à ces questions, et, si M. Lilly ne le peut pas plus, je crois qu'il fera mieux à l'avenir de réfléchir à deux fois avant d'attribuer des idées aussi absurdes à ses semblables qui, après tout, comme Ta dit un jurisconsulte rempli de sagesse, sont des animaux vertébrés.
Tout ceci m'embarrasse fort, et je suis sur qu'il doit y avoir une explication qui laissera intacte la réputation de bon sens et de loyauté de M. Lilly. M. Lilly serait-il — j'avance ceci timidement — victime d'une confusion assez commune chez les gens étourdis, et où il serait tombé sans s'en apercevoir? Il est évident que dire que les méthodes logiques de la science physique sont applicables d'une manière universelle, et affirmer que tous les sujets de la pensée sont renfermés dans le domaine de la science physique, sont deux choses bien distinctes. J'ai souvent proclamé ma conviction qu'il n'y a qu'une méthode pour arriver à la vérité intellectuelle, que la matière à étudier appartienne au monde de la physique ou à celui de la conscience ; et un des arguments en faveur de l'étude de la science physique comme instrument d'éducation
que j'ai le plus souvent employé, c'est qu'à mon avis elle exerce les jeunes esprits à apprécier le témoignage inductif mieux que toute autre étude. Mais, tout en répétant que les sciences physiques fournissent probablement les exemples les meilleurs et les plus faciles à apprécier de la méthode une et indivisible de découvrir la vérité à l'aide delà raison, je demande la permission d'ajouter que je n'ai jamais entendu prétendre que d'autres branches de connaissances ne puissent utiliser la même discipline ; et je n'ai assurément jamais prêté à me laisser attribuer la ridicule affirmation qu'il n'y a rien de vrai en dehors des bornes de la science physique. Sans doute, des gens désireux de me nuire, et n'ayant pas un respect exagéré pour la vérité, ont assez souvent travesti ce que je voulais dire. Mais M. Lilly n'est point un de ceux qu'on passe sans se détourner, et je ne puis que m'étonner et m'attrister de le trouver en telle compagnie.
En voilà assez sur les trois thèses de M. Lilly. Je crois avoir prouvé que la première est inexacte, que la seconde est inexacte, que la troisième est inexacte, et que ces trois inexactitudes constituent une erreur d'exposition prodigieuse, bien que, je n'en doute pas, involontaire. Si nous étions, M. Lilly et moi, des gladiateurs de la dialectique, combattant dans l'arène de la Fortnightly, sous les yeux d'un directeur-imprésario pour le grand amusement du public, il serait pour moi de bonne tactique d'abandonner le champ de bataille. Car la question de savoir si j'ai, ou n'ai pas, certaines opinions, est un fait au sujet duquel il est probable que
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mon témoignage sera considéré comme concluant, — du moins tant que la télépathie de l'inconscient ne sera pas plus généralement reconnue.
Toutefois, M. Lilly énonce quelques autres affirmations relativement à des sujets sur lesquels il est moins facile de connaître le vrai et le faux, et à propos desquels il me semble être aussi sérieusement dans Terreur qu'en ce qui concerne ceux que nous avons jusqu'ici discutés. L'importance de ces sujets m'engage à en dire quelques mots, bien qu'en ce faisant il me faille abandonner le terrain solide de mes connaissances personnelles.
Avant de lancer les trois torpilles qui ont si tristement éclaté à bord de son propre navire, M. Lilly dit que. quels que soient « les ornements de rhétorique dont j'ai pu dorer mon enseignement », c'est du « Matérialisme ». Qu'on me permette de remarquer, en passant, que Tornement de rhétorique n'est pas mon fort, et qu'à mon sens dorer de l'or pur serait moins blâmable que d'enduire la face de la vérité de ce cosmétique malfaisant qu'on appelé rhétorique. Si je croyais avoir un droit quelconque au titre de « Matérialiste », comme ce terme s'entend dans le langage philosophique, et non dans celui de l'injure, je n'essayerais de le cacher sous aucune dorure. Je n'ai pas trouvé de raison de m'affliger des invectives qui m'ont été adressées, au cours des trente dernières années, etje suis trop vieux maintenant pour inaugurer un nouveau genre de sensibilité. Mais, pour répéter ce que j'ai, plus d'une fois, pris la peine de dire, dans le plus simple des langages, je répudie, comme étant
une erreur philosophique, la doctrine du Matérialisme telle que je la comprends, tout comme je répudie la doctrine du Spiritualisme telle que la présente M. Lilly ; et ma raison pour agir ainsi, dans les deux cas, est la même. Quelles quesoient leurs différences d'opinions, Matérialistes et Spiritualistes s'accordent à énoncer des affirmations très positives relativement à des sujets dont je ne sais rien, et dont je crois qu'ils sont, en réalité, tout aussi ignorants. En outre, lors même que leurs affirmations ont trait à des sujets qui sont du domaine de mes connaissances, ils me semblent souvent avoir tort. Ily a une autre raison qui me fait teponsser toute assimilation avec l'une ou l'autre de ces sectes : c'est que chacune d'elles aime beaucoup à attribuer à l'autre, sous forme de reproches, des conclusions qui n'appartiennent à aucune, bien qu'elles découlent infailliblement du développement logique des premiers principes de toutes deux. Assurément, ou ne saurait reprocher à un homme prudent de se tenir à l'écart des querelles de ces Blancs et Noirs philosophiques en refusant d'avoir quoi que ce soit à faire avec eux ! Si je le comprends bien, le principe fondamental du Matérialisme est qu'il n'y a rien dans l'univers que de la matière et de la force, et que tous les phénomènes de la Nature peuvent s'expliquer par déduction des propriétés assignables à ces deux, facteurs primitifs. Le grand champion du Matérialisme que M. Lilly semble considérer comme une autorité dans les sciences physiques, le D"^ Bùchner, résume cet article de foi ^. Force et Matière sont proclamées
< Buchner, Force et Sfatière. Paris, C. Reinwald, p. i.
l'alpha et Toméga de Texistence. C'est là, j'imagine, l'article fondamental de la foi matérialiste : et quiconque n'y souscrit point est condamné par les plus zélés de la secte (ainsi que j'ai des taisons de le savoir) à l'Enfer institué pour recevoir les sots ou les hypocrites. Mais je me refuse absolument à croire cela, et, au risque d'être accusé d'ennuyer en répétant une vieille histoire, je vais donner brièvement les raisons que j'ai de persister dans mon incrédulité.
En premier lieu, ainsi que je l'ai déjà fait pressentir, il rae semble assez clair qu'il y a, dans l'univers, un troisième élément qui est la conscience, que, dans la dureté de mon cœur, ou de ma tète, je ne puis classer comme matière ni comme force, ni comme modification quelconque de ces dernières, quelle que soit l'intimité des rapports entre les manifestations des phénomènes de conscience et les phénomènes attribuables à la matière et à la force.
En second lieu, les arguments employés par Descartes et Berkeley pour montrer que notre connaissance certaine ne s'étend pas au-delà de nos états de conscience me semblent aussi irréfragables maintenant qu'ils l'étaient lorsque j'en ai pris connaissance, il y a quelque cinquante ans. Tous les auteurs matérialistes que je connais ont tout bonnement cassé leurs dents quand ils ont essayé de mordre à cette lime. Mais, s'il en est ainsi, notre unique certitude est l'existence du monde mental, et celle de Force et Matière tombe au rang d'une hypothèse, tout au plus très probable.
Troisièmement, lorsque j'étais un jeune garçon, doué de la malheureuse manie de penser, lorsque j'au-
rais dû jouer, mon esprit était grandement préoccupé par ce problème formidable : Que deviendraient les choses si elles perdaient leurs qualités ? Les qualités n*ayant aucune existence objective, et la chose sans qualités n'étant rien, le monde solide semblait s'eôriter en copeaux — à ma grande horreur! Amesure que je grandis, et que je pus apprendre le sens des termes Matière et Force, le problème de mon adolescence se dressa de nouveau devant moi, mtitato nomine. D'une part, la notion de la Matière sans la Force semblait faire du monde une série de fantômes géométriques, trop morts pour pouvoir même balbutier. D'autre part l'hypothèse de Boscovich, d'après laquelle la Matière se résout en des centres de Force, était très attrayante. Mais, lorsqu'on essayait de la raisonner, que devenait la force, considérée comme entité objective ? La force, le plus matérialiste des philosophes s'accordera sur ce point avec le plus idéaliste, n'est autre chose que le nom de la cause du mouvement. Et si, avec Boscovich, je résolvais les choses en centres de Force, alors la Matière disparaissait complètement et laissait des entités immatérielles à sa place. Autant vaudrait alors accepter franchement l'Idéalisme et en avoir fini.
Je dois faire un aveu, quelque humiliant qu'il soit pour moi. Je n'ai jamais pu réussir à me faire la moindre idée de ces « forces » dont parlent les Matérialistes, et dont on croirait qu'ils ont des échantillons en bouteille depuis des années. Ils me disent que la Matière se compose d'atomes qui sont séparés par un espace vide qui ne contient rien, et qu'à travers ce
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vide rayonnent les forces attractives et répulsives par lesquelles les atomes agissent les uns sur les autres. Si quelqu'un peut concevoir clairement la nature de ces choses qui non seulement existent dans le néant, mais y vont et viennent avec grande aisance, je lui envie la possession d'une intelligence d'une plus grande portée, non seulement que la mienne, mais celle de Leibnitz ou de Newton*. Pour moi, la chimcera bombinans in vacuo quia comcdit secnndas inteniiones des scolastiques est un animal familier et domestique, comparé à de telles « forces ». En outre, de par Thypothèse, les forces ne sont pas de la matière, et de la sorte tout ce qui a quelque valeur particulière, dans ce monde, se trouve n'être pas de la Matière selon le Matérialiste lui-même. Qu'on n'aille point supposer que je veux mettre en doute la convenance de l'emploi des termes « Atome » et « Force », tels qu'ils figurent dans les hypothèses de la science physique. Ils sont d'une valeur incalculable comme formules qu'on peut employer, avec une parfaite précision et une grande commodité, dans l'interprétation de la Nature ; mais, comme entités réelles, ayant une existence objective, une parcelle indivisible qui occupe néanmoins de l'espace est, assurément, inconcevable, et quant à l'action de cet atome, là où il
* Voir la fameuse Collection of Papers^ publiée par Clarke en 1717. Leibnitz dit : « C'est aussi une chose surnaturelle que les corps s'attirent l'un l'autre, à distance, sans moyens intermédiaires. » Et Clarke, pour le compte de Newton, ajoute ce qui suit ; « Qu'un corps en attire un autre sans aucun moyen intermédiaire est, en réalité, non un miracle^ mais une contradiction ; car c'est supposer que quelque chose agit là où elle n'est pas. »
n>st pas, à Taide d'une « force » qui réside dans le néant, je suis aussi incapable de me le représenter que tout autre, j*imagine.
Donc, je crois avoir le droit de me tenir à Técart du Matérialisme, à moins que, et jusqu'à ce que, ces doutes et ces difficultés me soient éclairés. Quant au Spiritualisme, il me jette dans des difficultés plus grandes encore quand je veux avoir la monnaie de ses billets en numéraire solide et réel. Car l'entité substantielle supposée, l'Esprit, qu'on suppose être à la base des phénomènes de la conscience, comme la Matière est à la base de ceux de la nature physique, ne laisse pas même derrière elle un fantôme géométrique, une fois que ces phénomènes sont retirés. Et .même, si nous allons jusqu'à supposer une entité semblable à part de qualités — c'est-à-dire une pure existence — pour l'intelligence, comment saura-t-on qu'elle diffère de cette autre entité séparée de ses qualités qu'on suppose être le substratum de la Matière? Le Spiritualisme, après tout, n'est guère plus que le Matérialisme retourné sens dessus dessous. Et, si j'essaie de penser à 1' « esprit » que l'homme, selon cette hypothèse, porte sous son chapeau, comme étant entièrement privé de rapports avec Tespace, et comme quelque chose d'indivisible, même dans la pensée, tandis qu'en même temps il est supposé occuper cette place et posséder une demidouzaine de facultés différentes, j'avoue que je m'y perds.
Ainsi que je l'ai dit ailleurs, si j'étais forcé de choisir entre le Matérialisme et l'Idéalisme, je préfé-
rerais le dernier et je ne voudrais certainement avoir aucunement affaire à la mythologie éventée du Spiritualisme. Mais je ne suis pas, que je sache, obligé de choisir Tun ou l'autre. J'ai toujours fortement soupçonné que le sage qui affirmait que Thomme est la mesure de l'univers était dans l'erreur ; Tàge et l'expérience n'ont point affaibli ma conviction à cet égard. Je me trouve ramené au souvenir de mes promenades sur le gaillard d'arrière durant ma jeunesse, quand je considère ces variétés de spéculations philosophiques. Dans ce genre d'exercice, on peut circuler d'un point à l'autre du compas en parfaite sécurité, pourvu qu'on reste dans de certaines limites; mais si, dans votre ardeur, vous oubliez ces limites, vous barbotez et vous perdez haleine, si les choses ne sont pires encore. Pour ma part, je m'en tiens au pont, et je jette de temps à autre une bouée de sauvetage à la foule qui a passé par-dessus le bord et grouille le long du navire; et tout ce que je gagne à être humain est d'être injurié par tous, dès qu'ils cessent de s'injurier réciproquement.
J'ai découvert, d'assez bonne heure dans la vie, qu'un des péchés les plus impardonnables, aux yeux de la plupart des gens, est le fait, pour un homme, d'avoir l'audace de circuler sans étiquette. Le monde regarde de telles gens comme la police considère un chien non muselé qui n'est pas surveillé. Je n'ai pu trouver d'étiquette à mon goût; aussi, voulant me ranger et paraître respectable, j'en ai inventé une, et,comme le point principal, dont j'étais sûr, était que? j'ignorais beaucoup de choses que les ..Jstes et les*
,,Jtes autour de moi prétendaient connaître, je me donnai le nom ^'agnostique. Assurément, aucune dénomination ne pouvait être plus modeste ni plus appropriée, et je ne comprends pas pourquoi de temps à autre on vient me tirer de ma niche et me traiter parfois de matérialiste, parfois d'athée, parfois de positiviste, et même, hélas! d'obscurantiste poltron ou réactionnaire.
J'espère avoir enfin expliqué ma situation, et peutêtre, désormais, mepermettra-t-onde reposer en paix,
— après unex)u deux explications de plus, que M. Lilly m'a prouvé être nécessaires. On a vu que mon excellent critique a des idées originales sur la signification des mots « laboratoire » et « chimique » ; et il me semble que sa définition de « matérialiste » lui est également personnelle, car, à moins que je ne l'aie mal compris — et j'ai pris beaucoup de peine pouréviter ceci
— il me classe parmi les matérialistes (outre les raisons que j'ai montré être dénuées de fondement] premièrement, parce que j'ai dit que la conscience est une fonction du cerveau et, secondement, parce que je tiens pour le Déterminisme. En ce qui concerne le premier point, il n'est personne, que je sache, qui doute qu'au sens physiologique propre du mot fonction la conscience, sous certaines formes au moins, ne soit une fonction cérébrale. Nous appelons, en physiologie, fonction l'effet ou la série d'effets résultant de l'activité d'un organe. Ainsi la fonction du
: muscle est de donner naissance au mouvement, et le
: muscle donne naissance au mouvement quand le
nerf qui s'y rend est excité. Si Ton met à nu les
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nerfs du bras d'un homme et si Ton excite certains filets nerveux, il en résultera la production de mouvements dans ce bras. Excitez-en d'autres, et il en résultera la production d'un état de conscience appelé douleur. Si, maintenant, je suis le trajet de ces derniers filets nerveux, je découvre qu'ils sont, en dernier lieu, reliés à une partie de la substance du cerveau, tout comme les autres se trouvent unis à la substance musculaire. Pourquoi, si Ton s'accorde à dire dans Fun de ces cas que la production du mouvement est la fonction de la substance musculaire, ne pourrait-on appeler fonction de la substance cérébrale la production de l'état de conscience dans l'autre cas ? Il fut un temps, il est vrai, où Ton supposait que certains « esprits animaux » résidaient dans les muscles et étaient le véritable agent actif. Mais nous en avons fini avec cette fiction, totalement superflue, en ce qui concerne les organes musculaires. Pourquoi nous faut-il conserver une fiction du même genre pour les organes nerveux? Si Ton répond qu'aucun physiologiste, si porté qu'il soit vers le Spiritualisme, n'a jamais songé à supposer que des sensations simples ont besoin d'un « esprit » pour se produire, je ferai observer que nous nous accordons tous sur le fait que la conscience est une fonction de la Matière, et qu'il faut renoncer à donner ce principe comme une marque de matérialisme. Tout argument ultérieur reposera donc sur la question de savoir, non si la conscience est une fonction du j^rveau, mais si toutes les formes de conscience le^ ' sont. Je répète qu'il serait très exact de dire que des', / : ^ \ changements matériels sont des causes de phénomènes ' '
Ppi^LET. Science çt Rel^^ion, 7
psychiques (et, par suite, que les organes où se passent ces changements ont pour fonction de produire ces phénomènes), même si Thypothèse spiritualiste avait quelque fondement, car nul n'hésite à affirmer que l'événement A est la cause de l'événement Z, quand même il y a autant de termes intermédiaires, connus ou inconnus, dans la chaîne de la causation qu'il y a de lettres entre A et Z. L'homme qui tire la détente d'un pistolet chargé placé près de la tête d'un autre est certainement la caifse de la mort de celui-ci, bien que strictement il ne cause que le mouvement du doigt sur la détente; et, de la même manière, le changement moléculaire amené dans une certaine portion de la substance cérébrale quand on excite une partie éloignée du corps, serait justement appelée la cause de la sensation qui en serait la conséquence, quels que fussent les termes inconnus interposés entre Tagent physique et le produit psychique réel. Donc, à moins que le Matérialisme n'ait le monopole de l'usage correct du langage, je ne vois rien de matérialiste dans la phraséologie que j'ai employée.
La seule excuse qui reste à M. Lilly pour me qualifier de matérialiste, malgré moi^ vient d'un passage qu'il cite, où je dis que les progrès de la science signifient l'extension de la province de ce que nous appelons « Matière et Force », et la disparition graduelle qui l'accompagne, dans toutes les régions de la pensée J humaine, de tout ce que nous appelons « Esprit et Spon- \^%anéité ». Je soutiens cette opinion, s'il se peut, avec encore plus de fermeté que lorsque je l'énonçai pour
la première fois, il y a une vingtaine d'années, car elle a été justifiée par les événements. Mais je ne vois pas que cette opinion ait rien de matérialiste. A mon sens, elle est compatible avec l'idéalisme le plus absolu, et les raisons de ce jugement sont vraiment très évidentes et très simples.
Le développement de la science, en général, et non de la science physique seulement, signifie la démonstration de Tordre et de la causation naturelle parmi les phénomènes qui n'avaient pas encore été ramenés à ces conceptions. Nul de ceux à qui est familière la marche progressive de la pensée scientifique dans toutes les provinces de la connaissance humaine, au cours des deux derniers siècles, ne sera disposé à nier Timmense extension du royaume de la science, ou à douter que les deux siècles qui suivront le nôtre ne soient témoins d'une conquête encore plus grande. On est autorisé à croire, en particulier dans le domaine de la physiologie du système nerveux, que, d'après les progrès déjà faits dans l'analyse des relations entre les phénomènes matériels et psychiques, l'on fera ultérieurement de plus grands progrès, et que, tôt ou tard, toutes les opérations soi-disant spontanées de l'esprit auront non seulement leurs rapports entre elles, mais aussi leurs rapports avec les phénomènes physiques unis en séries naturelles de causes et d'effets, strictement définis. En d'autres termes, tandis que, maintenant, nous ne connaissons que la moitié . la plus rapprochée de nous de la chaîne des causes et ; des effets par lesquels les phénomènes que nous appelons matériels donnent lieu à ceux que nous
lOO SCIENCE ET MORALE
nommons mentaux^ plus tard nous atteindrons l'autre extrémité de la série.
Dans mon innocence, j'avais, habituellement, supposé que c'était là un simple exposé de faits, et que le bon évêque Berkeley, s'il vivait encore, ferait cadrer ces faits avec son système sans la moindre difficulté. Quand M. Lilly fait le jeu de ses adversaires en déclarant que des faits incontestables sont en leur faveur, c'est là un exemple de procédés obscurs et tout à fait inintelligibles pour moi. M. Lilly ne pense assurément pas que ne pas croire en la spontanéité — terme qui, s'il a quelque sens, semble signifier une action sans cause — soit une marque de Matérialisme? Si cela est, il lui faudra donner à beaucoup de Cartésiens (sinon à Descartes lui-même), à Spinoza et à Leibniz parmi les philosophes, à saint Thomas d'Aquin et à ses disciples, à Calvin et ses successeurs parmi les théologiens, Tépithète de matérialistes, — et c'est assurément là une suffisante reductio ad absurdum d'une semblable classification.
La vérité, c'est que dans son zèle à écrire en grosses lettres « Matérialisme » sur tout ce qu'il déteste, M. Lilly oublie un fait très important qui, toutefois, saute aux yeux de quiconque a fait attention à l'histoire de la pensée humaine, et ce fait, c'est que chacune des difficultés spéculatives qui hantent les trois problèmes de Kant, l'existence d'une Divinité, le libre arbitre et l'immortalité, existaient pendant des siècles avant que ce qu'on peut appeler science physique n'eût pris naissance, et continueraient à çxister mêpiç si Ig sçjepce physique mçderae était
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balayée. Tout ce que la science physique a fait a été de rendre, pour ainsi dire, visibles et tangibles quelques difficultés qui, auparavant, étaient plus difficiles à saisir. D'ailleurs, ces difficultés existent dans Thypothèse de l'Idéalisme comme dans celle du Matérialisme.
L'observateur de la nature, dont le point de départ est Taxiome de l'universalité de la loi de causalité, ne peut se refuser à admettre une existence éternelle, et, s'il admet la conservation de Ténergie, il ne peut nier la possibilité d'une énergie éternelle ; s'il admet l'existence des phénomènes immatériels sous la forme de conscience, il doit admettre la possibilité, à tout le moins, d'une série étemelle de phénomènes semblables, et si ses études lui ont fourni quelque peu du meilleur fruit de l'étude de la nature, il lui restera assez de sens pour voir que, lorsque Spinoza dit: Per Deiim intelligo eus absolut e inftnitum^ hoc est subsiantiatn constantem infinitis attribiitis^ le Dieu ainsi conçu ne saurait être renié que par un prodigieux imbécile, même dans le fond de son cœur. La science physique est aussi peu athée que matérialiste.
Il en est de même pour l'immortalité. Tel que la science physique énonce le problème, celui-ci semble se résumer ainsi : Existe-t-il un moyen de savoir si la série des états de conscience qui ont été associés, pendant soixante-dix ans, avec les arrangements et les mouvements d'innombrables millions de molécules matérielles successivement différentes, peut se continuer dans une association semblable, avec quelque substance qui n'a pas les propriétés de la matière
toi SCIENCE ET MORALE
et de la force ? Ainsi que Ta dit Kant, dans un cas semblable, s'il est quelqu'un qui puisse répondre à cette question, il est précisément l'homme que j'attends. S'il dit que la conscience ne peut exister, sauf en relation de cause à efiet avec certaines tholécules organiques, je lui demanderai comment il le sait ; et s'il dit qu'elle le peut, je devrai lui faire la même question. Et j'ai grand'peur que, comme Pilate, je ne pense pas qu'il vaille la peine, étant un peu pressé, d'attendre sa réponse.
Enfin, considérons la vieille énigme du librearbitre. Dans l'unique sens où je comprends le mot de liberté — c'est-à-dire l'absence de toute contrainte dans ce qu'on veut faire, en de certaines limites, — la science physique ne donne certainement pas plus de raisons de douter que ne le fait le sens commun de l'humanité. Et si la science physique, en fortifiant notre croyance en l'universalité de la causation, et en abolissant le hasard comme étant absurde, mène aux conclusions du Déterminisme, elle ne fait que suivre la piste de penseurs logiques et réfléchis en philosophie et en théologie, avant que le Déterminisme n'existât, ou qu'on n'y eût pensé. Quiconque accepte l'universalité de la loi de causation comme dogme philosophique nie l'existence de phénomènes sans cause. Et l'essence de ce qu'on appelle improprement « la théorie du libre arbitre » est que, à l'occasion du moins, la volition humaine est causée par elle-même, c'està-dire sans cause; car, pour se servir de cause à soi-même, il faudrait s'être précédé, ce qui, à tout le moins, est difficile à imaginer.
Quiconque accepte l'existence d'une Divinité omnisciente comme dogme théologique affirme que Tordre des choses est fixe d'éternité en éternité ; car la prescience d'un événement indique que l'événement se produira sûrement, et là où il y a certitude de l'arrivée d'un événement, on dit l'événement fixé ou fataP.
Quibonque affirme l'existence d'une Divinité toutepuissante qui a créé et qui maintient toutes choses, et
< Je puis citer à Pappui de cette conclusion évidente d'un raisonnement juste deux autorités qui ne seront certainement pas considérées légèrement par M. Lilly. Ce sont saint Augustin et saint Thomas d'Aquin. Le premier déclare que la « Destinée » n'est qu'un nom mal choisi pour la Providence.
« Prorsus divina Providentia régna constituuntur humana. Quae si propterea quisquam fato tribuit, quia ipsam Dei voluntatem vel potestate'm fati nomine appel lat sententiam teneat^ liiiguam corrigat. » {De Cwiiate Dei, V, cap. i.)
L*autre grand docteur de P Église catholique, « Divus Thomas, » ainsi que le nomme Suarez, dont l'intelligence, d'une portée et d'une sensibilité merveilleuses, me semble presque sans pareille, résume admirablement la question, quand il dit que le motif pour faire une chose, dans l'esprit de celui qui la veut faire, est pour ainsi dire la préexistence de la chose faite :
« Ratio autem alicujus fiendi in mente actoris existens est quasdam prœexistentia rei fiendœ in eo. » [Summa, Qu. XXIII, art. 1.)
Si cela ne suffit point, je puis encore demander quel « matérialiste » a jamais donné un meilleur exposé du Déterminisme, sur des bases déistes, que celui qu'on trouve dans le passage suivant de la Somme (Qu. XIV, art. 13) :
« Omnia quœ sunt in tempore, sunt Deo ab œterno presentia, non solum ea ex ratione qua habet rationes rerum apud se présentes, ut quidam dicunt, sed quia ejus intuitus fertur ab œterno supra omnia, prout sunt in sua prœsentialitate ; et tamen sunt futura contingentia, suis causis proximis comparata. »
Comme je n ai pas dit que Thomas d'Aquin ait professé le Déterminisme, je ne vois pas l'importance de citations de lui qui peuvent être plus ou moins en désaccord avec ce qui précède.
est la causa causaruntf ne peut, sans une contradiction dans les termes, affirmer qu'il y ait une cause indépendante d'elle, et c'est un bas subterfuge que d'affirmer que la cause de toutes choses peut « permettre » à une de ces choses d'être une cause indépendante.
Quiconque affirme la réunion de l'omniscience et de l'omnipotence, comme attributs de la Divinité, affirme implicitement la prédestination, car celui qui fait une chose et la place dans des circonstances dont il sait parfaitement quel sera Teffet sur cette chose, la prédestine au sort quelconque qui lui échoit.
Ainsi, pour en venir, enfin, à la partie réellement importante de toute cette discussion, si la croyance en Dieu est essentielle à la moralité, la science physique n'a pas d'obstacles à lui opposer ; si la croyance en l'immortalité est essentielle à la moralité, la science physique n'a rien de plus à dire contre la probabilité de cette doctrine que n'a la plus ordinaire expérience, et elle ferme définitivement la bouche à ceux qui prétendent la réfuter par des objections déduites de données purement physiques. Enfin, si la croyance en la non-causation de la volonté est essentielle à la moralité, celui qui étudie la science physique n'a rien de plus à dire contre cette absurdité que le logicien ou le théologien. La science physique, je le répète, n'a pas inventé le Déterminisme, et la doctrine déterministe reposerait sur une fondation tout aussi ferme qu'elle le fait s'il n'y avait pas de science physique. Que celui qui en doute lise Jonathan Edwards, dont les démonstrations sont entièrement tirées de la philosophie et de la théologie.
Donc, quand M. Lilly s'en va criant : « Malheur à cette cité perverse ! » et dénonce la science physique comme étant le mauvais génie des temps modernes — la mère du Matérialisme, du Fatalisme et de toutes sortes d*autres condamnables ismes^ — j'ose lui demander de blâmer qui de droit, ou, du moins, de mettre au banc des accusés, à côté de la Science, ses sœurs pécheresses, la Philosophie et la Théologie, qui, étant tellement les aînées, auraient dû en savoir plus long que la pauvre Cendrillon des écoles et des universités sur laquelle elles ont si longtemps pesé. Nul doute que la société moderne ne soit assez malade, mais elle ne diffère pas en cela des civilisations plus anciennes. Les sociétés humaines sont des masses en fermentation, et, de même que la bière a ce que les Allemands appellent Oberhefe et Unierhefe, de même, toute société qui a existé a eu son écume en haut et sa lie au fond ; mais je doute que les « siècles de foi » aient eu moins d'écume ou moins de lie, ou même produit une plus grande quantité de boisson salutaire dans la tonne. Je pense que M. Lilly, ou tout autre, serait embarrassé s'il lui fallait.apporter un témoignage probant qu'à aucune période de l'histoire du monde il y a eu un sentiment plus généralement répandu du devoir social, ou un plus grand sentiment de justice ou de l'obligation de l'aide réciproque que dans notre Angleterre d'aujourd'hui. Ah! dira M. Lilly, ce sont là les produits de notre héritage chrétien ; quand les dogmes chrétiens auront disparu, la vertu disparaîtra aussi, et le singe et le tigre auront beau jeu. Mais il y a beaucoup de gens
qui croient que le Christianisme a aussi hérité beaucoup du Paganisme et du Judaïsme, et que, si les Stoïciens et les Juifs reprenaient leurs legs, Ta voir moral du Christianisme serait peu de >chose. Et si la moralité a survécu au dépouillement de plusieurs séries d'habits qu'on a trouvé ne pas rhabiller bien, pourquoi ne réussirait-elle pas à porter les vêtements légers et commodes que la Science est prête à lui procurer.
Ceci en passant. Si les plaies de la société consistent en la faiblesse de sa foi en l'existence du Dieu des théologiens, dans un état futur, et en des volitions sans cause, l'indication, comme disent les médecins, est de supprimer la Théologie et la Philosophie, dont les chamailleries sur des choses qu'elles ignorent ont été la cause première et l'aliment continuel de ce mauvais scepticisme qui est la Némésis de ceux qui touchent à l'inconnaissable.
Cendrillon a modestement conscience de son ignorance en ces graves matières. Elle allume le feu, balaye la maison et fait le dîner ; et on la récompense en lui disant qu'elle est une créature inférieure, vouée à des intérêts bas et matériels. Mais, dans son grenier, elle a des visions féeriques qu'ignore le couple de mégères qui se disputent en bas. Elle voit Tordre qui règne au-dessus du désordre apparent du monde ; le grand drame de l'évolution, avec toute sa part de pitié et de terreur, mais aussi son abondance de bonté et de beauté, se déroule devant ses yeux ; et elle apprend, au fond de son cœur, que la base de la moralité est d'en avoir fini, une fois pour toutes,
avec le mensonge ; qu'il faut renoncer à faire semblant de croire ce qui n'est pas prouvé, et à répéter des propositions inintelligibles sur des choses en dehors des possibilités de la connaissance.
Elle sait que la sécurité de la moralité ne consiste dans l'adoption ni de telle spéculation philosophique, ni de telle autre, ni d'une croyance théologique ou d'une autre, mais dans une foi réelle et vivante dans cet ordre fixé de la Nature qui envoie la désorganisation sociale sur la piste de l'immoralité aussi sûrement qu'elle envoie la maladie physique après les délits physiques. Et c'est sa haute mission que d'être la prétresse de cette foi ferme et vivante.
RÉALISME SCIENTIFIQUE ET PSEUDO-SClENTlFIQUEi
Le péché intellectuel le plus commun et le plus pernicieux pour ceux qui se vouent au progrès de la science, après celui d'une précipitation exagérée à devancer les résultats de recherches incomplètes, c'est la négligence de l'expérience de leurs prédécesseurs, telle qu'elle est incorporée dans l'histoire de la science et de la philosophie. Il est vrai que, de nos jours, il y a plus d'excuses qu'autrefois à cette négligence. Il faut beaucoup de travail pour se mettre au courant des acquisitions déjà réalisées, et les hommes capables qui en sont arrivés là savent que, s'ils se consacrent, corps et âme, à augmenter leur provision, et évitent de regarder en arrière, avec autant de soin que s'ils avaient reçu l'injonction adressée à Lot et à sa famille, leur dévouement sera, à coup sûr, richement récompensé par les joies de la découverte et la consolation de la gloire, si ce n'est pas des fruits d'un ordre moins élevé.
Aussi, selon l'avis de Francis Bacon, nous nous refu-
* Nineteenth Century, février 1887.
sons à {nier mortuos quœrere vivum ; nous laissons le passé ensevelir ses morts, etnousnégligeonsle culte de nos ancêtres intellectuels. Ce n'est même point assez pour nous. Nous suivons le mauvais exemple qui nous a été donné, non seulement par Bacon, mais par presque tous les hommes de la Renaissance, et nous accablons de dédain l'œuvre de nos aïeux spirituels immédiats, lesérudits du moyen âge. On admet généralement comme vérité certaine que, durant sept ou huit siècles, une longue succession d'hommes distingués, dont quelques-uns possédaient une intelligence très élevée et un savoir véritablement encyclopédique, ont consacré des vies laborieuses à la grave discussion de pures frivolités et à la poursuite ardue de feux follets intellectuels. Pour ne rien dire de la modestie, il suffirait de réfléchir impartialement à son expérience personnelle pour ressentir quelque doute à l'égard de la suftisance de cette méthode expéditive et commode de liquider un grand chapitre de l'histoire de l'intelligence humaine. La simple connaissance de la littérature populaire, y compris cette partie des dires de Sam Slick, où se trouve son aphorisme : « Il y a beaucoup de nature humaine dans toute l'humanité, » pourrait provoquer un doute, et faire se demander si, tout compte fait, les hommes de cette époque, qui, à tout prendre, étaient à peu près aussi riches de sagesse et de folie que nous, ne possédaient rien de plus que des qualités d'idiots énergiques quand ils consacraient leurs facultés à élucider des problèmes qui, pour eux, et en réalité pour nous, étaient les plus ^éne^x que puisse oflrir la vie. En ce qui me çopcerne,
plus je vis et plus je serai disposé à croire que, dans ce monde, il y a beaucoup moins de pure folie et de pure méchanceté qu'on ne le suppose d'ordinaire. Il est possible de douter qu'un homme sain d'esprit ait jamais dit : « Mal ! soit mon bien !» et je n'ai jamais eu, pour ma part, l'heur de rencontrer un imbécile complet. Quand j'ai apporté à cette étude la patience et Tesprit d'endurance qui conviennent à un chercheur scientifique, les échantillons qui promettaient le plus en ce genre se sont trouvés avoir bien des choses à dire pour leur défense, à leur point de vue. Et, parfois, le calme de la réflexion. m'a appris l'humiliante leçon que leur point de vue ne différait pas tant du mien que je m'étais plu à l'imaginer. Ici comme partout, comprendre, c'est presque sympathiser.
Si nous tournons notre attention vers la philosophie scolastique dans Tétat d'esprit que suggèrent ces remarques, elle apparaît avec un caractère très différent de celui qu'elle présente dans l'opinion générale. Nul doute qu'elle ne soit entourée d'épaisses broussailles, d'épineuses logomachies, et obscurcie par les nuages de poussière d'une terminologie barbare et embarrassante. Mais, supposons que, sans se laisser arrêter par la poussière et les égratignures, l'explorateur traverse cette jungle ; il arrive dans un pays découvert qui ressemble étonamment à son cher pays natal. Les collines à grimper, les ravins à éviter ont tout à fait le même air; il y a, au dessus, le même espace infini, et au dessous le même abîme de l'inconnu ; les moyens d'y voyager sont les mêmes ; même est le but.
ET PSEUDO-SaENTIHQUE III
Ce but des Scolastiques, qui est aussi le nôtre, c'est de résoudra la question de savoir en quelle mesure l'Univers manifeste un ordre rationnel; en d'autres termes, dans quelle mesure la déduction logique, en partant de prémisses incontestables, peut expliquer ce qui est arrivé et ce qui arrive. C'était le but de la Scolastique; et il me semble que le but de la science moderne peut s'exprimer dans les mêmes termes. En poursuivant ce but, la science moderne fait entrer en ligne de compte tous les phénomènes de l'Univers que l'observation ou l'expérience portent à notre connaissance. Elle admet qu'il y a deux mondes à considérer, l'un physique et l'autre psychique; et que, bien qu'il y ait une très intime relation et une connexion réciproque entre les deux, le pont qui les relie n*a pas été découvert; leurs phénomènes ne se trouvent pas en une série unique, mais suivent deux lignes parallèles.
La dualité de l'Univers apparaissait aux Scolastiques sous un aspect différent. Pour comprendre comment cela eut lieu, il faut se rendre compte du fait qu'ils croyaient réellement au Christianisme dogmatique, tel que le formulait l'Église romaine. Ils ne se bornaient pas à donner leur assentiment pur et simple à ce que l'Église leur enseignait le dimanche, en négligeant ses enseignements pendant le reste delà semaine, mais ils vivaient, se mouvaient et avaient leur existence dans ce monde théologique au-dessus du monde sensible qui fut créé, ou plutôt qui se développa pendant les quatre premiers siècles de notre ère, monde qui occupait beaucoup plus leur pensée que le monde sensible où les plaçait leur destinée terrestre.
La plupart du temps, nous apprenons Thistoire par les compilations incolores ou les plaidoyers violents de simples érudits, qui connaissent trop peu la vie pratique ; ils pénètrent trop mal les problèmes spéculatifs pour comprendre les sujets qu'ils traitent. Dans la science historique, comme en toute science traitant de phénomènes concrets, la fréquentation d'un laboratoire est essentielle; et cette pratique de laboratoire est donnée dans les sciences historiques, d'une part par la vie sociale et pratique active, et, de l'autre, par l'étude de ces tendances et de ces opérations de l'esprit qui s'incarnent dans les systèmes philosophiques et théologiques. Thucydide et Tacite et, pour nous rapprocher de notre temps. Hume et Grote étaient des hommes d'afiaires et avaient acquis par le contact direct avec Thistoire sociale et politique en train de se faire le secret de comprendre comment se fait pareille histoire. Nos idées de Thistoire intellectuelle du moyen âge sont, malheureusement, trop souvent tirées d'écrivains qui n'ont jamais sérieusement attaqué les problèmes philosophiques et théologiques, et de là vient cet étrange mythe d'un âge d*or de clair de lune auquel j'ai fait alliision.
Cependant il n'est pas besoin d'une étude très profonde des œuvres des contemporains qui, sans se consacrer spécialement à la Théologie ou à la Philosophie, étaient savants et éclairés, — des hommes, par exemple, tels qu'Eginhard et le Dante, pour se convaincre que, pour eux, le monde du théologien était une réalité terrible et toujours présente. Du çeptrç de ce mpnde, la Trinité divine, entourée d'unç
Et PÔEUDO-SClENtlFtQUË I13
hiérarchie d'anges et de saints, contemplait et gouvernait le monde sensible, insignifiant, où les esprits inférieurs des hommes, accablés du fardeau de rabaissement de leur incarnation matérielle, et continuellement tentés par une hiérarchie non moins nombreuse et presque aussi puissante de diables, luttaient incessamment au bord de Tabîme de la damnation éternelle K
Les hommes du moyen âge croyaient que par les Ecritures, les traditions des Pères et Tautorité de TEglise, ils étaient en possession de connaissances plus étendues et plus dignes de foi concernant la nature et Tordre des choses dans le monde théolo-
1 II n'y a aucune exagération dans ce tableau court et sommaire du Cosmos catholique. Mais il ne serait pas juste de laisser croire que la Réformation ait opéré aucun changement essentiel, si ce n'est pour empirer la chose, dans la cosmologie qui se disait « chrétienne ». Le protagoniste de la Réformation, de qui toutes les sectes évangéliques sont descendues en ligne directe, exprime la chose avec cette simplicité de langage — pour ne pas dire brutalité — qui le caractérisait. Luther dit que Thomme est une bête de somme qui ne bouge que suivant Tordre de celui qui la monte; quelquefois c'est Dieu, et quelquefois Satan. « Sic voluntas humana in medio posita est, ceu jumentum ; si insederit Deus, vult et vadit quo vult Deus . Si insederit Satan, vult et vadit quo vult Satan ; nec est in ejus arbitrio ad utrum sessorem currere, aut eum quœrere, sed ipsi sessores certant ob ipsum obtinendum et possidendum. » [De scrvo Arbitrio^ M. Lutheri Opéra, éd. 1546, tome II, p. 468.)
La même doctrine, en substance, est prêchée dans les parcs et aux coins de rue par les zélés missionnaires volontaires évangéliques. le dimanche, dans notre Londres moderne. Il est permis au juge impartial de demander pourquoi ces doctrines, dont l'absence dans les quatre Evangiles est frappante, s'arrogent le titre de Christianisme évangélique, en opposition avec le Christianisme catholique ; car, à choisir entre les deux, si l'on y était forcé, il serait naturel de préférer celui qui laisse une petite liberté de choix à la pauvre bête de somme.
HuxLBY. Science et Religion. 9
Il4 RÉALISME SCiENïmOUË
gique qu'ils n'en possédaient à l'égard de la nature et des choses du monde sensible. Et, si ces deux sources de connaissances venaient à se contredire, tant pis pour le monde sensible qui, après tout, était plus ou moins sous la domination^de Satan! Supposons qu'un télescope assez puissant pour nous montrer ce qui se passe dans les nébuleuses d'Orion nous révélât un monde où les pierres tomberaient de bas en haut, où les lignes parallèles se rejoindraient, et où la quatrième dimension de l'espace serait évidente. Les hommes de science n'auraient alors à choisir qu'entre deux alternatives : ou les faits de la Terre et d'Orion auraient à être accordés par de ces sophismes subtils dont l'esprit humain est toujours capable quand il est acculé ; ou bien la science lèverait les bras, désespérée, et se suiciderait, soit en admettant que l'Univers, après tout, est irrationnel parce que ce qui est vérité dans un coin est absurdité dans l'autre ; ou en se déclarant incompétente.
Au moyen âge, les travaux des grands hommes qui essayèrent de concilier le système de pensée qui part des données de la pure raison avec celui qui partait des données de la théologie romaine, produisirent le système de pensée connu sous le nom de Philosophie Scolastique; l'alternative de la défaite et du suicide est représentée par Avicenne et ses disciples quand ils déclarent que ce qui est vrai en théologie peut être faux en philosophie, et vice versa ; Qi par Sanchez dans sa fameuse défense de la thèse Quod nil scitur.
Pour ceux qui nient la validité d'une des affirma-
BT PSfiODO-SClENtIFIQUR llÇ
tions fondamentales des disputants — qui refusent, sous le prétexte de l'insuffisance complète de preuves, de croire à la réalité de cet autre monde, dont la géographie et les habitants sont décrits avec tant d'assurance dans le soi-disant * Christianisme catholique, — la lutte longue et amère qui a occupé les meilleurs esprits pendant tant d'années peut paraître un exemple terrible de la façon prodigue dont est conduite la lutte pour l'existence dans le monde de la pensée, tout comme dans celui de la matière. Mais il est une manière moins triste de considérer l'histoire de la Scolastique. Elle a forgé et aiguisé les instruments dialectiques de notre race comme peut-être rien n'eût pu le faire, par ces discussions au résultat desquelles les hommes croyaient que leurs intérêts temporels et éternels étaient attachés. Lorsqu'une erreur de logique peut entraîner le supplice du feu, non seu* lement dans l'autre monde, mais dans celui-ci, la construction des syllogismes acquiert un intérêt tout particulier. En outre, les écoles entretinrent la vivacité et l'activité de la faculté de penser, alors que l'état troublé de la vie civile, l'atmosphère méphitique engendrée par le Cléricalisme dominant, et l'absence presque totale de connaissances naturelles, eussent bien pu l'étouffer. Et, enfin, il faut se rappeler que la Scolastique a éclairé certains problèmes qui s'étaient présentés à l'Humanité dès que les hommes avaient
1 Je dis « soi-disant » sans y attacher d'intention offensante, mais pour protester contre l'affirmation monstrueuse que le Christianisme catholique est contenu, explicitement ou implicitement, dans un seul récit, digne de foi, de renseignement de Jésus de Nazareth.
Il6 RÉALtSMB SCIENTIPIdUfi
commencé à penser, et qui, je suppose, continueront à se présenter tant qu'ils continueront à ce faire. Considérez, par exemple, la dispute des Réalistes et des Nominalistes, qui s*est poursuivie avec des fortunes différentes, et sous divers noms, depuis le temps de Scot Erigène jusqu'à la fin de la période Scolastique. Cette controverse n'a-t-elle plus, maintenant, qu'un intérêt purement archéologique? Le Nominalisme, dans ses modifications, a-t-il si complètement remporté la victoire que Ton puisse considérer le Réalisme comme mort et enterré, sans espoir de résurrection? Beaucoup de gens semblent le croire; mais il me paraît que, même sans compter la philosophie catholique, il ne faut pas aller bien loin pour trouver des preuves que le Réalisme est encore debout, et même très vivant * .
Il m'est tombé sous les yeux, l'autre jour, le compte rendu d'un sermon prêché récemment à la cathédrale de Saint-Paul. Je suis porté à croire, par des preuves internes, que ce compte rendu est exact en substance. Mais, comme je n'ai pas la moindre intention
1 II est peut-être bon de faire observer que, dans les temps modernes, le terme « Réalisme » a pris une signification entièrement différente de celle qu'on y attachait au moyen âge. Nous l'employons d'ordinaire comme le contraire d'Idéalisme. L'idéaliste croit que le monde des phénomènes n'a qu'une existence subjective ; le réaliste, lui, croit une existence objective. Je ne sache pas qu'aucun philosophe du moyen âge ait été idéaliste dans le sens où nous appliquons ce terme à Berkeley. Au fond, le défaut cardinal des spéculations de ce genre consiste en leur oubli des considérations qui mènent à l'Idéalisme. Si quelques-uns d'entre eux considéraient le monde matériel comme une négation, c'était une négation active; ce n'était pas zéro, mais une quantité négative.
ET PSEUDO-SCIENTinQUE II7
de chercher querelle au théologien éminent, à Téloquent prédicateur à qui Ton attribue ce discours, parce qu'il a employé le langage scientifique d'une manière dont il ne pourrait trouver que trop de précédents scientifiques, l'exactitude des détails du compte rendu n'a pas d'importance. Je puis accepter celui-ci eh toute sécurité, comme incorporant les opinions que beaucoup de gens excellents, instruits et intelligents croient être tout à fait d'accord avec la science.
« Le prédicateur déclara ensuite qu'il était encore plus difficile de s'imaginer que notre patrie terrestre deviendrait le théâtre d'une immense catastrophe physique. L'imagination recule devant l'idée que le cours de la nature — la phrase aide à déguiser la vérité, — si invaria'ole et si régulier, et la séquence ordonnée du mouvement et de la vie cesseront soudainement. L'imagination semble plus raisonnable quand elle prend le maintien de la raison scientifique. Les lois physiques, dit-elle, empêcheront la production de catastrophes que seul a prévues un apôtre, dans une époque non scientifique. Ne pourrait-il, pourtant, y avoir une suspension d'une loi inférieure par l'intervention d'une loi supérieure ? Ainsi, toutes les fois que nous levons les bras, nous violons les lois de la gravitation, et dans nos chemins de fer et nos bateaux à vapeur de puissantes lois sont maîtrisées par d'autres. Le déluge et la destruction de Sodome et de Gomorrhe ont été produits par l'action de lois existantes. Ne se peut-il pas que, dans l'univers sans limites, il y ait des lois plus importantes que celles qui entourent notre vie chétive, — des forces morales et non uniquement physiques ? Est-il inconcevable qu'un jour vienne où ces lois royales et ultimes renverseront l'ordre de
Il8 RÉALISME SCIENTIFIQUE
choses naturel qui nous semble si stable et si juste ? Les tremblements de terre n'appartiennent pas à l'antiquité la plus reculée, ainsi qu'en témoignent une île sur la côte d'Italie, l'archipel oriental, la Grèce et Chicago. En présence d'un grand tremblement de terre, les hommes sentent combien ils sont faibles, et leur science même ajoute à leur faiblesse. La fin du temps d'épreuve de l'Humanité, la dissolution finale de la société organisée, et la destruction de l'habitation de l'homme à la surface du globe, ne sont ni les unes ni les autres absolument contraires à notre expérience actuelle ; ce ne sont que l'extension des faits présents. Le pressentiment de la mort est commun ; on sent que beaucoup de choses menacent l'existence de la société ; et, comme notre globe est une boule de feu, à tout moment les forces comprimées qui s'enflent et bouillonnent sous nos pieds pourraient être déversées sur nous^ »
Le prédicateur semble avoir l'idée que l'occurrence d'une « catastrophe^ » implique une infraction à l'ordre actuel de la Nature, — que c'est un événement incompatible avec les lois physiques qui régnent actuellement. Il semble croire que la « raison scientifique » autorise la supposition que la loi physique empêchera l'occurrence des « catastrophes » redoutées par un apôtre dépourvu de connaissances scientifiques.
La raison scientifique, tout comme Homère, som-
* Pall Mail Galette, 6 décembre 1886.
* En tous cas d'une catastrophe plus grande que le déluge qui, ainsi que je le remarque avec intérêt, est, par le prédicateur, affirmé être un événement historique avec autant de calme que si I0 science n'avait jamais eu un mgt à dire sur ce sujet !
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meille parfois, mais je ne sache pas qu'elle ait jamais eu de rêves de ce genre. L'axiome fondamental de la pensée scientifique, c'est qu'il n y a pas, il ny a jamais eu, et il n'y aura jamais, de désordre dans la Nature. Admettre l'occurrence de quelque événement qui ne serait pas la conséquence logique des événements qui Tont immédiatement précédé, selon ces règles définies, reconnues, ou même non encore connues que nous appelons « lois de la Nature » serait un suicide de la part de la Science.
Une « catastrophe » est une conception relative. Pour nous, cela signifie un événement qui produit des conséquences terribles pour l'homme, ou qui impressionne son esprit par son énormité relativement à ce dernier. Mais les événements qui sont tout à fait dans Tordre naturel des choses pour nous peuvent être d'effroyables catastrophes pour d'autres êtres sentants. Il n'y a, assurément, aucune interruption de l'ordre de la Nature quand, au cours d'une descente à travers un bois de pins des Alpes, je saute sur une fourmilière et, en un moment, détruis toute une cité et cent mille de ses habitants. Pour les fourmis, c'est pire que le tremblement de terre de Lisbonne. Pour moi ce n'est que la conséquence naturelle et nécessaire des lois de la matière en mouvement. Une redistribution d'énergie a eu lieu, qui est parfaitement d'accord avec l'ordre naturel, si désagréables qu'en soient les effets sur les fourmis.
L'imagination, inspirée par la raison scientifique, et ne se contentant pas de sembler telle, ainsi que cela n'arrive que trop souvent dans la chaire, bien loin
d'avoir aucun droit à répudier les catastrophes et à nier la possibilité de la cessation du mouvement et de la vie, trouve facilement de bonnes raisons pour suivre la route exactement opposée. Kant, dans sa fameuse Théorie des Cieux^ a déclaré que la fin du monde et sa réduction en une masse informe seront la conséquence nécessaire des causes auxquelles il doit son origine et sa durée. Quant aux catastrophes de grandeur prodigieuse et de fréquente occurrence, elles formèrent Yasylum ignorantiœ favori des géologues, il n'y a pas un quart de siècle. Si la géologie moderne est de moins en moins disposée à appeler à son aide les catastrophes, ce n'est point à cause d'une difficulté j />r/(?ri à concilier l'occurrence de tels événements avec l'universalité de l'ordre, mais parce que la preuve a posteriori de l'occurrence des événements de ce genre dans les temps passés a plus ou moins complètement fait défaut.
Il est au moins très probable que cette terre est une masse de matière extrêmement chaude, revêtue d'une croûte refroidie à travers laquelle l'intérieur chaud continue à se refroidir, bien qu'avec une extrême lenteur. Il est également probable que les failles et les dislocations, les plis et les fractures qui sont partout visibles dans la croûte stratifiée, ses mouvements lents et étendus d'élévation et de dépression, et ses petits et rapides mouvements donnant lieu aux innombrables tremblements de terre, perçus ou non perçus, qui se produisent constamment, doivent être attribués au retrait de la croûte sur son noyau qui se refroidit et se contracte.
Sans sortir du domaine d'une juste analogie scientifique, on peut aisément concevoir des conditions qui rendraient la déperdition de chaleur bien plus rapide qu'elle ne Test maintenant; et une telle occurrence s'accorderait tout aussi bien avec les lois connues de la Nature que le refroidissement plus rapide qu'une barre de fer chauffée au rouge subit quand on la plonge dans de l'eau ffoide que lorsqu'elle reste exposée à l'air. Mais un refroidissement beaucoup plus rapide pourrait entraîner un déplacement et un réarrangement des parties de la croûte terrestre dans des proportions jusqu'ici inconnues, et amener des « catastrophes » auprès desquelles le tremblement de terre de Lisbonne ne semblerait plus qu'une bagatelle. En pareil cas, l'homme et ses œuvres et toutes les formes supérieures de la vie seraient entièrement détruits , les régions montagneuses seraient converties en profondeurs océaniennes, et le niveau de rOcéan serait élevé jusqu'aux montagnes ; la terre deviendrait une scène d'horreur telle que n'en saurait décrire même la plume lugubre de l'auteur de l'Apocalypse. Et cependant, aux yeux de la science, il n'y aurait pas plus de désordre là que dans la paix dominicale d'une mer d'été. Il n'y aurait pas un anneau de la chaîne des eff^ets et des causes naturelles qui fût brisé ; nulle part, la moindre indication de la « suspension d'une loi inférieure par l'effet d'une loi supérieure ». Si un penseur scientifique réfléchi est disposé à accorder peu de confiance aux prophéties insensées de ruine universelle qui, chez un personnage moins saint que le voyant de Pathmos, pourraient sem-
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bler dictées par la fureur d'un fanatique vengeur plutôt que par Tesprit du Maître qui a ordonné aux hommes d'aimer leurs ennemis, ce n'est point parce qu'elles sont en contradiction avec les principes scientifiques, mais parce que la preuve de leur valeur scientifique ne remplit pas les conditions qui donnent quelque poids à la preuve. L'imagination qui croit le contraire est simplement dépourvue de « Tair de la raison scientifique :^,
Je répète que, si l'imagination est employée dans les limites posées par la science, le désordre ne saurait s'imaginer. Si un être doué de facultés intellectuelles et esthétiques parfaites, mais dépourvu de la capacité de soufïrir la douleur physique ou morale, venait à consacrer toutes ses forces à l'étude de la Nature, l'Univers lui apparaîtrait comme une sorte de kaléidoscope dans lequel, à chaque moment successif du temps, un nouvel arrangement de parties d'une beauté et d'une symétrie exquises se présenterait ; chacun serait la conséquence logique de l'arrangement précédent, sous les conditions que nous appelons lois de la Nature. Pareil spectateur pourrait bien être rempli de cet amor intellectualts Dei^ de cette vision béatifique de la vita contemplai ha que quelques-uns des plus grands penseurs de tous les siècles, Aristote, saint Thomas d'Aquin, Spinoza, ont regardée comme la seule félicité éternelle concevable. La vision de souffrance illimitée, comme si les êtres sensibles étaient des animalcules sans conséquence pris entre les morceaux de verre du kaléidoscope, qui, pour nous autres pauvres mortels, gâtç la perspective, nç
change pourtant pas le fait que Tordre règne sur tout, et que le désordre n'est que cette partie de l'ordre qui nous fait souffrir.
L'autre emploi fallacieux des termes des conceptions scientifiques qui règne dans les discours du prédicateur me ramène au^vrai sujet qui est la matière de cet article. C'est l'emploi du mot « loi » comme dénotant une chose, — comme si une « loi de la Nature », telle que la science la comprend, était un être doué de certaines puissances, en vertu desquelles les phénomènes exprimés par cette loi sont produits. Le prédicateur demande « s'il ne pourrait se faire qu'une loi inférieure fût suspendue par l'intervention d'une loi supérieure »?I1 nous dit que, chaque fois que nous levons les bras, nous violons la loi de la gravitation. Il demande si un jour ne viendra pas où certaines « lois royales et ultimes » viendront « renverser » les lois qui, maintenant, semblerait-il, feraient la police de la nature. Il est évident, d'après ces expressions, que les « lois », dans l'esprit de l'orateur, sont des entités ayant une existence objective dans une hiérarchie graduée. Et il semblerait que les « lois royales » ne doivent pas du tout être considérées comme des royautés constitutionnelles; à un moment quelconque, on peut s'attendre à les voir, comme des despotes orientaux, descendre en courroux parmi les lois d'ordre bourgeois et d'ordre populaire, qui ont jusqu'ici fait le ménage dans l'œuvre de ce monde et, pour employer une phraséologie qui n'est pas inconnue à nos centres lettrés, en faire paille menue. Peutêtre qu'une analogie plus familière encore a suggéré
cette singulière théorie, et l'on imagine que des lois supérieures peuvent en « suspendre » d'inférieures, comme un évéque suspend un curé.
Loin de moi de discuter ces idées, si quelqu'un veut les soutenir. Je désire seulement faire observer que pareille conception de la nature des lois n'a rien à démêler avec la science moderne. C'est du Réalisme scolastique, — du Réalisme aussi intense et aussi pur que celui de Scot Erigène il y a mille ans. L'essence d'un tel Réalisme est de soutenir l'existence objective des universaux, ou, ainsi qu'on les nomme aujourd'hui, des propositions générales. Il affirme, par exemple, que l'homme est une chose véritable indépendamment des hommes individuels, ayant son existence, non dans le monde sensible, mais dans le monde intellectuel, et se revêtant des accidents des sens pour former le Jean, le Paul ou le Pierre que nous connaissons. Si étrange que puisse paraître cette idée à la pensée scientifique moderne, elle s'infiltre réellement dans le langage ordinaire. Peu de personnes, par exemple, hésiteront tout d'abord à admettre que la co'uleur, par exemple, existe en dehors de l'esprit qui conçoit l'idée de la couleur. Ils pensent que c'est quelque chose qui réside dans l'objet coloré, et en cela ils sont aussi Réalistes que s'ils s'étaient assis aux pieds de Platon. La réflexion sur les faits de ce cas doit, j'imagine, convaincre tout le monde «quela couleur» n'est pas un simple nom, ce que soutenaient les extrêmes Nominalistes, — mais le nom d'un groupe d'états de sensation que nous appelons bleu, ou rouge, ou jaune, etc., et que nous croyons être causés par des
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vibrations lumineuses qui n*ont pas la moindre ressemblance avec la couleur ; tandis que ces états, à leur tour, sont déterminés par des états des corps auxquels nous attribuons la couleur, mais qui sont également dépourvus de ressemblance avec la couleur.
De même, une loi naturelle, dans le sens scientifique du mot, est le produit d'un travail mental sur les faits naturels que nous sommes à même d'observer, et n'a pas plus d'existence en dehors de l'esprit que n'en a la couleur. La loi de la gravitation est l'expression de la manière selon laquelle l'expérience montre que les corps libres de se mouvoir se meuvent en réalité les uns vers les autres. Mais les autres faits d'observation, que les corps ne se meuvent pas toujours ainsi, et souvent se meuvent dans une direction contraire, se trouvent impliqués par les mots « libres de se mouvoir ». C'est une loi de la nature que les corps tendent à se mouvoir l'un vers l'autre, d'une certaine manière, mais c'est une loi de la Nature, non moins vraie, que, si les corps ne sont pas libres de se mouvoir comme ils tendent à le faire, par suite d'un obstacle ou d'une impulsion contraire venant de quelque autre source d'énergie que celle à laquelle nous donnons le nom de gravitation, ils s'arrêtent et demeurent immobiles, ou prennent une autre direction.
Au point de vue scientifique, c'est le comble de l'absurdité que de dire qu'un homme défie la loi de la gravitation quand il lève le bras. Il n'est pas douteux que la provision générale d'énergie dans l'Univers qui agit à travers la matière terrestre ne tende à faire descendre le bras de l'homme ; mais la fraction parti-
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culière de cette énergie qui agit dans certains de seâ organes nerveux et musculaires tend à le faire se lever, et quand il dépense plus d'énergie pour le lever que pour le baisser, le bras se lève. La loi de la gravitation n'est pas plus mise en défi en ce cas que lorsqu'un épicier jette tant de sucre dans le plateau vide de ses balances que celui qui contient les poids vient heurter contre le support.
C'est un fait psychologique intéressant, que la ténacité de cette étonnante erreur que les lois de la Nature sont les agents, au lieu d'être ce qu'elles sont réellement, c'est-à-dire les annales de l'expérience sur lesquelles nous basons notre interprétation de ce qui arrive, et notre attente de ce qui arrivera ; et la chose serait inintelligible, si la tendance de Tesprit humain vers le réalisme était moins forte.
Même de nos jours, et dans les écrits d'hommes qui répudieraient le Réalisme scolastique sous toute forme, le mot « loi » est souvent employé dans le sens de cause, tout comme, dans la vie ordinaire, un homme dira qu'il est forcé par la loi de faire telle ou telle chose, tandis qu'en réalité ce qu'il veut dire est que la loi lui ordonne de le faire, et lui dit ce qui lui arrivera s'il ne le fait pas. Nous entendons parler, habituellement, de corps qui tombent à terre à cause de la loi de la gravitation, tandis que cette loi n'est autre chose que l'enregistrement du fait que, selon l'expérience de tous, les corps tombent ainsi (quand ils sont libres de se mouvoir), et que l'on peut raisonnablement s'attendre à ce qu'ils continuent de tomber ainsi. Si quelqu'un voulait se donner la peine de cher-
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cher des exemples de pareils abus de langage dans mes propres écrits, je ne suis pas du tout sur qu'il ne réussirait pas à en trouver, bien que je sois habituellement sur mes gardes pour éviter toute négligence pareille d'expression. Si j'ai péché, j'en fais pénitence d'avance, et ne puis qu'espérer que d'autres éviteront de commettre semblable faute. Et j 'ose me permettre cette observation personnelle pour prouver que je désire ne pas me montrer sévère envers le prédicateur tombé dans une erreur dont il ne manque pas de précédents. Mais c'est un genre d'erreur qui, dans le cas d'une personne occupée d'études scientifiques, ne fait pas grand mal, parce qu'elle est corrigée aussitôt que ses conséquences apparaissent. Ceux qui ne connaissent que de nom la science physique sont, au contraire, facilement amenés à construire un édifice important de choses irréelles sur cette erreur fondamentale. En réalité, l'emploi habituel du mot « loi », dans le sens d'une chose active, est presque une marque de pseudo-science ; elle caractérise les écrits de ceux qui se sont approprié les formes de la science sans rien savoir de sa substance.
Il y a deux classes, parmi ces gens : ceux qui sont prêts à croire à un miracle quelconque, tant qu'il est garanti par l'autorité ecclésiastique, et ceux qui sont prêts à croire à tout miracle pourvu qu'il ait quelque garantie différente. Ceux qui croient en ce qu'on appelle ordinairement des miracles, ceux qui acceptent les récits miraculeux qu'on leur propose comme élé* ments essentiels de la doctrine religieuse, sont dans la première catégorie ; les adeptes des esprits frappeurs,
les tourneurs de tables, et tous les autres dévots des sciences occultes de nos jours appartiennent à l'autre; et, s'ils sont en désaccord sur la plupart des points, il en est un sur lequel ils s'entendent, ils s'accordent pour attribuer à la science un énoncé qui n'est pas scientifique, et ils essayent de renverser cet énoncé attribué à la science par un argument réalistique également non scientifique.
On affirme, par exemple, qu'en une occasion particulière l'eau a été changée en vin ; et, d'autre part, on affirme qu'un homme ou une femme se sont enlevés « vers le plafond, y ont flotté quelque temps, et se sont enfin envolés par la fenêtre ». Et l'on assure que le scepticisme excusable avec lequel la plupart des savants accueillent ces récits est dû au fait qu'ils se sentent autorisés à nier la possibilité de pareille métamorphose de l'eau ou de pareille lévitation parce que de tels événements sont contraires aux lois naturelles. Aussi le prédicateur triomphant pose-t-il la question : Comment pouvez-vous savoir s'il n'y a pas des lois naturelles « supérieures» à vos lois chimiques et physiques, et si ces lois supérieures ne peuvent intervenir et « mettre à néant » les premières?
La réponse la plus claire à cette question est: Pourquoi demander à quelqu'un de dire comment il sait ce qu'il ignore ? Vous supposez que les lois sont des agents — des causes efficientes de ce qui se passe, — et qu'une loi peut en dominer une autre. Pour nous, cette affirmation est aussi sotte que si vous disiez qu'une proposition d'Euclide est la cause du diagramme qui la schématise, ou bien que le calcul
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intégral trouble la règle de trois. Votre question implique, en réalité, que nous prétendons connaître complètement non seulement tous les phénomènes passés et présents, mais tous ceux qui sont possibles dans l'avenir; nous laissons cela aux adeptes du Bouddhisme ésotérique. Nos prétentions sont infiniment plus modestes; nous avons réussi à découvrir les règles d'action d'un petit morceau de TUnivers ; nous appelons ces règles « lois naturelles », non que personne sache si elles obligent ou non la Nature, mais parce que nous nous sentons obligés à en tenir compte, à la fois comme acteurs dans la Nature et comme interprètes de la Nature. Nous avons nombre de vrais miracles qui sont bien à nous, et, si vous voulez nous fournir d'aussi bonnes preuves de vos miracles que nous en avons des nôtres, nous serons très heureux de les accepter et de modifier notre expression des lois de la Nature en la mettant d'accord avec les faits nouveaux.
Quant aux cas particuliers allégués, nous sommes assez équitables pour consentir à vous aider et à établir votre situation autant que nous le pourrons. Vous vous trompez en supposant qu'un homme quelconque, connaissant les possibilités de la science physique, entreprendra de nier catégoriquement que l'eau puisse être changée en vin. Beaucoup de juges très compétents inclinent déjà à croire que les corps que nous avons jusqu'ici appelés élémentaires sont en réalité des arrangements composites de particules d'une matière primitive uniforme. En supposant que cette idée soit juste, il n'y aurait pas plus de difficulté
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théorique à changer l'eau en alcool et en matières éthérées et colorantes, qu'il n y a, au moment actuel, de difficulté pratique à opérer d'autres miracles de ce genre, comme lorsque nous changeons le sucre en alcool, acide carbonique, glycérine ou acide succinique, ou que nous transformons les déchets du gaz en parfums plus rares que le musc et en teintures plus riches que la pourpre de Tyr. Si les soi-disant « éléments », Toxygène et l'hydrogène, qui composent Teau, sont des agrégats des mêmes particules ultimes ou unités physiques que celles qui entrent dans la structure du soi-disant élément « carbone », il est évident que l'alcool et d'autres substances composées de carbone, d'hydrogène et d'oxygène peuvent être produites par un nouvel arrangement de quelques-unes des unités d'oxygène et d'hydrogène dans 1' « élément » carbone, et leur synthèse avec le reste de l'oxygène et de l'hydrogène.
Donc, en théorie, nous n'a»\'ons rien à objecter à votre miracle. Et nous faisons la même réponse à vos lévitateurs. Pourquoi votre ami ne léviterait-il pas ? On sait que les poissons s'élèvent et plongent dans l'eau, en changeant le volume d'un réceptacle à air intérieur ; et il peut y avoir bien des manières, dont la science ne sait encore rien, par lesquelles, nous qui vivons au fond d'un océan d'air, nous pourrions faire de même. Le gaz et le vent de la dialectique ne semblent pas faire défaut parmi vous, et pourquoi une longue pratique de la philosophie pneumatique n'aurait-elle pas pour résultat la génération interne de quelque chose^ de mille fois plus rare que l'hydrogène, grâce à quoi,
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d'accord avec les lois naturelles les plus ordinaires, vous pourriez non seulement vous élever jusqu'au plafond, et y flotter dans une posture quasi-angélique, mais même, comme on assure que l'a fait une de vos adeptes, voler plus vite que train ou télégramme vers les « Bermoothes encore en courroux », et reprocher à Ariel, s'il s'y trouve encore, de n'être qu'un lambin? Nous n'avons pas la présomption de nier la possibilité de ce que vous affirmez ; seulement, comme nos frères sont méticuleux en fait de preuves, veuillez nous en donner d'assez bonnes pour nous sauver des foudroyants éclats de leur rire inextinguible.
En voilà assez sur le Réalisme qui s'attache aux lois. Il y a bon nombre d'autres exemples de sa vitalité dans la science moderne, je n'en citerai qu'un.
C'est la conception de la « force vitale » qui descend, en ligne droite, de la philosophie d'Aristote. Cette philosophie a pour proposition fondamentale qu'un objet naturel est composé de deux constituants: l'un est la matière conçue comme étant inerte et même, dans une certaine mesure, oppoiée au mouvement ordonné et ayant un but; l'autre est sa forme, conçue comme un quelque chose de quasi- spirituel, qui contient ou conditionne les activités actuelles du corps, et la potentialité de ses activités possibles.
J'incline à croire que la prédominance de cette conception, dans la théorie des choses d'Aristote, vient du fait qu'il a été, dès le début de la vie et jusqu'à la fin, voué aux études biologiques. C'est, au fond, une idée qui doit s'imposer à l'esprit de quiconque étudie les phénomènes biologiques, sans s'occuper de la phy-
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sique générale, telle qu'elle existe de nos jours. Quiconque a étudié le phénomène visible du développement de la graine en arbre, ou de l'œuf en animal, constate qu'une masse de matière , relativement informe, croît graduellement, prend une forme et une structure définies, et finalement commence à exécuter des actes contribuant à une certaine fin, savoir : à la conservation de l'individu en premier lieu, et en second lieu à celle de l'espèce. Si nous partons de Taxiome que chaque événement a une cause, nous avons ici la causa ftnalis manifestée dans la dernière série de phénomènes, la causa materialis et formalis dans la première série, tandis que l'existence d'une causa efficiens dans la graine ou dans l'œuf et leur produit est un corollaire des phénomènes de croissance et de métamorphose, qui procèdent en une succession ininterrompue et font la vie de l'animal ou de la plante.
Ainsi, au point de départ, l'œut ou la graine sont de la matière ayant une « forme » comme tous les autres corps matériels. Mais cette forme a ceci de particulier, par opposition aux « formes » substantielles inférieures qu'elle est une puissance qui tend constamment vers une fin au moyen d'une organisation vivante.
Autant que je puis le savoir, Leibnitz est le seul philosophe (en même temps qu'il était, au sens moderne du mot, un homme de science) qui ait remarqué que l'idée moderne de force, comme sorte d'atmosphère enveloppant les particules des corps, et ayant une activité potentielle ou réelle, n'est qu'un nom nou-
veau pour la Forme d'Aristote ^ Dans la biologie moderne, jusqu'à une époque très rapprochée de nous, la conception d'Aristote a régné sans conteste ; la matière vivante était douée de « force vitale », et cela expliquait tout. Quiconque ne se contentait pas de cette explication recevait le « simple argument » du « Soyez éternellement maudits, » avec lequel lord Peter repousse les doutes de ses frères dans la Taie of a Tub. « Matérialiste », était Tépithète la plus douce qu'on lui appliquât — bien heureux s'il échappait à « incrédule » et « athée ». Il se peut qu*il y ait encore des Rip van Winkle scientifiques, qui tiennent pour la force vitale ; mais, parmi les Biologistes qui n'ont pas sommeillé pendant les vingt-cinq dernières années, la « force vitale » ne figure plus dans le vocabulaire de la science. C'est une relique du Réalisme ; la généralisation de l'expérience que tous les corps vivants présentent certaines activités d'un caractère défini est devenue la base de l'idée que chaque corps vivant contient une entité, « force vitale, » qu'on suppose être la cause de ces activités.
Il est curieux, en rçgardant en arrière, de remarquer à quel point ce reste et d'autres encore du Réalisme scolastique ont arrêté, ou, à tout le moins, empêché l'application des sains principes scientifiques à l'étude des phénomènes biologiques. Lorsque je commençai à réfléchir sur ces matières, le monde scientifique était quelquefois agité par desdiscussionsconcernant la nature des «espèces » et des «genres» des naturalistes,
^ « Les formes des anciens, ou Entéléchies, ne sont autre chose que les forces. » (Leibnitz, Lettre au Phe Boupct, 1697 )
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discussions d'un ordre différent dés disputes récentes. Je pense que la plupart étaient d'accord sur ce point qu'une espèce était quelque chose qui existait objectivement, d'une manière quelconque, et avait été créée par un décret divin. Sur la réalité objective des genres, il y avait beaucoup d'opinions différentes. D'autre part, il y avait quelques esprits qui ne percevaient de réalité objective que dans les individus, et considéraient espèces et genres comme des universaux hypostatisés. Quant à moi, je semble avoir, sans m'en douter, suivi l'exemple de Guillaume d'Occam, en ce que le premier discours, ou'à peu près, que je me risquai à prononcer en public, traitait de l'Individualité animale, et que sa tendance était de combattre avec les Nominalistes même sur ce point.
Le Réalisme revêtit des formes encore plus étranges au temps dont je parle. La communauté de plan, qu'on peut observer dans chaque grand groupe d'animaux fut transformée en idée platonicienne sous le nom approprié d' « archétype », et on nous dit, comme un disciple de Philon le Juif eût pu le faire, que ce symbole réalistique était la « lumière archétypale » par laquelle la Nature a été guidée au milieu du «Naufrage des Mondes ». Un autre naturaliste, qui n'en avait pas moins acquis une réputation méritée par ses contributions à la connaissance positive avança une théorie de la production des choses vivantes qui, autant que le permettait le progrès de la connaissance, reproduisait la doctrine enseignée parla Cabale juive.
Adoptant l'idée de l'archétype, et la poussant jusqu'à ses dernières conséquences logiques, l'auteur de cette
théorie conçut les espèces des animaux et des plantes comme étant autant d'incarnations des pensées de Dieu — des représentations matérielles d'idées divines — pendant la période particulière de Thistoire du mondé' où elles existaient. Mais, sous Tinfluence des découvertes embryologiques et paléontologiques des temps modernes, qui avaient déjà prêté quelque appui scientifique aux vieilles théories renouvelées de l'évolution cosmique ou émanation, tout en niant et répudiant la théorie ordinaire d'évolution par la modification successive des individus, l'ingénieux auteur soutint et essaya de prouver l'occurrence d'une modification progressive des idées divines aux époques successives.
L'auteur de cette spéculation, se fondant sur une élévation supposée d'organisation dans toute la population vivante d'une époque comparée à celle qui l'a précédée, et une différence complète supposée dans les espèces entre les populations de deux époques quelconques (suppositions que n'a point confirmées l'étude subséquente), l'auteur, disons-nous, arriva à la conclusion que le Créateur avait, pour ainsi dire, amélioré ses vues au cours du temps, et qu'à mesure qu'un plan, revu et corrigé, de création lui venait à l'esprit, rincarnation des plus anciennes pensées divines disparaissait, balayée par une catastrophe universelle et remplacée par l'incarnation des idées plus avancées. Ce n'est qu'après le dernier « Naufrage », de ce genre, que l'incarnation d'une pensée divine, sous la forme du premier homme, fit son apparition comme le nec plus ultra du processus cosmogo nique.
J'imagine que Louis Agassiz, le génial pionnier de la science de mes jeunes années, qui a tant frayé de nouvelles routes dans la forêt scientifique, eût été bien surpris d'apprendre qu'il prêchait, purement et simplement, la doctrine de la Cabale. Selon cette modification du Néoplatonisme par le contact avec la spéculation hébraïque, l'essence divine est inconnaissable, — sans forme ni attribut; mais l'intervalle entre elle et le monde des sens est plein d'entités intelligibles qui ne sont autre chose que les abstractions hypostatisées des Réalistes. Elles ont émané, comme d'immenses vagues de lumière, hors du centre divin, et, comme les dix zones consécutives du Séphiroth, forment l'Univers. Plus elle s'éloigne du centre, et plus la lumière primitive s'affaiblit, jusqu'à ce que, à la périphérie, elle s'achève en ces pures négations, les ténèbres et le mal, qui sont l'essence de la matière. Sur ceux-ci, l'action divine transmise au travers du Séphiroth opère selon le mode des formes d'Aristote, et a, d'abord, produit le monde le plus inférieur de toute la série. Après une certaine durée, le monde primitif est démoli, et ses fragments sont employés à en construire un meilleur; et ce processus se répète, jusqu'à ce qu'enfin un monde définitif, que l'homme complète et couronne, fasse son apparition. Il est inutile de suivre le processus de métamorphose régressive par lequel, sous l'action du Messie, les étapes du processus d'évolution ici tracées sont franchies. On en a dit assez pour prouver que l'extrême Réalisme qui avait cours dans la philosophie du xiii* siècle a son pendant complet dans les spéculations de notre propre époque.
Dans les premières phrases d'un article récent 2, le duc d'Argyll m'a honoré d'une leçon sur les convenances à observer au cours des controverses, que je serais disposé à écouter plus docilement si les préceptes de Sa Seigneurie me semblaient basés sur des principes rationnels, ou si son exemple était plus exemplaire.
En ce qui regarde ce dernier point, le duc a jugé bon d'intituler son article : « le Professeur Huxley, à propos du chanoine Liddon », et il met en avant, de la sorte, un élément de personnalité que — les lecteurs de l'article objet des attaques du duc le remarquèrent — j'avais eu grand soin d'éviter. Ma critique portait sur un compte rendu de sermon, publié dans un journal, et par là même s'adressant à tous; il importait peu que ce sermon eût été prêché par A ou par B, et j'ai même fait une digression pour exonérer le prédicateur érudit auquel on attribuait le discours de la responsabilité d'affirmations qui pou-
* Nineteenth Century, avril 1887.
2 f^ineteenth Century, mars 1887.
l)S SCIENCE ET PSEUDO-SCIENCE
vaient, tant que je n'en avais pas la preuve contraire, constituer une représentation imparfaite ou inexacte de ses opinions. Il est absolument contraire à la vérité que j'aie eu le désir ou « la tentation d'attaquer » le chanoine Liddon.
Mais, à supposer qu'au lieu d'éviter avec soin l'apparence même d'une semblable attaque j'eusse trouvé bon de suivre une marche différente, à supposer qu'après m'étre assuré que l'éminent ecclésiastique, dont le nom est crié sur les toits par le duc d'Argyll, avait réellement prononcé les mots qu'on lui a attribués du haut de la chaire de Saint-Paul, quel droit pourrait avoir qui que ce soit à me blâmer; en quoi aurais-je péché contre la justice, Tà-propos ou le bon goût?
L'Église dominante a des devoirs comme elle a des droits. Le clergé d'une église d'État jouit de beaucoup d'avantages sur celui des confessions non privilégiées et non dotées ; mais il prend une responsabilité corrélative envers l'État et envers chaque membre du corps politique. Je n'ai pas idée que les sermons aient un caractère sacré. Si les prédicateurs dépassent les limites doctrinales que les législateurs laïques ont posées, le conseil privé doit y mettre ordre ; et, s'ils jugent bon de se servir de leur chaire pour proclamer des erreurs littéraires ou historiques, ou scientifiques, le plus humble des laïques, s'il est plus instruit, a non seulement le droit, mais le devoir de corriger les mauvais efi'ets de pareille manière d'abuser des occasions que leur fournit l'État, et d'un aussi mauvais emploi de l'autorité que leur donne l'appui par lui accordé. Quelque position qu'elle prétende occuper
dans ses rapports avec TÉtat, TÉglise dominante est une branche du service civil, et pour ceux qui répudient l'autorité ecclésiastique des prêtres, ceux-ci ne sont que des serviteurs civils, aussi responsables envers la société de l'accomplissement exact de leurs devoirs que tous les autres.
Le duc d'Argyll nous dit que « l'œuvre et la vocation » du clergé empêchent que ses membres « prennent part à la discussion comme d'autres le peuvent ». Je me demande si Sa Seigneurie lit jamais les journaux soi-disant religieux. Ce n'est pas une occupation que je recommanderais à qui veut employer son temps profitablement ; mais il suffirait qu'il consacrât quelques instants à cet exercice pour qu'il restât convaincu que « prendre part à la discussion », et cela à un degré d'acrimonie et de Véhémence que ne dépassent pas les querelles laïques, semble être trouvé tout à fait compatible avec 1' « œuvre et la vocation » d'un nombre très grand des membres du clergé.
Enfin, il me semble que rien ne saurait être de plus mauvais goût que la prétention pour une corporation de vouloir posséder 1 immunité à l'égard de la critique que le duc d'Argyll réclame pour elle. Rien ne me serait, personnellement, plus pénible que la supposition que je voudrais me soustraire à la critique, juste ou injuste, d'aucun des discours que j'aie jamais prononcés. Je serais très honteux si, avant de me poser comme maître des autres pour les instruire, je n'avais pris, auparavant, la peine de m'assurer de la vérité de ce que j'allais leur dire ; et je me sentirais obligé à plus de précautions encore à l'égard d'une assem-
blée populaire qui me croirait, plus ou moins, sur parole, qu'à l'égard .d'un auditoire d'experts compétents et critiques.
Je me refuse à croire que le niveau de la moralité, en ces matières, soit moins élevé chez le clergé que chez les hommes de science. Je me refuse à croire que le prêtre, qui est devant sa congrégation comme le ministre et l'interprèje de la Divinité, soit moins circonspect dans ses discours, moins prêt à répondre à des commentaires hostiles que le laïque qui vient devant son auditoire, comme ministre et interprète de la Nature. Et pourtant, que dirions-nous de l'hom^me de science qui, lorsqu'on met en lumière son ignorance ou sa négligence, se plaindrait du manque de délicatesse de ses critiques, ou invoquerait « son œuvre et sa vocation » pour qu'on le laissât tranquille?
Il n'est pas d'homme ni de corporation qui soit assez parfait ou assez sage pour se passer du tonique de la critique. Rien n'a fait plus de mal au clergé que l'habitude, trop commune chez les laïques, de les considérer dans la chaire comme des sortes d'affranchis privilégiés dont les divagations ne doivent pas être prises au sérieux. Et je suis assuré que l'évêque distingué auquel le sermon est attribué serait le dernier à vouloir profiter du manteau déshonorant qui a été inutilement étendu sur ses épaules.
En voilà assez sur la leçon de convenance. Mais le duc d'Argyll, à qui le style de l'exhortation semble être naturel, me fait l'honneur de prendre ce que j'ai dit pour texte d'une série d'autres admonitions, sur des matières tantôt philosophiques, tantôt géologiques,
tantôt biologiques. Je ne puis que me réjouir de ce que Tautorité du duc. en ces matières, n'est pas toujours employée à montrer combien j'en suis ignorant; au contraire, j'y trouve une source d'accord entre nous, et une approbation pour laquelle je lui offre la reconnaissance qui peut lui être due., même lorsque cette reconnaissance est presque éclipsée par la surprise.
J'éprouve un sincère étonnement en m'apercevant que le duc d'Argyll, qui prétend intervenir en faveur du prédicateur, me bénit, en réalité, comme un autre Balaam, et m'absout en ce qui concerne la question principale.
J'avais nié que le prédicateur eût le droit d'attribuer aux hommes de science la doctrine suivant laquelle les miracles ne mériteraient pas foi, parce qu'ils sont des violations de la loi naturelle, et le duc d'Argyll dit qu'il croit « la négation bien fondée. Le prédicateur répondait à une objection qui a été, maintenant, généralement abandonnée. »
De deux choses l'une : ou le prédicateur le savait, ou il ne le savait pas. Il me semble à moi, qui ne suis qu'un professeur laïque, que c'est grand dommage que les « échos » du « grand dôme de Saint-Paul » (si le compte rendu est exact) aient dû répercuter une affirmation qui, dans la première alternative, était injuste et, dans la seconde, ignorante ^
* Le duc d'Argyll parle de la date récente de la démonstration de la fausseté de la doctrine en question. « Récente » est un terme relatif, mais je puis faire remarquer que la question a été amplement discutée dans mon livre sur Hume^ qui, s'il faut en croire mes
Ayant, de la sorte, sacrifié la moitié des arguments du prédicateur, le duc d'Argyll se met à exécuter l'autre moitié. Il me semble accepter entièrement mon idée queToccurrence de ces événements, dont le prédicateur parle comme étant des catastrophes, n'est aucune preuve de désordre, d'autant que des catastrophes semblables peuvent être des conséquences occasionnelles nécessaires de changements uniformes. D'où je conclus que Sa Seigneurie pense avec moi que parler de lois royales « mettant à néant » des lois ordinaires peut être une métaphore éloquente, mais qui ne signifie rien.
Et maintenant voici une nouvelle surprise. Après avoir donné ces coups superflus au cadavre de l'argument du prédicateur, mon brave allié remarque, avec un calme magnifique : « Jusqu'ici, donc, le prédicateur et le professeur sont absolument d'accord. » « Qu'ils fument ensemble le calumet de paix! » Certainement, la fumée serait le symbole qui conviendrait le mieux à cette merveilleuse tentative pour couvrir une retraite. En somme, le duc est venu pour enterrer le prédicateur, et non pour le louer ; seuleéditeurs, a été lu par beaucoup de gens depuis qu'il a paru, en 1879. En outre, je remarque, dans une note de la page 89 de The Rcign of Law^ ouvrage que j'aurai tout à Theure Toccasion de citer, que le duc d'Argyll appelle l'attention sur le fait que, dès 1866, mes opinions sur ce sujet étaient bien connues. Le duc, dans le fait, écrivant à peu près à cette époque, dit, après avoir cité une de mes phrases : « La question des miracles semble, maintenant, de tous côtés, se réduire à une question de preuves. » En matière de science, il nous paraît qu'un professeur qui ignore les opinions qui ont été, depuis vingt ans, disculées coram populo^ n'est pas tout à fait à la hauteur de son rôle.
ment, il fait ressembler le cortège funèbre, autant que possible, à une procession triomphale.
En ce qui concerne les questions entre le pre'dicateur et moi, je puis donc m'estimer heureux. L'autorité du duc d'Argyll s'est rangée de mon côté. Mais le duc a soulevé nombre d'autres questions, pour lesquelles je crains d'avoir à me passer de son appui, — et même d'être obligé de différer de lui, autant ou même plus encore que je ne l'ai fait à propos de sa nouvelle version du « bénéfice du clergé ».
En discutant les catastrophes, le duc se permet des assertions, en partie scientifiques, en partie anecdotiques, qui me semblent un peu propres à égarer. On nous dit, pour commencer, que la doctrine de Sir Charles Lyell sur la manière d'interpréter les faits de la géologie (que l'on nomme communément uniformitarianisme) « ne porte pas la tête aussi haut qu'elle le faisait autrefois ».
Voilà qui est du nouveau. Mais est-ce bien vrai ? Tout ce que je puis dire, c'est que je ne connais rien qui se soit passé récemment qui puisse justifier d'aucune façon cette affirmation, et je suis d'avis que le corps de la doctrine de Lyell, comme il l'a exposée dans son grand ouvrage The Princlples of Geology^ quoi qu'il ait pu arriver à sa tête, demeure un des principaux éléments permanents des fondements de la science géologique.
Mais cette question ne saurait être discutée avantageusement si nous ne prenions la peine de distinguer entre la partie essentielle de la doctrine uniformitarienne et ses accessoires; et il ne paraît pas que le duc
d'Argyll ait poussé ses études de philosophie géologique jusqu'à ce point. Car il définit l'Uniformitarianisme comme étant l'hypothèse de « Textrême lenteur et la parfaite continuité de tous les changements géologiques ».
Je ne suis pas du tout sûr de ce que « continuité parfaite » peut vouloir dire dans cette définition ; j 'imagine seulement que cela signifie Tabsence d'aucune interruption dans le cours de Tordre de la nature durant les millions d'années dont le laps est enregistré parles phénomènes géologiques.
Le duc d'Argyll est-il préparé à dire qu'un seul géologue autorisé, de nos jours, croit qu'il y ait la moindre preuve de l'occurrence d'une intervention surnaturelle, au cours des longs siècles dont les monuments nous ont été conservés dans la croûte terrestre ? Et, s'il ne peut le dire, dans quel sens cette partie de la doctrine uniformitarienne, telle qu'il la définit, at-elle abaissé ses prétentions à représenter la vérité scientifique ?
Quant à « l'extrême lenteur de tous les changements géologiques », c'est tout simplement une erreur populaire que de la considérer comme étant, en aucune manière, un dogme fondamental et nécessaire de l'uniformitarianisme. Je suis extrêmement étonné qu'un lecteur qui a étudié avec soin le grand ouvrage de Lyell puisse en avoir aussi complètement méconnu la signification, qui pourtant est « écrite en gros » sur le titre même de la première page : Les Principes de géologie^ tentative pour expliquer les anciens changements de la surface de la terre par les causes qui
agissent actuellement. L'essence de la doctrine de Lyell est inscrite, ici, de façon à être perçue par le moins lettré ; elle n'a rien à voir avec la lenteur ou la rapidité des changements de la surface terrestre dans le passé, si ce n'est en ce que des changements actuels analogues peuvent se produire lentement, et par conséquent faire naître une présomption en faveur de la lenteur des changements passés.
Buffon écrivait, il y a près de cent cinquante ans, avec cette force épigrammatique qui caractérisait son style, dans sa fameuse Théorie de la terre : « Pour juger de ce qui est arrivé, et même de ce qui arrivera, nous n'avons qu'à examiner ce qui arrive. »La clef du passé, comme celle de l'avenir, c'est dans le présent qu'il faut la chercher, et ce n'est que lorsque nous savons que les causes connues de changement sont démontrées insuffisantes que nous avons le droit de recourir à des causes inconnues. La Géologie est, autant que l'Archéologie, une science historique ; et j'imagine que toute investigation historique solide repose sur cet axiome. Il était à la base de l'œuvre de Hutton, et anima Lyell et Scrope dans leurs efforts heureux pour révolutionner la Géologie d'il y a cinquante ans.
Il n'y a et n'y a jamais eu aucun antagonisme entre la croyance aux opinions principalement et infatigablement soutenues par Lyell, et la croyance à l'occurrence des catastrophes. La première édition des Principles de Lyell, publiée en 1830, est sous mes yeux, et une grande partie du premier volume est occupée par le récit de catastrophes volcaniques, sismiques et
HuxLBY. Science et Religion. 10
diluviennes, qui se sont produites durant la période historique. En outre, Fauteur, à plusieurs reprises, attire expressément l'attention de ses lecteurs sur la concordance des catastrophes avec sa doctrine :
« Cependant, bien que nous n'ayons pas été, au cours des trois mille dernières années, témoins delà dévastation, par le déluge, d'un grand continent, comme nous pouvons cependant prédire l'occurrence future de semblables catastrophes, nous sommes autorisés à les considérer comme faisant partie de l'ordre de la nature, et on peut leur donner place dans les spéculations géologiques concernant le passé, pourvu que nous n'imaginions pas qu'elles ont été plus fréquentes ou générales que nous ne nous attendons à les voir à l'avenir ^ ».
Et plus loin:
« Si nous considérons séparément chacune des causes que nous savons être les plus actives dans le remaniement de l'état de la surface, nous verrons que nous devons nous attendre à ce que chacune agisse pendant des milliers d'années, sans produire aucun changement considérable dans la surface habitable, et donne alors lieu, en une période très courte, à d'importantes révolutions -. »
^ Vol. I, p. 89.
2 Vol. II, p. 161. — Voir aussi vol. I, p. 460. Dans la neuvième édition (1853), publiée vingt-trois ans après la première, Lyell ôte au lecteur le plus négligent toute excuse de malentendu. « Ainsi, en ce qui concerne les mouvements souterrains, la théorie de l'uniformité perpétuelle de la force qu'ils exercent sur la croûte terrestre est tout à fait compatible avec l'idée que leur développement et leur interruption peuvent alterner pendant des périodes indéfinies dans des terri^oirçs géographiques limités, )> (P. 187,)
Lyell cherchait alors querelle aux catastrophistes, non point parce qu'ils supposaient que les catastrophes arrivent, et sont arrivées, mais parce qu'ils avaient pris rhabitude d'appeler à leur aide leur dieu Catastrophe quand ils auraient dû recourir à l'observation du cours actuel de la nature, pour sortir de leurs difficultés. Et la science est devenue ce qu'elle est, surtout,#parce que les géologues ont, peu à peu; accepté la doctrine de Lyell et suivi ses préceptes.
11 n'y a pas, que je sache, en ces matières, rien de ce qu'on peut appeler une preuve que les causes des phénomènes géologiques aient opéré avec plus d'intensité ou plus de rapidité, à une époque quelconque entre le plus ancien tertiaire et la plus ancienne époque paléozoïque qu'elles ne l'ont fait entre la plus ancienne époque tertiaire et le temps actuel. Et, s'il en est ainsi, l'uniformitarianisme, même limité par Lyell ^ n'a pas lieu de baisser la crête. Mais, si les faits sont autres, la position de Lyell reste inattaquable.
1 II y a beaucoup d'années (Discours présidentiel à la Société de Géologie, 1869), j'ai essayé d'indiquer ce qui me semblait être le c6té faible, non des principes fondamentaux de TUniformitarianisme, mais de TUniformitarianisme enseigné par Lyell. Il consistait dans le refus de Hutton, et, à un moindre degré, de Lyell, de regarder au-delà des limites du temps indiqué par les roches stratifiées. Je dis : « Cette tentative de limiter, à un point particulier, le progrès du raisonnement inductif et déductif concluant des choses qui sont à celles qui ont été — - ce manque de fidélité à sa propre logique — me semblent avoir coûté à TUniformitarianisme le rang de forme permanente de spéculation géologique qu'il eût pu conserver autrement » (Les Problèmes de la Géologie^ Paris, 1892.) Le contexte montre que V < Uniformiiarianisme » signifie ici celui que Hutton et Lyell ont limité dans l'application, et que ce que j'appelle « Evolvitionisjnç » çst de l'Uniformitarianisme logique et complet,
Il n*a point dit que les opérations géologiques de la nature n*ont jamais été plus rapides ni plus vastes qu'elles ne le sont maintenant ; la proposition très différente qu'il a soutenue, c'est qu'il n'y a aucune bonne preuve de rien de semblable. Et Ton n'a pas encore montré la fausseté de cette proposition.
Je dois plus que je ne saurais dire à l'étude attentive des Principles of Geology dans ma jeunesse; bien avant 1856, mon esprit était familiarisé avec le principe que « la doctrine de l'uniformité n'est pas incompatible avec des changements grands et soudains», ce qui, ainsi que je l'ai montré, est enseigné totidem verbis dans cet ouvrage. Si même il m'eût été possible de fermer les yeux au sens de ce que je lisais dans les Principles, la Philosophy of the Inductive Sciences^ de Whewell, ouvrage qui m'est assez familier, me les eût certainement ouverts. Car l'auteur, toujours subtil, si ce n'est toujours profond, en argumentant contre rUniformitarianisme de Lyell, indique expressément qu'il ne contredit, en aucune façon, l'occurrence de catastrophes.
« En ce qui concerne dételles occurrences (tremblements de terre, déluges, etc.), si terribles qu'elles puissent paraître au temps où elles se produisent, elles peuvent ne pas affecter beaucoup le taux moyen du changement ; il peut y avoir un cycle, quelque irrégulier qu'il soit, de changements rapides et lents, et, si de tels cycles vont se succédant, nous pouvons encore appeler uniforme l'ordre de la nature, malgré les périodes de violence qu'il implique ^ »
* Philosophy of the Inductive Sciences, vol. I, p. 670. Nouvelle édition, 1847.
SCIENCE ET l>SEUÛO-SCÎENCÈ 149
Le lecteur qui m'aura suivi dans ce court chapitre de rhistoire de la philosophie géologique trouvera probablement que le passage suivant de l'article du duc d'Argyll n'est pas médiocrement remarquable :
« Il y a bien des années, quand j'ai eu l'honneur de présider la British Association \ je me suis permis de faire remarquer, en la présence de cet homme si distingué (Sir Charles Lyell), que la doctrine de l'uniformité n'était pas incompatible avec de grands et soudains changements, puisque des cycles de ces derniers, et d'autres cycles de repos comparatif pouvaient bien constituer des parties de cette uniformité qu'il affirmait. Lyell ne fit aucune objection à cette interprétation étendue de sa propre doctrine, et m'exprima son entier assentiment. »
Cela ne me surprend point, car, ainsi que je l'ai fait voir, il n'y avait là rien que Lyell n'eût dit lui-même, vingt-six ans auparavant, et appliqué en toute rigueur, trois ans auparavant; et ce point de vue était presque verbalement identique à l'opinion de M. Wbewell exprimée seize ans auparavant, dans un ouvrage qui devrait être familier à quiconque entreprend de discuter la philosophie de la science.
Trente ans se sont écoulés depuis que le débutant de 1856 se persuadait qu'il avait éclairé le premier géologue de son temps, et un des hommes de science les plus fins et les plus prévoyants de tout temps, quant à l'essor des doctrines que le philosophe vétéran avaitpromulguées; et l'intimité du duc d'Argyll avec
1 A Glasgow, en 1856.
t^O SCIENCE Et PSÈUbO-SCÎENCÊ
la littérature géologique n'a pas encore été, même aujourd'hui, suffisamment profonde pour dissiper cette agréable illusion.
S'il est aussi dangereux de suivre le duc d'Argyll dans la seule branche de science physique où il ait donné des preuves de connaissances pratiques, je puis respirer encore plus librement en avançant mon opinion à l'égard des déclarations autoritaires de Sa Seigneurie sur des matières qui sont en dehors du domaine de la Géologie.
Et, ici, l'article du duc m'ofïre une richesse d'occasibns qui rend le choix embarrassant. Je dois tenir présent à l'esprit le bon vieil adage : Non multa^ sed multum. Si séduisant qu'il pût être pour moi de suivre le duc à travers le labyrinthe de ses malentendus, dans la terminologie ordinaire de la philosophie, et de commenter le caractère singulièrement inintelligible qui accompagne ses fréquente^ effusions de langage enthousiastes, l'espace limité m'oblige à me borner aux points dont la discussion peut m'aider à éclairer le public sur des matières plus importantes que la compétence de mon Mentor à l'égard de la tâche qu'il a entreprise.
Je ne suis pas absolument sûr du moment où l'on a commencé à employer le mot Loi, appliqué aux lois de la nature, mais il me semble qu'on en peut trouver des exemples dans les œuvres de Bacon, Descartes et Spinoza. Bacon emploie « Loi » comme équivalent de« Forme », et j'incline à croire qu'il peut être responsable d'une bonne partie de la confusion qui est née ensuite ; mais je ne crois pas que ce terme ait été
SCIENCE i:t PSEUDO-SGIFNCH i^i
employé par d*autres autorités, aux xvii'' et xYiii^^siècles, en aucun autre sens que celui de « règle » ou d' « ordre défini » de la coexistence des choses, ou de la succession des événements dans la nature. Descartes parle de « règles, que je nomme les lois de la Nature » ; Leibnitz dit « loi ou règle générale » comme s'il considérait les termes comme équivalents. Le duc d'Argyll, toutefois, affirme que la « loi de la gravitation », telle que l'avance Newton, était quelque chose de plus que l'exposé d'un ordre observé. Il admet que les trois lois de Kepler « sont un ordre de faits observés, et rien de plus ». Quant à la loi de la gravitation, « elle contient un élément que ne contenaient pas celles de Képlçr ; c'est un élément de causation, dont la reconnaissance appartient à une catégorie de conceptions intellectuelles supérieure à celle qui ne concerne que la pure observation et l'enregistrement de faits isolés et sans lien apparent ». Il n'y a pas, à mon sens, dans ces paragraphes, une ligne qui me paraisse indiscutable. Mais, pour me borner au sujet actuel, je ne puis concevoir comment quelqu'un ayant pris la peine, même la plus ordinaire, de se mettre au courant de la vraie nature des ouvrages soit de Kepler, soit de Newton, peut les avoir écrits. Il est réellement étonnant que les travaux de Kepler, entre ceux de tous les hommes, soient appelés « pure observation et notation ». Et quiconque -voudra bien feuilleter les Prlncipia^ ou les Optics^ ou les Letiers io Bentley^ verra, sans avoir même plus de connaissance que je n'en ai des sujets discutés, que Newton, à plusieurs reprises, a insisté sur le fait
15a SCIENCE ET PSEUDO-SCIENCE
qu'il ne s'occupait aucunement de la gravitation comme cause physique, et que, lorsqu'il employait les termes: Attraction, Force, etc., il les employait, ainsi qu'il le dit, mathematice et non physice,
« Je ne considère point ici comment ces attractions (de gravité, de magnétisme et d'électricité) peuvent s'exercer. Ce que j'appelle attraction peut s'exercer par impulsion, ou par quelque autre moyen qui m'est inconnu. J'emploie ici ce mot pour signifier seulement, d'une manière générale, toute force par laquelle les corps tendent l'un vers l'autre, quelle qu'en soit la cause ^ "^
Si j'ai bien lu les meilleures autorités sur l'histoire de la science, Newton n'a découvert ni la gravitation ni la loi de la gravitation ; il ne s'est pas risqué à faire plus que conjecturer la causation de la gravitation. En outre, son assertion que la notion qu'un corps agit où il n'est pas ne pouvait être acceptée par aucun penseur compétent est en antagonisme avec toute la conception, actuellement en cours, des forces attractives et répulsives, et par conséquent de « la force attractive de la gravitation ». Quelle est donc l'œuvre de grandeur et d'excellence incomparables et d'influence immortelle que Newton a accomplie? En premier lieu. Newton définit les lois, règles, ou ordre observé des phénomènes du mouvement, qui se passent journellement sous nos yeux, avec une précision plus grande qu'on n'avait encore réussi à le faire ;
* Newton, Optics^ question 31.
et en suivantavec une puissance et une finesse merveilleuses les conséquences mathématiques de ces règles» il a presque créé la science moderne de la mécanique pure. En second lieu, appliquant exactement aux faits de TAstronomie la même méthode que Lyell appliqua, un siècle et demi plus tard, à ceux de la Géologie, il se posa le problème suivant. Admettant que tous les corps, libres de se mouvoir, tendent à se rapprocher comme le font la terre et les corps au-dessus d'elle ; admettant que la force de cette tendance est en raison directe de la masse, et en raison inverse des distances; admettant que les lois du mouvement déterminées pour les corps célestes sont les mêmes pour tout Puni vers; admettant que les planètes et leurs satellites ont été créés et placés à leurs distances moyennes observées, et que chacun a reçu une certaine impulsion du Créateur; admettant tout cela, la forme des orbites, la variabilité de rapidité des planètes, et la proportion eijtre ces variations de mouvement et la distance du soleil qui doit découler de ces prémisses, par raisonnement mathématique, s'accordent-ils avec l'ordre de faits déterminé par Kepler et d'autres, ou non ?
Newton, employant des méthodes mathématiques qui font Tadmiration des adeptes, mais qu'il semble avoir été seul à employer avec facilité, n'a pas seulement répondu à cette question affirmativement; mais son génie constructif ne s'arrêta que lorsqu'il eut fondé l'Astronomie physique moderne.
Les historiens de la Mécanique et de l'Astronomie semblent s'accordera dire qu'il fut le première énon-
£54 SCIKNCE ET PSEUDO-SCÎENCE
cer clairement et distinctement Thypothèse que les phénomènes compris sous le nom général de « gravitation » suivent le même ordre dans tout Tuniyers, et que tous les corps matériels présentent ces phénomènes ; de sorte que, dans ce sens, Tidée de la gravitation universelle peut, sans doute, lui être justement attribuée.
Newton prouva que les lois de Kepler étaient des conséquences particulières des lois du mouvement et de la loi de la gravitation ; en d'autres termes, la raison des premières se trouve dans les deux dernières. Mais, parler de la gravitation seule comme étant la raison des lois de Kepler et, encore plus, comme étant en rapport de causalité avec les lois de Kepler, c'est simplement une application erronée de langage. Il serait vraiment intéressant que le duc d'Argyll nous expliquât comment il entend s'y prendre pour nous montrer que la forme elliptique des orbites des planètes, Taire constamment parcourue par le rayon vecteur, et le rapport entre les carrés des temps périodiques et les cubes des distances du soleil, sont causés par la force de « gravitation », ou résultent de la « loi de la gravitation ». Il me semble qu'on pourrait aussi bien dire que les divers mélanges d'azote et d'oxygène sont causés par l'attraction chimique, et peuvent se déduire de la théorie des atomes.
Newton n'a, assurément, prêté aucune ombre d'appui à la philosophie pseudo-scientifique moderne qui confond les lois et les causes. Je n'ai pas pris la peine de remonter aux sources de cette erreur des plus communes; mais je l'ai connue dans sa pleine florai-
son, il y a plus de trente ans, dans un livre qui a eu, en son temps, une grande vogue, les Vestiges of the Naiural Hisiory of Création^ dont la première édition a été publiée en 1844.
Le livre est plein d'exemples excellents et topiques de réalisme pseudo-scientifique. Examinez, par exemple, ce précieux joyau. Qjaand un enfant, qui a grimpé sur un arbre, lâche la branche, « la loi de la gravitation le tire, inexorablement, à terre, et il est blessé, > le Tout-Puissant étant, par suite, soulagé de toute responsabilité de l'accident. La « loi de la gravitation » agit ici, comrpe cause, d'une manière qui s'accorde entièrement avec la conception qu'en a le duc d'Argyll. En réalité, dans l'esprit de l'anteur des Vestiges^ les « lois » sont des existences intermédiaires entre le Créateur et ses œuvres, comme les « idées » des Platoniciens ou le Logos des philosophes d'Alexandrie ^ Je citerai ce passage, qui est tout à fait dans Tesprit de Philon :
«Nous avons des preuves puissantesquela construction de ce globe et de ses pareils, et, par induction, de tous les autres globes dans l'espace, est le résultat, non d'un effort immédiat ou personnel de la part de la Divinité, mais de lois naturelles qui sont l'expression de sa volonté. Qu'est-ce qui nous empêche de supposer que la création organique est aussi le résultat de lois naturelles qui sont, pareillement, une expression de sa volonté ^ ?
Et la création, « agissant par la loi, » est constam-
* L'auteur Pavoue dans ses Explanations.
2 Première édition, p. 1J4.
ment invoquée comme soulageant le Créateur de rembarras des détails insignifiants. J'ai de la peine à me représenter l'état d'esprit de celui qui accepte ces jongleries verbales. On peut comprendre que le Créateur opère selon les règles qu'il trouve bon de se poser à lui-même (et par suite selon la loi). Mais cela laisserait à l'opération de sa volonté le caractère d'un acte personnel direct tout autant que sous toute autre condition. Je puis aussi comprendre que (comme dans la caricature que fait Leibnitz des idées de Newton) le Créateur ait fabriqué la machine cosmique, et, après l'avoir mise en train, l'ait laissée à ell^méme jusqu'à ce qu'elle eût besoin de réparation. Mais alors, dans cette hypothèse, sa responsabilité personnelle aurait été impliquée dans tout ce qu'il a fait, tout autant qu'un dynamiteur est responsable de ce qui arrive quand il a mis sa machine en train et l'a laissé sauter.
La seule hypothèse qui donne une sorte de consistance folle aux idées de l'auteur des Vestiges est la supposition que les lois sont une espèce d'anges ou de démiurges qui, étant pourvus du plan du Grand Architecte, ont la permission de régler les détails entre eux. Si Ton accepte cette doctrine, l'idée des lois royales et des lois plébéiennes, et de ces combats plus qu'homériques, où les grandes lois « écrasent » les petites, devient tout à fait intelligible. Et, en réalité, l'honneur de la paternité de ces idées remarquables qui fleurissent dans le discours du prédicateur doit, à ma faible connaissance, être attribuée à l'auteur des Vestiges,
Mais l'auteur des Vestiges n'est pas le seul écrivain
responsable des mystifications pseudo-scientifiques qui entourent le terme « loi )^. Quand j'écrivais mon article sur le Réalisme scientifique ci psendo-scienii^ fiqne^ je n'avais pas encore lu un ouvrage du duc d'Argyll, The Reign of LaWy qui a joui, et peut-être jouit encore, d'une popularité très étendue. Mais la vivacité de Tattaque du duc me fit croire que les critiques adressées ailleurs auraient pu arriver jusqu'à lui. Et, en effet, je m'aperçois que le second chapitre de l'ouvrage en question qui est intitulé : La Loi^ ses définitions, est, à mon point de vue, une sorte de Somme de la philosophie pseudo-scientifique. Il vaut la peine de l'examiner avec quelque détail.
En premier lieu, il faut remarquer que l'auteur du Règne de la Loi admet que « la loi », en beaucoup de cas, ne signifie pas autre chose que l'exposé de l'ordre selon lequel les faits se produisent, ou, ainsi qu'il le dit « un ordre de faits observé * ». Mais son appréciation de la valeur de l'exactitude de l'expression ne l'empêche pas d'ajouter, presque au même moment : « Dans ce sens, les lois de la nature sont simplement ces faits de nature qui se reproduisent selon une règle ^. » Ainsi les « lois » qu'on disait à juste titre être l'exposé d'un ordre des faits, dans un paragraphe, sont, dans le paragraphe suivant, déclarées être les faits eux-mêmes.
On nous dit, ensuite, que, bien qu'il soit habituel et légitime d'employer le mot « loi » dans le sens d'exposé d'un ordre de faits, c'est là un emploi bas
1 Loc, cit.^ p. 66.
« Jbid.
de ce mot; et, en effet, deux pages plus loin, récrivain, se contredisant absolument, nie entièrement qu'on puisse l'admettre :
« Pour avoir droit au rang de loi, un ordre de faits observés doit être un ordre assez constant et assez uniforme pour indiquer la nécessité ; et la nécessité ne peut naître que de l'action d'une force qui contraint ^ »
Voilà, sans aucun doute, une des plus singulières propositions qu'il m'ait été donné de rencontrer dans un ouvrage à prétentions scientifiques, et sa rareté est encore embellie par une autre contradiction directe qu'elle implique. Car, à la page précédente (67), quand le duc d'Argyll parle des lois de Kepler, il admet que ce sont des lois et des types de ce que les hommes de science comprennent sous le nom de « lois », et il dit qu'elles sont « simplement et purement un ordre de faits ». Puis il ajoute : « Une très grande proportion des lois de chaque science se trouvent être des lois de cette espèce et dans ce sens. »
Si, selon l'aveu du duc d'Argyll, c'est ainsi qu'on entend le mot loi, d'une manière générale et constante chez les autorités scientifiques, comment justifier son assertion dénuée de preuves que de tels exposés d'ordre observé de faits n'ont pas« droit au rang» de lois?
Mais examinons les conséquences de la proposition vraiment intéressante que je viens de citer. Je pré-
« tpc, cit., p. 68, ^
sumé que c'est une loi de nature que « la ligne droite est la distance la plus courte entre deux points ». Cette loi affirme l'association constante d'un certain fait de forme avec un certain fait de dimension. Que la notion de nécessité qui s'y attache ait une origine a priori ou a posteriori^ cela n'a rien à voir dans la discussion actuelle. Mais je demande à savoir, si elle est nécessaire, où est « la force qui contraint », d'où naît la nécessité ; et puis, si elle n'est pas nécessaire, perd-elle le caractère d'une loi de nature ?
J'estime que c'est une loi de nature, basée sur une preuve incontestable, que la masse de la matière reste la même, quelles que soient les modifications chimiques ou autres qu'elle subisse. Cette loi est un des fondements de la chimie, mais elle n'est nullement nécessaire. Il est très possible d'imaginer que la masse de la matière varie suivant les circonstances, ainsi que nous savons que le fait son poids. En outre, la détermination de la « force », qui fait que la masse est constante (si cette forme de mots est intelligible), ne pourrait, autant que je le sache, ajouter une validité plus grande à la loi que celle qu'elle possède maintenant.
Il est une loi de nature, si bien confirmée par l'expérience, que toute l'humanité, depuis le pur logicien en quête d'exemples, jusqu'au fossoyeur de paroisse à la recherche de pourboires, y croit. C'est la loi que « tous les hommes sont mortels ». C'est simplement un exposé de l'ordre des faits observés que tout homme meurt tôt ou tard. Je ne connais pas de loi de Ii2(ture qui soit p|u§ « constante et uniforme ^ qu§
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celle-ci. Mais quelqu'un voudra-t-il bien me dire que la mort est « nécessaire »? Il n'y a certainement aucune nécessité a priori dans ce cas, car on a imaginé que plusieurs hommes étaient immortels. Et j'aimerais bien être informé de la « nécessité }^ quelconque qu'on pourrait déduire de considérations biologiques. On peut très bien concevoir, ainsi qu'on Ta récemment indiqué, que quelques-unes des formes inférieures de la vie aient une sorte d'immortalité. Quoi qu'il en puisse être, je demande, en supposant que ce soit une vraie loi naturelle que « tous les hommes sont mortels », à quoi l'on peut, convenablement, dans cette loi, appliquer le titre de« force qui contraint»? A la page 69, le duc d'Argyll affirme que la loi de la gravitation « est une loi dans le sens, non seulement d'une règle, mais d'une cause ». Mais nous avons déjà examiné et réfuté ce retour à l'enseignement contenu dans les Vestiges; et quand le duc d Argyll assure que r « ordre observé » que Kepler a découvert était simplement une conséquence nécessaire de la force de la « gravitation », je n'ai pas besoin de récapituler le témoignage qui prouve l'entière fausseté de cette assertion. Mais il'n'est pas inutile de dire, une fois de plus, que, au moment actuel, personne ne connaît rien de l'existence d'une « force » de gravitation en dehors de ce fait; que Newton a déclaré inconcevable la notion ordinaire d'une force semblable ; que l'on a fait diverses tentatives pour expliquer l'ordre de faits que nous nommons gravitation, sans recourir à la notion de force d'attraction ; que, si une telle force existe, elle est entièrement insuffisante pour
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justifier les lois de Kepler, sans faire entrer en ligne de compte un grand nombre d'autres considérations ; et enfin que tout ce que nous savons au sujet de la « force » de gravitation, ou de toute autre soi-disant « force », c'est que c'est le nom de la cause hypothétique d'un ordre de faits observé.
Donc, quand le duc d'Argyll dit : « La force, reconnue dans quelque mesure de son action, c'est là, à la vérité Tune des définitions d'une loi scientifique, mais ce n'en est qu'une ^ » ; je réponds que c'est une définition que doit répudier quiconque possède une connaissance adéquate des faits de la philosophie ou de la science, et qui doit être reléguée dans les limbes des erreurs pseudo-scientifiques^ Si l'esprit humain n'avait jamais eu cette idée de « force », si même il avait substitué la succession invariable à la notion ordinaire de causation, l'idée de loi comme expression d'un ordre constamment observé qui engendre une intensité correspondante d'expectation dans notre esprit, aurait exactement la même valeur, et jouerait le même rôle dans la vraie science qu'elle joue maintenant.
Il est inutile de pousser plus loin la présente. digression sur l'origine et l'histoire de la pseudo-science moderne. Sous la haute protection dont elle a joui, elle a grandi et fleuri jusqu'à devenir, de nos jours, un peu surabondante. Elle a ses « Éphémérides » hebdomadaires où, chaque fois qu'on a découvert une pie au nid pseudo-scientifique, on lui fait une ovation de
< Loc, ciL, p. 71.
Huxley, Science et Religion, il
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louanges avec la naïve injustice de l'ignorance ; et elle a une armée de « conciliateurs », levée pour son service, dont l'occupation semble être de mêler le noir du dogme et le blanc de la science en la teinte neutre de ce qu'ils appellent théologie libérale.
Je me rappelle que, peu de temps après la publication des Vestiges^ un compatriote railleur de Fauteur définit l'ouvrage comme du « chou froid qu'on a réchauffé ». Un cynique pourrait s'amuser de la réflexion qu'aujourd'hui les principes et les méthodes de l'auteur si vilipendé des Vestiges se trouvent « réchauffés », et ne font plus seulement « retentir les échos du dôme de Saint-Paul », mais lancent leurs foudres du château d'Inveraray. Mais mon esprit n'a pas le tour cynique, et je ne puis que regretter la perte de temps et d'énergie consacrés à traiter les problèmes les plus difficiles de la science par ceux qui n'ont ni subi la discipline, ni acquis l'instruction qui sont indispensables pour l'heureuse issue d'une telle entreprise.
J'ai déjà eu l'occasion de remarquer que les vues du duc d'Argyll, sur la façon de conduire la controverse, différaient des miennes ; et cette divergence déplorable s'accentue de plus en plus à mesure que le duc touche aux sujets biologiques. Tout ce qui a paru assez bon à Sir Charles Lyell, dans le domaine de ses études, est certainement assez bon pour moi dans le mien, et je ne refuse nullement de recevoir pédagogiquement l'instruction surnombre de matières avec lesquelles toute l'affaire de ma vie a été de me familiariser. Mais le duc d'Argyll ne se contente pas
de m'honorerde ses opinions sur ma branche spéciale, il répond aussi des miennes ; et, ici, vraiment, le mouton devient enragé. On me dit que « nul ne sait mieux que le professeur Huxley » nombre de choses que je ne sais réellement pas, et Ton me dit être un disciple de cette « philosophie positive » que j'ai, à de nombreuses reprises, répudiée publiquement dans un langage qui, certes, ne prétait pas au malentendu, quels que fussent ses autres défauts.
On me dit que je me suis amusé à une « discussion métaphysique, ou logomachie » (oserai-je remarquer, en passant, que ces termes ne sont pas tout à fait équivalents ?) quand, à ce que je crois fermement, j'ai tenté de démasquer un processus de mystification basé sur Temploi du langage scientifique par des écrivains qui ne montrent aucun signe d'éducation scientifique, de connaissance scientifique exacte, ou d'idées claires concernant la philosophie de la science, mystification qui fait en ce moment un mal très sérieux au public. Ce dernier prend, assez naturellement, la peau du lion de la phraséologie scientifique pour preuve que la voix qui sort de dessous est la voix de la science, et je voudrais leur éviter les conséquences de leur erreur.
Leduc d'Argyll demande, avec une apparente tristesse, d'avoir à me réprimander:
« Que dire d'une philosophie qui confond l'organique et l'inorganique, et, refusant de tenir compte d'une différence aussi profonde, prétend expliquer sous une commune abstraction les mouvements dus
à la gravitation et ceux qui sont dus à « l'esprit de « Thomme ? »
Je répondrai par une autre question : Que dire d*un polémiste qui attribue à celui qui est Tobjet de ses attaques des opinions qui ne sont, notoirement, pas les siennes, et qui s'exprime d'une manière qui prouve qu'il ignore jusqu'aux rudiments de cette connaissance qui est nécessaire à la discussion où il s'est jeté à corps perdu ?
Quelle est la ligne écrite par moi, que le duc d'Argyll puisse citer, où j'aie confondu l'organique avec l'inorganique ?
Quant à la dernière moitié du paragraphe, je dois avouer que je doute qu'elle ait une signification définie quelconque. Mais j'imagine queleduc fait allusion à mon assertion que la loi de gravitation n'était nullement « suspendue » ou « mise au défi » quand un homme lève le bras, mais que, en pareille circonstance, une partie de la provision d'énergie de l'univers opère sur le bras, avec un avantage mécanique contre l'action d'une autre partie. J'ai été assez naïf pour croire que personne en possession d'autant de connaissances physiologiques qu'on en trouve dans un manuel élémentaire, ou qui a entendu parler de la plus grande généralisation des temps modernes, la théorie de la conservation de l'énergie, ne pourrait mettre en doute mon assertion, et j'étais, en outre, assez naïf pour penser que personne, à qui ces qualifications manqueraient, ne serait tenté de m'accuser d'erreur. Il semble que j'aie plus de simplicité que d'imagination»
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Le duc d'Argyll peut ignorer le fait qui est vrai néanmoins, que, lorsque le bras d'un homme se lève, par suite de Tétat de conscience que nous appelons volition, la volition n'est pas la cause immédiate de rélévation du bras. Au contraire, cette opération est effectuée par un certain changement de forme, connu techniquement comme « contraction» dans les masses musculaires qui sont fixées aux os de Tépaule, de telle façon que, si ces muscles se contractent, ils doivent lever le bras. Chacun de ces muscles est une machine comparable, dans un certain sens, aux machines d'un bateau à vapeur, mais plus complets en ce que la source de son aptitude à changer de forme, ou se contracter, est en lui-même. Chaque fois qu'en se contractant le muscle fait le travail qui est nécessité par l'élévation du bras, il se dépense plus ou moins des matériaux qu'il contenait, tout comme plus ou moins du combustible d'une machine à vapeur est employé quand elle travaille. Et je ne pense pas qu'il puisse y avoir un doute dans l'esprit d'aucun physicien ou physiologiste compétent sur le fait que le travail accompli en soulevant le poids du bras est l'équivalent mécanique d'une certaine proportion d'énergie libérée par les changements moléculaires qui se sont produits dans le muscle. En outre, c'est une opinion assez fondée que cette forme d'énergie et toutes les autres peuvent passer les unes dans les autres, et, par conséquent, elles rentrent toutes dans la loi générale, ou l'exposé de Tordre des faits, que l'on nomme conservation de l'énergie. Et ceci étant certainement une abstraction, il se trouve que l'opinion que le duc d'Argyll croit si
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extrêmement absurde est, en réalité, un des lieux communs de la physiologie. Mais une revue ne convient guère à renseignement des éléments de cette science, et je me contente de recommander au duc d'Argyll d'étudier le Livre II de l'excellent Text-Book of Physiology ^ de mon ami le D*" Poster, commençant ainsi :
« A parler en gros, le corps animal est une machine à convertir Ténergie potentielle en énergie réelle. C'est la nourriture qui fournii Ténergie potentielle, et celle-ci est convertie par le métabolisme du corps en énergie réelle de chaleur et de travail mécanique. »
Il n'y a pas, au monde, de problème plus difficile à résoudre que celui du rapport de Tétat de conscience, nommé volition, avec le travail mécanique qui le suit fréquemment. Mais personne ne peut même comprendre la nature du problème s'il n'a étudié avec soin la longue série des modes de mouvement qui, sans interruption, relient l'énergie qui fait ce travail à la provision générale d'énergie. La forme ultime du problème est ceci : Avons-nous des raisons de croire qu'un sentiment, ou un état de conscience, est capable d'aftecter directement le mouvement même de la plus petite molécule de matière qui se puisse concevoir? Une telle chose se peut-elle même concevoir? Si nous répondons à ces questions négativement, il s'ensuit que la volition peut être un signe, mais ne peut être une cause, de mouvement corporel; si nous y répondons affirmativement, alors les états de conscience
* Livre II, chap. v, sect. 4, première édition, 1877, p. j2i.
deviennent impossibles à distinguer des choses matérielles ; car la nature essentielle de la matière est d'être le véhicule ou le substratum de l'énergie mécanique.
Dans tout ceci, il n y a rien de neuf. Je n*ai fait que traduire en langue moderne la question soulevée par Descartes, il y a plus de deux siècles. Lesphilosophies des Occasionalistes, de Spinoza, de Malebranche, de ridéalisme moderne et du Matérialisme moderne, sont toutes nées des controverses que le Cartésianisme a évoquées. La pseudo-science de notre temps semble ignorer tout cela ; autrement, elle ne se contenterait guère de « rechauffer » la pseudo-science du passé.
J'ai déjà eu l'occasion, au cours de ces observations, d'exprimer mon avis sur l'éloquence abondante et chaude qui anime les pages du duc d'Argyll. Je suis presque honteux de l'insensibilité constitutionnelle aux charmes de la rhétorique qui m'a perrûis, en parcourant ces prés fleuris, d'être presque exclusivement attiré par les places arides et les terrains pierreux qui se trouvent déguisés, mais non cachés, par ces décorations florales. Mais, dans ses dernières phrases, le duc fait entendre un chant de Tyrtée qui a éveillé même mon âme ensommeillée :
« Il était temps, vraiment, qu'on levât l'étendard de la révolte contre ce Règne de la Terreur qui avait fini par s'établir dans la science sous l'abus d'un grand nom. Le professeur Huxley n'a pas encore pris, ouvertement, part à cette révolte, car, en réalité, jusqu'ici elle ne fait que commencer à lever 1^ tê^e. Mais plus d'une fois — et tout récemment encore — il a prononcé
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une parole d*avertissement contre le dogmatisme creux qui Ta provoquée. Le temps est arrivé où cette révolte sera poussée plus loin. Des interprétations plus élevées seront établies ; et, si je ne me trompe beaucoup, elles sont déjà en vue * . y^
y ai vécu fort loin du monde pendant ces deux ou trois dernières années, et quand je lus cette explosion dénonciatrice venant d'un homme plein de Tesprit prophétique, je me dis: « Miséricorde I qu'est-il donc arrivé ? Se peut-il que X et Y (ce serait mal de nommer les jeunes amis vigoureux dont les noms vinrent à mon esprit) s'amusent à jouer au Danton et au Robespierre, et qu'une guillotine soit dressée dans la cour de Burlington House, au bénéfice de tous les Antidarwiniens de la Royal Society ? Où sont ceux qui conspirent en secret contre cette tyrannie, qu'on suppose favorisée par moi sans que j'aie le courage de me joindre à eux, ouvertement ? Et penser que mon pauvre ami opprimé, M. Herbert Spencer est « forcé de parler à voix basse »^ : à coup sûr c'est la première fois que cela lui arrive depuis les trente et quelques années que je le connais ! Mon alarme et mon horreur, à cette supposition que, pendant que j'étais occupé à baguenauder (en tout cas, à me droguer), ma Rome bien-aimée pouvait, de la sorte, avoir brûlé, peuvent être aisément imaginées I
Je suis sûr que le duc d'Argyll sera content d'apprendre que l'anxiété qu'il m'a procurée a été de très
* Loc. cit. , p* 3 39.
* Loc, cit,, p. J38.
courte durée. Cest un de mes privilèges que d'avoir accès aux meilleures sources de renseignements, et personne, dans le monde scientifique, ne peut me dire quoi que ce soit au sujet du « Règne de la Terreur » ou de la « Révolte ». En réalité, le monde scientifique rit de la manière la plus indécente de la simple idée de leur existence. Quelques personnes sont même assez peu jalouses de leur dignité scientifique pour aller jusqu'à employer Targot transatlantique, et parler de « canard ». Quant à mon ami, M. Herbert Spencer, j'ai tout lieu de croire que, dans ses Factors of Organic Evolution^ il a dit exactement ce qu'il pensait, sans égards particuliers pour les opinions de la personne qu'il se plaît à considérer comme le plus dangereux de ses critiques, et Tavocat général du Diable, et encore moins de qui que ce soit d'autre. Je ne sais si le duc d'Argyll se figure être le Tallien de cette révolte imaginaire contre un règne non moins imaginaire de terreur. Mais, s'il en est ainsi, je refuse très respectueusement, mais fermement, de m'enrôler dans son armée. Il y a quelques semaines, j'ai relu pour la première fois le premier article écrit par moi (il y a vingt-sept ans maintenant) sur V Origine des Espèces ^, et je n'y ai rien trouvé que je voulusse modifier, dans les opinions qui y sont exprimées, bien que la vaste accumulation subséquente de preuves en faveur des idées de M. Darwin pût donner lieu à beaucoup d'additions. Il en est de l'Evolution comme de toutes les doctrines nouvelles ; l'enthousiasme des
* Huxley, V Évolution et l'Origine des Espèces, Paris, 1892, p. i et suiv.
avocats a quelquefois menacé de dégénérer en fanatisme, et la spéculation pure a, par moments, menacé de dépasser ses bornes légitimes. J'ai souvent cru sage de prémunir les esprits les plus aventureux parmi nous contre ces dangers, et Tai fait en langage assez clair; j'ai quelquefois dit, en plaisantant, que je m'attendais, pour peu que je vécusse longtemps, à ce que quelques-uns de mes amis les plus ardents en vinssent à me considérer comme un réactionnaire. Mais il ne faut rien moins que la folie pour expliquer l'idée que j'attends, pour me décider ouvertement à une révolte préparée par une ou plusieurs personnes inconnues, contre un mouvement avec lequel je suis entièrement et chaudement en sympathie, le moment où je pourrai le faire en toute sécurité. Au début de ma carrière, il y a bien des années, j'ai été mis en demeure de réfléchir sérieusement à ce qui rend la vie digne d'être vécue. J'ai décidé que le plus grand bien pour moi était la liberté d'apprendre, de penser, et de dire ce qu'il me plaisait de dire, et quand il me plaisait de le dire. J'ai agi selon cette résolution, et j'ai profité de la rara temporum félicitas uhi sentir e quœ velis^ et quœ sentias dicere licet^ dont on jouit maintenant, autant que je l'ai pu ; et bien que Ton m'ait souvent énergiquement, et peut-être sagement, averti que cela finirait mal pour moi, je suis pleinement satisfait de la ligne de conduite que j'ai adoptée. Ma carrière touche à sa fin.
J'ai chauffé mes deux mains au feu de la vie. Il ne me reste plus, avant de partir, qu'à aider ou,
tout au moins, à m'abstenir de gêner la jeune génération des hommes de science dans leur effort de rendre de meilleurs services à la cause que nous avons tous à cœur.
Et cependant, on suppose que j'attends le signal de la « révolte » que les esprits ardents de ces jeunes gens vont donner, avant d'oser formuler mes vraies opinions concernant des questions pour lesquelles, nous autres vieillards, nous avons combattu, malgré une terrible opposition du public — quelque chose qui eût presque justifié Tépithète ridiculement grandiose de Règne de la Terreur, — avant que nos excellents successeurs n'eussent même quitté Técole.
Il semblerait que Tesprit de la pseudo-science ait imprégné même l'imagination du duc d'Argyll. L'imagination scientifique, elle, se renferme toujours dans les limites du probable.