VALEUR DU TÉMOIGNAGE DANS LE MIRACULEUX I
hard, mais aussi ses capacités et la place qu'il occupait dans le cercle intime du grand prince dont il. écrivit ensuite la vie. En réalité, il y a de l'existence d'Eginhard, de sa position officielle et de s» paternité à l'égard des principaux ouvrages qu'on lui attribue d'aussi bonnes preuves qu'on en pourrait attendre au sujet d'un homme vivant il y a plus de mille ans, et qui ne fut ni un grand roi ni un grand guerrier. Ses ouvrages sont: i^ La vie de V empereur Karl ; 2° Les Annales des Francs; 3** des Lettres ; 4° Vhistoire de la translation des Bienheureux Martyrs du Christ^ les saints Marcellin et Pierre,
C'est sur ce dernier que je. veux appeler l'attention, comme étant un des récits les plus singuliers et les plus intéressants de l'époque où le monde romain s'est fondu dans celui du moyen âge ^ Il fut écrit au ix* siècle, apparemment aux environs de l'an 830, quand Eginhard, délicat de santé et las de la vie4)olitique, s'était retiré au monastère de Seligenstadt, dont il était le fondateur. Il existe encore une copie manuscrite de l'ouvrage, datée dux*siècle, et qui appartenait autrefois au monastère de St-Bavon-sur-l'Escaut, dont Eginhard fut abbé ; et il n'y a aucune raison de croire que l'on ait, dans cette copie, opéré d'interpolations ou de changements de texte. Les traits principaux de l'étrange histoire contenue dans VHistoria translationis sont exposés dans les pages suivantes, oii, en
^ Mes citations sont empruntées à Eginhardi omnia quœ extant opéra, édition Teulet, Paris, 1840- 1843, qui contient une biographie de l'auteur, une histoire du texte, avec des traductions en français çt beaucoup d'aRpotations précieysçs.
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toutcequi concerne lessujets importants, j'emploierai, autant que faire se peut, les propres paroles d'Eginhard :
« Lorsque j'étais encore à la cour, occupé d'affaires séculières, je pensais souvent aux loisirs que j'espérais un jour goûter, en un lieu solitaire, bien loin de la foule, dont la libéralité du prince Louis, que je servais alors, m'avait pourvu. Ce lieu se trouve dans la partie de l'Allemagne entre le Neckar et le Mein * qui est maintenant appelée Odenwald par ceux qui y habitent. Et là, après avoir bâti, selon ma capacité et mes ressources, non .seulement des maisons et des habitations permanentes, mais encore une basilique arrangée pour la célébration du service divin, dans un style de construction non sans élégance, je me deman- •dai à quel saint ou à quel martyr je ferais mieux de les consacrer. Je passai beaucoup de temps dans l'incertitude, et mes pensées étaient encore flottantes lorsqu'un certain diacre de l'Eglise romaine, nommé Deusdona, arriva à la cour dans le but de solliciter la faveur du Roi pour quelques aff^aires qui l'intéressaient. Il resta quelque temps, et puis, ayant terminé ses affaires, il était sur le point de retournera Rome lorsqu'un jour, touchés de courtoisie envers un étranger, nous l'invitâmes à un modeste repas ; pendant qu'on parlait à table de beaucoup de choses, on mentionna la translation du corps du bienheureux Sébastien ^, et les tombes négligées, en si grand nombre à Rome, des martyrs ; et la conversation s'étant mise sur la dédicace de notre nouvelle basilique, je commençai
' Comprise, maintenant, dans les duchés de Hesse-Darmstadt et de Baden.
^ Ceci eut lieu dans l'an de grâce 826. Les reliques furent apportées de Rome et déposées dans l'église de Saint-Médard, à Soissons.
à m'enquérir de la manière dont je pourrais obtenir quelqu'une des vraies reliques des saints qui reposent à Rome. Il hésita d'abord, et déclara qu'il ne savait pas comment cela pourrait se faire. Mais, remarquant que j'étais à la fois inquiet et curieux à ce sujet, il me promit de me donner une réponse un autre jour.
«Quand je revins à la charge, quelque temps après, il tira immédiatement de son sein un papier qu'il me pria de lire quand je serais seul, et de me dire ensuite ce que j'étais disposé à penser de son contenu. Je pris le papier, et, comme il le souhaitait, je le lus seul et en secret ^ »
J'aurai l'occasion de revenir sur les conditions du diacre Deusdona, et sur ce qui se passa quand Eginhard les eut acceptées. Qu'il suffise de dire, pour le moment, que le notaire d'Eginhard, Ratleicus (Ratleig), fut envoyé à Rome et réussit à s'assurer la possession de deux corps supposés être ceux des saints martyrs Marcellin et Pierre ; et, lorsqu'il eut atteint, dans son voyage de retour, la ville burgonde de Solothurn, ou Soleure 2, le notaire Ratleig envoya à son maître, à Saint-Bavon, une lettre annonçant le succès de sa mission:
« Aussitôt qu'en la lisant je fus assuré de l'arrivée des saints, j'envoyai un messager de confiance à Maëstricht pour réunir les prêtres, d'autres clercs, et aussi des laïques, afin d'aller le plus tôt possible audevant des saints qui arrivaient. Et lui et ses compagnons, n'ayant pas perdu de temps, rencontrèrent, au bout de peu de jours, ceux qui avaient la charge
' Loc. cit.^ chap. i, 2 et j.
3 Comprise maintenant dans la Suisse occidentale.
des saints à Solothurn. Ils se joignirent à eux et à une grande foule de peuple qui accourut de toutes parts, chantant des hymnes, et, au milieu de grandes réjouissances universelles, ils voyagèrent vite jusqu'à la cité d'Argentoratum, qu'on appelle maintenant Strasbourg. De là, s'embarquant sur le Rhin, ils arrivèrent à Tendroit appelé Portus \ et, débarquant sur la rive orientale de la rivière, à la cinquième station au dessous, ils arrivèrent à Michilinstadt ^, accompagnés d'une immense multitude qui louait Dieu. Ce lieu se trouve dans la forêt d'Allemagne que de notre temps on nomme Odenwald, et à peu près à six lieues du Mein. Et ici, ayant trouvé une basilique récemment bâtie par moi, mais non encore consacrée, ils y portèrent les restes sacrés, et les y déposèrent comme dans leur dernier lieu de repos. Aussitôt qu'on m'eût fait connaître cela, je me mis en route aussi vite que je pus ^. »
Trois jours après l'arrivée d'Eginhard commença la série d'événements merveilleux qu'il raconte et garantit personnellement. La première chose qu'il note, c'est le rêve d'un domestique du notaire Ratleig, qui, ayant été chargé de veiller sur les saintes reliques dans l'église, après vêpres, s'endormit et, durant son sommeil, eut la vision de deux pigeons, l'un blanc et l'autre gris et blanc, qui vinrent se poser sur la bière, en face des reliques, tandis qu'au même moment une voix ordonnait à l'homme de dire à son maître
1 Probablement, selon Teulet, le Sandhofer-fahrt d'à présent, un peu au-dessous de l'embouchure du Neckar.
^ Le Michilstadt de nos jours, à 30 i^illes au nord-est d'HeideU berg.
3 I.0Ç, cit.j chap. Il, 14.
que les saints martyrs avaient choisi un autre lieu de repos et désiraient y être transportés sans délai.
Par malheur, les saints paraissaient avoir oublié d'indiquer où ils voulaient aller, et, tout en souhaitant ardemment satisfaire leurs moindres désirs, Eginhard était, naturellement, fort embarrassé de savoir que faire. Pendant qu'il était dans cet état d'âme, il contemplait, un jour, son « grand et merveilleux trésor, plus précieux que tout l'or du monde » quand il fut frappé de l'idée que le coftre qui contenait les reliques était tout à fait indigne de son contenu ; et, après vêpres, il ordonna à l'un des sacristains de prendre la mesure du coffre afin qu'on pût construire une châsse plus convenable. Cet homme, ayant allumé un cierge et levé le drap mortuaire qui couvrait les reliques, pour exécuter les ordres de son maître, fut étonné et terrifié en s'apercevant que le coffre était couvert d'une exsudation ressexTiblant à du sang [loculum mirum in modum humore sangnineo undiqiie disfil- Iantcm)y et envoya de suite prévenir Eginhard :
« Alors, moi et les prêtres qui m'avaient accompagné, nous contemplâmes cet étonnant miracle, digne de toute admiration. Car, de même que, lorsqu'il va pleuvoir, les piliers et les dalles, et les images de marbre exsudent de l'humidité et une sorte de sueur, de même le coffre contenant les très saintes reliques fut trouvé humecté par le sang exsudant de tous côtés ^ »
On ordonna un jeûne de trois jours pour s'assurer de la signification de ce prodige. Il n'arriva cepen-
* Loc cit , chap. 11, 16.
Huxley. Science et Religion. ['2
t-jS LA VALEUR t)U TÉMOIGNAGE
dant rien, si ce n'est qu'au bout de ce temps le « sang » , qui avait exsudé en gouttes, se trouva sec. Eginhard a bien soin de dire que le liquide « avait un goût salin, ressemblant quelque peu à celui des larmes, et était aussi clair que de Teau, bien que de la couleur du vrai sang » ; et il croit, évidemment, ce témoignage suffisant pour prouver que c'était du sang. . Le même soir, un autre domestique eut une vision pendant laquelle des ordres encore plus impératifs furent donnés pour le déplacement des reliques ; et à partir de ce temps « il ne se passa point de nuit sans qu'un, deux ou même trois de nos compagnons ne reçussent en rêve la révélation que les corps des saints devaient être transférés de cet endroit en quelque autre », Enfin, un prêtre, Hildfrid, vit en rêve un homme vénérable, à cheveux blancs, habillé en prêtre, qui reprochait amèrement à Eginhard de n'avoir pas obéi aux ordres réitérés des saints, et làdessus le voyage recommença. Il n'apparaît pas clairement pourquoi Eginhard tarda si longtemps à obéir à ces visions répétées. Il ne le dit pas expressément, mais le texte général du récit prête à supposer que Mulinheim (plus tard Seligenstadt) fut « l'endroit solitaire » où il avait élevé une église non encore consacrée. Il était naturel que tous ceux qui l'entouraient crussent qu'il désirait y avoir les saints. Si quelque lueur de sens séculier le rendit un peu soupçonneux à l'égard de la véritable cause de l'unanimité des êtres visionnaires qui manifestaient à son entourage le désir d'aller de l'avant, il n'en dit pourtant rien. Au bout de la première journée de voyage, les pré-
cieuses reliques furent déposées dans l'église de Saint-Martin, dans le village d'Ostheim. Là, une religieuse paralytique [sanciimonialis quœdam paralytica)^ du nom de Ruodlang, fut amenée, dans une charrette par ses amis et parents, d'un monastère à une lieue de là. Elle passa la nuit à veiller et à prier auprès de la bière des saints, « et, la santé revenant à ses membres, elle retourna, le lendemain, à l'endroit d'où elle était venue, nul ne la soutenant, ni l'aidant d'aucune manière ' ».
Le second jour, les reliques furent portées à Mulinheim-le-Haut et finalement, suivant les ordres des martyrs, déposées dans l'église de ce pays, qu'on baptisa, par conséquent, à nouveau, du nom de Seligenstadt. Ici Daniel, un petit mendiant, âgé de quinze ans et si courbé qu'il «ne pouvait regarder le ciel qu'en se couchant sur le dos », perdit connaissance et tomba pendant qu'on célébrait la messe. « Il demeura longtemps qinsi, comme endormi, et, tous ses membres se redressant et sa chair se fortifiant [recepta firmitaie nervorum), il se leva, devant nous, tout à fait guéri ^. »
Quelque temps après, un vieillard entra dans l'église, ne pouvant se servir de ses membres à la façon habituelle :
«En présence de nous tous, par la puissance de Dieu et les mérites des bienheureux martyrs, à l'heure même où il entra, il fut si complètement guéri qu'il se mit à marcher sans même s'aider d'un bâton. Et il dit que, bien qu'ayant été sourd pendant les cinq der-
^ Loc, cit., chap. ii, 19.
' Loc. citf chap. 11, 2o«
l8o LA VALEUR DU TÉMOIGNAGE
nières années, sa surdité avait cessé en même temps que sa paralysie * ».
Eginhard était maintenant obligé de retourner à la cour, à Aix-la-Chapelle, où ses devoirs le retenaient tout l'hiver, et il a soin d'indiquer que les miracles plus récents dont il va parler ne lui sont connus que de seconde main. Mais, ainsi qu'il le fait naturellement observer, pourquoi, ayant vu de ses propres yeux des événements si merveilleux, douterait-il de la vérité de récits similaires quand il les reçoit de sources dignes de foi ?
Ce sont bien réellement des histoires merveilleuses, mais comme elles sont, pour la plupart, du même caractère général que celles qui viennent d'être relatées il n*est pas nécessaire de s'y arrêter. Il y a toutetefois un récit de la possession d'une jeune fille qui mérite attention. Cet événement est exposé dans un mémoire qui contient principalement les discours d'un démon qui déclare porter la singulière appellation de « Wiggo », et qui s'est révélé en présence de beaucoup de témoins, devant l'aatel, tout près des reliques des bienheureux martyrs. Il est à remarquer que les révélations semblent avoir été faites sous la forme de réponses aux questions du prêtre exorciste, et qu'il n'y a pas moyen de juger jusqu'à quel point les réponses sont, en réalité, des questions auxquelles la patiente répondait oui ou non.
La fille possédée, âgée d'environ seize ans, fut amenée par ses parents à la basilique des martyrs.
* Loc. cit., chap. m, 33.
DANS LE MIRACULEUX l8l
Quand elle s'approcha de la tombe qui contenait les corps sacrés, le prêtre, suivant Tusage, lut la formule d'exorcisme au-dessus de sa tête. Quand il commença à lui demander comment et où le démon était entré en elle, elle répondit, non dans la langue des barbares qu'elle connaissait seule, mais dans la langue romaine. Et quand le prêtre, étonné, lui demanda comment il se faisait qu'elle sût le latin alors que ses parents, présents à ses côtés, l'ignoraient entièrement:
« Tu n'as jamais vu mes parents, » fut sa réponse. Le prêtre dit : « D'où es-tu donc, si ce ne sont pas là « tes parents ?» Et le démon, parla bouche de la jeune fille, dit : « Je suis un disciple et un sectateur de Satan, « et pendant longtemps j'ai été portier (janitor) de « l'Enfer ; mais depuis quelques années, avec onze « compagnons, j'ai ravagé le royaume des Francs ^. »
Il raconta ensuite comment ils détruisaient les récoltes et répandaient les épidémies sur les bêtes et sur les gens, à cause de la perversité qui régnait chez le peuple ^.
L'énumération de toutes ces iniquités, en style oratoire, prend une page in-octavo, et à la fin il est déclaré que « toutes ces choses furent dites, en latin, par le démon par la bouche de la fille ».
« Et quand le prêtre lui eut ordonné, avec auto- «rité, de sortir d'elle: «Je m'en irai,» dit-il, non pour « vous obéir, mais à cause de la puissance des saints,
1 Loc. cit., chap. v, 49.
^ Au moyen âge, une des accusations les plus fréquentes contre les sorcières était qu'elles avaient commis précisément pareilles énormités.
iSa LA VALEUR DU TÉMOIGNAGE
« qui ne veulent pas me permettre de rester ici plus «longtemps. » Et, ayant dit cela, il jeta la fille par terre, et la força d'y demeurer, étendue, quelque temps, comme si elle sommeillait. Toutefois, un peu de temps après, lui étant parti, la fille, par la puissance du Christ et les mérites des bienheureux martyrs, comme s'éveillant d*un long sommeil, se leva, en parfaite santé, à l'étonnement de tous ceux qui étaient présents ; et. lorsque le démon fut parti, elle ne put plus parler latin. Il était donc évident que ce n'était point elle qui avait parlé cette langue, mais bien le démon par sa bouche ^ »
Si YHisioria Translattonis ne contenait rien de plus que ce qui, jusqu'ici, a été mis sous les yeux du lecteur, on pourrait bien considérer comme hyper-sceptique le doute qui s'attaquerait aux miracles dont Eginhard donne un récit si précis et si complet. On pourrait dire : Voici un homme, dont le caractère élevé, l'intelligence pénétrante, et l'instruction étendue sont certifiés par des contemporains éminents; un homme qui a occupé une place importante dans la confiance d'un des grands souverains de son temps, et dont les autres ouvrages prouvent qu'il sait narrer avec exactitude et jugement les événements ordinaires. Cet homme nous parle, dans un langage qui porte l'empreinte de la sincérité, de choses qui sont arrivées à sa connaissance, ou à celle de personnes dans la véracité desquelles il a pleine confiance, tandis que pour d'autres il appelle en témoignage son souverain et la cour; quel motif peut-il y avoir pour se refuser à le croire?
^ Loc. cit., chap. v, p 51.
Eh bien, il semble dur, envers Eginhard, de le dire, mais ce sont précisément Thonnêteté et la sincérité de Thomme qui lui sont fatales, en tant que témoin de choses miraculeuses. Il fait voir, clairement, luimême, que, lorsque sa piété profonde entre en scène, son bon sens et même sa perception du bien et du mal disparaissent. Retournonsaupointoùnous Tavons laissé, lisant en secret la lettre du diacre Deusdona.
Ainsi qu'il le rapporte, cette lettre disait :
«... qu'il (le diacre) avait chez lui beaucoup de reliques de saints, et qu'il me les donnerait si je voulais lui fournir les moyens de retourner à Rome. Il avait remarqué que j'avais deux mules, et, si je voulais lui en laisser une, et lui donner un serviteur de confiance pour prendre soin des reliques, il me les enverrait de suite. Cette proposition, exprimée plausiblement, me plut, et je me décidai à éprouver immédiatement la valeur de cette promesse quelque peu ambiguë ^ Ainsi, lui donnant la mule et Targent nécessaire à son voyage, je donnai ordre à mon notaire Ratleig (qui désirait déjà aller à Rome pour y faire ses dévotions) de l'accompagner. Donc, ayant quitté Aix-la-Chapelle (où l'Empereur et sa Cour résidaient à ce moment), ils allèrent à Soissons. Là, ils parlèrent à Hildoin, abbé du monastère de Saint-Médard, parce que ledit diacre l'avait assuré qu'il pouvait placer en sa possession le corps du bienheureux Tiburce le martyr. Séduit par ces promesses, il (Hildoin) envoya avec eux un certain prêtre nommé Hunus, homme avisé {hominem calli-
^ Il semble assez clair qu'Eginhard avait quelques doutes au sujet du diacre, dont il qualifie les promesses de sponsiones incertœ. Mais il est évident qu'il écrivait après des événements qui justifiaient pleinement son scepticisme.
dum)^ à qui il donna ordre de recevoir et de ramener le corps du martyr en question. Et ainsi, reprenant leur voyage, ils voyagèrent vers Rome aussi vite qu'ils le purent * , »
Par malheur, un domestique du notaire, un certain Reginbald, tomba malade de la fièvre tierce, et empêcha la bande d'avancer. Toutefois, ce contretemps eut sa douceur : car trois jours avant d'arriver à Rome Reginbald eut une vision. Quelqu'un, habillé comme un diacre, lui apparut et lui demanda pourquoi son maître était si pressé d'arriver à Rome ; et, quand Reginbald eut expliqué leur aftaire, le diacre de la vision, qui semble avoir pris assez exactement la mesure de son frère en chair, lui dit qu'il ne fallait aucunement s'attendre à ce que Deusdona remplît ses promesses. En outre, prenant le domestique par la main, il le conduisit au sommet d'une haute montagne et, lui montrant Rome (où cet homme n'avait jamais été), indiqua du doigt une église, ajoutant : « Dites à Ratleig que la chose dont il a besoin est cachée là ; qu'il la prenne le plus tôt qu'il pourra, et qu'il retourne vers son maître ; » et, pour donner un signe de l'autorité qui dictait cet ordre, il promit au domestique que, à partir de ce temps, sa fièvre le quitterait. Et, comme la fièvre disparut pour ne plus revenir, la foi des gens d'Eginhard dans le diacre Deusdona disparut aussi avec elle {et fidem diaconi promissis non haberent). Néanmoins, ils descendirent à la maison du diacre près de Saint-Pierre ad vin-
* Loc. cit.^ chap. i, 3.
cula. Mais le temps se passa, et aucune relique n'apparut. Le notaire et le prêtre étant renvoyés d'un jour à l'autre avec toutes sortes d'excuses — le frère auquel les reliques avaient été confiées était allé à Bénévent d'où on ne l'attendait pas avant quelque temps, et ainsi de suite — jusqu'à ce qu'enfin Ratleig et Hunus commencèrent à désespérer, et étaient d'avis de retourner infecto negotio,
« Mais mon notaire, se rappelant le rêve de son domestique, proposa à son compagnon d'aller au cimetière dont leur hôte leur avait parlé, sans lui. De sorte qu'ayant trouvé et engagé un guide, ils allèrent d'abord à la basilique du bienheureux Tiburce dans la via Labicana, à trois mille pas environ de la ville, et ils inspectèrent prudemment et attentivement le tombeau de ce martyr, afin de découvrir si l'on pouvait l'ouvrir sans que personne S'en aperçût. Ils descendirent alors dans la crypte adjacente, où ont été enterrés les corps des bienhe^ureux martyrs du Christ, Marcellin et Pierre ; et, ayant reconnu la nature de leur tombeau, ils s'en allèrent, pensant que leur hôte ne se douterait pas de ce qu'ils avaient fait. Mais les choses se passèrent autrement qu'ils ne l'avaient imaginé *. »
En réalité, le diacre Deusdona, qui sans aucun doute surveillait ses hôtes, fut au courant de toutes leurs manœuvres, et se hâta d'offrir ses services, afin que, « avec l'aide de Dieu » [si Deus votls eoriim f avère dignareiur)^ ils travaillassent tous ensemble. Le diacre avait, évidemment, peur qu'ils ne réussissent sans lui.
1 Loc. cit., chap. i, 7.
l86 LA VALEUR DU TÉMOIGNAGE
Donc, en manière de préparation au vol avec effraction qu'ils méditaient, ils jeûnèrent trois jours durant, puis, la nuit, sans être vus, ils se rendirent à la basilique de Saint-Tiburce, et essayèrent de briser Tautel élevé au-dessus des restes. Mais le marbre se trouvant trop résistant, ils descendirent à la crypte, et, « ayant évoqué Notre-Seigneur Jésus-Christ et adoré les saints martyrs, » ils commencèrent à desceller la pierre qui couvrait la tombe, et, en ce faisant, exposèrent le corps du très sacré martyr Marcellin « dont la tète reposait sur une tablette en marbre sur laquelle son nom était inscrit ^. Le corps fut enlevé avec la plus grande vénération, enveloppé dans une riche couverture, et remis à la garde du diacre et de son frère, Lunison, pendant que la pierre était replacée avec un tel soin qu'il ne restait aucune trace du vol.
Les procédés sacrilèges de cette espèce étant punissables de mort par la loi romaine, il semble assez naturel que le diacre Deusdona soit devenu inquiet, et qu'il ait pressé Ratleig de se contenter de ce qu'il avait et de partir avec ses dépouilles. Mais le notaire, ayant si habilement capturé le bienheureux Marcellin, trouva dommage qu'il fût séparé du bienheureux Pierre, à côté duquel il avait reposé pendant plus de cinq cents ans, dans le même sépulcre (ainsi qu'Eginhard le fait observer, pathétiquement), et le pieux notaire ne put ni manger, ni boire, ni dormir, qu'il n'eût réalisé son désir de réunir les saints collègues. Cette fois, apparemment, par suite de l'opposition de Deusdona à d'autres agissements résurrectionnistes, il
se concerta avec un moine grec, Basile, et, accompagné d'Hunus, mais sans en rien dire à Deusdona, ils commirent une nouvelle effraction sacrilège, emportant cette fois non seulement le corps du bienheureux Pierre, mais une quantité de poussière, qu'ils convinrent que le prêtre prendrait, disant à son patron que c'étaient les restes du bienheureux Tiburce. On ne dit pas comment Deusdona fut « réglé », ni ce qu'il eut pour sa part, peu précieuse, de complicité. Mais, enfin, les reliques furent renvoyées sous la garde de Lunison, frère de Deusdona, et du prêtre Hunus, jusqu'à Pavie, etRatleig s'arrêta à Rome une semaine après eux pour voir si le vol était découvert, et probablement pour détourner les soupçons s'il y avait une alerte. Mais, le calme continuant à régner, le notaire les suivit à Pavie, où il trouva Lunison et Hunus qui l'attendaient. L'opinion qu'il avait du caractère de ses dignes collègues ressort, toutefois, du fait que, leur ayant persuadé de partir en avant sur une route qu'il leur dit devoir prendre lui-même, il en adopta immédiatement une autre, et, passant par Saint-Maurice et le lac de Genève, arriva enfin à Soleure.
Eginhard raconte toute cette histoire avec la plus naïve inconscience ; pour lui, il n'y a rien de remarquable à ce qu'un abbé, haut fonctionnaire par- dessus le marché, ait pris part à un acte de vol sacrilège par effraction des plus grossiers et des plus scandaleux. Et une suite amusante de cette histoire prouve que, en ce qui touche aux reliques, son frère Hildoin, autre grand dignitaire ecclésiastique, était encore moins scrupuleux que lui.
l88 LA VALEUR DU TÉMOIGNAGE
Allant un jour, de bonne heure, au palais, après que les saints eussent été mis en sûreté à Seligenstadt, il trouva Hildoin attendant une audience dans Tantichambre de l'Empereur, et il commença à lui parler du miracle de Texsudation de sang. Au cours de la conversation, Eginhard fit allusion à la finesse remarquable du vêtement du bienheureux Marcellin. A quoi Tabbé Hildoin remarqua (à la stupéfaction d'Eginhard que son observation était parfaitement juste. Fort étonné d'une semblable réflexion, venant d'une personne qui n'était pas supposée avoir vu les reliques, Eginhard lui demanda comment il savait cela? Hildoin dit alors qu'il ferait mieux de tout avouer, et il raconta l'histoire suivante, qu'il tenait de son agent ecclésiastique, Hunus. Tandis qu'Hunus et Lunison étaient à Pavie, attendant le notaire d'Eginhard, Hunus (selon son propre récit) avait volé les voleurs. Les reliques étaient placées dans une église, et un certain nombre de laïques et d'ecclésiastiques, dont Hunus faisait partie, en avaient la garde. Cependant, une nuit, tous les veilleurs, sauf le vigilant Hunus, s'endormirent; et alors, selon l'histoire que cet ecclésiastique né malin fit à son patron,
«...il reçut, en son esprit, l'impression qu'il devait y avoir quelque grande raison pour que tous, sauf luimême, se fussent, soudainement, endormis; et, décidant de profiter de l'occasion qui s'offrait [oblaia occastone îitendum)^ il se leva et, ayant allumé une chandelle, s'approcha en silence des coffres. Puis, ayant brûlé les fils des scellés à la flamme de la chandelle, il ouvrit rapidement les coflres, qui n'avaient point de
serrure ^ et prenant une partie de chacun des corps ainsi exposés, il referma les coffres et réunit les bouts brûlés des fils avec de nouvelle cire, de telle sorte qu'ils n'avaient point l'air d'avoir été touchés ; et, nul ne l'ayant vu, il retourna à sa place *^. »
Hildoin dit ensuite à Eginhard que, d'abord, Hunus lui avait déclaré que ces reliques volées appartenaient à saint Tiburce ; mais il confessa ensuite, comme un grand secret, comment elles se trouvaient en sa possession, et il termina ainsi son discours :
« Elles ont une place d'honneur ù côté de saint Médard, où le peuple les adore avec grande vénération ; mais c'est à vous de juger si nous devons, ou non, les garder ' ».
Le pauvre Eginhard se trouva, par le fait de cette révélation, plongé dans une grande perturbation d'esprit. Une de ses connaissances lui avait récemment parlé d'un bruit qui s'était répandu, suivant lequel Hunus aurait réussi à enlever tous les restes des saints Marcellin et Pierre pendant que les agents d'Eginhard étaient en proie au sommeil de l'ivresse; tandis que les vraies reliques étaient entre les mains d'Hildoin, à Saint-Médard, la châsse de Seligenstadt ne contenait, disait-on, qu'un peu de poussière. Bien que sérieusement préoccupé de cette « exécrable rumeur, répandue partout par la malice du diable », Eginhard
* Les mots sont scrinia sine clape^ ce qui semble signifier « n'avoir pas de clé ». Mais les circonstances éloignent l'idée d'une effraction violente.
2 Loc, cit.^ chap. m, 23.
» Loc, cit.^ chap. m, 23.
s'était, probablement, consolé en croyant savoir la fausseté de ce bruit, et ce ne fut qu'alors qu'il découvrit quel fondement considérable avait cette médisance. Il ne lui restait plus qu'à insister sur la restitution des trésors volés. On croirait, peut-être, que le saint homme, qui avait avoué s'être fait consciemment receleur de biens volés, aurait fait restitution immédiate et demandé seulement Fabsolution. Mais Eginhard laisse voir qu'il eut une très grande difficulté à faire même comprendre à son frère Tabbé que cette restitution était nécessaire.
Les agissements d'Hildoin n'étaient pas de nature à inspirer confiance en quoi qu'il pût dire ; son propre agent, le prêtre Hunus, ne méritait guère mieux, et il n'est pas surprenant qu'Eginhard n'ait pas perdu de temps à convoquer en sa présence son notaire et Lunison, afin d'écouter ce qu'ils auraient à dire sur cette affaire. Ceux-ci, toutefois, protestèrent immédiate- •ment que l'histoire de ce prêtre Hunus était un tissu de mensonges, et qu'après que les reliques eurent quitté Rome personne n'avait eu l'occasion d'y toucher. De plus» Lunison, se jetant aux pieds d'Eginhard, avoua, en versant beaucoup de larmes, ce qui était réellement arrivé. On se rappellera qu'après que l'on eut soustrait de son tombeau le corps de Marcellin, Ratleig l'avait déposé dans la maison de Deusdona, sous la garde du frère de ce dernier, Lunison. Mais Hunus, ayant été très désappointé de n'avoir pu s'emparer du corps de saint Tiburce, et redoutant d'avoir à rentrer chez son abbé les mains vides, gagna Lunison en lui offrant quatre pièces d'or et cinq d'ar-
gent, afin qu*il pût avoir accès au coflfre. Lunison y consentit, et Hunus s'adjugea quelque chose comme cinq litres des restes sacrés [vas sextarii mensnram], Uindignation d'Eginhard, au sujet de la « rapine » de ce nequissimus nebido est des plus comiques. Il semblerait que Fadage assimilant le receleur au voleur n'avait pas cours au ix* siècle.
Résumons, maintenant, brièvement Thistoire de Tacquisition des reliques. Eginhard conclut un contrat avec Deusdona pour recevoir certaines reliques que ce dernier dit posséder, Eginhard ne cherche pas à savoir d'où elles lui viennent ; autrement, la transaction est assez innocente.
Deusdona se trouve être un escroc et n'a aucunes reliques. Là-dessus, l'agent d'Eginhard, après avoir jeûné et prié, viole les tombes et se sert lui-même.
Eginhard découvre, par son frère l'abbé Hildoin, qui se trahit lui-même, que des parties de ses reliques ont été volées et remises à celui-ci. Il réussite grand'peine à se les faire rendre.
L'agent d'Hildoin, Hunus, en lui livrant ces biens volés, lui avait d'abord déclaré que c'étaient les reliques de saint Tiburce qu'Hildoin avait désiré obtenir ; mais il inventa ensuite une histoire, prouvant qu'elles provenaient d'un vol, que l'engourdissement providentiel de ses compagnons lui avait permis de perpétrer, des reliques qu'Hildoin savait bien appartenir à son ami.
Lunison, au contraire, jure que toute cette histoire est fausse, et qu'il a été lui-même gagné par Hunus pour qu'il permît à celui-ci de voler ce qu'il voudrait
dans le bien confié à ses propres soins et à ceux de son frère par leur hôte Ratleig. L'honnête notaire lui-même ne semble pas avoir hésité à mentir et à voler de façon illimitée en vue de l'acquisition des reliques.
Il faut, pour trouver le pendant de ces transactions, lire quelque rapport de police relatif aux agissements d'une Société financière moderne, ou d'une association de soi-disant marchands de chevaux: cependant Eginhard ne semble s'apercevoir de rien, si ce n'est d'avoir été traité avec peu d'égards par son ami Hildoin et le nequissimus nebulo Hunus.
Il est malaisé à un protestant moderne, et encore plus à quiconque a la moindre teinture de culture scientifique, physique ou historique, de se représenter l'état d'âme d'un homme du ix* siècle ; quelque cultivé, éclairé et sincère qu'il puisse avoir été, ses convictions les plus profondes, ses espérances les plus chères sont attachées à la croyance au miraculeux. La vie était, alors, une bataille constante entre les saints et les démons pour la possession de Tàme des hommes. Les plus superstitieux d^entre nos compatriotes modernes ne se tournent vers le surnaturel que lorsque le naturel semble insuffisant ; pour Eginhard et ses amis, c'était le surnaturel qui était la règle, et on n'admettait la suffisance des causes naturelles que lorsque rien n'en suggérait d'autres.
En outre, il faut se rappeler que l'on convoitait grandement la possession de reliques opérant des miracles, non seulement par des raisons d'un ordre élevé, mais par des motifs d'un ordre très inférieur. Pour
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doivent avoir été confiance et foi en ce qui était faux. Aucun homme ayant étudié Thistoire, ou même ob serve les occurrences journalières de la vie, ne peut mettre en doute Ténorme valeur pratique de la confiance et de la foi; mais il sera tout aus?i peu enclin à déclarer que cette valeur pratique n'a pas le moindre rapport avec la réalité des objets de cette confiance et de cette foi. Les Acta Martyrum^ pour le nombre d'exemples de constance patiente, de foi et de confiance inébranlable, ne dépassent pas les annales du Babisme^
La discussion dans laquelle nous venons d'entrer va, si profondément, jusqu'aux racines de tout le sujet, la question du jour est à tel point, ainsi que le dit l'auteur de Robert Elsmere, celle de la valeur du témoignage, que je ne m'excuserai point de la suivre avec quelque détail, et, pour donner un corps à mon raisonnement, je baserai ce que j'ai à dire sur un cas qui relève strictement de la science naturelle, et de celle de ses parties qui est connue sous le nom de physiologie et pathologie du système nerveux.
Je trouve au chapitre v du second Évangile un récit qui est destiné selon toute apparence à avoir la même valeur, comme preuve, qu'aucun autre contenu dans ce livre. C'est l'histoire bien connue des diables qu'on a fait sortir d'un homme, et auxquels on a ordonné, ou permis, d'entrer dans un troupeau de pourceaux, causant grande perte et grand dommage
1 Voir de Gobineau, Les Religions et les Philosophies dans l'Asie centrale^ et Touvrage, récemment publié, de M. E.-G. Browne The Episode ofihe Bab.
HuxLBY. Science et Religion. 14
3 I O L*AGXOSTICISME
aux innocents propriétaires Géraséniens ou Gadaréniens. Il n'y a aucun doute que le narrateur ne veuille faire partager à ses lecteurs sa propre conviction que cette expulsion et cette invasion se sont eflFectuées par l'intermédiaire de Jésus de Nazareth, que Jésus a, par la parole et l'action, imposé cette conviction, et il ne manifeste aucun sentiment des difficultés légales et morales de ce cas.
D'autre part, tout ce que je sais de la science physiologique et de la pathologie me persuade que les phénomènes attribués à la possession sont aussi purement naturels que ceux qui constituent la petite vérole ; tout ce que je sais d'anthropologie me fait penser que la croyance aux démons et à la possession démoniacale n'est qu'une survivance d'une superstition autrefois universelle, et que sa persistance, au temps présent, est, assez généralement, en raison inverse de l'instruction générale, de l'intelligence, et de la rectitude du jugement de la population où elle prévaut. Tout ce que je sais de droit et de justice me convainc que la destruction, de gaieté de cœur, de la propriété d'autrui est un délit de fâcheux exemple. De plus, l'étude de l'histoire, et en particulier celle des xv** xvi*" et xvii*" siècles, ne laisse pas l'ombre d'un doute dans mon esprit quant au fait que la croyance en la réalité de la possession et de la sorcellerie, basée à juste titre, à la fois par les Catholiques et par les Protestants, sur ce passage, et d'autres dans l'Ancien et le Nouveau Testament, a donné lieu, par l'influence spéciale du clergé chrétien, aux plus horribles persécutions et meiir^res judiciaires sur des milliers et 4e§
milliers d'hommes, de femmes et d'enfants innocents.
Et, quand je songe qu'en pareille occasion une simple déclaration comme celle que la croyance en la sorcellerie et à la possession était une méchante sottise, aurait rendu impossible la longue agonie de l'humanité du moyen âge, je suis disposé à rejeter comme déshonorante la supposition que cette déclaration a été tue, par condescendance pour l'erreur populaire.
« Esprit immonde, sors de cet homme \ » sont les paroles attribuées à Jésus. Si je déclare, ainsi que je n'hésite point à le faire, que je refuse absolument de croire à l'existence d' « esprits immondes » et, par conséquent , à la possibilité qu'ils « sortent d'un homme », je suppose que le D' Wace me dira que je méconnais le témoignage « de Notre-Seigneur^». Car, si ces paroles ont réellement été prononcées, le conciliateur le plus plein de ressources ne peiit guère s'aventurer à affirmer qu'elles soient compatibles avec une incrédulité à l'égard de « ces choses », ainsi que le fait remarquer le D"^ Alexandre, qui est à la fois savant et équitable aussi bien qu'orthodoxe^.
« Si bas qu'on veuille placer Notre-Seigneur et ses Apôtres, il faut, du moins, les regarder comme (ïhonnétes gens. Maintenant, bien que le langage honnête n'exige pas que les mots soient toujours employés et uniquement employés dans leur sens étymologique,
1 Marc, V, 8. — Ici, comme toujours, c'est la version revisée qui est citée.
2 Loc. cit., p. 255.
s Art Qemoniaçs, in Biblical Cyclopxdia, vol. I, p. 664, note,
313 l'agnosticisme
il exige qu'ils ne soient pas employés de façon à affirmer ce que celui qui parle sait être faux. Si, par conséquent, Notre-Seigneur et ses Apôtres pouvaient employer le mot ^2i;&ovt{;faOai ou la phrase ^^tpioviov êx^fj pour donner une description populaire de certaines maladies sans autoriser la croyance qui était à la source d'un tel mode d'expression, ils ne pouvaient parler de démons entrant dans un homme, ou en étant renvoyés par leur ordre, sans garantir qu'ils croyaient l'homme réellement possédé par les démons^; par conséquent, s'ils n'avaient pas cette croyance, ils ne parlaient pas en hommes honnêtes. :^
L'histoire que nous examinons ne repose pas sur la seule autorité du second Évangile. Le troisième confirme le second, surtout à propos de l'ordre donné à l'esprit immonde de sortir de l'homme *; et, bien que le premier Évangile donne une version diflFérente du même fait, ou en raconte un autre de la même espèce ; le point essentiel reste: «Si tu nous renvoies, renvoienous dans ce troupeau de pourceaux. Et il leur dit : Allez M »
Si le témoignage des trois Évangiles synoptiques, ea s'accordant, est réellement suffisant pour détruire tout doute rationnel quant à un fait de l'importance la plus grande au point de vue pratique et au point de vue spéculatif — qui a, suivant qu'ils l'ont cru ou non, aftecté la vie des hommes et leur conduite réciproque • de la manière la plus sérieuse, — je suis forcé de croire que Jésus a, implicitement, affirmé qu'il possé-
» Campbell, Prel. Dws., VI, i-io.
« Luc, VIII, 29.
' Mathieu, VIII, }i, p.
dait une« connaissance du monde invisible» qui confirmait pleinement la croyance aux démons et à la possession qui avait cours parmi ses contemporains. Si rhistoire est vraie, la théorie du moyen âge relativement au monde invisible peut être, et est probablement, tout à fait exacte; et les découvreurs de sorcières depuis Sprenger jusqu'à Hopkins et Mather, sont des hommes fort calomniés.
D'autre part, l'humanité, remarquant les effroyables conséquences de cette croyance ; le bon sens, observant la futilité du témoignage sur lequel elle est basée dans tous les cas qui ont été examinés avec soin ; la science, se voyant de plus en plus à même de renfermer tous les phénomènes de la soi-disant « possession }^ dans le domaine de la pathologie, quand il ne faut pas les reléguer dans celui de la police, — toutes ces puissantes influences s'accordent pour nous détourner, sous peine d'en encourir les risques et périls, d'accepter cette croyance sans l'examen le plus attentif de l'autorité sur laquelle elle repose.
Je ne sais comment on peut échapper 4 ce dilemme : ou bien Jésus a dit les paroles qu'on lui attribue, ou il ne les a point dites. Dans le premier cas, il est inévitable que son autorité, en ce qui concerne les sujets en rapport avec le « monde invisible », ne soit fortement ébranlée ; dans le dernier cas, le coup tombe sur l'autorité des Evangiles synoptiques. Si leur déclaration à propos d'une matière d'importance aussi grande, et de conséquences pratiques aussi étendues, se trouve n'être pas digne de foi, comment serons-nous assurés de la véracité d'autres déclara-
tions, en d'autres cas ? Le « terrier » favori où se réfugie le conciliateur à bout d'expédients, savoir, que la Bible ne professe point d'enseigner la science *, se trouve fermé en ce cas. Car la question de l'existence des démons et de la possession qu'ils exercent, bien qu'elle soit, strictement, du domaine de la science, est aussi d'une signification morale et religieuse des plus profondes. Si les maladies physiques et mentales sont causées par des démons, Grégoire de Tours et ses contemporains ont jugé à bon droit que les reliques et les exorcistes sont plus utiles que les médecins ; les questions les plus graves ont été soulevées à propos des responsabilités légales et morales de personnes sous l'empire d'inspirations démoniaques ; et toute notre conception de l'univers et de nos rapports avec lui devient totalement diiiérente de ce qu'elle serait dans l'hypothèse contraire.
La théorie de la vie d'un chrétien du moyen âge
ï Quelqu'un osera-t-il vraiment dire qu'il y ait un critérium, interne ou externe, par lequel celui qui lit une déclaration de la Bible oîi se trouve contenue une matière scientifique est à même de juger s'il faut la prendre au sérieux ou non? Le récit du déluge, accepté comme vrai dans le Nouveau Testament, est-il moins précis et moins net que celui de la vocation d'Abraham, accepté de même? A quelle marque reconnaît-on que l'histoire de la pluie de manne.au désert, qui implique des problèmes scientifiques très curieux, est écrite seulement dans un but d'édification, tandis que celle de l'inscription de la Loi sur les pierres par la main de Jéhovah est littéralement vraie ? Si l'histoire de la chute n'est pas le récit fidèle d'un événement historique, que devient la théologie de saint Paul ( Pourtant, l'histoire de la chute est aussi directement opposée à la probabilité, et dépourvue de témoignage probant, que CeJle de la Création ou du Déluge, qui forment avec elle une série légendaire harmonieuse.
L AGNOSTICISME i 1 5
était aussi diftérente de celle dun Anglais du XIX® siècle que cette dernière Test de celle d'un nègre de la côte occidentale d'Afrique, à cet égard. Le monde moderne secoue, lentement, mais sûrement, avec tant d'autres, cette survivance monstrueuse des erreurs sauvages, et, quoi qu'il arrive, il ne retournera pas à son vomissement. Jusqu'à preuve du contraire, j'ose douter que, même aujourd'hui, il se trouve un théologien protestant, parmi ceux qui ont une réputation à perdre, qui affirme croire à l'histoire des Gadaréniens.
Il ne reste donc à choisir qu'entre deux alternatives: refuser sa confiance à ceux qui ont compilé les biographies évangéliques ; ou renier le maître qu'avec leurs âmes simples ils ont cru honorer en conservant les traditions de l'autorité qu'il exerçait sur le monde invisible de Satan. Voilà le dilemme. Il n'y faut point d'érudition profonde, mais seulement une connaissance de la Version revisée à laquelle on suppose que l'érudition a fait tout ce qu'il y avait à faire; en appliquant à ce texte les règles les plus communes du bon sens, nous ferons aisément un choix entre ces alternatives. On ne peut guère douter que le récit du premier Evangile soit simplement une version de celui du second et du troisième Évangiles. Néanmoins, les divergences sont sérieuses et ne peuvent se concilier; et ne serait-ce que pour cette raison, il est bon de suspendre son jugement. Mais il y a bien plus encore. Depuis la première aube de la critique scientifique de la Bible jusqu'à nos jours, il s'est accumulé nombre de preuves contre l'idée longtemps chérie que les
3i6 l'agnosticisme
trois Evangiles synoptiques étaient Tœuvre de trois auteurs indépendants, écrivant sous la dictée de l'inspiration divine; et il n'est plus possible, maintenant, d'échapper à la conclusion que chacun d eux est une compilation comprenant une base commune à tous trois, la tradition des trois, et une superstructure consistant^ d'abord en matières qui se trouvent aussi dans Tun des autres et secondement en matières spéciales à chacun d'eux. L'emploi des termes « base » et « superstructure » n'implique aucunement que la dernière soit de date plus récente que la première. Au contraire, quelques parties peuvent en être, et en sont, probablement plus anciennes que quelques parties de la base •.
L'histoire des pourceaux gadaréniens appartient à la base, du moins pour sa partie essentielle, où est exprimée la croyance en la possession démoniaque, et, par suite, les compilateurs du premier, du second et du troisième Évangile, quels qu'ils aient été, ont certainement accepté cette croyance (qui, en réalité, était universelle parmi juifs et païens, à cette époque) et l'ont attribuée à Jésus.
Que savons-nous donc de celui ou de ceux qui ont été à l'origine de ce fondement — de cette triple tradition que les trois témoins (ainsi que le dit Paley) s'accordent à affirmer — pour que nous permettions
* Voir, pour une admirable discussion de tout ce sujet, l'article du D' Abbot sur les Evangiles dans VEncyclopœdia Britannica^ et la monographie remarquable du professeur Volkmar : Jésus Na:{arenus und die erste CliristUche Zeit (1882). Que nous soyons ou non d'accord avec les conclusions de ces écrivains, il est impossible de trouver à redire à leur méthode d'investigation critique.
à ce simple récit de contre-balancer tous les arguments opposés de Thumanité, du sens commun, de la science exacte, et pour mettre en péril le respect que tous seraient heureux de rendre à leur Maître?
Absolument rien ^ Il n'y a pas de preuve, rien de plus qu'une présomption, qu'aucun des Evangiles ait existé dans l'état où nous le trouvons dans la version autorisée de la Bible, avant le n® siècle, ou, en d'autres termes, soixante ou soixante-dix ans après les événements racontés. Et entre ce temps et la date des plus anciens manuscrits des Evangiles qui existent, il est impossible de dire combien on a pu faire d'additions, d'altérations et d'interpolations. On dira peut-être que ce ne sont là que des spéculations, mais c'est bien plus que cela. En savants capables et en hommes honnêtes, nos reviseurs se sont sentis obligés d'indiquer que de telles choses se sont passées, même depuis la date des manuscrits le plus anciennement connus. Les deux plus anciennes copies du second Evangile finissent au huitième verset du seizième chapitre ; les douze versets qui suivent sont apocryphes, et il est digne de remarquer que celui qui a fait cette addition n'hésite pas à y introduire un discours où Jésus dit à ses disciples :« En mon nom, vous chasserez les démons. »
L'autre passage, « rejeté à la marge, » est encore plus instructif. C'est ce touchant apologue, avec son profond sens éthique, de la femme surprise en adultère,
* Malgré les injures qu'un écrivain m'a lancées, sous le voile de l'anonyme, dans un numéro récent de la Ç)' arterly Reifiew, je répète, sans la moindre crainte d'être réfuté, que les quatre Evangiles, tels qu'ils nous ont été donnés, sont l'œuvre d'écrivains inconnus.
9i8 l'agnosticisme
qui, si le témoignage interne était un guide infaillible, pourrait bien être cité comme exemple typique des enseignements de Jésus. Pourtant, disent impitoyablement les reviseurs, « la plupart des anciennes autorités n'admettent pas Jean, VII, 53 — VIII, 11 ».
Qu'un homme raisonnable se pose maintenant cette question. Si, après l'arrangement approximatif des livres canoniques du Nouveau Testament, et même plus tard, aux iv* et v* siècles, des tripoteurs ont eu l'habileté et Taudace de faire de semblables additions et interpolations, que ne doiventils pas avoir fait lorsque personne n'avait songé à un canon ; quand la tradition orale non encore fixée était considérée comme plus précieuse que les écrits qui peuvent avoir existé dans la dernière partie du i*' siècle ? Ou, selon une autre alternative, si ceux qui, graduellement, établirent le canon ne connaissaient pas l'existence des plus anciens recueils parvenus jusqu'à nous, ou si, les connaissant, ils en ont rejeté l'autorité, que penser alors de leur compétence comme critiques du texte ?
Les gens qui protestent contre la libre critique des Ecritures Chrétiennes oublient qu'elles ne sont ce qu'elles sont qu'en vertu d'une critique très libre, à moins que les avocats de l'inspiration ne soient prêts à affirmer que la plupart des ecclésiastiques influents durant plusieurs siècles étaient garantis contre l'erreur. Car, même en accordant que quelques livres de cette époque ont été inspirés, ils étaient certainement en petite minorité, et ceux qui ont choisi les livres canoniques, à moins d'être, eux-mêmes, inspirés, doivent
être regardés comme simples critiques, et, d*après le témoignage de leurs habitudes intellectuelles, des critiques fort peu critiques. Quand on pense que des questions aussi délicates que celles dont il s'agit tombaient entre les mains d'hommes tels que Papias (qui croyait à la fameuse histoire du raisin du millénaire), d'Irénée avec ses « raisons »en faveur de l'existence de quatre Evangiles seulement, et de juges calmes et sans passion comme TertuUien, avec son Credoqiiia impossihile^ il faut seulement s'étonner de ce que le choix constituant notre Nouveau Testament soit aussi dépourvu de matières absolument suspectes. Les Evangiles apocryphes méritent certainement de l'être; mais il est permis de soupçonner qu'un peu plus de discernement critique en eût facilement augmenté le nombre. Ici, s'élève une objection très évidente qui mérite être considérée attentivement et loyalement. On pourrait dire qu'en portant le scepticisme critique au point où on l'a suggéré on arriverait au pyrrhonisme historique ; que, si nous ôtons toute créance à un historien soit ancien, soit moderne, parce qu'il a admis comme vrai un sujet fabuleux, on pourrait tout aussi bien renoncer à s'occuper de l'histoire. On peut dire, avec beaucoup de justice, de la Vie de Charlemagne d'Eginhard qu'elle n'est pas moins digne de foi à cause de la révélation étonnante de crédulité, de manque de jugement, et même de respect pour le huitième commandement que trahit, sans qu'il le sache, son Histoire de la translation des bienheureux martyrs Marcellin et Pierre, Ou, pour ne pas remonter plus haut que le dernier numéro de cette Revue, assurément cette
excellente dame, Miss Strickland, ne doit pas être mise au rang des personnes qui ne méritent pas d'être crues à cause du mythe relatif aux restes mortels de Jacques II, qu*elle semble avoir, inconsciemment, inventé.
Tout cela est parfaitement vrai. Je crains bien qu'on ne trouvât pas un homme vivant dont on pût accepter le témoignage, si la condition y était attachée de n'avoir jamais inventé et proclamé un mythe. Dans l'esprit de chacun d'entre nous, il y a, çà et là, de petits endroits, semblables aux taches indistinctes sur un rocher, qui permettent à la mousse ou au lichen de s'y fixer, endroits où, s'il vient à tomber le germe d'un mythe, le développement de ce mythe est certain, sans pour cela influencer en aucun degré notre exactitude ou notre véracité partout ailleurs. Sir Walter Scott savait bien qu'il ne pouvait répéter une histoire sans, disait-il, « lui donner chapeau et bâton neufs ». La plupart d'entre nous ne diftèrent de Sir Walter Scott qu'en ce qu'ils ignorent cette tendance de la faculté mythopoiétique à éclater sans qu'on s'en doute. Mais il est très vrai de dire, aussi, que cette faculté n'est pas également active chez tous les esprits, ni dans toutes les régions, ou sous toutes les conditions du même esprit. David Hume n'était certainement pas aussi sujet à cette tentation que le vénérable Bède, ni même que certains historiens de date récente qu'on pourrait nommer ; et le débiteur le plus doué d'imagination, s'il doit cinq livres, ne s'impose pas l'obligation d'en payer cent. La règle du bon sens est, prima facie^ de croire un témoin en
toutes choses, où ni son intérêt propre, ni ses passions, ni ses préjugés, ni cet amour du merveilleux qui est plus ou moins inhérent à toute l'humanité, ne se trouvent fortement intéressés. Quand tous ces derniers se trouvent impliqués, il faut exiger un témoignage corroboratif en proportion exacte du manque de probabilité de la chose affirmée.
Maintenant, dans Tafiaire des Gadaréniens, je ne pense pas être d'un scepticisme exagéré si je dis que l'existence de démons pouvant être ainsi transférés d'un homme à un pourceau est contraire à la probabilité. Je serai franc. J'avoue que je n'ai pas d'objection a priori à présenter. Il y a des choses physiques, telles que le ténia et les trichines, qui peuvent être transférés de l'homme au pourceau, et vice versa^ et qui, sans aucun doute, produisent des effets diaboliques et mortels chez l'un et l'autre. Il se peut — je ne saurais fournir la preuve du contraire — qu'il y ait des choses spirituelles capables d'une semblable transmigration, avec des effets semblables. Je suis, en outre, obligé d'ajouter que des personnes parfaitement véridiques, pour qui j'ai le plus grand respect, croient à des histoires d'esprits, de nos jours, tout à fait aussi improbables que celle que nous examinons.
Aussi je déclare, en termes aussi clairs que possible, que je ne saurais donner une raison contre l'existence de ces diables qui peuvent changer d'habitat ; je ne puis nier non plus que non seulement toute l'Église romaine, mais nombre d' « infidèles » (à la Wace), qui ne sont pas sans quelque renommée, croient honnêtement et fermement que l'activité de
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ces êtres démoniaques se donne libre carrière en cet an de grâce 1889.
Néanmoins, comme le dit le bon évêque Butler, « la probabilité est le guide de la vie », et il me semble que c'est précisément ici un des cas où le canon de la crédibilité et du témoignage que j'ai osé établir est en pleine vigueur. De sorte que, tout en respectant profondément beaucoup (je ne dis pas tous, mais beaucoup) de nos témoins en fait de démonologie ancienne et moderne, je 'trouve leur preuve, sur ce sujet particulier, ridiculement insuffisante à justifier leur conclusion ^.
Après ce qu'il vient d'être dit, je ne pense pas qu'aucun homme de sens, à moins d'être en colère, ne m'accusera de « donner un démenti au Seigneur et à ses Apôtres » si je répète que je ne crois absolument pas à toute l'histoire des Gadaréniens. Mais, si l'on ne croit pas à cette histoire, toutes les autres histoires de
1 Leurs arguments, à la longue, peuvent toujours se réduire à une seule forme. Des témoins dignes de foi, d'ailleurs, affirment que tels et tels événements ont eu lieu. Ces événements sont inexplicables, à moins qu'on n'admette l'action des « esprits ». Par conséquent, les « esprits » étaient la cause des phénomènes.
Et les chefs de la réplique sont toujours les mêmes. Souvenezvous de l'aphorisme de Gœthe : « Ailes factische ist schon théorie. » Les témoins dignes de foi sont constamment trompés, ou bien se trompent, dans leur interprétation des phénomènes sensibles. Nul ne peut prouver que les phénomènes sensibles, dans ces cas, ont été causés seulement par l'action des esprits, et il y a d'abondantes raisons de croire qu'ils ont pu être produits de manières diffécentes. Par conséquent, le plus que l'on puisse demander, au sujet de la preuve telle qu'elle est, c'est la suspension du jugement. Et, même pour la nécessité de cette suspension, des hommes raisonnables peuvent différer, selon leur idée de \a^ probabilité.
possession par le démon demeurent suspectes. Et, si la croyance aux démons et à la possession qui forme le sombre fond de tout le tableau du Christianisme primitif qui nous est présenté dans le Nouveau Testament est ébranlée, que faudra-t-il dire, en tous cas, du témoignage non corroboré des Evangiles en ce qui concerne le « monde invisible »?
Je n'ai pas connaissance d*avoir été plus influencé par une tendance particulière en traitant Thistoire des Gadaréniens que dans d'autres cas de même espèce dont l'examen m'a intéressé. J'ai été élevé dans l'école la plus stricte d'orthodoxie évangélique, et lorsque je fus d'âge à penser par moi-même, je partis pour mon voyage d'étude avec bien peu de doutes sur la vérité générale de ce qu'on m'avait enseigné, et avec le sentiment du désagrément qu'il y a d'être appelé « infidèle », sentiment qui, nous dit-on, est si bien porté et si comme il faut. Arrivé près du but de mon voyage, je me trouve avoir un peu plus que des doutes sur toutes ces choses.
Au cours d'autres recherches, j'ai eu affaire à des restes fossiles qui, à distance, semblaient très distincts, mais devenaient de plus en plus vagues quand j'essayai de définir leur silhouette en les regardant de près. Il y avait là quelque chose, — quelque chose qui, si je pouvais en avoir la certitude, pourrait marquer une ère nouvelle dans l'histoire de la terre; mais, malgré mes longues études, la certitude m'échappait. Il en a été de même pour mes efïorts pour définir la figure grandiose de Jésus, dans les premières couches de la Jittéfatyre chrétieniie. Est-il }e dçyx et paisible Ç\ït\$\
représenté dans les catacombes ? ou bien est-il le juge sévère qui fronce le sourcil au-dessus de Tautel de Saint-Cosme et Saint^Damien ? ou bien Tascète au corps saignant, brisé par la douleur physique, d'un trop grand nombre de tableaux du moyen âge ? Faut-il que nous acceptions le Jésus du second Evangile, ou celui du quatrième Evangile, comme étant le vrai Jésus? Qu a-t-il réellement dit et fait, et combien de ce qu'on lui attribue, en parole et en action, a-t-il été inventé par les divers partis entre lesquels ses disciples tendaient à se diviser, vingt ans après sa mort, quand la triple tradition elle-même commençait à peine à naître ?
Si quelqu'un veut répondre pour moi à ces questions, en donnant quelque chose de plus qu'un vague bavardage sur « la lâcheté de l'Agnosticisme » je lui serai infiniment obligé. Tant qu'on n'aura pas répondu d'une manière satisfaisante, je dirai de l'Agnosticisme en cette matière : « J'y suis, j'y reste. »
Mais, ainsi que nous venons de le voir, il paraît que je n'ai pas le droit de m'appeler agnostique; que, si je ne suis pas chrétien, je suis un infidèle; et que je devrai m'appeler de ce nom de « désagréable signification ».
Eh bien, je me soucie fort peu du nom que les autres me donnent, et, si j'avais à mes côtés tous ceux qui, depuis l'ère chrétienne, ont été appelés infidèles par d'autres, je ne saurais souhaiter de meilleure compagnie. Si ce sont là mes ancêtres, je préfère, avec le Franc, être avec eux partout où ils sont- Mais il y a plusieurs points dans l'argument du D*^ Wace qui
L AGNOSTICISME aa^
doivent être élucidés avant que je ne puisse essayer de le satisfaire. Il me faut d'abord savoir ce que c'est qu*uu chrétien. Qu'est-ce qu'un chrétien ? Par quelle autorité faut-il définir ce nom ? Peut-on douter que les disciples immédiats de Jésus, la « secte des Nazaréens », étaient des Juifs strictement orthodoxes, ne différant pas plus des autres Juifs que les Sadducéens, les Pharisiens et les Essènes ne différaient les uns des autres, sauf dans la croyance que le Messie, qu'attendait tout le reste de leur nation, était déjà venu ? Leur chef n'était-il pas Jacques, frère du Seigneur, respecté également par les Sadducéens, les Pharisiens et les Nazaréens? A la fameuse conférence qui, selon les Actes, eut lieu à Jérusalem, Jacques ne déclare-t-il pas que des « milliers » de Juifs qui étaient devenus Nazaréens étaient tous « zélés pour la Loi »? Ce nom de « Chrétien » ne fut-il pas employé pour la première fois pour désigner ceux qui se convertissaient à la doctrine promulguée, à Antioche, par Paul et Barnabe. La suite de l'histoire du Christianisme ne montre-t-elle pas que, à partir de ce temps, la « petite fêlure » qu'avait causée la nouvelle doctrine développée, si ce n'est inaugurée, à Antioche, alla s'élargissant de plus en plus, jusqu'à ce que les deux types de doctrine divergeassent d'une façon irréconciliable? Le Nazarénisme primitif, ou Ebionisme, ne s'est-il pas développé en Nazarénisme, Ebionisme et Elkasaitisme des siècles suivants, et n'a-t-il pas finalement expiré obscurément, condamné comme hérésie damnable, tandis que la plus jeune doctrine prospérait et poussait des rejetons en cette variété infinie de seçtçs dopt les trois survi-
HyxLBY. Science et Religion. ^5
3fi6 L*AGNOSTICISME
vantes les plus fortes sont les Eglises romaine et grecque, et le Protestantisme moderne ?
Singulier état de choses. Si je professais la doctrine acceptée par «Jacques, frère du Seigneur», et par chacun des « milliers » de ses disciples et coreligionnaires à Jérusalem jusqu'à vingt ou trente ans après la crucifixion (et on ne sait combien plus tard, à Pella), je serais condamné, à l'unanimité, comme hérétique ébionisant par les Eglises romaine, grecque et protestante. Et, probablement, cette condamnation cordiale et unanime de la croyance professée par ceux qui étaient dans les rapports personnels lesplus intimes avec leurSeigneur est presque le seul point sur lequel elles pourraient être réellement d'accord. D'autre part, bien que j'aie de la peine à imaginer chose semblable, je crains beaucoup que les « milliers }^ de l'église primitive de Jérusalem n'eussent considéré le D*" Wace comme infidèle. Nul ne peut lire le fameux chapitre ii de l'Épître aux Galateset le livre de l'Apocalypse sans voir combien saint Paul a été près de subir la même destinée. Et, s'il faut en croire l'histoire ecclésiastique, les Trenteneuf articles, à tort ou à raison, s'écartent de la doctrine primitive des Nazaréens bien plus que ne Ta fait le Christianisme de Paul lui-même.
Mais, en outre, j'ai une grande difficulté à m'^assurer que Jacques lui-même, « le frère du Seigneur», et ses « milliers » de Nazaréens aient réellement représenté les doctrines de leur Maître. Car nos modernes «piliers » affirment constamment qu'un des traits principaux de l'œuvre de Jésus fut l'établissement de la Religion par l'abolition de ce que nos amateurs
d'articles et de liturgies, avec une inconsciente ironie, appellent les restrictions étroites de la Loi. Cependant, si Jacques a su cela, comment la controverse amère avec Paul a-t-elle pu naître, et pourquoi, de Tun ou de Tautre côté, n'a-t-on cité aucune des paroles de Jésus, rapportées dans les Évangiles, qui ont une portée directe sur la question, quelquefois, semble-t-il, dans des directions opposées ?
Il en résulte que, si je suis appelé à me déclarer « infidèle », je réponds : à quelle doctrine me demandez-vous d'être fidèle ? Est-ce à celle qui se trouve dans les svmboles de Nicée ou de saint Athanase ? Je crois, fermement, que les Nazaréens de Tan 40, Jacques en tête, se seraient bouché les oreilles et auraient jugé digne d'être lapidé l'homme qui aurait eu l'audace de les leur proposer. Cette doctrine est-elle contenue dans le soi-disant symbole des Apôtres ? Je suis à peu près sûr que celui-ci même eût fait souffler un vent de révolte à Pella, en l'an 70, parmi les Nazaréens de Jérusalem qui avaient fui devant les soldats de Titus. Et cependant, pour trouver une tradition pure de tout mélange des enseignements du «Nazaréen », c'est assurément à ces disciples point encore trop âgés, qui avaient pu les tenir de sa propre bouche, qu'il fallait les demander.
Donc, quelque regret que j'éprouve à ne pouvoir prouver qu'au besoin je ne craindrais point d'être qualifié « d'infidèle, » je ne puis le faire. « Infidèle » est un terme de reproche que Chrétiens et Màhométans, dans leur modestie, s'accordent à appliquer à tous ceux qui pensent autrement qu'eux. Le^D*^ Wace,
398 l'agnosticisme
s*il y avait pensé, eût pu employer le terme de « mécréant » qui avec la même signification étymologique a l'avantage d*étre encore plus « déplaisant » aux personnes auxquelles on l'applique. Mais pourquoi un homme devrait-il s'apj)eler lui-même « mécréant » ou« infidèle»? Saint Patrick, dit-on, « avait deux jours de naissance parce qu'il était jumeau; » c'est là une déclaration raisonnable et intelligible à côté de celle de Thomme qui se déclarerait infidèle parce qu'il aurait renié sa propre croyance. On peut admettre que, logiquement, si ce n'est moralement, un chrétien puisse appeler infidèle un mahométan, et vice versa; mais, d'après les principes du D*" Wace, tous les deux devraient s'appeler infidèles parce que chacun applique ce terme à l'autre.
Je crains, maintenant, que tout le monde mahométan ne s'accorde à renvoyer cette épithète au D*" Wace lui-même. J'ai visité, une fois, la mosquée Hazar, la grande université mahométane, au Caire, dans l'ignorance du fait que je n'en avais pas la permission. Une nuée d'étudiants en colère vint bourdonner autour de moi et de mon guide; et, si j'avais su l'arabe, je soupçonne que « chien d'infidèle » n'eût pas été la moins « déplaisante » des épithètes déversées sur moi, avant que j'eusse pu expliquer mon erreur et m'en excuser. Si j'avais eu le plaisir d'être accompagné du D"^ Wace, en cette occasion, les disciples ignorants du Prophète n'auraient, je crois, fait aucune différence entre nous, pas même si on leur eût dit qu'il était directeur d'un séminaire chrétien orthodoxe. Et je n'ai pas l'ombre de doute que,
si la politesse avait permis à un des savants mollahs de dire quelque chose de blessant à des hommes de foi différente, il nous aurait dit qu'il s'étonnait de ce que nous ne trouvions pas « très déplaisant » de ne pas croire au prophète de Tlslam.
Je pense que ce qui précède a suffisamment montré que le récit du D"^ Wace sur Torigine du nom d' « Agnostique » est entièrement erroné. Je suis, en réalité, obligé de dire qu'un très petit eftort pour découvrir la vérité Teût convaincu que, dans le fait, le terme a été créé tout autrement. Je n'aime pas à répéter une vieille histoire, mais, en la racontant en plus grand détail qu'on ne l'a fait encore, je remplirai plus d'un but.
En me reportant de cinquante ans en arrière, je me vois, jeune garçon dont l'éducation a été interrompue, et qui a été livré, intellectuellement, à ses propres idées pendant plusieurs années. J'étais, alors, un liseur vorace et omnivore, un rêveur de première force, bien doué de ce courage magnifique pour attaquer tout sujet qui est la bienheureuse compensation de la jeunesse et de l'inexpérience. Entre tous les livres et essais sur toutes sortes de sujets, depuis la métaphysique jusqu'au blason, que j'ai lus à cette époque, deux ont laissé en moi des impressions indélébiles. L'un était YHlstoire de la civilisation de Guizot, l'autre, l'essai de Sir William Hamilton On ihe Philosophy of the Unconditioned^ que je rencontrai, par hasard, dans un volume dépareillé de VEdinburgh Review. Le dernier était, assurément, une lecture étrange pour un jeune garçon, et il ne m'a pas été
Û)0 L*AGNOSTÎCÎSME ^
possible d'en comprendre beaucoup * ; néanmoins, je le dévorai avidement, et il imprima dans mon esprit la profonde conviction que, même dans la question la plus solennelle et la plus importante de toutes, les hommes sont sujets à accepter pour réponse des phrases bien tournées, et que la limitation de nos facultés, dans un grand nombre de cas, rend de vraies réponses à de telles questions, non seulement tout à fait impossibles, mais inconcevables même en théorie. La philosophie et l'histoire, s'étant emparées de moi de cette manière excentrique, n'ont plus jamais lâché prise. Je ne prétends aucunement être expert en ces matières, mais le goût pour la lecture d'ouvrages de philosophie et d'histoire qui me rendit Hamilton et Guizot si attrayants, n'a pas seulement rempli beaucoup d'heures de loisir légitime, et encore plus d'heures d'insomnie, du repos que donne un changement d'occupation mentale, mais a, souvent, disputé le temps de travail dû à ma dame souveraine, la science naturelle. De cette manière, j'ai trouvé possible de faire bonne route sur le territoire de la philosophie, et cela d'autant plus facilement que je ne me suis jamais préoccupé des opinions de A ni de celles de B, mais que j'ai plutôt cherché à savoir quelle réponse il avait à donner aux questions que je lui posais, celle de la limitation de la connaissance possible étant la principale. L'examinateur ordinaire, avec
1 J^ai pourtant dû saisir la moelle de la question, car, bien des années après, quand on publia les Conférences Bampton du doyen Mansel, il me sembla que je savais déjà tout ce que cet éminent penseur agnostique avait à dire.
son : « Exposez-moi les idées d*un tel », m*aurait refusé d'emblée ; mais, s'il avait dit : « Que pensez-vous de tel problème », je crois que je m'en serais assez bien tiré.
Le lecteur qui aura eu la patience de sui vre Tégoïsme involontaire, mais qui s'impose, de cette histoire vraie (si surtout ses études Tout mené dans la même direction), verra maintenant comment il se fait que mon esprit fait gravité vers les conclusions de Hume et de Kant, si bien exposées par ce dernier dans une phrase que j'ai citée ailleurs.
« L'utilité la plus grande, et peut-être la seule de toute philosophie de la raison pure est, après tout, uniquement négative, puisqu'elle ne sert pas d'organon pour l'extension (de la connaissance), mais de discipline pour sa délimitation, et, au lieu de découvrir la vérité, n'a que le modeste mérite d'empêcher l'erreur *, »
Quand j'eus atteint la maturité intellectuelle, et commençai à me demander si j'étais athée, déiste ou panthéiste, matérialiste ou idéaliste, chrétien ou libre penseur, je découvris que plus j'apprenais et réfléchissais, et moins j'étais prêt à répondre ; enfin j'arrivai à la conclusion que je n'avais rien de commun avec toutes ces dénominations, sauf avec la dernière. La seule chose sur laquelle la plupart de ces bonnes gens étaient d'accord était précisément la seule où je diftérais d'avec eux. Ils étaient très sûrs d'avoir atteint une certaine « gnosis », ils avaient tous, avec
> Kant, Kritik der reinen Vcrnunft. Edit. Hartenstein, p. 256.
plus OU moins de succès, résolu le problème de l'existence, tandis que j'étais très sûr de ne pas l'avoir fait, et que j'avais la conviction assez forte que le problème ne pouvait se résoudre. Et, avec Hume et Kant de mon côté, je ne pouvais me taxer de présomption en tenant à mon opinion. Comme Dante:
Nel mezzo del cammin di nostra vita Mi ritrovai per una selva oscura,
mais je ne puis ajouter, comme lui :
Che la diritta via era smarrita.
Au contraire, j'avais, et j'ai encore, la plus ferme conviction que je n'ai jamais abandonné la « verace via » — la voie droite, — et que cette route ne mène nulle part ailleurs que dans les sombres profondeurs d'une forêt sauvage et enchevêtrée. Et, bien que j'aie rencontré des léopards et des lions dans le chemin, bien que j'aie fait ample connaissance avec le loup aftamé, et bien qu'aucun spectre ami ne m'ait encore oôert de me servir de guide, j'étais, et je suis encore d'avis, d'aller droit de l'avant jusqu'à l'autre extrémité du bois ou jusqu'à ce que j'aie trouvé qu'il n'existe pas d'autre côté que je puisse atteindre.
Telle était ma situation lorsque j'eus la bonne fortune de trouver une place parmi les membres de cette remarquable confraternité d'adversaires, morts depuis longtemps, mais dont la mémoire est encore florissante et honorée, la Société Métaphysique. Là, toutes les
variétés d'opinions philosophiques et théologiques étaient représentées et s'exprimaient avec une entière franchise ; la plupart de mes collègues étaient des ùies d'une espèce quelconque, et, si bons et aimables qu'ils pussent être, moi, l'homme que ne couvrait pas la moindre étiquette, je ne pouvais manquer d'avoir quelques-uns des sentiments d'inquiétude qui ont dû envahir le renard de la fable, qui, après avoir laissé sa queue dans le piège, se présenta devant ses compagnons doués de leur appendice normal ! Je me mis donc à penser, et j'inventai la qualification, que je croyais appropriée, d' « agnostique ». Elle me vint à l'esprit comme antithèse du « gnostique » de l'histoire de TEglise, qui prétendait en savoir si long sur les choses que j'ignorais, et je saisis la première occasion d'en faire parade à notre société, pour montrer que, moi aussi, j'avais une queue tout comme les autres renards. A ma grande satisfaction, le terme fit fortune, et, quand le Spectator lui eut servi de parrain, tout soupçon que la connaissance de sa généalogie eût pu éveiller dans l'esprit des gens respectables fut, naturellement, complètement assoupi.
C'est là l'histoire de l'origine des termes « Agnostiques » et « Agnosticisme », et l'on voit qu'elle ne s'accorde pas précisément avec l'assertion pleine de confiance du Révérend Principal de King's Collège, que « l'adoption du terme agnostique n'est qu'une tentative pour éviter de conclure, et que c'est un simple faux-fuyant à l'égard de l'Église et du Christianisme ^ ».
* Report of the. Church Congress, Manchester, 1888, p. 2$2.
La dernière objection (je me réjouis autant que mes lecteurs le peuvent faire de ce que c'est la dernière) que je suis obligé de faire au discours prononcé par le D' Wace devant le Congrès de TÉglise, repose, je regrette de le dire, sur une question de moralité.
« C'est, et ce doit être, déclare d'un air autoritaire ce représentant officiel de la morale chrétienne, c'est une chose désagréable pour un homme d'avoir à dire clairement qu'il ne croit pas en Jésus Christ ^ >
La chose dépend, j'imagine, beaucoup du fait qu'un homme a été élevé ou non dans une famille chrétienne. Je ne vois pas pourquoi il serait «désagréable» à un mahométan ou un bouddhiste d'affirmer cette croyance. Mais dire « qu'il doit être » désagréable à un homme quelconque d'affirmer une chose qu'il croit sincèrement, après mûr examen, voilà à mon sens, une proposition du caractère le plus profondément immoral. Je crois réellement que le grand bien qui a été effectué dans le monde par le Christianisme a été grandement annihilé par la doctrine néfaste sur laquelle ont insisté toutes les Églises, savoir qu'une honnête incroyance en leurs symboles plus ou moins étonnants est une ofîense contre la moralité, et un péché de la couleur la plus noire, qui mérite et implique la même rétribution, dans l'avenir, que le meurtre et le vol. Si nous pouvions seulement voir, d'un seul coup, les torrents d'hypocrisie et de cruauté, les mensonges, les massacres, les violations de toutes les obligations de l'humanité, qui ont pris là leur
' Loc. cit.^ p. 2 $4.
source pendant tout le cours de l'histoire des nations chrétiennes, nos pires imaginations de TEnfer pâliraient à côté de cette vision.
Non, mille fois non, il ne devrait pas être désagréable de dire ce que Ton croit ou ce que Ton ne croit pas, loyalement. C'est un obstacle assez grand au progrès de l'humanité dans cette qualité, la plus précieuse de toutes, de l'honnêteté dans les paroles et dans les actes, qu'il soit, si constamment, pénible de ce faire, sans qu'on élève ce triste concomitant de la faiblesse humaine au rang d'une chose à admirer et à chérir. Le plus brave des soldats, souvent, très naturellement «trouve désagréable » d'aller au feu; mais une cour martiale faisant son devoir jugerait vite l'officier qui proclamerait la doctrine que les hommes devraient trouver leur devoir désagréable.
Je sais fort bien, ainsi que la plupart des gens réfléchis de notre temps, que rompre avec des anciennes croyances est extrêmement désagréable, et je suis très disposé à croire que l'encouragement, la consolation et la paix que donnent aux croyants les mêmes pires formes du Christianisme sont pour eux d'un grand avantage pratique. Je n'ai pas ici, maintenant, à examiner quelles diminutions de ce gain résultent du mal fait au citoyen par le Surnaturalisme ascétique du Christianisme logique ; au souverain, par la haine, la malice, et le manque de charité de la bigoterie sectarienne; au législateur, par Tespritexclusif et dominateur de ceux qui se croient des piliers d'orthodoxie ; au philosophe, par les restrictions à la liberté d'apprendre et d'enseigner que chaque Église exerce dès
236 l'agnosticisme
qu'elle est assez forte ; à Tâme consciencieuse, par la recherche introspective de péchés du type de la menthe et du cumin, la crainte de l'erreur théologique, et la terreur accablante de la perdition possible qui ont accompagné toutes les Églises comme leur ombre; je n'ai pas à les examiner, dis-je, mais, à coup sûr, elles ne sont pas de médiocre importance. Si les agnostiques perdent beaucoup d'un côté, ils gagnent beaucoup de Tautre. Les gens qui parlent des consolations de la foi semblent en oublier les désagréments; ils négligent le fait que le Christianisme des Églises est quelque chose de plus que la foi en la personnalité idéale de Jésus, qu'ils créent pour euxmêmes, plus tout ce qu'on peut mettre en pratique, sans désorganiser la société civile, des maximes du Sermon sur la Montagne. Si vous faites un faux pas en moralité ou en doctrine (surtout en doctrine) sans repentir ou rétractation, ou si vous manquez à vous faire baptiser convenablement avant de mourir, un plébiscite des chrétiens d'Europe, s'ils sont fidèles à leur foi, affirmera votre damnation éternelle à une immense majorité.
Les prédicateurs, orthodoxes et hétérodoxes, nous carillonnent aux oreilles que le monde ne saurait se passer d'une foi quelconque. C'est, dans un certain sens, évidemment et éminemment vrai; mais, dans un autre, c'est faux d'une manière tout aussi évidente et péremptoire, et il me semble que l'esprit de la chaire est sujet à osciller entre le sens faux et le sens vrai, sans s'en douter.
Il est parfaitement vrai que le motif de chacune de
l'agnosticisme 237
nos actions et la validité de tous nos raisonnements reposent sur le grand acte de foi, qui nous conduit à prendre Texpérience du passé comme guide sûr de notre conduite dans le présent et l'avenir. Il est évident, par la nature de la ratiocination, que les axiomes sur lesquels elle est basée ne peuvent être démontrés par la ratiocination. Cest aussi un fait banal d'observation que, dans les affaires de la vie, nous adoptons constamment une ligne de cofiduite sur des preuves d'un caractère complètement insuffisant. Mais il est sûrement clair que la foi n'est pas nécessairement en droit de se passer de ratiocination parce que celle-ci peut se dispenser de la foi comme point de départ; de ce que nous sommes souvent obligés, sous la pression des événements, d'agir d'après de très mauvaises preuves, il ne s'ensuit pas qu'il soit convenable d'agir selon ces preuves lorsque la pression fait défaut.
Celui qui a écrit l'Épître aux Hébreux nous dit que « la foi est l'assurance des choses qu'on espère, le témoignage de celles qu'on ne voit point ». Dans la Version autorisée, il y a « substance » pour « assurance » et « preuve » pour « témoignage ». La question de la signification exacte des deux mots, w7r(5o-T:<rtç et «>87xoç offre un beau champ de discussion au lettré et au métaphysicien. Mais j'imagine que nous ne serons pas bien loin de compte si nous admettons que l'écrivain a eu dans l'esprit la profonde vérité psychologique que les hommes sont constamment sûrs des choses qu'ils espèrent fermement, mais sans preuves, ^oit légales, soit logiques; et il appelle « foi » ce çep'
338 l'agnosticisme
timent. Je puis avoir la foi la plus complète que mon ami n'a pas commis le crime dont il est accusé. Dans les premiers jours de l'histoire d'Angleterre, si mon ami avait pu se procurer quelques collègues d'une foi également robuste, il eût été acquitté. De nos jours, si je m'offrais comme témoin pour ce motif, le juge me dirait de me rasseoir, et le plus blanc-bec des licenciés sourirait de ma naïveté. Malheureux en effet est l'homme qui n'a pas pareille foi en quelques-uns de ses semblables, — mais plus malheureux encore l'homme qui se permet d'oublier que cette foi n'est pas, à strictement parler, une preuve, et qui, lorsque sa foi est trompée, ainsi que cela arrive de temps en temps, se transforme en Timon et reproche à l'univers ses propres bévues. Ainsi, donc, si l'homme peut trouver un ami, l'hypostase de toutes ses espérances, le miroir de son idéal moral, dans le Jésus d'un ou de tous les Évangiles, qu'il vive par la foi en cet idéal. Qjai saura ou pourra le lui défendre? Mais qu'il ne se fasse pas l'illusion que sa foi est une preuve de la réalité objective de ce en quoi il croit. Pareil témoignage ne s'obtient qu'en employant les méthodes de la science, telles qu'on les applique à l'histoire et à la littérature, et jusqu'ici ce témoignage est maigre.
Il paraît que M. Gladstone, il y a quelque temps, demanda à M. Laing de lui dresser un court résumé de la croyance négative; un corps de propositions négatives, qui sont aux négatifs ce que le Credo des Apôtres et d'autres sont aux positifs. M. Laing a immédiatement donné à M. Gladstone les articles désirés, — au nombre de huit.
Si quelqu'un m'avait adressé cette requête, j'aurais répondu que, s'il s'agissait des agnostiques, ils n'ont pas de credo, et, par la nature de leur position, n'en peuvent avoir.
L'Agnosticisme, en réalité, n'est pas une confession de foi, mais une méthode, dont l'essence gît dans l'application rigoureuse d'un seul principe Le principe est d'une grande antiquité ; il est aussi ancien que Socrate; aussi ancien que l'écrivain qui disait : « Essayez toutes choses, retenez ce qui est bon. :& C'est le fondement de la Réformation qui a, simplement, mis en action l'axiome que chaque homme doit savoir rendre compte de sa foi ; c'est le grand principe de Descartes ; c'est l'axiome fondamental de la science moderne. On peut exprimer positivement le principe comme suit : Dans les choses de l'intelligence suivez votre raison aussi loin qu'elle vous mènera sans regarder à aucune autre considération. Et négativement : Dans les choses de l'intelligence, ne prétendez pas que les conclusions soient certaines avant de savoir qu'elles sont démontrées ou démontrables. C'est là ce que j'appelle la foi agnostique; si un homme la garde entière et sans souillure, il n'aura pas honte de regarder l'univers en face, quoique l'avenir puisse lui réserver.
Les résultats de l'œuvre du principe agnostique varieront selon la connaissance et la capacité personnelles, et selon la condition générale de la science. Ce qui n'est pas prouvé aujourd'hui peut être prouvé, à l'aide de nouvelles découvertes, demain. Les seuls points négatifs fixes seront les négations qui décou-
lent de la limitation démontrable de nos facultés, tt la seule obligation qu'on accepte est d'avoir Tesprit toujours ouvert à la conviction. Ceux qui ne manquent jamais à suivre leurs principes sont, je le crains, aussi rares parmi les agnostiques qu'ailleurs. Mais, si vous veniez à rencontrer un tel phénix, et à lui dire que vous avez découvert que deux et deux font cinq, il vous demanderait, patiemment, de vouloir bien exposer vos raisons de cette condition, et se déclarerait prêt à accepter votre avis s'il les trouvait satisfaisantes. L'injonction apostolique de « souffrir patiemment les sots » devrait être la règle de vie d'un véritable agnostique. J'ai profondément conscience de mon insuffisance à atteindre cet idéal, mais c'est ainsi que je conçois, personnellement, celui des agnostiques. Toutefois, ainsi que j'ai commencé par le dire, je ne parle que pour moi-même, et je ne pense nullement à lancer l'anathème ou l'excommunication contre M. Laing. Mais, en comparant son Credo avec celui de saint Athanase, je pense avoir, somme toute, une conception plus claire de la signification de ce dernier. « Polarité, » par exemple, dans l'article VIII, est un mot que j'ai beaucoup entendu, pendant ma jeunesse, quand la Naturphilosophic était à la mode, et j'en ai grandement souffert. Depuis bien des années, dès que j'aperçois « polarité » ailleurs que dans une discussion sur quelque sujet purement physique, tel que le magnétisme, je ferme le livre. M. Laing m'excusera si la force de l'habitude l'a emporté chez moi quand je suis arrivé à so|i huitième ^rticlç.
L AGNOSTICISMH 24 l
Et maintenant que faut-il dire du remarquable article de M. Harrison « Sur l'avenir de l'Agnosticisme ^ » ? Je voudrais bien n'avoir pas à en parler, car j'ai peur de n'en pouvoir rien dire qui manifeste mon très grand respect personnel pour cet écrivain éminent, et pour le zèle et l'énergie avec lesquels il galvanise, de temps à autre, la constitution affaiblie du Positivisme, de façon à le faire ressembler à la fois et plus que jamais au pape et païen de Bunyan. Il y a une histoire souvent répétée, et qui, je le crains, n'en est pas moins mythique pour cela, d'un caporal vaillant au verbe haut, commandant deux soldats, qui rencontre un régiment de l'ennemi par une nuit noire, et lui ordonne de se rendre sous peine d'anéantissement immédiat; et l'ennemi se rend. Ce conte me revient toujours à l'esprit quand je lis les ordres du Positivisme aux forces de la chrétienté et de la science : seulement l'ennemi n'a pas plus Tair de vouloir obéir maintenant qu'il ne Ta fait depuis quarante ans.
L'allocution dont il s'agit a le parfum papal qui s'attache d'ordinaire aux oracles des pontifes de l'Eglise d'Auguste Comte. M. Harrison parle avec autorité, et non comme un des scribes ordinaires de l'époque. Il sait, non seulement ce qu'est l'Agnosticisme et comment il s'est produit, mais ce qu'il deviendra. L'agnostique doit se contenter d'être le précurseur des positivistes. Dans son rôle de terrassier nivelant le terrain et le débarrassant des pauvres balayures telles que le
1 Fortnightly Rcuiew^ janvier 1889.
Huxley. Science et Rîli,ii>n. hi
Christianisme, c'est une créature utile, qui mérite une tape amicale, à condition qu'il ne s'aventure jamais à sortir de son rôle. Mais que ces Sanballats scientifiques ne s'imaginent point pouvoir prendre part à la construction du Temple ; — ce ne sont que des Samaritains, destinés à s'éteindre à mesure que la religion de l'Humanité sera acceptée par le genre humain. Si tel doit être leur sort, ils ont encore le temps de se divertir. Mais écoutons M. Harrison prononcer leur sentence :
« L'Agnosticisme est une étape de l'évolution de la Religion, une étape entièrement négative, le point atteint par les physiciens, une conclusion purement mentale, sans aucun rapport avec les choses sociales *. » Je suis tout ébloui par cette déclaration ; y a-t-il donc des « conclusions » qui ne sont pas « purement mentales » ? N y a-t-il « aucun rapport avec les choses sociales » dans les « conclusions mentales » qui affectent toute la conception de la vie des hommes ? Le prince des agnostiques, David Hume, était-il particulièrement imbu de science physique ? En supposant que la science physique n'existe pas, le principe agnostique, appliqué par le philologue et l'historien, ne mènerait-il pas aux mêmes résultats? Suspendre son jugement de façon plus ou moins complète, comme on le fait actuellement en ce qui concerne les faits de la Rome des rois, ou à l'égard de la véritable origine des poèmes homériques, est-ce autre chose que de l'Agnosticisme en histoire et en littérature ? Et, s'il en
* Loc, cit., p. 154.
est ainsi, comment l'Agnosticisme peut-il être la « pure négation \iu physicien » ?
« L'Agnosticisme est une étape dans l'évolution de la religion. » Il n y a pas deux personnes qui s'accordent sur le sens du terme « religion » ; mais si, comme à mon sens il le devrait, il signifie la vénération et l'amour de l'idéal éthique, et le désir de réaliser cet idéal, dans la vie, que tout homme devrait éprouver, je dirai que l'Agnosticisme n'a rien de plus à y démêler qu'avec la musique ou la peinture. Si, d'autre part, M. Harrison, comme beaucoup de gens, entend par « religion » la théologie, alors, à mon avis, l'Agnosticisme ne peut être appelé une étape de son évolution que dans le sens où la mort est l'étape finale de l'évolution de la vie.
« Lorsque la logique agnostique sera simplement un des canons de la pensée, l'Agnosticisme, en tant que foi distinctive, aura spontanément disparu *. »
Je ne puis que m'étonner de ce que de telles phrases, et celles qui ont été déjà citées, soient sorties de la plume de M. Harrison. A-t-il vraiment l'intention de dire que les agnostiques ont une logique qui leur est propre ? Veut-il avoir la bonté de m'aider à sortir de mon ahurissement, quand j'essaye de penser à la « logique » comme étant autre chose que le canon (ce qui, je crois, veut dire règle) de la pensée? Quant à dire que l'Agnosticisme est une foi distincte, j'ai déjà démontré qu'il ne pouvait rien être de pareil, à moins que la foi parfaite en la logique ne soit carac-
1 Loc. cit.^ p. 155.
téristique des agnostiques ; ce qui, après tout, pourrait bien être.
«L'Agnosticisme comme philosophie religieuse />^r se repose sur une ignorance presque complète de l'histoire et de révolution sociale ^ »
Mais l'Agnosticisme (si j'en sais quelque chose) n'a m per se ni per aliud la moindre prétention à être une philosophie religieuse ; bien loin de reposer sur l'ignorance de rhistoire et de cette évolution sociale dont l'histoire est le récit, il est et a été le résultat inévitable de la stricte adhésion aux métho(^s scientifiques par les investigateurs historiques. Nos aïeux croyaient entièrement à l'existence de Romulus et Remus, du roi Arthur, et d'Hengist et Horsa. La plupart d'entre nous sont devenus agnostiques en ce qui concerne la réalité de ces personnages. C'est un fait notoire que M. Harrison, qui nous accuse tous si aisément d'ignorer l'histoire, ne devrait pas ignorer que le processus critique qui a ébranlé les fondements de la doctrine chrétienne orthodoxe doit son origine, non aux dévots de la science physique, mais, avant tout, à Richard Simon, le savant oratorien français, il y a tout juste deux cents ans. Je ne puis trouver de preuve que Simon, ou aucun des grands érudits et critiques du xvm® et du xix* siècle, qui ont continué l'œuvre de Simon, aient eu une connaissance particulière des sciences physiques. J'ai déjà fait voir que Hume n'en avait guère. Et, assurément, une des plus puissantes influences, dans la même direction, sur l'histoire
» Loc. cit.^ p. 152.
dans notre siècle, celle de Grote, ne vient pas du côté physique. La science physique, en réalité, n'a rien à voir, directement, avec la critique des Évangiles, elle est entièrement hors d'état de prouver de façon démonstrative qu'aucune assertion faite dans ces écrits est fausse. Il est de fait que la physiologie moderne trouve dans la nature des parallèles aux événements en apparence les plus éminemment surnaturels que racontent ces livres.
Il est consolant d'apprendre, par l'autorité de M. Harrison, que les lois de la nature physique ne manifestent aucune tendance à devenir « moins définies, moins logiques, ou moins populaires à mesure que le temps s'écoule ^ ». Mes pauvres facultés d'imagination ne conçoivent pas comment une loi de la nature pourrait devenir indéfinie ou « illogique ». Mais, avec le suffrage universel et la politique de chien de diligence propre aux chefs de cabinets — j'entends par là la théorie qui fait consister tout le devoir d'un chef politique à regarder de quel côté marche la voiture sociale, et alors de courir devant elle en aboyant le plus fort qu'il peut comme si celui qui fait du bruit et celui qui dirige ne faisaient qu'un ; — il est vraiment satisfaisant pour moi de savoir que les lois de la nature gagnent en popularité. J'avais un peu douté de ce fait en observant certains développements récents de la politique dont on dit qu'elle est l'expression du grand cœur du peuple; mon amour pour mes concitoyens m'avait amené à redouter ce qui leur arriverait si
1 Loc cit., p. 154.
346 l'agnosticisme
jamais quelqu'une des lois de la nature devenait assez impopulaire à leurs yeux pour qu*ils voulussent la supprimer par Tautorité transcendante du suffrage universel. Si la légion de démons, avant de partir pour leur voyage dans les pourceaux, avait eu le temps de convoquer un meetings et de décider, à runaiiimité, « que la loi de la gravitation est tyrannique et devrait être abrogée, > je crains bien que cela n'eût rien changé au résultat quand leurs deux mille hôtes involontaires auraient été lancés sur les pentes escarpées du fatal rivage de Génésareth.
« La question de la place de la Religion, comme élément de la nature humaine, comme force de la société humaine, son origine, son analyse et ses fonctions, n'ont jamais été considérées à un point de vue agnostique ^ »
Je ne doute pas que M. Harrison ne soit beaucoup plus fort, en histoire, que moi; en effet, il dit au public que quelques-uns de mes amis et moi n'avons eu aucune occasion de nous occuper de cette matière. Je n'aime point à contredire une assertion quelconque faite, sous sa propre autorité, parM. Harrison; seulement, pour être fidèle à mes principes agnostiques, je demande humblement comment il a obtenu l'assurance sur ce chef. Je ne professe point de connaître l'étendue des études de M. Harrison; mais, puisqu'il a trouvé bon de soulever cette question, j'oserai faire observer que, d'après le témoignage invoqué, on
* Loc, cit., p. 152.
pourrait également se permettre de conclure que les travaux absorbants de M. Harrison, en sa qualité de pontifex maximus de la religion positiviste ne lui ont pas laissé le temps d'acquérir cette connaissance des méthodes et des résultats de la science physique, ou de rhistoire de la philosophie, ou de la critique philologique et historique, qui est indispensable pour quiconque désire avoir la connaissance véritable de TAgnosticisme. L'incompétence en philosophie et dans toutes les branches de la science, les mathématiques exceptées, est le signe mental caractéristique bien connu du fondateur du Positivisme. La fidélité, chez les disciples, est une qualité admirable en soi; il est seulement dommage qu'elle conduise, assez souvent, à l'imitation des faiblesses, tout comme à celle de la force du maître. Il n'y a que pareil excès de fidélité qui puisse expliquer qu'un « esprit fort, vraiment saturé du sens historique » *, ait pu commettre l'extraordinaire oubli du fait historique de l'existence de David Hume impliqué par le passage suivant :
« Il serait difficile de nommer un seul agnostique connu qui ait donné à l'histoire rien qui ressemble à la masse de pensée et d'étude qu'il apporte à la connaissance du monde physique ^, »
Quiconque a présent à l'esprit ce que j'oserai appeler le côté brillant du Christianisme — cet idéal d'humanité, avec sa force et sa patience, sa justice et sa pitié pour la fragilité humaine, son dévouement qui
* Loc. cit , p. 153.
* IhiJem,
248 l'agnosticisme
va jusqu'au sacrifice de lui même, sa pureté et sa noblesse morales, qui a été décrit par les Apôtres, en qui des multitudes de martyrs ont placé leur inébranlable foi, et de qui des hommes et des femmes de condition obscure, tels que Catherine de Sienne et John Knox, ont tenu le courage de braver et de réprimander des papes et des rois — ne sera disposé à diminuer l'importance de la foi chrétienne comme facteur de l'histoire humaine, ni à douter que, si cette foi devient incompatible avec notre connaissance ou notre besoin de connaître, quelque autre hypostase des espérances humaines, assez sincère et assez digne pour la remplacer, ne manquera pas de se produire. Mais j'ai trop de respect pour l'humanité de l'avenir pour croire que le mélange incongru de mauvaise science avec du papisme éviscéré avec lequel Aug. Comte a fabriqué la religion positiviste, soit jamais l'héritier des siècles chrétiens. Charles II dit à son frère : « On ne me tuera pas pour te faire roi, Jacques ! » Et si la science critique démolit sans remords les fondations historiques du plus noble idéal qu'ait jamais adoré l'humanité, il est peu probable qu'elle permette à la pitoyable réalité de grimper jusqu'à l'autel vide. Qu'un homme se décide à se dévouer au service de l'humanité — comprenant la culture intellectuelle et morale sous ce nom, et que ce soit là, au sens propre du mot, sa religion, — voilà une résolution qui est non seulement intelligible, mais encore digne de louanges. Et je suis très disposé à croire que c'est la seule religion (jui se montrera inattaquablement acceptable tant que durera la race humaine. Mais, quand le
L AGXOSTICISMK 249
positiviste me demande d'adorer « l'Humanité » — c'est-à-dire d'adorer la conception généralisée des hommes tels qu'ils ont toujours été et seront probablement toujours, — je dois répondre que j'aimerais tout autant m'incliner pour adorer la conception généralisée d'un « désert de singes ». Nous n'allons pas, j'espère, retourner aux jours du Paganisme, oti les hommes individuellement étaient déifiés, et où le bon sens mordant d'un Vespasien mourant pouvait suggérer l'amère plaisanterie Ut pnto Deus fio. Aucune divinité ne s'abrite sous la peau d'un homme moderne, fùt-il même un souverain. Et il n'y a plus personne, si ce n'est un magistrat municipal ', que l'on déclare officiellement digne d'être révéré. Mais, s'il n'y a pas d'étincelle de divinité digne d'un culte dans les branches individuelles de l'humanité, d'où vient cette splendeur semblable à celle d'un Dieu que le Moïse du Positivisme croit, naïvement, voir éclairer tout le buisson?
Je ne connais pas d'étude plus ineflablement triste que celle de l'évolution de l'humanité, telle que la représentent les annales de l'histoire. L'homme émerge des ténèbres des âges préhistoriques avec les marques profondes de sa basse origine. C'est une brute, un peu plus intelligente que les autres, proie aveugle d'impulsions, qui, une fois sur deux, le mènent à la destruction, victime d'illusions continuelles qui font de son existence mentale une terreur et un fardeau.
' Yonr wonhip^ votre Révérence, ce qui veut dire « digne de révérence ^ : ce titre s'applique aux juges de paix. (Traducteur.)
et de toute sa vie physique un travail stérile et un combat. Il parvient à un certain degré de confort physique, et élabore une théorie plus ou moins pratique de la vie, en des situations favorables telles que les plaines de la Mésopotamie, ou l'Egypte; puis, pendant des milliers et des milliers d années, il lutte, avec des fortunes diverses, qu accompagnent le crime, TefTusion du sang et la misère, pour se maintenir à ce point contre l'envie et l'ambition de ses semblables. Il se fait une règle de tuer ou de persécuter autrement tous ceux qui essayent d'abord de le faire avancer, et, quand il a fait un pas en avant, il confère, bêtement, la déification post mortetn à ses victimes. Il répète ce processus exactement avec tous ceux qui veulent avancer d'un pas. Et les meilleurs hommes des meilleures époques sont, simplement, ceux qui font le moins d'erreurs et commettent le moins de péchés.
Il est assurément incontestable que l'on doit se réjouir avec l'homme qui est bon, pardonner à celui qui est méchant, et plaindre et aider tous les hommes, autant qu'on le peut. C'est l'honneur du Judaïsme et de la Chrétienté d'avoir proclamé cette vérité, à travers toutes leurs aberrations. Mais le culte d'un Dieu, qui a besoin de pardon et d'aide, et qui mérite la pitié à chaque heure de son existence, ne vaut pas mieux que celui de tout autre fétiche choisi arbitrairement. Le projet de l'empereur Julien était encourageant, comparé à l'avenir de la nouvelle Anthropolatrie.
Quand l'historien religieux du xx* siècle écrira l'his-
toire du xix*, je prévois qu'il écrira quelque chose comme ceci :
Les événements les plus curieux et les plus instructifs de rhistoire religieuse du siècle précédent ont été la naissance et le progrès de deux sectes nouvelles, appelées Mormons et Positivistes. Rien, dans les annales de l'illusion religieuse ne peut paraître improbable à celui qui aura étudié attentivement ces phénomènes remarquables.
Les Mormons naquirent au milieu d'une grande république qui, bien que relativement insignifiante, à cette époque, et comme territoire et comme population, était (nous le savons par les fragments des discours de leurs orateurs qui sont parvenus jusqu'à nous) non moins remarquable par l'intelligence naturelle de ses habitants que par la vaste étendue de leurs connaissances, grâce à l'activité de leurs éditeurs à répandre tout ce qu'ils pouvaient inventer, demander, emprunter ou voler. Ils n'étaient pas moins remarqués pour leur parfaite liberté de pensée, de parole ou d'action, excepté, toutefois, quand la majorité, bienfaisante et sage, exerçait, au besoin, son influence parle moyen d'une institution connue sous le nom de « goudronner et emplumer » \ dont la nature exacte est fort discutée maintenant.
On s'accorde généralement sur ce point que le fondateur du Mormonisme, un certain Joseph Smith, était un chenapan ignorant et grossier, et qu'il a volé
1 Traitement souvent infligé par une foule à des personnes qui lui déplaisent : la victime est déshabillée, enduite de goudron, puis de plumes, et chassée à travers les rues. (Trad.)
a^a L AGNOSTICISME
la « Bible » qu'il a commentée, n'étant pas assez habile pour inventer même la matière méprisable qu'elle contient. Néanmoins il a dû être un homme de quelque force de caractère, car un nombre considérable de disciples se réunirent bientôt autour de lui. Malgré des explosions répétées de haine et de violence populaires — au cours d'une desquelles Smith fut assassiné brutalement, — le corps des Mormons augmenta et devint une communauté florissante. Mais, les mœurs des Mormons étant répugnantes à la majorité, ils furent, plus d'une fois, sans aucun prétexte légal, mais à force d'émeutes, d'incendies, et de meurtres, chassés de la terre qu'ils occupaient. Harassé par ces persécutions, l'ensemble des Mormons finit par se confier à la merci d'un désert aussi stérile que celui de Sinaï ; et, après de terribles souffrances et privations, ils atteignirent l'oasis d'Utah. Là, les Mormons se développèrent et devinrent florissants, envoyant des missionnaires à toutes les parties de l'Europe et en recevant en échange, parfois, jusqu'à 10,000 convertis dans une année ; en 1880, cette riche et florissante communauté comptait 100,000 âmes à Utah seulement, et il y en avait 30,000 ou 40,000 dispersés ailleurs. Il n'y a pas, dans toute l'histoire des religions, un exemple plus remarquable de la puissance de la foi ; et, en ce cas, le fondateur de celte foi était, indubitablement, une créature des plus méprisables. Il est intéressant d'observer que la marche adoptée par la grande république et ses citoyens est tout à fait parallèle à celle que suivirent l'empire romain et ses citoyens envers les premiers
chrétiens, sauf en ce que les Romains avaient une certaine excuse légale pour leurs actes de violence, parce que les « congrégations » chrétiennes n'étaient pas autorisées, et, par suite, étaient ipso fado des rassemblements illégaux. Jusqu'au moment où les États-Unis, vers la fin du xix* siècle, décidèrent l'illégalité de la polygamie, les Mormons étaient dans la loi.
Rien de plus différent que l'histoire des Positivistes. Cette secte naquit à peu près au même temps que celle des Mormons, dans la couche supérieure et la plus instruite de la population sceptique et spirituelle de Paris. Son fondateur, Auguste Comte, était professeur de mathématiques, mais sans être remarquable dans ce département de la science, et n'étant guère qu'un amateur en matière de science physique, chimique et biologique. Ses ouvrages déplaisent par leur style lourd et difius, et Tair de supériorité dédaigneuse qui les caractérise ; néanmoins, on y trouve çà et là quelques bonnes choses. Il serait trop long de reproduire en détail un système qui propose de régler toute la vie humaine par la promulgation d'un Lévitique païen. Q.u'il suffise de dire que Ton peut classer Aug. Comte comme un syncrétique, qui, de même que les Gnostiques de l'histoire de la primitive Eglise, a essayé de combiner la substance de la science contemporaine, imparfaitement comprise, avec la forme du Christianisme romain. C'est peut-être pourquoi ses disciples sont si fort en colère contre quelques gens obscurs appelés Agnostiques, dont les opinions, si nous en jugeons par un passage des œuvres d'un
a ^4 ^ AGNOSTICISME
grand polémiste positiviste, étaient fort absurdes.
Bref, Aug. Comte, trouvant le Christianisme et la Science à couteaux tirés, semble avoir dit à la Science : « Vous trouvez le Christianisme pourri jusqu'à la moelle, n'est-ce pas? Eh bien, je vais en vider rintérieur. » Et il dit au Romanisme : « Vous trouvez que la Science n'est qu'une lumière sèche, froide et nue. Eh bien î je vais mettre dessus votre écorce, et comme un écolier crée un spectre avec un navet et une chandelle, voici la nouvelle religion de l'humanité complète. »
Malheureusement ni les Romanistes ni les gens qui étaient plus que des amateurs en science ne purent se résoudre à adorer convenablement la nouvelle idole d'Aug. Comte. Dans le pays natal du Positivisme, un homme de lettres distingué et un savant, pendant quelque temps, aidèrent à remplir une chambre de fidèles, mais leur amour se refroidit vite. En Angleterre, d'autre part, il semble certain que, dans la neuvième décade du siècle, la multitude des disciples a atteint le total grandiose de quelques vingtaines. Ils avaient l'avantage d'être défendus par un ou deux apôtres très éloquents et très érudits, et, en tous cas, la sympathie de plusieurs personnes éclairées et haut placées leur était acquise, et si on ne les voyait pas, on les enten. dait par tout le monde. Comme secte, ils souffraient du prodigieux inconvénient d'être des gens distingués, estimables, vivant au milieu de la civilisation usée du vieux monde, où quiconque eût essayé de les persécuter, comme on persécutait les Mormons, eût été immédiatement pendu. Mais la majorité ne songea
jamais à les persécuter; bien au contraire, c'étaient eux qui grondaient la majorité, et mettaient de diverses manières à l'épreuve la patience de celle-ci.
L'histoire de ces sectes dans les années de la fin du siècle est très instructive. Le Mormonisme.......
Mais je m'aperçois que je viens de tomber tout d'un coup du trépied de M. Harrison, emprunté pour cette occasion. Il est de fait que je n'entends rien au métier de prophète, et je n'aurais pas dû me mêler de cette besogne.
Ceux qui ont passé, de l'article du D' Wace dans cette Revue ^, à la réfutation anticipée qui Ta suivie ont dû jouir du plaisir d'une surprise dramatique, — tout comme quand le cinquième acte d'une pièce nouvelle se trouve plus brillant et intéressant qu'on ne s'y attendrait. J'espère que M*"' Ward me pardonnera la comparaison, si je dis que sa façon efficace d'en finir avec les impedimenta démodés des listes de la controverse ne me rappelle rien autant que le geste de quelque Phyllis, aux mains fines, mais aux poignets vigoureux, qui, brandissant gracieusement sa« tête de loup » à long manche, balaye les toiles accumulées de générations d'araignées. Je suis d'autant plus reconnaissant de cette esquisse lumineuse des résultats des recherches critiques, telles que les font les théologiens qui sont des hommes de science et non les avocats d'une foi, qu'elle m'a relevé de la nécessité de m'occuper de la plus grande partie de la polémique du D*^ Wace, et
• Nineteenth Centur/^ avril i88«;.
» Ibid.
3 Dans The New Reformation.
me met à même de consacrer plus d'espace aux questions réellement importantes qui ont été soulevées *.
Peut-être, cependant, devrais-je faire observer que mon approbation de la manière dont un éminent exégète, Reuss, par exemple, exécute sa tâche, ne m'engage nullement à l'adoption de toutes ses idées; ni même d'aucune de ses idées, et en outre que les divergences de vues d'une série de chercheurs n'empêchent pas que chacun d'eux ait pu faire d'importantes contributions au corps de vérités définitivement établi. Si je cite BuflFon, Linné, Lamarck et Cuvier comme ayant, chacun et tous, pris une part active à la construction de la Biologie moderne, la déclaration que chacun de ces grands naturalistes était en désaccord, ou même en contradiction avec les autres est entièrement vraie ; mais supposer que la dernière assertion est en quelque manière incompatible avec la première serait trahir une singulière ignorance de la manière dont progresse toute vraie science.
Le D*" Wace prend beaucoup de peine pour faire croire que j'ai voulu éviter les véritables questions soulevées par son attaque contre moi, au Congrès de l'Eglise. J'assure le vénérable Principal qu'en ce point, comme sur quelques autres, il a eu une conception très erronée de mes intentions. Les choses
1 Je reviendrai peut-être à la question de l'authenticité des auteurs des Evangiles. Pour le moment, je dois me contenter d'avertir mes lecteurs de ne point se fier aux assertions du D** Wace, quant aux résultats obtenus par la critique moderne. Elles sont pleines d'erreurs surprenantes et graves.
Huxley. Science et Religion. 17
2^8 ENCORK l'agnosticisme
prendraient des proportions plus exactes, dans Tesprit du D' Wace, s'il voulait bien se rappeler qu'il y a tout j juste trente ans que les foudres ecclésiastiques ont j commencé à voltiger autour de mes oreilles. J'ai eu atiaire au « Lion et à l'Ours », et il y a longtemps que je me suis accoutuncé aux menaces des Goliaths de TEpiscopat. Aussi, je pense presque, si personnelle qu'ait été l'attaque du D' Wace, que j'aurais pu la laisser de côté, et quoique, ainsi qu'il a la bonté de nous le dire, on puisse se procurer des tirages à part moyennant la modeste somme de vingt centimes, il est de fait que son attaque n'est venue à ma connaissance que longtemps après avoir été publiée. Puis-je encore me permettre d'indiquer que (en comptant l'affranchissement) une dépense de 25 centimes ou de 30 centimes, au plus, aurait permis au D"" Wace de se conformer aux convenances ordinaires en ce qu'il eût appelé mon attention sur le fait qu'il m'avait attaqué dans une réunion publique à laquelle je n'assistais pas? Je ne puis réellement être responsable des cinq mois de négligence dont se plaint le D"" Wace. Chose étrange, les Anglais qui fourmillaient dans l'Engadine, pendant les trois mois où je fus rappelé à la vie par l'air exquis et le confort parfait de la Maloja, ne dirent rien, en ma présence, des événements importants qui avaient eu lieu au Congrès de l'Eglise ; et je pense pouvoir affirmer qu'il n'y avait pas un seul exemplaire de la brochure du D' Wace dans aucune des bibliothèques où j'ai fouillé, en quête de quelque chose de plus édifiant que des romans anglais ennuyeux, ou des romans français suspects.
ENCORE l'agnosticisme 2^9
Et maintenant, m'étant, j'espère, justifié auprès du public des péchés dont j'ai été accusé, je me sens libre de traiter des matières auxquelles le temps et les caractères peuvent être employés avec plus de profit.
Je crois qu'il n'y a pas un seul argument que j'aie employé, ou que je sois près d'employer, qui soit original, ou qui ait quelque rapport avec le fait que je me suis, principalement, occupé de sciences naturelles. Les faits, comme le raisonnement, sont, ou la consé-» quence naturelle des propositions qui se trouvent dans les ouvrages de savants et de théologiens éminents dans les deux seuls pays, la Hollande et l'Allemagne ^, où, de notre temps, on trouve des professeurs de théologie pour lesquels la possession de leur chaire ne dépend point des résultats auxquels ont abouti leurs recherches^. Il est vrai que j'ai fait démon mieuxpour m'assurer de la solidité des fondations sur lesquelles
1 Je crois, sans en être sûr, qu*il faut ajouter les Etats-Unis.
3 Imaginez que toutes nos chaires d*astronomie eussent été fondées au xiv<^ siècle, et que leurs titulaires eussent été obligés de signer les articles ptolémalques. En ce cas, malgré tout le respect que méritent les etforts d'hommes ainsi liés pour atteindre et expliquer la vérité, je pense que tout homme ayant le sens commun irait apprendre l'astronomie ailleurs. Les Vortrâge und Abliandlun' geii de Zeller ont été publiés et me sont parvenus il y a un quart de siècle. L'écrivain, d'abord comme théologien et ensuite comme historien de la philosophie grecque, occupe un rang des plus élevés. Parmi ces essais, il y en a deux — Das Urchristenthum et Die Tubin^er historische Schule — qui ont plus de chances d'être utiles à ceux qui veulent connaître à fond ce sujet que tout ce que les € apologistes » officiels, avec un œil pour la vérité et un autre pour les dogmes de leur secte, ont écrit jusqu'ici. Voir, pour l'opinion d'un théologien scientifique sur les théologiens de cette sorte, les pages 225 et 227 des Vortrâge.
â6o ENCORE l'agnosticisme
mes raisonnements sont élevés, et je désire être tenu pour pleinement responsable de tout ce que je dis. Toutefois je ne fais ici qu'exposer ; je suis justifié dans mon entreprise par la conviction de la suprématie du jugement personnel (en réalité, par l'impossibilité d'y échapper) qui est la base de la réformation protestante, et qui était la doctrine acceptée par la grande majoritédes Anglicans dutempsde ma jeunesse, avant ce retour vers « les rudiments misérables 7^ d'un sacerdotalisme épuisé et idolâtre, qui nous a, maintenant même, donné le plus triste spectacle qui ait été offert aux Anglais au cours de cette génération. Une haute cour de justice ecclésiastique, avec une armée d'avocats rangés en bataille, est, et sera. Dieu sait jusqu'à quand, occupée de ces mêmes questions de « laver les coupes et les vases » auxquelles pensait le Maître, dont les représentants attitrés sontoccupés à déchirer l'Eglise dans leurs querelles, quand il leur jeta le reproche amer :
« Isaïe a bien prophétisé de vous, ô hypocrites, ainsi qu'il est écrit : Ce peuple m'honore des lèvres, mais leur cœur est loin de moi, et c'est en vain qu'ils m'adorent, enseignant comme leur doctrine des préceptes humains *. »
Les hommes capables de s'absorber dans des* escarmouches à propos de misérables disputes de cette espèce ne peuvent avoir beaucoup de sympathie pour l'ancienne doctrine évangélique de la« Bible ouverte», et ont un fâcheux pressentiment des résultats d'une
* Marc, VII, 6-7.
ENCORE l'agnosticisme 36 1
lecture assidue de la Bible, sans l'aide de lunettes ecclésiastiques, par la masse du peuple. A la grande surprise de nombre de mes amis, j'ai toujours plaidé en faveur de la lecture de la Bible, et de la diffusion de l'étude de cette si remarquable collection de livres parmi le peuple. Ses enseignements sont si infiniment supérieurs à ceux des sectes qui sont tout aussi actives ^ maintenant que l'étaient les Pharisiens, il y a huit cents ans, à les étouffer sous « les préceptes des hommes » ; il est si certain, à mon sens, que la Bible contient en elle-même la réfutation des neuf dixièmes du mélange de métaphysique sophistique et de superstition du vieux monde qui a été entassé autour. d'elle, ' par les soi-disant chrétiens des derniers temps ; il est ' si clair que le seul antidote à notre portée immédiate contre le poison qui a été mêlé au Christianisme, pour griser et tromper l'humanité, consiste à boire à longs traits à la source sans souillure, que j'exerce le droit et le devoir du jugement libre incombant à tout homme, surtout dans le but de persuader à d'autres laïques de suivre mon exemple. Si le Nouveau Testament est traduit en langue zouloue par des missionnaires protestants, il faut supposer que le néophyte zoulou est à même de tirer de son contenu toutes les vérités qu'il est nécessaire pour lui de croire; j'espère ne pas manquer de modestie en réclamant d'être mis sur le même pied que le zoulou.
Ce qu'on reproche le plus constamment à ceux qui pensent comme moi, c'est que, satisfaits de nos déductions de pensée scientifique, nous ne nous préoccupons pas des pauvres et des ignorants. Que doivent-
363 FNCORE l'agnosticisme
ils faire, ceux-là ? Mais est-il jamais venu à l'esprit de ceux qui parlent de la sorte que leurs symboles et les articles de leurs diverses confessions de foi, leur détermination de la nature et de Tétendue exacte des enseignements de Jésus, leurs exposés de la vraie signification de ce qui est écrit dans les Epîtres (laissant de côté les questions concernant l'Ancien Testament), ne sont pas autre chose que des déductions qui, en tous cas, prétendent être le résultat de pensées strictement scientifiques, et qui ne méritent aucune attention à moins de posséder réellement ce caractère? S'il n'est pas, historiquement, vrai que telles ou telles choses se sont passées, en Palestine, il y a dix-huit cents ans, que devient le Christianisme? Et qu'est-ce que la vérité historique si ce n'est celle dont le témoignage supporte l'investigation scientifique stricte ? Je ne me rappelle pas de problème de science naturelle venu à ma connaissance qui soit plus difficile, ou plus curieusement intéressant comme problème que celui de Torigine des Évangiles synoptiques et celui de la valeur historique des récits qu'ils contiennent. Le Christianisme des Eglises se soutiendra ou tombera par les résultats de l'investigation purement scientifique de ces questions. On les a soulevées, dans un esprit purement scientifique, il y a environ un siècle* Elles ont été étudiées, à diverses reprises, par des hommes d'un vaste savoir et d'une grande pénétration critique : mais bien téméraire serait celui qui affirmerait qu'aucune solution de ces problèmes, formulée jusqu'ici, est satisfaisante. Le plus qu'on puisse dire, c'est que certaines solutions dominantes
ENCORE i/aGKOSTICISME 263
sont assurément erronées, tandis que d'autres sont plus ou moins vraies, probablement.
Si je fais de mon mieux pour sortir mes compatriotes de leur sommeil dogmatique, ce n'est point pour les amuser en leur faisant voir qui aura l'avantage dans une querelle entre un« homme de science» et un théologien. La question sérieuse est de savoir si les hommes de science théologique, ou avocats d'office de la théologie, doivent obtenir la confiance du grand public ; de savoir si un pays où il est permis à un corps d'excellents ecclésiastiques et laïques de discuter dans une réunion publique, s'il est désirable de laisser connaître aux congrégations de fidèles les résultats de la critique biblique, a quelque chance de se réveiller, sans qu'il lui faille être empoigné à l'épaule par une main laïque vigoureuse ; c'est de savoir si les livres du Nouveau Testament ayant été, ainsi que je ' le crois, écrits et compilés par des gens, qui, suivant leurs lumières, étaient parfaitement sincères, ne pourront, quand ils auront été convenablement étudiés, comme des documents historiques ordinaires, nous procurer les moyens de les critiquer eux-mêmes. Et il ne faut pas oublier que les livres du Nouveau Testament ne sont pas responsables de la doctrine inventée par les églises suivant laquelle ils auraient été tout autre chose que des documents historiques. L'auteur du troisième Evangile nous dit, aussi franchement que puisse le faire un homme, qu'il n'a droit à aucun autre caractère qu'à celui d'un compilateur et éditeur ordinaire, qui avait devant lui les ouvrages de prédécesseurs nombreux et diversement doués.
Dans mes articles précédents, selon le D' Wace, j'aurais évité de répondre à sa proposition principale qu'il énonce comme suit :
^ En dehors de tous les points discutés par la critique, nul ne doute, en pratique, que Notre-Seigneur ait vécu et qu'il soit mort sur la croix, obéissant le plus finalement du monde à son Père dans le Ciel, et qu'il ait rendu témoignage de la providence, de l'amour et de la grâce, envers l'humanité, de ce Père. L^Oraison dominicale donne un témoignage suffisant sur ces points. Rien qu'en y ajoutant le Sermon sur la Montagne, tout le monde invisible, dont l'agnostique ne veut rien savoir, se dresse, révélé à nos yeux... Si Jésus-Christ a prêché ce sermon, fait ces promesses, et enseigné cette prière, celui qui dit que nous ne savons rien de Dieu, ni d'une vie future, ou d'un monde invisible, celui-là dit qu'il ne croit pas en Jésus-Christ ^ »
Et encore, ailleurs :
'<La grande question à résoudre, en un mot, est celle que le Professeur Huxley a volontairement écartée, savoir: si, en tenant compte de la grande incertitude qui règne sur d'autres points de critique auxquels il en appelle, il peut y avoir des raisons de douter que rOraison dominicale et le Sermon sur la Montagne offrent un exposé vrai de la croyance essentielle et de l'enseignement cardinal de Notre-Seigneur*. »
Je ne savais, certainement, pas avoir éludé les questions énoncées; je dirais, plutôt, que j'avais indiqué
< Loc. cit., pp. 354-n5- 2 Loc. cit., p. 55 c.
ENCORE l'agnosticisme 265
ma réponse assez clairement ; mais, puisque le D' Wace demande une réponse plus catégorique, il aura ce qu'il désire. Si, comme il l'assure, «toute la question» se résume dans l'argument énoncé dans le dernier de ces deux extraits, tant pis pour lui, car je suis d'avis qu'il y a la plus grave des raisons de douter que le « Sermon sur la Montagne :^ ait jamais été prêché, et que la soi-disant « Oraison dominicale » ait jamais été prononcée, par Jésus de Nazareth. Mes raisons pour penser ainsi sont, entre autres, les sui- ^A^antes. Il est certain, maintenant, que les trois Evangiles synoptiques, loin d'être Tœuvre de trois écrivains indépendants, sont étroitement dépendants Tun de l'autre ^ Il y a deux solutions. Ou bien tous les trois renferment, comme base, des versions verbalement identiques, jusqu'à un certain point, d'une seule et même tradition ; ou bien deux d'entre eux dépendent ainsi, étroitement, du troisième; et, depuis quelques années, l'opinion de la majorité des meilleurs critiques a été, de plus en plus, que notre second Évangile canonique (le soi-disant Évangile de Marc), est celui qui représente le plus exactement le fond primitif des trois ^.
* Je suppose que c'est à ce point que fait allusion le D*" Wace quand il dit que j'avance qu'il n'y a pas n de moyen visible d'échapper » à l'hypothèse d'un Ùr-Marcus (p. 567). Le fait qu'un € théologien de grande réputation » confonde un fait incontestable avec un des moyens d'expliquer ce fait, ne paraîtra singulier qu'à ceux qui ne sont pas accoutumés aux manières de faire des théologiens.
2 Tout examinateur qui a eu à juger des cas où un candidat a copié sur un autre sera particulièrement préparé à apprécier la force de l'énoncé donné dans l'excellent petit livre The common Tradition of tlie SynopUc Gospel, par le D*" Abbott et M. Rush-
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C'est là, je trouve, un des résultats les plus précieux de la critique du Nouveau-Testament, et il est d'une importance infiniment plus grande que la discussion sur les dates et les noms d'auteurs.
Mais si, ainsi que je le crois, sans qu'il puisse y avoir aucun doute rationnel ou aucune discussion, le second Evangile est le représentant actuel le plus rapproché de la plus ancienne tradition, soit écrite, soit orale, comment se fait-il qu'il ne contienne ni le « Sermon sur la Montagne » ni « TOraison domininicale », ces incarnations typiques, selon le D' Wace, de ^ la croyance essentielle et de l'enseignement cardinal » de Jésus? Non seulement l'Evangile de Marc ne contient point le « Sermon sur la Montagne }^ et ne renferme que fort peu des paroles contenues dans ce discours, mais encore, au point de Thistoire de Jésus où le « Sermon » se trouve dans Mathieu, il y a dans Marc un récit apparemment ininterrompu depuis la vocation de Jacques et de Jean jusqu'à la guérison de la belle-mère de Simon. Ainsi la plus ancienne
brooke (Macmillan, 1884). A ceux qui n'ont pas traversé de si pénibles épreuves, je recommanderai la courte discussion de l'authenticité des Casket Letters^ dans l'intéressant livre de mon ami M. Skelton, Maitland of Letliington. La seconde édition du Lelirbuch de Holtzmann, publiée en 1886, renferme un exposé remarquablement juste et complet des résultats actuels de la critique. A la page 366, l'auteur dit que la question brûlante, pour le moment, est de savoir si € le récit relativement primitif, et la base des autres textes synoptiques, sont contenus dans Mathieu ou dans Marc. Ce n'est que sur ce point que les critiques bien renseignés {Sachkundige) ? ont en désaccord », et il décide en faveur de Marc. (Les Casket Letters sont les lettres de Marie d'Ecosse, ou du moins attribuées à celle-ci, et d'où résulterait la preuve de ses relations adultères avec Bothwell).
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tradition, non seulement omet le Sermon sur la Montagne, mais encore implique la probabilité qu'il n'a pas été prononcé au moment et au lieu où Mathieu, venu plus tard, l'insère dans sa compilation.
Et plus important encore est le fait que l'auteur du troisième Evangile-, qui nous dit écrire après que « beaucoup » d'autres eussent « pris en main » la même entreprise, qui aurait dû, par conséquent, connaître le premier Évangile (s'il avait existé) et eût été obligé de lui accorder la déférence que mérite l'œuvre d'un apôtre témoin oculaire (s'il avait raison de le croire tel), cet auteur, dis-je, qui montre beaucoup plus de capacité littéraire que les deux autres, tait le Sermon sur la Montagne, tel que Mathieu le rapporte, tout comme le fait la plus ancienne autorité. Cependant, Luc renferme beaucoup de passages identiques ou parallèles à ceux qui se trouvent dans le Sermon sur la Montagne, de Mathieu, passages dispersés, pour la plupart, dans des points totalement diftérents.
Il y a toutefois, placé entre la vocation des Apôtres et une visite à Capharnatim, occupant, par conséquent, une place répondant à celle du Sermon sur la Montagne dans le premier Évangile, il y a dans le troisième Évangile un discours qui ressemble d'aussi près au Sermon sur la Montagne, à quelques égards, qu'il en diffère largement à d'autres.
Il est dit que ce discours a été prononcé dans une « plaine » ou « terrain plat ^ » et pour le distinguer
* Luc, VI, 17.
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de Tautre, nous pouvons l'appeler le Sermon de la Plaine.
Je ne vois aucune raison de douter que les deux évangélistes emploient, en très grande partie, les mêmes matériaux traditionnels, et une comparaison entre les deux sermons donne fortement à penser que la version de Luc est la plus ancienne. Les concordances entre les deux défendent de croire à leur indépendance. Tous deux commencent par une série de béatitudes, dont quelques-unes sont, verbalement, identiques. Au milieu de chacun d'eux * il y a un exposé frappant de l'esprit moral du commandement donné dans le Lévitique (xix, i8j. Et chacun d'eux finit par un passage contenant la déclaration qu'un arbre est connu à son fruit, et par la parabole de la maison bâtie sur le sable. Mais, tandisqu'iln'yaque29 versets dans le Sermon de la Plaine il y en a 107 dans le Sermon sur la Montagne, l'excédent chez ce dernier étant principalement dû à de longues interpolations, l'une de 30 versets avant l'analogie du milieu avec Luc, et l'autre de 34 versets après. Il est tout à fait impossible, dans ces circonstances, de dire que l'exactitude de la version du sermon de Mathieu est plus probable, historiquement, que celle de la version de Luc ; et elles ne peuvent être exactes toutes les deux.
Luc a connu la collection d'axiomes décousus et d'aphorismes qui a paru sous le nom de Sermon sur la Montagne, ou bien il ne l'a pas connue. S'il tie la connaissait pas, il a dû ignorer l'existence du docu-
^ Luc, VI, 27-38; Mathieu, v, 4^-48,
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ment qui constitue notre Mathieu canonique, ce qui ne plaide guère en faveur de Tauthenticité ou de Tautorité de ce livre. S'il Ta connu, il a montré qu'il ne se préoccupait pas de son autorité pour un fait qui n'est pas de petite importance, et cela ne nous permet pas de concevoir qu'il ait cru le premier Évangile l'œuvre d'une autorité à laquelle il devait se soumettre, moins encore celle d'un apôtre témoin oculaire.
La tradition ecclésiastique concernant le second Evangile, tradition que je crois entièrement sans valeur, mais qui est le seul témoignage en faveur de la paternité de Marc, voudrait nous faire croire que Marc n'était que le porte-voix de l'apôtre Pierre. Par conséquent, nous devons supposer ou que Pierre ignorait ce résumé de la « foi essentielle et de l'enseignement cardinal » de Jésus, qui est contenu dans le Sermon sur la Montagne, ou qu'il n'en tenait pas grand compte ; assurément, il ne partageait pas l'opinion qu'a le D"" Wace au sujet de son importance *^
Je croyais que tout lecteur des Evangiles, d'intelligence et d'attention moyennes, pour ne rien dire des théologiens célèbres, connaissait ces choses. Mais comment quelqu'un qui les sait peut-il demander s'il y
* Holtzmann {Die Synoptischen Eitangelien, 1863, p. 75), suivant Ewald, pense que la c source A » (la tradition triple à peu près) contenait quelque chose qui répondait au « Sermon de la Plaine » immédiatement après ces mots de Marc : « Et il vint à une maison » (m, 19). Mais quel motif Marc peut-il avoir eu pour Pomettre? Holtzmann, toutefois, ne doute aucunement que le Sermon sur la Montagne ne soit une compilation ou, ainsi qu'il l'appelle dans son Lchrbuch (372) récemment publié, « une mosaïque artificielle ».
a «: raison de douter m que le Sermon sur la Montagne ait été prêché par Jésus de Nazareth? Si la conjecture est permise, là où rien d'autre n'est possible, la plus probable semble être que Mathieu, ayant un cenion de maximes attribuées — il est impossible de dire si c'est à tort ou à raison — à Jésus, parmi ses matériaux, pensa qu'elles étaient, ou du moins pouvaient être, des fragments rapportés d'une histoire continue, et les mit à la place qu'il jugea leur convenir le mieux. D'anciens historiens de la plus haute renommée ne voyaient aucun mal à composer de longs discours qui n'avaient jamais été prononcés, et à les mettre dans la bouche d*hommes d'Etat et de guerriers, et je présume que, quel qu'ait été celui qui se cache sous le pseudonyme de Mathieu, il eût été tristement étonné qu'on eût des objections à ce qu'il suivît l'exemple des meilleurs modèles.
11 en est de même pour TOraison dominicale.
Absente chez notre représentant de la tradition la plus ancienne, elle paraît, à la fois, chez Mathieu et Luc. 11 y a lieu de croire que tout Juif pieux, au commencement de notre ère, priait trois fois par jour, suivant une formule renfermée dans le Schmone-Esre * du livre de prières des Juifs actuels. Jésus, qui était assurément, à tous égards, un Juif pieux, quoi qu'il ait pu être d'autre, faisait de même sans aucun doute. A-t-il modifié la formule ayant cours, ou la soi-disant Oraison dominicale est-elle la prière substituée au Schmonelisrc dans les congrégations des Gentils, c'est là une question qui ne saurait guère être résolue.
* Voir Schûrer, Geschichte des Judischen Volkcs^ 2" partie, p. 384.
Dans un passage suivant de l'article du D' Wace (p. 3^6), il ajoute, à la liste des vérités qu'il imagine être inexpugnables, « l'Histoire de la Passion ». Je ne suis pas bien sûr de ce qu'il entend par là. Je n'ai pas connaissance que personne (sauf certains anciens hérétiques) ait énoncé des doutes quant à la réalité de la crucifixion, et je n'ai, certainement, aucune envie d'argumenter à propos de l'exactitude précise de chaque détail de cette pathétique histoire de souffrance et d'injustice. Mais, si le D"" Wace entend par là, ainsi que je le suppose, que ce qui, suivant les idées orthodoxes, s'est passé après la crucifixion, et est, au sens dogmatique, la partie la plus importante de l'histoire, repose sur des preuves historiques solides, je demande la permission d'exprimer une conviction diamétralement opposée.
Lorsque les récits des événements en question, contenus dans les trois Evangiles synoptiques sont comparés ensemble, que découvrons-nous? Dans le plus ancien, il y a un récit simple, loyal, que, faute de preuves du contraire, je pourrais admettre comme exactement vrai. Dans les deux autres, il y a, autour de ce noyau possible et probable, une masse d'accrétipns du caractère le plus douteux.
La cruauté de la mort par la crucifixion dépendait grandement de la durée de cette dernière. Si le poids du corps était quelque peu soutenu, ainsi que cela arrivait parfois, la douleur pendant les premières heures n'était pas nécessairement extrême, et aucun symptôme physique sérieux ne suivait immédiatement les blessures faites aux mains et aux pieds par
les clous, lorsqu'ils étaient cloués, ce qui n*était pas toujours le cas. Mais, quand Tépuisement commençait, et que la faim, la soif et l'irritation nerveuse avaient fait leur œuvre, Tagonie du crucifié devait être terrible, et d'autant plus terrible que, en l'absence de trouble effectif du mécanisme de la vie physique, cette agonie pouvait se prolonger plusieurs heures, ou même plusieurs jours. Des hommes forts, tempérants, tels que Tétaient les paysans Galiléens d'ordinaire, pouvaient vivre plusieurs jours sur la croix. Il est nécessaire d'avoir ces faits présents à l'esprit quand nous lisons le récit contenu au quinzième chapitre du second Évangile.
Jésus fut crucifié à la troisième heure*, et le récit semble indiquer qu'il mourut immédiatement après la neuvième heure ^. Dans ce cas, il n'aurait été crucifié que six heures, et le temps passé sur la croix ne peut guère avoir été plus long, parce que Joseph d'Arimathée dut aller vers Pilate, fit ses préparatifs et déposa le corps dans le sépulcre creusé dans la pierre, avant le coucher du soleil, qui, à cette époque de l'année, avait lieu vers la douzième heure. Le fait de mourir après six heures seulement de crucifixion ne devait pas s'accorder avec la grande expérience qu'avait Pilate des effets de ce mode de punition. Par consé* quent, il est tout à fait naturel que Pilate se soit «étonné qu'il fût déjà mort » et ait désiré d'être satisfait sur ce point par le témoignage de l'officier romain qui commandait le détachement témoin de