‹ Science et religionChapitre 7 sur 17 · XV · texte numérisé non relu

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* Verset 34.

l'exécution. Ceux qui ont consacré quelque attention à cette question extraordinairement difficile: « Quels sont les signes irrécusables de la mort ? » seront à même d'apprécier la valeur de Topinion d'un soldat grossier sur un pareil sujet, en admettant même que son rapport au Procurateur n'ait été aucunement influencé par le fait que Tami de Jésus, qui attendait anxieusement sa réponse, était un homme riche et influent.

Le corps inanimé, enveloppé. de linges, fut déposé dans un caveau frais et spacieux^, creusé dans le roc, dont l'entrée était fermée, non par une porte ajustée, mais par une pierre qu'on roulait contre l'ouverture, ce qui, par conséquent, permettait à Tair de passer. Un peu moins de trente-six heures après (du vendredi à 6 heures du soir au dimanche à 6 heures du matin, ou un peu après) trois femmes visitent le tombeau et le trouvent vide. Et il leur est dit par un jeune homme « revêtu d'une robe blanche » que Jésus est allé à son pays natal en Galilée, et que les disciples et Pierre ly trouveront.

Il reste donc clairement établi, dans la plus ancienne des traditions, que, faute de preuves du contraire, le sépulcre a pu être dépouillé, à n'importe quel moment de la nuit du vendredi ou de celle du samedi. Si l'on objecte qu'aucun juif n'aurait ainsi violé le sabbat, il faut se rappeler que Joseph d'Arimathée pouvait bien connaître la sage et libérale interpréta-? tion du quatrième commandement qui permettait

1 spacieux, puisqu'un jeune homme pouvait s'asseoir du côté droit (xv, 5) et par conséquent avec ide la place de reste.

HuxLBY. Science et Religion. 18

les œuvres de miséricorde envers les hommes — et même autorisait à retirer d'un fossé un bœuf ou un âne — le jour même du sabbat. En tous cas, la nuit du samedi appartenait aux plus scrupuleux des obser*vateurs de la loi.

Tels sont les faits, comme les raconte le récit le plus ancien qui soit en existence. Je ne vois pas pourquoi onaurait quelque chose à dire contre la probabilité de ce récit; et, pour ma part, je suis tout prêt à accepter comme un fait historique que c'est là tout ce qu'on sait, positivement, de la fin de Jésus de Nazareth ; sur quelles bases pourrait-on demander à uu homme raisonnable d'en croire davantage? Pour tout ce qui d'une part, dansle récit du premier Évangile, et, d'autre part, dans celui du troisième Evangile et des Actes, est en surplus de ce qui est raconté au second Évangile, il y a contradiction irrémédiable. Et ceci est d'autant plus significatif que la phrase importante « quelquesuns doutèrent » du premier Évangile, est omise dans le troisième.

Mais il nous est dit que nous avons le témoin Paul et qu'il nous parle directement dans les Epîtres. Sans doute, et c'est même un témoin très singulier. Selon sa propre déclaration, Paul, dans la force de l'âge, doué de tous les moyens possibles de connaître, de première main, le témoignage de témoins oculaires, non seulement refusa d'y ajouter foi, mais il « persécuta rÉglise de Dieu et y fit des ravages ». Les raisonnements d*Étienne s'émoussèrent sur l'intelligence déliée de ce fanatique des traditions de ses pères ; $es yei^x r^stèr^ot 9V^u^l«$ à i'iUiiminfitiofi <ç^tati<^u<9

du visage du martyr « semblable à celui d'un ange » et quand, aux mots : « Voilà, je vois le ciel ouvert et le Fils de THomme à la droite de Dieu », la foule sanguinaire se précipita pour lapider le disciple en extase, Paul se fit, avec ostentation, le complice officiel de la première.

Et pourtant, cet homme étrange, parce qu'il a un jour une vision, se jette, de suite et avec un zèle tout aussi inconsidéré, dans Topinion diamétralement opposée. Et il a grand soin de nous dire qu'il s*est abstenu d'examiner à nouveau les faits.

« Aussitôt, sans consulter la chair ni le sang, et /«ans retourner à Jérusalem pour voir ceux qui avaient été apôtres avant moi, je m'en allai en Arabie ^ »

Je n'ai pas la prétention de discuter la manière de faire de Paul. S'il en a été satisfait, c'est son affaire, et si cela satisfait' quelqu'un d'autre, je n'ai pas le droit de discuter le droit de cette personne à être satisfaite. Mais j'ai, certainement, le droit de dire que cela ne me satisferait point en un cas pareil; que je serais très honteux de prétendre que cela pourrait, ou devrait me satisfaire, et que je ne puis estimer que très bas la valeur du témoignage de gens qu'on peut satisfaire de la sorte, lorsque des questions de fait objectif, dans lesquelles leur foi est intéressée, se trouvent en jeu. De façon que, lorsqu'on me demande de croifç Jpe^qcôap plus que le plus

t Gc^lai^, I, 16-17,

976 ENCORE l'agnosticisme

ancien Évangile ne nous dit sur les derniers événements de Thistoire de Jésus, d'après l'autorité de Paul S il me faut m'arréter et attendre. A-t-il, à un moment subséquent, pensé qu'il valait la peine de « consulter la chair et le sang>, ou, en style moderne, d'examiner à nouveau les faits, lui-même ? ou bien était-il prêt à accepter tout ce qui pouvait cadrer avec ses idées préconçues ? Veut-il dire, quand il parle de toutes les apparitions de Jésus après la crucifixion, comme si elles étaient de la même sorte, que c'étaient là des visions semblables à la manifestation qui lui avait été personnelle? Et, finalement, comment ce récit peut-il se concilier avec ceux du premier et du troisième évangiles, — lesquels, ainsi que nous l'avons vu, sont en désaccord?

Tant que Ton n'aura pas répondu à ces questions d'une manière satisfaisante, j'ai bien peur qu'en ce qui me concerne le témoignage de Paul ne puisse pas être regardé comme sérieux, excepté comme fournissant la preuve de l'état de l'opinion traditionnelle au temps où il écrivait, c'est-à-dire entre cinquante-cinq et soixante ans après Jésus- Christ ; c'est-à-dire plus de vingt ans après l'événement ; période qui est plus que suffisante pour le développement d'une quantité quelconque de mythologie sur des matières au sujet desquelles rien n'était réellement connu. Quelques années plus tard, parmi les contemporains et les voisins des Juifs, et si l'interprétation la plus probable de l'Apocalypse peut être

* Corinthiens, xv, 5-8.

ENCORE l'agnosticisme 277

crue, même parmi les disciples de Jésus, il y avait une croyance, acceptée en dépit de toute preuve contraire, suivant laquelle l'empereur Néron ne serait point mort, mais eût été caché quelque part en Orient, et devait bientôt revenir à la tète d'une grande armée, pour se venger de ses ennemis*.

Je crois donc avoir montré que la prétention du D' Wace en ce qui regarde le Sermon sur la Montagne, l'Oraison dominicale et la Passion est plus audacieuse que discrète. Après toute cette discussion je reste encore agnostique. Dites-moi, d'abord, ce qu'on peut prouver que Jésus a été, a dit et a fait, et je vous dirai si je le crois, si je crois en lui ou non*. Puisque le D"" Wace convient que j'ai dissipé sa dernière ombre de scepticisme au sujet de la possession des pourceaux gadaréniens, il eût pu faire quelque chose pour me venir en aide. Au lieu de cela, il montre un manque complet de conception de la nature des obstacles qui empêchent la conversion de ses « infidèles ».

Je crois que la vérité, c'est que les difficultés pour arriver à une conclusion légitime sur le Sermon sur la Montagne, l'Oraison dominicale ou toute autre don-

* Le roi Hérode ne faisait aucune difficulté au sujet de la résurrection supposée de Jean- Baptiste, c Jean, à qui j*ai fait couper la tête, est ressuscité. » (Marc, vi, i6.)

^ Je regrette l'interpolation « en », parce qu'une citation doit être exacte dans les petites choses comme dans les grandes. Mais je n*ai pu voir quelle différence cela peut faire de t croire Jésus > ou de « croire en Jésus » Si vous t le croyez », vous devez croire qu'il a été ce qu'il professait être, c'est-à-dire « croire en lui », et si vous « croyez en lui », vous devez nécessairement « le croire ».

i'ji ENCORE l'agnosticisme

née qu'offrent les Évangiles synoptiques (et a fortiori le quatrième Évangile) sont impossibles à surmonter. Chacun de ces récits porte la couleur des préventions de ceux chez qui naquirent les premières traditions, et de ceux qui les recueillirent et s'en firent les éditeurs; la difficulté de tenir un compte exact de ces préventions est augmentée par notre ignorance des dates exactes auxquelles les documents furent reunis pour la première fois, de la proportion de ceux qui ont été, par la suite, fondus et intercalés avec les premiers, et du sens historique, ou du manque de sens, et des tendances dogmatiques de leurs compilateurs et éditeurs. Voyons maintenant s'il existe quelque autre route qui nous ferait arriver à quelque chose de mieux que la négation.

Il y a une idée, généralement répandue, que la « primitive Église », pendant qu'elle était dirigée par les Apôtres et leurs successeurs immédiats, était une sorte de colombier dogmatique pénétré de l'union la plus tendre et de l'harmonie doctrinale. Les Protestants, en particulier, aiment à s'attribuer le mérite d'être plus près de « l'Eglise des Apôtres » que ne le sont leurs voisins; et ils sont d'autant moins excusables de se faire cette illusion qu'ils sont 'grands lecteurs de documents prouvant exactement le contraire. Le fait est qu'au cours des trois premiers siècles de son existence l'Eglise a subi, rapidement, un processus d'évolution du caractère le plus remarquable, et dont l'étape finale diffère bien plus de la première que l'Anglicanisme ne diffère du Q.uakérisme. C'est ici que se trouve la clef de la compréhension du problème de

l'origine de ce qu'on appelle maintenant « Christianisme », et de son rapport avec Jésus de Nazareth, Nous ne pouvons, non plus, arriver à une conclusion juste de ce qu'il est probable que Jésus a réellement dit ou fait, jusqu'à ce que ce point soit éclairci. C'est au cours des cent ans, à peu près, qui suivirent la crucifixion, que l'évolution du Christianisme a fait ses pas les plus importants et ceux qui ont eu, par la suite, le plus d'influence. C'est presque la période la plus obscure de l'histoire ; mais il se trouve, très heureusement, que le commencement et la fin de cette période sont éclairés d'une manière brillante par le témoignage contemporain de deux écrivains dont l'existence historique ne fait pas de doute \ alors que leurs ouvrages les plus importants ont une authenticité généralement reconnue. Ce sont : Justin, philosophe et martyr, et Paul, l'apôtre des Gentils. Je ne m'adresserai à ces témoins que pour constater l'état de l'opinion parmi ceux qui s'appelaient disciples de Jésus, de leur temps.

Justin, dans son dialogue avec le Juif Tryphon, qui fut écrit vers le milieu du if siècle, énumère certaines catégories de personnes qui, suivant son opinion, seront ou ne seront pas sauvées ^. Ce sont :

1' Les juifs orthodoxes, qui refusent de croire que Jésus est le Christ. — Pas sauvés;

2° Les Juifs qui observent la loi, qui croient que

' Cela est vrai pour Justin; mais il y a une école de critique théologique qui met plus ou moins en doute la réalité historique de Paul et Tauthenticité même des quatre Épitres cardinales.

•-* Voir Diat. cm Tryphonc, § 47 et § 3$. Je dois dire que Justin n a point classé par ordre ses catégories comme je Tai fait.

•28i> ENCORE l'agnosticisme

Jésus est le Christ, mais qui insistent pour que les Gentils convertis observent la loi. — Pas sauvés ;

y Les Juifs qui observent la loi, qui croient que Jésus est le Christ, et professent que les Gentils convertis n'ont pas besoin d'observer la loi. — Sauvés [àt l'avis de Justin, mais quelques-uns de ses confrères chrétiens croient le contraire) ;

4° Les Gentils convertis à la foi en Jésus comme Christ, qui observent la loi. — Sauvés (peut-être) ;

5° Les Gentils croyant à Jésus comme Christ, qui n'observent pas eux-mêmes la loi (si ce n'est en refusant de sacrifier aux idoles), mais qui ne considèrent pas comme hérétiques ceux qui l'observent. — Sauvés (c'est ici l'opinion propre de Justin) ;

6° Les Gentils croyants qui n'observent pas la loi, sauf le refus de sacrifier aux idoles, et qui tiennent pour hérétiques ceux qui l'observent. — Sauvés ;

7** Les Gentils pour qui Jésus est le Christ, et s'appelant chrétiens, mais qui mangent des viandes sacrifiées aux idoles. — Pas sauvés;

8^ Les Gentils qui ne croient pas que Jésus soit le Christ. — Pas sauvés,

Justin ne considère pas les chrétiens qui croient à la naissance naturelle de Jésus — et il admet qu'il en existe une minorité respectable — comme étant hérétiques, bien qu'il tienne pour certaine la naissance surnaturelle du Christ et sa préexistence comme « Logos » ou « Verbe ». Il conçoit le Logos comme un second Dieu, inférieur au premier Dieu, inconnaissable, au sujet duquel Justin, comme Philon, est complètement agnostique. Le Saint-Esprit n'est pas regardé par

ENCORE l'agnosticisme 28 1

Justin comme une personnalité distincte, et souvent il est mêlé au Logos. La doctrine de l'immortalité naturelle de l'âme est, pour Justin, une hérésie, et il croit aussi fermement à la résurrection des corps qu'à la seconde venue du Christ et à rétablissement du millénaire.

Ce pilier de TÉglise, au milieu du n** siècle — indigène de la Samarie, mais ayant beaucoup voyagé, — connaissait assurément très bien Rome, et probablement Alexandrie, et il est à croire qu'il connaissait l'état de Topinion dans toute la longueur et la largeur du monde chrétien aussi bien qu'aucun homme de son temps. Si les diverses catégories ci-dessus énumérées sont disposées en séries ainsi :

Christianisme de Justin

Judaïsme Juda^o-Christianisme Christianisme Paganisme

orthodoxe idolothytique

I ifTii^ V VI VII VIII

elles forment, évidemment, une série échelonnée depuis le Judaïsme orthodoxe, à l'extrême gauche, jusqu'au Paganisme, soit philosophique, soit populaire, à l'extrême droite ; et on observera, en outre que, bien que la conception du Christianisme de Justin soit très large, il exclut cependant, rigoureusement deux classesde personnes qui, de son temps, secomptaientparmi les Chrétiens, c'est-à-dire ceux qui tenaient pour la circoncision et les autres observances de la loi pour les Gentils convertis, savoir les Juifs chrétiens stricts (II), et d'autre part ceux qui affirment

aSa ENCORE L* AGNOSTICISME

qu'on peut manger de la viande sacrifiée aux idoles, — qu'ils soient ou non gnostiques (VU). J'ai appelé ces derniers chrétiens « idolothytiques » parce que je n'ai pu inventer de meilleur mot ; je ne prétends pas qu'il puisse être défendu strictement au point de vue étymologique.

Au moment actuel, je ne crois pas qu'il y ait un missionnaire anglais, en aucun pays païen, qui s'inquiète de savoir si les matériaux de son dîner ont été, ou non, offerts aux idoles. D'autre part, je pense qu'aucune secte protestante orthodoxe, pour ne rien dire des Églises romaine et grecque, n'hésiterait à condamner comme hérétiques au premier chef la pratique de la circoncision et l'observance du sabbat juif et des règles concernant la nourriture.

En réalité, le Christianisme moderne a non seulement poussé et dépassé la droite de Justin, mais il s'est beaucoup rétréci.

Justin Judaïsme Judzeo-Christianisme Christianisme moderne Paganisme

I ïTïnTv V ^vi VII vlii

Car, bien qu'il comprenne VII, et que même, dans le culte des saints et des reliques, il découpe un « gros morceau » dans le paganisme, il exclut, non seulement tous les Judaeo-Chré tiens, mais tous ceux qui doutent que ceux-ci soient des hérétiques. Dès le xuf siècle, l'Inquisition aurait brûlé, gaiement, toute personne rentrant dans les catégories II, III, IV, V; et en Espagne elle les a brûlées. Et le loup continue-

ENCORE i/aGNOSTICISMÉ 283

fait ses ravages maintenant, s'il pouvait seulement délivrer ses mâchoires sanglantes de la muselière imposée par le bras séculier.

Il n y a pas de communauté protestante, sauf les Unitairiens, qui ne déclarât Justin hérétique lui-même, à cause de sa doctrine de la divinité inférieure du Logos, et je crains fort que, en bonne logique, le D' Wace lui-même ne se trouvât dans la pénible .nécessité de le classer comme « infidèle », par la même raison et par d'autres encore.

Passons maintenant à notre seconde autorité. S'il y a un résultat certain entre tous ceux des investigations critiques des sources du Christianisme \ c'est que Paul de Tarse écrivit, vers Tan 55 ou 60 de notre ère, c'està-dire environ vingt ou vingt-cinq ans après la crucifixion, son Epîtreaux Galates. S'il en est ainsi, l'Epitre aux Galates serait une des preuves documentaires les plus anciennes, si ce n'est la plus ancienne, de l'état de la primitive Eglise. Et que l'on remarque qu'elle nous fournit, si elle est bien de Paul, le témoignage d'un homme qui a pris part aux événements narrés. A l'exception de deux ou trois autres épîtres de Paul, il n'y a pas un livre du Nouveau Testament qui offre de telles preuves de son authenticité et de son autorité.

Et quel état de choses y trouvons-nous révélé ? Une querelle amère, que Paul raconte sans aucun ménagement, n'hésitant point à railler impitoyable-

1 Je me garde bien d'affirmer que même les quatres Epîtres cardinales de Paul n'ont pas été, elles aussi, sérieusement remaniées. Voir note i, à la page 279.

ment ceux qulon c estime être des piliers »: Jacques « le frère du Seigneur * ; Pierre, le rocher sur lequel il a bâti son Eglise, et Jean, « le disciple bien-aimé ». Et aucun respect envers « le rocher » n'empêche Paul de reprocher, en face, à Pierre sa « dissimulation » î

Le sujet de cette chaude discussion était simplement ceci : les Gentils convertis étaient-ils tenus, ou non, d'obéir à la Loi ? Paul répondait négativement, et agissant d'après sa conviction, avait créé à Antioche (et ailleurs) une communauté dite « chrétienne » où Ton entrait du moment où Ton croyait que Jésus était le Messie, et qu'on s'était fait baptiser après cette conlession . Dans l'Épître dont il s'agit, Paul exprime ceci — son « évangile », comme il le dit — sous sa forme la plus extrême. Non seulement il nie la nécessité de se conformer à la Loi, mais il déclare que cette conformité a une valeur négative. « Voici, ce que je vous dis, moi Paul, c'est que, si vous vous faites circoncire, Christ ne vous servira de rien * ».

Il qualifie les observances légales de « misérables rudiments », et lance Tanathème contre quiconque prêche aux Galates un autre Evangile que le sien. Cest-à-dire que, par une conséquence directe, il lance Tanathème contre les Nazaréens de Jérusalem, dont le zèle pour la Loi est constaté par Jacques dans un passage des Actes, que nous citons plus loin. Dans la première Epître aux Corinthiens, en traitant la question du fait de manger des viandes sacrifiées aux idoles, il est évident que Paul lui-même considère que c'est un sujet indifférent ; mais il conseille qu'on

* Galates, v, 2.

ENCORE l'agnosticisme 285

ne le fasse point, à cause des frères faibles en la foi. D'autre part, les Nazaréens de Jérusalem s'opposaient avec acharnement à V « Evangile » de Paul, et insistaient pour que chaque converti devînt un vrai prosélyte juif, et, par conséquent, observât toute la Loi ; à la tête de ce parti étaient Jacques, Pierre et Jean *. Paul ne dit point si la question de principes a été réglée par la discussion à laquelle il est fait allusion dans l'Epître aux Galates. Tout ce qu'il dit, c'est que cela finit par la convention pratique que lui et Barnabée continueraient leur manière de faire aveé les Gentils, tandis que Jacques, Pierre et Jean traiteraient à leur guise les Juifs convertis. Plus tard, il se plaint amèrement de Pierre parce que, au cours d'une visite de cet apôtre à Antioche, il avait d'abord incliné vers l'opinion de Paul, et consenti à manger avec des Gentils convertis; mais, lorsque « quelques personnes envoyées par Jacques » furent venues, il « se retira et se sépara d'eux, craignant les circoncis. Et les autres Juifs usaient aussi de la même dissimulation que Iuf, de sorte que Barnabée lui-même fut entraîné à dissimuler avec eux ^ ».

On ne saurait tirer qu'une conclusion du récit que Paul a fait de cette fameuse dispute, dont le règlement fit la fortune de la Religion naissante. C'est que les disciples à Jérusalem, ayant à leur tête « Jacques, le frère du Seigneur», et les apôtres principaux, Pierre et Jean, étaient des Juifs stricts observateurs de la Loi, qui n'avaient voulu admettre des néophytes qu*à

* Galates t'iii 9.

8 GalateSf 11, 12-11.

286 ENCORE l'agnosticisme

condition qu*ils fussent, soit par leur naissance, soit en devenant prosélytes, des Juifs aussi stricts. En réalité, la seule différence entre Jacques, Pierre, Jean et le corps de disciples qu'ils dirigeaient et les Juifs qui les entouraient, et dont ils avaient partagé pendant nombre d'années les observances religieuses, c'est qu'ils croyaient que le Messie, que les chefs de la nation attendaient encore, était déjà venu dans la personne de Jésus de Nazareth.

Les Actes des Apôtres sont à peine dignes de foi ; ils appartiennent, certainement, s'ils sont authentiques, à une date plus rapprochée de nous que celle des Épîtres de Paul. Et la version que donne l'auteur de la conférence décrite d'une manière si vivante par Paul, fait supposer, si la dernière est exacte, qu'elle a été, incontestablement, colorée par l'art de quelque commentateur désireux d'étouffer un scandale. Mais elle n'en est pas moins instructive. Le jugement du « Conseil » prononcé par Jacques çst que les Gentils convertis doivent seulement « s'abstenir des viandes sacrifiées aux idoles, des bêtes étouffées, du sang, et de la fornication. » Mais, en dépit de l'arrangement auquel l'auteur des Actes voudrait nous faire croire, l'Église de Jérusalem persista dans sa tentative de conserver l'observance de la Loi. Longtemps après la conférence, quelque temps après avoir écrit les Epîtres aux Galates et aux Corinthiens, et immédiatement après avoir expédié l'Epître aux Romains, Paul fait sa dernière visite à Jérusalem, et se présente devant Jacques et tous les anciens. Et voici cç que les Actes nous disent de Tentrevut :

ENCORE l'agnosticisme 287

« Et ils lui dirent : Frère, tu vois combien il y a de milliers de Juifs qui ont cru, et ils sont tous zélés pour la loi. Or ils ont été informés que tu enseignes a tous les Juifs qui sont parmi les Gentils de renoncer à Moïse, en leur disant qu'ils ne doivent pas circoncire leurs enfants, ni vivre selon les cérémonies de la loi ^»

Ils demandent, par conséquent, qu'il accomplisse un certain rite religieux dans le Temple afin que :

«... Tous sachent qu'il n'est rien de vrai dans tout ce qu'ils ont ouï dire de toi, mais que tu continues à garder la loi ^.

Je laisse à tout lecteur impartial de ces Epîtres à décider si Paul pouvait, avec une conscience nette, faire ce que l'auteur des Actes dit ensuite qu'il fit, lui qui avait écrit les Epîtres aux Galates et aux Corinthiens. Le point sur lequel j'appelle particulièrement l'attention est la déclaration que l'Eglise de Jérusalem, dirigée par le frère de Jésus et ses disciples et amis personnels, vingt ans et plus après sa mort, se composait de Juifs stricts et zélés.

L'orateur Tertullien, se souciant peu des dissensions intérieures des 'sectateurs de Jésus, parle de Paul comme « chef de file de la secte des Nazaréens ^ », ce qui doit avoir fait à Jacques à peu près le même

* Ades^ XXI, 20-21.

2 Loc. cit.^ 24. — En réalité, on demandait à Paul de commettre à Jérusalem un acte du même caractère que l'acte qu'il flétrit dy nom da 4 dissimulation » ch«z Pienre, à Antit>x;^«,

3 Actes^ xxiv^ 5.

a88 ENCORE l'agnosticisme

eftet qu'eût ressenti l'Archevêque de Canterbury, du temps de George Fox, si Ton eût appelé ce dernier un « chef de file de la secte des Anglicans ». En réalité, « Nazaréen » était, ainsi que chacun le sait, l'appellation distinctive de Jésus ; ses partisans immédiats étaient connus comme Nazaréens; la congrégation des disciples et, plus tard, des nouveaux convertis, à Jérusalem — l'Eglise de Jérusalem — était, expressément, la « secte des Nazaréens », qui n'était pas plus considérée comme en dehors du Judaïsme que ne l'étaient celles des Sadducéeus ou desEssènes^ En réalité, les dogmes des Sadducéens et des Essènes divergeaient davantage de l'idéal pharisaïque de l'orthodoxie que ne le faisait le Nazarénisme.

Examinons, maintenant (60 ans après Jésus-Christ), la situation comparée à celle qui existait du temps de Justin, un siècle plus tard. Il est évident que les Nazaréens — que présidait Jacques, « le frère du Seigneur » et comprenant les douze Apôtres — appartenaient à la seconde catégorie de Justin, celle des « Juifs qui observent la Loi, qui croient que Jésus est le Christ, mais qui insistent sur l'observance de la Loi par les Gentils convertis. » jusqu'au moment où la controverse racontée par Paul se produisit. Selon Paul, ces Juifs lui permirent, simplement, déformer à Antioche et en d'autres lieux ses congrégations de Gentils convertis non légaux ; et il semblerait que c'est à ces néophytes, qui rentreraient dans la cinquième

* Tout ceci a été indiqué clairement par Ritschel, il y a près de quarante ans. Voir Die Enhtehung der alt-KatlioUschen Kirche (1850, p. 108).

catégorie de Justin, que Ton appliqua, pour la première fois, le nom de « Chrétien »; si quelqu'un de ces chrétiens avait usé de la permission aux trois quarts accordée par Paul, et mangé des viandes sacrifiées aux idoles, il eût appartenu à la septième catégorie de Justin.

D'où il suit que, si Topinion de Justin, qui fut probablement celle de TÉglise en général au milieu du II* siècle, était correcte, Jacques, Pierre, Jean et leurs disciples ne pouvaient être sauvés ; Paul, pas davantage, s'il mettait en pratique ses idées sur le peu d'importance de manger des viandes consacrées aux idoles. Ou, pour me servir d'une autre image, le centre de gravité de Torthodoxie, qui se trouve à l'extrême droite de la série au xix* siècle, était à l'extrême gauche, précisément avant le milieu du i*"" siècle, quand la « secte des Nazaréens :^ constituait toute l'Église fondée par Jésus et les Apôtres; tandis qu'au temps de Justin il était à mi-chemin entre les deux.

C'est donc une erreur profonde que d'imaginer que les Judaeo-Chrétiens (Nazaréens et Ebionites) des derniers temps étaient des produits hérétiques d'un « Christianisme » primitif universaliste. Tout au contraire, le « Christianisme » universaliste est un produit du Nazarénisme primitif, purement juif, lequel, éliminant, graduellement, les cérémonies et les prescriptions relatives à l'alimentation, de la loi juive, a classé le culte qui lui a donné naissance, avec toutes ses étapes intermédiaires de développement, parmi \es héré^içs 4ami^ables.

Puisqu'il Qx\ 9 été ainsi, nous sommes à même dç }^ux(,iiY, SçimcQ et i^«Uf ton, \%

former un jugement sûr à 1 égard des limites dans lesquelles renseignement de Jésus de Nazareth a dû être renfermé. L'autorité ecclésiastique voudrait nous faire croire que les mots écrits à la fin du premier Evangile: « Allez donc, et instruisez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » font partie des derniers ordres de Jésus, au moment où il s'est séparé des Onze. Si cela est, Pierre et Jean doivent avoir entendu ces mots ; ils sont trop clairs pour n'être pas compris, et l'occasion en a été trop solennelle pour qu'ils aient pu s'oublier. Cependant les Actes nous disent que Pierre eut besoin d'une vision pour baptiser Cornélius, et Paul, dans l'Épître aux Galates, ne connaît pas ces mots qui l'auraient complètement défendu contre ceux qui, s'ils les avaient entendus, doivent être considérés comme les ayant oubliés ou négligés. D autre part, Pierre et Jean, qu'on suppose avoir entendu le Sermon sur la Montagne, ne connaissent pas ce qui est dit : que Jésus n'est point venu pour détruire la Loi, mais pour que la Loi soit accomplie, jusqu'au dernier iota et trait, ce qui sûrement aurait été une assez bonne preuve de leur manière d'envisager la question.

On nous dit quelquefois que les amis personnels et les compagnons de tous les jours de Jésus restaient Juifs zélés et s'opposaient aux innovations de Paul, parce qu'ils étaient durs de cœur et lents à comprendre. Cette hypothèse s'accorde difficilement avec la foi concomitante de ceux qui l'adoptent, en la pénétration miraculeuse et la sagacité surhumaine de leur Maître ; je ne vois pas non plus comment on

pourrait la mettre en harmonie avec le postulat orthodoxe, savoir : que Mathieu est l'auteur du premier Évangile, et Jean celui du quatrième. S'il en est ainsi, alors assurément Mathieu n'était pas un être sans intelligence ; et quant au quatrième Evangile — roman théosophique de premier ordre, — il n'a pu être écrit que par un homme d'une capacité littéraire remarquable, qui avait puisé profondément aux sources de la philosophie alexandrine. En outre, la doctrine de l'auteur du quatrième Évangile est plus éloignée de celle de la « secte des Nazaréens » que celle de Paul lui-même. Je sais très bien que des critiques orthodoxes ont pu soutenir que Jean, le Nazaréen, qui avait probablement dépassé cinquante ans quand il a dû écrire le livre le plus complètement judaïsant du Nouveau Testament — TApocalypse — dans le grec le plus rude, subit une étonnante métamorphose à la fois dans son style et dans sa doctrine lorsqu'il atteignit le bel âge de quatre-vingt-dix ans, et qu'il a donné au monde une histoire où le critique le plus habile ne peut (toujours) découvrir où finissent les discours de Jésus, et où commence le texte du récit ; lequel récit est entièrement inconciliable, en ce qui concerne les faits, avec celui de son compagnon d'apostolat, Mathieu.

Voici comment finit toute cette affaire : — La « secte des Nazaréens », le frère de Jésus et ses disciples, nommés par lui Apôtres, et ceux qui reçurent les enseignements de ces derniers, jusqu'à Tannée 50 après Jésus-Christ, n'étaient pas des «chrétiens» dans le sens où ce terme a été compris à partir de sa naissance placée à Antioche, mais des Juifs — des Juifs

999 ENCORB L AGNOSTICISME

strictement orthodoxes — dont la foi dans le caractère messianique de Jésus ne permettait ni de les exclure des services du temple, ni de les bannir du sein plus vaste du Judaïsme *. La proclamation publique de leur opinion spéciale sur le Messie était, sans nul doute, offensante pour les Pharisiens, tout comme le fanatisme de la Law Church Test pour les fanatiques de la High Church dans notre propre pays ; ou comme toute sorte de dissidence est antipathique à des religionnaires fervents de toutes les confessions de foi. Le danger politique d'un mouvement messianique était indubitablement sérieux ; pour les Sadducéens, ils eussent voulu étouffer le Nazarénisme, dans la crainte qu'il ne finît par une rébellion inutile contre leurs maîtres romains, comme cet autre mouvement galiléen à la tête duquel Judas s'était mis, une génération auparavant. La Galilée avait toujours été une sorte de serre chaude d'enthousiasme séditieux contre la domination romaine, et le grand prêtre et le procurateur avaient un besoin égal de surveiller de près les habitants de cette région. Somme toute, pourtant, les Nazaréens ne furent guère troublés pendant les vingt premières années de leur existence, et la haine immortelle des Juifs envers ces derniers convertis, qu'ils considéraient comme apostats et fauteurs d'un Judaïsme simulé, fut éveillée par Paul. A leur point de vue, Paul n'était qu'un renégat, également opposé au

1 « Si chacun, dès qu'il reconnaissait Jésus pour le Messie, était baptisé aussitôt, les premiers chrétiens n'ont pu reconnaître aucune autre différence essentielle entre eux çt les Juifs. » (Zellef, Vortràge^ ;865, p. 20).

Judaïsme orthodoxe et au Nazarénisme orthodoxe, et ses enseignements menaçaient de détruire le Judaïsme. Et ils avaient raison, à leur point de vue. Pendant un siècle, l'influence de Paul contribua grandement à transformer le Nazarénisme, d'abord cœur de la nouvelle foi, en une erreur repoussée avec mépris, et Tesprit de la doctrine de Paul continua son œuvre, poussant le Christianisme de plus en plus loin du Judaïsme, au point que « les viandes consacrées aux idoles » pouvaient être mangées sans scrupule, tandis que les façons nazaréennes d'observer le sabbat, ou la pâque, étaient flétries comme hérésie judaïsante.

Mais, si les Nazaréens primitifs dont parlent les Actes étaient des Juifs orthodoxes, quelle probabilité peut-il y avoir que Jésus ait été autre chose ? Comment peut-il avoir fondé la religion universelle dont on n'a entendu parler que vingt ans après sa mort *. Que Jésus ait possédé, à un rare degré, le don d'attacher les hommes à sa personne et à sa fortune, qu'il ait prononcé plus d'une parole remarquable, et qu'il se soit fait l'avocat de l'équité, de la douceur et de l'humilité ; qu'il ait pu négliger les subtilités des bigots pour l'observance de la loi, et qu'il en ait appelé de préférence à ces nobles conceptions de la religion qui constituaient la moelle ou le noyau de l'enseignement des grands prophètes de sa nation sept cents

1 Le D' Harnack, dans la seconde édition récemment publiée de sa Dogmengeschichte, dit (p. 39) : « Jésus-Christ n'a avancé aucune doctrine nouvelle, » et plus loin (p. 65) : « Il n'est pas difficile d'opposer à chaque parole de Jésus une observation qui prouve qu'elle n'a rien d'original. » Voir aussi l'appendice 4, à la même page.

ans auparavant, et que, dans les dernières scènes de sa carrière, il ait incarné le martyr idéal d*Isaïe, tout cela peut être, et je crois que cela est très probable. Mais tout ceci ne représente pas un pas au dehors des frontières du Judaïsme orthodoxe. Puis, qui nous dira si Jésus s*est donné pour le vrai Messie, attendu par sa nation dès Tapparitiondu livre pseudo-prophétique de Daniel, un siècle et demi avant son temps, ou si c'est l'enthousiasme de ses sectateurs qui Ta forcé, graduellement, à prendre cette attitude?

Mais il y a une chose qui est certaine: si la croyance en un prompt retour du Messie, qui était partagée par tous les partis de la primitive Eglise, nazaréens ou paulins, que Jésus prédit, à diverses reprises, dans les Évangiles synoptiques, croyance qui domina la vie des chrétiens pendant lei" siècle qui suivit la crucifixion, s'il a accepté et enseigné cette croyance, il a été assurément sous l'empire d'une illusion, et il est responsable de ce que le temps, en s'écoulant, a démontré être une erreur prodigieuse.

Quand j'ai osé douter « qu'aucun théologien protestant ayant une réputation à perdre oserait affirmer qu'il croit à l'histoire des Gadaréniens », il semble que j'aie compté sans le D"" Wace, qui, faisant allusion à ce passage de mon article, dit :

« Il jugera si je rentre dans cette catégorie ; mais je répète que j'y crois, et qu'il a éloigné la seule objection que j'eusse à y croire ^

* Loc. cit., p. 363.

Loin de moi la prétention de me poser en juge dans une question aussi délicate que celle-là; mais je crois pouvoir me risquer à exprimer la conviction que, en fait de courage, le D"" Wace s'est élevé à lui-même un monument œre perennius. Car vraiment, à mon humble avis, le D' Wace en affirmant solennellement qu'il croit à l'histoire des Gadaréniens d'après le témoignage qui en est fourni, manifeste une certaine intrépidité splendide, semblable à celle que Ton admire chez ceux qui vont à la boucherie. Je ne suis peut-être pas aussi flatté que je devrais l'être, en apprenant que j'ai été complice en éteignant dans l'esprit du D' Wace la dernière lueur de doute que le bon sens eût pu suggérer. En réalité, je dois répudier toute responsabilité de l'emploi qu'on pourra faire des renseignements que j'ai fournis. Je refuse formellement d'admettre que le fait d'avouer mon ignorance sur la question de savoir si les diables, à l'existence desquels je ne crois pas, ont pu, s'ils existaient, passer ou non d'hommes dans des pourceaux, puisse, logiquement, avoir été d'une utilité quelconque à une personne qui croyait déjà aux démons et à Texactitude historique des Evangiles.

Quant à l'histoire gadarénienne, le D"" Wace, très solennellement et à deux reprises, affirme qu'il « y croit ». Je suis au regret d'avoir encore à le troubler; mais qu'entend-il par « y » ? Car il y a deux versions, l'une dans Marc et Luc, et Tautre dans Mathieu. Dans le premier, il y a un démoniaque ; dans le dernier, il y en a deux. L'histoire est racontée, en détail, avec la vigoureuse diction familière et les détails pittoresques,

2^6 ENCORE L*AGNOSTiaSME

d^une légende populaire, dans le second Évangile. L'événement immédiatement antérieur est la tempête sur le lac de Génésareth. Les événements immédiatement postérieurs sont le message du chef de la synagogue et la guérison de la femme qui avait perdu du sang. Dans le troisième Évangile, Tordre des événements est exactement le même, et il y a une concordance générale et verbale très étroite dans les récits du miracle. Tous deux s'accordent à déclarer qu^il n'y avait qu'un démoniaque, et qu'il était la résidence de nombreux démons dont le nom était < légion ».

Dans le premier Évangile, l'événement qui précède immédiatement l'aflaire des Gadaréniens est, comme auparavant, la tempête; le message du chef de la synagogue, et la guérison de la perte de sang en sont séparés par la guérison d'un paralytique, la vocation de Mathieu, et une discussion avec quelques Pharisiens. Ensuite, quand le second Évangile parie du pays des « Géraséniens » comme étant le lieu où s'est passé l'événement, le troisième Évangile dit « Géraséniens », < Gergéséniens » et « Gadaréniens » en diflérents anciens manuscrits, tandis que le premier donne « Gadaréniens ».

Les points réellement importants à remarquer, toutefois, dans le récit du premier Évangile, sont ceux-ci : c'est qu'il y a deux démoniaques au lieu d'un, et que, bien que l'histoire soit abrégée par des omissions, ce qu'il en reste est souvent verbalement identique aux passages correspondants dans les deux autres Évangiles. Le plus impudent des conciliateurs ne peut pourtant dire qu'un homme est comme deux hommes,

OU deux hommes comme un; et, bien qu'on ait déjà émis ridée que deux miracles différents, s'accordant dans tous les détails essentiels, sauf le nombre des démoniaques, ont été effectués immédiatement après la tempête sur le Lac, je regretterais d'avoir à reprocher à quelqu'un de l'adopter sérieusement. On ne saurait prétendre non plus, en ce cas, que le discours est allégorique.

Donc, quand le D' Wace dit qu'il croit au récit des évangélistes synoptiques pour l'endiablement miraculeux des pourceaux, je puis en tout honneur, demander auquel d'entre eux il croit? Suit-il la version d'un des évangélistes, ou celle des deux évangélistes ? Et, après avoir fait son choix, quelles raisons nous en donne-t-il? Si l'on admet que le témoignage des deux doit être pris contre le témoignage isolé, non seulement on traite le témoignage avec cette méthode de sens commun contre laquelle les théologiens de son école protestent si chaudement, non seulement toute question d'inspiration est supprimée, mais il se pose la question suivante : Après tout, est-ce bien le témoignage de deux contre un ? Les auteurs des versions du second et troisième Évangiles sont-ils vraiment des témoins indépendants? Pourrépondreàcette question il suffit de placer les versions des deux l'une à côté de l'autre, et de les comparer avec soin. On s'apercevra alors que les coïncidences, non seulement pour la substance, mais encore pour l'arrangement et pour l'emploi des mots identiques dans le même ordre, sont telles que l'on ne peut concevoir que deux alternatives : ou bien un évangéliste a librement copié

39^ ENCORE l'agnosticisme

Tautre; ou bien les deux ont pris pour base une source commune, qui peut avoir été soit un document écrit, soit une tradition orale définie apprise par cœur. Assurément, ces deux témoignages ne sont pas ceux de témoins indépendants. En outre, quand le récit du premier Évangile est comparé avec celui des deux autres, le même fait est apparent.

Supposant donc que le D"^ Wace a raison d'admettre que Mathieu, Marc et Luc ont écrit les ouvrages que la tradition leur attribue, quelle est la valeur de leur concordance, même si quelque chose qui ressemble plus ou moins à ce miracle particulier s'est passé, puisqu'on peut démontrer que, ou bien tous trois se basent sur quelque récit antérieur, et dont l'authenticité n'est point connue, ou bien que deux copient le troisième ?

Le D"^ Wace dit qu'il croit à l'histoire des Gadaréniens ; quelle que soit la version qu'il accepte, par conséquent, il croit que Jésus a dit tout ce que toutes les versions assurent qu'il a dit, et que, par là, il a virtuellement déclaré que la théorie de la nature du monde spirituel, impliquée dans cette histoire, est vraie. Quanta moi, je tiens pour fausse cette théorie: je crois que c'est une fiction monstrueuse et malfaisante, et je n'hésite point à déclarer ne point y croire, quel que soit celui qui m'en affirme la vérité. Si donc le D' Wace a raison de tenir à sa foi, il a aussi tout à fait raison de me classer parmi les gens qu'il nomme « infidèles »; et bien que je ne puisse donner satisfaction à son bizarre désir de me voir me glorifier d'un titre que, à mon point de vue, il serait simplement

ENCORE l'agnosticisme 299

inintelligent d'accepter, je me réjouirai certainement de n'être plus compté parmi les « chrétiens » tant que Taffirmation que Ton croit à des histoires telles que celle de l'affaire des pourceaux gadaréniens, d'après une tradition d'origine inconnue, dont il ne reste que deux récits divergents, d'origine également inconnue, formera une partie quelconque de la foi chrétienne. Et quoique j'aie, plus d'une fois, répudié le don de prophétie, je crois pouvoir me risquer à exprimer l'espérance que, si les « chrétiens » en général suivent la ligne adoptée par le D'^ Wace, tous les hommes de bon sens présenteront les qualités requises pour être rangés parmi les « infidèles ».

IK

Nemo ergo ex me scire quseratt quod me nescire scio, nisi forte ut nescire discat.

(Saint Augustin, De Civitate Dei^ xii, 7).

La discussion actuelle est née de Tusage, devenu général au cours des dernières années, des termes « Agnostique » et « Agnosticisme ».

On a accusé les gens qui s'appellent « Agnostiques » de ce faire parce qu'ils n'ont pas le courage de se déclarer « Infidèles ». On a insinué qu'ils ont adopté un nom nouveau afin d'échapper aux désagréments qui s'attachent à la désignation qui leur convient. J'ai répondu à cette imputation entièrement erronée en montrant que le terme « Agnostique » a pris naissance, en réalité, d'une manière qui la dément ; ma déclaration n'a pas été, et ne saurait être réfutée. En outre, parlant pour moi-mênle, et n'attaquant le droit d'aucune autre personne à se servir de ce terme dans

^ Nineteenth Century^ juin 1889. La substance d'un paragraphe qui servait de préambule a été reportée dans la préface.

un autre sens, je dirai que Ton ne peut convenablement décrire l'Agnosticisme comme étant une foi « négative », ni même comme étant une foi quelconque, si ce n'est en tant qu'elle exprime une foi absolue dans la validité d'un principe qui est autant moral qu'intellectuel. Ce principe peut être énoncé de diverses manières, mais toutes ces manières peuvent se ramener à ceci : qu'un homme a tort de se dire assuré de la vérité objective d'aucune proposition s'il ne peut produire une preuve qui justifie logiquement cette certitude. Voilà ce qu'affirme l'Agnosticisme; et à mon sens c'est là tout ce qui est essentiel à l'Agnosticisme. Ce que les Agnostiques nient et répudient comme immoral, c'est la doctrine contraire, d'après laquelle il y a des propositions que les hommes doivent croire, sans preuve logiquement satisfaisante, et que la réprobation doit s'attacher à ceux qui font profession de ne pas croire à des propositions aussi mal étayées. La justification du principe agnostique se trouve dans le succès qui a suivi son application dans le champ de l'histoire, soit naturelle, soit civile, et dans le fait que, en ce qui concerne ces sujets, nul homme sain d'esprit ne songe à nier sa validité.

Je dois ajouter, toujours en parlant en mon propre nom, que, bien que l'Agnosticisme ne soit pas, et ne puisse être une croyance, sauf en ce qui regarde son principe général, il est pourtant vrai que l'application de ce principe a pour résultat la négation, ou la suspension de jugement, en ce qui concerne nombre de proposition^ a\i syjet desc]^ueUe$ nQ$ ^ Gaostic^^ues ^

ecclésiastiques contemporains professent une entière certitude. Et, en tant que ces personnes ecclésiastiques peuvent être justifiées de leur coutume depuis longtemps établie (que beaucoup maintenant trouvent plus honorée par Tomission que par Tobservance) d^appeler de noms injurieux ceux qui ne pensent pas comme eux, j'admets qu'ils ont tout droit de nous appeler, moi et ceux qui pensent comme moi, des « Infidèles :^ ; tout ce que j'oserai faire observer, c'est qu'ils ne peuvent s'attendre à ce que nous parlions de nous-mêmes en pareils termes.

L'étendue de la région de l'incertain, le nombre des problèmes dont l'investigation aboutit à la conclusion « manque de preuves », varie suivant la science et les habitudes intellectuelles de l'Agnostique, comme individu. Je n'aime guère à parler de quoi que ce soit comme étant « inconnaissable ». Ce dont je suis sûr, c'est qu'il y a beaucoup de sujets sur lesquels je ne sais rien, et qui, autant que j'en puis juger, sont hors de la portée de mes facultés. Mais que ces choses soient connaissables par quelqu'un d'autre, c'est précisément un de ces points qui dépassent ma connaissance, bien que je puisse avoir une opinion assez nette quant à la probabilité du cas.

Pour moi, personnellement, je' suis tout à fait assuré que la région de l'incertitude — le pays nébuleux où les mots jouent le rôle des réalités — est bien plus étendue que je ne la souhaiterais. Le Matérialisme et l'Idéalisme, le Déisme et l'Athéisme, la doctrine de l'âme et de sa mortalité ou de son immortalité , apparaissent dans l'histoire de la philosophie

comme les ombres des héros Scandinaves, s'entretuant éternellement et ressuscitant éternellement dans un « Nifelheim » métaphysique. Voilà bientôt vingt-cinq siècles, à tout le moins, que Thumanité a commencé à prêter une sérieuse attention à ces sujets. De génération en génération, la philosophie a été condamnée à rouler la pierre au haut de la montagne, et au moment où tout le monde aurait juré qu'elle arrivait au sommet, la pierre roulait de nouveau en bas. Tout ceci est écrit dans de^ livres innombrables, et cekii qui ne plaindra pas sa fatigue à les parcourir découvrira que la pierre est juste au point où elle était au début de Tœuvre. Hume l'a vu ; Kant Ta vu ; depuis eux, des yeux de plus en plus nombreux ont été débarrassés des taies qui les empêchaient de voir ; et maintenant le poids et le nombre de ceux qui refusent de devenir la proie de mystifications verbales commencent à compter dans la vie pratique.

Un conflit entre l'Agnosticisme et la Théologie était inévitable, ou plutôt entre l'Agnosticisme et TEcclésiasticisme. Car la Théologie, la science, est une chose, et l'Ecclésiasticisme, champion d'une conclusion arrêtée d'avance \ quant à la vérité d'une forme particulière de Théologie, en est une autre. L'Agnosticisme ne cherche point de querelle à la Théologie. Bien au contraire, l'Agnostique, connaissant trop bien l'influence des préjugés et de l'idiosyncrasie, même sur ceux qui désirent le plus être impartiaux, ne peut rien souhaiter avec plus d'insistance que de voir le

< « Soutenons, avant d'avoir prouvé. Ce paradoxe apparent est le secret du bonheur. » (D' Newman, Tract. 8>, p. 85.)

théologien scientifique parfaitement libre de cribler la matière à sa guise, et de trouver des brèches dans la position occupée par l'Agnostique ; et* même si la démonstration n*est pas possible, ce dernier souhaite que le premier expose, avec leur force entière, les motifs des conclusions qu'il croit probables. Le théologien scientifique admet le principe agnostique, quelque grandement que différent ses résultats de ceux auxquels arrivent la plupart des Agnostiques.

Mais, entre l'Agnosticisme et TEcclésiasticisme ou, comme l'appellent nos voisins de l'autre côté de la Manche, le Cléricalisme, il ne peut y avoir ni paix ni trêve. Le clérical affirme qu'il est mal, moralement, de ne pas croire à certaines propositions, quels que soient les résultats d'une stricte investigation scientifique de la preuve de ces propositions. Il nous dit « que l'erreur religieuse est, en soi, d'une nature immorale ^ ». Il déclare avoir jugé d'avance certaines conclusions , et considère ceux qui montrent des raisons de suspendre leur jugement comme des émissaires de Satan. Il s'ensuit nécessairement que, pour lui, ce n'est pas la constatation de la vérité, mais l'acquisition de la foi qui est le but suprême de la vie mentale. Et, si l'on analyse avec soin la nature de cette foi, on trouvera, trop souvent, qu'elle n'est pas le processus mystique d'unité avec le Divin, tel que l'enthousiaste religieux le comprend, mais bien ce que la naïve simplicité d'un élève de l'école du Dimanche l'avait un jour définie. « La Foi, disait

ce plagiaire inconscient de Tertullien, c'est de pouvoir dire que vous croyez des choses qui sont incroyables. »

Eh bien ! moi, et beaucoup d'autres agnostiques, nous croyons que la foi, dans ce sens, est une abomination ; et bien que nous ne nous permettions pas le luxe de nous faire à nous-mêmes justice en injuriant ceux qui pensent de façon différente, nous sentons que le désaccord entre nous et ceux qui professent cette doctrine est encore plus moral qu'intellectuel. Il est à désirer que la lumière se fasse sur ces sujets. Si nos adversaires cléricaux étaient vraiment au fait du véritable état de la question, nous en finirions avec Tétrange illusion que Ton trouve souvent, entre les lignes, dans leurs écrits, et selon laquelle ceux qu'ils aiment tant à appeler « Infidèles » sont des gens qui devraient être, et qui sont, au fond, honteux de leur état d'âme. Il serait peu courtois de faire plus d'indiquer combien cet agréable rêve est en opposition directe avec les faits.

Les Cléricaux et leurs alliés laïques nous disent, d'ordinaire, que, si nous refusons d'admettre qu'il y a de sérieux motifs d'exprimer des convictions définies sur certains sujets les liens de la société humaine se dissoudront, et l'humanité retombera dans la barbarie. Il y a plusieurs réponses à faire à cette assertion. La première, c'est que les liens de la société humaine ont été formés sans l'aide de leur théologie, et, de l'avis de juges compétents assez nombreux, ont été plutôt affaiblis que fortifiés par elle. La science et l'art de la Grèce, la morale du vieil Israël, l'organisation

HUXLBY. Science et Religion. 20

)o6 AGNOSTICISME ET CHRISTIANISME

sociale de l'ancienne Rome ont toutes réussi à exister sans l'aide de la foi en un seul article caractéristique, même le plus simple, des symboles chrétiens. La science, les arts, la jurisprudence, les théories politiques et sociales principales du monde moderne sont issues de celles de la Grèce et de Rome, — non pas favorisées par les enseignements fondamentaux du Christianisme, mais en opposition avec eux, la science, les arts, et toute occupation sérieuse des choses de ce monde étant également méprisables pour ces chrétiens. Et puis, tout ce qu'il y a de mieux dans les éthiques du monde moderne, et qui ne vient ni de la pensée grecque ni des barbares, est le développement direct de la morale de Tancien Israël. Il n'y a pas de code de législation, ancien ou moderne, qui soit à la fois aussi juste et aussi miséricordieux, aussi tendre au faible et au pauvre, que la loi juive ; et, s'il faut en croire les Evangiles Jésus de Nazareth a déclaré, luimême, qu'il n'enseignait rien qui ne se trouvât, ou implicitement, ou explicitement dans le système religieux et éthique de son peuple.

« Et le scribe lui dit: En vérité, Maître, tuas bien dit qu'il est un, et qu'il n'y en a point d'autre que Lui, et que l'aimer de tout son cœur, de toute sa pensée et de toute sa force, et aimer son prochain comme soimême, est plus que tous les encensements et les sacrifices ^. y>

Voici le plus court des résumés de l'enseignement des prophètes d'Israël au viii*' siècle avant l'ère chré-

< Marc, xii, 32-^3

Agnosticisme et christianisme 307

tienne ; le Maître, dont la doctrine est ainsi énoncée en sa présence, réfute-t-il cette exposition? Non : on nous dit, au contraire, que Jésus vit qu'il avait « bien répondu », et qu'il répliqua : « Tu n'es pas éloigné du Royaume de Dieu. »

Je pense donc que, même si les symboles, depuis celui des Apôtres jusqu'à celui de saint Athanase, étaient balayés et oubliés, et si même Thumanité arrivait à la conclusion que le fait qu'un évêque lave ou ne lave point une tasse, n'a pas l'ombre d'importance, les choses n'en iraient pas plus mal. Les causes qui ont amené le développement de la moralité chez l'homme, qui nous ont guidés et poussés tout le long de la route qui sépare le sauvage de l'homme civilisé, ces causes ne cesseront point d'agir parce qu'un certain nombre d'hypothèses ecclésiastiques seront reconnues sansfondement. Et quand même la notion absurde que la moralité est plutôt l'enfant de la spéculation que celui de la nécessité pratique et de l'instinct hérité avait quelque fondement, si tout le monde se mettait à voler, à assassiner et à commettre toutes sortes de crimes dès qu'on découvrirait que certaines parties de l'ancienne histoire sont des mythes, quelle importance auraient de tels arguments pour quiconque professe les principes agnostiques ?

Assurément, la tentative de chasser Béelzébuth avec l'aide de Béelzébuth était un procédé plein de promesses, si on le compare à celui qui consiste à préserver la moralité à l'aide de l'immoralité. Car je suppose qu'on admettra qu'un agnostique puisse être parfaitement sincère, puisse être compétent, puisse

3o8 AGNOSTICISME ET CHRISTIANISME

avoir étudié la question en jeu avec autant de soin que ses adversaires cléricaux. Mais, si l'agnostique croit réellement à ce qu'il dit, rargumentateur des « conséquences terribles » (d'accord, j'en conviens, avec ses propres principes) lui demande, virtuellement, de s'abstenir de dire la vérité, ou de dire ce qu'il croit n'être pas vrai, à cause des conséquences qu'il suppose devoir être dangereuses pour la moralité. « Mes bien-aimés frères, pour être d'une moralité sans tache, avant toutes choses, mentons, » c'est là la somme totale de plus d'une exhortation adressée à r « Infidèle » J'ai déjà fait remarquer que nous ne pouvons rendre ce service à ceux qui nous exhortent. Nous laissons à ceux qui les ont inventées l'application pratique des doctrines commodes de la « Restriction » et de r « Interprétation non naturelle ».

J'espère avoir maintenant fait réparation pour toute ambiguïté, ou toute lacune de détail, dans mon énoncé de ce que je tiens pour l'essence de la doctrine agnostique. Désormais, je pourrais me flatter de l'espoir que je n'entendrai plus affirmer que nous sommes, nécessairement, des Matérialistes, des Idéalistes, des Athées, des Déistes, ou tout autres tstes si l'expérience ne m'avait appris que la démonstration de Terreur d'une déclaration ne garantit nullement contre la répétition de celle-ci. Et ceux qui apprécient la nature de notre position verront de suite que, lorsque le Cléricalisme déclare que nous devrions croire ceci, cela, et autre chose, et que nous sommes très pervers de ne pas le faire, il nous est impossible de donner une autre réponse que celle-ci : Nous

n'avons pas la moindre objection à croire tout ce que vous voudrez, pourvu que vous donniez des motifs sérieux à notre foi ; mais, si vous ne pouvez le faire, nous devons refuser respectueusement, quand bien même ce refus amènerait le naufrage de la moralité, et assurerait notre propre damnation. Nous laissons volontiers cette dernière à la décision de l'avenir. Le passé nous a donné la ferme conviction qu'aucun bien ne peut venir du mensonge, et nous sentons que nous avons le droit de refuser même une expérience dans cette direction.

Au cours de la discussion actuelle, on a affirmé que le Sermon sur la Montagne et TOraison Dominicale fournissent un résumé sommaire et condensé du sens essentiel de l'enseignement de Jésus de Nazareth, tel qu'il Ta énoncé. Cette Somme supposée de la théologie nazaréenne affirme distinctement l'existence d'un monde spirituel, d'un ciel et d'un enfer de feu ; elle enseigne la paternité de Dieu, et la malignité du Diable ; elle déclare la providence universelle du premier, et notre besoin de délivrance des machinations du dernier; elle affirme le fait de la possession par les démons, et le pouvoir qu'ont les fidèles de chasser ces derniers. Et l'on tire, de ces prémisses, la conclusion que les Agnostiques qui nient l'existence de preuves entraînant la certitude, en ce qui concerne l'existence et la nature du monde spirituel, contredisent les déclarations expresses de Jésus. J'ai répondu à cette argumentation en montrant qu'il y a de bonnes raisons de douter de l'exactitude historique

310 AGNOSnaSME ET CHRISTIANISME

de Tattribution à Jésus soitdu Sermon sur la Montagne, soit de rOraison dominicale, et, par conséquent, la conclusion en question n'est pas garantie, en tout cas, par les motifs exposés.

Mais que les Évangiles contiennent, ou non, des déclarations dignes de foi sur ce fait et d'autres faits historiques invoqués, il est très certain que nous pouvons en tirer, ainsi que des autres livres du Nouveau Testament, une exposition assez complète de cette théorie du monde spirituel que professaient à la fois Nazaréens et Chrétiens, et qu'ils supposaient, sans aucun doute, être entièrement sanctionnée par Jésus, bien qu'il soit tout aussi clair qu'ils n'ont point imaginé qu'il leur eût révélé quelque chose d'inconnu jusque-là. Si la doctrine pneumatologique qui pénètre tout le Nouveau Testament n'est nulle part systématiquement exposée, elle est partout sousentendue. Les auteurs des Évangiles et des Actes la tiennent pour établie comme chose connue, et il est facile de recueillir dans ces sources une série de propositions qui n'ont besoin que d'être arrangées pour former un système complet.

Dans ce système, l'homme est considéré comme une dualité formée d'un élément spirituel, l'âme, et d'un élément corporel ^ le corps. Et cette dualité se

* On ne suppose nullement que « spirituel » et « corporel » soient des équivalents exacts d' « immatériel » et «matériel » dans l'esprit de ceux qui ont anciennement philosophé sur ces sujets. Le c corps spirituel » des morts ressuscites (i Cor., xv) n'est pas le corps de « chair et de sang » « naturels ». Paul n'enseigne pas la résurrection du corps dans le sens ordinaire du mot « corps » ; c'est un fait qu'on perd souvent de vue, mais qui est ^ros de conséquences.

trouve répétée dans l'univers, qui consiste en un monde corporel embrasé et pénétré par un monde spirituel. Le premier se compose de la terre, comme constituant principal et central, avec le soleil, les planètes et les étoiles. Au-dessus de la terre il y a Tair, et au dessous Tabîme des eaux. Il n'est pas très certain s'il faut concevoir le ciel qui est au-dessus de Tair, et l'enfer qui est au dessous, dans les profondeurs souterraines, comme étant corporels ou incorporels. Quoi qu'il en soit, le ciel et Pair, la terre et l'abîme sont peuplés d'innombrables êtres analogues, dans leur nature, à l'élément spirituel qui est dans l'homme, et ces esprits sont de deux sortes : bons et mauvais. Le chef des bons esprits, infiniment supérieur à tous les autres, et leur créateur, aussi bien que le créateur du monde corporel et des mauvais esprits, c'est Dieu ; sa résidence, c'est le ciel, où il est entouré par les armées rangées des bons esprits, ses anges ou ses messagers, qui exécutent sa volonté dans tout l'univers.

D'autre part, le chef des mauvais esprits est Satan, le diable par excellence. Lui et sa bande de démons sont libres d'errer à travers tout l'univers, sauf le ciel; lesesprits malins sont bien supérieurs à l'homme en puissance et en subtilité, et toutes leurs forces sont consacrées à lui apporter des maux physiques et moraux, et à contrarier, autant qu'ils le peuvent, les intentions bienveillantes de l'Etre Suprême. En réalité, les âmes et les corps des hommes sont, à la fois, le théâtre et le prix d'un train de guerre incessant entre les bons et les mauvais esprits entre les puissances de

la lumière et les puissances des ténèbres. En faisant tomber Adam et Eve, Satan amena le péché et la mort à rhumanité. Semblables aux dieux des païens, les démons sont les fondateurs et les soutiens de Tidolatrie; comme « puissances de Tair :^, ils affligent rhumanité par la peste et la famine; comme « esprits immondes », ils causent les maladies de Tesprit et du corps.

La signification de l'apparition de Jésus, en qualité de Messie ou Christ, est le renversement de l'œuvre de Satan, en ce qu'il met fin, à la fois, au péché et à la mort. Il annonce que le royaume de Dieu est proche, que « le Prince de ce monde » va être finalement « chassé * » du Cosmos, comme Jésus, pendant sa carrière terrestre, le chassait des individus. Alors Satan, avec toute sa bande et avec les méchants qu'ils auront menés à la destruction, sera jeté dans l'abîme du feu qui ne s'éteint point, — pour y endurer des tortures continuelles, sans aucun espoir d'obtenir le pardon du Dieu miséricordieux, leur père, ou d'émouvoir le Messie glorifié au point d'en obtenir un dernier acte d'intercession compatissante, ou même d'interrompre, par une sympathie d'un instant pour leur misère, la psalmodie harmonieuse de leurs frères parmi les anges et les hommes, plongés pour l'éternité dans une béatitude ineffable.

Le Protestant le plus rigoureux, qui refuse d'admettre l'existence d'aucune source de vérité divine, en dehors de la Bible, ne peut nier que chaque point

1 Jean, XII, 31.

de la théorie pneumatologique ci-dessus exposée ne soit amplement appuyé sur les Écritures. Les Évangiles, les Actes, les Epîtres et TApocalypse affirment l'existence du Diable, de ses démons, et de l'enfer, aussi distinctement qu'ils affirment celle de Dieu, de ses anges et du ciel. Il est évident que les conceptions Messianique et Satanique des auteurs de ces livres sont Tenvers et Tendroit de la même monnaie intellectuelle. Si nous passons des Ecritures aux traditions des Pères et aux confessions de foi des Églises, il paraîtra qu'en ce point particulier, en tout cas, le temps n'a amené aucune déviation importante de la croyance primitive. Depuis Justin, on peut souvent se demander si c'est Dieu ou le Diable qui occupe la plus grande part de l'attention des Pères. C'est le Diable qui pousse les autorités romaines à persécuter les chrétiens ; les dieux et les déesses du Paganisme sont des diables, et l'idolâtrie elle-même est une invention de Satan ; si un saint est déchu de la grâce, c'est par la séduction du démon ; si l'hérésie naît, c'est le Diable qui l'a suggérée, et quelques-uns des Pères ^ vont jusqu'à défier les païens à une sorte de lutte d'exorcisme, dans le but de mettre à l'épreuve la vérité du Christianisme. Le Christianisme du moyen âge est d'accord, sur ce chef, avec celui des Pères. Les masses, le clergé, les théologiens, et les

ï Tertullien (Apologia adv. Gentes, chap. xxiii) défie ainsi les autorités romaines : Qu'elles amènent une personne possédée du démon en présence d'un chrétien devant leur tribunal ; et si le démon n'avoue pas être tel, sur l'ordre du chrétien, que le chrétien soit immédiatement exécuté.

philosophes vivent et se meuvent et ont leur être dans un monde plein de démons, où la sorcellerie et la possession sont d'occurrence quotidienne. La Réforme n'a guère fait de différence. Quels que soient les autres points attaqués par Luther, il laissa intacte la démonologie traditionnelle; et nul ne conservait au Diable une foi plus cordiale et complète que lui, et, plus tard, les fanatiques calvinistes de la Nouvelle-Angleterre. Enfin, dans ces dernières années du XIX® siècle, les hypothèses démonologiques du i" siècle sont encore, explicitement ou implicitement, crues et mises en pratique par Timmense majorité des chrétiens de toutes les confessions.

Ce n*est que çà et là, où le progrès de la pensée scientifique en dehors du monde clérical a eu quelque influence sur les chrétiens, qu'eux et leurs maîtres ont gardé un silence prudent sur la démonologie de leur foi. Ils cachent leur incrédulité réelle en une moitié de la doctrine chrétienne en se taisant judicieusement, ou en recourant à ces asiles des indigents de la logique, à l'adaptation ou à Tallégorie. Mais les fidèles qui ont recours à Tallégorie pour échapper à l'absurdité ne ressemblent à rien tant qu'aux moutons de la fable qui — pour sauver leur vie — sautèrent dans la fosse. La fosse de l'allégorie est si commode, si prête à avaler bien plus encore qu'on ne veut y mettre ! Si l'histoire de la tentation est une allégorie, si la première reconnaissance de Jésus comme fils de Dieu, par les démons, est une allégorie; si la déclaration précise de l'auteur de la première Epître de Jean (m, 8) : « C'est pour cela que le Fils de Dieu a

été manifesté, afin de détruire les œuvres du Diable », est une allégorie, alors la version de Paul relative à la chute peut être allégorique, et encore plus les mots de consécration de l'Eucharistie, ou la promesse de la seconde venue ; en réalité, il n'y a pas un dogme du Christianisme clérical dont la base évangélique ne puisse être sapée par cette opération.

Quant à l'adaptation, que tout honnête homme qui peut lire le Nouveau Testament se demande si Jésus et ses plus proches amis et disciples peuvent être déshonorés d'une manière plus grossière que par la supposition qu'ils ont dit et fait ce qu'on leur attribue tandis qu'en réalité ils ne croyaient ni à Satan et à ses démons, ni à la possession ou à l'exorcisme ^

Un théologien éminent a fait justement observer que nous n'avons pas le droit d'examiner les propositions de la foi chrétienne avec un œil ouvert et l'autre fermé ^. Il n'est réellement pas permis de voir, d'un œil, que l'on affirme que Jésus déclare la personnalité et la paternité de Dieu, sa providence tendre, et sa promptitude à écouter la prière, et de fermer l'autre à l'enseignement non moins défini attribué au Christ en ce qui concerne la personnalité et la misanthropie du Diable, sa vigilance maligne et sa sujétion aux formules et aux rites d'exorcisme. L'assertion de Jésus que le Diable « a été meurtrier dès le commencement^ » est rapportée par la

* Voir l'expression de Topinion orthodoxe sur le subterfuge de r « adaptation » déjà cité ci-dessus, dans V Agnosticisme,

2 Tract. 85, p. 29.

3 ^ean, viii, 44.

3l6 AGNOSTICISME ET CHRISTIANISME

même autorité qui déclare que « Dieu est Esprit^ ».

Pour ceux qui admettent Tautorité du fameux dicton Vincentien que la doctrine qui a été professée «toujours, partout, et par tous,» doit être reçue comme faisant autorité, la démonologie doit avoir une plus haute sanction qu'aucun autre dogme chrétien, sauf peut-être ceux de la Résurrection et de la mission messianique de Jésus; caril serait malaisé de nommer un seul autre point de doctrine oii le Nazaréen ne diffère point du chrétien, et où les phases historiques différentes et les subdivisions contemporaines du Christianisme ne diffèrent point Tune de l'autre. Et, si Ton accepte la démonologie, il n'y a plus aucune raison pour rejeter les miracles où les démons jouent un rôle. L'histoire des Gadaréniens s'adapte bien dans le plan général du Christianisme, et le témoignage en faveur de « Légion » et de ses agissements est tout aussi bon qu'aucun autre dans le Nouveau Testament en faveur de la doctrine mise en lumière par cette histoire.

C'est dans le but de mettre en lumière ce grand fait, de faire ouvrir leurs deux yeux aux gens qui regardent le Cléricalisme, que j'ai consacré tant d'espace à l'histoire miraculeuse qui se trouve être un des meilleurs types de sa classe. Et je ne pourrais souhaiter une plus ample justification de la marche que j'ai suivie que le fait que mon adversaire, héroïquement logique, a déclaré croire implicitement à l'histoire des Gadaréniens et fpar une conséquence nécessaire) à toute la

^ Jean, iv, 24.

démonologie chrétienne. Il doit être, maintenant, évident que, si le récit du monde spirituel donné dans le Nouveau Testament, sur l'autorité présumée de Jésus, est vrai, la moitié démonologique de ce récit doit être tout aussi vraie que l'autre moitié. Et, par conséquent, ceux qui mettent en doute la démonologie et essayent de l'éluder nient la vérité de ce qu'a dit Jésus, et sont, en langage clérical, tout aussi bien des « infidèles » que ceux qui nient la spiritualité de Dieu. Cela est aussi clair que possible, et mon adversaire se trouve dans un dilemme : il lui faut ou bien admettre que la possession des pourceaux gadaréniens a réellement eu lieu, ou se ranger parmi les « infidèles ». Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, il a choisi la première de ces deux alternatives, et je puis exprimer la grande satisfaction que j'éprouve à voir qu'il est un terrain commun sur lequel nous nous rencontrons. Autant que j'en puis juger, nous nous accordons pour formuler une des grandes divergences de vues entre les conséquences des principes agnostiques (tels que je les formule) et les conséquences du dogmatisme clérical (tel qu'il l'accepte) comme suit :

Le Cléricalisme dit : La démonologie des Évangiles est une partie essentielle de cet exposé du monde spirituel, dont la vérité est certifiée par Jésus.

L'Agnosticisme [me judicé) dit qu'il n'y a pas de bonne preuve de l'existence d'un monde démoniaque spirituel, et il y a beaucoup de raisons de douter de son existence.

A ceci le clérical peut répondre : Votre doute signifie que vous ne croyez pas en Jésus ; donc vous

3l8 AGNOSTICISME ET CHRISTIANISME

êtes un c infidèle 3^ et non un « agnostique ». L'agnostique peut répliquer : Non ; et cela pour deux raisons: d^abord, parce que la preuve que vous apportez de ce que vous affirmez ne vaut pas grand'chose ; et en second lieu, parce qu^un homme peut être agnostique, en ce qu'il admet ne point avoir de connaissance positive, et pourtant considérer qu'il a plus ou moins de motifs probables pour accepter une hypothèse quelconque à Tégarddu monde spirituel. Tout comme un homme peut déclarer franchement qu'il n'a aucun moyen de savoir si les planètes, en général, sont habitées, et penser pourtant qu'une des deux hypothèses possibles est plus probable que l'autre, de même il peut admettre qu'il n'a aucun moyen de rien savoir du monde spirituel, et cependant penser qu'une des opinions courantes sur ce sujet est, jusqu'à un certain point, plus probable.

La seconde réponse a une valeur si évidente qu'elle n'a pas à être discutée; j'y appelle l'attention, simplement pour être juste envers les agnostiques qui peuvent attacher une beaucoup plusgrande valeur que je ne le fais à aucune sorte de spéculation pneumatologique, et non pour échapper à la responsabilité de déclarer, que, Jésus ait-il ou n'ait-il pas sanctionné la partie démonologique du Christianisme, je la rejette sans hésitation. La première réponse, d'autre part, ouvre toute la question de savoir si l'on doit considérer comme témoignage historique inattaquable, en ce qui regarde les faits, toutes les sources bibliques ou autres, d'où dérivent des hypothèses concernant le monde spirituel.

J*ai hâte de dire, en ce qui regarde le degré de confiance à accorder aux récits évangéliques, que je désire en finir avec la supposition commune que c'est un sujet d'importance fondamentale que de déterminer les noms d'auteurs et les dates de ces ouvrages. Cette idée est basée sur la notion que ce que disent les témoins contemporains doit être vrai, ou du moins a, prima facie^ le droit d'être supposé tel : de sorte que, si les auteurs des Evangiles étaient contemporains des événements, et bien plus encore, sMls en étaient témoins oculaires, les miracles qu'ils racontent doivent être historiquement vrais, et par conséquent la démonologie qu'ils impliquent doit être acceptée. Mais l'histoire de la Translation des bienheureux martyrs Marcellin et Pierre et les autres considérations (auxquelles d'innombrables additions pourraient être puisées dans les Pères et les écrivains du moyen âge) exposées dans un essai précédent donnent, à mon avis, une preuve suffisante que, en ce qui concerne le miraculeux, ni l'intelligence la plus considérable, ni une honnêteté au-dessus de tout soupçon, ni la connaissance du monde, ni la fidélité éprouvée chez les historiens civils, ni la piété profonde chez les témoins oculaires et les contemporains, rien de tout cela ne peut garantir la vérité objective de leurs déclarations quand nous savons qu'une croyance ferme aux miracles est ancrée dans leur esprit, et y a régné avant leurs observations et leurs raisonnements.

Donc, bien qu'il soit, à mon avis, démontrable que nous n'avons aucune vraie connaissance dès véritables auteurs, ou de la date de composition des Évangiles,

tels que nous les avons reçus, et que l'on ne peut que se livrer à des conjectures plus ou moins probables sur ce sujet, je n'ai pas voulu consacrer plus d'espace à cette question. Je suppose qu'on accordera que les auteurs des œuvres attribuées à Mathieu, Marc, Luc et Jean, quels qu'ils soient, sont des personnages dont la capacité et le jugement dans la narration des événements ordinaires ne sont pas tout à fait aussi assurés que dans le cas d'Eginhard ; et nous avons vu ce que vaut le témoignage d'Eginhard quand il s'agit du miraculeux.

J'ai eu soin d'expliquer que les arguments dont je me suis servi, au cours de cette discussion, ne sont pas nouveaux; ils sont historiques et n'ont rien à voir avec ce que l'on nomme, d'ordinaire, science, et on les trouve tous, à ma connaissance, dans les ouvr?ges de théologiens éminents.

Mon argument, que le témoignage en faveur de miracles tels que ceux qu'Eginhard raconte, et par conséquent de la démonologie du moyen âge, est tout aussi bon que le témoignage en faveur de miracles tels que celui des Gadaréniens, cet argument n'est pas de mon invention. Un théologien érudit et éminent, il y a cent cinquante ans, en a indiqué la force consciemment ou inconsciemment, et ma ligne de défense a été sinon exactement occupée, du moins si bien fortifiée par des bastions et des redoutes, par un Vauban ecclésiastique actuellement vivant, que, à mon avis, on Ta rendue inattaquable. Au commencement du siècle dernier, l'esprit clérical de notre pays se préoccupa beaucoup de la question, non pas exactement des

miracles, dont l'occurrence aux temps bibliques était passée à Tétat d'axiome, mais du problème de savoir quand les miracles avaient cessé. Le clergé anglican était bien sûr qu'aucun miracle n'avait eu lieu de son temps, ni de quelque temps auparavant, il était tout aussi sur que des miracles avaient eu lieu seize ou dix-sept siècles auparavant. Et c'était, pour lui, une question vitale que de déterminer à quel moment du temps, entre ce terminus a qiio et ce terminus ad qucm^ les miracles avaient pris fm.

Les Anglicans et les Romanistes s'accordaient pour admettre que posséder le don de faire des miracles était une preuve, prima facie^ de la solidité de la foi des thaumaturges. La supposition (même soutenue par une grande autorité) que des hérétiques pouvaient exercer une puissance miraculeuse menait à des conséquences trop horribles pour que cela fût possible à des gens occupés à bâtir leur édifice dogmatique sur le sable de l'histoire de la primitive Église. Si, ainsi que le soutenaient les Romanistes, une série ininterrompue de miracles authentiques ornait les annales de leur Eglise, à travers toute son existence, aucun Anglican ne pourrait les accuser légèrement de corrompre les doctrines. D'où il suit que les Anglicans qui se livraient à de telles accusations étaient tenus de prouver que les miracles modernes, ceux du moyen âge romain, et les miracles plus récents des Pères étaient faux, et ils faisaient s'arrêter la puissance miraculeuse de l'Eglise au point exact du temps où cessait la doctrine anglicane, et commençait la doctrine romaine. Avec un peu d'adaptation — tirant ici et

Huxley. Science et Religion. 21

poussant là — on pouvait accorder ou sembler faire accorder assez bien le Christianisme des trois ou quatre premiers siècles avec le plan anglican. Ainsi, on pouvait reconnaître les miracles, par exemple, de Justin jusqu'à Jérôme ; tandis que, plus tard, l'Église s'étant « corrompue », c'est-à-dire ayant suivi la même ligne de développement que les Anglicans, mais plus loin que ceux-ci ne le voulaient, — ses miracles devaient forcément être des ruses et des impostures.

Dans de pareilles circonstances, on peut imaginer que rétablissement d'une frontière scientifique entre le royaume primitif des faits supposés, et le domaine plus récent des illusions, présentait des difficultés ; et il coula, des plumes cléricales, de vrais torrents de plaidoyers théologiques sur ce sujet, jusqu'au moment où le savant et subtil prêtre anglican, Conyers Middleton, dans son Free Inquiry^ eut déchiré le tissu de sophismes qu'ils avaient si laborieusement tissé, et démontré que les miracles de l'époque des Pères, soit au début, soit plus tard, doivent subsister ou tomber ensemble, puisque le témoignage en faveur des miracles les plus récents est aussi bon que celui qui appuie les premiers. Si une des séries est certifiée par des témoins contemporains d'une haute réputation, l'autre l'est tout autant, et, selon toute probabilité, Tune vaut l'autre. C'est là le résultat sérieux et irréfutable qui découle des travaux de Middleton. Mais la liberté du Free Inquirer a ses limites ; et il tire une ligne de démarcation distincte entre les miracles des Pères et ceux du Nouveau Testament, par la raison

AGNOSTiaSMB ET CHRISTIANISME 323

que ces derniers, étant inspirés, sont en dehors de la portée de la critique.

Un siècle plus tard, la question fut soulevée de nouveau par un autre ecclésiastique, égal à Middleton en savoir et en finesse, et de beaucoup son supérieur en subtilité et en habileté dialectiques. Celui-ci, bien qu'Anglican, méprisait le nom de Protestant, et. tout en étant homme d'Église, s'appliqua à mettre au clair, avec une adresse infinie, Tinanité complète des arguments de ceux parmi ses confrères de TÉglise qui s'imaginaient pouvoir être, à la fois, Anglicans et Protestants. L'argument de YEssay on ihe Miracles Recorded in the Ecclesiastical History of ihe Early Ages \ par John Henry Newman, maintenant cardinal romain, mais qui était alors pasteur anglican*, cet argument est résumé par lui dans le passage qui suit:

« Si les miracles de l'histoire de TÉglise ne peuvent être défendus par les arguments de Leslie, Lyttelton, Paley ou Douglas, combien y a-t-il de miracles des E-critures qui remplissent ces conditions ' ? »

Et bien que la réponse ne soit pas donnée en toutes

1 Je cite la première édition (1843); une seconde en a paru en 1870. Le Tract 85 des Tracts for the Times devrait être lu avec cet Essay. Si j'étais appelé à rédiger un Manuel de d'Infidélité, je pense que j'épargnerais ma peine en faisant un choix dans ces ouvrages, et dans VEssay on Development du même auteur.

2 Newman, d*abord anglican se convertit au catholicisme dont il devint un des grands dignitaires : il est mort en 1892. (Trad.)

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