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LES LUMIÈRES DE L'ÉGLISE ET LA LUMIÈRE DE LA SCIENCE

Il y a trois manières d'étudier tout récit concernant des événements passés, que la tradition soit orale ou écrite.

Le récit peut être d'une vérité exacte. Cest-à-dire que les mots, pris dans leur sens naturel, et interprétés selon les règles de la grammaire, peuvent transmettre à Tesprit de celui qui écoute ou qui lit une idée correspondant exactement à celle qui serait restée dans Tesprit d'un témoin. Par exemple, l'assertion que Charles I®' a été décapité, à Whitehall, le 30 janvier 1649, est d'une vérité aussi exacte qu'aucune proposition de mathématiques ou de physique ; nul ne doute qu'une personne jouissant de ses facultés, bien placée, ayant passé toute cette journée à Whitehall, et ayant tenu ses yeux ouverts, aurait vu couper la tète au Roi, et qu'il serait resté dans son esprit une notion de ce fait qu'elle aurait traduite en mots de la même valeur que ceux dont nous nous servons pour l'exprimer.

Ou bien, le récit peut être en partie vrai et en partie

}^i LES LUMIÈRES DE L*ÉGUSE

faux. Ainsi, quelques histoires des temps nous disent ce qu'a dit le Roi et ce qu'a dit Tévêque Juxon; ou bien elles signalent des conspirations royalistes dans le but de sauver le Roi; ou bien, elles donnent, en détail, les motifs qui ont décidé les chefs de la chose publique à ordonner la mort du Roi. Un des récits déclare que le Roi s'agenouilla sur un billot élevé ; un autre qu'il se coucha, posant le cou sur une simple planche. Il y a des représentations pictufales contemporaines de ces deux modes. De tels récits tout en étant véridiques quant à l'événement principal, peuvent représenter, et représentent réellement divers degrés d'erreur de présentation, consciente ou inconsciente, de suppression, d'invention au point de devenir à peine distincts des vraies fictions. Ainsi ces récits présentent une forme de passage vers les narrations de la troisième catégorie, où l'élément fictif domine. Ici, encore, nous retrouvons toutes les gradations imaginables, depuis les ouvrages tels que le récit presque historique de l'année de la peste par Defoe, qui donne probablement une idée plus vraie de cet horrible temps qu'aucune histoire authentique, passant ensuite aux romans, drames ou épopées historiques, jusqu'aux créations du génie Imaginatif telles que les anciennes Arabian Nights^ ou le moderne Shavlng of Shagpat, Il n'est pas nécessaire au but que je me propose en ce moment de m'occuper des narrations de fiction délibérée. Il n'est pourtant peut-être pas inutile que je me disculpe de toute intention d'amoindrir leur valeur, en insistant sur la nécessité dominante de se rappeler qu'il

n'y a aucun rapport entre l'importance esthétique, ou éthique, ou même scientifique, d'ouvrages semblables, et leur valeur comme documents historiques. Nul doute que pour lé poète, ou même pour celui qui étudie la psychologie, Hamlet et Macbeth ne puissent eh apprendre plus que tous les livres d'un troupeau de professeurs d'esthétique ou de philosophie morale. Mais comme témoignages d'événements qui se sont passés en Danemark ou en Ecosse, aux temps et aux endroits indiqués, ils n'ont point de valeur; on peut les admirer profondément et reconnaître de la plus vive façon leur influence, tout en sachant que, historiquement parlant, ce sont des fables sans valeur, où le fondement quelconque de réalité qui peut exister est noyé dans l'amas des additions dues à l'imagination.

Je n'ai pourtant pas, en ce moment, l'intention d'insister sur l'importance de la littérature de fiction et sur l'immensité de l'œuvre qu'elle a accomplie dans l'éducation de la race humaine. Je me propose de m'en tenir à une étude bien plus limitée ; et je demande s'il y a deux autres classes de récits suivis (distincts de déclarations de faits individuels), ou n'y en a-t-il qu'une ? Y a-t-i! aucune œuvre historique connue qui soit exactement vraie d'un bout à l'autre, ou n'y en a-t-il pas ? Dans le cas de la plupart des histoires, la réponse n'est pas douteuse : elles ne sont vraies qu'en partie. Les ouvrages vénérés portant les noms de quelques-uns des plus grands des anciens écrivains grecs et romains, et qui ont été acceptés par les générations successives, jusqu'à nos temps modernes,

comme des trésors de vérités incontestables, ces ouvrages même ont été forcés par la critique scientifique, après un long combat; à descendre au niveau commun ; il a fallu reconnaître que Talliage est riche en erreur. Je pourrais bien tenir ceci pour acquis, mais il vaut mieux que je me retranche derrière Topinion très nette émise par une autorité historique qui n'est certainement pas le moins du monde suspecte de tendances sceptiques.

« Il fut un temps — et ce temps n'est pas très éloigné — où toutes les relations des anciens auteurs, en ce qui regarde le vieux monde, étaient reçues avec une entière confiance, et la foi, inaltérée par la raison et le sens critique, acceptait avec une égale satisfaction le récit des campagnes de César et celui des agissements de Romulus, l'histoire des marches d'Alexandre et celle des conquêtes de Sémiramis. La plupart d'entre nous doivent se rappeler que, dans ce pays, toute l'histoire de la Rome royale et même la légende de la colonisation du Latium par les Troyens étaient présentées aux enfants sérieusement, comme étant de Thistoire, et Ton en parlait avec aussi peu d'hésitation et sur un ton aussi dogmatique que s'il s'agissait du récit de la conspiration de Catilina, ou de la conquête de la Grande-Bretagne.

Mais tout ceci est changé maintenant. Le siècle dernier a vu naître et grandir une science nouvelle, — la science de la critique historique... Tout le monde de l'histoire profane a été révolutionné ^.. »

» Bampton Lectures (1859) sur les Historical Evidences of the Truth of the Scripture Records Stated anew with spécial Références to the Doubts and Discovcrics of modem Times^ par le révérend G. Rawlinson, M. A., pages 5 et 0.

Si ces paroles étaient vraies lorsqu'elles tombèrent des lèvres du conférencier Bampton \ en 1859, combien plus de force n'ont-elles pas, maintenant que les immenses travaux de la génération qui s'en va constituent un exemple grandiose de la puissance et de la fécondité des méthodes scientifiques de Tétude de rhistoire, non moins que de tous les autres domaines de la connaissance.

A l'heure actuelle je suppose qu'il ne se trouve personne qui doute que les histoires concernant d'autres peuples que les Juifs et leur progéniture spirituelle au premier siècle, ne fassent partie de la seconde des trois classes que nous avons énumérées. De même que l'autobiographie de Gœthe, on pourrait les intituler toutes ; Wahrheit tmd Dichtung (Vérité et Fiction). La proportion des deux éléments varie indéfiniment, et la qualité de la fiction varie à travers toute la série. Mais la Dichtung est toujours présente. Car le plus pénétrant et le plus érudit des historiens ne saurait remédier aux imperfections de ses sources de renseignement ; le plus impartial ne saurait, non plus, échapper à l'influence de 1' « équation personnelle », engendrée par son tempérament et son éducation. Donc, depuis les récits d'Hérodote jusqu'à ceux qu'on trouve dans le Times d'hier, il faut lire toute l'histoire en se disant que la fiction y entre pour une part. Le vaste développement moderne de la littérature fugitive ne peut être le mal sans mélange qu'on le dit être, puisqu'il a mis un terme à l'erreur

* Orateur désigné pour faire les conférences subventionnées par Bampton, à Oxford. (Trad.)

populaire d'un temps moins envahi par la presse, où Ton croyait que tout ce qui est imprimé devait être vrai. Nous espérerions plutôt que quelque influence bienfaisante créera parmi les érudits une suspicion également salutaire à Tégard des manuscrits et des inscriptions, si anciens qu'ils puissent être ; car un écrit peut mentir, même s'il est en caractères cunéiformes. Le sansonnet de Hotspsur, à qui Ton avait appris de ne rien dire que « Mortimer» à Toreille du roi Henri IV, pourrait être un hôte utile dans toute bibliothèque d'historien, si Ton substituait <: fiction » au nom de Tami de Henry Percy.

Mais le but principal du conférencier était de persuader à la congrégation réunie à Saint- Mary, à Oxford, il y a trente et un ans, par des preuves recueillies non sans peine et produites avec une habileté remarquable, qu'il existe un groupe de vérités qui est soustrait à cette règle générale, et que les récits des Ecritures canoniques ne contiennent aucun mélange d'erreur. Le conférencier fait remarquer à son auditoire, avec justice et franchise, que ce qui distingue spécialement le Christianisme, entre toutes les religions du monde, c'est son droit à être historique, à être fondé sur des événements qui sont réellement arrivés, exactement comme on déclare, dans les saints livres, qu'ils sont arrivés, et qui sont vrais dans le sens où le récit de l'exécution de Charles I" est vrai. En outre, on affirme que le Nouveau Testament présuppose l'exactitude historique de TAncien Testament ; que les points de contact entre l'histoire « sacrée » et l'histoire « profane » sont innombrables, et que la

démonstration de la fausseté des annales hébraïques, particulièrement en ce qui concerne les récits qu'on affirme être vrais dans le Nouveau Testament, serait fatale à la théologie chrétienne.

Tout ce que je possède de pénétration ne me permet pas de découvrir une seule fêlure dans l'argument qui vient d'être résumé. Je ne puis comprendre qu'on puisse douter un instant que la Théologie chrétienne doive ou persister ou tomber, selon que les Ecritures hébraïques sont ou non dignes de foi. L'idée même du Messie, ou Christ, est inextricablement liée à l'histoire juive ; l'identification de Jésus de Nazareth avec ce Messie repose sur l'interprétation de passages des Ecritures hébraïques qui n'ont aucune valeur probante, à moins de posséder le caractère historique qu'on leur assigne. Si l'alliance avec Abraham n'a pas été conclue, si Jahveh n'a pas ordonné la circoncision et les sacrifices, si les « Dix paroles » n'ont pas été écrites de la main de Dieu sur les tables de pierre, si Abraham n'est qu'un héros plus ou moins mythique, tel que Thésée; si l'histoire du Déluge est une fiction, celle de la Chute une légende, et celle de la Création le rêve d'un voyant ; si tous ces récits définis et détaillés d'événements apparemment réels n'ont pas plus de valeur, comme histoire, que n'en ont les histoires de la Rome des rois, que dire alors de la doctrine messianique, énoncée beaucoup moins clairement ? Et que devient l'autorité des auteurs des livres du Nouveau Testament qui, d'après cette théorie, n'ont pas seulement accepté des fictions nuageuses comme étant des vérités solides, mais ont bâti

les fondements même du dogme chrétien sur des sables mouvants de la légende ?

Mais on dira que ce n'est là que la glose de cette raison charnelle que les profanes appellent sens commun. Je me hâte, par conséquent, d'appeler à mon aide, pour soutenir ma position, les forces d'une autorité ecclésiastique inattaquable. Dans un sermon prêché, en décembre dernier, dans la cathédrale de Saint-Paul \ le chanoine Liddon déclare que :

« Pour les chrétiens, il doit suffire de savoir que Notre-Seigneur Jésus-Christ a mis le sceau de sa sanction infaillible sur tout l'Ancien Testament. Il a trouvé le Canon hébraïque tel que nous l'avons entre les mains aujourd'hui, et Ta traité avec une autorité indiscutable. Il y a plus : il s'est détourné de son chemin — s'il n'est pas irrévérencieux de parler ainsi — afin d'en sanctionner plus d'une partie que le scepticisme moderne rejette. Quand il veut avertir ses auditeurs du danger des rechutes spirituelles, il leur dit de se souvenir de la « femme de Loth ^ ^. Quand il veut indiquer comment les occupations terrestres peuvent aveugler l'âme sur la venue du jugement, il leur rappelle comment les hommes mangeaient et buvaient, et se mariaient, et se donnaient en mariage jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche et où le déluge vint qui les détruisit tous ^. Quand il veut poser son doigt sur un fait dans l'histoire passée

* The Worth of thc old Testament^ sermon prêché à la cathédrale de Saint-Paul le second dimanche de l'Avent, 8 décembre 1889, par H. -P. Liddon, docteur en Théologie et en Droit, chanoine et chancelier de Saint-Paul. Seconde édition, revue, et avec une nouvelle préface, 1890.

'-* Luc, XVII, J2.

* Ibid.y 27.

des Juifs, qui, par sa réalité reconnue, garantirait la croyance dans sa propre résurrection, il cite Jonas qui a été trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine *. »

Le prédicateur écarte ensuite le prétexte apologétique commun — j'allais presque dire vulgaire — que Jésus se' servait d'arguments ad hominem^ ou « accommodait » son savoir supérieur à l'ignorance populaire, tout en indiquant l'impossibilité d'admettre l'autre alternative, suivant laquelle il aurait partagé l'ignorance populaire. Et à ceux qui adoptent la dernière opinion il distribue le sarcasme d'une main peu avare.

« Mais ils feront difficilement croire à l'humanité que, s'il a pu se tromper sur une chose d'une telle importance religieuse que la valeur de la littérature sacrée de ses compatriotes, il peut être cru, en toute sincérité, sur toute autre chose. Le degré de foi en l'Ancien Testament est, en réalité, inséparable de la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ; et, si nous croyons qu'il est la vraie Lumière du monde, nous fermerons l'oreille à toute suggestion tendant à détruire la confiance en ces Ecritures juives qui ont reçu l'estampille de sa divine autorité '. »

En outre, j'apprends par les feuilles publiques que, l'autre jour, on a exhibé, dans ce grand kaléidoscope théologique, la chaire de Saint-Mary, un aperçu brillant et vigoureux de l'orthodoxie, rappelant le temps

1 Mathieu, zu, 40.

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si lointain où un conférencier Bampton, au même endroit, exécutait l'exploit inaccoutumé de laisser en repos la foi des Chrétiens à la vieille mode.

Pourtant, il s'est passé bien des choses, durant les trente et un ans écoulés. Le conférencier Bampton, en 18^9, n'avait à lutter qu'avec THercule-enfant de la critique historique, qui maintenant est un athlète arrivé à sa maturité, portant sur ses épaules la dépouille de tous les lions qui ont traversé sa route. Assurément, il faut le courage aussi bien que la foi du martyr à qui, en ce temps, se prépare à appuyer le plaidoyer suivant en faveur de la véracité du Pentateuque :

« Adam, selon le texte hébreu original, aurait été deux cent quarante-trois ans contemporain de Mathusalem, qui a pu parler à Sem pendant cent ans^ Sem a été, pendant cinquante ans, contemporain de Jacob qui, probablement, vit Jochebed, la mère de Moïse. Ainsi, Moïse aurait pu, parla tradition orale, recevoir l'histoire d'Abraham et même celle du Déluge de troisième main, et celle de la Tentation et de la Chute de cinquième main

Si l'on accorde — ainsi que cela paraît être — que les événements importants et saillants de la vie d'une nation laissent, dans des circonstances ordinaires (à part de tout témoignage écrit), des souvenirs, qui pendant cent cinquante ans se transmettent en cinq générations, il faut convenir (même par des raisons humaines) que l'on peut admettre comme croyable le récit que Moïse donne de la Tentation et de la Chute, puisqu'il n'a passé que par quatre bouches, entre lui et Adam *. »

* Bampton Lectures^ 18^9, pp. 50-ji,

Si la « croyance en Notre-Seigneur Jésus-Christ » doit subsister ou tomber avec la croyance en la transformation soudaine des composés chimiques du corps d'une femme en chlorure de sodium, ou sur la « réalité admise » de l'expulsion de Jonas, en bonnes condition et santé, sur les rivages du Levant, après une traversée de trois jours dans le ventre d'un animal marin gigantesque, quel prétexte possible nous restet-il pour éprouver la moindre suspicion à l'égard de la vérité exacte de la longévité attribuée aux Patriarches ? Qui donc, parmi ceux qui ont avalé le chameau en croyant au voyage de Jonas, se rendra coupable de l'affectation de rejeter un moucheron — un simple cousin — en se refusant de croire que la mère de Moïse a entendu l'Histoire du Déluge de la bouche de Jacob, lequel la tenait de Sem, qui était en bons termes avec Mathusalem, lequel était intime avec Adarà ?

Pourtant, par l'étrange ironie des choses, l'illustre frère du prêtre qui avançait cette remarquable théorie a été le guide et le chef de file de cette bande de chercheurs des annales Je l'Assyrie et de la Babylonie, qui ont ouvert à nos yeux, non pas seulement un nouveau chapitre, mais un nouveau volume de l'histoire primitive, concernant le peuple même qui a eu les points de contact les plus nombreux avec la vie des anciens Hébreux. Quelles que soient les imperfections qui obscurcissent encore la valeur complète des annales de la Mésopotamie, tout ce qui a été clairement constaté tend à faire conclure qu'il est impossible de n'assigner que quatre mille ans à la durée de la

période comprise entre l'origine derhumanité et celle de César-Auguste. Par conséquent, la chronologie biblique, à laquelle le chanoine Rawlinson croyait si implicitement en 18^9, est reléguée par tous les critiques sérieux dans le domaine de la fable.

Mais, si la méthode scientifique, opérant dans la région de l'histoire, delà philologie, de l'archéologie, au cours des trente ou quarante dernières années, est ainsi devenue formidable pour le théologien dogmatisant, que ne peut-on dire de la méthode scientifique opérant dans le domaine de la science physique? Car, s'il est vrai que les Ecritures canoniques ont d'innombrables points de contact avec l'histoire civile, il n'est pas moins vrai qu'elles en ont presque autant avec l'histoire naturelle, et leur exactitude est mise à l'épreuve aussi rigoureusement par la dernière que par la première. L'origine de l'état actuel des cieux et de la terre est un problème qui est strictement du domaine de la science physique; il en est de même du problème de l'origine de l'homme parmi les êtres vivants, et de celui des changements physiques que la terre a subis depuis l'origine de l'homme ; de même aussi pour le problème de l'origine des diverses races et nations d'hommes, avec toutes leurs variétés de langage et de conformation physique. Savoir si la terre se meut autour du soleil, ou si c'est le contraire ; savoir si les maladies corporelles ou mentales des hommes et des animaux sont causées, ou non, par de mauvais esprits; savoir s'il y a, ou non, des agents de sorcellerie: — voilà autant de questions purement scientifiaues; et les Ecrituires çanonic^ues préteodçnt donner ^

loutes des réponses vraies. Et, bien que rien ne soit plus commun que d*admettre que ces livres ne sont en opposition qu'avec la partie spéculative de la science physique moderne, rien n'est moins fondé que cette manière de voir.

L'antagonisme entre la science naturelle et le Pentateuque serait tout aussi grand quand bien même on laisserait entièrement de côté les spéculations de notre temps. Il naît de la contradiction sur des questions de fait. Les livres d'autorité ecclésiastique déclarent que certains événements se sont passés d'une certaine manière ; les livres d'autorité scientifique disent que non. Comme il semble que cette vérité incontestable n'a pas encore pénétré parmi beaucoup de ceux qui parlent et écrivent sur ces sujets, il peut être utile d'en donner un exemple complet. Et, dans ce but, je me propose de traiter, avec détail, le récit du déluge de Noé donné dans la Genèse.

Le conférencier Bampton, en 1859, et le chanoine de Saint-Paul, en 1890, s'accordent entièrement pour dire que cette histoire est vraie, dans le sens où j'ai défini la vérité historique. Le premier est d'avis que le récit attribué à Bérosus raconte une tradition

« ... non point tirée d'annales hébraïques, et moins encore formant le fondement de ces annales, mais pourtant coïncidant avec elles d'une manière remarquable. La version babylonienne est falsifiée avec quelques extravagances, telles que les dimensions monstrueuses du navire et la traduction de Xisuthros

HuxLBY. Science et Religion. 2ï

370 LES LUMIERES DE l'ÉGLISE

mais, autrement, c'est Thistoire Juive, jusque dans les plus petits détails *. »

En outre, corrigeant Niebuhr, le conférencier Bampton indique que le récit de Bérosus implique l'universalité du Déluge :

« Il est évident que Ton représente les eaux comme dominant les sommets des montagnes les plus élevées de r Arménie, hauteur qui, on Ta vu, implique la submersion de tous les pays que connaissaient les Babyloniens ^.

Je puis faire remarquer, en passant, que beaucoup de gens pensent que les dimensions de l'arche de Noé sont « monstrueuses », étant donné l'état probable de l'art de la construction navale, 1600 ans seulement après l'origine de l'homme ; tandis que d'autres sont assez déraisonnables pour demander pourquoi la traduction d'Enoch est moins une « extravagance » que celle de Xisuthros. Il est plus important, toutefois, de remarquer que l'universalité du Déluge est reconnue non seulement comme une partie de l'histoire, mais comme une conséquence nécessaire de quelques-uns de ses détails. Le plus récent représentant de l'orthodoxie anglicane, ainsi que nous l'avons vu, insiste sur l'exactitude de Thistoire du déluge dans le Pentateuque d'une manière encore plus pressante. 11 cite cette histoire comme étant un des quelques récits sur lesquels l'autorité du fondateur du Christianisme est

1 Ibid,^ p. 64.

' Ibid.f p. 66.

ET LES LUMIÈRES DE LA SCÎENCë ^']t

engagée, sur Tauthenticité desquels la « confiance à accorder à Notre-Seigneur Jésus-Christ » est en jeu, tout comme d'autres mettent en jeu cette confiance sur la vérité des histoires de démoniaques dans les Evangiles.

Lorsque ceux qui croient aux méthodes scientifiques de s'assurer de la vérité dans le domaine de rhistoire naturelle se trouvent face à face en opposition, sur leur propre terrain, avec des prétentions ecclésiastiques à un savoir supérieur, il est, indubitablement, très désirable pour eux qu'ils s'assurent que leurs conclusions, quelles qu'elles soient, ont des fondements siirs. Et, s'ils considèrent qu'on empiète à tort et sans raison sur leur domaine, et s'ils relèguent l'histoire du Pentateuque dans la région de la pure fiction, ils sont tenus de s'assurer qu'ils agissent ainsi parce que les enseignements les plus clairs de la nature (en dehors de toute spéculation douteuse) sont inconciliables avec les assertions qu'ils rejettent.

De notre temps, il est difficile de persuader à des chercheurs scientifiques sérieux de s'occuper, d'une façon quelconque, du déluge de Noé. Ils vous regardent en souriant et en haussant les épaules, et disent avoir mieux à faire que de s'occuper de questions d'antiquaires. Mais il n'en était point ainsi lorsque j'étais jeune. Alors, géologues et biologistes pouvaient à peine suivre jusqu'au bout une étude quelconque sans trouver leur route barrée par Noé et son arche, ou par le premier chapitre de la Genèse; et c'était une aôaire sérieuse, en ce pays en tous cas, quand un homme était soupçonné de douter de la vérité litté-

raie de l'histoire du Déluge, ou de tout autre récit du Pentateuque. Cest, si je ne me trompe, en 1874, au cinquantième anniversaire de la fondation du Geolog/cal Club que Sir Charles Lyell parla, pour la dernière fois, en public, même devant l'auditoire le plus restreint. Le maître et vétéran s'anima une fois encore, et, faisant allusion aux difficultés qui avaient gêné ses premiers efforts pour créer une science rationnelle de géologie, il parla, avec sa clarté et sa vigueur habituelles, de l'ostracisme social qui le poursuivit après la publication des Principes 0/ Geology^ en 1830, à cause de la tendance évidente de ce noble ouvrage à discréditer les récits de la Création et du Déluge qui se trouvent dans le Pentateuque. Si mes plus jeunes contemporains ont de la peine à me croire, je puis les renvoyer à un livre grave, On the Doctrine of the Déluge, publié huit ans après, et dédié par l'auteur à son père, alors archevêque d'York. Le premier chapitre a trait à la façon dont le 'D"" Buckland et M. Lyell ont parlé du « Déluge de Moïse » dans les termes suivants :

« Leur respect pour la religion révélée les a empêchés de se mettre ouvertement en armes contre le récit qu'en font les licritures — encore moins d'en nier la vérité, — mais ils sont très pressés d'échapper à l'examen de ce récit, et s'accordent évidemment avec Linné pour affirmer qu'on ne peut découvrir dans la structure de la terre aucune preuve quelconque d'un Déluge ^ »

* Loc. cit. y p. I.

Et, après une tentative de réponse à quelques-uns des arguments de Lyell, qu'il y aurait cruauté à reproduire, l'auteur continue :

«Si donc, sur des raisons aussi fragiles, on se décide, en réponse à ceux qui insistent sur son universalité, à considérer le Déluge mosaïque comme un événement surnaturel, bien au-delà de la portée de l'étude scientifique, non seulement quant aux causes employées pour le produire, mais quant aux effets qui en résultent probablement, cette décision a un aspect de scepticisme qui, pour tant qu'il puisse être involontaire dans l'esprit de l'écrivain, ne saurait cependant que produire une impression nuisible sur ceux qui sont déjà prédisposés à gloser et ergoter sur les preuves de la Révélation ^ »

L'auteur bienveillant et courtois de ces curieux passages est évidemment peu disposé à faire des géologues les victimes de l'opprobre général en poussant jusqu'au bout les conséquences évidentes de leur enseignement. On est donc affligé, en songeant aux sentiments avec lesquels, s'il a vécu assez longtemps pour connaître \q Dictionary ofthe Bible, il doit avoir lu l'article « Noé » écrit par un dignitaire de l'Eglise pour ce recueil de premier ordre, et publié en 1863. Car, ici, on renonce entièrement à la doctrine de l'universalité du Déluge, et je me flatte de l'espérance que c'est une longue critique de cette histoire, au point de vue de la science naturelle, que j'ai, sur sa requête, fournie au théologien érudit qui a écrit l'article, qui

1 Loc. cit., pp. 8 et 9.

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a pu, en quelque degré, contribuer à cet heureux résultat.

Malgré des recherches actives, je n'ai pas réussi â découvrir s'il reste un seul défenseur de Tuniversalité du Déluge, à tout le moins parmi ceux qui possèdent assez les rudiments de la science naturelle pour être à même d'apprécier le poids du témoignage contraire. Par exemple, lorsque j'ouvris la Speakers Bible^ publié sous la sanction d'une haute autorité anglicane, j'y trouvai Ténoncé suivant, à la fois juridique et judicieux, dont la phraséologie habile peut orner, mais ne cache pas l'abandon complet de l'ancienne doctrine :

« Sans nous prononcer trop vite sur aucune induction à l'égard des paroles de l'Ecriture, nous pouvons, raisonnablement, dire que leur interprétation la plus naturelle est que toute la race humaine s'était lamentablement corrompue depuis que les fidèles s'étaient mêlés aux impies; que le monde habité était, en conséquence, rempli de violence, et que Dieu avait décrété de détruire toute l'humanité, une seule famille exceptée ; que, par suite, toute la partie de la terre, peut-être encore très petite, où l'humanité s'était répandue, fut submergée par les eaux. L'arche fut commandée pour sauver une famille fidèle ; et de peur que cette famille, lorsque les eaux se seraient écoulées, ne trouvât plus qu'un désert dans tout le pays qui l'entourait, on conserva avec elle un couple de toutes les bêtes de la terre et de tous les oiseaux de l'air, et ceux-ci sortirent avec elle pour repeupler le continent devenu désolé. Les paroles de l'Ecriture (confirmées, ainsi qu'elles le sont, par la tradition uni-

verselle) semblent du moins signifier cela. Elles ne signifient pas nécessairement davantage '. »

Dans la troisième édition de la Cyclopœdia of biblical Littérature de Kitto (1876) Tarticle « Déluge », écrit par mon ami le chef distingué actuel du Geological Survey of Gréai Brltain, détruit la doctrine de l'universalité aussi complètement qu'on pouvait l'attendre de son auteur ; et puisque Fauteur de l'article « Noé » renvoie ses lecteurs à l'article « Déluge », il est à supposer, malgré son ton généralement orthodoxe, qu'il n'est pas en désaccord avec ses conclusions. En outre, les auteurs de la Real-Encyclopedte de Herzog ^ et du Handwœrterbuch de Riehm (1884) — deux ouvrages de tendance conservatrice — sont du même avis, et Diestel^,danssa discussion complète du sujet, rejette sans remords la doctrine de l'universalité. Zôckler^ lui-même, cet opposant solide du Rationalisme scientifique — dois-je dire de la rationnalité? — Zôckler recule devant cette thèse, et pourtant toute opposition à celle-ci, si je me souviens bien, était accueillie, par les orthodoxes, avec des hurlements, comme étant de « l'infidélité » pure. Tout ce à quoi, dans son grand embarras, le D"^ Zôckler aboutit, c'est à faire un faible éloge d'une tentative particulièrement absurde de conciliation, qui ferait du Déluge de Noé une catastrophe ayant eu lieu vers la fin de l'époque

* Commenlary on Genesis^ par l'évoque d'Ely, p. 77. « Tome X, 1882.

3 Die Sintflut, 1876.

* Théologie uni Natttrunssenschaft, II, 784, 791 (1877).

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glaciaire. Cette hypothèse implique la petite bagatelle d'une ré\ olulion physique dont la géologie ne saitrien et qui, si elle parvenait à garantir Texactitude de l'auteur du Pentateuque sur le fait du Déluge, laisserait les détails de son récit aussi inconciliables que jamais avec les vérités de la science physique élémentaire. On me permettra donc d'épargner à mes lecteurs et à moi-même Tennui d'une récapitulation des arguments accablants contre l'universalité du Déluge, qu'ils trouveront maintenant exposés, aussi complètement et graphiquement qu'on le peut désirer, par des théologiens, anglicans et autres, dont l'orthodoxie et les tendances conservatrices ont été, jusqu'ici, au-dessus de tout soupçon. Pourtant, beaucoup admettront (et en vérité rien n'est plus clair) que le narrateur du Pentateuque veut exprimer le fait que toute la terre qui lui était connue a été submergée ; et il n'est pas moins évident que, à moins que toute l'humanité, à l'exception de Noé et de sa famille, n'ait été réellement détruite, les allusions au Déluge, dans le Nouveau Testament, sont inintelligibles.

Mais je sais très bien que la puissance de la démonstration d'après laquelle il n'y a jamais eu de déluge universel a produit un changement de front dans l'armée des écrivains apologétiques. Ils ont imaginé qu'en substituant l'adjectif « partiel » à celui d' « universel » ils sauveraient le crédit du Pentateuque, et pourraient se permettre ensuite, sans trop rougir, de déclarer que le progrès de la science moderne ne fait que fortifier l'autorité de Moïse. Nulle part, mieux que dans la conférence du professeur Diestel, déjà

citée, je n'ai trouvé exposé l'argument de ceux qui pensent ainsi échapper aux difficultés de leur vraie position. Après avoir admis, franchement, que la vieille doctrine de l'universalité implique des impossibilités physiques, il continue ainsi :

« Toutes ces difficultés se dissipent dès que nous renonçons à l'universalité du déluge, et que nous imaginons une submersion />^r//V//^ de la terre, dans l'Asie Occidentale, par exemple. Mais avons-nous le droit de ce faire? Le récit parle de « toute la terre ». Mais que signifie cette expression? Ce n'est assurément pas toute la surface de la terre selon les idées des géographes modernes^ mais celle que connaissait l'auteur biblique. Cette conclusion, très simple, toutefois, ne se présente jamais assez à Tesprit des lecteurs de la Bible. Mais il suffit de jeter les yeux sur le dixième chapitre de la Genèse pour connaître l'horizon géographique des Juifs. Au nord, il était borné par la mer Noire et les montagnes de l'Arménie ; il s'étendait, à Test, très peu au-delà du Tigre, il atteignait à peine le sommet du golfe Persique, passait alors entre le milieu de l'Arabie et la mer Rouge; traversait TAbyssinie au sud, et puis tournait à l'ouest vers les frontières de l'Egypte, renfermant les îles les plus orientales de la Méditerranée ^ »

Il faut admettre la justesse de cette observation, non moins que la remarque qui suit que, en des temps encore plus anciens, les Hébreux pasteurs avaient des notions encore plus restreintes de ce qui constituait « toute la terre ». En outre, pour ma part

* Loc cit., p. II.

je suis entièrement d'accord avec le professeur Diestel sur le fait que le motif ou incident générateur de toute l'histoire doit être cherché dans les inondations excessives et destructives qui, à Toccasion, ravagent les vallées de TEuphrate et du Tigre.

Acceptons donc, provisoirement, la théorie d'un déluge partiel, et essayons de nous faire un tableau précis de cet événement. Supposons que, durant quarante jours et quarante nuits, une telle quantité d'eau ait été versée sur la terre que toute la surface de la Mésopotamie a été couverte d'eau, à une hauteur certainement supérieure — et probablement de beaucoup — à 15 coudées, ou vingt pieds *. L'inondation règne sur la terre pendant cent cinquante jours; puis le déluge diminue graduellement, jusqu'à ce que, au dixseptième jour du septième mois, l'arche qui, précédemment, avait flotté à la surface, touche sur « les montagnes d'Ararat^ ». Alors, ainsi que l'a finement fait observer Diestel ^, nous devons imaginer que la décroissance du déluge s'est opérée si graduellement que ce ne fut que deux mois et demi après ce temps (c'est-à-dire au premier jour du dixième mois) que les « sommets des montagnes » devinrent visibles. D'où il suit que, si même l'arche avait 20 pieds de tirant d'eau, le niveau de l'inondation baissa très lentement — au taux de quelques pouces seulement par jour — jusqu'à ce que

1 Genèse^ vu, 20.

2 Genèse, viii, 34. — II est très douteux que ceci veuille désigner la région de l'Ararat arménien. II est beaucoup plus probable qu'il s'agit d'une partie de la chaîne des Kurdes, ou de sa continuation au sud-est.

^ Sintflutf p. 15.

le sommet de la montagae sur laquelle elle reposait, devint visible. C'est là une décroissance qui, si elle se produisait en mer, ne serait pas remarquée par les gens ordinaires sur le rivage. Mais la plaine de Mésopotamie est en pente douce, d'une élévation de 500 ou 600 pieds à son extrémité nord, jusqu'à la mer à son extrémité sud, et c'est à peine si un monticule rompt sa platitude uniforme, pendant trois ou quatre cents milles. Telles étant les conditions, l'étude suivante se présente, non pas, qu'on en prenne note, comme un problème engendré par la spéculation moderne, mais comme une simple idée émanant de cette connaissance très ordinaire et ancienne que l'eau ne saurait être entassée comme le sable, et qu'elle cherche le niveau le plusbas. Quand, après centcinquante jours, les«sources de l'abîme et les bondes des cieux furent fermées, et la pluie du ciel fut arrêtée * », qu'est-ce qui empêchait cette masse d'eau, haute de plusieurs coudées, de beaucoup peut-être, qui couvrait, par exemple, l'emplacement où se trouve maintenant Bagdad, de descendre vers la mer en un torrent furieux, et de laisser à nu en très peu d'heures non seulement les « sommets des montagnes », mais toute la plaine, sauf quelques légères dépressions? Comment son écoulement pouvait-il être une affaire de semaines et de mois ?

Et si ce n'est point assez de cette difficulté, qu'on essaye d'imaginer comment une masse d'eau, haute peut-être d'un très grand nombre de coudées, pouvait être accumulée sur une surface plate de terre assez

^ Genèse, yui, 2.

380 LFS LUMIÈRES DE l'ÉGLISE

élevée au-dessus de la mer, et n'en étant séparée par aucune sorte de barrière ? Presque tout le monde connaît le terrain à cricket de Lord *. Ne serait-ce pas en contradiction absurde avec . notre connaissance ordinaire des propriétés de Teau que d'imaginer que, si toutes les conduites maîtresses de la canalisation de Londres étaient dirigées sur ce terrain, elles parviendraient à y maintenir une masse d'eau de 20 pieds de hauteur sur sa surface? N'est-il pas évident que Teau, quelle que soit Taccumulation momentanée qui puisse se produire d'abord à la surface, ne s y arrêterait point, mais se précipiterait, comme une puissante chute de moulin, vers le sud, le long de la pente douce qui finit à la Tamise ? Et n*est-il pas évident, en outre, que, quelque hauteur d'eau qui pût être maintenue sur le terrain tant que les conduites s'y déverseraient, les choses quelconques qui se trouveraient y flotter seraient emportées en un tourbillon rapide par le courant, comme un bouchon dans une rigole pendant un orage ? Mais, s'il en est ainsi, il n'est pas moins certain que le navire de Noé, chargé à couler, sans voiles, sans rames et sans gouvernail, si par une chance inouïe il n'avait chaviré dans un tournant d'eau, ou été défoncé par des troncs d'arbres (tels que ceux qui détruisent même les bateaux à vapeur bien construits du Mississipi de nos jours), se serait trouvé bien vite fort loin dans le golfe Persique, et peu après dans l'océan Indien, quelque part entre l'Arabie et l'Hindoustan. Quand bien même, par

* Emplacement bien connu et nécessairement plan destiné aux parties de cricket. (Trad.)

hasard, Tarche aurait échoué, avec d'autres épaves, sur les côtes de l'Arabie, ou celles de THindoustan, ou des Maldives, ou de Madagascar, son retour aux « montagnes d'Ararat » eût été un miracle plus étourdissant que tout le reste.

Ainsi, les conciliateurs de l'histoire du Déluge avec les faits vont de Charybde en Scylla. Tout ce qu'ils ont fait, c'est de transférer les contradictions avec la vérité établie de la région de la science propre à celle de la connaissance ordinaire etdu sens commun. Car, en réalité, l'assertion que le niveau d'une masse d'eau profonde, à laquelle on n'ajoute rien et que rien n'empêche de courir à la mer, n'a diminué que de quelques pouces ou même de quelquespieds par jour, est tout simplement un outrage aux enseignements les plus ordinaires et les plus familiers de l'expérience quotidienne de chacun. Un enfant même peut en saisir l'absurdité. „

En outre, j'ajouterai qu'il n'est pas possible de soutenir l'hypothèse, nécessaire à l'idée du « Déluge partiel » (s'il est limité à la Mésopotamie), que l'écrivain hébreu a dû désigner des collines basses quand il a écrit « de hautes montagnes ». Du côté oriental de la plaine de la Mésopotamie, les pics neigeux de la chaîne frontière de la Perse sont visibles de Bagdad ^ et les plus ignorants des gardeurs de troupeaux dans le voisinage « d'Ur de Chaldée », près de sa limite orientale, pouvaient à peine ignorer la proxi-

' C'est ce que dit Reclus {Nouvelle Géographie universelle^ IX, 386); mais une autorité de premier ordre dément cette assertion. 2 Genèse, vu, 19.

3^3 us LCNIES£S DE l'ÉGUSE

mité du plateaa. relaÛTement élevé, du désert de Syrie. Mais, assurément, nons devons croire qne l'écrivain biblique connaissait les plateaox de Palestine et les masses de la péninsule da Sinaï qui s^élèveot à 8,000 pieds au-dessus de la mer^ s'il oe connaissait pas de plus grandes hauteurs, et dans ce cas il ne pouTait réellement avoir fait allusion à de simples coteaux quand il disait que c toutes les hautes montagnes qui étaient sous tout le ciel furent couvertes* >.

La partie montagneuse de la Galilée elle-même a une élévation de 4,000 pieds, et le déluge qui l'aurait couverte n*eût pu être qu'universel dans son étendue superficielle. On ne peut réellement faire séjourner de Teau à 4.000 pieds au-dessus du niveau de la mer, en Palestine, sans couvrir le reste du globe à la même hauteur. Si même, au cours duvi'siècle de Texistence de Noé, quelque convulsion prodigieuse avait fait s'affaisser toute la région comprise dans « rhorizon de la connaissance géographique > des Israélites, de la inéme profondeur, et qu'une autre Teùt fait s'élever de nouveau, juste à temps pour rattraper Tarche sur les '< montagnes d'Ararat >/, les choses ne s'arrangent pas mieux. Je frémis en pensant à ce que pouvait devenir une embarcation aussi peu propre à naviguer que l'était l'arche, avec ses très nombreux passagers, au milieu des obstacles que de si rapides mouvements de dépression et de soulèvement devaient engendrer.

Donc, et sans ra'occuper, je le répète, des spéculations des philosophes infidèles, mais en présence des faits constatés les plus simples et les plus communs, l'histoire du Déluge de Noé n'a pas plus de

droit à être crue que celle du Déluge de Deucalion ; et qu'elle ait été ou non suggérée par la connaissance familière qu'avaient ceux qui ont connu les effets des grandes inondations exceptionnelles du Tigre et de l'Euphrate, elle est absolument dépourvue de vérité historique.

Voilà, à mon avis, le résultat nécessaire de Tapplication de la critique, basée sur une connaissance physique certaine, à l'histoire du Déluge. Et il est satisfaisant de voir que la critique, qui est basée, non sur des spéculations littéraires et historiques, mais sur des faits dûment reconnus dans les domaines de la littérature et de rhistoire, tend exactement vers la même conclusion.

Car je trouve que tous les savants bibliques de quelque réputation s'accordent à dire que l'histoire du Déluge, dans la Genèse, peut se séparer en deux séries au moins, d'affirmations, et lorsque celles-ci, une fois séparées, sont combinées de nouveau dans l'ordre qui leur est propre, chaque série fournit un récit de Tévénement, cohérent et complet en soi, mais divergent, à quelques égards, de celui que fournit Tautre série. Ce fait, si je comprends bien, n'est point discuté. Que l'un de ces récits soit l'œuvre d'un élohiste, et l'autre celui d'un jéhoviste; que les deux aient été attachés ensemble de cette étrange façon, parce que, dans l'idée des compilateurs et des éditeurs du Pentateuque, ils avaient une autorité égale, ou non ; qu'il y ait quelque autre manière de l'expliquer, tout cela constitue autant de questions dont les réponses n'affectent pas le fait. J'évite quand cela est possible, les

arguments a priori. Mais pourtant, je pense qu'on peut avancer, sans imprudence, qu'un récit ainsi combiné n*est point ce qu'on devrait attendre d'un auteur possédant un savoir complet et une exactitude infaillible. Encore un coup, il semblerait que ce ne sont pas nécessairement la simple inclination de l'esprit sceptique à mettre en doute, ni l'aveuglement volontaire des infidèles, qui suggèrent des doutes sérieux quant à la valeur d'un récit aussi étrangement différent du genre ordinaire des histoires véridiques.

Mais la voix de la critique archéologique et historique n'a point encore été entendue; et son jugement n'est pas équivoque. On a retrouvé d'une façon merveilleuse les annales d'une antiquité bien" supérieure à celle qu'on peut attribuer au Pentateuque ; les déchiffreurs de caractères cunéiformes nous ont mis en possession d'une série, encore un coup, non de spéculations, mais de faits très instructifs à Tégard de la question de la confiance qu'il faut accorder au récit du Déluge. Il est reconnu que des siècles avant queTérah ne quittât Ur de Chaldée (départ qui, selon les interprètes orthodoxes du Pentateuque, eut lieu après Tan 2000 avant Jésus- Christ), la Mésopotamie inférieure était le siège d'une civilisation où l'art, la science et la littérature avaient atteint un développement qu'on ne soupçonnait point autrefois, ou qu'on traitait de fabuleux quand il en venait quelques vagues rumeurs. Et ce n'est pas, non plus, une hypothèse ou une spéculation, mais un fait, que les bibliothèques de ces peuples contiennent des versions d'un long poème épique dont un des douze livres raconte l'histoire d'un Déluge, qui, avec nombre

de traits principaux, correspond à Thistoire attribuée à Bérosus, non moins qu'à l'histoire donnée dans la Genèse, avec une singulière exactitude. Donc, la justesse de la conclusion, donnée ci-dessus, du chanoine Rawlinson d'après laquelle l'histoire de Bérosus n'était point tirée des annales juives, ni n'en formait la base, peut à peine être mise en question. Il est très probable, sinon certain, que Bérosus s'est appuyé sur une des versions (car il semble qu'il y en ait eu plusieurs) des vieilles épopées babyloniennes qui existaient de son temps; et si la conclusion est raisonnable, pourquoi serait-il déraisonnable de croire que les deux histoires, que le compilateur juif a réunies d'une manière aussi peu artistique, étaient, en définitive, dérivées de la même source? Je dis en définitive parce qu'il ne s'ensuit pas du tout que les deux versions, peut-être arrangées par l'écrivain jéhovistique, d'une part, et par l'écrivain élohistique, de l'autre, pour satisfaire les exigences hébraïques, n'aient pas eu cours chez les Israélites pendant des siècles. Et elles peuvent avoir acquis une grande autorité avant de se combiner dans le Pentateuque.

En considérant la convergence de toutes ces preuves vers une seule conclusion, savoir que l'histoire du Déluge, dans la Genèse, n'est qu'une version remaniée d'un des plus anciens morceaux de la littérature purement fictive qui existent ; que, quelle qu'en soit l'origine, les événements qui s'y trouvent affirmés comme ayant eu lieu n'ont assurément pas existé; en outre, qu'en réalité le récit dans le sens simple et logiquement nécessaire de ses mots n'est plus défendu,

HuxLBY. Science et Religion. 25.

depuis longtemps, par les commentateurs orthodoxes et conservateurs de rÉgHse établie, — je ne puis qu'admirer le courage et la prévision confiante du. prêtre anglican qui nous dit que nous devons nous préparer à choisir entre la véracité de la méthode scientifique et la véracité de ce que TEglise appelle l'autorité divine. Car, à mon sens, cette décla* ration de guerre à mort contre la science séculière, même sous sa forme la plus élémentaire, ce rejet sans un moment d'hésitation de tout témoignage en conflit avec les dogmes théologiques — est la seule position qui puisse logiquement se concilier avec les axiomes de l'orthodoxie. Si les Evangiles ont dit vrai en annonçant une incarnation du Dieu de vérité communiquée au monde, il est sûrement absurde d'écouter tout autre témoignage concernant des sujets dont il a parlé, ou dont la vérité est distinctement impliquée par ses paroles. Si la vérité historique exacte des Evangiles est un axiome du Christianisme, il est tout aussi juste et raisonnable pour un chrétien de dire : « Fermons nos oreilles à toutes les suggestions » des critiques scientifiques, qu'il l'est pour l'homme de science de refuser de perdre son temps avec des gens cherchant la quadrature du cercle, ou la preuve que la: terre est plate.

On dit, communément, que le manifeste par lequet le chanoine de Saint-Paul proclame qu'il a cloué le drapeau de la plus rigoureuse infaillibilité biblique au màt du vaisseau ecclésiastique fut lancé comme réponse à Lux Mundi^ et que les passages que j'ai plus particulièrement cités sont dirigés contre TEssai

sur € le Saint-Esprit et Tlnspiration », dans cette collection de traités due à des prêtres anglicans de haute renommée, qui doit certainement être exonérée de l'accusation de penchants « infidèles » conscients. J'imagine que, cette fois, la rumeur publique u'a pas tort, car il est impossible d'imaginer une contradiction plus directe que celle qui existe entre les passages du sermon cité ci-dessus et ceux qui suivent:

« Ce qui est mis en doute, c'est que les paroles de Notre-Seigneur empêchent certaines attitudes critiques à l'égard du caractère de la littérature de l'Ancien Testament. Par exemple, son emploi de la résurrection de Jonas comme type dépend-il, en aucun degré véritable, du fait que ce soit de l'histoire ou de l'allégorie ?... Une autre fois, Notre-Seigneur se sert du temps écoulé avant le Déluge pour montrer l'insouciance des hommes avant sa venue... En parlant du Déluge, il donne certainement à penser qu'il le traite comme étant typique, car il y introduit des circonstances — « mangeant et buvant, se mariant et donnant en mariage » — qui n'ont aucune contrepartie dans le récit primitif *. »

Tout en insistant sur le flot d'inspiration qui traverse tout l'Ancien Testament, l'auteur de l'Essai n'admet pas son universalité. Ici, aussi, le nouvel apologiste demande un déluge partiel :

« Mais l'inspiration de l'historien garantit-elle la vérité historique exacte de ce qu'il raconte? Et, dans le fait, le récit, tous les égards étant accordés à la critique

* Loc. cit., p. ?58-9.

388 LES LUMIÈRES DE l'ÉGLISE

historique légitime, peut-il être reconnu pour vrai? Pour la dernière de ces deux questions (et elles sont très distinctes), nous pouvons répondre que rien n'empêche que nous croyions, ainsi que notre foi nous dispose fortement à le croire, que le récit, à partir d'Abraham, est, en substance, historique dans le sens strict du mot. * »

Il semblerait, donc, que rien ne nous empêche de croire que le récit, en remontant depuis Abraham, se compose d'histoires qui ne sont pas historiques au sens strict du mot, et que les narrations pré-abrahamiques ne sont que des « types » et des paraboles morales et religieuses.

J'avoue que je m'égare très vite lorsque j'essaye de suivre ceux qui savent marcher, sans broncher, parmi les « types et les allégories ». Il y a en moi, une certaine passion pour ce qui est clair qui me force à demander, crûment, si l'écrivain entend dire que Jésus ne croyait pas aux histoires en question, ou s'il y croyait? Quand Jésus dit, comme parlant d'un fait, que le « Déluge vint et les détruisit tous », a-t-il cru, ou non, que le Déluge avait réellement eu lieu ? Il me semble que, comme le récit parle de la femme de Noé et des femmes de ses fils, il y a une bonne garantie biblique de la déclaration qu'avant le déluge on se mariait et on donnait en mariage; et j'aurais cru que le fait qu'ils mangeaient et buvaient pouvait être accepté par le croyant le plus ferme dans la vérité littérale de l'histoire. En outre, j'oserai demander

* Loc. cit., p. 551,

quelle sorte de valeur, comme exemple des manières dont Dieu traite le péché, peut avoir le récit d'un événement qui n'est jamais arrivé? Si aucun déluge n'a balayé les insouciants, de quelle valeur peut être l'avertissement, et n'est-ce point un cri de : « Au loup ! » alors qu'il n y a point de loup ? Si le séjour de trois jours de Jonas dans la baleine n'est pas une « réalité admise }^ comment peut-elle « garantir la foi » en la « résurrection prochaine » ? Si la femme de Loth n'a pas été changée en un pilier de sel, ordonner à ceux qui s'éloignent du sentier étroit de « s'en souvenir », c'est moralement aussi élevé que de dire à un enfant qui a été sot qu'un croquemitaine va venir le prendre. Supposons qu'un orateur conservateur annonce à ses auditeurs de grands changements politiques et sociaux qui pourraient aboutir, comme en France, à la domination d'un Robespierre, que devient, non seulement son argument, mais sa véracité, si lui, personnellement, ne croit pas que Robespierre ait existé et commis les 3ctes qui lui sont imputés ?

Comme toutes les autres tentatives pour concilier les résultats de l'investigation conduite scientifiquement avec les exigences des Credo usés du Cléricalisme, l'Essai sur Tlnspiration est un exemple de l'insuccès qui doit toujours accompagner les efforts de médiation, lorsque le médiateur ne peut réellement se rendre compte du poids du témoignage en faveur de Tune des parties. La question d' « inspiration » ne possède réellement aucun intérêt pour ceux qui ont jeté au loin le Cléricalisme et ses œuvres, et n'ont de foi en aucune source de vérité, sauf celle qu'atteignent

390 LES LUMIÈRES DE l'ÉGUS£

leurs méthodes scientifiques, patiemment appliquées. Les théories d'inspiration sont des spéculations ou des moyens par lesquels les auteurs d'affirmations, dans la Bible ou ailleurs, ont été amenés à dire ce qu'ils ont dit, — et elles admettent que les agents naturels sont insuffisants pour ce but. Je préfère ne point aborder ce problème, trouvant plus profitable d'entreprendre l'étude qui le précède naturellement, et de demander si ces affirmations sont vraies ou fausses ? Si elles sont vraies, il peut valoir la peine d'entrer dans la question de leur origine surnaturelle; si elles sont fausses, elles ne valent certainement pas la peine que je prendrais.

Non seulement je tiens pour prouvé que l'histoire du Déluge est une pure fiction, mais je n'hésite pas à en dire autant de l'histoire de la Création *, Entre les deux, il y a l'histoire de la création de l'homme et de la femme, et de leur chute de leur innocence primitive, qui est encore plus monstrueusement improbable qu'aucune des deux autres, bien que moins difficile à réfuter directement en raison de sa nature même. On peut démontrer que la terre a pris plus de six

1 A ma connaissance, le récit de la Création n'est point tenu, maintenant, pour vrai, dans le sens où j'ai défini la vérité historique, par aucun des conciliateurs. Quant aux tentatives faites pour étendre les jours du Pentateuque en des périodes de milliers ou de millions d'années, le verdict de Péminent savant biblique, le D*" Riehm (Der biblische Schôpfungsbericht 1881, pp. 15, 16) sur de telles fantaisies d' < Auslegungskunst » doit être final. Pourquoi les Conciliateurs ne prennent-ils point au sérieux le conseil de Goethe?

Im Auslegen seyd frisch und munter! Legt ihr*s nicht a us, so legt ivas unter.

jours à créer, et que le Déluge, tel qu*il est décrit, est une impossibilité physique ; mais on ne saurait prouver, surtout à ceux qui sont habiles en Part de fermer les oreilles pour ne point entendre, qu'un serpent n'a point parlé, ou qu'Eve n'a pas été tirée d'une des côtes d'Adam.

Le compilateur de la Genèse, sous la forme actuelle de celle-ci, a eu, évidemment, un plan défini dans sa tête. Ses compatriotes, comme tous les autres hommes, étaient sans aucun doute curieux de savoir comment le monde avait commencé; comment les hommes, et surtout les hommes pervers, étaient venus au monde, et comment les races et les nations existantes naquirent des descendants d'une seule souche, et finalement quelle était l'histoire de leur propre tribu. Comme nous-mêmes, ils désiraient résoudre les quatre grands problèmes de la Cosmogénie, de TAnthropogénie, de l'Ethnogénie et de la Généogénie. Le Pentateuque fournit les solutions qui parurent satisfaisantes à son auteur. Une d'elles, ainsi que nous l'avons vu, était empruntée à une fable Babylonienne, et je n'ai pas lieu de croire que les autres eussent une origine différente. Je demanderai, maintenant, si l'histoire de la fabrication d'Eve doit être regardée comme un de ces récits pré-abrahamiques, dont la vérité historique est une question en suspens, en présence de l'allusion qui y est faite dans un discours malheureusement fameux par l'oppression légale à laquelle il a servi à tort de prétexte ?

« N'avez-vous point lu que celui qui les fitaucom-

mencement, les fit mâle et femelle, et dit : C'est pour cela que Thomme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme ; et les deux seront une seule chair *. »

Si Ton ne réclame point ici Tautorité divine pour le vingt-deuxième verset du second chapitre de la Genèse, quelle est donc la valeur du langage ? Et puis, je le demande, si Ton peut jongler avec l'histoire de la chute, comme « type » ou « allégorie », que deviennent les fondements de la théologie de Paul?

« Car puisque, par l'homme, la mort est venue, par l'homme, aussi, est venue la résurrection des morts. Car, de même que tous meurent en Adam, de même tous revivent par le Christ ^. »

Si l'on ne peut tenir Adam pour un personnage plus réel que Prométhée, et si l'histoire de la chute n'est qu'un « type » instructif, comparable au mythe profond de Prométhée, quelle valeur a donc la dialectique de Paul?

Donc, tandis que tout homme de cœur droit doit sympathiser avec les efforts que les théologiens qui n'ont pu fermer leurs oreilles à la petite voix de la raison font pour échapper aux chaînes qu'a forgées le cléricalisme, il reste tristement vrai que la position qu'ils ont prise n'est pas tenable. Elle est balayée également par l'artillerie démodée des Églises et par

* Mathieu, xix, Ç.

2 Corinthiens, xv, 21-22.

les fatales armes de précision dont sont armés les enfants perdus des forces de la science qui s'avancent vers eux. Ils doivent se rendre, ou se retirer dans une position plus abritée. Et il se peut d'ailleurs qu'ils trouvent longtemps la sécurité en pareille retraite.

Il est, à la vérité, probable que le nombre de ceux qui croient en la transsubstantiation de la femme de Loth, et en l'expérience anticipée de navigation sousmarine de Jonas, au fait de l'eau s'élevant de plusieurs coudées sur une pente sans rien qui la soutienne, et en des diables qui entrent dans des porcs, n'augmentera pas. Mais il n'y a pas non plus beaucoup lieu d'espérer que la proportion de ceux qui rejettent ces fictions, et acceptent les conséquences de cette répudiation soit, pendant quelques générations, en voie de constituer la majorité. Notre siècle est un temps de compromis. Le présent et l'avenir rapproché semblent livrés à ces gens heureusement et curieusement constitués qui voient aussi peu de difficultés à rejeter une quantité quelconque de narration biblique post-abrahamique, que n'en voient les auteurs de Lux Mundi à sacrifier les histoires préabrahamiques, et, ayant éliminé tout sujet incommode de l'histoire chrétienne, continuent à rendre les honneurs divins à ce qu'il en reste. Il ne semble pas, réellement, qu'aucune raison s'oppose à ce que la génération prochaine puisse écouter une conférence Bampton sur le modèle de la suivante :

« 11 fut un temps — et il n'est pas très éloigné — où tous les récits des auteurs bibliques, concernant

394 ^^^ SCIENCES DE L ÉOLISE

lancien monde, étaient acceptés avec une foi docile; les croyants acceptaient, sans raisonner, sans cn« tiquer, avec une satisfaction égale, le récit de la capti« vite et des agissements de Moïse à la cour de Pharaon, celui de la réunion des Apôtres dans Tnpître aux Galates, et celui de la fabrication d*Ève. Nous pouvons presque tous nous rappeler, comment, en ce pays, on exposait toute l'histoire de TExode, et même la légende de Jonas, sérieusement, aux enfants, comme étant de l'histoire, et comment on en discourait sur un ton aussi dogmatique que Ton pourrait parler d'Azincourt ou de l'histoire de la conquête normande.

« Mais tout ceci est changé maintenant. Le siècle dernier a vu la critique scientifique atteindre son développement complet. Tout le monde de l'histoire a été révolutionné, et la mythologie, qui embarrassait les chrétiens sérieux, s'est évanouie comme un brouillard malfaisant dont la disparition n'a révélé que plus complètement les traits de l'infaillible vérité. N'étant plus en contact avec des faits d'une espèce quelconque, la foi reste maintenant et à jamais fièrement inaccessible aux attaques de l'infidèle. »

Ainsi parlera l'apologiste de l'avenir. Pourquoi pas? C a ni a bit vacuus.

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