‹ Science et religionChapitre 8 sur 17 · P. CVII · texte numérisé non relu

P. CVII

lettres, il demeure certain pour le lecteur que dans lesprit de Tauteur la réponse est : Aucun.

En réalité, c'est là une conclusion irrésistible, si l'argument en faveur des miracles de l'Ecriture est basé sur ce que les laïques, qu'ils soient hommes de loi, ou de science, ou historiens, ou hommes d'aôaires ordinaires, appellent témoignage. Ce qui fait une impression profonde, c'est le magnifique mépris avec lequel, par moments, le D' Newman éloigne également ceux qui offrent et ceux qui demandent un témoignage de ce genre.

« Quelques auteurs infidèles nous conseillent de n'accepter aucun miracle qui ne serait point jugé tel dans une cour de justice; c'est-à-dire qu'ils emploient contre les écritures une arme que les Protestants voudraient réserver aux attaques contre l'uglise; comme si des questions morales et religieuses avaient besoin de preuves légales, et que le témoignage fût le critérium de la vérité ^

« Comme si le témoignage était le critérium de la vérité, » — même quand la vérité dont il s'agit est la question de savoir s'il s'est ou s'il ne s'est pas produit certains phénomènes à un certain temps et en un certain lieu! Cette révélation soudaine du grand abîme qui existe entre l'esprit clérical et l'esprit scientifique

* P. cvii. — Toutefois, lorsque cela lui convient, comme dans l'Introduction à VEssay on Development, le D*" Newman sait demander une preuve stricte dans les questions religieuses tout aussi vivement que le fait aucun « auteur infidèle », et il prétend parfois céder à la force de cette preuve. {Essay on Miracles^ 1870, note,

coupe la respiration à quiconque n'est pas familiarisé avec VOrganon clérical. On peut répliquer : qu'admettre que les miracles peuvent servir, ou ont servi, une fin morale ou religieuse ne modifie aucunement le fait qu'ils prétendent être des événements historiques, des choses qui se sont réellement passées, et comme tels doivent nécessairement être précisément les sujets à propos desquels la preuve est nécessaire, et où les preuves légales (qui ne sont telles que parce qu'elles sont adéquates) peuvent être, à juste titre, exigées. Le miracle des Gadaréniens a dû se passer, ou bien il n'a pas eu lieu. Que la « question » des Gadaréniens soit morale ou religieuse, ou ni l'un ni l'autre, cela n'a rien à voir avec le fait que c'est une question purement historique de savoir si les démons ont* dit ce qu'on déclare avoir été dit par eux, et si les pourceaux démoniaques sont tombés, ou non, des falaises qui bordent le lac de Génésareth, à un certain jour d'une certaine année, après l'an 26 et avant l'an 36 de notre ère ; car, si vague et incertaine que soit la chronologie du Nouveau Testament, je suppose que l'on peut admettre que l'événement en question, s'il s'est jamais produit, a dû se passer sous le gouvernement de Pilate. Si ce n'est point là un sujet oti un homme sain d'esprit ait droit d'exiger des preuves, et des preuves non seulement légales, mais strictement scientifiques quand on lui demande de croire à l'histoire, en quel cas pourra-t-il en demander ? Faut-il donc, sérieusement, demander qu'on croie à des déclarations qui, à parler poliment, ne sont pas tout à fait probables, et de l'acceptation ou du rejet desquelles toute la concep-

)a6 AGNOSTICISME ET CHRISTIANISME

tion de la vie peut dépendre, sans demander seulement ce qu'il faudrait de preuve c légale » pour envoyer un voleur en prison, ou pour prouver la validité d'un testament attaqué ?

Les «auteurs infidèles » (si, comme on me l'assure, je puis répondre pour eux) se refuseront à perdre du temps à de purs obscurcissements de pensée de ce genre; mais, pour les Anglicans qui acceptent ses prémisses, le D*^ Newman est réellement un antagoniste formidable. Que peuvent-ils, en effet, répondre quand il demande, en plein dans son sujet :

« Si les personnes qui non seulement mettent en question, mais encore jugent d'avance les miracles ecclésiastiques à cause de leur manque de ressemblance, quel qu'il soit, avec ceux qui se trouvent dans les Écritures — comme si le Tout-Puissant ne pouvait faire dans l'Eglise chrétienne ce qu'il n'avait point déjà fait au temps de sa fondation, ou sous le pacte mosaïque, — si ces raisonneurs ne sont point du même côté que les sceptiques ; »

et :

« Si ce n'est point par une heureuse inconséquence qu'ils continuent à croire aux Ecritures, tout en rejetant l'Eglise ^ »

J'invite l'orthodoxie anglicane à examiner encore ce passage :

* P. un. — Voyez aussi Tract. 85, p. no: « Je suis persuadé que, si les hommes qui attaquent les doctrines de TEgli^e comme n'étant pas évangéliques étaient tant soit peu logiques, ils approuveraient les Juifs d'avoir rejeté T Evangile. »

« Le récit des combats de saint Antoine avec les mauvais esprits est plutôt un développement qu'une contradiction de la révélation, savoir : des textes qui parlent de Satan chassé par la prière et le jeûne. Par conséquent, se scandaliser des miracles de l'histoire ecclésiastique, ou les tourner en ridicule à cause de leur étrangeté, c'est se séparer de la philosophie de Tncriture * . »

Plus loin, le D"" Newman déclare qu'il a été admis :

«... qu'une ligne distincte doit être tirée, en ce qui concerne le caractère et les circonstances, entre les miracles de l'Écriture et ceux de l'histoire de l'Eglise; mais ce n'est nullement ici le cas (p. lv). . . Il ne manque pas, dans l'histoire de l'jiglise, d'exemples de miracles aussi eftrayants par leur caractère et aussi considérables par leurs effets que ceux qui sont racontés dans les Ecritures. Le feu interrompant la reconstruction du Temple juif, et la mort d'Arius sont des exemples d'événements solennels de ce genre dans l'histoire de l'Église. D'autre part, il y a des exemples difficiles dans l'histoire scripturale comme: le serpent d'Éden, l'arche, la vision de Jacob pour la multiplication de son bétail, l'ânesse de Balaam se mettant à parler, la cognée d'Elisée flottant sur son ordre, le miracle des pourceaux, et divers exemples de prières ou de prophéties, dans lesquels, comme dans le cas de la bénédiction et de la malédiction de Noé, des paroles qui semblent être le résultat de sentiments personnels sont expressément ou virtuellement attribués à une suggestion divine ^. »

Qui contredira ici notre autorité ecclésiastique?

» Pages Liii-Liv.

* Page Lvi.

Les « auteurs infidèles » pourraient être accusés de souhaiter tourner en ridicule les miracles de TEcritureenles mettant au niveau de l'histoire remarquable du feu qui a arrêté la reconstruction du Temple, ou de celle de la mort d'Arius ; mais le D^ Newman est au-dessus de tout soupçon. Il est fâcheux que sa liste de ce qu'il nomme, délicatement, des exemples « difficiles » soit aussi courte. Pourquoi omettre la fabrication d'Eve aux dépens de la côte d'Adam, sur l'exactitude historique stricte de laquelle repose le principal argument des défenseurs d'une partie inique de notre loi actuelle concernant le mariage ? Pourquoi négliger le récit des « Bene Elohim » et de leurs exploits, sur lequel est basée la plus grande partie des pires agissements des inquisiteurs du moyen âge à l'égard de la sorcellerie? Pourquoi oublier l'ange qui a lutté avec Jacob, et qui, ainsi que le suggère la narration, a un peu dépassé les bornes de la loyauté à la fin de leur corps-à-corps ? Assurément, nous devons convenir avec le D"^ Newman que, si tous ces chameaux ont passé, il semblerait y avoir quelque affectation à faire des difficultés aux moucherons, à refuser de croire à la subite maladie d'Arius au milieu de ses ennemis mortels, si pieux ^ fussent-ils, et à Tincendie

* Selon le D' Newman, « cette prière (celle de Tévêque Alexandre, qui priait Dieu d' <f enlever Arius >) aurait été dite. à environ trois heures de l'après-midi du samedi; ce même soir-là, Arius était dans le grand square de Constantin et il fut subitement saisi d'indisposition. » (P. clxx.) L' « infidèle » Gibbon semble avoir insinué qu'il fallait « choisir entre le poison et le miracle », et dans ce cas, et il faut bien convenir que, si révêque avait été à la portée d*un commissaire de police moderne, les choses auraient

violent qui arrêta les constructions juliennes. Bien que les paroles Ôlq la conclusion de YEssay on Miracles puissent, peut-être, être citées contre moi, je puis exprimer ma satisfaction à me trouver, au fond, d'accord avec un théologien au-dessus de tout soupçon d'hétérodoxie. Je puis, de tout cœur, déclarer que je pense qu'il y a autant de raisons de croire à l'assassinat miraculeux de l'homme à qui manque la puissance athanasienne d'affirmer des choses contradictoires en ce qui regarde la nature de Dieu le Père, qu'il y en a de croire aux histoires du serpent et de l'arche racontées dans la Genèse, àl'ânesse de Balaam dans les Nombres, ou à la cognée flottant sur les eaux, à l'ordre d'Elisée, dans le second livre des Rois.

Un des caractères d'un raisonnement réellement solide est d'être susceptible du développement le plus complet, et de mener quelquefois à des conclusions que n'attendaient pas ceux qui s'en servent. A mon sens, il est impossible de refuser de suivre le D''Newman quand il applique son raisonnement aux miracles des Pères et du moyen âge en remontant dans le temps aussi loin que des miracles y sont racontés. Mais, si les règles de la logique sont valides, je me sens forcé d'étendre l'argument aux prétendus miracles romains de nos jours, que le D*" Newman n'aurait peut-être pas admis, mais que le cardinal Newman ne saurait rejeter. Sans aucun doute, le

pu tourner mal pour lui. Les 4 Infidèles > modernes, ayant quelque connaissance de la chimie, n'auront peut-être pas moins d'audace pour insinuer qu'il faut « choisir entre le feu grisou et le miracle » en cherchant la cause de l'incendie de Jérusalem.

330 AGNOSTICISMH ET CHRISTIANISME

témoignage est aussi bon, ou peut-éîre meilleur, en faveur des miracles opérés par Notre-Dame de Lourdes qu'à regard de la cognée flottante d'Elisée, ou des exploits de Tànesse de Balaam. Mais il nous faut aller plus loin ; il y a un système moderne de thaumaturgie et de démonologie qui est tout aussi bien établi que l'ancien système*. Des gens véridiques, excellents, quelquefois même instruits et sensés, même des savants à sérieuses prétentions, rendent témoignage de la « lévitation » de corps beaucoup plus lourds que la cognée d'Elisée ; de l'existence d' « esprits » qui, au sens du toucher, n'ont pu être distingués de la chair et du sang, et ont, à l'occasion, su lutter avec toute la vigueur de l'adversaire de Jacob; ils certifient même l'existence d'un langage sous forme

I Un écrivain d'un journal spiritualiste me prend à partie pour avoir osé douter de la vérité historique et littérale de l'histoire des Gadaréniens. Le passage suivant de sa lettre mérite d'être cité : « Pour l'esprit matérialiste et scientifique, pour quiconque n'est pas initié aux vérités spirituelles, il est certain que cette histoire des pourceaux Gadaréniens ou Gergén^siens présente des difficultés insurmontables ; elle semble grotesque et absurde. Pour le spiritualiste expérimenté et cultivé, ce miracle est, ainsi que je le vais montrer, le plus instructif, le plus profondément utile, et le plus bienfaisant que Jésus ait jamais opéré au cours de son pèlerinage rédempteur sur terre » Cela est exactement mon opinion. Et la première page du même journal porte, parmi d'autres du même genre, l'annonce qui suit :

« Aux spiritualistes aisés — Une dame médium, de puissance bien éprouvée, désirerait rencontrer un monsieur d'un certain âge, disposé à lui offrir un intérieur confortable et l'entretien, en échange de ses services spiritualistes, ses guides ayant considéré que sa santé est trop délicate pour des séances publiques ; on préférerait Londres. — Ecrire à Mary, bureau du Light. »

Allons-nous donc revenir aux jours des Juges, où le riche Michée avait éphod, téraphim et lévite à son usage personnel?

AGNOSTICISME ET CHRISTIANISME 33 ï

de coups qu'on déclare être frappés par des êtres spirituels dont les discours, au point de vue de la cohérence et de la valeur, sont de beaucoup inférieurs à ceux de la monture humble, mais sagace, de Balaam. Je suis bien persuadé que, si nous^tions en des temps de persécution, il y a plus d'un estimable « spiritualiste » qui monterait volontiers au bûcher pour confesser sa foi pneumatologique et donner, selon le cœur même de Paley, un témoignage de la vérité de ses doctrines. Il y a nombre de prêtres modernes qui, frappés sans doute de Timpossibilité de refuser les preuves spiritualistes, si Ton accepte celles du Cléricalisme, et hors d'état de faire quelque objection a priori par leur croyance implicite en la démonologie chrétienne, se montrent disposés à prendre au sérieux le pauvre Sludge * et à le croire possédé d'autres démons encore que ceux du besoin, de l'envie, et de la vaine gloire.

Dans ces circonstances, il fallait s'attendre, bien qu'il ne soit pas moins intéressant de noter le fait, à ce que les arguments de l'école la plus récente des « spiritualistes » présentassent une ressemblance de famille étonnante avec ceux qui ornent les dissertations subtiles de l'avocat des miracles cléricaux d'il y a quarante ans. Il est malheureux pour les « spiritualistes » que, à des reprises fréquentes, les médiums célèbres et qui inspiraient la confiance, et qui, en réalité, à quelques égards, rappellent les voyants montanistes ^ et gnostiques du ii* siècle,

* Le héros d'un des poèmes de Browning. (Trad )

s Songez à la 4 sœur > de TertuUien (« hodie apud nos »), qui

aient été convaincus devant les tribunaux de fraude et d'imposture; ou bien, fatigués, semble-t-il, des dupes honnêtes qui ne jurent que par eux, aient avoué spontanément leurs iniquités prolongées, comme les femmes Fox Tout fait, il y a peu de temps à New- York * ? Mais les catastrophes de ce genre ne déconcertent aucunement les croyants. Ils admettent franchement que non seulement les médecins, mais les esprits qu'ils appellent, sont terriblement aptes à perdre de vue les principes élémentaires du bien et du mal, et ils demandent, d'un air triomphant : Comment Toccurrence d'impostures accidentelles peut-elle entamer la réalité des manifestations authentiques (c'est-à-dire de celles qu'on n'a pas encore prouvé être des impostures ou des illusions)? Et, en cela, ils sont inconsciemment plagiaires de l'homme d'église qui admet tout aussi franchement que beaucoup de miracles ecclésiastiques peuvent avoir été inventés, et qui demande, avec un froid mépris, non seulement des preuves légales, mais de la probabilité du sens commun : Pourquoi devrait-on croire qu'aucun n'est

onversait avec les anges, voyait et entendait des mystères, connaissait les pensées des hommes et prescrivait des médecines pour leur corps {De Anima^ chap. ix). Tertullien nous dit que cette femme voyait Pâme comme corporelle, et décrivait sa couleur et sa forme. L' « infidèle » ne pourra probablement pas s'empêcher d'insulter à la mémoire de cette sainte extatique en faisant remarquer que les opinions bien connues de Tertullien sur la corporalité de l'âme peuvent avoir eu quelque chose à voir avec les facultés remarquablement perceptives du médium montaniste, aux révélations duquel, en ce qui touche le monde spirituel, il prenait un intérêt si profond.

* Voir le New-York World du dimanche 21 octobre 1888 et le Report of the Se/hert Commission^ Philadelphie, 1887.

authentique? Je dois dire cependant que les spiritualistes, à ma connaissance, ne se hasardent point à outrager la raison avec autant d'audace que le font les cléricaux. Ils ne raillent point les « preuves »et ils comprennent que l'on exige des preuves légales. En réalité, il est certain que les spiritualistes invoquent de meilleures preuves de leurs manifestations qu'il n'en existe au sujet delà mort miraculeuse d'Arius, ou de la Découverte de la Croix ^

Depuis la « lévitation » de la cognée à un bout d'une période de près de trois mille ans jusqu'à la lévitation de Sludge et compagnie à l'autre extrémité, il y a une continuité complète du- miraculeux, avec toutes les gradations de l'enfantin ^u prodigieux, de la satisfaction d'un caprice jusqu'à la démonstration d'une vérité sublime. Il n'y a pas moyen de tracer une ligne de démarcation dans la série, et de mettre à part les cas d'intervention spirituelle attestés d'une manière plausible. Si l'un est vrai, tous peuvent être vrais; si l'un est faux, tous peuvent être faux.

Voilà, à mon sens, le résultat inévitable de cette méthode de raisonnement qui est employée à la réfutation du Protestantisme, avec tant de succès, par un des polémistes les plus fins et les plus subtils qui

ï L'observation faite par le D' Newman que la multiplication miraculeuse des morceaux de la vraie croix (dont « tout le monde est plein », suivant Cyrille, de Jérusalem, et dont on rapporte que le nombre est tel qu'il suffirait à construire un navire de guerre) n'est pas plus étonnante que celle des pains et des poissons, est certainement une de celles que je ne saurais contredire. Voir Essay on Miracles, 2* édition, p. lô^

334 AGNOSTiaSME ET CHRISTIANISME

aient jamais défendu le Cléricalisme, — et c'est beaucoup dire.

«... Le Christianisme de l'histoire n'est pas le Protestantisme. S'il y eut jamais une vérité reconnue, c'est celle-là... S'enfoncer dans rhistoire, c'est cesser d*étre Protestant*. >

Il me paraît absolument certain que ces épigrammes antiprotestantes sont profondément vraies. Mais il me paraît également certain que, dans le même sens, le Christianisme de l'histoire n'est pas du « Romanisme », et qu'à s'enfoncer dans l'histoire on cesse d'être Romaniste. Les raisons qui me font douter de la compatibilité de la doctrine Romaine, ou de toute autre forme de Catholicisme avec l'histoire, ont la même origine que les raisons invoquées par le \ D' Newman dans le fameux essai que je viens de citer. Si, d'une main, le D"^ Newman a détruit le Protestantisme, il a, de l'autre, anéanti le Romanisrae, et le résultat total de ses efforts a été d'ébranler le Christianisme dans ses fondements. Et nul ne devait savoir que c'est là le résultat fatal de ses arguments — si le monde refusait d'accepter les doctrines romaines et les miracles romains — mieux que l'auteur du Tract, 85.

Le D' Newman a fait son choix et a passé à l'Église romaine, il y a un demi-siècle. Quelques-uns de ceux qui étaient essentiellement en harmonie avec ses idées, le précédèrent, et beaucoup le suivirent. Mais il en est beaucoup resté, et, comme l'ancien parti

• An Essay on tlic Development of Christian Doctrine, par J.-H. Newman, D. D.; pp. 7 et 8 (1878).

puseyite et le parti ritualistique actuel, ils continuent à saper et à miner le Protestantisme de l'Eglise anglicane, œuvre si bien commencée par lui et ses amis. Au moment actuel, ils ont quelques droits à être considérés comme vainqueurs sur toute la ligne. Je suis assez âgé pour me rappeler les petits commencements du parti des Tracts ' et je suis émerveillé quand je considère la position actuelle de leurs héritiers. Leur petit levain a fait lever sinon la totalité de la pâte de rÉglise anglicane, à tout le moins une bonne partie de celle-ci ; cette Église est, à peu de chose près, une école préparatoire au Papisme. Il appartient donc aux Anglais (qui, à ce que m'a appris une autorité élevée, sont tous, de par la loi, membres de l'Eglise de l'Etat, à moins qu'ils ne professent appartenir à une autre secte), il leur appartient donc de surveiller et de savoir vers quel but elle tend. Sur ce point, les écrits du D"" Newman, tant qu'il est resté dans la bergerie anglicane, sont un vaste trésor de documents excellents et autorisés. Les doctrines sur les miracles .cléricaux et sur le développement sont les pierres de l'édifice élevé par les écrivains des Tracts, Il croyait que ses arguments menaient soit vers Rome, soit vers ce que les prêtres appellent V « Infidélité », et que je nomme Agnosticisme. Je crois que sa conviction était entièrement exacte; mais, tandis qu'il a choisi la première alternative, je choisis l'autre; comme il rejette

1 II s'agit ici des Tracts for the Times, de petites brochures religieuses dues aux écrivains qui, de 183^ à 1840, avec Newman et Pusey en tète« furent les initiateurs du mouvement réactionnaire de la High Church. (Trad.)

le Protestantisme par la raison qu'il est incompatible avec l'histoire, de même a fortiori^ je conçois qu'il faut rejeter le Romanisme, et qu'une étude impartiale des preuves doit refuser lautorité de Jésus à tout ce qui dépasse le Nazarénisme de Jacques, Pierre et Jean. Et qu'on ne suppose point que c'est ici une pure perversion « infidèle » des faits. Nul n'a plus ouvertement ni plus clairement admis la possibilité de pareille interprétation que ne l'a fait le D"^ Newman. Si, dit-il, il y a des textes qui semblent montrer que Jésus avait en vue l'évangélisation des païens :

«... les Apôtres n'ont-ils pas entendu Notre-Seigneur? Et quelle fut l'impression qu'ils reçurent de ce qu'ils entendirent ? N'est-il pas certain que les Apôtres ne recueillirent point cette vérité de son enseignement* ?

« Il dit : « Prêchez l'uvangile à tous. » Ces mots signifiaient simplement : « Amenez tous les hommes au Christianisme par le Judaïsme. » Faites-en des Juifs, afin qu'ils jouissent des privilèges du Christ qui se trouvent dans le Judaïsme; enseignez-leur ces rites et ces cérémonies, la circoncision et autres, qui jusqu'ici n'ont été que des ordonnances mortes, et qui maintenant vivent; et il semble que les Apôtres les aient compris ainsi ^. %

Dans la mesure où le Nazarénisme se différenciait du Judaïsme orthodoxe contemporain, il semble avoir tendu vers un réveil de l'esprit moral et religieux de la période prophétique, accompagné de la foi au Christ comme Messie, et de diverses accrétions qui

» Tract. 8$, p. 63.

avaient enveloppé le Judaïsme après la captivité. C'est à ces dernières qu'appartiennent les doctrines de la Résurrection, du Jugement dernier, du Ciel et de TEnfer, de la hiérarchie des bons anges, de Satan et de la hiérarchie des mauvais esprits. Et il y a de fortes raisons de croire que toutes ces théories, du moins sous la forme où les professaient les Juifs après îa captivité, étaient dérivées de sources persanes et babyloniennes^, et sont essentiellement d'origine païenne.

Il ne me semble pas facile de dire jusqu'à quel point Jésus a sanctionné ces infiltrations du Paganisme environnant dans le Judaïsme, jusqu'à quel point personne a le droit de déclarer que refuser d'accepter Tune ou l'autre de ces doctrines comme vérités reconnues semble équivaloir à contredire Jésus. Mais il est à peine moins difficile de concevoir qu'il aurait pu nier distinctement Tune d'elles, et, plus particulièrement, cette démonologie qui a été acceptée par les Églises Chrétiennes dans chaque siècle, et à travers tous leurs antagonismes réciproques. Mais, je le répète, je suis convaincu — Jésus ait-il sanctionné ou non la démonologie de son temps et de sa nation — que cette démonologie est condamnée. L'avenir duChris-

1 Le D' Newman aborde cette question avec son talent habituel « Maintenant, j'avoue que je ne suis pas du tout porté à nier que cette doctrine d'un ange apostat et de ses armées ait été empruntée à Babylone; elle pourrait, néanmoins, être encore divine. Dieu qui a fait parler Tânesse du prophète, et a, par là. instruit ce dernier, pouvait instruire son église au moy^n de la ville païenne de Babylone. » {Tract. 85, p. 83.) Il semble qu'il n'y ait point de terme au fardeau d'apologétique que peut porter Tânesse de Balaam.

Huxley. Science et Religion. 22

33^ AGNOSTICISME ET CHRIS nANISME

tianisme, comme système de dogmes et à part des anciennes morales Israélites qu'il s'est appropriées et a développées, est renfermé dans la réponse que l'humanité finira par donner à la question de savoir si elle est prête à croire en des histoires telles que celle des Gardaréniens, et aux hypothèses pneumatologiques qui les accompagnent, ou à ne pas y croire. Je pense qu'ils refuseront de croire, en quelque temps et en quelque lieu que leurs esprits aient été disciplinés par la science. Et cette discipline doit, à la fois, suivre et guider les pas de la civilisation en progrès.

Les pages précédentes étaient écrites lorsque je pris connaissance du contenu du numéro de mai de la Ninetcenth Century^ dans lequel je découvris maintes choses décidément peu flatteuses pour moi. Il semblerait que la « fuite » fût ma réponse principale, et que « l'impossibilité de raisonner juste » et la « pourriture du raisonnement » fussent les principaux traits caractéristiques de mon esprit ; en outre, il est « à peine croyable » qu'une assertion que je tire de mon propre fonds puisse être vraie. Choses que je note, uniquement, comme exemple de la grande vérité qu'une longue expérience m'a inculquée, que c'est de ceux-là seuls qui jouissent de la bénédiction d'une ferme foi chrétienne que l'on peut attendre de telles manifestations d'humilité, de patience et de charité.

Je m'étais imaginé que personne, parmi les lecteurs de mes articles précédents, ne pourrait conserver le moindrç dovite à Tégard dç îna position relativement

AGNOSTICISME ET CHRISTIANISMB 339

à la question principale telle qu'elle a été exposée, et exposée à nouveau par mon adversaire.

« Un Agnosticisme qui ne sait rien de la relation de rhomme à Dieu doit non seulement refuser de croire aux enseignements les moins douteux de Notre Seigneur, mais doit aussi nier la réalité des convictions spirituelles dans lesquelles II vivait *. »

Il est dit que c'est là « la simple question en discussion », et les trois témoignages en faveur de cet enseignement et de ces convictions, qui ont été choisis, sont le Sermon sur la Montagne, TOraison Dominicale et l'Histoire de la Passion.

Ma réponse, sous sa forme la plus condensée, a été celle-ci. En premier lieu, le témoignage est tel que la nature exacte des enseignements et des convictions de Jésus est extrêmement incertaine, de sorte que ce que les prêtres veulent bien appeler une négation de ceux-ci peut n'être rien de pareil. Et, en second lieu, si Jésus enseignait lesystème démonologique impliqué parThistoire des Gadaréniens — si une croyance en ce système faisait partie des convictions spirituelles dans lesquelles il a vécu et est mort, — alors moi, pour ma part, je refuse, sans hésitation, de croire à cet enseignement, et je nie la réalité de ces convictions spirituelles. Et je vais plus loin et j'ajoute que, autant on pourra prouver que Jésus a sanctionné les théories essentiellement démonologiques ayant cours parmi les Juifs de son siècle, exactement autant, pour

< f^in^içenth Ceniury, mai 1889, p. $01^

moi, sera afiaiblie son autorité en toute matière touchant au monde spirituel.

En ce qui regarde la première moitié de ma réponse, j'ai indiqué que le Sermon sur la Montagne, tel qu'il est donné dans le premier Evangile, est, de l'avis des meilleurs critiques, une« mosaïque », une réunion de matériaux tirés de différentes sources, et je ne vois pas que cette manière de voir soit contestée. Le seul autre Evangile, le troisième, qui contienne quelque chose de semblable, représente non seulement le discours, mais les circonstances comme très différents. Toutefois dire qu'il y a quelque chose devrai au fond de chacun des discours — ce qui est fort possible — est tout différent du fait d'affirmer que nous avons le droit de dire ce qu'était ce quelque chose, ou de choisir quelque phrase particulière et déclarer que c'est là une déclaration authentique. Ceux qui s'occupent de théologie comme science, et qui apportentà cette étude une connaissance adéquate des façons des anciens historiens, n'auront aucune difficulté à trouver des exemples de ce que je veux dire. Je vais en citer un qui vient de traverser mon champ de vision limité.

Josèphe ^ cite un discours qu'il dit avoir été prononcé par Hérode au commencement d'une guerre contre les Arabes. Il est à la première personne, et le lecteur supposera naturellement qu'il est donné comme version véritable de ce qu'Hérode a dit. Quelques dix-sept ans plus tard 2, le même auteur donne un autre texte, à la première personne aussi, du dis-

1 Josèphe, Histoire des Juifs, chapitre xix.

> Josèphe, Antiquités.

cours prononcé par Hérode à cette occasion. Cette secondé harangue est deux fois plus longue que la première, et, bien que la teneur générale des deux oraisons soit à peu près la même, il y a à peine identité verbale entre elles, et on a introduit dans Tune beaucoup de matières qui manquent dans l'autre. Josèphe se vante de son exactitude ; il avait pour contemporains des hommes dont les pères avaient pu entendre le discours d'Hérode, et cependant son sens historique est si curieusement limité qu'il peut tout à fait innocemment commettre une véritable fabrication littéraire ; car un des deux récits doit être inexact. Si maintenant l'on me demande si je crois qu'Hérode a fait une déclaration quelconque à cette occasion, si par exemple il a prononcé le pieux aphorisme : « Là où Dieu se trouve, il y a la multitude et le courage, » qui se lit dans les Antiquités^ mais non dans les Guerres^ je suis obligé de répondre que je n'en sais rien, un des deux récits — et peut-être tous deux — est faux; en tous cas, je ne saurais dire ce qu'il y a de vrai dans aucun d'eux. Et si quelque admirateur fervent de l'Iduméen édifiait une théorie de la piété d'Hérode sur le témoignage de Josèphe en faveur de l'énoncé de cet aphorisme, est-ce donc une « pure fuite » que de répondre que le témoignage en faveur du fait de l'avoir dit est sans valeur?

J'apprends aussi qu'adoptant la tactique de Conachar quand il est confronté avec Hal o'the Wynd, j'ai essayé de me faire suivre par mon adversaire à l'esprit simple, dans une chasse à l'oie sauvage à travers l'histoire primitive du Christianisme, dans l'espoir

34^ AGNOSnClSME ET CHRISTIANISME

d*échapper à une défaite imminente en ce qui concerne la question principale. Mais il me sera permis d'indiquer qu'il y a l'alternative d*une autre hypothèse qui cadre également avec les faits, et, à tout prendre, il peut y avoir eu quelque méthode dans la folie de ma panique supposée.

Car, admettant qu'il soit établi que le Christianisme des Gentils était chose totalement différente du Nazarénisme de Jésus et de ses disciples immédiats; admettant qu'on puisse démontrer que, dès la sixième décade de notre ère à tout le moins, il y eut de vives divergences d'opinions parmi les disciples de Jésus ; admettant qu'il soit à peu près certain que les Evangiles et les Actes aient pris leur forme actuelle sous l'influence de ces divergences ; admettant que leurs auteurs et ceux entre les mains desquels ils passaient n'avaient pas d'idées plus étranges à l'égard de la véracité historique que celles dont Josèphe fait parfois montre, assurément alors les chances que les Evangiles soient des récits authentiques des enseignements de Jésus deviennent très faibles. Et, puisque toute la position des adversaires est basée sur la supposition que ce sont des récits exacts (surtout les discours à propos desquels les anciens historiens montrent une si étrange inexactitude) je me risque à faire remarquer que cette partie de mon argumentation porte très sérieusement sur la question principale, et comme raisonnement est parfaitement saine.

Puis, lorsque je passai sous silence les paroles prononcées par Jésus sur la croix, il semblait que je n'eusse pu avoir d'autre motif que mon penchant

naturel à la fuite. Un dignitaire de TEglise peut avoir des raisons respectables de refuser une partie d'escrime « en vue de Gethsémané et du Calvaire», mais un « Infidèle » jamais! Il est évidemment impossible que, croyant que « le plus comprend le moins », et après avoir déclaré le témoignage de l'Evangile en général, au sujet des paroles de Jésus, d'une valeur douteuse, j'aie cru inutile de choisir, pour préciser mon opinion, ces exemples particuliers quf avaient la chance de blesser plus spécialement les personnes qui ont une autre manière de voir. Mais imaginer que les sons familiers du tambour de guerre clérical me donneront la tentation de m'engager dans une aussi oiseuse discussion est une idée à mettre de côté. Je ne ferai rien de pareil; il me suffît de prier mes lecteurs d'ouvrir le XXIII* chapitre de Luc (version revue) au verset 34, et il trouvera en marge :

«Quelques anciennes autorités omettent: « Et Jésus dit : Père, pardonnne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. »

De sorte que, même au iv* siècle, il y avait des autorités, parmi les plus anciennes et les plus importantes, qui ne connaissaient pas ces paroles, si souvent citées comme caractéristiques de Jésus, ou ne croyaient pas qu'elles eussent été prononcées.

Il y a bien des années, je reçus une lettre anonyme qui m'accablait de reproches sur mon manque de courage moral à exprimer mes idées II me semble que c'était là une des plus singulières accusations que pût porter un écrivain de lettre anonyme. Mais je ne

suis pas sûr que le fait d*avoir, dans les pages de Tarticle en question, copieusement accusé mon penchant à la « fuite », ne puisse paraître encore plus singulier à ceux qui considèrent que la force principale des réponses dont j'ai été honoré (dans cette revue et ailleurs) est dirigée, non contre quoi que ce soit dans le texte de mon premier article, mais contre une note qui se trouve à la page 171. Voici cette note:

Le D*" Wace nous dit: « On peut demander jusqu*à quel point nous pouvons nous reposer sur les récits que nous possédons de renseignement de Notre-Seigneur sur ces sujets. » Et il semble croire que Ton a répondu de façon appropriée par l'assertion qu' « on doit considérer la question comme réglée par le fait qu'en pratique M. Renan a abandonné la position adverse».

J'ai demandé au D' Wace d'indiquer les passages des œuvres de M. Renan dans lesquels, ainsi qu'il l'affirme, se. manifeste ce changement d'attitude (non seulement à l'égard de l'âge et de l'authenticité des Évangiles, mais, qu'on le remarque, de leur valeur historique), et le D' Wace a eu la bonté de le faire. Examinons maintenant les parties de la citation que le D' Wace fait de Renan, en ce qui concerne cette question :

« L'auteur de cet Évangile (Luc) est certainement le même que l'auteur des Actes des Apôtres. L'auteur des Actes semble être un compagnon de saint Paul, caractère qui s'accorde complètement avec Saint Luc. Je sais qu'on peut opposer plus d'une objection à ce raisonnement, mais il y a, à tout événement, une chose qui est hors de doute, c'est que l'auteur du

troisième Évangile et des Actes est un homme qui appartenait à la seconde génération apostolique ; et ceci nous suffit.

Voilà une curieuse façon d'abandonner ses positions. M. Renan pense qu'il est hors de doute que l'auteur du troisième Évangile est l'auteur des Actes. Conclusion sur laquelle je suppose que les critiques sont généralement d'accord. Il remarque, plus loin, que cette personne paraît être un compagnon de saint Paul, et il ajoute que Luc était un compagnon de saint Paul. Puis, sans que cela soit bien nécessaire, M. Renan fait observer qu'il y a plus d'une objection à bondir ainsi, d'après de pareilles données, sur la conclusion que Luc est l'auteur du troisième Évangile. Et, finalement, M. Renan se contente de réduire ce qui est «hors de doute » au fait que l'auteur des deux livres est un homme appartenant à la seconde génération apostolique. Eh bien, il me semble que je serais d'accord avec M. Renan sur tout ce qu'il considère comme étant « hors de doute », sans abandonner quoi que ce soit, « en pratique » ou en théorie.

Le D' Wace^ dit qu'il tire la citation ci-dessus de la préface de la quinzième édition de la Vie de Jésus, Mon exemplaire de Les Evangiles^ daté de 1877, contient une liste des Œuvres complètes de Renan, en tète desquelles je trouve la Vie de Jésus ^ quinzième édition. C'est, par conséquent, un ouvrage plus récent que la Vie de Jésus citée par le D^ Wace. Les Évan-

* Nineteenth Centurxt mars, p. 36} .

gilcs^ ainsi que l'implique leur nom, traitent à fond les questions concernant la date et Tauthenticité des Evangiles, et quiconque désirerait, non seulement utiliser, pour la controverse, les expressions de M. Renan, mais donner un exposé complet de ses idées, dans leur signification la plus étendue, devrait, je crois, se reporter à cette dernière source.

En suivant cette marche, le D' Wace aurait pu trouver des affirmations aussi décisives en faveur du rôle de Luc comme auteur du troisième Évangile qu'il l'a fait dans les Apôtres, Je fais remarquer ceci parce que je désire indiquer que, en acceptant même les plus fortes déclarations de Renan, je ne puis encore rien trouver qui justifie la phrase grandiloquente où ce dernier est considéré comme ayant abandonné la partie. Car Renan * parle de la manière dont les « excellentes intentions » de Luc l'ont amené à torturer rhistoire dans les Actes; il déclare que Luc est le fondateur de cette « fiction éternelle que Ton appelle l'histoire ecclésiastique, » et, à la page précédente, il parle du « mythe » de l'Ascension avec sa « mise en scène voulue ». Ensuite' je trouve « Luc, ou l'auteur, quel qu'il soit, du troisième Évangile», et les récits de la Passion, de la mort et de la résurrection de Jésus sont déclarés ètre« peu historiques»^. « La valeur historique du troisième Évangile est sûrement moindre que celle des deux premiers^. » Décidément, pour les

' ÉifangiUSy p. 4j8.

2 Page4î^ ^ Page 280. * Page 283.

orthodoxes, c'est tout à fait une victoire à la Pyrrhus. Et, pendant ce temps, le théologien scientifique sait que plus il y a de raisons de croire que Luc a été le compagnon de Paul, et moins il est facile de lui accorder créance, s'il a réellement écrit les Actes. Car, en ce cas, il n'eût pu manquer de connaître le récit que fit Paul de la conférence de Jérusalem, et il doit l'avoir de propos délibéré présentée sous un jour faux.

Nous pouvons maintenant nous occuper de la partie essentielle de la citation du D*" Wace ^ concernant le premier Évangile:

« Saint Mathieu mérite, évidemment, une confiance particulière en ce qui concerne les discours. Voilà bien les« oracles », les notes mêmes prises pendant que le souvenir de l'enseignement de Jésus était vivant et défini. »

M. Renan exprime ici l'opinion très générale quant à l'existence d'une collection de « logia », ayant une origine différente du texte dans lequel elles sont incrustées, dans Mathieu. Les « notes » feraient penser à un sténographe, mais cette suggestion est involontaire, car M. Renan admet que les « notes » furent prises, non pas au moment où furent prononcées les « logia », mais plus tard, alors que leur souvenir, suppose-t-il, était encore vivant et défini ; de sorte que, dans cette citation même, M.Renan laisse en suspens la question de la valeur historique générale du premier Évangile, tandis qu'il est évident que l'exac-

* NineteenthCentury, p. 36$.

titude de « notes » prises, non au moment du discours prononcé, mais de mémoire, est une affaire sur laquelle il est permis d'avoir plus d'une opinion. En outre, Renan appelle expressément Tattention sur la difficulté de distinguer les « logia }^ authentiques des additions plus récentes du même genre *. Le fait est qu'il n'y a pas là de contradiction à l'égard de cette opinion sur le premier Évangile exprimée dans les Evangiles ^.

«Le texte du soi-disant Mathieu suppose la préexistence de celui de Marc, et ne fait guère que le compléter. Il le complète de deux manières : — d'abord, par l'insertion de ces longs discours qui donnent leur principale valeur aux Evangiles Hébreux, puis en y ajoutant des traditions de formation plus moderne, résultats des développements successifs de la légende, et auxquels la conscience chrétienne attachait déjà une valeur infinie. »

M. Renan suggère, ensuite, que, en outre de Marc, le « pseudo- Mathieu » utilisait une version Aramaïque de l'Evangile exposée primitivement dans ce dialecte. Enfin, parlant du second Evangile, il dit :

« Il (Marc) est plein d'observations de détail, qui procèdent, sans aucun doute, d'un témoin oculaire Rien ne s'oppose à la supposition que ce témoin oculaire... ait été l'apôtre Pierre lui-même, ainsi que le dit Papias^. »

* Evangiles, p. 201.

'-* làid , p. 17c.

3 Ninetecnth Ccniury, p. }6j.

Examinons cette situation à la clarté des Evangiles:

«Cet ouvrage, bien que composé après la mort de Pierre, était, en un sens, son œuvre ; il représente la manière dont Pierre avait accoutumé de raconter la vie de Jésus *. »

M. Renan dit, ensuite, que, comme document historique, TEvangile de Marc a une grande supériorité ', mais Marc a quelque motif pour omettre les discours, et il attache une « importance puérile » aux miracles 3. L'Evaqgilede Marc est moins une légende qu'une bio graphie écrite par une plume crédule ^. Il serait téméraire d'affirmer que Marc n'a pas subi d'interpolations et des retouches ^.

Si quelqu'un pense que je n'ai pas le droit de tracer une distinction marquée entre les« théologiens scientifiques » et les « avocats des dogmes », ou que le fait que je mettais en garde contre l'acceptation trop prompte de certaines déclarations relatives à l'état de la critique biblique était inutile, ou que mon inquiétude au sujet du sens du mot « pratique » était superflue, qu'il compare la déclaration d'après laquelle M. Renan a, en pratique, abandonné sa position avec les faits qui viennent d'être exposés. Car quelle est la position de M. Renan? La question, telle que le D*" Wace la pose, est : « On peut demander

* Les Évangiles, p. ii6.

* Ibid., p. II 6.

» Ibid ^ p. 117.

* Ibid., p. 118.

* Ibid.^ p. 120.

jusqu'à quel point on peut se fier aux récits que nous possédons sur renseignement de Notre-Seigneur sur ces sujets. » On voit clairement que les déclarations de M. Renan constituent une réponse contraire, — un démenti ^ pratique }^ à l'égard de la confiance qu on peut leur accorder. Il ne croit pas que l'apôtre Mathieu ait écrit le premier Evangile; il ne prétend pas savoir qui est responsable delà collection des « logia:^, ni combien il en est d'authentiques ; tout en appelant le second Evangile le plus historique de tous, il fait remarquer qu'il est écrit avec crédulité et peut avoir subi des interpolations et des retouches ; et, quanta l'auteur, « quel qu'il soit, »du troisième Evangile, qui peut « se fier aux récits » d'un auteur qui est traité aussi cavalièrement que Luc Test par M. Renan? Je répète ce que j'ai déjà dit bien des fois : la question de l'âge et du nom des auteurs des Evangiles n'a pas, à mon sens, l'importance qu'on lui assigne si communément, par la simple raison que les récits, même de témoins oculaires, ne justifieraient pas suffisamment la croyance en une partie importante et essentielle de leur contenu ; bien au contraire, ces récits discréditeraient les témoins. Le miracle des Gadaréniens, par exemple, est d'une si extrême improbabilité que le fait qu'il est relaté par trois autorités, même indépendantes, ne justifierait pas notre foi, à moins que nous n'eussions des preuves décisives de leur capacité comme observateurs et comme interprètes de leurs observations. Mais il est évident que les trois autorités ne sont pas indépendantes, qu'elles ont simplement adopté une légende dont il y a deu:ç

versions; et, au lieu de prouver la vérité du récit, elles révèlent leur propre crédulité superstitieuse : de sorte que, si Mathieu, Marc et Luc sont réellement responsables des Evangiles, c'est non pas tant mieux pour Thistoire des Gadaréniens, mais tant pis pour eux-mêmes.

On a tiré une quantité énorme de matière à controverse de mon affirmation dans la note à laquelle j'ai fait allusion, comme à un obiter dictum sans conséquence pour mon argument, que, si l'ouvrage de M. Renan ^ n'existait pas, les résultats principaux de la critique biblique, tels qu'ils se trouvent dans les œuvres de Strauss, Baur, Reuss et Volkmar, par exemple, ne seraient pas sensiblement affectés. Je croyais m'être déjà suffisamment expliqué ; mais il semble que mon explication n'a servi qu'à révéler un peu plus ma perversité native ; je demande donc encore la parole.

Ce qu'on observe universellement, au cours du développement historique d'une branche quelconque de la science, c'est que les hommes qui font époque, et qui sont les vrais architectes de l'édifice de la science exacte sont ceux qui introduisent des idées ou des méthodes fécondes. En règle générale, l'homme qui fait ceci pousse son idée ou sa méthode trop loin ; ou, si ce n'est lui, c'est son école qui le fait, infailliblement, et ses successeurs sont obligés de réduire son œuvre à la valeur qui lui est propre, et à lui assigner

1 J'espère qu'on ne supposera pas que je n'apprécie point les travaux de M. Renan à leur juste valeur, ou que j'aie voulvi en parler sur un ^pn de dénigrement.

sa vraie place dans le tout. Il -n'est pas rare qu'à leui tour ils exagèrent le processus critique, et qu'en essayant d'éliminer Terreur, ils chassent la vérité.

Ainsi, comme je viens de le dire, Linné, Bufton, Cuvier, Lamarck ont réellement^ exposé les résultats» d'une science en cours de développement, bien que se contredisant cordialement l'un l'autre, en mainte occasion. Malgré cette circonstance, la méthode et la nomenclature de la classification moderne ont été grandement le résultat de l'œuvre de Linné; la conception de 1^ Biologie, comme science, et de sa relation avec la Climatologie, la Géographie et la Géologie, ont de fortes racines dans les résultats des travaux de Buflfon; TAnatomie comparée et la Paléontologie doivent beaucoup aux travaux de Cuvier, tandis que la Zoologie des invertébrés et le réveil de l'idée de l'évolution se rattachent intimement à l'œuvre de Lamarck. En d'autres termes, les résultats principaux de la Biologie, jusqu'aux premières années de ce siècle, se trouvent dans les œuvres de ces hommes, ou en découlent.

De même, si je ne me trompe, Strauss, s'il n'a été le premier à tenir compte de la faculté mythopœique pour expliquer le développement des récits de l'Evangile, et bien qu'il ait pu exagérer l'influence de cette faculté, a obligé la théologie scientifique, dansla suite, de prendre cet élément en sérieuse considération ; de même Baur, en accordant la prépondérance au fait cardinal de la divergence entre les tendances nazaréenne et pauline dans la primitive Eglise; de même, Reuss, en donnant un merveilleux exemple de l'appli-

cation froide et impartiale des principes de la critique scientifique à tout le champ de TEcriture ; de même, Volkmar dans son exposé, clair et précis, des limitations nazaréennes de Jésus, ont tous apporté des résultats d'une valeur permanente à la Théologie scientifique. J'ai pris ces noms dans Tordre où ils se sont présentés à mon esprit. Nul doute que je puisse avec avantage leur en ajouter d'autres; peut-être aurais-je pu mieux choisir? Mais il est réellement absurde d'essayer de faire croire que je ne savais pas que ces auteurs ont des idées grandement divergentes, et je crois qu'aucun théologien scientifique ne niera qu'en principe ce que j'ai dit est parfaitement juste. Les avocats du Cléricalisme, naturellement, ne sauraient regarder la chose à ce point de vue. A leurs yeux, ces simples chercheurs de vérité, dans la mesure où leurs résultats sont défavorables à la foi que soutiennent les cléricaux, sont plus ou moins des « infidèles », ou du moins des soutiens de 1' « infidélité », et la seule chose qu'ils veuillent — ou probablement puissent — voir, c'est le fait que, en beaucoup de choses, les chercheurs devérité diffèrent les uns des autres, et par conséquent peuvent facilement être représentés au public comme étant toujours en désaccord ; comme si quelqu'un qui les citerait comme ayant, chacun et tous, contribué pour leur part aux résultats delà science théologique, ne faisait que montrer son ignorance, et comme si une accusation d'inconséquence pouvait être basée sur le fait que lui-même est souvent en désaccord avec eux. Je n'ai jamais rien fait qui permette qu'on fasse de |noi un sectateur de Strauss, ou de B^ur, de Reuss, de

Hyx|.By. Science'et Religion, ?3

Volkmar ou de Renan ; ce que je dois à ces hommes éminents — qui me sont si supérieurs en savoir théologique — est vraiment considérable; ce n'est pourtant pas tant deleursopinions que de celle qu'ils m'ont misa même de me former moi-même, que je leur suis redevable.

Dans Encore V Agnosticisme (voir plus haut) j'ai fait allusion aux difficultés que rencontrent ces professeurs de la science tbéologique dont la position matérielle dépend des résultats de leurs recherches; et j'ai ajouté, dans une note:

« Imaginez que toutes nos chaires d'astronomie aient été fondées au xiv* siècle, et que leurs titulaires soient obligés de signer les articles de Ptolémée. Dans ce cas, malgré tout le respect que méritent les efforts de personnes ainsi contraintes pour atteindre et expliquer la vérité, je pense que tous les hommes de bon sens iront ailleurs pour apprendre l'astronomie. »

Je n'écrivis point ce paragraphe sans voir que sa signification pourrait être torturée comme elle Ta été réellement; mais, si ceci était évident, la nécessité de cette déclaration Tétait plus encore. C'est lu mon opinion arrêtée: je l'affirme de nouveau, et je dis qu'à mon sens il est très malheureux qu'aucun sujet se rattachant à la science soit jamais confié à des maîtres qui sont privés de la liberté de suivre les méthodes I scientifiques jusqu'à leurs conclusions légitimes, quelles que soient ces conclusions. S'il m'est permis d'emprunter une phrase qui a joué un grand rôle au Congrès de l'Eglise, je pçnse qu'il « devrait être désa-

gréable » à tout homme de science de se trouver en telle position.

La nature de l'homme ne change pas par le fait que ce dernier occupe une chaire d'enseignement, même de théologie. Je pense bien que si, en 18^9, la conservation de mes fonctions avait dépendu de mon adhésion aux doctrines de Cuvier, les objections à celles-ci que renferme VOrigine des Espèces auraient été entourées d'une auréole de gravité que, étant libre d'enseigner à ma guise, je n'ai pas réussi à découvrir. En faisant cet aveu, il ne me semble pas confesser que des « intérêts égoïstes » m'eussent empêché de faire une loyale enquête, ou que j'aurais été influencé par des « motifs sordides ». J'espère que même le fragment de sens moral que peut garder un « infidèle » au point de vue clérical, eût pu m'aider à franchir la difficulté; mais il serait peu honorable de nier, ou de déguiser le fait que la nature de ma position m'eût créé une difficulté très sérieuse Et qu'on veuille bien remarquer que la tentation, pour moi, eût été bien moindre que dans le cas d'un professeur de théologie; quelque doctrine biologique que j'eusse répudiée, personne parmi les gens dont je me soucie ne m'en aurait moins estimé. Aucun journal scientifique ne m'aurait hué comme les feuilles religieuses ont hué mon trop honnête ami, feu l'évéque de Natal, et mes collègues de la Royal Society ne m'auraient pas mis en quarantaine comme l'ont fait ses collègues de l'épiscopat.

Je dis que ces faits sont évidents, et qu'il est salutaire çt nécessaire dç les exposer. ïl est dç l'intérêt

de la Théologie, si elle est une science, et il est de l'intérêt de ces professeurs de théologie qui veulenc être quelque chose de mieux que des avocats de dogmes, de prendre la chose à cœur. Celui qui ne cherche que la vérité théologique ne se croira pas plus insulté que le prisonnier qui travaille dans ses chaînes ne me cherchera querelle si j'insinue qu'il vaudrait mieux pour lui qu'on brisât ses liens ; à moins, toutefois — comme cela se voit, dit-on, au cours de longues captivités, — que la victime ne finisse par cesser de sentir le poids de ses chaînes, ou même ne se mette à les serrer contre son cœur, comme si c'étaient d'honorables ornements * .

^ Les journaux politiques renferment un extrait d^un discours remarquable du prince de Bismarck où il dit au Reichstag quMl a depuis longtemps renoncé à acheter des fonds étrangers de peur que cela ne contribuât à égarer son jugement dans ses transactions avec les États étrangers. Cette déclaration prouve-t-elle donc que le Chancelier s'accuse d'être « sordide » et « égoïste », ou cela ne montre-t-il pas plutôt que, même quand il ne s'agit que de lui, il reste l'homme des réalités?

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