‹ Science sociale (volume 3)Chapitre 1 sur 102 · Science sociale · texte numérisé non relu

Science sociale

— « Les animaux... comparent, jugent, perçoivent ou combinent des perceptions, cela est évident,» dit M. de la Mennais;...

— Cela est évident., n'est pas une preuve. Il était évident : que, le soleil tournait autour de la terre; et, c'était faux. En général, tout ce qui paraît évident, est faux. Ce, qui est plus qu'évident; ce, qui est rationnellement incontestable ; c'est ; que, si les animaux parlent, l'âme est matérielle ; et, que si l'âme est matérielle, les hommes ne parlent qu illusoirement , c'est-à-dire qu'ils ne parlent pas... réellement.

— • B ... ils parlent, continue ]\1. de la Mennais, sans aucun doute. » (F. DE LA Mennais, Esquisse d'une philosophie^ t. II, p. 172, 175.)

— Sans aucun doute est bientôt dit. La conséquence, d'une pareille proposition , est cependant assez importante : pour, que sa réalité puisse exciter quelque

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doute. Affirmer, sans prouver; nier, sans prouver voilà : l'époque d'ignorance.

— «Userait peu curieux, dil Condillac, de savoir ce que sont les bêtes, si ce n'était pas un moyen de connaître mieux ce que nous sommes. C'est dans ce point de vue qu'il est permis de faire des conjectures sur un pareil sujet. S'il n'existait point d'animaux^ dit M. de Buiïon, la nature deThomme serait encore plus incorhprchensible . n

— Une chose est plus ou moins difficile à comprendre. 3Iille est neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois plus difficile à comprendre qu'un. Mais, une fois que mille est compris, la valeur de ce nombre est tout aussi compréhensible : que, la valeur du nombre un. Le connaître mieux de Condillac est une sottise comme le plus incompréhensible de Buffon. Quant, à la permission de faire des conjectures, sur un pareil sujet; cela n'est défendu par aucune loi ; les lois ne défendent : que, les crimes, les délits, et non les sottises. Néanmoins , il serait peut être temps de ne plus nous assommer de conjectures; et surtout, après les avoir données comme conjectures, par une fausse modestie , de vouloir nous les imposer : comme vérités.

— « Cependant , continue Condillac , il ne faut pas s'imaginer qu'en nous comparant avec eux, nous puissions jamais comprendre la nature de notre être. »

— Pourquoi donc, dites-vous : que, savoir ce que sont les bêtes est un moyen de connaître mieux ce que nous sommes? Ou, cette phrase signifie : que, vous connaissez déjà ce que vous êtes, ce qui est con-

naître la nature de l'homme ; ou, elle signifie : que, vous n'y connaissez absolument rien. Dans les deux cas, connaître mieux : est une sotise. Le temps est arrivé : où, il faut, nécessairement, connaître la nature de l'homme. Sinon : le brigand seul aura raison ; et, ce serait ; l'anéantissement prochain de la société.

— « Nous n'en pouvons découvrir que les facultés , » couliuue Coudillac,...

— Il vous est impossible de distinguer : ce qui est faculté ; de, ce qui est propriété ; si, vous ne connaissez : la nature des êtres.

— «... et, continue Condillac , la voie de comparaison peut être lui artifice pour les soumettre à nos observations. »

— Vous avez donc, pour vous instruire, une autre voie : que, celle de comparaison; que, celle de raisonnement? Tout cela, est du galimatias.

— « Je n'ai formé le projet de cet ouvrage , poursuit Condillac, que depuis que le Trailé des sensations SL^paru; el j'avoue que je n'y aurais peut-être jamais pensé, si M. de Buffon n'avait pas écrit sur 4e même sujet. Mais quelques personnes ont voulu répandre qu'il avait rempli l'objet du Traité des sensations, et que j'ai eu tort de ne l'avoir pas cilé.

« Pour me justifier d'un reproche qui certainement ne peut pas m'être fait par ceux qui auront lu ce que nous avons écrit l'un et l'autre , il me suffira d'exposer ses opinions sur la nature des animaux. Ce sera presque le seul objet de la première partie de cet ouvrage.

« Dans la seconde, je fais un système auquel je me suis bien gardé de donner pour litre : De la nature des animaux. J'avoue à cet égard toute mon ignorance ,... »

— Vous avouez volrc ignorance ; cl vous affirmez :

que les animaux ont : une âme immatérielle ; des counaissances ; de l'expérience : du perfectionnement. De pareilles affirmations, n'impliquent-elles pas : la connaissance de la nature des animaux? Vous allez, jusqu'à taxer d'extraYagance : ceux, qui ne pensent pas comme vous. Et, l'on appelle modestie de semblables aveux 1 c'est bien : la plus insupportable des vanités.

— «... et , continue Condillac , je me contenle d'observer les facultés de riiomme d'après ce que je sens, et de juger de celles des bêtes par analogie. »

(Condillac, Traité des animaux, édition de 1787, t. III, p. 307).

— C'est-à-dire; que, vous commencez : par, vous supposer des facultés ; ce qui est la plus grossière des inepties : quand, on fait coexister cette supposition, avec celle que les animaux sentent. Puis, après avoir supposé : que , vous avez des facultés réelles et non illusoires ; vous ajoutez : je sens ; les animaux me paraissent sentir ; donc, ils sentent. Et, voilà ce que ces Messieurs appellent raisonner. C'est , raisonner sans aucun doute ; il faudrait être fou pour dire le contraire. Mais aussi, il faut être fou pour ne pas voir : que, c'est mal raisonner.

Nous avons choisi, pour élucider la question du verbe, le Traité des animaux par Condillac : parce qu'il nous donnera occasion, en l'examinant, de réfuter les aberrations de deux hommes de génie-

— « Le sentiment de Descaiies sur les bêtes commence, dit Condillac^ à être si vieux, qu'on peut prc'unicr qu'il ne lui reste guère de parli?ans ; caries opinions philosophiques suivent le sort des choses de mode. »

— Comme, il n'y a que les sots qui aient des opinions , ainsi que le disent fort bien Cicéron et saint Augustin ; il faut en conclure : que, tant que les philosophes seront assez sots, pour avoir des opinions ; ce sera très-bien, de n'en pas faire plus de cas : que, d'une fanfreluche de carnaval.

— « La nouveauté leur donne la vogue, continue Condillac; le temps les plonge dans l'oubli: on dirait que leur ancienneté est la mesure du degré de crédibilité qu'on leur donne. »

— Ce que vous dites-làest un non-sens. Vous venez de comparer lès opinions philosophiques aux modes ; et maintenant vous dites qu'elles acquièrent de la crédibihté en vieillissant. Est-ce que les modes sont d'autant mieux reçues qu'elles sont plus vieilles ?

— « C'est, continue Condillac, la faute des philosophes. Quels que soient les caprices du public ,... »

— Est-ce que vous croyez : que , les philosophes sont plus sages que le pubhc; ou, que le public est plus fou que les philosophes ? Allons donc ! Quand les philosophes ne sont plus des fous, le public est sage; et, aussi longtemps que le pubhc est fou ; les philosophes sont des sots.

— « ... la vérité, bien présentée , continue Condillac , y mettrait des bornes;... »

— Fohe ! La vérité, bien présentée, ne sert à rien : pour ceux, qui ne la regardent pas ; et, la vérité n'est regardée : que, lorsqu'elle est devenue nécessaire. Un

philosophe, qui aurait La vérité dans sa poche; et, qui la montrerait au pubhc, avant cette époque ; serait plus fou : que, le public qui refuserait de la regarder.

' — «... et si, continue Condillac, elle l'avait une fois subjugué,... »

— Si n'est-ce pas? Avec un si, on met Paris

dans une bouteille.

— «... elle le subjuguerait encore , continue Condilluc , toutes les fois qu'elle se présenterait à lui. «

— Mille fois, il vous a été mis sous les yeux : que, la coexistence du Dieu anthropomorphe et de la liberté réelle; est une absurdité. Avez -vous tenu compte de ces démonstrations? En rien. Mille fois, il vous a été mis sous les yeux ; et, de la manière la plus incontestable ; que, la coexistence de la sensibilité chez les animaux, et de l'immatérialité de la sensibilité chez l'homme; est une égale absurdité. En avez-vous tenu aucun compte? En rien. Et, cependant, vous vous vantez : de ne pas faire partie du public.

— <i Siuis doute , continue Condillac , nous sommes bien loin do ce siècle si éclairé qui pourrait garantir d'erreur toute la postérité. »

— Pas si loin. Vos fohes matérialistes, en ont, singulièrement, accéléré l'arrivée.

— « Vraisemblablement nous n'y arriverons jamais , continue Condillac ; nous en approclicrons toujours d'âge en âge;...»;

— Et, pourquoi pas reculer? Comment voulez- vous

savoir : si, vous avancez vers un point; dont vous ignorez l'emplacement? Dites-nous donc : si, depuis Platon et Aristote, vous avez fait autre chose : que, tournailler ?

— « ... mais, continue Condillac, il fuira toujours d^yant nous. »

— Voilà l'expression du plus sot des dogmatismes; et, ce qu'il y a de singulier; c'est, que ce dogmatisme est qualifié : de scepticisme. Autant vaudrait dire ; que, je ne sais pasj est un dogme.

— a Le temps , continue Condillac , est comme une vaste carrière qui s'ouvre aux philosophes. Les vérités semées de distance en distance sont confondues dans une infinité d'erreurs qui remplissent tout l'espace. Les siècles s'écoulent, le plus grand nombre des vérités échappe, et les athlètes se disputent des prix que distribue un spectateur aveugle. «

— Alors, il faut être bien sot d'écrire; quand, on sait : que, cela ne peut servir à rien qu'à amasser de l'argent pour se moquer des sots. Est-ce pour cela que vous avez écrit ?

— « C'était peu pour ^escartes, poursuit Condil|ac, d'avoir tenté d'expliquer la formation et la conservation de l'univers par les seules lois du mouvement :... »

— Descartes était fou de vouloir expliquer ce qui est éternel ; et, il faut être fou pour ne pas vouloir : que les lois du mouvement puissent suffire à la conservation du mouvement éternel.

— «... il fallait encore, continue Condillac, borner au pur mécanisme jusqu'à des êtres animés. »

— Et vous! que faites-vous donc? Si, votre Dieu existe ; est-ce que l'homme n'est pas une mécanique ? Et, les panthéistes, que font-ils donc? Si le panthéisme existe, est-ce que les hommes ne sont pas de pures mécaniques ; des ressorts pensants , comme dit M. Proudhon?

— « Plus un philosophe a généralisé une idée, continue Condillac , plus il veut la généraliser. »

— Laissez-nous donc tranquille avec votre haine de la généralisation. Généraliser, c'est raisonner ; et, l'on généralise bien ou mal; comme on raisonne bien ou mal. Qui donc, au monde, a plus généralisé que vous, en assimilant, par des analogies, la puissance hypothétique de l'âme, avec la force de la matière? Étaitce généraliser quand vous disiez : — « Il est en nous « un principe de nos actions, que nous sentons mieux « que nous ne pouvons définir : on l'appelle force. « Nous sommes également actifs par rapport à tout « ce que cette force produit en nous, ou au dehors. « Nous le sommes, par exemple, lorsque nous réflé- « chissons, ou lorsque nous faisons mouvoir un « corps. » (Môme en dormant, n'est-ce pas?) « Par « analogie^ nous supposons dans tous les objets qui « produisent quelque changement, une force que u nous connaissons encore moins, et nous sommes a passifs par rapport aux impressions qu'ils font sur « nous. Ainsi un être est actif ou passif, suivant que la « cause de l'effet produit est en lui, ou hors de lui. »

Et l'horloge qui sonne est-elle active ? Dites - le donc, généralisateur? Et, l'homme, horloge de votre Dieu; est-il actif?

— « Il est intéressé, conlinue Condillac, à l'étendre à tout,... »

— C'est ce que vous avez fait.

— « ...parce qu'il lui semble, continue Condillac, que son esprit s'étend avec elle, et elle devient bienlôt, dans son imagination, la première raison des phénomènes.

« C'est souvent la vanité qui enfante ces systèmes, et la vanité est toujours ignorante. »

— C'est, comme si vous disiez : que, l'ignorance est toujours ignorance. Dans ce cas, rien n'est plus vain que vous. Car, vous avouez votre ignorance sur la nature des animaux; et, immédiatement après, vous affirmez : que, la nature des animaux est une âme immatérielle ; unie à de la matière organisée.

— « Elle est aveugle, continue Condillac, elle veut l'être, et elle veut cependant juger, »

— C'est, ce que vous avez fait.

— « Les fantômes qu'elle produit, continue Condillac, ont assez de réalité pour elle ; elle craindrait de les voir se dissiper. »

— Très-bien 1

— « Tel est, poursuit Conilillac, le motif secret qui porte les philosophes à expliquer la nature sans l'avoir observée, ou du moins après dos observations assez légères. »

— Si, vous n'aviez pas observé la nature, plus que

légèrement; vous auriez reconnu : que, les règnes admis ne sont que des coupes arbitraires, propres à faciliter l'étude; mais, n'ayant rien d'absolu; vous auriez reconnu : que l'on fait des animaux, à coups de ciseaux ; et, que des immatérialités, qui se font à coups de ciseaux, sont des sottises. Et, si vos raisonnements, sur ces mauvaises observations, n'avaient pas été plus que légers; vous auriez au moins conclu, relativement à vos mauvaises prémisses : que, l'âme de l'homme est matérielle.

— « lis ue présentent, continue Conilillac, que des notions vagues, des termes obscurs, des suppositions gratuites, des contradictions sans nombre. »

— Comme vous : qui, prenez vos notions par analogie; qui, voqs servez des termes, Dieu^ création j, facultés y etc.; qui, supposez : que, la liberté de l'homme est compatible avec la création; qui, tantôt dites qu'il est impossible de raisonner sans le verbe ; et, tantôt faites faire de longs raisonnements, avant le verbe, etc., etc.

— « Mais, continue Condillac, ce chaos leur est favorable, . . . u

— C'est, au point que vous avez fait secte; et, que les éclectiques, qui vous répudient, ne sont, cependant, autres que vos disciples : par les analogies ; par les termes obscurs; par les suppositions gratuites; et, par les contradictions.

— « ... la lumière, continue Condillac, détruirait l'illusion... »

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— La lumière ne détruirait rien du tout : il n'est tel sourd, que celui qui ne veut pas entendre; il n'est tel aveugle, que celui qui ne veut pas voir! L'ignorant, qui croit savoir, ne veut pas ; que, son ignorance lui soit démontrée.

— « ... et, continue Condillac, s'ils ne s'égaraient pas, que resterait-il à plusieurs? u

— A vous, il serait resté le talent, un talent incontestable, que l'amour des analogies a traîné : dans les fansjes de l'obscurité, et des contradictions.

— « Leur confiance est donc grande, continue Condillac, et ils jettent un regard méprisant sur les sages observateurs qui ne parlent que d'après ce qu'ils voient, et qui ne veulent voir que ce qui est. Ce sont, à leurs yeux, de petits esprits qui ne savent pas généraliser, »

— Il paraît que vous avez m : Dieu, la création, la liberté d'êtres créés, des âmes qui pensent, des animaux qui raisonnent. C'est, en généralisant : que, vous avez vu tout cela.

— « Est-il donc si difficile , continue Condillac , de généraliser quand on ne connaît ni la justesse ni la précision? »

— Non ; c'est très-facile, au contraire ; et, vous en donnez la preuve : vous, qui n'avez pas- une expression juste ; pas une expression précise : la justesse et la précision des expressions^ dépendant de la justesse et de la précision du raisonnement. Quiconque, raisonne mal, ne peut parler : avec justesse et précision.

— « Est-il si difficile, continue Condillac, de prendre une idée comme au hasard, de l'étendre et d'en faire un système? »

— Prendre, une analogie pour une identité; ainsi, que vous vous vantez de l'avoir fait : c'est, prendre une idée au hasard. Cette idée, vous l'avez étendue; et, en avez fait un système. Vous le dites vousmême.

— « C'est aux philosophes qui observent scrupuleusement ^ continue Condillac, qu'il appartient uniquement de généraliser. »

— Observer , scrupuleusement ; c'est, raisonner juste. Avez-vous raisonné juste, en admettant : un anthropomorphe; une cause première ; une création; la liberté d'êtres créés ; des analogies pour des identilés, etc. ?

— » Ils considèrent les phénomènes, continue Condillac, chacun sous toutes ses faces ; ils les comparent , et s'il est possible de découvrir un principe commun à tous, ils ne le laissent pas échapper. «

— Ce principe, commun à tous les phénomènes, est facile à trouver; c'est, la force. Vous avez générahsé ce principe, en lui soumettant : les réaUtés; les âmes ; si, cependant, il y a des réahtés. Vous voyez bien que vous vous êtes hâté : d'imaginer.

— « Ils ne se hâtent donc pas d'imaginer, continue Condillac; ils ne généralisent, au contraire, que parce qu'ils y sont forcés par la suite des observations. »

— Tous ceux qui généralisent; c'est-à-dire qui rai-

sonnent; croient en faire autant. Allez donc trouver un sot qui avoue : avoir mal raisonné ? S'il l'avouait ; il cesserait d'être un sot.

— « Mais ceux que je blâme, poursuit Condillac, moins circonspects , bâtissent d'une seule iiiée générale les plus beaux systèmes. Ainsi, du seul mouvement d'une baguette , l'enclianteur élève , détruit, cbange tout au gré de ses désirs, et l'on croirait que c'est pour présider à ces philosophes que les fées ont été imaginées, m

— Condillac se trompe. C'est, pour présider à ces philosophes : que, l'anthropomorphe a été inventé.

— « Cette critique est chargée si on l'applique à Descaries , continue Condillac, et l'on dira sans doute que j'aurais dîi choisir un autre exemple. Eu effet, nous devons tant à ce génie... »

— A l'exception de l'automatisme, que vous trouvez une extravagance, on ne doit à ce génie : que, des erreurs philosophiques. Ensuite, ce n'est pas à Descartes qu'on doit réellement les sottises qu'il a énoncées ; il n'a fait que les répéter: elles avaient été proférées deux mille ans avant lui.

— «... que nous ne saurions , continue Condillac , parler de lui avec trop de ménagement. »

— Allons! donc : plus, un homme est tenu pour grand ; plus, il faut lui dire : qu'il est un sot, quand il se trompe. S'il est accusé, à tort; celui, qui l'accuse, est tenu pour un sot; voilà tout 1

— « Mais enfin, continue Condillic, il ne s'est trompé que parce qu'il s'est trop pressé de faire des systèmes ,... «

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— Dcscarlos, a surtout eu raison ; sur le point : où, vous l'accusez de s'être trompé. Il n'a eu qu'un tort; c'est, d'affirmer sans démontrer; et, surtout d'affirmer : que, la démonstration ne pouvait être donnée. Ce qui a perdu Descartes a été : l'indétermination des ex])ressions. Car, personne, plus que lui, n'était capable : de découvrir la vérité.

'— <i ... et j'ai cru pouvoir saisir celle occasion , continue Condillac , pour faire voir combien s'abusent tous ces esprits qui se piquent plus de généraliser que d'observer. »

— Généraliser, observer, c'est raisonner. On raisonne mal; ou, on raisonne bien; et, quant à l'ensemble de vos écrits , vous avez constamment mal raisonné.

— « Ce qu'il y a de plus favorable pour les principes qu'ils adoptent, continue Condillac, c'est l'impossibilité où l'on est quelquefois d'en démontrer à la rigueur lu fausseté. »

— Ms-à-vis de ceux qui raisonnent, on n'a pas cet embarras avec vous. Quoi de plus absurde : cju'un anthropomorphe ; une cause première ; une création ; la liberté d'un être créé ; une âme simple qui pense; des facultés de l'âme; le péché originel d'un être créé; etc., etc.? De pareilles absurdités, sont admissibles : chez un homme de foi ; mais, chez un homme qui prétend n'avoir de guide que le raisonnement; c'est, le comble du déraisonnement.

— Ce sont, continue Condillac, des lois auxquelles il semble que

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Dieu aur.iil pu donner la préférence; et s'il Ta pu, il l'a dû, conclut bienlôt le philosophe, qui mesure la sagesse divine à la sienne. »

— Si, philosophe veut dire : bon raisonneur; quiconque, admet l'anthropomorphe, n'est ceriainement pas philosophe. Quant, à la sagesse divine ; si, même l'anthropomorphe existait ; ce serait encore une sottise : car, il ne peut y avoir sagesse : que, là où il est possible de se tromper. Du reste, il est vrai : que, lanthropomorphe s'est trompé plus d'une fois : d'après ce que disent ses propres partisans.

— « Avec ces raisonnements vagues , conlinue Condillac , on prouve tout ce qu'on veut, et par conséquent on ne prouve rien. »

— Yoilà, ce qu'il y a de mieux dans tous vos ouvrages; et, ce que vous auriez dû prendre : pour épigraphe.

— « Je veux , continue Condillac, que Dieu ait pu réduire les bêtes au pur mécanisme ; mais l'a-l-il fait? »

— Si, l'anthropomorphe existe; l'homme, n'est qu'une mécanique. Une mécanique est : ce qui est fait. Si, la matière est faite, c'est une mécanique ; si, lésâmes sont faites, ce sont des mécaniques. Si, la matière et les âmes sont éternelles : la matière, est l'éternité force- les amcs, sont les éternités sensibilités. A moins, cependant : que, les sensibilités ne soient des modifications de la force : ce qui est à rechercher; et, ce qui constituerait : le néant des rvalités. 11 n'y aurait alors: que des apparences , Çv^wani réulilés.

— « Observons cl jugeons, continue Condillac, c'est à quoi nous devons nous borner. ><

— Sottise ! Ce, à quoi nous devrions nous borner, serait : à bien observer, ce qui est bien juger. Mais, comment observe-t-on bien? comment juge-t-on bien? comment, raisonne-t-on bien? Voilà, ce qu'il fallait dire; au lieu de magnétiser ses lecteurs, pour ne leur faire voir que des calembredaines : dans leurs rêves.

— « Nous voyons, continue Condillac, des corps dont le cours est constant et uniforme; ils ne choisissent poinl leur route, ils obéissent à une impulsion étrange. »

— Et, qui donc donne l'impulsion au soleil, à l'univers? Dieu, n'est-ce pas? Avec ces raisoimements vagueSj, on prouve tout ce quon veut;, et par conséquent on ne prouverienj avez-vous dit. Appliquez-vous donc: votre propre jugement.

— « Le sentiment, continue Condillac, leur serait inutile : . . . »

— Et, qu'eu savez-vous ? Le sentiment n'est utile qu'à raisonner. En dehors du raisonnement, attraction et répulsion équivalent à la sensibilité. Qui vous dit : que, les soleils ne raisonnent pas ? Ce qu'il y a de certain; c'est, que pour nous : il est parfaitement inutile de le savoir.

— « ... ils n'en donnent d'ailleurs, continue Condillac, aucun signe.»

— Et, quels sont donc pour vous les signes du sen-

tinient? Des mouvements, des apparences, des phénomènes, des analogies. Et, c'est là-dessus que vous décidez : s'il y a sentiment; ou, s'il n'y en a pas? La sensitive a-t-elle du sentiment? Non, dites-vous. Et l'éponge? Vous dites oui. Et pourquoi, s'il vous plaît? Parce que l'éponge est un animal. — Très-bien; puissamment raisonné.

— « Ils sont donc, continue Condillac, soumis aux seules lois du mouvement.

«D'autres corps restent attachés à l'endroit où ils sont nés; ils n'ont rien à rechercher , rien à fuir. La chaleur de la terre suffit pour transmettre dans toutes les parties la sève qui les nourrit; ils n'ont point d'organes pour juger de ce qui leur est propre, ils ne choisissent point, ils végètent. »

— Les zoophytes sont attachés comme les plantes; les plantes respirent comme les zoophytes. Les zoophytes n'ont pasplus d'organes dejugement queles plantes; et, pourjuger il faut penser. Les plantes choisissent leurs aliments comme les animaux : quand, on veut employer le mot choisir; dans un sens chimique.

— « Mais les bêtes, continue Condillac, veillent elles-mêmes à leur conservation ; ... »

— Qui vous l'a dit ? Vous ne savez même pas : si, vous-même veillez à votre conservation. S'il y a un Dieu, il est certain : que, ce n'est pas vous qui veillez à votre conservation. Voulez-vous dire que les bêtes jugent? Vous-même avez dit : que, non; quoique, dans l'ouvrage que nous examinons, vous disiez oui. Vous voulez dire : que, les bêtes sentent. C'està prou- V. 2

\er. Mais , on pourrait se servir de yolre argument; et dire : que , c'est inutile. En dehors du raisonnement, le sentiment ne sert à rien ; et, des attractions et des répulsions servent à la conservation ; tout autant : que, la douleur et le plaisir. Pourriez-vous y Li'ouver, à cet effet, l'ombre d'une différence?

— «... elles se meuvent à leur gré, » continue Condillac ;...

— Vous ne savez pas même : si, vous-même, vous vous mouvez à votre gré. Ce qu'il y a de certain: c'est, que s'il y a un Dieu ; vous ne vous mouvez pas à votre gré. Se mouvoir à son gré; c'est raisonner. Les éponges raisonnent donc?

— «... elles saisissent ce qui leur est propre , continue Condillac ; rejettent, évitent ce qui leur est contraire;... »

— Les plantes saisissent les aliments qui leur sont propres*, évitent l'obscurité; recherchent la lumière; sortent de l'eau, s'il le faut; s'y replongent après. Une molécule chimique abandonne telle autre molécule chimique, qui ne lui convient plus, pour aller s'unir à telle autre molécule, qui lui convient; pourvu : qu'elle soit libre; c'est-à-dire : en dissolution, etc., etc.

— !- « ... les mêmes sens qui rîglent'nos actions^ continue Condillac paraissent régler \es cas. »

— Ouï, le toucher, ou contact, est également le sens du zoophyte et de la plante. Les minéraux sont

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plus délicats ; ils ont le toiiclier à distance. Puis, c'est sur des paraUre : que, vous basez vos raisonnements? Belle philosophie!

— « Sur quels foiidemenls pourrait-on supposer , continue Condillac , que leurs yeux ne voient pas ,... »

— Sur la certitude : que, nos yeux ne voient pas. 11 y a deux mille ans : que, Platon, par la bouche de Socrate, s'est moqué de cette expression. Les yeux ne voient pas, c'est l'âme qui voit, au moyen des yeux : quand il y a une âme. Quand, il n'y en a pas ; les yeux sont des conduits d'attraction et de répulsion : dont, le centre est dans le cerveau. Dire : que, les animaux voient, au propre et non au figuré; c'est, résoudre la question parla question.

— « ... que leurs oreilles n'entendent pas^ continue Condillac, qu'elles ne sentent pas en un mot? »

— Ce n'est pas, sur un faible fondement; que, l'on a été jusqu'à supposer : que, les bêtes ne sentent pas. C'est, que si les bêtes sentent; la conclusion incontestable, est : que, l'homme n'est pas hbre ; qu'il n'y a ni bien ni mal ; et, que le plus grand des scélérats est le plus grand des hommes : si, au sein d'êtres machines, il pouvait y avoir : grandeur ou petitesse, moralement parlant. Certes, une supposi»tion est toujours une supposition. Mais, à l'une eat attachée : l'existence de l'humanité; et, à l'autre : son anéantissement.

— o A la rigueur , poursuit Condillac , ce n'est pas là une démonstration. »

— Ainsi, la sensibilité de vos bêtes, n'est qu'une supposition ; comme l'automatisme de Descartes. Pourquoi donc accusez-vous d'extravagance, ceux qui ne pensent pas comme vous ; lorsque, l'acceptation de votre hypothèse, serait : le malheur et la destruction de l'humanité?

— « Quand il s'agit de sentiment, continue Condillac , il n'y a d'évidemment démontré que celui dont chacun a conscience. »

— C'est faux ! Il n'y a de conscience que par le raisonnement; et, le raisonnement ou le verbe, rend, le sentiment de ceux qui raisonnent, aussi certain : que, le nôtre. Nous n'avons même, en dehors de l'éternité, connaissance de notre propre sentiment : qu'au moyen du sentiment d'un autre. Un homme, élevé dans l'isolement , n'a pas cette première connaissance.

— « Mais parce que le sentiment des autres hommes ne m'est qu'indiqué, continue Condillac, sera-ce une raison pour le révoquer en doute? »

— Indiqué! Que signifie ce mot? Ici, il peut avoir deux valeurs ; démontré ei apparent. Voilà , deux valeurs entre lesquelles il y a toute la différence : de la réahtéà l'illusion. Vous-même avez dit : que, lorsqu'on se sert ainsi de termes obscurs, on n'avait pas d'idées nettes. Ce, qui n'est qu'apparent, est, trèssagement, mis en doute. Il n'y a que les sots, qui révoquent en doute : ce, qui est démontré.

— « Me suffira-t-il, continue CondiUac, de dire que Dieu peut forme des automates... »

— Ici, par exemple, il n'y a plus de doute : si, Dieu existe : vous n'êtes qu'un automate.

— « ... qui feraient par un mouvement machinal, continue Condillac, ce que je fais moi-même avec réflexion? »

— Vous avez dit vous-même : que, les bêtes n'ont pas la réflexion ; et, maintenant, voilà que vous la leur accordez. Après cela, vous vous moquerez : de ceux, qui se contredisent.

— « Le mépris, poursuit Condillac, serait la seule réponse à de pareils doutes. »

— Eh bien ! M. de Condillac ; nous sommes plus polis que vous. Au mépris, nous substituons : la pitié !

— « C'est extravaguer, continue Condillac, que chercher l'évidence partout ;... »

— Ce qui est extravagant, n'est pas de chercher l'évidence, ou la vérité ; ce qui est extravagant : c'est de vouloir : faire accepter, comme vérité, ce qui n'est pas évident.

— «... c'est rêver, continue Condillac, que d'élever des systèmes sur des fondements purement gratuits ; saisir le milieu entre ces deux extrêmes, c'est philosopher. »

— Depuis, que le monde est monde ; le juste mi-

lieu, le moyen terme entre la vérité et l'erreur, le néant pour l'appeler par son nom; a toujours été : le Dieu des matérialistes.

— « Il y a DO>'C , continue Condillac , autre chose dans les bêtes que du mouvement ; ce ne sont pas de purs automates, elles sentent. »

— Voilà, un D0^c : singulièrement basé. C'est, »mme si vous disiez : le crime est folie ; doac : les l)êtes sentent.

comme si vous disiez : le crime est sagesse; la vertu

n CHAPITRE H.

« Que si les hêtes sentent , elles sentent comme nous. »

— Ce chapitre contient une excellente critique de Buffon. Nous recommandons de le lire avec attention.

— « Si les idées que M. de Buffon a eues sur la nature des animant, continue Condillac, et qu'il a répandues dans son Histoire naturelle^ formaient un tout dont les parties tussent liées, il serait aisé d'en donner un extrait court et précis; mais il adopte sur cette matière des principes si différents que, quoique je n'aie point euvie de le trouver en contradiction avec lui-même , il m'est impossible de découvrir un point fixe auquel je puisse rapporter toutes ses réflexions. «

— Tout cela, est très-vrai : de Buffon. Tout cela est aussi très-vrai : de Condillac.

— « J'avoue, continue Condillac, que je me vois d'abord arrêté; car je ne puis comprendre ce qu'il entend par la faculté de sentir qu'il accorde aux bêtes, lui qui prétend , comme Descartes , expliquer mécaniquement toutes leurs actions.

« Ce n'est pas qu'il n'ait tenté de faire connaître sa pensée. Après avoir remarqué que « ce mot sentir renferme un si grand nombre d'idées « qu'on ne doit pas le prononcer avant que d'en avoir fait l'analf se , « il

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ajoute : « Si par sentir nous enlendons seulemcnl faire une action de niou- ^ vement, à l'occasion d'un choc ou d'une résistance, nous trouverons « que la plante appelée sensilive est capable de cette espèce de senti- « ment, comme les animaux. Si, au conlraire, ou veut que sentir signifie <i apercevoir et comparer des perceptions , nous ne sommes pas sûrs que « les animaux aient celte espèce de sentiment « (in-i", t. II, p. 7 ; in-12, t. III, p. 8 et 9} ; il la leur refusera même bientôt. »

— Ainsi, voilà Biiffoii complètement de l'opinion de Descartes. Le tort de Buffon a été : d'avoir affaibli la valeur de son opinion, par des contradictions. Du reste, quelle que soit la justesse d'une opinion, ce n'est rien pour la conviction ; aussi longtemps : qu'elle n'est c{u' opinion.

— « Cette analyse, continue Comlillac, n'offre pas ce grand nombre d idées qu'elle semblait promettre; cependant elle donne au mot sentir une signification qu'il ne me paraît point avoir. Sensation et action de mouvement à Voccasion d'un choc uu d'une résistance sont deux idées qu'on n'a jamais confondues; et si ou ne les distingue pas, la matière brute sera sensible, ce que M. de Buffou est bien éloigne de penser (I).

« Sentir signifie proprement ce que nous éprouvons lorsque nos organes sont remués par l'action des objets. »

— Par VacHoii des ^objets est vague, indéterminé. Cette définition signifie : que, nous sentons seulement loi'sque l'extérieur frappe nos organes. Les organes causent de la douleur sans cause extérieure. Condillac s'est servi de cette phrase entortillée, pour n'avoir pas voulu avouer : que, la force est inhérente aux organes ; que, les organes ne sont : que, force organisée.

— « Et cette impression, continue Condillac, est antérieure à l'action de comparer. »

(1) Condillac a raison.

21 SCIF.}«C!: SOCFALK.

— Très-bien ! Gondillac, va dire tout ce que nous avons dit. Nous le répétons, nous avons l'orgueil : de ne rien inventer.

— «Si dans ce moment, continue Condillac, j'étais borné à une sensation, je ne comparerais pas, et cependant je sentirais. »

— Très-bien. Voilà, l'état continuel de l'homme, avant le verbe. C'est, Véiat avant le temps; c'est, l'état diéteniité.

— « Ce sentiment, continue Condillac, ne saurait être ana'ysé;... »

— Ceci, est une folie ; ou, le mot analysé n'a pas de sens. Analyser", c'est raisonner ; c'est exposer, faire comprendre, ou comprendre; et, l'état d'éternité se comprend parfaitement. C'est, n'avoir qu'une sensation : c'est sentir en dehors du temps.

— « ... il se connaît uniquement, continue Condillac, par la conscience de ce qui se passe en nous. «

— Voilà;, une erreur résultant de la confusion : de l'état de temps; avec l'état d'éternité. Dans l'état d'éternité, il n'y a pas de conscience. La conscience est exclusivement relative au raisonnement. Dans l'état de temps, nous connaissons l'état d'éternité : non, par la conscience ; mais, par le raisonnement; non, par le sentiment, mais, par le raisonnement. Le mal, ici, est encore de ne pas déterminer la valeur du mot conscience. Dans l'état d'éternité, la douleur existe : sans, que l'être souffrant puisse en avoir conscience. Dans l'état de temps, l'être capable de souffrir peut

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avoir conscience de la douleur : sans, néanmoins, souffrir au moment oii il en a conscience.

— « Par conséquent , continue Condillac , ou ces propositions : Les bêtes sentent et l'homme sent ^ doivent s'entendre de la même manière; ou sentir, lorsqu'il est dit des bêtes, est un mot auquel on n'attache point d'idée. »

— Parfaitement bien !

— «Mais M. de Buffon, continue Condillac, croit que les bêtes n'ont pas des sensations semblables aux nôtres, parce que, selon lui, ce sont des êtres purement matériels. (Il appel'e intérieures les sensations propres à rhomme, et il dit que les animaux n'ont point de sensations de cette espèce; qu'elles ne peuvent appartenir à la matière^ ni descendre par leur nature des organes corporels. In-4° , t. Il, p. 442; in-12, t. IV, p. 170). Il leur refuse encore le sentiment pris pour l'action d'apercevoir et de comparer. Quand donc il suppose qu'elles sentent, veut-ii dirf seulement à l'occasion d'un cboc ou d'une résistance? L'analyse du mot sentir semblerait le faire croire.

« Dans le système de Descartes j on leur accorderait celte espèce de sentiment, et on croirait ne leur accorder que la faveur d'être mues. Cependant il fiiut bien que M. de Buffon ne confonde pas se mouvoir avec sentir. Il reconnaît que les sensations des bêtes sont agréables ou désagréables. Or, avoir du plaisir et de la douleur est sans doute autre chose que se mouvoir à l'occasion d'un choc. »

— Il est inconcevable, qu'un homme , du mérite de Buffon, ait pu s'imaginer : que, souffrir ou jouir n'était pas senlj.r; à moins de supposer : cju'un homme de génie, est comme ces menteurs; qui, après avoir répété trois fois le même mensonge, finissent par croire : que, le mensonge qu'ils ont inventé : est une vérité. Mais, qu'un homme qui n'a pas inventé cette folie, auquel l'amour-propre d'auteur ne brouille point les idées, s'avise d'adopler une pareille opinion ; ce se-

^6 SCiE^CE SOCIALE.

rait tout à fait incroyable, pour nous; si, nous n'avions rencontré, dans ce cas, plusieurs individus : d'ailleurs, d'un mérite incontestable.

— « Avec quelque attention que j'aie lu les ouvrages de cet écrivain , continue Condillac , sa pensée m'a échappé. Je vois qu'il distingue des sensations corporelles et des sensations spiriluelles ; qu'il accorde les unes et les autres à l'homme, et qu'il home les bêtes aux premières. Mais en vain je réQécbis sur ce que j'éprouve en moi-même. Je ne puis faire avec lui cette diflérence. Je ne sens pas d'un côté mon corps et de l'autre mon âme, je sens mon âme dans mon corps; toutes mes sensations ne me paraissent que les modifications d'une même substance, et je ne comprends pas ce qu'on pourrait entendre par des sensations corporelles... a

— Condillac, a parfaitement raison ; rien n'est absurde : comme, l'expression sensation corporelle ; ou, douleur corporelle. Et, cependant, nous dirons comme ci-dessus : nous avons rencontré des hommes, d'ailleurs d'un mérite incontestable, entichés de la même manie.

— « L'unité de personne suppose nécessairement, poursuit Condillac, l'unité de l'être seulement ; elle suppose une seule substance simple, modifiée difieremment à l'occasion des impressions qui se font dans les parties du corps. M

— Très-bien ! Est-ce qu'une pensée n'est pas : une modification de la substance simple ! Alors, pourquoi dites-vous donc : que, Tânie est capable de penser; que, l'âme a la faculté d'être attentive, etc., etc, Vous pensez donc d'une manière; et vous vous exprimez d'une autre.

— ««Un seul moi, continue Condillac, formé de deux principes sentants, l'un simple, l'autre étendu, est une conlradiclion manifeste ; cène

serait qu'une seule personne dans la supposition, c'en seraient deux dans le vrai,

« Cependant M. de Biiffon croit que Vhomme intérieur est double,... »

— Que signifie ce mot : homme intérieur? C'est l'âme sans doute. Et, c'est Buffon, qui dit de pareilles choses ! !

— « ... qu'il est composé^ continue Condillac, de deux principes différents par leur nature et contraires par leurs actions , l'un spirituel , l'autre matériel; qu'il est aisé, en rentrant en soi-même, de reconnaître l'existence de l'un et de l'autre , et que c'est de leurs combats qde naissent toutes nos contradictions. [\a-i°, t. IV, p. 67-71 ; in-12, t. VH, p. 98-100.)

« Mais on aura bien de la peine à comprendre que ces deux principes puissent jamais se combattre. . . »

— Ce n'est pas cela qu'il fallait dire. C'est : que, si la matière est capable de sentir ; l'âme est une mauvaise chevilley dont on n'a que faire.

— c( ... si, continue Condillac, comme ille prétend lui-même (in-i", t. IV, p. Ô5-54; in-12, t. VII, p. 46) , celui qui est matériel est infiniment subordonné à l'autre ; il la substance spirituelle le commande, si elle en détruit ou en fait naître V action; si le sens matériel, qui fait tout dans l'animal, ne fait dans l'homme que ce que le sens supérieur n'empêche pas, s'il n'est que le moyen ou la cause secondaire de toutes les actions.

« Heureusement pour sou hypothèse. . . »

— 11 est difficile de concevoir ce qu'il y a d'heureux pour l'hypothèse de Buffon dans ce qui va suivre. Probablement cet heureusement est une ironie. Dans l'ironie, le doute est un défaut.

— «... M, de Buffon, continue Condillac, -dit (in-4"j p. 75, 74;

iii-12, p. 104, lOo) que dans le temps de l'enfance, le principe matériel domine seul et agit presque continuellement ;... que dans la jeunesse j il prend nn empire absolu et commande impérieusement à toutes nos facultés .. qu'il domine avec plus d'avantage que jamais. Ce n'est donc plus un moyen , une came secondaire ; ce n'est plus un principe inQniment subordonné, qui ne fait que ce qu'un principe supérieur lui permet; et l'homme n'a tant de peine à se concilier avec lui-inême que parce qu'il est composé de deux principes opposés.

o Ne serait-il pis plus naturel d'expliquer nos contradictions en disant que, suivant l'âge et les circonstances , nous contractons plusieurs habitudes,... »

— A'oilà, la morale du matérialiste qui se développe. Pour lui, les vices et les vertus sont des habitudes; et, rien de plus. La vertu est précisément le contraire de l'habitude^ qui n'est autre : qu'un résultat d'organisme; la vertu consiste à vaincre les tendances organiques; lorsqu'elles sont contraires à la raison. La vertu, devenue habitude, cesse d'être vertu; et, n'est méritoire : qu'en ce qu'il en a coûté pour la rendre habitude. L'habitude de la vertu est : la sainteté.

-^ — « ...plusieurs passions, continue Condillac, qui se combattent souvent, et dont quelques-unes sont condamnées par notre raison , qui se forme trop tard pour les vaincre toujours sans effort? »

— Vertu, signifie force, force morale ; et, partout où il n'y a pas effort, il n'y a pas vertu. Si, les tendances organiques étaient toujours identiques aux tendances rationnelles ; ou, plutôt, à la tendance rationnelle; il n'y aurait : ni, vice ; ni, vertu. Ce serait une végétation sentie ; un chérubin : jouant éternellement de la harpe.

— « Voilà du moins , continue Condillac , ce que je vois quand je rentre en moi même. »

— Ceci est une autre raillerie contre Buffon. Nous aimons la raillerie : trop, peut-être. Mais, quand on raille, il faut ne pas avoir le même tort : que, celui dont on se moque.

— « Plusieurs philosophes anciens, continue Gondillac, ont eu recours, comme M. de Buffon, à deux principes, »

— Remarquons bien : qu'ici, il s'agit de deux principes sentants. Car, si l'âme est immatérielle, l'homme est évidemment formé de deux principes : l'un sentant et l'autre non sentant.

— «Les pythagoriciens, continue Gondillac, admettaient dans l'homme, outre l'âme raisonnable, une âme matérielle, semblable à celle qu'ils accordaient aux bêles, et dont le propre était de sentir. »

— Il n'est pas facile de savoir : ce, que Pythagore pensait sur les animaux. Du reste, voici ce que dit, à cet égard, le savant Dacier.

— « Les animaux , selon Pythagore , étaient véritablement comme la statue de Vénus dont j'ai parlé, qui, privée déraison et d'intelligence, se mouvait par le moyen du mercure dont les organes étaient remplis. »

(Dacier, Vie de Pythagore.)

— Du reste, quel que fût le sentiment de Pythagore, il n'en est pas moins vrai : que, la croyance, en une âme sensitive, était répandue chez les anciens.

— «Ils croyaient, ainsi que lui, continue Gondillac, que les appétits et tout ce que nous avons de commun avec les bêtes étaieut propres à cette âme naturelle, connue sous le nom d'âme sensitive , et qu'on peut appeler, avec l'auteur de VHistoire naturelle^ sens intérieur matériel. »

— Le sens intérieur matériel, c'est le cerveau; et, le cerveau n'est nommé sots : que, figurément. Au propre, le cerveau n'est : que, l'organe du sens ; que,, l'organe du sentiment; que, l'organe de l'âme; que, l'organe de la sensibilité; si, l'âme est autre chose : que, la résultante cérébrale. A mesure, que l'on descend sur l'échelle animale, le cerveau, extrêmement complexe chez les animaux supérieurs, se simplifie; et, à mesure qu'il se simplifie, les conduits des forces extérieures arrivant au cerveau, conduits nommés sens extérieurs j s'obhtèrent; et, au bas de l'échelle, il ne reste que, le sac ou la peau. Chez les êtres que nous appelons végétaux, le sac est retom^né; et, ce sac retourné a des ouvertures, qui s'ouvrent ou se ferment, selon ce qu'on pourrait appeler : les besoins de la plante. Pourquoi donc ces ouvertures ne seraient-elles pas des, sens figurément dits; comme, les yeux, les oreilles, etc., sont des sens figurément dits? Il n'est pas plus étonnant : de voir un singe agir figurément pour sa conservation, avec la multitude d'organes qui composent son organisme ; que, de voir la laitue agir figurément pour la sienne, avec le peu d'organes qui lui sont départis. De part et d'autre, il n'y a de nécessaire : que, des atti'actions et des répulsions; la sensibilité n'est absolument indispensable : que, pour connaître;, pour raisonner. Amenée à ce point de clarté, la question se borne à savoir : si, les animaux raisonnent; et,, comme raisonner, c'est la môme chose que sentir; la question se trouve ramenée à savoir : siy les animaux sentent. Dans V Essai sur r origine des

connaissances^ Condillac distinguait le sentir du raisonner. Dans l'ouvrage que nous examinons, Condillac affirme : que, les animaux ont de l'intelligence. Ainsi, nous Yoilà d'accord sur un point essentiel : sentir., c'est raisonner.

— « Mais, continue Condillac, les anciens ne croyaient pas que les deux principes fussent d'une nature tout à fait opposé&. Dan? leur système, l'àme raisonnable ne dilférait de l'àme matérielle que du plus au moins. »

— Et, du moment que les anciens admettaient : que, les animaux sentaient ; ils avaient parfaitement raison. Rien n'est stupide : comme de faire la sensibilité matérielle ; et, de vouloir qu'il y ait en outre : de l'immatérialité. Si, le sentir est matériel, le raisonner, qui n'est qu'un développement du sentir, est évidemment matériel. Pour éviter cette absurdité, Condillac est obligé de se figurer : que, les animaux ont des âmes immatérielles. Mais, comme les séparations des règnes sont illusoires, il s'ensuit : que, les laitues et les écritoires ont des âmes également. Aussi, les philosophes modernes n'ont pas reculé. Ces Messieurs ne reculent jamais Et, selon MM. Cousin, la Mennais, etc., la substance est inséparable de la qualité; l'immatériahté est inséparable de la matériahté. Alors, que d'âmes se font : dans un moulin à piler la brique!

— a. C'était seulement, continue Condillac, une matière plus spiritualisée. Aussi Platon , au lieu d'admettre plusieurs âmes, admet plusieurs parties dans l'âme. »

— Nous aimons à voir Platon accusé de matéria-

lisQie, avec toute espèce de justice. Ainsi, M. Cousin, disciple de Platon, accuse Condillac de matérialisme. Ces Messieurs se disent leurs vérités.

— «L'une, continue Coudillac, est lesiég-edu sentiment, elle est purement matérielle ; l'autre est l'entendement pur, elle est le siège de la raison ;. ., »

— Comment trouvez-vous : un entendement qui ne sent pas ; une raison qui ne sent pas ? Et, ces billevesées sont admirées : depuis deux mille ans.

— « ... la troisième, continue Condillac, est un esprit mêlé, elle est imaginée pour servir de lien aux deux autres. Ce système est faux, puisqu'il suppose que la matière sent et pense ; mais il n'est pas exposé aux difficultés que je viens de faire conire deux j)rincipes différents par leur nature. »

— C'est, deux principes sentants qu'il fallait direj car, si l'âme est immatérielle, Thomme est nécessairement composé : de deux principes, différents par leur nature.

— « Concluons, poursuit Condillac, que si les bêtes sentent, elles sentent comme nous. »

— Il faut renoncer à toute espèce de sens commun : pour, s'opposera cette conclusion.

— (( Pour combattre cette proposition, continue Condillac , il faudrait pouvoir dire ce que c'est que sentir autrement que nous ne sentons; il faudrait pouvoir donner quelque idée de ces deux principes sentants que suppose M. de Buffon »

— Ici finit le chapitre II de la première partie. Le

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chapitre III est peu important. Nous citerons une partie du chapitre IV.

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