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TROISIÈME ALTERNATIVE

■ Le raisonnement réel peut-il devenir autorité uni- « verselle? »

Les deux premières alternatives étant démontrées impossibles ; il faut : que la troisième puisse se réaliser; ou, que l'humanité vienne à s'anéantir. Nous prouverons : que, ce ne sera jamais, par absence de raisonnement réel, que l'humanité disparaîtra de notre globe.

Résumé.

« L'hypothèse est vraie ou fausse. Est-elle vraie? A la bonne heure, vous avez deviné juste : mais comme la divination , même celle du génie , n'est pas un procédé scientifique, la vérité ainsi découverte ne prend pas rang dans la science, et n'est encore qu'une hypothèse. Est-elle fausse? au lieu de la vérité, avez-vous seulement une hypothèse sur la vérité ? Alors voici ce qui en résultera : comme cette hypothèse, c'est-à-dire cette erreur (1), aura pris place dans votre esprit, quand vous viendrez à expliquer avec elle les phénomènes de l'intelligence telle qu'elle est aujourd'hui, s'ils ne sont pas ce qu'ils devraient être pour légitimer votre hypothèse, vous ne renoncerez pas pour cela à votre hypothèse, et vous y sacrifierez la réalité. ».

M. Cousin, Hist. de la philos., t. II, p. 100.

— « Le despotisme reste nécessaire à l'existence de la société : aussi longtemps, que la sanction religieuse hypothétique, peut être acceptée : comme vérité. »

Présent paragraphe.

(I) Une hypothèse n'est jamais une erreur; aussi longtemps : qu'elle n'est pas tenue pour vérité, avant d'être démontrée telle. Il est vrai : qu'il est fort rare de trouver des hommes, qui ne finissent point par prendre leurs hypothèses pour des vérités : surtout lorsqu'elles sont spécieuses. Mais, l'abus ne doit pas faire exclure le bon usage. M. Cousin, par exemple, est tombé dans l'abus, quand il a pris pour vérité , l'hypothèse : que, la philosophie réelle se trouvait tout entière dans les quatre systèmes philosophiques anciens; et, que lui n'avait qu'à choisir dans chacun, ce qui lui paraissait bon, pour formuler la philosophie réelle, sans avoir besoin, auparavant, d'indiquer la méthode de reconnaître la vérité, d'une manière incontestable, vis-à-vis de chacun.

— « Aveugles à qui le Christ disait : Vous avez des yeux , mais vous ne voyez point.' m'objecterez-vous donc que la propriété n'est pas d'aujourd'hui seulement, et qu'elle existait pendant tout ce moyen âge que je compare à notre état présent ? Elle existait sans doute, mais elle n'existait pas seule; elle existait avec une société et une religion. Or, vous n'avez plus aujourd'hui ni religion ni société; vous n'avez plus que cette propriété, ou , en d'autres termes , le respect de la matière.

« Aveugles ou sophistes, ne voyez-vous pas que ce qui n'était qu'une chose permise par la religion et la société, a pris aujourd'hui la place de la religion et de la société, et a tout envahi, comme la mauvaise herbe qui pullule là où devait croître le bon grain !

« Quand il y avait une religion et une société, la propriété existait avec la sanction de cette religion et de celte société ; et , ainsi placée à son rang, à l'ombre de cette religion et de cette société, elle était légitime. Dépouillée aujourd'hui de cet abri et de cette sanction, elle n'est plus qu'un fait sans droit, el, en présence de l'égalité proclamée, qu'une sorte de spoliation des pauvres par les riches.

« Quand il y avait un autre droit, la propriété touvait avoir droit. Mais aujourd'hui qu'elle veut être le seul droit, elle s'a pas

DE DROIT, ET IL n'y A TAS DE DROIT.

« Puisqu'il n'y a plus rien sur la terre que des choses matérielles, des biens matériels, de l'or ou du fumier, donnez-moi donc ma part de cet or et de ce fumier, a le droit de vous dire tout homme qui respire.

« — Ta part est faite, lui répond le spectre de la société que nous avons aujourd'hui.

« — Je la trouve mal faite, répond l'homme à son tour.

« — Mais tu t'en contentais bien autrefois, dit le spectre.

« — Autrefois, répond l'homme, il y avait un Dieu dans le ciel, un paradis à gagner, un enfer à craindre. Il y avait aussi sur la (erre une société. J'avais ma part dans cette société; car si j'étais sujet, j'avais au moins le droit du sujet , le droit d'obéir sans être avili. .Mon maître ne me courtaan-

dait pas sans droit , au nom de son égoisine ; son pouvoir sur moi remontait à Dieu, qui permettait l'inégalité sur la terre. Nous avions la même morale, la même religion. Au nom de cette morale et de cette religion, servir était mon lot, commander était le sien. Mais servir, c'était obéira Dieu, cl payer de dévouement mon protecteur sur la terre. Puis, si j'étais inférieur dans la société laïque, j'étais l'égal de tous dans la société spirituelle qu'on appelait l'Eglise. Là ne régnait pas l'inégalité, là tous les hommes étaient frères. J'avais ma part dans cette Église, ma part égale à titre d'enfant de Dieu et de cohéritier du Christ. Et cette Église encore n'était que le vestibule et l'image de la véritable Église, de l'Église céleste, vers laquelle se portaient mes regards et mes espérances. J'avais ma part promise dans ce paradis promis, et derant ce paradis la terre s'effaçait à mes yeux. Je reprenais courage dans mes souffrances , en contemplant dans mon âme ce bien promis à mon âme; je supportais pour mériter, je souffrais pour jouir de l'éternel bonheur. Je n'étais pas pauvre alors , puisque je possédais le paradis en espérance. J'étais riche, au contraire, de tous les biens que je n'avais pas sur la terre; car le fds de Dieu avait dit : Bienheureux les pauvres sur la terre! Et je voyais autour de moi toute une hiérarchie sociale qui, prosternée aux pieds de ce fils de Dieu, m'attestait la vérité de sa parole. Dans toutes mes douleurs, dans toutes mes angoisses, dans toutes mes faiblesses , dans toutes mes passions , et jusque dans le crime, la société veillait sur moi; j'étais entouré d'hommes, mes égaux ou mes supérieurs, qui comme moi croyaient au Christ, au paradis, à l'enfer. La milice de l'Église terrestre était à mon service , pour me diriger et m'aider à gagner l'Église céleste. J'avais la prière, j'avais les sacrements, j'avais le saint sacrifice, j'avais le repentir et le pardon de mon Dieu. J'ai perdu tout cela. Je n'ai plus de paradis à espérer; il n'y a plus d'Église : vous m'avez appris que le Christ était un imposteur ; je ne sais s'il existe un Dieu, mais je sais que ceux qui font la loi n'y croient guère, et font la loi comme s'ils n'y croyaient pas. Donc je veux ma part de la terre. Vous avez tout réduit à de l'or et à du fumier; je veux ma part de cet or et de ce fumier.

« — Travaille, lui dit encore le spectre qui représente aujourd'hui la société; travaille, et tu auras ta part.

«. — Travailler! je vous entends: vous voulez que je continue à travailler pour des maîtres, des supérieurs, comme je faisais autrefois. Mais je n'ai plus de maîtres, je ne suis plus votre sujet. Nous sommes tous libres , tous égaux. N'est-ce pas vous-mêmes , mes anciens maîtres , qui me l'avez appris ? 11 y avait autrefois une raison pour qu'il y eût des inférieurs dans la société : il n'y en a plus. Et vous voulez que j'obéisse encore! Je le veux bien, néanmoins, mais à condition que vous me montrerez ceux à qui je puis légitimement obéir, obéir sans me dégrader, sans mentir à ma conscience, sans honte enfin, et sans infamie. J'obéissais au roi, et le roi s'appelait fils aîné de l'Eglise, tenait son pouvoir de ses pères, et reconnaissait le tenir de Dieu. J'obéissais aux nobles , qui eux-mêmes obéissaient au roi, et qui tenaient également leur puissance de leurs pères, mais, comme le roi, se soumettaient, dans la morale et la religion, à l'Eglise. J'obéissais aux prêtres, qui étaient les ministres de cette Eglise , et qui servaient d'éducateurs à tous. Hors de là je ne devais obéissance à personne. Je devais au roi service pour la sûreté et les intérêts du royaume ou de la chrétienté tout entière, redevance aux nobles sur la terre desquels j'étais né, foi à l'Eglise et à ses représentants. Mais jamais on ne me força d'obéir à des hommes de lucre et d'égoisme , à des hommes occupés de leur intérêt privé, à des hommes livrés à une seule passion, l'avarice. Qu'un homme autrefois livrât son âme à l'avarice, cela n'en faisait pas légitimement un des princes de la terre. Bien plus, il était obligé de se confesser de son avarice, et le plus pauvre serviteur du Christ avait le droit de le moraliser. Donnez-moi donc d'abord des supérieurs que je puisse respecter, nu souffiez que je baisse les supérieurs que vous me

donnerez Mais pourquoi parler d'obéissance,

pourquoi parler de maîtres, de supérieurs ? Ces mots-là n'ont plus dé sens. Vous avez proclame l'égalité de tous les hommes : donc je n'ai plus de maîtres parmi les hommes. Mais vous n'avez pas réalisé l'égalité proclamée ; donc je n'ai pas même ce souverain abstrait que vous appelez tantôt, par

un mensonge, la nation ou le peuple, et tantôt, par une autre fiction, la loi. Donc, puisqu'il n'y a plus ni rois, ni nobles , ni prêtres , et que pourtant l'égalité ne règne pas, je suis à moi-même mon roi et mon prêtre, seul et isolé que je suis de tous les hommes mes semblables , égal à chacun de ces hommes, et égal à la société tout entière, laquelle n'est pas une société, mais un amas d'égoïsmes , comme moi-même je suis un égoïsme. Et quand il y aurait , sous ces noms de rois , de nobles et de prêtres, ou sous d'autres noms, des remplaçants de mes anciens maîtres , je ne leur devrais pas obéissance; car entre mes anciens maîtres et moi il y avait un contrat qui n'existe plus, Ceux-là reconnaissaient une religion que je reconnaissais aussi. Au-dessus de nous tous il y avait un juge ; et tous , même sur la terre , nous faisions partie de la même cité, l'Église. Rendezmoi l'égalité dans l'Eglise, ou donnez-moi l'égalité dans la cité la'ique. Vous m'avez ôté le paradis dans le ciel, je le veux sur la terre. »

Pierre Leroux, Discours aux philosophes, p. 58.

— « La sanction religieuse, illusoire ou réelle, est établie, primitivement, comme sanction nécessaire ;ï l'organisation de la propriété et à la sécurité des propriétaires. En dehors de cette sanction , il ne peut y avoir: ni société, ni propriété. »

Présent paragraphe.

— Le seul principe incontestable pour l'humanité, le seul toujours identique, est le sentiment de l'existence.

Tout sentiment d'existence, toute sensibilité réelle , unie à un organisme capable de le modifier et ayant une mémoire pouvant rappeler les modifications, est une intelligence.

Toute perception, toute intelligence, tout raisonnement, toute conscience est un rapport au sentiment de l'existence.

il. 22

Le sentiment de l'existence, principe de l'intelligence, est l'origine de la force morale.

La force morale, l'intelligence en action se nomme encore : travail.

La force morale , l'intelligence, le travail ne peuvent être mis en action, primitivement, qu'en dehors de l'isolement, qu'au sein de la société.

Toute société développe nécessairement l'intelligence, la force morale, le travail.

Le résultat du travail se nomme propriété.

La famille est la première société.

Les rapports de plusieurs familles constituent la so ciété civile.

La société civile a pour objet primitif . l'organisation de la propriété.

L'hérédité de la propriété, est un excitant nécessaire : au développement de la force morale, de l'intelligence, du travail.

La sanction religieuse, illusoire ou réelle, est établie, primitivement, comme sanction nécessaire : à l'organisation de la propriété; et, à la sécurité des propriétaires. En dehors de cette sanction, il ne peut y avoir : ni société, ni propriété.

C'est, pour le soutien de la sanction religieuse, primitivement hypothétique; que le sol, quoique non dérivant du travail, a dû être individuellement approprié.

La propriété est essentiellement relative : aux développements de l'intelligence.

L'hérédité de la propriété, nécessaire cependant à

l'existence de la société, tend au monopole de la propriété .

Le monopole de la propriété, tend au monopole des développements de l'intelligence.

Le monopole des développements de l'intelligence est le monopole de la force morale.

Le monopole de la force morale, constitue le despotisme.

Le despotisme est primitivement nécessaire : au maintien de la sanction religieuse hypothétique ; sanction elle-même nécessaire : au maintien de l'organisation de la propriété ; à l'existence de la société.

Le despotisme reste nécessaire à l'existence de la société ; aussi longtemps : que^, la sanction religieuse hypothétique, peut être acceptée comme réelle.

Concluons :

Primitivement, et pour aussi longtemps : que , la ■véHïté n'est point devenue nécessaire à l'existence sociale, époque d'ignorance dans laquelle nous nous trouvons encore ; la base exclusive de l'ordre, le seul moyen de maintenir l'existence de l'humanité, est : le despotisme; l'arbitraire; la force brutale; l'oppression de l'examen ; l'oppression du raisonnement; ou bien encore, en prenant les effets nécessaires, pour les causes inévitables, nous dirons : qu'alors, le seul moyen de maintenir l'existence de l'humanité, est :

LE MONOPOLE DES DÉVELOPPEMENTS DE L'iNTELLIGENCE ; d'OÙ

dérive nécessairement l'exploitation des masses.

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