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UN PEU D'ORDRE ET DE REPOS

— Ce tableau de l'anarchie, dans laquelle tombe nécessairement toute société bourgeoise, est digne de la plus haute admiration -, mais, en même temps, il fait naître un étonnement égal : de ce qu'un homme, pouvant reconnaître ainsi tous les vices du système bourgeois, soit devenu capable : de s'en faire le protecteur. Ce sont là des inconséquences, dont il est impossible de trouver la source, ailleurs que dans les passions de l'individu; passions qui, souvent, suffisent : pour subjuguer la plus belle intelligence.

Revenons à M. Blanqui et à ses bourgeois.

— & On a pu juger, dit-il, parles ordonnances que nous avons citées, de l'état d'anarchie où se trouvait la société européenne à la fin du dou-

(1) En Italie, le principe bourgeois était souverain; et, encore il était limité: par le principe religieux révélé. Que ne doit-il pas être, en France ; où, il est, maintenant, débarrassé de toute contrainte ?

zième et au treizième siècle. Il n'y a de repos et de stabilité que pour la propriété foncière; elle seule résume toutes les jouissances, tous les privilèges, toutes les libertés. Mais déjà s'élève à côté d'elle la richesse mobilière, créée par le travail de la démocratie (1), et. c'est en vain qu'on lui refuse dans l'État le rang qu'elle ambitionn e et qu'elle va bientôt occuper. »

—Ainsi M. Blanqui en convient : c'est, la richesse mo~ biliere, qui est la rivale de la richesse foncière; et, non le peuple, toujours destiné à être exploité, aussi longtemps : que, la liberté sociale n'est point absolue.

— « La législation s'humanise , dit M. Blanqui , à mesure que les vilains (les habitants libres des villes, des bourgs, les bourgeois) acquièrent des richesses. »

— Et douze lignes plus bas le professeur ajoute :

— « Il y aura des maîtres et des apprentis , comme il y avait des seigneurs et des vassaux , et une glèbe pour l'atelier , comme il existe une glèbe pour l'agriculture. Nul ne conçoit le travail libre; il faut absolument que l'ouvrier travaille pour un maître, comme un paysan pour un suzerain. »

— Il faut convenir : que, voilà de singulières améliorations législatives pour l'ouvrier. 11 n'avait qu'un maître, le seigneur ; maintenant, il en aura mille : le seigneur et les bourgeois.

(1) Les économistes ont de singulières expressions ! Démocratie signifie peuple qui gouverne , peuple qui est maitre. Or , appeler des esclaves démocratie, c'est dire d'un valet qu'il est le maitre. Ensuite la richesse mobilière rivale des nobles n'avait pas pour expression le travail ; elle était, au contraire', le résultat de l'exploitation des travailleurs par le capital. Est-ce que les travailleurs sont devenus libres, par l'émancipation des bourgeois? Mais, c'est égal. Avec de pareilles fariboles, on se fait passer, pour démocrate, aux yeux des badauds.

— « La hiérarchie, continue M. Blanqui, n'y fut pas moins sévère (clans les corporations) que dans les rangs élevés , et les seigneurs des donjons n'étaient pas plus respectés de leurs vassaux que les maîtres de leurs apprenlis. Les habitudes de domination passèrent bien vite des châteaux aux ateliers; il y eut un despotisme de boutique à côté de la tyrannie des manoirs, a

— Et plus loin :

— « Les corporations ne présentent plus qu'une vaste arène où se livrent d'ignobles combats mercantiles nu profit de la féodalité nouvelle, qui exploite, sous le nom de compagnons et d'apprentis, les malheureux échappés à la glèbe du servage. Le monopole envahit la société industrielle. On limite sévèrement le nombre des métiers, pour assurer à quelques privilégiés les avantages de la maîtrise. Des obstacles artificiels sont opposés au génie qui devance l'âge, et des lenteurs interminables prolongent, sous le nom d'apprentissage, l'enfance de l'homme. Cet apprentissage lui-même n'est qu'un esclavage déguisé, mais c'est encore de l'esclavage. Pendant toute sa durée, le malheureux apprenti est la propriété de son maître, investi du droit de le faire travailler, même a coups de bâton. Il y a des vices rédhibitoircs pour lui comme pour les animaux. Tantôt ce temps de rudes épreuves dure huit années, tantôt il se termine au bout de sept , et l'apprenti s'élève à la dignité de compagnon. C'est l'affranchi de ce temps-là, le mulâtre de ces colonies intérieures. Tel qui avait fait à Rouen cinq ans d'apprentissage et autant de compagnonnage, ne pouvait entrer dans une. communauté de Paris ou de Bordeaux sans redevenir apprenti ; exigence aussi absurde que le serait celle qui obligerait un officier à redevenir soldai en changeant de corps.

« On a trop oublié les longues souffrances de la classe ouvrière sous le régime de monopole et d'exploitation. Ce qui les rendait plus horribles, c'est que les tyrans sortaient des ateliers et se montraient impitoyables en raison même de l'origine qui leur était commune avec les apprentis. Quand venait pour un compagnon l'heure de passer maître, il rencontrait pour juges ceux qui étaient intéressés à l'écarter comme rival. Ils lui demandaient un cJtef-d'œuvre pour prouver son talent, mais un chefd'œuvre exécuté selon certaines règles, afin que sou génie fût contraint de s'arrêter à la hauteur de leur médiocrité

« Ainsi Louis IX avait cru fonder l'ordre, et ses successeurs préparèrent anarchie industrielle. »

— Qu'il nous soit permis d'interrompre M. Blan-

qui; et, de lui faire observer : qu'il n'y avait rien d: ' anarchique dans les corporations, puisqu'il dit luimême : que, c'est une hiérarchie du maître à l'ouvrier. Cette organisation était, effectivement, presque aussi despotique, que celle qui existe actuellement. Aussi, aimons-nous à voir M. Blanqui mettre à jour : toute l'horreur de la situation des ouvriers sous le régime mi-bourgeois des corporations. Quand nous arriverons au bourgeoisisme moderne, au bourgeoisisme émancipé, M. Blanqui, malgré lui, se trouvera forcé, par sa conscience, de proclamer lui-même : que, le

SORT DES OUVRIERS A DE BEAUCOUP EMPIRÉ. Lorsque, le

pouvoir nobiliaire existait ; il protégeait quelquefois les ouvriers contre les bourgeois, ne fût-ce que pour éviter une révolution. Lorsqu'il n'y a plus eu de classe supérieure, pour mitiger le despotisme de la classe alors moyenne, qui est ainsi devenue supérieure ; les bourgeois, qui au moins nourrissaient les ouvriers et en avaient l'obligation, leur ont donné la liberté... de mourir de faim ; ou, de se suicider.

Mais, laissons parler M. Blanqui; et, reprenons sa phrase.

— « Ainsi, dit-il, Louis IX avait cru fonder Tordre, et ses successeurs préparèrent l'anarchie industrielle , malgré l'oppression absolue sous laquelle gémissaient tous les travailleurs subalternes. Qui croirait que les femmes avaient été exclues de la corporation des brodeurs? Les compagnons NE POUVAIENT SE MARIER AVANT d' AVOIR OBTENU LA MAÎTRISE, et,

comme nous Favoris dit, cette maîtrise était pour eux la terre de Cbanaan qu'il leur était permis de voir, mais rarement d'aborder. Outre l'exécution du chef-d'œuvre et les doubles lenteurs de l'apprentissage et du compagnonnage , des frais énormes attendaient l'audacieux qui voulait dépasser la frontière : enregistrement , droit royal, droit de réception,

droit de police, droit d'ouverture de boutique, honoraires du doyen et des jurés, salaires de l'huissier et du clerc de la communauté, gratifications aux maîtres appelés à la cérémonie, rien n'y manquait, et souvent le malheureux compagnon ne pouvait passer maître faute du capital nécessaire pour jeter une proie à ses juges. Que de sombres désespoirs ont dû agiter l'âme des travailleurs pendant cette longue période d'oppression! »

— Ce tableau est horrible... Eh bien! M. Blanqui "va s'efforcer de le justifier en partie. Par l'embarras qu'il éprouve, à établir une pareille justification, on s'aperçoit qu'il va se trouver forcé d'avouer : que, les ouvriers, sous le bourgeoisisme pur, sont plus malheureux encore. Il affaiblit l'horreur, que doit inspirer le premier tableau ; pour, que le second paraisse : moins horrible.

— « Cependant, dit M. Blanqui, au travers de leurs nombreuses vicissitudes, les corporations organisées par saint Louis dans une pensée d'ordre, de discipline et de probité , ont produit des résultats trqs-dignes de V attention des économistes et des hommes d'État. »

— Voyons ces dignes résultats.

— « Elles ont, dit M. Blanqui, accoutumé les travailleurs à la patience, à l'exactitude, à la persévérance. »

— Ainsi les économistes et les hommes d'État n'ont de moyen de faire prendre patience aux ouvriers, à l'immense majorité des individus : que le despotisme le plus barbare.

— « Elles ont fait renaître , continue M. Blanqui , la sécurité dans le commerce, et donné une impulsion immense à cet élément important de la richesse publique. Dès que les consommateurs ont été certains de n'être pas trompés sur la qualité et la quantité du produit , ils en ont fait des

demandes considérables, et procuré par là des moyens de subsistance plus étendus aux classes laborieuses. »

— Ici, encore, M. Blanqui se trompe. Sous le système bourgeois, la mullitude de commandes ne fait pas le bien de l'ouvrier, mais du bourgeois. Certes, un bon système social, sans gêner en rien la concurrence réelle Q'tJi n'a jamais existé, sait empêcher toute espèce de fraude . Mais aussi , un pareil système décuple les consommations au profit des travailleurs et non au profit exclusif des capitalistes... Comment? En rendant le travail réellement libre ; en établissant la concurrence réelle qui, nous ne pouvons trop le répéter, et nous le prouverons ailleurs, n'a jamais existé (1).

— « U y avait bien aussi quelques avantages, continue M. Blanqui , dans cette hiérarchie sévère qui faisait du maître en industrie comme le chef de la famille de ses ouvriers, avec des pouvoirs presque aussi étendus que ceux du père sur les enfants. »

— H y a quelque chose de repoussant, à voir faire parade[d'avantages résultant d'un système : qui dégrade l'humanité ; et, que la nécessité sociale pourrait seule faire excuser. Quand, dix mille hommes restent égorgés sur un champ de bataille ; il y aussi l'avantage de fertiliser ce champ. Que dirait-on de celui qui voudrait offrir cet avantage en compensation? Puis, que dire de l'épithète sévère, appliquée à une hiérarchie qui révolte? Et, de ce maître dont les pouvoirs sont

(1) Voyez notre théorie générale de l'organisation de la propriété. (Qu'est-ce que la science sociale ? t. II.)

comparés à celui au père de famille. Voilà, M.Blanqui justifiant les coups de bâton. Pourquoi, alors, s'élever contre l'esclavage des nègres ; ils ne reçoivent que des coups de verges ; et, les maîtres y portent plus d'intérêt, que les bourgeois à leurs apprentis ou à leurs compagnons. Le pouvoir paternel de donner des coups de bâton, est la caractéristique du despotisme; et, pour les despotes, les peuples sont toujours enfants.

— « La limite fixée au nombre des métiers, continue M. Blanqui, maintenait la concurrence clans des bornes sans doute un peu étroites , et par conséquent entachées de monopole, mais elle s'opposait à ces entreprises inconsidérées qui trop souvent donnent aux luttes industrielles de notre temps le caractère d'une guerre à mort, où le vaincu fait faillite sans que le vainqueur fasse fortune. »

— Ainsi, Messieurs les économistes et hommes d'État ne connaissent de remède, à. ces maux : que, le despotisme le plus atroce et le plus direct sur les ouvriers. Ils ne voient donc pas : que, maintenant, ce genre d'oppression serait aussi inutile; que, le despotisme indirect actuel.

Aussi longtemps : que, le capital dominera la société ; les entreprises industrielles inconsidérées : persisteront.

Mais, comment faut-il faire : pour, que ni le sol, ni le capital ne dominent la société.

Ce n'est pas ici le cas de résoudre cette question. Et, peut-être, avant d'en donner la solution est-il nécessaire : que, M. Blanqui et son académie , soient convaincus, par l'excès du malheur social : que, la domination soit du sol, soit du capital, soit du droit

divin, soit du droit des majorités, soit des nobles, soit des bourgeois ; conduit nécessairement à l'anarchie : dès, que l'examen est devenu incompressible.

— u En retardant le mariage des ouvriers sans capital et sans état, la règle des corporations pouvait passer pour un bienfait (dit M. Blanqui continuant ses éloges) , à une époque où la paternité ne semblait que le don de créer des malheureux. »

— Eh bien ! notre époque , de l'aveu de M. Blanqui, est pire encore pour le peuple. 11 faut donc empêcher les prolétaires de se marier; et il y en a 30 millions selon bien des économistes ; il y en a 25 millions seulement pour les campagnes, selon M. Michel Chevalier, professeur d'économie politique et conseiller d'État (1); et, selon M. Blanqui, il y en a des millions : qui ne mangent pas de pain ; et, ne boivent que de l'eau. De pareilles doctrines font horreur ; et, certainement, c'est le préjugé qui a fait écrire ces lignes à M. Blanqui ; elles ne découlent : ni de son propre raisonnement; ni de son cœur.

Nous le répétons : c'est par préjugé , par un sentiment humanitaire malentendu, tranchons le mot, par ignorance de faire mieux, que M. Blanqui loue le système atroce des corporations. C'est, qu'il s'aperçoit malgré lui : que , la situation des ouvriers est devenue : plus déplorable encore qu'elle ne l'était. Mais, laissons-lui terminer l'éloge d'un système : que,

(1) La bourgeoisie est responsable de moitié avec le gouvernement, à qui appartient l'initiative, de tous les grands projets d'amélioration , do l'avancement de vingt-cinq millions de prolétaires agricoles.

(M. MichelChevalier, Lettres sttr l'Amériquedu nord, lettre xxxn.)

les hordes les plus barbares repousseraient comme impitoyable.

— «Nous ne sommes pas conséquents, dit-il , lorsque nous refusons au fondateur de ce système le tribut d'hommage qui lui est dû. L'établis" sèment des corporations, si on en excepte les abus de la fiscalité, était en harmonie avec la constitution politique du temps où il prit naissance. »

— M. Blanqui veut-il dire comme nous :

Que, primitivement, le despotisme est le seul moyen d'établir et de conserver l'ordre au sein de la société ?

Que, l'excès de mal causé par le despotisme, peut seul conduire à la liberté par l'anarchie, résultat nécessaire du gouvernement bourgeois ?

Que, le régime des corporations, par son atrocité, donnait lieu aux bourgeois encore soumis à la noblesse, de rejeter tous les maux du peuple sur cette même noblesse ; afin de faire triompher le bourgeoisisme, qui alors pourrait rendre le peuple plus malheureux encore ?

Si, tel est l'avis de M. Blanqui; dans ce cas, nous le partageons. Mais, qu'il le dise alors ; car, nous ne sommes pas assuré : que, telle soit son intention.

— « On avait peu de métiers , continue M. Blanqui , mais on avait les douanes de province à province; peu de production et peu de débouchés. Les douanes intérieures assuraient à la fabrication locale la vente de ses articles, et les couvents offraient le pain et un asile aux compagnons inoccupés. La population était contenue, par le célibat des religieux et des ouvrier s s dans des limites proportionnées aux moyens de subsistance contemporains. L'apprenti ne'gagnait rien, mais, après un petit nombre d'années, son entretien tombait à la charge du maître. La concurrence ne faisait pas baisser le prix des salaires , et l'on n'éprouvait pas dans le

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commerce ces variations de prix brusques et fréquentes qui déconcertent quelquefois parmi nous les plus habiles spéculateurs. »

— Ne dirait-on pas que M. Blanqui regrette les corporations? Nous le répétons; c'est, qu'il ne peut s'empêcher de voir : que, le peuple est maintenant plus malheureux encore.

— « Nous avons, dit-il, émancipé le travail; chose étrange ! et sa condition, à beaucoup d'égards, est devenue plus rude et plus précaire. »

— Le voilà donc échappé cet aveu? Il faut que l'horreur de la situation soit hien grande : pour, qu'elle ait frappé M. Blanqui, armé de tant de préjugés. Nous avons émancipé le travail , dit-il , et il est plus malheureux encore. Protégez-nous contre une nouvelle émancipation M. Blanqui ! elle finirait par égorger les masses.

Mais, M. Blanqui se trompe. Nous le prierons d'ohserver : que, ce n'est point le travail qui a été émancipé ; mais, le capital ; et , que le travail a été opprimé : de tout ce dont le bourgeois a été soulagé. M. Blanqui a le malheur de confondre : le travail et le capital. Telle est la source de toutes ses erreurs.

— « C'est, continue M. Blanqui, que nous avons bien imparfaitement exécuté le grand œuvre de l'affranchissement des travailleurs; nous avons proclamé la liberté illimitée de produire, mais nous nous sommes refusé la liberté d'écouler nos produits. »

— Il y a mille erreurs dans ce paragraphe.

D'abord, loin d'avoir affranchi les travailleurs, on a rivé leurs fers, on les a décuplés.

Ensuite, loin d'avoir proclamé la liberté illimitée de produire, cette faculté a été exclusivement limitée : aux possesseurs du capital, au sein desquels se trouve maintenant : la propriété foncière.

Enfin, par la domination du capital, l'abolition des douanes livrerait la production : au plus fort capital, à l'Angleterre , qui la donnerait à meilleur marché que toute autre nation ; et, la société française mourrait de faim.

Quand les conservateurs se refusent à l'abolition des douanes ; c'est que l'empirisme leur dit : qu'abolir les douanes c'est abolir le despotisme; et, qu'abolir le despotisme, avant que la liberté soit possible, c'est établir r anarchie ; anéantir l'humanité.

M. Blanqui arrive aux républiques italiennes, autres gouvernements bourgeois. N'oublions pas l'admirable tableau que nous en fait M. Guizot.

— « Quel homme du peuple, dit M. Blanqui, n'eût senti son cœur battre d'espérauce à l'aspect des progrès chaque, jour croissants de la liberté italienne ! »

— Eh bien M. Blanqui ! vous l'avez cette liberté italienne : sentez-vous battre votre cœur ; ou plutôt, croyez-vous que l'homme du peuple doive sentir battre le sien d'allégresse, quand vous-même affirmez : que, la condition du travailleur est devenue : plus rude et plus précaire, qu'elle ne l'était sous la domination nobiliaire ?

— « Jamais les républiques île Rome el d'Athènes n'avaient, continue M. Blanqui, joui d'une liberté semblable à celle-là. A Rome et à Athènes, on combattait pour la liberté île quelques-uns ; dans l'Italie, au moyen âge, on défendait l'indépendance de tous. »

— L'indépendance de tous, M. Blanqui ! avec l'aliénation du sol, la domination du capital, le monopole de l'instruction, et l'impôt surfis travail !!! Allons vous n'y avez pas réfléchi. Quand une fois l'indépendance de tous est établie ; et, que la vulgarisation de la vérité peut exister ; rien au monde ne peut les anéantir. Tout système social qui croule est mauvais.

— «On prenait les magistrats dans les comptoirs, dans les échoppes, dit M. Blanqui ; on tenait les nobles à distance et en respect. »

— Voilà, le grand sujet d'admiration. Que les nobles soient mis à l'écart ; que le peuple souffre ; et, vive la

liberté du bourgeois. M. Blanqui a horreur de la

noblesse , comme les enragés ont horreur de l'eau. Toute espèce d'horreur, M. Blanqui, est une passion; souvent même un préjugé, un fanatisme ; et, toute passion dominante empêche de raisonner. Certes, dans le système rationnel, qui, de jour en jour devient nécessaire ; la noblesse héréditaire est irrationnelle et doit disparaître. Mais, jusque-là, tant qu'il y aura à choisir, entre deux maux nécessaires; entre des nobles ou des bourgeois ; le choix définitif ne sera jamais douteux ; l'anarchie bourgeoise fera toujours préférer : le despotisme nobiliaire.

Mais, voyons les autres avantages des républi-

ques italiennes, qui font battre le cœur de M. Blanqui-, probablement, tout ne se borne point : à un magistrat choisi dans un comptoir ou dans une échoppe.

— « La milice, dit M. Blanqui , tenait lieu d'armée pendant la paix, et les mercenaires à la solde de l'État ne figuraient qu'aux dépensée extraordinaires de la guerre. »

— Ainsi, les prolétaires gardaient les riches gratuitement; et, pendant ce temps, leurs familles mouraient de faim. En temps de guerre, des mercenaires défendaient l'État. M. Blanqui croit-il : qu'un État soit bien défendu, par des mercenaires ?

— « Les impôts indirects, dit-il, l'emportaient de beaucoup en nombre et en valeur sur les impôts directs, et particulièrement sur la contribution foncière. »

— Nous l'avons déjà démontré : l'impôt indirect remplace l'esclavage domestique ; et, cette seule affirmation de M. Blanqui suffirait pour prouver : que, les républiques italiennes étaient : des despotismes bourgeois.

Ici, M. Blanqui loue l'affranchissement, presque complet, de tout impôt sur la propriété foncière ; et, ailleurs nous avons déjà montré : qu'il s'est plaint de ce que, chez nous, la propriété foncière n'était pas assez grevée. Ce qui serait injuste, chez nous, aurait donc été juste pour ces républiques ?

— « Les revenus créés parle travail, continue M. Blanqui, y étaient rarement atteints par l'impôt. »

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— Si les revenus, ou la propriété mobilière ; si le sol, ou la propriété foncière ; ne payaient point ou payaient peu; c'était donc le travail qui payait tout, ou presque tout. Car, l'impôt ne peut être prélevé : que sur le sol, la richesse mobilière ou le travail. L'impôt sur le travail ou l'impôt indirect est en effet ce qui, au matériel, caractérise la tyrannie bourgeoise : du moment que l'esclavage domestique est anéanti. En effet, supprimez alors tout impôt indirect ; et, le gouvernement bourgeois devient impossible.

M. Blanqui appelle le régime des républiques italiennes : Y émancipation des travailleurs. Sous un pareil régime, voudrait-il naître le fils d'un balayeur de rue? Eh bien, M. Blanqui! aussi longtemps qu'il ne sera pas indifférent : de naître fils du plus riche ou fils du plus pauvre ; la noblesse de naissance , que vous abhorrez, ne sera point abolie. Et , en fait de noblesse de naissance, la plus impitoyable : est celle des bourgeois.

Mais, diront les bourgeois, l'ordre social dont vous parlez est impossible ; et, la justice bourgeoise est le dernier mot de V humanité. Non , Messieurs , cet ordre n'est point impossible; et, nous le prouverons. Mais, supposons qu'il le soit : alors , retirez-vous et faites place à l'Alcoran. Car, le régime le plus absolu est moins cruel : que, l'anarchie à laquelle vous conduisez : nécessairement.

Après vingt pages de louanges sur l'Eldorado des républiques italiennes; républiques que M. Guizoi, son collègue à l'Institut, et comme lui protecteur des H. 25

classes moyennes, considère, cependant, comme le cloaque de toute espèce de désordre; M. Blanqui ajoute :

— « La puissance de leur gouvernement ne semblait pas avoir d'autre mission que de protéger les intérêts du travail. »

— C'est absolument comme chez nous : où, des millions de travailleurs ne mangent pas de pain, et ne boivent que de l'eau, selon M. Blanqui; et où, il y a 25 millions de prolétaires agricoles, selon M. Michel Chevalier (1). M. Blanqui croit-il : qu'il ne se serait pas exprimé plus positivement, et avec plus de raison, s'il avait dit : « La puissance de ces gouvernements avait « pour mission : de protéger, de faire dominer le « capital? »

— « Les républiques italiennes, continue M. Blanqui, n'ont pas seulement servi la cause de la liberté , en ravivant les nobles rivalités d'indépendance des vieilles républiques grecques ; mais, en mettant partout le travail en honneur, elles ont changé la face de la vieille Europe, et préparé l'avènement des doctrines libérales dont nous verrons un jour le triomphe. »

— D'abord, M. Blanqui se laisse éblouir par les mots. Sait-il ce que signifie nobles rivalités d'indépendance? Qu'il réfléchisse et il verra : que, ces expressions pompeuses ont exclusivement pour valeur : anarchie.

M. Blanqui nous dit ensuite : que , le déploiement

(i) l'A, selon M. Michel Chevalier, les prolétaires agricoles sont plus esela\es: que. les nègres esclaves de la Caroline et de la Virginie.

industriel, le bourgeoisisme des républiques italiennes, a changé la face de la "vieille Europe. Cela est vrai : le bourgeoisisme est une phase de l'humanité , nécessaire au développement de l'intelligence, et à l'anarchie à laquelle ce développement conduit nécessairement, pendant l'époque d'ignorance primitive. Et, ce n'est même que cette anarchie , qui peut engager à chercher la vérité. Mais , en résulte-il : que, le gouvernement bourgeois soit bon d'une manière absolue ? Nullement. Et, une fois arrivé à l'époque de l'incompressibilité de l'examen, tout gouvernement bourgeois ne peut être bon : qu'en raison de ce qu'il est plus mauvais.

Quant au triomphe des idées libérales , basées sur la doctrine des majorités déterminant le droit; nonseulement nous espérons , mais encore nous sommes certain : qu'elles triompheront. 11 faut qu'elles triomphent ; car, elles ne sont que l'anarchie ; et, c'est exclusivement de l'anarchie, que peut sortir : le besoin de la vérité.

M. Blanqui arrive à Charles-Quint, à la perte de ce qu'il appelle les libertés des républiques italiennes. Et, à propos des beaux-arts, qui succédèrent en Italie aux fabriques de point de Venise, il s'écrie :

— « L'état éblouissant des beaux-arts n'a jamais dédommagé l'Italie de la décadence qui suivit la perte de sa liberté ; et la diminution continuelle de sa population a suffisamment démontré, depuis lors, que la véritable prospérité des Etats consistait dans les arts utiles plutôt que dans les arts glorieux. »

— Il paraît que le savant académicien des sciences

morales et politiques préfère les arts utiles aux arts glorieux : la peinture en bâtiments à la peinture d'histoire ; un air de serinette à une ouverture de Rossini. Cela doit être : telle est l'essence du bourgeoisisme. Quant, à la prospérité des États ; lorsqu'elle existe en réalité : les arts utiles et les arts glorieux reçoivent tout le développement dont ils sont susceptibles. Le despotisme bourgeois veut des métiers et des esclaves ; le despotisme nobiliaire veut des beaux-arts et des esclaves ; la liberté a des métiers, des beaux-arts, et point d'esclaves.

Pour ce qui concerne la diminution de population des républiques italiennes, nous en donnerons l'explication à M. Blanqui. S'il la conçoit, il pourra en faire part à son académie, qui aura besoin d'en faire une prochaine application.

Lorsque le système bourgeois a existé dans un pays ; et, que l'anarchie l'en a fait expulser ; tous les éléments d'ordre ayant été détruits, l'ordre ne peut s'y rétablir : qu'en faisant peser le despotisme le plus effroyable sur le capital ; qu'en ramenant le pays à l'état de barbarie. Si, l'exemple de l'Italie ne suffit pas ; voyez la Grèce ; où, le bourgeoisisme attique avait tout corrompu ; voyez la Turquie : où, le bourgeoisisme du bas empire avait tout pourri. Avant un siècle, Paris serait comme Palmyre : si, maintenant le despotisme nobiliaire pouvait avoir quelque durée; s'il ne ramenait nécessairement l'anarchie bourgeoise ; pour osciller ainsi : jusqu'à ce que les académies, morales et politiques, aient cessé de

préférer : la peinture d'enseigne, à la peinture d'histoire.

11 estime secte de matérialistes politiques, ayant toujours, sur les lèvres, les expressions indéterminées : nature, progrès, type, symbole, fatalité, etc. ; le vague est leur élément; ils ont un talent particulier pour vous dire le passé ; quant à l'avenir ils n'en savent pas le premier mot; pour eux, prévoir est une folie. Ils ont un argument qui, jusqu'ici, a été sans réplique : après la civilisation un désert. Donc, bientôt on cherchera Paris parmi des ruines. Et, pourquoi n'a-t-on rien répondu? Parce qu'il n'y avait qu'une seule réponse ; et, qu'on ne savait, ou, qu'on n'osait la faire. C'est : qu'après le despotisme , ou plutôt l'anarchie bourgeoise, l'ordre ne peut se rétablir, quand le despotisme nobiliaire est encore possible : que , par un retour à la barbarie ; et que, jusqu'à l'incompressibilité de l'examen , l'anarchie bourgeoise est un développement nécessaire, de tout gouvernement nobiliaire ; comme toute anarchie bourgeoise, conduit alors et nécessairement , à un gouvernement nobiliaire. L'empirisme de M. le maréchal Bugeaud vient à cet égard (lj de laisser échapper imprudemment une vérité, que, pour l'intérêt de son parti il aurait dû taire. Les institutions civiles , a-t-il dit, affaiblissent les gouvernements. Rien n'est plus vrai : parce qu'en dehors du règne de la vérité, les institutions civiles indépendantes ne sont que des institutions bourgeoises; et,

(t) Écrit en 1843.

que celles-ci, nécessairement n'ont qu'une durée éphémère.

M. Blanqui arme à la réformation protestante, dont il est un protecteur zélé.

— « La réformation proteslanlo, dit-il, est une de ces grandes péripéties du développement majestueux de l'humanité La révolte du

moine cachait une protestation contre l'exploitation de la chrétienté par

l'évêque de Rome Il devint évident que la foudre allait frapper des

institutions que Ton croyait consolidées par le temps, mois que le temps avait rainées. »

— Très-bien! M. Blanqui. Mais qu'avez-vous mis en place de l'évêque de Rome? Est-ce le système bourgeois, le système des majorités? Est-ce le protestantisme religieux, politique et social ? Est-ce le scepticisme? Est-ce le matérialisme? Est-ce la balance des pouvoirs et l'équilibre européen : véritables expressions d'anarchie ?

Mais, peut-être, M. Blanqui a voulu dire :

Que, le protestantisme, détruisant tout, est anarchique par essence ; qu'il est Arimane incarné ; qu'il traîne à sa suite un désordre inextinguible, sinon : par la vérité qui doit l'anéantir; et, que forçant à la recherche de la vérité, le protestantisme est ainsi : ce qu'il y a de mieux, par cela même : qu'il est ce qu'il y a de pire. Si, telle est la cause de votre admiration pour le protestantisme ; nous la partageons avec vous .

M. Blanqui connaît-il la base morale du protestantisme, des majorités, de la souveraineté du peuple, du bourseoisisme on fin ? La voici : elle a été donnée,

comme cela devait être , par le chef de la réformation :

— « Ego Martinus Luther, sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas (1). »

— Martin Luther signifie boirgeoisisme. In noble au moins vous dit : Dieu a parlé. C'est une raison.

Malgré son admiration pour le protestantisme, M. Blanqui commence par l'accuser.

— « Le catholicisme, dit-il, avait créé cette plaie (le paupérisme) en multipliant les couvents; le protestantisme ['aggravait en les supprimant : qui l'aurait cru, lorsqu'on se mita l'œuvre? »

— Qui l'aurait cru, M. Blanqui? Quiconque eût voulu réfléchir. Qui aurait cru qu'une révolution bourgeoise rendrait le peuple, plus malheureux? Quiconque aurait voulu réfléchir avant de se mettre à l'œuvre. Heureusement : les transformations sociales ne se font point par réflexion. La liberté, pour l'individu, est dans le domaine de l'humanité; mais, pour la société ; la liberté dérive : de la fatalité; de l'éternelle justice.

Voyons maintenant ce que cette grande péripétie, ce développement majestueux de l'humanité, a produit de l'aveu de M. Blanqui.

— « Malheureusement, dit-il, le protestantisme si habile à multiplier la richesse (n'oubliez pas que protestantisme, majorités constituantes, bourgeoisisme, sont une seule el même chose) n'a pas encore trouvé le

(1) Ainsi je veux; ainsi j'ordonne; moi, Martin Luther. Que ma volonté, soit la seule raison I !

secret de la distribuer avec impartialité parmi toutes les classes qui la produisent. Il a brisé le lien qui unissait les nations chrétiennes, et substitué l'égoïsme nul tonal à l'harmonie universelle } où tendait le catholicisme. Il n'y a plus aujourd'hui en Europe de pensée commune eu état de rallier les esprits et les convictions. En industrie, en politique, en philosophie, en religion, les idées flotte:it au gré du souffle des révolulions. Chaque jour on défait l'ouvrage de la veille. Les peuples se disputent les débouchés et se font concurrence au lieu de s'associer sous l'empire de leurs besoins et pour l'échange de leurs produits respectifs. Je désire avant tout d'être juste. Mais je ne puis m'empèeher de reconnaître que si le vieux catholicisme n'a pas su se mettre à la tète de la production des richesses, on n'a point à lui reprocher cette sécheres.ve de doctrine en vertu de laquelle la distribution s'en fait d'une manière si peu équitable dans les pays prolestants. »

— En vérité, et en présence d'une condamnation aussi absolue, nous ne pouvons nous empêcher de soupçonner : que, M. Blanqui n'a loué le proleslantisme et le bourgeoisisme : que, pour avoir un passeport politique ; et, qu'il pense, comme nous, qu'ils ne peuvent être un bien qu'en ce qu'ils sont les plus grands des maux. Si nous avions deviné juste, M. Blanqui serait bien coupable : et de sa modestie ; et de sa pusillanimité. Il est assez fort pour devoir oser dire la vérité. A-t-il donc craint : que, la prédiction de M. de Lamartine : « Malheureux les hommes qui en tout genre de- « vancent leur temps ! leur temps les écrase, » ne lui fut appliquée ? Qu'importe d'être écrasé ! quand on remplit son devoir ?

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