LA SIBYLLE TIBURTINE ANNONÇANT A AUGUSTE LA VENUE DE JÉSUS-CHRIST
Minialure AcVHisUnia roTrwrui eæcerpta ea lihris Paidi Orom . ms italien e.xéculé au x^•l» siècle, et attribué à Giulio Glovio : n° 71 H. L. de la Bibliothèque de l'Arsenal.
SCIENCES OCCULTES
qu’elle venait de Chaldée, et que, suivant le témoignage des livres hébreux, elle se rattachait au berceau du monde. La nation juive, héritière naturelle de cette science primitive, en avait conservé pieusement le dépôt confié à ses docteurs. Un d’eux, Siméon ben Jochaï, auquel on attribue le livre fameux du Zohar, était parvenu, rapporte la tradition talmudique, à posséder une connaissance si prodigieuse des mystères célestes formulés par la disposition des astres, qu’il pouvait lire dans le ciel les lois de Jéhovah, avant qu’elles fussent imposées à la terre par leur divin auteur. On comprend que, sous l’empire de semblables rêveries, des esprits supérieurs, passionnés pour la science astronomique, durent modifier à leur gré, suivant leurs intérêts, une science dont ils étaient les plus hardis interprètes. De là sans doute la passion des juifs pour l’astronomie, qu’ils faisaient servir surtout à tirer des horoscopes et à prédire l’avenir. Voilà pourquoi les astrologues juifs eurent tant de crédit au moyen âge; ils avaient accès chez les rois et chez les princes, qui les comblaient d’honneurs et de richesses, tandis que leur race avait à subir tant d’avanies et de spoliations.
Le célèbre géographe arabe Edrisi, qui fut le favori du roi de Sicile Roger II, dans la seconde moitié du douzième siècle, devait moins à la géographie qu’à l’astrologie la faveur dont il jouissait auprès de ce prince, et l’on a prétendu prouver que les deux tables circulaires d’argent, qu’il avait gravées, pour le roi, avec un art merveilleux, n’étaient pas un globe terrestre, mais bien une sphère céleste qui reproduisait les mouvements des astres et leurs conjonctions au point de vue astrologique. On sait avec quel empressement le roi de Castille Alphonse X, surnommé le Savant, au treizième siècle, prenait conseil des rabbins pour ses travaux d’astronomie et d’astrologie. Deux siècles plus tard, Jean II, roi de Portugal, que la reine Isabelle de Castille homme par excellence, avait
auprès de lui un juif, maître Rodrigo, qui perfectionna l’astrolabe et qui ne fut sans doute pas étranger au plan des grandes expéditions maritimes que son royal protecteur fit exécuter dans les Indes orientales, au moment même où Christophe Colomb découvrait, avec le secours de ses connaissances personnelles en astronomie, une quatrième partie du monde.
L’histoire du quinzième et du seizième siècle a gardé le souvenir d’un grand nombre d’astrologues, qui furent aussi renommés de leur vivant
SCIENCES ET LETTRES. U. — 3o
qu’ils sont ignorés aujourd’hui, quoiqu’ils aient tous composé des ouvrages curieux et souvent remarquables. Sans rappeler ici les nombreux faiseurs d’Almanachs et de Pronostications que le seizième siècle a produits, et parmi lesquels on est heureux de nommer François Rabelais, qui ne croyait que médiocrement aux oracles astrologiques, citons seulement Luc Gauric, ce docte prélat napolitain (1476-1558) qui dressa l’horoscope des villes, des papes et des rois de son temps; Simon de Phares, l’astrologue attitré du roi Charles VIII, qui a laissé une histoire manuscrite des plus fameux astrologiens; Thiébault, médecin ordinaire et astrologue de François P^; Cosme Ruggieri, astrologue florentin, confident et favori de Catherine de Médicis, et enfin le plus célèbre de tous, Michel de Nostredame, dit Nostradamus (né et mort à Salon, en Provence, i5o3-i566), médecin ordinaire et astrologue de Charles IX. C’est le seul astrologue dont le nom soit resté populaire, grâce à son recueil de prédictions perpétuelles, renfermées dans des vers énigmatiques et barbares, qui avaient paru sous le titre de Qiiatrains astronomiques , et qu’on n’a pas cessé de réimprimer depuis avec celui de Prophéties.
L’astrologie judiciaire, qu’on appelait ainsi pour la distinguer de l’astrologie alchimique et de l’astrologie magique, n’eut de règles fixes qu’à partir du quinzième siècle; elle avait suivi longtemps les progrès de l’astronomie proprement dite, mais elle s’en éloigna dès lors pour multiplier ses théories imaginaires, en empruntant tous les jours aux sciences occultes certains procédés mystérieux et fantastiques.
D’après la théorie pure de l’art, les sept planètes, au nombre desquelles le Soleil était compris (ce nombre s’est bien augmenté depuis l’invention des lunettes télescopiques), forment, avec les douze figures du zodiaque, l’ensemble du système astrologique. Chacun de ces astres ou constellations gouverne, par son influence spéciale , soit un membre du corps humain , soit une personne humaine, soit un empire, et cette impérieuse relation des corps célestes avec les choses de la terre s’étend à tous les êtres et à tous les produits de la création. « Les fleurs sont à la terre comme les estoyles au ciel, fait-on dire au pseudo-Trismégiste dans la vieille traduction française; il n’y en a aucune parmy elles qu’une estoyle ne luy ait dit de croistre. » Albert le Grand , ou plutôt l’auteur anonyme du livre des Admira-
SCIENCES OCCULTES
blés Secrets, qui a été publié sous le nom de ce grand philosophe, nous apprend comment la planète de Saturne préside à la vie, aux sciences, aux édifices ; comment les souhaits, les honneurs, les richesses, la propreté des vêtements dépendent de la planète de Jupiter; comment la planète de Mars exerce son influence sur la guerre, les prisons, les mariages, les haines ; comment l’espérance, le bonheur, le gain viennent du Soleil ; comment l’amour et l’amitié sont sous l’influence de Vénus; comment les maladies, les dettes, la crainte sont sous l’influence de Mercure, qui n’en est pas moins influent sur le commerce, tandis que la Lune occasionne les plaies, les larcins et les songes.
Fig. i5y. — Spécimen d'un génétliliaque, ou horoscope astrologique, dressé au xvi“ siècle.
Quant aux qualités intrinsèques des influences planétaires, elles sont caractérisées par les planètes elles-mêmes : le Soleil est favorable ; Saturne, triste et froid; Jupiter, tempéré; Mars, ardent; Vénus, féconde; Mercure, inconstant; la Lune, mélancolique. Les jours, les couleurs, les métaux se trouvent également soumis à l’influence des planètes et des constellations. Mais, pour dresser un horoscope (fig. ifiy), quel qu’il soit, il faut d’abord observer avec soin quelles sont les planètes ou les constellations qui dominent au ciel, à l’heure précise où l’opération commence, et l’on examine, ensuite, à l’aide de calculs très-compliqués, les conséquences qu’on doit tirer des positions et des conjonctions astrales. Le point le plus difficile de la science consistait dans la détermination des maisons du Soleil et de leurs propriétés respectives. On avait divisé le jour en quatre parties
SCIENCES ET EETTRES.
égales, savoir: l’ascendant du Soleil, le milieu du ciel, l’occident et le bas du ciel; ces quatre parties du jour étaient subdivisées en douze parties distinctes, qu’on appelait les doii^e maisons. On devine toute l’importance qu’on attachait, pour établir un horoscope, à déterminer dans quelle maison se montraient les astres, d’autant plus que ces maisons du Soleil variaient astronomiquement, selon les pays, les saisons et les heures diurnes ou nocturnes. Voilà pourquoi deux horoscopes, dressés simultanément par deux astrologues différents, et dans deux localités différentes, pouvaient et devaient être tout à fait contradictoires. Mais on n’en tenait pas compte, et les erreurs, les anomalies qui se rencontraient sans cesse dans les horoscopes, étaient attribuées aux astrologues, et non à l’astrologie, qui ne fut jamais mise en suspicion , jusqu’à ce que, dégagée de toutes ces folies superstitieuses, elle entra dans le domaine des sciences exactes, en se confondant avec l’astronomie.
Si l’homme a cherché dans le ciel l’interprétation de l’avenir, comme il avait cherché dans ses propres songes l’avertissement de sa destinée future, on n’a pas lieu d’être surpris qu’il ait interrogé son propre corps pour lui demander des révélations analogues. Dès l’antiquité, les Orientaux, en effet, avaient cru reconnaître que les lignes brisées et multiples qui rayonnent autour des sutures du crâne humain n’étaient autres que les traits d’une écriture mystérieuse, qui livrait le secret du sort individuel de chacun.
Le moyen âge fut donc amené naturellement à voir une écriture symbolique du même genre dans les nombreuses lignes, plus ou moins accusées, qui correspondent aux inflexions de la peau des mains. Cette science spéculative, appelée Chiromancie (du grec cheir, main, et manteia, divination) , trouva encore plus d’adeptes que les autres sciences divinatoires et finit par s’allier à l’astrologie, en créant une quantité de systèmes qui ont été soutenus par des savants d’une valeur incontestable.
Les chiromanciens fondaient perfidement leur doctrine sur ce passage de l’Exode, reproduit presque textuellement dans le livre des Nombres, le Deutéronome, Isaïe, Jérémie et les Proverbes : « Ceci sera comme un signe dans ta main et comme un instrument devant tes }^eux (ch. xiii, verset 9). » Mais l’Église ne se laissa pas abuser, elle mit la chiromancie
SCIENCES OCCULTES
au rang des superstitions qu’elle combattait avec le plus d’énergie. Ce n’est pourtant qu’au commencement du quinzième siècle qu’on voit se répandre en Europe cette superstition, qui n’avait pas cessé d’être en faveur en Orient. A cette époque, les Bohémiens, venus du fond de l’Asie (voy., dans les Mœurs et Usages, le chapitre Bohémiens) , apportèrent avec eu.v les anciennes traditions de la chiromancie et les propagèrent rapidement dans tous les pays où ils ne firent que passer. Dès l’apparition de la nouvelle science divinatoire, des esprits ingénieux s’en occupèrent, pour l’étudier théoriquement. Les uns reproduisirent, dans des traités spéciaux
Fig. i58. — Spécimen de la main gauche, avec les lignes et les dénominations horoscopiques. xvi“ siècle.
accompagnés de dessins ou de peintures, les types des mains marquées de lignes ou signes heureux et funestes; les autres recherchèrent le rapport direct qui pouvait exister entre les diverses parties de la main humaine et les constellations célestes. Les uns et les autres trouvèrent et définirent plus ou moins de types de mains ; Rumphilius en compta six; Compotus, huit; Indagine, trente-sept; le nombre fut porté jusqu’à cent cinquante, par Corvæus; mais le curé de Milmonts, Jean Belot, devait plus tard réduire à quatre seulement ce nombre exagéré. Longtemps on discuta la question de savoir si c’était la main droite ou la main gauche (fig. i58) qu’il fallait interroger pour tirer un horoscope. On ne fut pas mieux d’accord sur la signification des lignes et des accidents de la main , qui avait
été pourtant soumise à des divisions et des subdivisions astrologiques, dans lesquelles on faisait intervenir les vertus et les influences des planètes. Il n’était pas jusqu’à la couleur des ongles, jusqu’aux taches blanches dont ils sont marqués quelquefois, que le chiromancien ne prétendît expliquer dans le sens divinatoire. La chiromancie devint de la sorte une science très-compliquée et presque mathématique.
Outre la chiromancie , le moyen âge adopta plusieurs modes de divination usités chez les anciens, et il en fît revivre, sous une forme nouvelle, quelques autres qui étaient signalés dans les écrits de l’antiquité grecque et romaine. 11 eut ainsi, comme l’antiquité, son Aéromancie (divination par les phénomènes de l’air), son Hydromancie, sa Pyromancie et sa Géomancie (divinations par l’eau, par le feu et par la terre). L’histoire a souvent mentionné les images fantastiques que la crédulité de nos aïeux croyait découvrir au milieu du ciel, traversé par des météores ou éclairé par la lumière boréale (fig. 169 à 162). C’étaient des présages sinistres ou favorables, que les événements postérieurs se chargeaient de confirmer. On se servait aussi de vases remplis d’eau, où l’on plongeait les lames métalliques marquées de certains signes et qui, en faisant bouillonner le liquide, rendaient un son que l’opérateur savait entendre et interpréter. La Dactylomancie (du mot gvQC dactylos, doigt) se pratiquait au moyen d’un anneau, souvent constellé, qu’on suspendait par un fil au centre d’un vase de verre ou de métal, et qui frappait contre les parois du vase, en se balançant, un nombre de coups dans lesquels on cherchait des pronostics ou des oracles. La Pyromancie, ou divination par le feu, variait en raison des substances qu’on lui donnait à consumer, et dont la fumée annonçait, par son intensité et sa couleur, ce qu’il fallait attendre de l’avenir : ainsi, quand on faisait rôtir une tête d’âne sur des charbons ardents, le mouvement rotatoire des vapeurs fétides qui s’en exhalaient prenait une signification prophétique. Quant à la Géomancie, qui servait à établir la correspondance des êtres matériels avec les esprits élémentaires, elle se liait aux plus sévères combinaisons de la Kabale.
Le moyen âge employait encore, pour lire dans l’avenir, d’autres procédés, qui semblaient avoir un caractère religieux et que l’Eglise ne condamnait pas moins , comme des superstitions coupables. IdArt ange-
SCIENCES OCCULTES
liqiie, qui procédait par invocation à l’ange gardien ; VArt notoire, qui s’adressait directement à Dieu, pour avoir la connaissance immédiate des
Fig. i5g à 162. — Images fantastiques vues dans le ciel au xvi' siècle. Fac-similé d'anciens dessins.
choses futures, ne formaient pas l’un et l’autre un corps de doctrines et se composaient seulement de quelques prières, de quelques cérémonies secrètes, en vertu desquelles l’opérateur croyait pouvoir acquérir la pres-
cience divine. On avait osé attribuer à saint Jérôme deux livres où sont indiquées les pratiques de l’Art notoire et de l’Art angélique. D’autres livres prophétiques, auxquels on accordait une importance non moins respectable, étaient devenus populaires, par suite de l’usage général qu’on en fit, à partir du quinzième siècle; l’un, intitulé : Enchiridion Leonis papæ (Manuel du pape Léon), l’autre : Mirabilis liber (le Livre admirable), attribué à saint Césaire, n’avaient rien qui pût justifier ces étranges attributions. Au reste, et par une superstition condamnable, on avait recours à une simple inspection des saintes Écritures, pour obtenir ce qu’on appelait les sorts des saints, c’est-à-dire un oracle emprunté au texte sacré, et cet oracle était celui qui s’offrait aux yeux, en haut de la page, à l’ouverture du livre. Grégoire de Tours raconte, dans son Histoire des Francs, qu’il pratiquait lui-même ee genre de divination. En 677, Mérovée, fils de Chilpéric, s’étant réfugié dans la basilique de Saint-Martin, à Tours, pour échapper aux poursuites de son père et aux vengeances de sa marâtre Frédégonde, pria l’évêque de lui dire ce qu’il avait à craindre ou à espérer. Grégoire ouvrit le livre de Salomon et lut ce verset : « Que l’œil qui regarde son père en face soit crevé par le corbeau! » C’était un sinistre présage. Mérovée ne le comprit pas et voulut interroger lui-même les sorts des saints. Il plaça sur le tombeau de saint Martin les livres des Psaumes, des Rois et des Évangiles, et passa la nuit agenouillé devant le tombeau. Après trois jours de jeûnes et de prières, il alla ouvrir les saints livres et n’y lut que des augures menaçants. Il sortit, tout en pleurs, de la basilique, et bientôt après il périssait misérablement.
Le point de départ de la Magie avait été la foi religieuse, exaltée et poussée à l’excès, puisque le roi Salomon fut toujours regardé, par les adeptes, comme le plus grand des magiciens. De là cette Théurgie, à laquelle on donnait une source toute divine [Theos, Dieu) et qui pourtant se rattachait, dans bien des circonstances, à la Goétie {go'es} enchanteur), laquelle avait pour objet l’invocation des puissances invisibles, parmi lesquelles se trouvaient beaucoup de génies malfaisants (fig. i63 et 164). Corneille Agrippa, tout magicien qu’il était ou croyait être, définit en ces termes le principe de Théurgie : « Notre âme, s’étant rendue pure et divinisée, échauffée de l’amour de Dieu, parée de l’espérance, conduite par la foi,
SCIENCES OCCULTES
posée sur le îaîte de l’esprit humain, attire à soi la vérité, et dans la vérité divine, comme dans le miroir de l’éternité, elle voit l’état des choses tant naturelles que surnaturelles et célestes, leur essence, leurs causes, et la plénitude des sciences, comprenant tout dans le moment. Aussi, lorsque . nous sommes dans cet état de pureté- et d’élévation, nous connaissons les
Fig. i63. — Le Prince des ténèbres, d’après une miniature du Saint-Graal , ms. du xv' siècle.
Biblioth. nat. de Paris.
choses qui sont au-dessus de la nature et nous entendons tout ce qui est en ce bas monde; nous connaissons non-seulement les choses présentes et celles qui sont passées, mais nous recevons encore incessamment les oracles de ce qui doit bientôt arriver et de ce qui n’arrivera que longtemps après... C’est ainsi que les hommes dévoués à Dieu , élevés par les trois vertus théologales, commandent aux éléments, détournent les tempêtes, font
SCIENXES ET LETTRES. II. — 3l
élever les vents, fondre les nues en pluie, guérissent les maladies ressuscitent les morts. » Ainsi, selon le témoignage de ce prince des magiciens (surnom qu’on avait donné à Agrippa), un magicien devait avoir, avant tout, une foi ardente et inébranlable dans l’assistance de Dieu, au nom duquel il exerçait son art céleste ou infernal.
Jésus avait dit, dans son Évangile : « Ayez la foi et vous transporterez des montagnes. » Mais la magie était bien antérieure à l’ère chrétienne, puisqu’on la faisait remonter aux mages de la Chaldée, qui lui auraient imposé leur nom. Les démonographes du seizième siècle prétendirent que la magie n’avait jamais eu d’autre but que l’invocation des démons, et ils en attribuèrent l’origine à Mercure ou à Zabujon, qui ne serait autre que Satan lui-même. Cette science funeste aurait été, à l’époque du Christ, prêchée et propagée par un certain Barnabé, qui disait se servir de livres magiques attribués à Adam, à Abel, à Énoch, à Abraham. Ces livres, que l’ange Raziel,le conseiller d’Adam, et l’ange Raphaël, le guide deTobie, avaient communiqués aux hommes, existaient encore, disait-on, en Abyssinie, dans le monastère de Sainte-Croix, fondé par la reine de Saba au retour de la visite qu’elle fit à Salomon.
Il ne faudrait pas croire que le nombre des adeptes adonnés à la magie ait été jamais considérable; la plupart n’étaient que des théoriciens, c’està-dire des savants purement spéculatifs, qui étudiaient dans les livres. la théorie de l’art magique. Quant à ceux qui prétendaient mettre en pratique les sombres opérations de cet art criminel, ils auraient dû mériter seuls le nom de magiciens, puisqu’ils en acceptaient le rôle. Mais le vulgaire, toujours prompt à voir le côté merveilleux des choses naturelles et à donner créance aux illusions les plus mensongères, n’avait pas manqué d’accuser de magie les hommes éminents qui s’étaient fait connaître par de grandes découvertes scientifiques. On regardait, d’ailleurs, comme magicien, tout alchimiste qu’on supposait en possession du grand œuvre. Ainsi le fameux alchimiste arabe Geber, auquel les philosophes hermétiques attribuaient le titre de roi, et qui vécut au huitième siècle, passait pour avoir demandé à la magie le secret de faire de l’or, et ses nombreux ouvrages sur la philosophie occulte, traduits en latin, auraient contribué, disait-on, à l’éducation magique du moine Gerbert, qui devint pape.
SCIENCES OCCULTES
en 999, sous le nom de Sylvestre II. Gerbert était un savant universel et un homme de génie; on ne voulut voir en lui qu’un magicien et même un sorcier. On racontait, au douzième siècle, qu’il avait possédé un livre de magie noire, qui lui donnait pleine puissance sur la hiérarchie des démons, et une idole d’airain qui rendait pour lui des oracles : aussi n’étaitil pas en peine de découvrir des trésors, fussent-ils au centre de la terre. Mais, le jour de sa mort (12 avril ioo3), Satan serait venu en personne réclamer la dette infernale que le pontife avait contractée, et depuis lors, quand un pape allait mourir, on entendait les ossements de Sylvestre II s’entre-choquer dans sa tombe.
Fig. 164. — Dragons, d'après les miniatures du Livre des Merveilles du monde, ms. du XIV' siècle. Biblioth. nat. de Paris.
L’accusation de magie, qui n’avait pas épargné Gerbert, atteignit aussi , dans le cours du treizième siècle, les deux plus grands hommes que la science ait marqués du sceau du génie, Albert de Bolstaedt, dit Albert le Grand, et Roger Bacon; tous deux furent soupçonnés d’intelligences avec les démons : le premier, qui avait essayé d’expliquer V Apocalypse (fig. i65), se vit obligé de se démettre de l’évêché de Ratisbonne et de rentrer dans l’ombre du cloître, pour imposer silence à ses accusateurs; le second expia quinze ans, dans les cachots des Franciscains de Paris, la hardiesse de ses tentatives en chimie, qu’on mettait sur le compte de la magie noire. Un de leurs contemporains, le célèbre médecin Pierre d’Abano, fut brûlé en effigie à Padoue sur les bûchers de l’Inquisition et
SCIENCES El LETTRES.
n’échappa au supplice que parce qu’il mourut (i3i5) avant la fin de son procès. On l’accusait d’avoir acquis, dit Gabriel Naudé, « la cognoissance des sept arts libéraux, par le moyen de sept esprits familiers qu’il tenoit enfermés dans un crystal, » et de posséder le secret de faire revenir dans sa bourse l’argent qui en était sorti.
L’Espagne, l’Ecosse, l’Angleterre eurent aussi, vers le même temps, des savants que la voix publique proclamait magiciens. Ici, le redoutable magicien espagnol Picatrix, dont les prodiges sont attestés par Alphonse X , roi de Castille; là, Thomas d’Hersildonne, lord Soulis et le philosophe Michel Scott, que Dante a placé dans l’enfer de la Divine Comédie. Chez les Anglais, il faut citer encore le terrible Jacques Jodoc, qui était parvenu à enchâsser le démon dans un anneau magique; quant à l’Allemagne, tous les magiciens qu’elle compte parmi ses nombreux docteurs ont été éclipsés par le légendaire Jean Faust, qui avait fait un pacte avec le diable pour vingt-quatre ans, et qui à l’expiration de ce pacte fut emporté en enfer par le démon Méphistophélès, qu’il avait pris à son service.
Mais la plupart de ces magiciens étaient de véritables savants, qui ne s’égaraient dans l’étude des sciences occultes qu’après avoir cherché leur voie dans l’immense domaine de la science. Il ne faut donc pas les confondre avec les sorciers ou les enchanteurs, qui payèrent cher leur célébrité détestable et qui furent punis de leurs œuvres malfaisantes par le dernier supplice. Tels étaient Jacques Dulot, qui sous le règne. de Philippe le Bel se tua dans sa prison , après que sa femme eût été brûlée vive; Paviot, dit l’Envoûteur, qui périt sur le bûcher, à la suite du procès d’Enguerrand de Marigny, pendu au gibet de Montfaucon; Jean de Bar, condamné au bûcher également, comme nécromancien et invocateur du diable, à la fin du quatorzième siècle; et surtout le prototype de Barbebleue, l’abominable Gilles de Laval, dit le maréchal de Raiz, brûlé en 1440, qui, de concert avec un sorcier florentin nommé Prelati , mêlait la nécromancie et la magie aux horribles débauches qu’il cachait dans ses châteaux de Mâchecoul et de Chantocé, en Bretagne.
Les sciences occultes avaient conservé leur prestige à l’aurore de la Renaissance; mais elles furent cultivées alors par des hommes de génie, qui n’avaient pas d’autre mobile que l’amour de la science, et qui moururent
SCIENCES OCCULTES
tous misérablement, quoiqu’ils eussent l’orgueil de se croire en relation directe avec les esprits et les démons. Corneille Agrippa, de Nettesheim, que le vulgaire regardait comme le suppôt de Satan et qui ne fut qu’un savant sectateur de la doctrine des anciens gnostiques, était toujours accompagné, disait-on , de deux esprits malins qui le suivaient sous la forme de deux chiens noirs. Paracelse, qui avait emprisonné son démon
Fig. i65. — L’ange tenant les clefs de l'enfer vient enchaîner le dragon, qui est le diable, dans l'abîme. Miniature d'un Commentaire sur l'Apocalypse, ms. du xii® siècle. Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.
familier dans le pommeau de son épée, se vantait de pouvoir former de petits hommes , qu’il animait avec son archée, en guise d’âme, et pourtant il alla finir ses Jours dans un hôpital. Cardan lui-même, ce philosophe extraordinaire qui avait étudié et approfondi toutes les sciences, s’était donné aussi un conseiller surnaturel et invisible, qu’il était allé chercher dans les planètes de Vénus et de Mercure et qu’il employait à ses opérations astrologiques et magiques; il se laissa mourir de faim, quand ce complice mystérieux l’eut abandonné tout à coup. Ces grands adorateurs
de la science avaient été, à certaines heures, magiciens et sorciers, mais ils ne faisaient pas servir à des maléfices leurs intelligences avec les êtres du monde invisible.
Tous les démonographes sont d’accord sur ce point que, pour obtenir l’intervention de Satan dans les actes de la vie humaine, il fallait contracter un pacte avec lui (fig. 166). « La paction que les magiciens font avec le démon, dit Martin Delrio dans ses Disquisitiones magicæ (Controverses et recherches magiques; i5gg, in-q", traduites par André Duchesne), est le seul soutien sur lequel sont affermies toutes les opérations magiques, de sorte que toutes les fois qu’il plaist au magicien de faire
Fig. 166. — Le diable, voulant s'emparer d’un magicien qui avait fait un pacte avec lui, est vaincu par un frère convers; fac-similé d’une miniature des Chroniques de Saint-Denis, ms. du xm* siècle. Biblioth. nat. de Paris.
quelque chose par le moyen de son art, il est expressément ou bien implicitement tenu de prier le démon de faire que, suivant l’accord fait entre eux, il intervienne et besongne secrettement en icelle. » Le pacte s’effectuait de trois manières : la première comportait diverses solemnités ou cérémonies, au milieu desquelles le démon apparaissait sous une forme corporelle, pour recevoir l’hommage de la partie contractante ; la seconde consistait dans une simple requête écrite et signée par celui qui s’engageait vis-à-vis du démon ; la troisième , réservée à ceux qui eussent redouté le regard et l’entretien du démon, s’accomplissait par l’entremise d’un lieutenant ou vicaire : c’était la paction tacite. Tout engagement pris envers le démon reposait sur des promesses impies ou criminelles, que le pacteur devait tenir sous peine de mort violente immédiate : reniement de la foi
SCIENCES OCCULTES
chrétienne, mépris des pratiques du culte, faillite et banqueroute à l’obéissance de Dieu, répudiation de tout saint personnage, changement du nom de baptême, blasphèmes horribles, sacrifices sanglants, etc.
Le serment de fidélité qu’il fallait prêter au démon se faisait toujours dans un cerne ou cercle tracé sur la terre, avec offrande d’un gage quel-
Fig. 167. — De la fumée s'échappant de l'abîme il naît des scorpions qui viennent tourmenter les hommes.
Miniature d’un Commentaire sur l’ Apocalypse, ms. du xii' siècle. Biblioth. de M. Ambr. Firmin-Didot.
conque et, par exemple, d’un morceau des habits que portait l’auteur du pacte. Au reste, les cercles jouaient un rôle inaportant dans toutes les opérations magiques et surtout dans les évocations; ils étaient ordinairement au nombre de trois, pour établir entre le conjurateur et les esprits conjurés une ligne de démarcation que le démon ne pouvait franchir. On employait aussi presque invariablement, dans une conjuration, la verveine, l’encens mêde et les cierges allumés. Outre l’encens, les magiciens et les
sorciers se servaient d’une foule de substances végétales, minérales et animales, pour faire des fumigations qui devaient agir sur les démons et même sur les influences astrales (fig. 167). On entrevoit tout le parti qu’on devait tirer de ces fumigations à l’égard des intéressés, en employant la jusquiame, la belladone, les opiacés, dans le but de provoquer le sommeil ou l’exaltation des sens ou le vertige.
L’art magique avait réglé l’usage des parfums pour ses cérémonies professionnelles, d’après l’opinion qui présentait la fumée des matières odorantes comme une chaîne mystique entre la terre et les astres. Chaque espèce de fumée s’adressait donc à une planète spéciale. Ainsi, l’on consacrait au Soleil un mélange de safran, d’ambre, de musc, de girofle et d’encens , en ayant soin d’y ajouter la cervelle d’un aigle et le sang d’un coq. La Lune recevait , de préférence , les vapeurs de la graine de pavot blanc et du camphre, brûlés dans une tête de grenouille, avec les yeux d’un taureau et le sang d’une oie. Mars se contentait d’une fumée de soufre, qu’on faisait brûler avec plusieurs plantes magiques, telles que l’euphorbe et l’ellébore , auxquelles on mêlait du sang de chat noir et de la cervelle de corbeau . On peut juger de l’odeur infecte de ces affreuses mixtures, qui dégageaient en spirales une fumée, de couleur changeante, parmi laquelle on croyait voir se dessiner des images fantastiques. On attribuait aussi à diverses substances, qu’on jetait sur des charbons ardents, les vertus les plus étranges : pour faire gronder le tonnerre et tomber la pluie , il suffisait de brûler un' foie de caméléon. Ce genre de conjuration appartenait à une classe particulière de sorciers, qu’on appelait tempestateiirs. Le roi d’Ecosse Jacques VI, en plein seizième siècle, fit torturer devant lui le docteur Fian, qu’il accusait d’avoir déchaîné une tempête où ce prince avait failli périr. Si le foie de caméléon soulevait les flots de la mer, le fiel de seiche, brûlé avec des roses et du bois d’aloès, amenait un tremblement de terre. S’agissait-il de faire surgir une légion de démons et de fantômes , on n’avait qu’à faire brûler à la fois de la coriandre, du persil et de la ciguë, en y versant une liqueur extraite du pavot noir, de la férule, du sandal rouge, de la jusquiame et d’autres plantes sinistres. Mais, dans tous ces mélanges, il était indispensable d’observer les lois de sympathie et d’antipathie, qui régnent sur les parfums, de même qu’elles gouvernent
SCIENCES OCCULTES
les corps célestes; de là dépendait le succès des conjurations magiques.
Les mêmes lois de s3-mpathie et d’antipathie voulaient être rigoureusement observées dans la préparation des philtres, qui avaient surtout pour objet d’inspirer l’amour ou la haine (fig. 168). Ces philtres, dont l’antiquité reconnaissait la puissance irrésistible, étaient la plupart composés de substances hétérogènes, que la magie se chargeait de réduire en poudre, sous l’empire de diverses incantations plus ou moins sacrilèges. Les sor-
Fig. 168. — Mariage d'un jeune homme et d’une vieille, fac-similé d’une gravure de l'édition allemande des Officia Ciceronis, 1542. Bibliotli. de l’Arsenal, à Paris.
ciers osaient quelquefois se servir d’hosties consacrées ou non consacrées , qu’ils marquaient de lettres sanglantes. Mais on usait ordinairement de matières empruntées aux trois règnes de la Nature, intestins d’animaux, plumes d’oiseaux, écailles de poissons, minéraux et végétaux. L’aimant broyé , les rognures d’ongles et le sang humain entraient dans la composition des poudres qu’il fallait mêler aux boissons ou aux aliments pour obtenir les résultats qu’on attendait de ces philtres. Quelques magiciens n’avaient pas renoncé à faire usage de V hippomanes , qui eut tant de vogue chez les enchanteurs grecs et romains, et qui n’était autre chose que
l’excroissance charnue qu’on rencontre sur la tête des poulains au moment de leur naissance. Quant à la mandragore, que les anciens naturalistes ont décrite comme une plante merveilleuse, elle eut encore plus de renommée au moyen âge, et on la faisait figurer dans les opérations les plus ténébreuses de la magie. C’était une simple racine , affectant plus ou moins la forme d’un corps humain et appartenant à la famille des solanées; on lui attribuait des vertus extraordinaires et sataniques, puisqu’on rapportait son origine à un maléfice du démon.
Il ne faut pas confondre les philtres avec les talismans qui eurent tant de vogue au moyen âge et qui conservèrent leur crédit mystérieux jusqu’à la fin de la Renaissance. Ces talismans étaient des pierres dures ou des plaques de métal, portant des figures astrologiques et des inscriptions arabes ou persanes ; ils provenaient, en général , des gnostiques de l’Orient, et ils devaient mettre sous la garde des puissances célestes les personnes en la possession desquelles ils se trouvaient. La plupart de ces pièces talismaniques avaient été rapportées en Europe, à l’époque des croisades. Le seizième siècle multiplia les formules astrologiques, qui pouvaient donner satisfaction à tous les désirs de l’homme. Voici, par exemple, une de ces formules pour acquérir les honneurs et les grandeurs : « Faites graver l’image de Jupiter, qui est un homme ayant la tête d’un bélier, sur de l’étain ou sur une pierre blanche, aux jour et heure de Jupiter, quand il est en son domicile, comme au Sagittaire ou aux Poissons, ou dans son exaltation , comme au Cancer, et qu’il soit libre de tout empêchement, principalement des mauvais regards de Saturne ou de Mars; qu’il soit vite et non brûlé du Soleil, en un mot qu’il soit fortuné en tout. Portez cette image sur vous, étant faite comme dessus et avec toutes les conditions susdites, et vous verrez ce qui surpasse vostre créance. » C’étaient là des superstitions assez innocentes, que l’astrologie judiciaire couvrait du manteau de la science.
Les magiciens avaient imaginé des conjurations écrites, plus mystérieuses et plus redoutables, qui accompagnaient \e.s g'emahe\, pierres bizarres où la nature avait mis une empreinte talismanique; les fioles magiques, renfermant du sang de hibou et de chauve-souris; la main de gloire, faite avec la main desséchée d’un pendu, pour découvrir les trésors cachés;
SCIENCES OCCULTES
les miroirs magiques , où se reflétaient les images des morts et des absents, et enfin la fameuse chemise de nécessité, tissée avec du lin filé par une vierge, cousue dans une nuit de la semaine de Noël, et représentant sur la poitrine deux têtes d’homme barbu avec la couronne de Belzébuth; cette chemise rendait invulnérable celui ou celle qui la portait.
Une des pratiques les plus redoutées de la magie fut toujours V envoûtement, qui avait pour but de faire mourir lentement la personne qu’on ne voulait ou qu’on ne pouvait atteindre par un assassinat direct. Il fallait d’abord mouler en terre glaise ou en cire vierge l’effigie de la victime qui devait être frappée; on tuait ensuite une hirondelle, dont le cœur était placé sous le bras droit de l’effigie et le foie sous son bras gauche. Alors commençait l’opération sacrilège ; on piquait avec une aiguille neuve le corps et les membres de la figure de cire ou de terre glaise, en prononçant les plus horribles conjurations. Dans le procès du malheureux Enguerrand de Marigny ( i3 r5) , ministre de Philippe le Bel, on fit comparaître devant le tribunal un magicien, qui déclara avoir, à la demande de l’accusé, envoûté le roi, en piquant avec une aiguille l’image magique qui le représentait. Les envoûteurs avaient recours à d’autres procédés plus lents ou plus rapides. Tantôt la figure était en airain et plus ou moins difforme; on la cachait dans un tombeau et on laissait faire le temps qui la couvrait de rouille, et cette rouille coïncidait avec la lèpre qui s’emparait de la personne envoûtée. Tantôt la figure était de cire, et on l’approchait d’un feu de bois et de verveine, pour la faire fondre doucement; les progrès de la mort chez Venvoûté suivaient ceux de la destruction de son effigie. Tantôt enfin la figure était faite avec de la terre ramassée dans une sépulture et mêlée d’os de mort; une inscription en caractères inconnus achevait le maléfice et faisait périr en peu de temps la victime désignée.
Des nombreux procès criminels qui révélèrent les odieux détails d’un pareil maléfice, le plus célèbre fut celui de la duchesse Eléonore de Glocester, accusée d’avoir voulu pratiquer l’envoûtement du roi d’Angleterre Henri VI. Elle avait chargé un prêtre nécromancien, nommé Bolingbroke, d’exécuter l’opération magique, de concert avec une sorcière insigne , Marie Gardemain , en invoquant Satan sous le nom de Mill ouvrier. On trouva la figure en cire du roi Henri à moitié fondue, devant un feu
de plantes sèches qui avaient été choisies dans un cimetière au clair de lune. Le crime étant prouvé, le nécromancien fut pendu, la sorcière brûlée, et la duchesse de Glocester condamnée à la prison perpétuelle. Les plus terribles envoûteurs du quatorzième siècle furent Paviot et Robert. Au seizième siècle, l’astrologue italien Corne Ruggieri aurait été compromis dans plusieurs procès d’envoûtement, sans la protection de la reine-mère Catherine de Médicis. L’opinion publique n’en resta pas moins convaincue que la maladie hémorrhagique à laquelle Charles IX succomba vingt-un mois après la Saint-Barthélemy, avait eu pour cause le maléfice d’un envoûteur.
Un autre maléfice, non moins redoutable et plus facile à pratiquer, était le chevillement ou le chevillet , qui exerçait aussi sa funeste influence sur un individu voué à la mort. Il suffisait d’enfoncer dans une muraille, à grands coups de maillet, un clou de fer ou une cheville de bois, en prononçant le nom de la personne qu’on voulait voir périr de mort lente et mystérieuse. Les sorciers du moyen âge avaient mis en œuvre d’autres moyens pour donner la mort à distance; par exemple, les archers ou sagittaires n’avaient qu’à lancer dans les airs une flèche acérée, que le démon dirigeait vers un but marqué, en la rendant invisible : cette flèche perçait le cœur de la victime, fût-ce à la distance de trois cents lieues. Il y avait, au quinzième siècle, un de ces sagittaires, nommé Pumbert, qui envoyait ainsi, chaque jour, trois flèches meurtrières, dont aucune ne manquait son coup; il n’avait pas d’autre désir que d’être agréable au diable, qui lui désignait les malheureux que ces flèches mortelles devaient atteindre. Les habitants de Lautenbourg, en Prusse, indignés des assassinats magiques de ce monstre, s’ameutèrent contre lui et le mirent en pièces. Le maléfice des sagittaires venait des pays du Nord, où les Finnois et les Lapons se débarrassaient de leurs ennemis au moyen de petites flèches de plomb, qu’ils lançaient au hasard, avec des paroles magiques : ces flèches allaient droit au but et y laissaient une blessure invisible, dont on mourait infailliblement au bout de trois jours.
Le moyen âge reconnaissait, en outre, l’existence de certains agents magiques corporels et incorporels, qui procédaient de l’influence du démon ou de celle des esprits familiers. Tel était le mauvais œil , ce maléfice
SCIENCES OCCULTES
connu dans la plus haute antiquité, mais mal défini par les démonographes, qui n’en font pas tous rem,onter l’origine à l’action des puissances
Fig. i6g. — L'AIcliimiste, d'après une gravure de Jean de Vries. xvi® siècle. Biblioth. nat. de Paris.
infernales. Les philosophes hermétiques n’étaient pas mieux d’accord sur la nature de Varchée, cet esprit architecte qui travaille sans repos dans les cavités du corps humain , et que Paracelse regardait comme une des forces
actives de l’ame. Les savants les plus sérieux, Ambroise Paré, par exemple, admettaient aussi V ascendant constellé, qui participait à toutes les combinaisons des sciences occultes et qui s’annoncait, dans ses inspirations, tantôt comme un démon, tantôt comme un bon ange; ce n’était, suivant Ambroise Paré, que l’influence astrale qui avait présidé à la naissance de chaque individu. Ces agents incorporels devaient donc s’associer à tous les actes des sciences occultes, et surtout dans l’alchimie, où les adeptes du grand oeuvre appelaient sans cesse à leur aide les esprits élémentaires des métaux et les malins génies qui se glissaient dans la plupart des conjurations (fig. 169). Ces génies, bons ou mauvais, sont désignés nominativement en une foule de formules bizarres, qu’on employait à fabriquer des cachets {sigilla) ou des anneaux magiques, ayant un pouvoir sacré contre les démons, préservant de mort subite, écarüant les maladies et les dangers sur terre et sur mer, et procurant à volonté tout l’argent dont on avait besoin. Le sieur de Villamont raconte, dans ses Voj'ages en Orient, qu’il rencontra, en lôSg, à Venise, un gentilhomme cypriote, nommé Marc Bragadino, qui menait un train de prince et qui, grâce à son art diabolique, ne fut pas en peine de fournir au sénat vénitien cinq cent mille écus d’or qu’il avait fabriqués. Ce Bragadino, qu’Henri IV, à court d’argent, voulait mander à Paris, eut l’imprudence d’aller en Bavière, où il trouva des juges qui le condamnèrent à être brûlé vif; mais il obtint , en faisant amende honorable , d’être décapité sur un échafaud tendu de noir et surmonté d’ une potence couverte de plaques de cuivre, lesquelles, dit un historien du temps, « donnaient à entendre les piperies de ce fabricant d’or. »
La plupart des philosophes hermétiques, qu’ils fussent ou non magiciens, prétendaient posséder les secrets de la Kabbale, qui n’était pas, il est vrai , cette haute Kabbale juive, que les anges, suivant les rabbins, auraient apportée à Adam, après son expulsion du paradis terrestre, et que les philosophes orientaux s’étaient appropriée dans les premiers siècles du christianisme. Ce fut , originairement, une science toute spéculative qui prétendait dévoiler les secrets de la création et de la nature divine. Les hermétistes et les magiciens voyaient seulement dans la Kabbale, telle qu’ils la comprenaient, l’art de faire agir, en certains cas, les puissances
SCIENCES OCCULTES
supérieures sur le monde inférieur et de produire par là des effets surnaturels. Il importait donc de connaître le nom de ces puissances supérieures et de les soumettre, par des évocations, à une sorte d’obéissance passive. Cette Kabbale magique consistait dans des évocations qui devaient mettre l’homme en rapport avec les intelligences invisibles de la terre et du ciel. Suivant la croyance des kabalistes du moyen âge, Ariel, génie du monde sublunaire, avait sous ses ordres les princes Damalech, Taynor et Sayanon ; ceux-ci commandaient à d’autres esprits secondaires,
Fig. 170. — Vieille fée filandière. Fac-similé d’une gravure sur bois, attribuée à Holbein, et tirée de la traduction allemande de la Consolation de la philosophie de Boèce, édit. d’Augsbourg, iSdy, in-fol.
dont les plus puissants sont Guabarel , Torquaret , Rabianica. Nanael était le génie des sciences divines; Jérathel, celui des sciences terrestres; Mikael présidait à la politique , Jeliel au règne animal. Les autres génies, dont chacun avait ses attributions dans le gouvernement mystérieux des choses de la terre, formaient une hiérarchie innombrable d’êtres invisibles, que les kabalistes du seizième siècle eurent l’audace de passer en revue et de désigner par leurs noms comme par leurs qualités distinctives. Corneille Agrippa se vantait, par exemple, d’avoir enregistré dans son catalogue les noms de six mille intelligences, génies ou esprits, appartenant à un
grand nombre de catégories et pouvant être tous évoqués par les adeptes de l’art divin.
Les sciences occultes avaient ainsi fait entrer dans leur domaine la plupart des êtres fantastiques, que la superstition populaire connaissait, depuis les temps les plus reculés, sous des noms divers et avec des attributions différentes. Les fées (du latin fata) conservèrent longtemps leur empire dans les campagnes, où elles se montraient souvent aux hommes, disait-on, sans être forcées, par la magie, de sortir de leur existence normale et invisible. On les appelait fadas dans le midi de la France, korrigaiis en Brc-tagne ^ flaudières (fig. 170) et bonnes dames en Saintonge et en Picardie, brownies en Irlande et en Écosse, nornes dans les contrées du Nord, etc. Elles tenaient à la fois de la nature divine et de la nature humaine, elles étaient enchanteresses ou magiciennes, présidant aux destinées des mortels, qu’elles fussent vieilles ou jeunes, belles ou difformes, habitant les grottes solitaires, ou les cimes neigeuses de montagnes, ou les sources limpides, ou les sphères aériennes. Ce n’était pas là que la magie songeait à les aller chercher, et elle ne les disputait point aux fantaisies littéraires des poètes et des romanciers. Les êtres mystérieux qu’elle appelait plus volontiers à son aide, c’étaient les esprits intermédiaires, qui semblaient se rattacher davanteige à la grande famille des démons; ainsi distinguait-on parmi eux les estries, démons des ténèbres, qui se plaisaient à étreindre, jusqu’à les étouffer, les gens qu’ils rencontraient la nuit; les gobelins, les kobolds, qui se bornaient à signaler leur présence, au milieu des vivants, par d’innocentes malices; les follets, qui égarent les voyageurs, en leur montrant de loin des lueurs trompeuses ; les luitons ou lutins; enfin, les esprits métalliques , dans lesquels il faut reconnaître les émanations de gaz inflammable, qui produisent dans les mines tant d’explosions imprévues, et que les mineurs n’ont pas fait déchoir de leur origine infernale, en les désignant sous le nom de feu grisou.
On croyait voir aussi des démons errants, dans les hommes-loups ou lycanthropes , que l’habitant des campagnes redoute encore, quoiqu’ils aient cessé de faire des victimes, dans leurs courses nocturnes, sous la forme de loups au poil noir et hérissé, aux yeux enflammés, à la gueule sanglante. Les hommes-loups et les hommes-chiens ont beaucoup d’ana-
SCIENCES OCCULTES
logie avec les ogres ou ouigouvs, lesquels ont existe réellement dans les hordes mongoles, que leur aspect effroyable et leurs mœurs féroces ne signalèrent que trop à l’effroi des populations livrées à ces cruels envahisseurs du cinquième siècle. Les loups-garous (fig. 171), ces hommes maudits qu’un pacte avec le diable obligeait à se changer en loups une fois par an, parcouraient les champs et les bois en hurlant et dévoraient les * enfants en bas âge; comme les vampires de la Pologne, les hroucolaqiies de la Grèce et les hommes blancs de la Provence, ils avaient soif de sang humain. La philosophie occulte reconnaissait, en outre, l’exis-
Fig. 17 1. — L'homme-chien, l'homme-loup, l'homme-taureau et l’homme-porc, d'après les miniatures du Livre des merveilles du monde, ms. du xiv' siècle. Biblioth. nat. de Paris.
tence d’une foule d’autres esprits, plus inoffensifs de leur nature, qu’elle comprenait sous le nom générique à'esprits élémentaires , parce qu’ils peuplaient les quatre éléments : sylphes, dans les airs ; salamandres, dans le feu ; gnomes^ dans la terre ; ondins, dans les eaux.
Tous les êtres qui composaient le monde invisible subissaient l’influence ou la domination de la magie, laquelle procédait toujours, à différents degrés, des œuvres du démon ; mais le moyen âge avait admis de nombreuses variétés entre les sectateurs de cet art infernal. Les encham leurs, les charmeurs et les charmeresses ne se servaient que de paroles ou de chants magiques, pour leurs charmes ou leurs enchantements ; les
nécromans et les magiciens ajoutaient aux incantations tout un rituel de cérémonies ténébreuses et redoutables ; les sorciers et les sorcières, stryges et faiturières, ne craignaient pas d’employer des pratiques monstrueuses, pour se mettre en relation directe avec Satan. La différence caractéristique qui empêchait de confondre les actes de la magie et ceux de la sorcellerie se trouve précisée, en ces termes, dans un ouvrage théologique du cardinal de Richelieu : « La magie est un art de produire des effets, par la puissance du diable ; sorcellerie ou maléficie est un art de nuire aux hommes, par la puissance du diable; il y a cette différence entre la magie et la sorcellerie, que la magie a pour fin principale V ostentation, et la sorcellerie, la nuisance. » Cette définition nous semble expliquer pourquoi les sorciers et sorcières furent poursuivis et punis au seizième siècle avec plus d’activité et plus de vigueur que les nécromans et les magiciens ne l’avaient été au moyen âge. Quant aux enchanteurs et aux charmeurs, ils n’étaient mis en cause devant la justice civile qu’en raison des maléfices qu’ils avaient pu commettre, et les astrologues qui s’étaient renfermés dans les limites de l’art astrologique n’avaient rien à craindre de la répression légale, quoiqu’ils fussent passibles des censures et des anathèmes de l’autorité ecclésiastique.
Ce fut seulement au quinzième siècle que sorciers et sorcières commencèrent à fréquenter le sabbat (fig. 172), qui devint dès lors le concile de la sorcellerie et la cour plénière du démon. On n’est pas d’accord sur la véritable origine du nom et de la chose. Les assemblées nocturnes des sorcières avaient lieu chez tous les anciens peuples, mais ce n’était pas encore le sabbat, qui eut tout d’abord un caractère et une destination impies et obscènes, que les lois divines et humaines ne pouvaient s’abstenir de condamner. Le point de départ du sabbat fut peut-être ce qu’on avait nommé, au douzième siècle, la messe des Vaudois, dénomination transformée depuis en me\cle des Vaudois. Ce me\cle ou plutôt cette messe n’avait été primitivement qu’une réunion secrète des Vaudois, prosélytes de l’hérétique Pierre Valdo, dans les montagnes du Dauphiné. On prétendit que les Vaudois se rassemblaient ainsi, pour assister à des cérémonies magiques qui tendaient à détruire les moissons et à troubler l’ordre des éléments ; on raconta que ces cérémonies étaient accompa-
Le sabbat; saint Jacques le Majeur se trouve aux prises avec les enchantements diaboliques d’un magicien; composition de Breughel le Vieux,
gravée par Jérôme Cock. xvi' siècle.
gnées de festins diaboliques et de rondes infernales, avec des chants inintelligibles qui ressemblaient à ceux des juifs réunis dans la synagogue le jour du sabbat. Ces assemblées mystérieuses continuèrent dans les ténèbres, mais elles changèrent d’aspect et d’objet, lorsque vaulderie devint synonyme de sorcellerie, et que les hérétiques eurent tout à fait cédé la place aux sorciers. Dès lors le sabbat n’est plus que le rendez-vous général des sorciers et des sorcières, qui y accourent de toutes parts, en traversant l’espace avec la rapidité de l’éclair, les uns montés sur des animaux fantastiques ou juchés sur les épaules des démons, les autres à cheval sur le ramon magique, c’est-à-dire sur le manche d’un balai de bouleau. C’est là que Satan tient ses assises, c’est là qu’il reçoit l’hommage impur de ses sujets et sujettes, c’est là qu’il distribue aux nouveaux initiés la marque, le signe de l’initiation infernale.. « Le diable, au sabbat, dit de Lancre dans son Traité de V inconstance des démons, est assis dans une chaire noire, avec une couronne de cornes noires, deux cornes au cou, une autre au front avec laquelle il éclaire l’assemblée, des cheveux hérissés, le visage pasle et trouble, les yeux ronds, grands, fort ouverts, enflammés et hideux, une barbe de chèvre, la forme du col et tout le reste du corps mal taillez, le corps en forme d’homme et de bouc, les mains et les pieds comme une créature humaine. »
Les horreurs ét les sacrilèges qui se commettaient au sabbat n’étaient plus des crimes imaginaires ; les sorciers ne pouvaient plus s’excuser d’avoir péché par crédulité ou par ignorance. « Tout ce que l’imagination délirante des hommes peut rêver, dit M. Ferdinand Denis, souvenirs mythologiques, traditions bizarres, légendes terribles, se mêle, se confond, s’unit intimement pour composer la cour de Satan. Les esprits malades inventent de nouveaux crimes, et le rire strident du diable encourage mille péchés sans noms. Belzébuth lui-même cesse de se revêtir du simulacre d’un bouc immonde. » Le bûcher resta donc sans cesse allumé pendant le seizième siècle, et tous les genres de tortures étaient appliqués, sans distinction d’âge ni de sexe, aux personnes qu’on accusait d’avoir assisté au sabbat et de s’être données à Satan.
CROYANCES POPULAIRES
Superstitions dérivées du paganisme. — Saturnales des anciens. — Fêtes des Barhatoires. — Fête des Diacres. — La Liberté de décembre, ou fête des Fous. — Fête de l’Ane. — Rituel de Sens. — Fête des Innocents. — Monnaies des Innocents et des Fous. — Confrérie de la Mère Sotte. — La Mère Folle de Dijon. — Le Serpent, ou le Diable. — Purgatoire de saint Patrice. — Le Juif Errant. — L’Antéchrist et la fin du monde. — Prophéties des Sibylles, de Merlin et de Nostradamus. — Les songes et les visions. — Spectres et apparitions. — Prodiges. — ■ Talismans.
A religion est le culte du vrai; la superstition, celui du faux, » a écrit Lactance, dans son livre de V Institution divine. « Toute superstition est un grand supplice et une très-dangereuse infamie pour les hommes, » ajoute saint Augustin. Le concile de Paris, tenu en 829, se prononça avec énergie contre « des maux trèspernicieux, qui sont assurément des restes du paganisme, tels que la magie, l’astrologie judiciaire, le sortilège, le maléfice ou l’empoisonnement, la divination, les charmes et les conjectures qui se tirent des songes ». Le concile provincial, en 1466, reconnut, avec saint Thomas, que toute superstition est une idolâtrie. Jean Gerson avait, auparavant, déclaré que .■< la superstition est un vice opposé, par excès, à l’adoration et à la religion ». De tous temps, l’Église, par l’organe de ses docteurs et de ses conciles, fit la guerre à la superstition, comme le bon laboureur arrache l’ivraie qui menace d’étouffer le bon grain. Ici, les croyances superstitieuses étaient une exagération de la foi, un excès de la dévotion, et avaient alors quelque chose de touchant, de respectable ; là, elles déri-
vaient de la démonomanie, et elles n’étaient que l’expression d’une crédulité coupable ou ridicule. Ailleurs, elles provenaient d’une tradition erronée et travestie ; tantôt, elles avaient un caractère futile et indécis, tantôt elles devenaient une entreprise criminelle contre l’Église. Tout enfin, dans le monde physique, était prétexte à superstition.
Le moyen âge chrétien fut rempli des réminiscences de la mythologie antique. Et si l’on s’étonnait qu’il en fût ainsi, alors que la religion de l’Évangile avait tant d’horreur pour tout ce qui rappelait les erreurs du paganisme, ne serait-il point aisé de démontrer que les religions païennes, en disparaissant de la face du monde, avaient laissé derrière elles une foule de préjugés populaires, toujours vivaces, profondément enracinés dans les esprits ? On n’aurait qu’à citer, par exemple, le discours que le célèbre saint Éloi, ministre du roi Dagobert et évêque de Noyon, adressait à ses diocésains : « Avant tout, disait-il, je vous en supplie, n’observez aucune des coutumes sacrilèges des païens ; ne consultez pas les graveurs de talismans, ni les devins, ni les sorciers, ni les enchanteurs, pour aucune cause ou maladie que ce soit ; ne prenez garde ni aux augures, ni aux éternuments ; ne faites point attention au chant des oiseaux, que vous entendez dans votre chemin... Q’aucun chrétien ne remarque quel jour il sortira d’une maison et quel jour il y rentrera... Que nul à la fête de saint Jean ne célèbre les solstices, par des danses et des chants diaboliques... Que nul ne pense à invoquer les démons, comme Neptune, Pluton, Diane, Minerve ou le Génie... Que nul ne garde le repos, au jour de Jupiter (le jeudi)... Que nul chrétien ne fasse des vœux dans les temples ou auprès des pierres, des fontaines, des arbres ou des enclos... Que nul ne fasse des lustrations, ni des enchantements sur les herbes, ou ne fasse passer ses troupeaux par le creux d’un arbre ou à travers un trou creusé dans la terre... Que personne ne pousse de grands cris, quand la lune pâlit... Que personne ne nomme son maître la lune ou le soleil... » etc. Ainsi s’exprimait, au septième siècle, un pieux prélat, qui attaquait de front les superstitions de son temps, et cette exhortation épiscopale est bien faite pour expliquer et même pour excuser nombre de faits étranges ou monstrueux, qui, pour être d’une date beaucoup plus récente, paraissent empruntés aux annales de la plus grossière idolâtrie.
CROYANCES POPULAIRES
Les fêtes de l’Ane, des Diacres, des Rois, des Fous et des Innocents, ces fêtes caractéristiques du moyen âge, chères au populaire, au bas clergé surtout, aux écoliers, aux clercs de la basoche, et en général à toute la folle jeunesse, méritent d’arrêter notre attention, non-seulement parce que le souvenir en est resté célèbre dans l’histoire locale de quelques provinces, mais encore parce qu’elles ont été l’origine de l’art dramatique français.
Fig. 173. — Marche du bœuf gras, vitrail du xvi" siècle, à l'église de Bar-sur-Seine (Aube).
Quand Hérodien, Macrobe, Denys d’Halicarnasse décrivent les Saturnales, les Lupercales de l’ancienne Rome, on croirait qu’ils avaient sous les yeux ces fêtes singulières du moyen âge, que le christianisme fut obligé de tolérer longtemps, comme un héritage étranger qu’il n’accepta jamais et dont il ne parvint que tardivement à se dépouiller tout à fait. Voilà comment, malgré les censures ecclésiastiques, on vit se perpétuer jusqu’à la lin du quinzième siècle les fêtes de Saturne, de Pan et de quelques autres divinités mythologiques, sous des dénominations qui ne servaient qu’à dissimuler la persistance de l’idolâtrie.
Chez les Romains, la fête des Calendes ou des Saturnales commençait au milieu du mois de décembre, pour ne finir qu’au troisième ou cinquième jour de janvier. Tant que durait cette fête, les affaires publiques et particulières étaient suspendues , on ne songeait qu’au plaisir ; ce n’étaient que repas, concerts, mascarades : on envoyait, on recevait force invitations et présents. On ne quittait presque pas la table, on y faisait des rois du festin ; les esclaves s’y installaient, à la place des maîtres ; et par cet abandon, par cette licence, on avait la pensée de se reporter au règne de Saturne, au beau temps de l’âge d’or. Le christianisme, qui avait choisi ses premiers fidèles parmi les classes infimes de la société, ne voulut pas d’abord priver celles-ci d’une fête populaire qui n’avait plus aucun caractère religieux ; il fractionna seulement cette longue période des Saturnales en plusieurs fêtes distinctes, qui s’abritèrent chacune sous les auspices d’un des jours fériés du calendrier nouveau. De là, certaines idolâtries et réminiscences païennes, auxquelles donnaient lieu les fêtes de Noël, de saint Étienne, de saint Jean l’Évangéliste, des saints Innocents (du 25 au 28 décembre), de la Circoncision et de l’Épiphanie ou des Rois (le i" et le 6 janvier). Les Lupercales ou fêtes de Pan, le dieu des campagnes, que les anciens célébraient en février, furent égalemant partagées, chez les chrétiens, en deux séries : les fêtes du carnaval (fig. lyS) et les fêtes du mois de mai, ordinairement réduites aux trois jours des Rogations. L’Église avait été d’abord indulgente pour ces restes innocents du paganisme ; elle n’en blâmait que les abus. La grave autorité de ses conciles ou de ses docteurs réprouvait, condamnait l’envahissement du culte par les scandaleuses traditions du monde idolâtre ; mais les évêques dans leurs diocèses, les curés dans leurs paroisses, les abbés dans leurs couvents, semblaient craindre de combattre ou même de contrarier des habitudes encore presque invincibles.
D’abord, la fête des Calendes se nomma la fête des Barbatoires, sans doute parce que les acteurs de cette saturnale se couvraient le visage de ces masques à barbes hideuses, que la langue du treizième siècle appelait barboires. On n’a pas de détails précis sur cette fête jusqu’au douzième siècle : on sait, toutefois, qu’elle était en usage, non-seulement dans les églises cathédrales ou paroissiales, mais encore dans beaucoup de couvents
CROYANCES POPULAIRES
d’hommes et de femmes. Elle entraînait, elle motivait partout les folies les plus répréhensibles et les plus scandaleuses.
Le premier ouvrage liturgique qui, sous le nom de liberté de Décembre, décrit la pompe étrange et déshonnête de la fête des Fous, porte la date de 1 182. On y voit que cette liberté impliquait surtout l’intervertissement
Fig. 174. — Fou jouant de la corne- Fig. 175. — Fou tenant sa marotte sous le bras, d’après muse, d’après ra//<3S d(?s monuments une miniature d’un ms. du xv' siècle. Biblioth. nat. de de la France, par Alex. Lenoir. Paris.
des rôles et des rangs du clergé. Ce qui prouve combien cet usage profane était entré profondément dans les mœurs, c’est que, près de deux siècles plus tard, bien que maint concile l’eût anathématisé, bien que de sages prélats, de pieux souverains eussent travaillé assidûment à l’extirpation de ce qu’un de nos rois appelle un « détestable reste de l’idolâtrie des païens et du culte de l’infâme Janus », une lettre de la Faculté de théologie
de Paris atteste que, vers le milieu du quinzième siècle, en 1444, « le jour de la Circoncision, les gens d’église assistaient à l’office, les uns en habits de femmes, de fous (fig. 174 et lyfi), d’histrions, les autres en chapes et en chasubles mises à l’envers, la plupart avec des masques de figure monstrueuse; ils élisaient un évêque ou archevêque des fous, le revêtaient d’habits pontificaux et recevaient sa bénédiction, en psalmodiant les leçons des matines, indignement travesties ; ils dansaient dans le chœur, chantaient des chansons déshonnêtes, mangeaient et buvaient sur l’autel, jouaient aux dés sur le pavé de l’église, encensaient le célébrant avec la fumée de vieux cuirs et de matières puantes qu’on faisait brûler dans l’encensoir, couraient et sautaient de la façon la plus indécente, et, à la suite de cette messe dérisoire, se montraient sur des échafauds et se promenaient sur des chars, en luttant de cris, de grimaces, d’insolence et d’impiété ».
Les censures ecclésiastiques, les défenses royales ne pouvaient être que lettre morte, en des temps où il se trouvait, au dire de Gerson, des prédicateurs assez impies pour affirmer en chaire que « cette fête était approuvée de Dieu », et alors que le clergé de Troyes répondait aux justes plaintes du roi Charles VII que son évêque Jean Léguisé avait commandé de célébrer la fête des Fous, qui se célébrait de même à Sens.
Cette fête, dont le clergé troyen faisait plus particulièrement son affaire, n’était autre que la fameuse messe de l’Ane , qui existait , avec des variantes, en plusieurs villes de France, mais dont le rituel spécial, formulé exprès pour l’Église de Sens, nous a été conservé dans un précieux manuscrit du treizième siècle, qui se voit encore à la Bibliothèque publique de cette ville. Les rubriques, insérées dans le texte de l’office, nous font connaître toute la mise en scène de cette prétendue messe, qui n’était pas célébrée, comme on l’a dit, en l’honneur de l’ânesse de Balaam, mais bien plutôt en mémoire de l’anesse qui se trouvait dans l’étable où Jésus vint au monde ou de celle qui le portait quand il fit son entrée à Jérusalem, le dimanche des Rameaux. Cette fête étrange, d’ailleurs, ne causait pas plus de désordre que la fête de saint Hubert, où les chasseurs , amenant à la messe leurs meutes et leurs faucons, pour les faire bénir, remplissaient l’église de sons de trompes et de clameurs de chasse. Il n’y avait là, d’ailleurs, aucune idée d’impiété ni de profanation.
CROYANCES POPULAIRES
Voici quelle était cette fête de l’Ane, si fameuse au moyen âge. On faisait choix d’un bel âne; on l’amenait processionnellement , à travers les rues tapissées ; le clergé venait à sa rencontre, toujours en chantant, jusqu’à la porte de l’église, où la cérémonie était annoncée au peuple par une psalmodie en vers latins , qu’on peut traduire ainsi : « C’est aujourd’hui le jour d’allégresse. Que ceux qui songent à la tristesse s’en aillent loin d’ici! Loin d’ici l’envie, loin d’ici la grandeur ! Ils ne veulent que se réjouir, ceux qui célèbrent la fête de l’Ane. » On présentait l’âne devant l’autel, et on chantait cette prose de l’Ane, qui, d’après un témoignage contemporain , exprimé en vers au commencement du Rituel , mettait en relief le talent du préchantre, ou premier chantre, et qui, loin d’être une moquerie sacrilège, comme l’ont insinué les philosophes frondeurs du dix-huitième siècle, n’était qu’une naïve et pathétique manifestation de la piété de nos pères ; il suffit d’en citer deux strophes latines avec le refrain français :
Orientis partibus Adventavit Asinus,
Pulcher et fortissimus,
Sarcinis aptissimus.
Hé, sire Ane, hé!
Hic in collibus Sichen Enutritus sub Ruben,
Transiit per Jordanem,
Saliit in Bethleem.
Hé, sire Ane, hé! etc.
Ces jolis vers rimés signifient ; « Des régions d’Orient est venu l’âne, très-beau, très-vigoureux, très-apte à transporter les fardeaux. Sur les coteaux de Sichem il fut élevé par Ruben ; il traversa le Jourdain et monta à Jérusalem (fig. 176 et 177). »
Selon une vieille tradition conservée à Sens, après V alléluia, qui se chantait plusieurs fois dans l’office de l’Ane, toute l’assistance reprenait en chœur ia, ial ou liian, liian ! Ensuite, les chantres, derrière l’autel, entonnaient, en faux-bourdon, deux vers léonins proclamant que « ce jour était le plus illustre entre les jours illustres, cette fête la première de toutes les fêtes ». Enfin, le grand chantre, qui avait déployé toute
v‘u?ntjf 4>ticvtcamT^fimif^iîlc^er 'z^cnixt'
timitt fûvauir4pal&ttiuC*tj£7 CutiCwc
fic^mcm«mmrûib txùxnttàni^v ]^\02l>him\QL\^^
tn ^^maf cr
cApîcolof tupt: bvtmiciinoCwcï^tnabiattca0^^^3ü
t*um V At<3ClnA i^it{/Xiitp?n*am iwtirtKical^/
fiAutttuC aCinanA^^^.ljntTiTiîVi^xtietTxaitA tmilra
cwn (arcrntiTa Wra
J)cj. Vuvun artlHs o^mn cow<^txxcarKutmtmiaî
dpika m Area* ^^Otmcu^icaTAftaeidm (a-
'"'N'jTT T H
T'Ar^t^xaminc amenamcaticta a^
tpnare xictera*!^*
Fi{^. 170. de rA.'je^ en plain-chant. Fac-similé de la page du Rituel de Pierre de CorbeÜ,
ms. du xine siècle. Biblioth. de Sens.
chœur orgue BASSE TÉNOR DESSUS
CROYANCES POPULAIRES