‹ Sciences & letters au moyen âge et à l'époque de la renaissanceChapitre 14 sur 40 · DEUXIEME STROPHE · texte numérisé non relu

DEUXIEME STROPHE

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I"'g- *77- — Prose de VAne, mise en harmonie, avec accompagnement d'orgue, par Félix Clément.

sa voix dans la prose de l’Ane, était conduit en pompe vers une table abondamment servie, où il trouvait, ainsi que ses acolytes, de copieux rafraîchissements.

Nous avons dit que la fête de l’Ane se célébrait en plusieurs villes de France: on voit, en effet, dans les registres de la cathédrale d’Autun, que, de 141 1 à 1416, la fête des Fous promenait un âne, en chasuble, au milieu de l’office, et que le chant traditionnel : Hé, sire âne, hé, hé ! était entonné par des clercs vêtus d’habits grotesques. Le cérémonial de la fête de l’Ane, à Beauvais, offrait beaucoup d’analogie avec celui que nous a transmis le Rituel de Sens. Il est clair que le vieux refrain Hé, sire âne , hé ! avait pu être pris, par les assistants, comme une invitation à braire sur tous les tons. Quant à la fête de l’Ane, telle qu’on la célébrait à Rouen, c’était simplement l’introduction de l’ânesse de Balaam, dans une montre ou revue de personnages empruntés à l’Ancien et au Nouveau Testament, et composant une sorte de mystère, entrecoupé de dialogues en \siûr\ farci ou macaronique.

Eudes de Sully, évêque de Paris, vers la fin du douzième siècle, a été un des prélats qui firent le plus pour que ces misérables saturnales cessassent de troubler la solennité du culte divin, et, si ses louables efforts n’obtinrent pas immédiatement le résultat qu’il espérait, il faut croire que peu à peu d’autres ecclésiastiques usèrent de toute leur influence dans le but d’obtenir que le sanctuaire ne fût plus le théâtre des orgies du bas clergé et du peuple en gogue (goguette). Le rituel de la fête des Fous proprement dite n’est pas venu jusqu’à nous, mais nous savons que, dès le commencement du quinzième siècle, c’était seulement sous le porche, dans le cimetière ou sur le parvis, c’est-à-dire hors de l’église, que se déployait la pompe des processions joyeuses et des mascarades. Un peu plus tard, le culte et la liturgie furent totalement débarrassés des superstitions païennes qui les déshonoraient. Les clercs regardaient cette antique tradition comme un de leurs plus chers privilèges ; ils ne renoncèrent donc pas sans peine aux divertissements qu’elle leur procurait ; mais, tandis que les laïques, héritant, pour ainsi dire, de la fête des Fous, formaient des associations pour la mise en scène des mystères, l’Eglise retirait par degrés sa protection ou sa tolérance aux excès de la liberté de Décembre.

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Toujours est-il que la fête des Fous subsista moins longtemps que la fête des Innocents, parce que l’élection d’un pape des Fous fut reconnue injurieuse pour la papauté, avant que l’élection d’un évêque des Innocents semblât offensante pour l’épiscopat. On remarque, en outre, que ces élections burlesques eurent plus de durée et d’éclat dans le nord que dans le midi. A Amiens, par exemple, il y eut, jusqu’en 1548, non-seulement un pape des Fous, mais encore on lui nommait des cardinaux. Ce pape.

Fig. 178. — Chariot de la Mère Folle, qui parut à Dijon en i6io. Fac-similé d'un dessin communiqué par M. Ruggieri.

élu par les sous-diacres, recevait, comme insigne de sa dignité, un anneau d’or, une tiare d’argent et un sceau. Son intronisation avait lieu dans un festin, que payaient les chanoines de la cathédrale , à condition que les serviteurs de ce facétieux pontife s’abstiendraient de descendre les cloches du clocher et de commettre d’autres insolences. Quant aux évêques des Innocents, élus, sacrés et acclamés par les chantres et les gens d’église subalternes, ils avaient droit de porter la mitre, la crosse et les gants, aux cérémonies des Fous; ils rendaient, dans leur diocèse folâtre, des arrêts

et des ordonnances, qu’ils scellaient de leur scel ; et, qui plus est, ils frappaient une monnaie en plomb et même en cuivre, portant leur nom et leur devise.

Les érudits ont supposé que ces pièces de monnaie , lesquelles avaient beaucoup d’analogie avec les sigilla, cachets ou empreintes de cire que les Romains envoyaient en présent à l’occasion des Saturnales, devaient servir de jetons, ou jetoirs, dans les jeux de hasard, et devinrent ensuite des espèces de laissez-passer ou de contre-marques pour les processions, les montres ou revues, et les représentations théâtrales que l’évêque des Innocents avait le privilège de faire exécuter par ses ouailles, ou consorts, ou suppôts. Ces monnaies, dont un grand nombre ont été retrouvées, notamment sur le sol de la Picardie qui semble avoir été la mère-patrie des Innocents, affectent souvent l’effigie et même la légende sacramentelle des monnaies royales et baroniales , aux quinzième et seizième siècles ; Sit nomen Domini benedictum (le nom de Dieu soit béni) ; souvent elles portent, outre cette légende latine, diverses légendes françaises : Monnoie de Vevesque Innocent ; enfin , diverses devises , telles que : Vous vees (voyez) le temps qu’il est ! — Guerre cause maint \ hélas! (chagrins) — Bene vivere et lætari (bien vivre et se réjouir), etc.

Les papes ou patriarches des Fous frappèrent aussi monnaie ; mais toutes les pièces qui se sont conservées se rapportent à deux types principaux ; l’un d’eux représente une tête double de cardinal et de fou , avec cette légende : Stiilti aliquando sapientes (les fous sont quelquefois sages). Comme on le voit, le respect est absent de ces représentations comme de ces fêtes.

Nous n’essayerons pas de décrire, même sommairement, les extravagances auxquelles donnait lieu la célébration de la fête des Fous ou des Innocents, dans les nombreuses localités où elle était en usage. A Noyon, à Senlis, à Corbie, à Reims, à Toul, à Bayeux, à Rouen, à Vienne en Dauphiné, à Viviers en Provence, sur tous les points de la France enfin, le règne de la Folie était annuellement proclamé et s’exercait, pendant une période de temps plus ou moins prolongée. Les processions , les cavalcades , les grotesques parodies des actions ou des personnages les plus graves, défrayaient cette fête populaire, qui, lorsqu’on l’eut écartée

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du sanctuaire, s’en alla promener son dévergondage par tous les carrefours. Chaque ville eut alors sa procession, sa montre plus ou moins fameuse ; celle de l’Épinette à Lille, de la Mère Folle à Dijon, du Prince d’ Amour à Tournay, du Prince de la Jeunesse à Soissons, des Caritats à

Fig. 179. — Bâton de l’inlanterie dijonnaise (société de la Mère Folle), en 1482. Fac-similé d'un dessin

communiqué par M. Ruggieri.

Béziers, furent autant de dégénérescences ou d’imitations de la fête des Fous, et, en même temps, des évocations du théâtre naissant, car chacune de ces processions était accompagnée de scènes muettes ou dialoguées, sérieuses ou comiques, qui furent des mystères et des soties, quand un poète se trouva là pour les rimer. (Voy. plus loin le chap. Thfatre.)

De tous côtés, d’ailleurs, se formaient des associations privées, pour conserver et perpétuer les traditions de la fête des Fous. Les confrères de la Passion, à qui Charles VI permit de s’établir à Paris, en 1402, et de représenter des mystères, dans une salle de l’hôpital de la Trinité, étaient originairement des gens d’église, des personnes pieuses, qui voulaient faire tourner au bien de la religion ce goût effréné des spectacles et des mascarades, que la fête des Fous avait répandu dans le clergé et la population. Les autorités ecclésiastiques encouragèrent d’abord ces jeux, plus édifiants que ceux du pape des Fous et de l’évêque des Innocents. Les gens du Palais, avocats, procureurs et clercs de la Basoche, qui se souvenaient du bon temps de la liberté de Décembre , résolurent de donner asile à la Folie ou Sottise, condamnée et bannie par l’Église. Ils créèrent le royaume des Sots et l’empire des Fous; ils élurent un prince, qu’ils couronnèrent du bonnet vert à oreilles d’âne, sous le nom de Mère Sotte. Le but principal de cette nouvelle institution joyeuse fut la représentation des soties ou satires, qui s’attaquaient aux puissances de la terre, et qui ne relevaient que de la malice de l’auteur.

Parmi les associations qui, en province, recueillirent l’héritage de la fête des Fous, il faut nommer, en première ligne, la société de la Mère Folle de Dijon (fig. 178), que Philippe le Bon, duc de Bourgogne, fonda lui-même, en 1464, dans le seul but de mettre fin aux orgies scandaleuses qui avaient lieu dans les églises, à l’occasion des fêtes de Noël, de l’Épiphanie et des Rogations. Cette société, dont les pratiques étaient si bien appropriées à l’esprit des vendanges bourguignonnes, se composait de plus de cinq cents personnes, de toutes qualités, qui se divisaient en deux bandes.; l’une d’infanterie (fig. 179), l’autre de cavalerie, tous portant le bonnet de fou et des livrées, c’est-à-dire des habits bariolés de jaune, de rouge ou de vert. Le chef de la compagnie, nommé Mère Folle, faisait des montres ou revues de son armée, présidait une sorte de tribunal facétieux et prononçait de burlesques jugements, que son procureur fiscal vert se chargeait de faire exécuter. Ces procès et ces plaidoyers risibles, ces cavalcades, ces assemblées solennelles, mettaient en évidence tous les caractères et tous les attributs delà Folie, qui ont disparu, sans que le monde en soit devenu plus sage; mais l’ancienne fête des Fous, qui

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avait cessé de hurler et de glapir sous les voûtes du temple, inspirait encore les chansons et les joyeusetés que bégayait la comédie au berceau, tandis que le clergé inaugurait le théâtre édifiant par des histoires dramatiques empruntées aux livres sacrés et aux légendes des saints. Les mystères et les soties furent donc les heureuses inspirations de la fête des Fous; mais il y a trois et quatre siècles d’intervalle entre la prose de

Fig. 180. — Le serpent, ou le dragon, et le béhémot, on le diable. Miniature d’un Commentaire sur l'Apocalypse, ms. du XII" siècle. Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

l’Ane et les compositions scéniques de Jean Michel, d’André de la Vigne et de Pierre Gringore.

Nous pourrions mentionner ici bien des erreurs populaires qui avaient leur source dans les traditions de l’antiquité et qui maintenaient les idées du paganisme au milieu des plus saintes croyances. Il faut reconnaître que, la plupart du temps, les foules ignorantes n’eussent pas fait d’ellesmêmes semblables emprunts à l’histoire delà fable, si l’érudition crédule des docteurs les plus autorisés ne leur fût venue en aide pour créer tout un monde d’êtres fantastiques (fig. i8o). Quand, par exemple.

Pierre le Mangeur, dit Comestor, fameux théologien du douzième siècle, paraphrasant les Saintes Écritures, en arrive au chapitre iv de la Genèse, où Moïse parle de géants nés des fils de Dieu et des filles des hommes, il a soin de bien constater que ces géants sont un peu de la famille d’Encelade et de Briarée. Le déluge de Deucalion et Pyrrha devait nécessaire-

Fig. 181 à 184. — Monstres nés du déluge, d’après les gravures en bois de la Chronique de Nuremberg, imprimée en 1493, in-fol.

ment fournir quelques épisodes, pour dramatiser le déluge de Noé : le serpent Python et les monstres, éclos de la fange de la terre (fig. j8i à 184) dans la théogonie grecque, avaient d’abord passé dans les gloses que les rabbins, ces grands maîtres en superstition, ne se lassaient jamais d’introduire dans le cadre élastique du Talmud. Les chrétiens n’eurent garde de renoncer à la représentation emblématique de ces monstres, qui furent bientôt aux yeux du peuple la personnification multiforme du génie du mal.

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Les légendes abondent où le serpent est vaincu par les grands confesseurs de la foi. Saint Georges tue, en Phénicie, un dragon qui allait dévorer la fille du roi de ce pays; saint Michel et saint Germain s'arment de la croix pour chasser les serpents ailés qui envahissent le Parisis; saint Romain enchaîne, avec son étole, la Gargouille de Rouen (fig. i85); sainte Marthe mène en laisse la terrible Tarasque qui ra’'"ageait les environs de Tarascon. Le serpent entre ainsi, de plein droit, dans le blason, avec les licornes, les chimères et d’autres animaux prodigieux. Il se mêle à

Fig. i85. — La Gargouille, tirée du vitrail de la Vis de saint Romain; à la cathédrale de Rouen,

chapelle de saint Romain.

l’histoire sous les traits de Mélusine de Lusignan; il inspire les merveilleux récits des vo)^ageurs; il parcourt, d’un bout à l’autre, le domaine de la science, comme celui de la poésie et de l’art.

C’est le serpent ou, pour mieux dire, le Diable, qu’on rend responsable de la naissance des monstres bizarres ou hideux, qui descendaient pourtant, en droite ligne, des géants, des pygmées, des cyclopes, des satyres, des centaures , des harpies , des tritons et des sirènes de la mythologie grecque (fig. iqS). Les Pères de l’Eglise n’avaient point osé révoquer en doute l’existence de ces monstres, que Pline et les anciens naturalistes admettaient complaisamment dans la hiérarchie des êtres vivants; et le

peuple accepta d’autant mieux, comme réelles, ces étranges créations, qu’on les attribuait à la puissance du démon.

Il faut s’étonner que personne, à l’exception de certains héros de légendes, ne se soit vanté d’avoir retrouvé, au moyen âge, le paradis terrestre, quoique de doctes écrivains aient travaillé à en préciser la position géographique. Si quelqu’un des voyageurs du douzième ou du treizième siècle. Benjamin de Tudèle, Jean Piano Carpini ou Marco Polo, eût mis en avant cette prétention exagérée, on n’eût pas sans doute hésité à l’accepter, puisque quelques chrétiens de cette époque , si féconde en

Fig. 186. — Le Purgatoire de saint Patrice. Miniature d'un ms. français du xiv' siècle, n“ 6,326. Biblioth. nat. de Paris.

merveilles, ne faisaient pas difficulté de croire qu’on pouvait visiter le Purgatoire et entrevoir de loin le vrai Paradis, sans cesser d’appartenir au monde des vivants. Quant à l’Enfer, les sorciers avaient seuls le privilège d’y descendre. Le Purgatoire, d’où quelques-uns assuraient être revenus, avait, disait-on, son entrée en Irlande, dans une île du lac de Derg. Ce Purgatoire avait été, suivant la légende, découvert par saint Patrice (fig. i86j, sous la conduite de Jésus-Christ lui-même, qui aurait laissé le saint, un jour et une nuit, dans « cette fosse moult obscure », au sortir de laquelle celui-ci se trouva « expurgié de tous les péchiés qu’il fit oncques »; en reconnaissance de quoi il se hâta de faire bâtir, près de la fosse, une belle église et un couvent de l’ordre de saint Augustin. Après sa mort, la foule y vint en pèlerinage; quelques téméraires

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osèrent pénétrer dans la fosse, mais ne reparurent plus. On eut encore, une seule fois, des nouvelles du Purgatoire, par un chevalier anglais, nommé Owen, qui, tout chargé d’iniquités, résolut de s’en expurger aussi, en recommençant la ténébreuse aventure de saint Patrice (fig. 187), et qui fut assez heureux pour revoir la lumière du soleil, après être parvenu jusqu’aux portes de l’Enfer, et après avoir aperçu de loin la Jérusalem céleste. Le récit que fit le chevalier Owen des choses étranges et merveilleuses qu’il avait vues, dans la compagnie des diables, lesquels le respectaient, parce qu’il invoquait sans cesse le nom du Sauveur, fut reçu comme parole d’Evangile, et eut de nombreux échos pendant tout

Fig. 187. — Oweii, accompagné de moines qui chantent les litanies des morts, s'introduit dans le trou de saint Patrice. Miniature d'un ms. français du xv' siècle, n' i,588. Bihlioth. nat. de Paris.

le moyen âge. Les moines, qui avaient la garde du Trou de saint Patrice, en montraient bien la porte aux pèlerins, que la dévotion ou la curiosité amenait en Irlande, mais le trou restait fermé et impénétrable. Cependant, bien que personne ne pût ou n’osât renouveler la tentative du chevalier Owen, chaque nation ne tint pas moins à honneur de se faire représenter par un des siens dans les récits, rédigés en différentes langues, des voyages faits au Purgatoire de saint Patrice, tant cette croyance s’était répandue dans tous les pays de l’Europe.

Une superstition, non moins célèbre, qui date du même temps, et qui paraît avoir été rapportée d’Orient, à la suite des premières croisades, c’est celle du Juif Errant, que les habitants des campagnes croyaient voir dans tous les mendiants à longue barbe blanche, qui passaient, d’un

air grave et mélancolique, sans s’arrêter, sans lever les yeux et sans parler à personne. La légende de ce pèlerin maudit fut racontée, pour la première fois, en 1228, aux moines de Saint-Alban, par un archevêque arménien qui arrivait de la Terre-Sainte. Joseph Cartaphilus était portier du prétoire de Ponce Pilate, quand Jésus fut entraîné par les Juifs pour être crucifié. Jésus s’étant arrêté sur le seuil du prétoire, Cartaphilus le frappa dans le dos, en lui criant : « Va donc plus vite! Pourquoi t’arrêtes-tu? » Jésus se retournant : « Je vais, lui répondit-il avec un visage sévère; je vais, et, toi, tu attendras que je sois venu ! » Or, Cartaphilus, qui était âgé de trente ans à ce moment-là, et qui, depuis lors, se retrouvait au même âge chaque fois qu’il atteignait sa centième année, attendait toujours la venue du Seigneur et la fin du monde. C’était un homme de grande piété, qui parlait peu, pleurait souvent, ne riait jamais et se contentait de la nourriture la plus frugale, des vêtements les plus simples. Du reste, il annonçait le dernier jugement des âmes et recommandait la sienne à Dieu. Cette légende naïve et touchante était bien propre à faire impression sur l’esprit des personnes pieuses ; l’Allemagne y ajouta quelques nouveaux traits plus singuliers encore. Paul d’Eitzen, évêque allemand, déclare, dans une lettre à un ami, avoir rencontré le Juif Errant à Hambourg, en làôq, et s’être longtemps entretenu avec lui. Ce Juif ne se nommait plus Joseph ni Cartaphilus, mais Ahasvérus. Il paraissait avoir cinquante ans; il avait de longs cheveux, marchait nu-pieds, vêtu de chausses amples, d’une jupe courte qui lui descendait aux genoux, et d’un manteau tombant jusqu’à ses talons. 11 assistait au sermon catholique, tout Juif qu’il était, et se prosternait, en pleurant, en soupirant, en meurtrissant sa poitrine, toutes les fois qu’il entendait prononcer le nom de Jésus. Il tenait les discours les plus édifiants, ne pouvait ouïr un jurement sans fondre en larmes et n’acceptait que quelques sous, quand on lui offrait de l’argent. L’histoire de sa rencontre avec le Sauveur, telle qu’il l’avait rapportée à l’évêque Paul d’Eitzen, différait du récit primitif en cela qu’il était devant sa maison, avec sa femme et ses enfants, quand il rudoya Jésus, qui s’arrêtait pour reprendre haleine, en portant sa croix, sur la route du Calvaire. « Je m’arrêterai et reposerai, lui avait dit le roi des Juifs indigné; toi, tu chemineras! » Depuis cet arrêt, il avait quitté

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sa maison et sa famille, pour faire pénitence, en errant par le monde. Il ne savait pas, d’ailleurs, ce que Dieu voulait faire de lui, en l’obligeant à mener si longtemps cette misérable vie. Au seizième siècle, chaque ville.

Fig. 188. — L’arbre de vie ou l’arbre qui pleure, planté dans les États du Prêtre Jean. Fac-similé d’une gravure sur bois du xvi” siècle.

chaque village s’attribuait l’honneur d’avoir donné l’hospitalité à l’infortuné témoin de la passion du Christ; et pourtant, chaque fois que son apparition était signalée quelque part , on considérait cet événement

SCIENCES ET LETTRES. 11. — 3ü

comme le pronostic de grandes calamités. Ainsi, le Juif Errant venait de se montrer à Beauvais, à Noyon et en plusieurs villes de Picardie, lorsque Ravaillac assassina Henri IV.

Peut-être faut-il attribuer la même origine à une autre croyance superstitieuse, qui n’était pas moins populaire, au moyen âge, que celle du Juif Errant : nous voulons parler du Prêtre Jean, espèce de roi-pontife, à demi chrétien, qui, depuis des siècles, gouvernait, dans l’Inde, un vaste empire, où la main de Dieu avait rassemblé plus de merveilles que dans le paradis de Mahomet (fig. 188). Maint voyageur, maint chroniqueur, maint poète, enchérirent à l’envi sur le récit original.

En réalité, ce Prêtre Jean n’était autre qu’un chef d’une tribu mongole, celle des Kéraïtes, ainsi nommé par les nestoriens qui l’avaient converti. Il s’appelait Togroul-Oung, eut pour gendre le terrible Gengiskhan et mourut en i2o3. Le royaume qu’il avait fondé disparut avec lui. Guillaume de Rubruquis, le dominicain envoyé par saint Louis en Tartarie, dit à ce sujet : « Tous les nestoriens disaient du Prêtre Jean des choses merveilleuses, mais beaucoup plus qu’il n’y en avait en effet. » Un siècle après. Marco Polo a également parlé du Prêtre Jean et de ses descendants, qui régnaient encore de son temps dans le pays de Pandouk, sur les frontières de la Chine, comme vassaux de Koubilaï-Khan. En i5oy, une lettre circula, dans laquelle le Prêtre Jean invitait le pape Jules II et le roi Louis XII à venir s’établir dans ses Etats.

On avait rattaché, sans trop d’efforts, au Prêtre Jean et au Juif Errant le personnage de l’Antéchrist, qui, depuis l’an 1000, était toujours attendu , et qui ne se pressait pas de venir, pour préluder à la fin du monde. « Au bout de mille ans, avait dit saint Jean, Satan sortira de sa prison et séduira les peuples qui sont aux quatre angles de la terre. » Et, s’appuyant sur cette prophétie, qu’ils interprétaient à contre-sens, quelques théologiens des premiers siècles avaient annoncé que le millénaire verrait l’accomplissement des temps. Or, quand cette époque fatale arriva, les chrétiens ne songèrent plus qu’à se mettre en état de paraître devant Dieu ; ils renoncèrent à tous leurs biens, qu’ils donnaient aux églises et aux couvents ; ils jugèrent inutile de continuer la culture des champs, les travaux industriels, les entreprises commerciales. Uanniil, qui devait être la dernière

Fig. 189. Le règne de PAntechrist, d’après une gravure de Michel Wolgemuth, dans le Liber cronicarum. 1493, in-fol. Biblioth. nat. de Paris. Cab. des Estampes.

année du monde, fut marqué par des signes menaçants dans le ciel et sur la terre : éclipses, comètes, débordement de fleuves, disettes. Un contemporain nous a laissé une peinture terrible de la désolation qui régna alors dans tout l’Occident. On ne parlait que de miracles effrayants, de prodiges inouïs. Enfin, la veille du jour où devait s’accomplir l’an 1000, toute la population en larmes et en prières s’entassa dans les églises : on attendait, en frissonnant, le son des sept trompettes et l’apparition de l’Antéchrist (fig. 189). Mais le soleil se leva comme de coutume; aucune étoile ne tomba, et la nature n’interrompit pas le cours de ses lois. On n’osait croire, néanmoins, qu’à un simple répit que le ciel accordait au monde, en vue de la conversion des pécheurs; on comptait avec anxiété les jours, les semaines, les mois. Ce ne fut qu’après plusieurs années d’angoisses qu’on finit par se rassurer. Toutefois la fin du monde était encore, de temps à autre, annoncée, attendue de nouveau, et la venue de l’Antéchrist paraissait imminente toutes les fois que la guerre civile ou étrangère, la famine, les épidémies et le désordre moral de la société semblaient devoir l’appeler sur la terre. En 1600, notamment, le bruit se répandit que l’Antéchrist était né enfin : à Babylone, selon les uns; aux environs de Paris, selon les autres. Une sorcière, mise en jugement, attesta même avoir tenu sur ses genoux, au sabbat, cet enfant diabolique, qui avait des griffes au lieu de pieds , disait-elle , ne portait pas de chaussures et parlait toutes les langues.

Au surplus, les prophéties et les présages, accessoires ordinaires de tous les événements historiques de quelque importance, tenaient constamment en haleine l’imagination du peuple, toujours prête à faire accueil aux interprétations merveilleuses des faits les plus naturels ou les plus insignifiants. Depuis la décadence des faux dieux, les oracles se taisaient dans les temples païens; mais on y suppléait par les prophéties attribuées aux Sibylles, qui étaient toujours en honneur auprès des chrétiens, car on ne doutait pas qu’elles n’eussent prédit la naissance du Christ; on y suppléait surtout par les prophéties de l’enchanteur Merlin , barde du cinquième siècle.

Le succès des prophéties de Michel Nostradamus surpassa celui des précédentes. Catherine de Médicis et son fils Charles IX, aussi supersti-

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tieux que leurs sujets, firent la fortune de l’auteur, l’une en l’appelant auprès d’elle, l’autre en le nommant son médecin ordinaire. Le duc et la duchesse de Savoie firent le voyage de Salon en Provence, où l’astrologue s’était retiré. Les courtisans ne manquèrent pas d’imiter le roi et la reinemère et voulurent avoir aussi leur horoscope. C’était dans les étoiles et les planètes, dans les révolutions de la Lune et du Soleil, que Nostradamus avait la prétention de lire les destinées dcïs hommes et des empires.

Fig. 190. — La tète de Méduse. Marque de Macé Bonhomme, imprimeur à I.yon ; extraite de l’édition des Centuries de Michel Nostradamus, i555, in-8.

Il composa, d’après ces prétendues observations astronomiques, une sorte de grimoire inintelligible, en quatrains rimés, tout hérissés de mots hybrides et de noms bizarres, et il y fit, jusqu’à sa mort ( 1 566), des additions successives. La forme même de ces prophéties (fig. 190) permettait d’y rencontrer, avec un peu de bonne volonté, des applications plus ou moins heureuses à tous les événements historiques. On y trouva longtemps, et souvent après coup, des prédictions qui avaient l’air de se réaliser et qui assurèrent ainsi, à la mémoire de l’astrologue de Salon, une immense renommée.

Mais Nostradamus, en recueillant ses oracles sibyllins, ne s’était

préoccupé que du sort futur des rois , des princes et des États ; il y ' eut donc, à son imitation, quantité d’astrologues subalternes, qui dressaient des génétliliaques (thèmes de naissance), en interrogeant les astres, pour quiconque venait à eux l’argent à la main. Ces derniers avaient eux-mêmes pour concurrents les devins, qui faisaient surtout métier d’interpréter les visions et les songes, et qui, d’ailleurs, pouvaient s’attribuer une antique généalogie. Chez tous les peuples, en effet, et notamment chez le peuple d’Israël, les songes avaient été considérés comme des reflets anticipés de l’avenir, comme des avertissements divins ou diaboliques, soit qu’ils offrissent sans voiles les choses qui devaient arriver, soit qu’ils cachassent, sous une enveloppe énigmatique, le spectre de la destinée. L’Église se borna le plus souvent à déclarer que les songes étaient de deux sortes ; tantôt envoyés par Dieu, tantôt suscités par le démon. Aussi, à en croire les contemporains, n’est-il guère de fait important, qui, au moyen âge et même après la Renaissance, n’ait été annoncé par un songe.

La veille du jour où Henri II fut frappé d’un coup de lance, en plein visage, dans un tournoi, Catherine de Médicis, sa femme, rêva qu’elle le voyait privé d’un œil. Trois jours avant de tomber sous le couteau de Jacques Clément, Henri III vit en songe les insignes royaux ensanglantés et foulés aux pieds par des moines et du menu peuple. Peu de jours avant d’être frappé par Ravaillac, Henri IV entendit, la nuit, sa femme Marie de Médicis, qui se disait à elle-même en s’éveillant : « Les songes ne sont que mensonges! — Qu’avez-vous donc songé? lui demanda-t-il. — Qu’on vous donnait un coup de couteau, sur les degrés du petit Louvre. — Loué soit Dieu que ce n’est qu’un songe! » fit le roi.

La mort d’Henri IV fut, d’ailleurs, comme celle de Jules César, précédée et accompagnée de toutes sortes de présages. D’un bout de la France à l’autre, ce n’étaient que signes précurseurs d’un grand événement, si bien que le peuple avait pu croire que la fin du monde était proche. A Paris, l’arbre de mai, planté dans la cour du Louvre, se renversa, sans qu’on y eût touché; dans l’église abbatiale de Saint-Denis, la pierre qui fermait le caveau funéraire des Valois se souleva, et les statues, couchées sur les tombes royales, versèrent des larmes. Henri IV lui-

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même avait de funestes pressentiments, qui devaient résulter du grand nombre d’avis officieux qu’on lui adressait, de tous côtés, à ce sujet ; « Vous ne me connaissez pas! disait-il au duc de Guise, le matin même de sa mort; quand vous m’aurez perdu, vous me connaîtrez; et ce sera bientôt! » Il répétait souvent qu’on lui avait prédit qu’il mourrait en carrosse et dans sa cinquantième année. On signala, du reste, après l’événement, de nombreuses visions, qui avaient une corrélation évidente avec cette mort tragique ; à Douai, un prêtre, qui était à l’agonie, à l’heure

Fig. 191. — Songe de Childéric I"', d'après une miniature des Chroniques de Saint-Denis, ms. du XIV' siècle. Bihiioth. nat. de Paris.

précise du crime, eut trois extases et s’écria, en expirant ; « On tue le plus grand monarque de la terre! » Et, dans une abbaye de Picardie, une religieuse malade dit, au moment même : « Faites prier Dieu poulie roi, car on le tue ! »

La vision, que l’on a souvent confondue avec le songe, ne tient pas moins de place que celui-ci dans l’histoire; elle était si fréquente, au moyen âge, que les historiens les plus graves en rapportent des exemples, sans jamais les mettre en doute. Le choix serait long et difficile si l’on voulait citer les plus terribles, les plus extraordinaires de ces légendes; mentionnons seulement deux visions célèbres, qui se rapportent aux premiers siècles de la monarchie française : celle de Childéric 1" (fig. i()i).

qui, la première nuit de son mariage, eut, devant les yeux, sous les emblèmes de divers animaux féroces, tout l’avenir de sa race; et celle d’un ermite de l’île de Lipari, qui, à l’heure même où l’âme du roi Dagobert quittait son enveloppe mortelle, fut témoin d’un furieux combat entre les démons et divers saints, qui se disputaient cette pauvre âme sur « un des soupiraux de l’enfer ». Les démons furent vaincus et les vainqueurs emportèrent au ciel l’âme du roi.

11 n’y a, d’ailleurs, qu’à ouvrir les anciennes chroniques, pour y trouver, à chaque page, des visions, des prodiges du même genre. Les fantômes et les apparitions n’y font pas faute, dans toute circonstance où le merveilleux peut intervenir; il n’est pas de fait, si futile qu’il soit en apparence, qui ne semble digne d’être appuyé de quelque manifestation surnaturelle. A vrai dire, une vision était ordinairement regardée comme un présage de malheur; de là, par exemple, cette tradition encore persistante dans certaines provinces, d’après laquelle un spectre se chargerait toujours d’annoncer le décès du chef ou d’un des membres de telle ou telle illustre famille. On connaît la légende de la fée Mélusine (fig. 192), qui apparaissait avec des cris lamentables sur le donjon du château de Lusignan en Poitou, chaque fois qu’un Lusignan devait mourir. Cette légende n’est pas aussi terrible que celle des chanoines de Mersebourg en Saxe. Quand un de ces chanoines avait vécu son temps, trois semaines avant qu’il fût rappelé à Dieu, un tumulte étrange s’élevait, à minuit, dans le chœur de la cathédrale; on voyait paraître une main fantastique qui faisait retentir, à coups redoublés, la stalle du chanoine, condamné à céder sa place à un autre. Les gardiens de l’église marquaient à la craie cette stalle désignée, et, dès le lendemain, le chanoine, bien et dûment averti de sa hn prochaine, se préparait à la mort, pendant que le chapitre disposait tout pour les obsèques et la sépulture du défunt vivant.

Les visions avaient souvent un caractère public, qui en faisait de véritables motifs d’effroi pour tous les habitants d’une ville ou d’un royaume. Pierre de Boistuau, François de Belleforest et d’autres crédules compilateurs du seizième siècle, ont rassemblé, en six tomes, ces Histoires prodig ieuses, et pourtant ils sont loin d’avoir épuisé la matière.

CROYANCES POPULAIRES

Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, après avoir signalé les nombreux prodiges qui annoncèrent les calamités des guerres civiles , comme apparitions, dans le ciel, de dragons de feu, de taureaux gigantesques, de pourceaux portant des couronnes royales, d’étoiles sanglantes, d’arcsen-ciel multiples, accompagnés de plusieurs lunes ou de plusieurs so-

Fig. 192. — La fée Mélusine portant dans ses flancs l’arbre généalogique de la maison de Lusignan D’après une gravure sur bois du roman de Mélusine; Augsbourg, 1480, in-4". Bihlioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

leils, etc., ils ne disent rien du tumulte inexplicable qu’on entendit, dans l’air, autour du Louvre, durant les sept nuits qui suivirent celle de la Saint-Barthélemy, concert de voix criantes, gémissantes et hurlantes, mêlées à d’autres voix furieuses, menaçantes et blasphémantes, comme si l’horreur des massacres se renouvelait dans le monde invisible. Ajoutons que fréquemment les visions n’étaient que des faits matériels , constatés par des milliers de témoins, comme les pluies de sang, de cailloux, de

froment, de grenouilles, phénomènes si simples, qui n’avaient pas encore révélé le secret de leur origine, et dont les savants les plus dénués de préjugés n’exposaient qu’en tremblant la cause naturelle, car bien des erreurs s’étaient transformées en vérités inattaquables , chez les esprits faibles, et ces erreurs faisaient le compte de quantité de gens, accoutumés à vivre de la crédulité publique.

Nous n’avons rien dit d’un grand nombre d’autres superstitions populaires, dont il serait aisé de retrouver encore la trace dans nos campagnes, tels que l’usage des talismans magiques, amulettes, anneaux, herbes, pierres, poils d’animaux, etc. (Voy. le chap. Sciences occultes.) Il nous a paru plus sage de nous arrêter devant un pareil sujet : l’inventaire des croyances absurdes et monstrueuses de nos ancêtres serait un triste monument de leur ignorance, sur laquelle nous aimons mieux jeter un voile d’indulgence et d’oubli.

Fig. iy3. — La sirène, marque de Gérard Morrhy, imprimeur à Paris, en i55i.

SCIENCES GÉOGRAPHIQUES

Gdographes latins et grecs. — Mensuration du monde romain. — Voyages d’Hippalus et de Diogène. — Marin de Tyr, Pomponius Mêla et Ptolémée. — Itinéraires peints et figurés. — Invasions barbares. — Etienne de Byzance. — Ignorance géographique, du vt' au x“ siècle. — Charlemagne et Albert le Grand

— Dicuil. — La géographie chez les Arabes. — Maître Pierre et Roger Bacon. — Vincent de Beauvais.

— Voyageurs en Asie au xiii= siècle. — Navigations des Portugais. — Planisphère de Fra Mauro. — Premières éditions de Ptolémée. — Expéditions maritimes du xv' siècle. — Christophe Colomb et Amérlc Vespuçe, Voyageurs espagnols, hollandais, français, etc., au xvi' siècle.

I l’on ignorait combien la science géographique avait été progressive et florissante depuis rétablissement de l’empire romain , on ne saurait pas se rendre compte de l’état de décadence et d’abandon, dans lequel cette science était tombée tout à coup dès les premiers temps du moyen âge, c’est-à-dire au commencement du cinquième siècle. La géographie, en effet, devait être un des plus utiles auxiliaires de la politique conquérante de Rome ; elle dirigeait les expéditions militaires qui rayonnaient sans cesse sur tous les points du monde connu, et, en même temps, elle ne cessait de rapporter dans la métropole un précieux tribut de connaissances nouvelles sur des pays et sur des peuples soumis à la domination romaine. On peut donc dire que la science géographique était déjà très-avancée et très-usuelle sous le règne d’Auguste.

11 suffit d’ avoir étudié les écrivains autorisés de cette grande époque .

pour juger combien les notions générales de géographie se trouvaient alors répandues dans une société instruite et lettrée, qui connaissait les grands travaux des anciens géographes grecs, surtout ceux d’Ératosthène (276-194 avant J.-C.) et de Polybe (204-122 avant J.-C.), et qui se servait de la Géographie écrite en grec par Strabon , comme d’un manuel pour lire les poètes et les historiens latins, comme d’un guide pour voyager dans les provinces les plus lointaines de l’empire. Les poètes, tels que Virgile, Ovide, Manilius, Lucain ; les historiens , tels que Tite-Live, Jules César, étaient de véritables géographes, et Pline l’Ancien ne fit que résumer, dans quatre livres de son Histoire naturelle, tout ce que la science géographique avait accumulé de recherches et de renseignements dans une foule d’ouvrages aujourd’hui perdus.

Pline a souvent mentionné la grande opération géodésique attribuée à Marcus Vipsanius Agrippa, premier ministre et gendre d’Auguste. Ce fut Jules César qui, pendant son consulat (d’après le témoignage formel d’Éthicus , géographe du quatrième siècle) , « ordonna par un sénatusconsulte que le monde romain tout entier serait mesuré par les hommes de la plus grande habileté et doués de tous les genres de savoir ». Cette immense entreprise , confiée à quatre géographes mathématiciens grecs, Zenodoxus, Théodote, Polyclite et Didyme, qui avaient sous leurs ordres un corps de géodètes et d’arpenteurs, s’exécuta dans l’espace de vingt-cinq ans. Il paraîtrait qu’Agrippa prit en mains la haute direction de l’œuvre et, lorsqu’elle fut achevée, il se proposait de faire construire, à Rome, un portique monumental, sous lequel il voulait, suivant l’expression même de Pline, « déployer la carte du monde, aux yeux de l’univers ». La mort prématurée de cet illustre général arrêta la réalisation de ce projet grandiose; mais la carte du monde romain, avec le détail des routes et l’indication des distances, resta déposée dans les archives du sénat.

Ce n’étaient pas seulement les armées victorieuses qui aidaient au progrès de la géographie , en introduisant les études cosmographiques dans des régions jusque-là inexplorées ; c’étaient aussi les courageux voyageurs que la politique des Césars envoyait chez des nations encore inconnues; c’étaient surtout les marchands, que leurs navires transportaient déjà aux

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extrémités du globe, et qui en revenaient avec des cargaisons tirées de tous les ports de la mer des Indes. Sous le règne de Néron, deux centurions avaient été chargés par l’empereur de pénétrer en Ethiopie et d’y chercher les sources du Nil ; c’est Pline, c’est Sénèque, qui parlent de cette audacieuse expédition. Auparavant, sous l’empereur Claude, un philoso-

Fig. 194. — Carte du moude romain, tirée du Liber Guidonis, ms. daté de uig, n" 3,898. Bibliotli. de Bourgogne, à Bruxelles.

phe grec d’Égypte, nommé Hippalus, avait le premier abandonné les habitudes de^ la navigation côtière et s’était aventuré à travers la haute mer , en partant du golfe d’Adulis (aujourd’hui Aden) pour atteindre un point quelconque de l’Inde. Un autre voyageur, nommé Diogène, avait été poussé par les vents du nord jusqu’à une grande île appelée Menuthias, qui n’était autre que l’île de Zanzibar. Toutes les côtes étaient marquées, dès cette époque, sur les cartes marines, mais la mer Érythrée (c’est ainsi qu’on nommait la mer des Indes) semblait encore infranchissable et pleine

de périls effrayants, quoique plus d’un marin égyptien ou phénicien eût tenté d’y naviguer à pleines voiles.

Un de ces pilotes expérimentés, Marin de Tyr, avait recueilli soigneusement toutes les informations géographiques que le commerce maritime de la Phénicie et de l’Égypte pouvait lui fournir ; il s’en servit pour dresser des cartes plus compliquées et plus exactes que celles qui étaient alors en usage, et pour composer un livre de géographie, qui n’est pas venu Jusqu’à nous, mais que Ptolémée a copié ou imité dans son propre ouvrage. « Marin de Tyr, le plus récent de ceux qui de notre temps ont cultivé la géographie, dit Ptolémée, paraît s’y être livré avec beaucoup de zèle, car on voit qu’il a eu connaissance d’un grand nombre de relations, outre celles qui étaient anciennement connues, et qu’il a étudié avec soin presque tous les écrits antérieurs, en y apportant des modifications nécessaires aux faits que les autres, et lui-même en premier lieu, avaient admis à tort comme certains. C’est ce qu’on peut apprécier d’après les' nombreuses copies de la correction qu’il a faite de la Table géographique. » Avant Marin de Tyr, un Romain, Pomponius Mêla, avait rédigé un bon traité de géographie, intitulé : De situ orbis (De la situation du globe), dans lequel il a décrit les contrées du monde connu, en suivant le pourtour des mers et en commençant par celui de la mer Intérieure ou Méditerranée. C’est un résumé clair, rapide, élégant, qui a fait le fond des études géographiques pendant tout le moyen âge.

Revenons à Ptolémée, le plus grand des astronomes de l’antiquité, lequel florissait dans le second siècle et habita longtemps Alexandrie. Il eut l’idée d’écrire un traité général de géographie m.athématique , sur le plan tracé par Hipparque ( 126 avant J.-C.). Il s’était préparé à entreprendre cet ouvrage considérable par une longue suite d’observations et de calculs astronomiques. « démarquerai, disait-il dans le livre second de son Almageste , la position en longitude et en latitude des villes remarquables de chaque pays, pour aider au calcul des phénomènes célestes dans ces différentes villes. Je marquerai de combien de degrés, comptés sur son méridien, chacune de ces villes est distante de l’équateur, et en degrés comptés sur l’équateur, la distance orientale et occidentale de chaque méridien, à celui qui passe à Alexandrie, car c’est au méridien de

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cette cité que je rapporterai ceux des autres points de la surface terrestre. » Ptolémée était plutôt astronome et géomètre que géographe : il n’avait

Fig. ig5. — Carte de l’île de Sardaigne. Fac-simile réduit d'une carte de la Géographie de Ptolémée, . ms. grec du xii“ siècle, conservé au monastère de Vatopcdi, au mont Athos.

pas voyagé, et il ne s’était pas instruit par l’expérience des yeux, car, sauf la partie astronomique de son livre , il se contenta d’emprunter à ses devanciers et à ses contemporains les matériaux cosmographiques qu’il

disposa sans ordre et sans critique. Les meilleurs éléments qu’il mit en œuvre sont empruntés au traité de Marin de Tyr : « Je me suis proposé, dit-il , de conserver de cet ouvrage tout ce qui n’a pas besoin de correction, et d’éclaircir, à l’aide des relations les plus récentes, et par un meilleur placement des lieux sur des cartes mieux établies , tout ce que Marin a laissé d’obscur et d’embrouillé dans son traité. » Ptolémée, malheureusement, en dressant le catalogue de toutes les localités du monde connu , au nombre de 8,000 noms géographiques, a commis d’incroyables erreurs, en voulant déterminer, par des calculs astronomiques, la latitude et la longitude de ces localités.

La Géographie de Ptolémée, écrite en grec (fig. ig5) et sans doute traduite simultanément en latin pour les besoins des personnes qui avaient à parcourir l’empire romain, n’en fut pas moins consultée , malgré ses défauts et ses omissions, comme le guide le plus utile qu’on pouvait avoir sous les yeux dans un long voyage. Les cartes dessinées et peintes qui l’accompagnaient, pour l’usage des voyageurs, furent peut-être rectifiées de bonne heure par de nouvelles mesures itinéraires, car, antérieurement à Ptolémée , on possédait non-seulement des cartes routières, générales et partielles, que Végèce, dans son traité sur l’art militaire, a désignées sous le nom déitinera picta (routes peintes ou itinéraires figurés), mais encore des itinéraires annotés {itinera adnotata)^ sur lesquels les journées de chemin étaient marquées. C’est un de ces itinéraires figurés que le savant Conrad Celtes découvrit dans un monastère d’Allemagne, à la fin du quinzième siècle, et que son ami Peutinger donna à la Bibliothèque impériale de Vienne (fig. 196). Ce précieux monument, composé de douze cartes représentant le monde connu au troisième siècle, forme, en quelque sorte, le complément explicatif du livre routier des provinces de l’empire romain, qui nous est parvenu sous le titre d'Antonini Augiisti itinerarium (Itinéraire de l’empereur Antonin), et qui paraît avoir été rédigé, dans le cours du quatrième siècle, par le géographe Éthicus.

Ces itinéraires, ces Cartes géographiques, qui se vendaient à Rome et dans les grandes villes de l’empire, et qui avaient dû se multiplier, en passant de mains en mains, ne furent probablement pas étrangers au déplacement systématique des hordes barbares, qui , de divers points du

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monde, firent tout à coup irruption sur l’empire, en se dirigeant toujours vers l’Italie, et en suivant avec méthode le même plan de campagne pour arriver jusqu’à Rome. Ces envahisseurs, qu’ils vinssent du nord comme

Fig. ig6. — Fragment de la carte de la Gaule. Fac-similé réduit de la Table de Peutinger, ms. du XIII® siècle, conservé à la Biblioth. impérial^' ‘'if* Vi

les Lombards, lesSuèves, les Vandales et les Goths, du fond de l’Asie comme les Huns, des steppes du Caucase comme les Alains et les Hérules, avaient été longtemps tenus en respect et repoussés par les armées ro-

maines ; mais, quand ils commencèrent à briser toutes les barrières et à s’avancer, non sans une sage lenteur, à travers les provinces romaines qu’ils ravageaient, on dut comprendre qu’ils avaient choisi d’avance le territoire où ils voulaient se maintenir, en se créant des frontières , des stations militaires, des voies commerciales, avec autant d’intelligence que d’audace. Ils ne s’écartaient pas, en effet, de la route qu’ils avaient à parcourir et ils obéissaient aveuglément à des chefs habiles qui s’étaient formés dans les écoles d’Athènes ou d’Alexandrie.

Les études géographiques, selon toute apparence, furent donc fatales à l’empire, en montrant à ses ennemis, à ses rivaux et à ses envieux, combien il était vulnérable par son immensité même, et quelles facilités il avait offertes lui-même à l’invasion, en faisant rayonner de toutes parts ces magnifiques routes militaires qui permettaient à des populations innombrables d’arriver, par étapes, pour ainsi dire, sous les murs de Rome, au cœur même de la domination romaine. Les empereurs, il est vrai, essayèrent, pendant plus d’un siècle, d’arrêter, de refouler ce débordement d’hommes : on pourrait supposer, sans trop d’invraisemblance, qu’ils firent détruire alors avec le plus grand soin les cartes routières et les itinéraires officiels, qui ne favorisaient que trop les marches stratégiques des hordes barbares. L’enseignement de la géographie n’était pourtant pas encore négligé dans les écoles, puisque les poètes et les historiens du quatrième siècle, Claudien, Némésien et Ausone, l’empereur Julien, Ammien Marcellin et Macrobe témoignent de connaissances géographiques trèsabondantes et très-exactes, qu’ils avaient acquises par la lecture et par les Voyages. Mais les traités spéciaux de géographie n’en sont pas moins rares â cette époque, et l’on ne cite que la Cosmographie latine d’Ethicus et quelques périples écrits en grec, qui aient échappé à une destruction qu’on doit croire systématique.

Aussitôt que les peuples d’invasion se sont constitués en royaumes sur le sol romain , dès que leurs chefs deviennent des rois puissants qui aspirent à remplacer les Césars, la géographie reprend son importance et retrouve des encouragements, en affirmant son utilité. Ainsi, à la cour de Théodoric le Grand, Boèce et Cassiodore, l’un né à Rome et l’autre eil Calabre, qui furent élevés l’un et l’autre aux premières dignités du nou-

197- — Arrivée à Cologne de la flotte du tyran Maxime qui s’était révolté contre l’empereur romain Gra. tien (383). Une partie des vaisseaux portait sainte Ursule et ses compagnes, qui furent martyrisées par les barbares envoyés par Gratien à la rencontre de la flotte ennemie. Fragment de la Légende de sainte Ursule, peinte sur la châsse de la sainte, à Bruges, par J. Memling. xv“ siècle.

vel empire des Goths, joignaient aux connaissances les plus variées une instruction géographique approfondie et étendue , qui ne contribua pas

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peu à rendre leurs services utiles dans l’administration des affaires publiques. Cassiodore a disséminé, dans ses une foule d’indications

précieuses, d’observations intéressantes concernant les lieux, les peuples et les mœurs. Boèce , ce grand philosophe chrétien , n’avait pas dédaigné de traduire lui-même en latin les livres de Ptolémée, afin d’en répandre l’usage parmi les populations nouvelles qui ne parlaient pas la langue grecque.

Dans les écoles païennes, qui restèrent ouvertes à Constantinople et dans tout l’empire d’Orient jusqu’à ce que l’empereur Justinien les eût fait fermer en 629, on enseignait, d’après Ératosthène et Hipparque, d’après Strabon et Ptolémée, la cosmographie et la géographie, ainsi qu’une astronomie usuelle, appliquée à la connaissance des temps, aux variations atmosphériques et à la navigation. Étienne de Byzance, qui vécut au sixième siècle, avait composé un grand dictionnaire de géographie, qui ne nous est parvenu que sous la forme d’un abrégé aussi aride qu’incomplet. Mais on voit, dans les historiens grecs de cette époque, dans Procope surtout, que la géographie était alors inséparable de l’histoire. Aussi Procope et son continuateur Agathias sont véritablement des géographes. Nous ne rencontrons au sixième siècle qu’un géographe latin, Vibius Sequester, qui, dans un ouvrage consacré à la nomenclature des fleuves, des sources et des lacs, paraît avoir puisé chez les poètes tout ce qu’il savait de géographie. Les chrétiens d’Afrique lisaient encore, dans des traductions syriaques , les anciens ouvrages géographiques grecs et latins, Aristote, Ptolémée, Pline, Pomponius Mêla, etc., qu’on avait étudiés, d’après les textes originaux , aux écoles d’Athènes et d’Alexandrie, et ces traductions syriaques furent ensuite retraduites en arabe, lorsque les califes, successeurs de Mahomet, eurent fondé des écoles musulmanes dans les pays qu’ils avaient soumis. On comprend que la géographie devait avoir un intérêt tout spécial pour un peuple guerrier, qui aspirait à conquérir le monde, en y propageant la religion du Coran. Les écoles de Cordoue et de Tolède, en Espagne, de même que celles de Bagdad et de Dschindisabour en Asie Mineure, restèrent donc ouvertes aux études géographiques, à une époque où la géographie n’était plus enseignée nulle part dans l’Occident, enveloppé des ténèbres de la barbarie.

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Du sixième au dixième siècle, c’est à peine si quelques manuscrits échappés à la destruction se conservent dans les cloîtres, comme les derniers vestiges de la science géographique des anciens. Tous les itinéraires figU” rés, toutes les cartes peintes ont été détruits impitoyablement comme les images, par les iconoclastes. Tout ce qui subsiste de notions élémentaires sur la cosmographie et la géographie se trouve enfoui, et pour ainsi dire caché, dans des encyclopédies scolastiques, qui surnagent çà et là, comme l’arche du déluge, au milieu des abîmes de l’ignorance. Après les compilations de Martianus Capella (470) et d’Isidore de Séville, il faut citer

Fig. 19S. — Brunehaut faisant construire les sept chaussées qui partaient de la cité de Bavay, d’après une miniature des Chroniques de Hainaut, ms. du xv” siècle. Biblioth. de Bourgogne, à Bruxelles.

un petit nombre de chroniqueurs qui paraissent avoir encore souci de la géographie : l’historien des Francs, Grégoire de Tours (vers 5qo) , l’historien désigné sous le nom à' Anonyme de Ravenne, l’historien des Lombards, Paul Warnefrid (780). On ne saurait douter, toutefois, que Charlemagne n’eût songé à faire refleurir l’enseignement de la géographie, lorsque cette science, qu’on ne regardait pas encore comme l’auxiliaire de la politique, reprenait son rang à l’école Palatine dirigée par Alcuin , qui l’avait comprise, dans ses leçons, avec la dialectique, la philosophie, l’astronomie et l’arithmétique. C’était alors, il est vrai, une science bien imparfaite et bien élémentaire, puisqu’elle se bornait aux théories d’Aristote, qui donnait au globe terrestre neuf mille lieues de circonférence et deux mille huit cent trois lieues de diamètre, en supposant que l’étendue de la

mer représentait dix fois l’étendue de la terre , qui aurait eu quatorze cents lieues de profondeur Jusqu’à son axe central et cinq millions sept cent treize lieues carrées de superficie. La géographie mathématique et astronomique ne pouvait être alors qu’un chaos d’idées fausses et de tradi' tions erronées.

Le génie de Charlemagne y puisa pourtant l’ingénieuse invention du cadastre, qui apparaît en germe dans les Capitulaires du grand empereur et qui devait bientôt, sous le régime féodal, donner la mesure géométrique de la superficie des terres, en conservant soigneusement les anciens noms des localités. Grâce à cette délimitation descriptive des fiefs, la géographie historique a pu retrouver, après des siècles écoulés, tous les détails topographiques que pouvait offrir le territoire des Gaules à l’époque de Charlemagne et de ses successeurs. Les historiens et les poètes de cette époque, qui nous sont parvenus en bien petit nombre, ne fournissent d’ailleurs que des indications incertaines et très-succinctes sur l’état des connaissances géographiques, qui semblent avoir été presque nulles, malgré rétablissement des écoles fondées par Alcuin. Il est probable pourtant que ces connaissances étaient plus répandues dans les îles de la Grande- Bretagne, surtout en Irlande ; à l’exception d’Alcuin qui sortait du monastère d’York, une foule de savants moines irlandais, tels que saint Colomban, saint Gall, Théodore, archevêque deCantorbéry, Scot Érigène, vinrent répandre en France, à Paris et dans les villes où ils établirent des chaires et fondèrent des couvents, l’enseignement des lettres et des sciences. La géographie eut toujours une place dans cet enseignement ; elle fut sans doute mieux cultivée en Angleterre, où elle venait en aide à la navigation des marchands et des pêcheurs de l'ancien port de Dunwich (fig. iqq) dans les mers boréales.

Alfred le Grand, roi des Anglo-Saxons (849-901), qui était , comme Charlemagne, un souverain fondateur et organisateur, prenait un intérêt particulier à ces études et donnait l’exemple à ses sujets, en s’appliquant à connaître, en vue de la pêche et du commerce, les îles et les côtes baignées par la mer Baltique et par la mer du Nord. Deux voyageurs, deux marchands, l’un. Danois, nommé Wulfstan, l’autre. Norvégien, nomméOther, écrivirent la relation de leurs voyages maritimes. Wulfstan avait reconnu

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le littoral de la Baltique; Other avait navigué jusqu’au milieu des glaces du pôle, en suivant le littoral de la N orvége et de la Laponie. Alfred le Grand, qui traduisait en saxon V Histoire universelle écrite au cinquième

siècle, y ajouta, d’après les relations d’Other et de Wulfstan, la description d’une immense étendue de pays que les Romains n’avaient fait qu’entrevoir à travers les récits fabuleux de quelques marins qui s’efforcaient d’atteindre l’île mystérieuse de Thulé (Islande), qu’on regardait comme

Fig. 199. — Sceau de la ville de Dun\vich,-en Angleterre, xiii® siècle

l’extrême limite du monde habitable. On eut, grâce à lui, des cartes de pilote, pour aller établir des pêcheries dans les régions lointaines du continent norvégien (fig. 200 et 201), et pour faire le commerce de cabotage dans tous les ports de la Baltique. La géographie, en Angleterre comme en Allemagne, se composait alors de notions rudimentaires mais usuelles. Ainsi un chanoine de Brême composa, en 1067, une petite description du Danemark, sous le titre ambitieux de Geograpliia Scandinaviœ ; antérieurement, il est vrai, vers 826, un moine irlandais, Dicuil, avait écrit un véritable traité de géographie générale , intitulé : De mensurâ orbis ( de

l’Étendue de l’univers), emprunté aux écrivains latins Pline, Solin, Orose, Priscien, et complété par quelques nouvelles observations sur les pays du nord ; mais ce traité de géographie, dans lequel on trouve pourtant la constatation de la découverte de l’Islande, et d’autres faits intéressants contemporains, que des moines avaient appris à l’auteur, renferme beaucoup d’erreurs et manque absolument de critique. Par exemple, Dicuil divise le monde en trois parties : l’Europe, l’Asie et la Libye, où il place la source du Nil, non loin de l’Océan, dans les montagnes de la Mauritanie.

Fig. 200 et 201. — Des navigateurs, prenant pour une île le dos d'une baleine, s’y installent pour y faire cuire leurs aliments. — La baleine, atteinte par le feu, plonge dans la mer, et le navire manque de chavirer. Miniature du Bestiaire d' Amour, de Richard Fournival, ms. du x' siècle. Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

Il est sans doute peu d’ouvrages géographiques qui, aux dixième et onzième siècles, donnent une forme sérieuse à la théorie de la science, mais on peut être convaincu que cette science gardait ses droits dans l’enseignement, partout où les lettres humaines étaient encore enseignées. On conçoit que les écoles grecques de l’empire d’Orient ne pouvaient négliger une étude qui se liait forcément à celle de l’histoire et de la philosophie. La géographie devenait même une partie essentielle de la politique, commue ieprouve le traité composé par l’empereur Constantin Porphyrogénète, pour l’instruction de son fils, traité qui porte pour titre : de V Administration de l’Empire. Ce livre, écrit au milieu du dixième siècle, est, en réalité, une

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œuvre géographique, contenant la description la plus complète de l’Europe orientale et d’une partie de l’Asie. Beaucoup de livres cosmographiques, des relations de voyage ou d’ambassade, ont été rédigés en grec, dans le cours des onzième et douzième siècles, mais ne sont pas encore publiés. Quant aux écrivains de Thistoire byzantine, ils parlent des peuples et des États étrangers avec assez d’exactitude et de développement, pour qu’on n’ait pas à douter de leur instruction géographique.

C’est dans l’Islam qu’il faut aller, à cette époque, pour trouver de véritables géographes. Le génie musulman avait de bonne heure embrassé avec passion les études géographiques, qui firent des progrès énormes, dès le huitième siècle, dans toutes les écoles arabes. Le calife Al-Mamoun, fils d’Haroun-al-Raschid, s’était distingué par son goût pour ces études. Il avait fait traduire en arabe la Géographie de Ptolémée, en y ajoutant des cartes enluminées, ce qui prouverait que les cartes originales dont Ptolémée avait primitivement accompagné son texte n’existaient plus ou du moins n’avaient pas été reproduites dans la traduction syriaque. Dès le règne d’ Al- Mamoun, les Arabes avaient mesuré un arc du méridien, pour supputer quelle était la grandeur de la Terre et pour rectifier les calculs de Ptolémée sur la valeur du degré de chacun des grands cercles que l’on supposait couper la Terre, à raison de soixante-six mille et- deux tiers de mille. Les conquêtes des Arabes , leur commerce par terre et par mer, et surtout leurs pèlerinages religieux à la Mecque, servirent simultanément à enrichir leurs connaissances dans la géographie astronomique, physique et politique. Ils avaient rapporté de la Chine la boussole , dont les Chinois faisaient usage de temps immémorial, et l’emploi de la boussole pour les voyages maritimes amena incontestablement, dans la science géographique, une révolution complète et presque immédiate.

Les Arabes eurent, au dixième siècle, deux savants géographes, Ibn- Haukal et Maçoudi , tous deux originaires de Bagdad. Le premier écrivit une description de l’empire des Califes, accompagnée de cartes : « J’ai rassemblé, disait-il dans la préface de cet ouvrage encore inédit, tous les renseignements qui ont fait de la géographie une science, qui intéresse les princes et les personnes de toutes les classes. » Maçoudi (mort en q56) avait fait entrer, dans une encyclopédie intitulée Akhbar al Zeman (les

SCIENCES ET LETTRES. II. — 3y

Nouvelles du temps), tout ce qu’il avait recueilli de documents sur l’Asie et l’Afrique, pendant vingt-cinq années de voyages; mais cet ouvrage semble aujourd’hui perdu et il n’en reste qu’un abrégé considérable, fait par l’auteur lui-même, sous le titre les Prairies d’or , et traduit en français. Maçoudi mérite d’être surnommé le Pline de l’Orient. On citerait un grand nombre d’autres ouvrages de géographie dans la littérature arabe du moyen âge : le plus connu est celui d’Edrisi, qui était un Arabe d’Espagne et qui écrivit son livre à la cour de Roger, roi de Sicile,

Fig. 202. — « Comment Alexandre se bataille a la beste qui est forte com olifant et a ni cornes. » Miniature d'un ms. du xiii' siècle, n“ 11,040. Bibliotli. de Bourgogne, à Bruxelles.

en I iSq. Ce fut pour ce prince, ami des lettres, qu’Edrisi avait construit une sphère arinillaire et un planisphère terrestre en argent (voy. le chap. Sciences occultes).

L’exemple des Arabes ne fut pas sans influence sur la rénovation des sciences géographiques en Europe, lorsque ces sciences se trouvèrent tout naturellement devenues indispensables, en présence des croisades. Il fallait d’abord connaître tous les chemins qui conduisaient à Jérusalem; il fallait créer des itinéraires et des cartes routières pour les croisés, et dans ces contrées nouvelles, inconnues, où allaient s’engouffrer des armées et des multitudes impatientes, on n’avait d’abord pour guide que des relations pleines d’erreurs , écrites par des pèlerins ignorants, qui , depuis le cinquième siècle, s’étaient imposé la tâche rude et périlleuse de visiter les

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lieux saints. On étudia donc, dans les écoles de l’Occident, la géographie plus et mieux qu’on n’avait fait aux siècles antérieurs. Dans les monastères, dont chacun avait son école et sa bibliothèque, on s'était mis à chercher, à copier les anciens géographes : Strabon, Pausanias et Polybe; Pline, Pomponius Mêla, Solin et Ethicus; on les expliquait, on les commentait, on les comparait à des relations moins anciennes à des témoignages presque contemporains. La célèbre abbaye du Mont- Gassin, dans le royaume de Naples, fut, en ce temps-là, un des principaux foyers des connaissances géographiques. De nombreux pèlerins, qui allaient

Fig. 2o3. — « Comment Alexandre se bataille a lions blans grans comme tors. » .Miniature d'un ms. du XIII' siècle, n“ 11,040. Bibliotli. de Bourgogne, à Bruxelles.

en Palestine ou qui en revenaient, s’arrêtaient journellement dans cette abbaye, où les accueillait une large hospitalité, et là ils déposaient naïvement le récit de leurs voyages et de leurs aventures dans la mémoire de leurs hôtes. Ce fut au Mont-Cassin que se retira Constantin l’Africain, qui était une des lumières de l’école de Salerne, après avoir, au sortir des écoles d'Alexandrie et de Badgad , parcouru pendant vingt-neuf ans l’Egypte et l’Asie. Son prodigieux savoir l’avait fait passer pour sorcier, mais le Normand Robert Guiscard, duc de Pouille, dont il fut secrétaire, le couvrit d’une protection éclairée, qui lui permit de continuer paisiblement ses œuvres de médecin et de géographe, dans la pieuse retraite où ses entretiens instructifs et curieux, concernant les pays d’outre-mer qu’il avait explorés en observateur, charmaient souvent les heures de

repos et de récréation, que ses frères de l’ordre de Saint-Benoît pouvaient dérober à leurs travaux et à leurs prières.

L’université de Paris n’était pas encore fondée, à cette époque, mais les écoles ecclésiastiques fleurissaient déjà dans la capitale, comme dans toutes les villes importantes. L’enseignement de la géographie se bornait alors à quelques notions élémentaires plus ou moins erronées. C’était dans les poètes latins classiques, Virgile, Horace, Ovide, que les écoliers saisissaient au vol un petit nombre de faits relatifs à la géographie descriptive. Rien ne prouve mieux l’ignorance qui régnait partout sur la configuration du planisphère terrestre que des dessins grossiers qu’on rencontre dans deux ou trois manuscrits du onzième siècle; les auteurs de ces dessins n’avaient certes jamais vu les cartes de la Géographie de Ptolémée. Les descriptions géographiques, dispersées çà et là dans les poésies du temps, étaient moins éloignées de la vérité, car les poètes des onzième et treizième sièclès, à l’exemple d’Ausone et de Fortunat, s’attachaient à dépeindre les localités qu’ils avaient vues. C’est ainsi que Marbode, évêque de Rennes, mort en 1 123, a esquissé dans ses poèmes la géographie de la Bretagne, en lui donnant un caractère qui paraît reproduire naïvement l’aspect des lieux. Signalons en passant à la fin de ce siècle, l’itinéraire du rabbin juif Benjamin de Tudèle à travers l’Europe et une partie de l’Afrique.

Il y eut pourtant quelques hommes de génie, à qui l’étude générale des sciences ouvrit, dès ce temps-là, les arcanes de la géographie astronomique et philosophique. Tel était le maître de Roger Bacon, qui paraît avoir été un Picard, nommé Mehairicourt; Roger Bacon ne l’appelle pas autrement que maître Pierre. Ce philosophe mathématicien et géographe avait voyagé en Europe et en Asie , avant de venir se fixer à Paris , où il apprit à Roger Bacon, vers i23o, ce qu’aucun autre savant n’eût été capable de lui enseigner. Il avait construit une sphère imitant le mouvement du ciel, et ce fut par l’astronomie et les mathématiques qu’il aborda les questions les plus ardues de la géographie. Roger Bacon, dans la quatrième partie de son Opus majiis, consacrée presque entièrement à la description de la Terre, n’a fait sans doute que reproduire les leçons de maître Pierre : il relève les erreurs des anciens géographes, combat les opinions de Pline

SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. Sog

et de Ptolémée, et met en avant une foule de problèmes nouveaux que la science ne devait résoudre que longtemps après lui; non-seulement il

décrit très-exactement des régions encore inconnues ou à peine indiquées, mais encore il soutient que l’Afrique s’étend très-loin vers le sud, qu’elle a des habitants par-delà l’équateur, que la température sous le pôle est

Fig. 204. — Plan de Clermont en Beauvoisis. Tapisserie de Beauvais (i53o), conservée à la cathédrale de cette ville.

(Collection de feu M. Achille Juhinal.)

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intolérable, que la mer des Indes embrasse les côtes méridionales du continent asiatique, enfin que la terre est dix fois plus peuplée qu’on ne le supposait. Au moment où Bacon écrivait, sous la dictée de maître Pierre, ces ingénieuses théories qui changeaient la face des connaissances géographiques, Albert le Grand professait, dans sa chaire de l’université de Paris, devant plusieurs milliers d’auditeurs émerveillés , un système de géographie, dépourvu de toute critique et surchargé d’erreurs, qu’il n’a pas fait disparaître, en recueillant ses leçons publiques dans un traité intitulé De natiira locoriim (De la nature des lieux).

Voici en quels termes Roger Bacon appréciait déjà l’utilité et l’objet principal d’une science qui n’était encore que dans l’incertitude et la confusion : « La géographie, dit-il, comme l’astronomie et la chronologie, a ses racines dans les mathématiques, puisqu’elle devrait reposer sur la mesure et la figure de la Terre habitée et dans la détermination exacte des latitudeset des longitudes. Mais l’incurie des peuples chrétiens est telle, qu’ils ne connaissent pas même la moitié du globe où ils vivent. Cependant le premier travail sérieux, auquel il faudrait s’appliquer, ce serait de mesurer la Terre, de déterminer la position des villes et des contrées, et surtout d’adopter un degré fixe pour les longitudes, à partir de l’extrémité occidentale de l’Espagne jusqu’à l’extrériiité orientale de l’Inde. Cette œuvre immense ne pourrait s’accomplir que sous les auspices du saint-siège apostolique ou par les soins d’un monarque qui subviendrait à tous les frais de l’entreprise, en rétribuant, d’une manière convenable, les savants qu’il emploierait. Au reste, on ne peut connaître les hommes, si l’on ne sait pas quel est le climat sous lequel ils habitent; car, si les productions du règne animal et du règne végétal dépendent essentiellement de l’influence du climat, les mœurs, les caractères, les constitutions des peuples en dépendent encore davantage. » Ne faut-il pas admirer la sagacité, la pénétration intuitive de l’esprit de Roger Bacon, qui devançait ainsi de cinq siècles les résultats philosophiques de la science moderne ?

Le treizième siècle ne pouvait manquer de remettre en honneur la géographie, lorsque les voyages en Orient se multiplièrent, à la suite des croisades, et quand le développement des études classiques, favorisé par l’ardeur de la jeunesse qui se pressait dans les écoles des universités nouvelles.

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eut donné le goût des encyclopédies, rédigées sur le plan de V Histoire naturelle de Pline l’Ancien. La géographie allait occuper dans ces compilations une place, que les progrès journaliers de la science ne devaient plus restreindre à des emprunts plus ou moins intelligents faits aux ouvrages des anciens géographes. Vincent de Beauvais, qui, par ordre de saint Louis, avait voulu présenter, dans un énorme recueil intitulé Spéculum majus (Miroir général), le vaste ensemble des connaissances scientifiques, historiques et philosophiques de son temps, ne se borna pas à rassembler tout ce que l’antiquité lui fournissait de documents et de systèmes sur l’histoire de la géographie et sur la description de l’univers : il eut recours aux voyageurs qui avaient visité les pays qu’il avait à décrire, et il mit en œuvre des renseignements tout nouveaux, qu’il eut le tort de ne point soumettre à une judicieuse critique. Son livre n’en est pas moins précieux, et il faut lui savoir gré d’avoir écrit le Spéculum naturale, où il traite de la situation du ciel, de la cosmographie, de la géographie, en citant seulement une douzaine d’auteurs latins comme des autorités qu’il allègue sur ces matières.

Dès cette époque, plusieurs voyages dans la haute Asie avaient apporté en Europe des notions plus exactes et plus étendues sur cette partie du monde. La légende du Prêtre Jean fut le principal motif de ces voyages. On parlait alors d’une espèce de pape, appelé le Prêtre Jean , qui gouvernait un État chrétien situé en Tartarie, où personne n’avait encore pénétré. Le pape Innocent IV et le roi Louis IX eurent, en même temps, l’idée de savoir ce qu’il y avait de vrai dans ces récits populaires. Le pape envoya donc en Asie deux ambassades ou plutôt deux missions (1246), l’ime confiée à des religieux de l’ordre de saint François, l’autre à des moines dominicains , la première chez les Mongols , la seconde en Perse et en Arménie. La relation de la première ambassade fut écrite par frère Jean de Plano-Carpini, qui était parvenu, avec ses compagnons, jusqu’aux bords du Volga. L’ambassade envoyée au grand khan de Tartarie par saint Louis, en i253, eut des résultats plus sérieux pour la science géographique, et le moine franciscain flamand Guillaume de Ruysbroeck, dit Rubruquis, consigna dans le récit de son voyage bien des détails intéressants sur des contrées lointaines qu’on ne connaissait pas même de nom.

SCIENCES ET EETTRES.

La légende du Prêtre Jean n’en continua pas moins, pendant deux siècles, à être l’entretien du vulgaire. (Voy. le chap. Croyances populaires.)

Un autre voyageur, le Vénitien Marco Polo, qui était allé chercher fortune en Tartarie en 1269, et qui occupa pendant vingt années un poste élevé à la cour du grand khan, avait profité de son séjour et de ses excursions dans l’Asie pour réunir une multitude de notes précieuses sur la géographie des pays qu’il habita si longtemps. De retour dans sa patrie en i2q5, il dicta le récit de ses longs voyages à Rusticien de Pise, qui les écrivit d’abord en français, huit ans avant que Marco Polo les eût fait écrire en italien. Cette relation importante et très-véridique, malgré la crédulité naïve de l’auteur, contenait la plus ample description et la plus fidèle qu’on eût encore de la Tartarie, de la Mongolie, du Cathay ou de la Chine et de quelques autres parties de l’Asie centrale. Ce fut, en quelque sorte, le premier essai de la géographie pittoresque. L’exemple de Marco Polo trouva des imitateurs qui ne l’égalèrent pas. Les voyageurs se succédèrent en Asie jusqu’au quinzième siècle : c’étaient des moines la plupart, franciscains ou dominicains, Ricoldi de Monte-Croce, Jean de Monte-Corvino, Oderic de Frioul, Jean de Marignola. Le plus célèbre de tous fut un Anglais, Jean de Mandeville, qui, de iSay à i36i, parcourut à peu près tout le monde connu alors, pour le plaisir de voir et de savoir, et qui, après avoir fait un pèlerinage en Terre-sainte (fig. 2o5), explora une partie de l’Afrique et presque toute l’Asie. La relation de ses voyages, écrite en anglais, est surchargée d’histoires merveilleuses et fait peu d’honneur à son jugement comme à sa critique. Plusieurs voyageurs se sont montrés meilleurs observateurs : tel fut Marino Sanuto, qui rédigea des notions exactes sur le commerce et la navigation dans le Levant (iSoy); et tel fut Bertrandon delà Brocquière, gentilhomme bourguignon, un des derniers qui portèrent le bâton depèlerin, en se rendant à Jérusalem (iqSa).

Les voyageurs de caravane semblent avoir donné l’éveil aux voyageurs de mer , aux navigateurs. L’hydrographie va venir en aide à la géographie. Les premiers navigateurs qui explorent les côtes occidentales de l’Afrique sont des Portugais. Dans le quinzième siècle (en iqSq) Baldaya s’avança jusqu’au cap Bojador, presque en vue des Canaries. L’île de Madère, que l’Anglais Mashani avait, dit-on, aperçue en iSqq, ne fut réellement décou-

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verte qu’en rqiq, par Gonzalès Zarco, qui en prit possession, au nom de Jean I", roi de Portugal. Le fils de ce roi, le prince Henri (iSqq-iqiSo), surnommé le Navigateur , était passionné pour les découvertes maritimes, et il consacra quarante-huit ans de sa vie à les encourager, à les diriger. Le but de ces expéditions n’était pas seulement de chercher des

Fig. 2o5. — Jean de Mandeville, célèbre voyageur anglais, prend congé du roi Edouard III avant de partir « oultre mer ». Miniature des Merveilles du monde, ms. du xv' siècle. Biblioth. nat. de Paris.

pays nouveaux, qui devaient produire de l’or et ouvrir de riches comptoirs au commerce; le savant prince se préoccupait surtout, en poussant ses flottilles vers l’équateur, d’agrandir le domaine des connaissances géographiques. Les îles Canaries avaient été découvertes et conquises en 1402 par Jean de Béthencourt et le pavillon du roi de Castille y flottait depuis 1446; mais les expéditions portugaises s’avancèrent Jusqu’à l’embouchure du rio Grande et fondèrent des établissements aux îles du cap

Vert. Dans ces explorations successives, qui durèrent un demi-siècle, sous la conduite de Gil Eanes (1442), de Nuno Tristam (1443), d’Alvaro Fernandez (1448) et de Cadamosto (i455-56), l’hydrographie avait relevé le tiers environ de la côte africaine occidentale; Joào de Santarem et Pedro de Escalone, qui avaient exploré la côte de Guinée (1471), franchirent la ligne et ouvrirent à la navigation l’hémisphère austral . En 1 484, Diego Cam atteignait le vingt-deuxième degré de latitude méridionale, au-delà du Zaïre, et deux ans après, Bartholomeo Dias aperçut le cap des Tempêtes (cap de Bonne-Espérance). La gloire de le doubler pour continuer sa route vers l’Inde était réservée à Vasco de Gama (1497).

Ces côtes, ces îles africaines, que la marine royale du Portugal venait de reconnaître au profit du commerce portugais, avaient été déjà fréquentées, sinon relevées d’une manière scientifique, par d’autres navigateurs appartenant à d’autres nationalités. En 1471, les Portugais qui abordèrent en Guinée furent bien surpris d’y trouver un comptoir français, appelé le Petit Dieppe, que des marins de Dieppe y avaient établi depuis plus d’un siècle. Ces mêmes marins (et avant eux les Irlandais et les Scandinaves) connaissaient l’Amérique du Nord, bien longtemps avant que Colomb eût découvert les Antilles. Au reste, en iSgS, la flottille des frères Zeno, frétée à Venise par des marchands, avait traversé l’Océan, sous la direction d’un pilote de Dieppe, qui lui montra les côtes septentrionales de l’Amérique. Ces découvertes, dues à l’ardeur du gain, tentées par des aventuriers audacieux, ne profitaient pas à la science : on les tenait cachées si elles étaient avantageuses à quelque branche de commerce maritime et l’on n’en faisait aucun cas quand elles n’avaient rien produit dans l’intérêt de la marine marchande. C’est à partir du quinzième siècle seulement que les navigateurs commencèrent à écrire leurs voyages ou à les faire écrire en abrégé par les cosmographes, qu’ils avaient ordinairement à leur bord ; mais ces relations restaient secrètes ou ne passaient que dans peu de mains, car ces navigateurs regardaient leurs découvertes comme une propriété dont ils devaient être jaloux. Aussi, le curieux voyage de Cadamosto, intitulé Prima navigatione aile terre deNegri (Première navigation aux terres des Nègres), ne parut-il qu’en 1607.

La cartographie avait profité de ces voyages plus que la géographie : tout

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voyageur, tout navigateur ne pouvait se passer d’une carte, et cette carte, il la faisait lui-même en y ajoutant successivement les résultats de ses propres découvertes. Antérieurement au quatorzième siècle, les cartes devaient être fort rares; elles étaient, d’ailleurs, fautives et incomplètes.

Fig. 206. — Carte de 1 île 'l'aprobanc. Fac-similé réduit d'une carte de la Géographie de Ptolémée, dans l'édition latine de 1492 (Ulmæ, per Leonardum Hol), offerte par Nicolas Germain au pape Pau! H. Bibliolh. de M. Ambroise Firmin-Didot.

La plus ancienne carte générale du monde que nous ait léguée le moyen âge, c’est celle que le Vénitien Marino Sanuto présenta au pape Jean XXII en i32i. Cette carte, qui paraît imitée des cartes arabes, est un simple tableau, où la position relative des lieux et des pays est indiquée presque

au hasard, sans être assujettie à aucun tracé de parallèles et de méridiens. Cent quarante ans plus tard, un moine camaldule, frcà Mauro, peignit lui -même, sur la muraille d’une des salles de son monastère, dans rîle de Murano, près de Venise, un immense planisphère, où il a résumé toutes les connaissances géographiques de son siècle. Les premières cartes marines, dressées par des pilotes italiens , portugais ou espagnols, ne sont pas d’une date antérieure à celle de la mappemonde de Sanuto ; elles se multiplièrent dans le siècle suivant. Ces cartes, ces portulans, remarquables généralement par leur belle exécution, sont d’une exactitude et d’une fidélité surprenantes; on y trouve souvent la mention des voyages maritimes les plus célèbres, avec des points de repère qui permettent d’en suivre chronologiquement les phases et les résultats. On peut affirmer que chaque pilote était capable de dresser lui-même une carte côtière très-détaillée pour toutes les mers où il avait navigué.

Cette abondance de cartes et de portulans, surtout dans les pays qui avaient une marine, explique comment la gravure sur cuivre des cartes géographiques fut presque contemporaine de l’imprimerie en caractères mobiles, inventée en 1440, mais renfermée mystérieusement dans l’enceinte de Mayence jusqu’en 1466. La première édition de la Cosmograp/iia de Ptolémée fut imprimée, in-folio, ci Aùcence, par Hermann Levilapis, en 1475; mais cette édition était dépourvue de cartes. Cependant le bénédictin Nicolas Denis avait composé, pour l’ouvrage de Ptolémée, des cartes qui étaient alors gravées sur cuivre par André Benincasa. Déjà une nouvelle suite de cartes , destinées également au Ptolémée , était admirablement exécutée par l’imprimeur Conrad Sweynheym, associé de Pannartz, qui avait transporté ses presses à Rome, et ces cartes, au nombre de vingt-sept , dans lesquelles les lettres ont été frappées avec des poinçons d’orfévre et à coups de marteau , furent achevées par l’Alsacien Arnold Buckinck, pour orner la grande édition de Ptolémée, qui s’imprimait en 1478 a Rome sous la surveillance littéraire de Domitius Calderini. D’autres éditions, avec des cartes gravées sur bois et coloriées au pinceau, parurent successivement en Italie et en Allemagne (fig. 2o5). Le texte grec de Ptolémée fut dès lors étudié avec soin par l’érudition géogra-

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phique, qui s’appliquait à le corriger et à l’interpréter, pour améliorer la traduction latine, qu’on réimprimait sans cesse par milliers d’exemplaires ; car le texte grec ne devait voir le jour qu’en i533.

La publication de la traduction latine de Ptolémée, avait été suivie de celle de plusieurs anciens géographes , et ces éditions primitives témoi-

Fig. 207. — Découverte de Saint-Domingue {Insula hyspanà), par Christophe Colomb; d’après un dessin qui lui est attribué et où il s’est représenté lui-même. Fac-similé d’une gravure sur bois de VEpistola Christofori Colom, édit, sans date (1492?), in-q". Biblioth. Ambrosienne, à Milan.

gnaient des sympathies du public lettré pour les sciences géographiques. Les papes Paul II et Si.xte IV acceptèrent à l’envi la dédicace des éditions que Sweynheym et Pannartz imprimaient à Rome. Strabon , traduit en latin J parut en 1469, Pline en 1473 ; Pomponius Mêla fut imprimé pour la première fois à Milan, en 1471 ; Solin, à Paris, en 1473. Des réimpressions de ces géographes avaient lieu simultanément à Venise, où

elles ne semblaient pas suffire à l’impatience des personnes qui s’adonnaient à l’étude de la géographie. Cette étude avait pris dès lors beaucoup d’importance dans l’enseignement public, et ce qui le prouve mieux que tous les témoignages contemporains , c’est la quantité de petites éditions de Pomponius Mêla, qu’on imprimait, pour l’usage des universités, dans tous les États de l’Europe.

On ne peut pas douter que cette profusion de cartes et de livres géographiques n’ait donné une impulsion générale aux expéditions maritimes. Les Portugais, après avoir mis un siècle entier à découvrir les côtes occidentales de l’Afrique, se préparaient à s’avancer dans la mer des Indes, en doublant le cap des Tempêtes, pour étendre leur puissance navale, commerciale et militaire, en Asie comme en Afrique. Diego d’Azambuza avait créé, en 1481 , le premier établissement européen dans la Guinée, explorée vingt ans auparavant par son compatriote Cintra ; Diego Cam avait découvert le Congo (1484); Vasco de Gama avait touché l’Inde, à Calicut (1498). Mais les marins les plus hardis, malgré le secours de la boussole , qui depuis le douzième siècle ne faisait pas défaut à la navigation, n’osaient entreprendre de traverser l’Atlantique, qui semblait une mer sans bornes et pleine de périls. Les pilotes se racontaient entre eux, néanmoins, qu’en se dirigeant toujours vers l’ouest dans cette mer inconnue, on devait rencontrer les premières îles de la mer des Indes. C’était là l’idée que roulait dans sa tête un pilote génois, Christophe Colomb, né vers 1436, qui naviguait sur toutes les mers connues depuis son enfance. « Le Seigneur me gratifia abondamment de connaissances dans les choses de la marine, dit-il dans une de ses lettres. De la science des astres il me donna ce qui pouvait suffire ; de même, de géométrie et d’arithmétique. De plus, il m’accorda la capacité et l’habileté manuelle pour dessiner les sphères et y placer en leurs propres lieux les villes, les rivières et les montagnes. » Colomb était donc, comme il le dit, un géographe.

Un astronome de Florence, Toscanelli, lui communiqua une carte, sur laquelle il avait indiqué la route à suivre dans l’Océan pour aller rejoindre la côte ou les îles des Indes, car on ne supposait pas l’existence de la terre ferme entre l’Asie et l’Europe. Colomb, comme il le déclare lui-même.

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ne songeait d’abord qu’à « chercher l’Orient, par l’Occident ». Les conseils de Toscanelli le décidèrent à tenter cette voie nouvelle à travers l’Océan ; il s’adressa inutilement à la république de Gênes et au roi de Portugal pour obtenir des vaisseaux. Après huit années de démarches infructueuses, il obtint, du roi d’Aragon Ferdinand le Catholique et d’Isabelle, reine de Castille, trois petits navires, avec lesquels il partit du port de Palos, en Andalousie, le 3 août 1492. Au mois de mars iqqS, il revenait en

Fig. 208. — Signature qu'on lit au bas d'une lettre autographe de Christophe Colomb, adressée de Séville aux nobles Seigneurs de l'Office de Saint-Georges et datée « A dos dias de Abril i5o3 ». Conservée à la municipalité de Gênes.

Espagne, après avoir découvert les îles de San-Salvador , de Cuba et de Saint-Domingue (fig. 207). Nommé vice-roi des pays nouveaux qu’il avait acquis à l’Espagne, il y retourna l’année suivante; mais ce fut seulement dans son troisième voyage, en 1498, qu’il trouva le continent et parcourut la côte de l’Amérique méridionale.

Les découvertes de Christophe Colomb (fig. 208), dont le nom n’eut peut-être pas le retentissement qu’il méritait, produisirent en Europe une profonde émotion d’étonnement. Aux premières indications, d’abord

vagues et incomplètes, accueillies partout avec enthousiasme, succédèrent des récits plus circonstanciés, qui ne laissaient pas de doute sur l’existence des terres inconnues. Ce fut le signal d’un grand nombre d’expéditions maritimes, auxquelles la science n’eut aucune part et qui n’avaient pour objet que de conduire des aventuriers dans ce qu’on nommait le pays de l’or. La géographie ne profita pas moins de l’impulsion qu’elle avait reçue : chaque université donna la plus grande extension aux études géographiques. En Italie et en Espagne, les familles nobles consacrèrent des sommes considérables à former, dans leurs palais, des collections de livres, de cartes et d’instruments qui pouvaient être utiles à l’astronomie nautique, à l’hydrographie et à toutes les branches de la géographie ancienne et moderne. Ces familles, dans une intention généreuse plutôt qu’égoïste, firent exécuter, à grands frais, des voyages d’exploration et de découverte dans les nouvelles parties du monde.

Un adroit Florentin, Amerigo Vespucci (i45i-i5i2), trouva dans la munificence de la famille de Médicis les moyens d’équiper une petite flottille et de faire deux voyages dans les mers que Colomb venait d’explorer; les deux autres, il les fit aux frais du roi de Portugal. Ces voyages avaient probablement un but commercial; Améric Vespuce leur prêta une physionomie purement géographique, en publiant, sous la forme d’une lettre signée, la description des terres nouvelles qu’il disait avoir découvertes; cette lettre, écrite en italien et imprimée en i5oq à un grand nombre d’exemplaires, fut répandue par toute l’Italie, qui applaudit la première au succès des navigations d’un de ses enfants. Ce dernier, qui ne s’était pas enrichi, repassa en Espagne et fut revêtu, en i5o8, de la charge de pilota mayor. Du reste, il a été complètement démontré par Humboldt que le nom dioAmériqiie n’a pas été imposé au nouveau monde par le navigateur florentin. L’auteur de cette supercherie est un obscur savant allemand nommé Martin Waldseemüller, qui publia en lôoy une géographie populaire intitulée Cosmographiæ introdiictio et plusieurs fois réimprimée depuis. « On peut se sentir indigné, ditM. Ferdinand Denis, et l’on a raison de l’être, à la vue de ces jeux cruels de la fortune; mais ce n’est pas une cause suffisante pour flétrir à jamais le nom du Florentin. »

Les Portugais avaient paru, un moment, se désintéresser de la décou-

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