‹ Sciences & letters au moyen âge et à l'époque de la renaissanceChapitre 27 sur 40 · LA VIERGE, REINE DES CIEUX · texte numérisé non relu

LA VIERGE, REINE DES CIEUX

préside une assemblée de saints et de saintes. Tableau du commencement du quinzième siècle

à la galerie de Francfort-sur-Mein.

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voulaient consacrer leurs inspirations à des œuvres morales, édifiantes, religieuses. Ce fut surtout en l’honneur de la sainte Vierge et de son Immaculée Conception que ces poètes rivalisèrent de zèle et d’émulation

Fig. 345. — Le Chastel d’amours. D’après une miniature tirée du Champion des dames, ms. du xv® siècle,

n» 12476. Biblioth. nat. de Paris.

pieuse, pour composer des chants royaux, des ballades, des cantiques , qui étaient mis au concours et dont les meilleurs obtenaient de flatteuses récompenses. Telle fut l’origine des académies et des sociétés littéraires en France.

L’école poétique française réunissait une grande variété de talents , au

quinzième siècle. Martin Franc, dans son Champion des dames (fig. Sqô), s’efforcait de faire renaître le poème allégorique de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung; mais, en même temps, Olivier Basselin, maître foulon de Vire, créait le « vau de vire », la chanson bachique, épicurienne et gaillarde, en buvant du cidre normand; malheureusement, ses chansons ne nous sont parvenues que modernisées et défigurées. Guillaume Coquillard, tout official qu’il fût à Reims, c’est-à-dire clerc et docteur ecclésiastique, donnait carrière à sa verve caustique et à sa bonne humeur gauloise, dans ses Monologues facétieux. Martial d’Auvergne rimait d’une façon un peu terne et monotone les Vigiles du roi Charles VII; Jean Meschinot, de Nantes, rassemblait ses Lunettes des princes , pour les ducs de Bretagne, à la maison desquels il était attaché en qualité de po'ête ducal; André de la Vigne et Guillaume Crétin remplissaient à peu près le même emploi dans la maison royale de France. Mais l’influence déplorable des poètes de la cour de Bourgogne commençait à dénaturer et à travestir la poésie française ; Pierre Michault, Olivier de la Marche (fig. 346), Georges Chastelain, Jean Molinet, avaient imaginé de créer des difficultés de rhythme, de mesure, de rime, à travers lesquelles leurs vers prenaient une physionomie hétéroclite et barbare. Guillaume Crétin et Jean d’Auton, tous deux chroniqueurs du roi Louis XII, s’efforcèrent de renchérir encore sur ces monstrueux tours de force, et Jean Lemaire (né en 1473 à Belges, en Hainaut), à qui la prosodie française doit peutêtre quelques réformes heureuses, eut bien de la peine à se soustraire à de si déplorables exemples.

La poésie n’était pas aussi florissante dans les autres cours et dans les autres pays de l’Europe. En Espagne on imitait encore les œuvres des troubadours provençaux. Ce fut l’ère de la poésie galante. On composait aussi des redondillas, où le poète n’abandonnait son sujet qu’après l’avoir épuisé, pour ainsi dire, en le ressassant avec toutes les ressources de la langue. A la cour de Jean II , roi de Castille ( 1406-1454), on s’amusait à ces jeux d’esprit prétentieux, dans lesquels excellèrent le marquis de Vülena et Juan de Mena. Une partie de ces poésies tendres et amphigouriques, dues à plus de cent quarante auteurs différents, furent recueillies, en T 5 16, sous le titre de Cancionero general 347). Le Portugal,

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de même que l’Espagne, cherchait ses modèles parmi les troubadours et s’attachait à les imiter ou même à les traduire; mais ces timides et pâles essais aboutirent à l’invention de la romance pastorale, qui représentait

Fig. 346. — Vanité des choses humaines. D’après une miniature tirée du poème allégorique, le Chevalier délibéré, sur la mort du duc Charles le Téméraire, par Olivier de la Marche, ms. du xv® siècle, n“ 173. Biblioth. de l'Arsenal, à Paris.

la vie amoureuse des bergers. Ce genre artificiel et faux, agréable quelquefois, mais généralement fade et ennuyeux, devait être adopté dans toutes les littératures, où il garda longtemps sa place par la force de l’ha-

bitude. L’Angleterre, cependant, n’avait pas pris goût à cette poésie d’amour et de galanterie. Depuis la mort de Chaucer, les poëtes ou plutôt les versificateurs en étaient encore à l’imitation du Roman de la Rose et à l’éternelle paraphrase des histoires mythologiques.

En Italie, Pétrarque mort, la poésie languit malgré les efforts de Colucci, de Burchiello, de Pulci, pour la raviver. Quelques poèmes chevaleresques, tels que Buovo d’Antona, la Spagna, etc. , ne mériteraient pas d’être cités, s’ils n’eussent marqué la route où Boïardo et Arioste devaient bientôt marcher avec éclat. Mais Laurent de Médicis, gonfalonier de la

Fi;:. 347. — Extrait du Cancionero de Juan-Alphonse de Baena, ms. original du xv' siècle.

Biblioth. nat. de Paris.

république de Florence, réveille, en 1469, par ses Canti carnascialeschi (Chansons de carnaval), la poésie italienne. Politien et Lasca sont là, qui secondent son heureuse tentative; Politien était pourtant un des plus fanatiques partisans de l’antiquité classique. Or, la poésie latine avait eu de nombreux et infatigables sectateurs pendant tout le cours du moyen âge, et leurs ouvrages, composés de centons de Virgile, d’Horace et de Lucain, ne cessaient de se multiplier par toute l’Europe. La renaissance des lettres antiques en Italie, au quinzième siècle, avait merveilleusement servi cette tendance des doctes et des pédants à ressusciter la poésie latine, destinée à revêtir des sujets modernes et à exprimer des idées absolument

Y confie

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étrangères à la langue de l’ancienne Rome, Aussi, Sannazar (fig. 34S), surnommé le Virgile chrétien, excita plus d’enthousiasme avec ses poèmes De partit Virginis et Lamentatio de morte Christi, qu’en publiant ses belles poésies italiennes. Bref, il y eut, dans toute l’Europe savante, au quinzième comme au seizième siècle, une poésie latine, qui produisit, en tous genres, une multitude d’ouvrages applaudis et admirés surtout par les lettrés universitaires.

Fig. 348. — Jacques Sannazar, poète (i458-i53o). Fac-similé réduit d’une gravure anonyme du xvi' siècle, éditée à Rome par Ant. Salamanca. Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

Mais voici reparaître les vieux romans de chevalerie, sous la forme de poèmes in ottava rima; voici le roi Artus de Bretagne et les chevaliers de la Table Ronde; voici Charlemagne et ses douze pairs. C’est l’épopée italienne, demi-sérieuse et demi-comique. Pulci ( 1432-1487) écrit son Morgante maggiore, dont le héros est un géant bouffon; Bello, dit l’Aveugle de Ferrare, son Mambriano, qui poursuit Renaud de Montauban à travers les aventures les plus étranges et les plus burlesques. Boïardo ( 1434- 1494) va chercher aussi ses inspirations dans la Chronique de Turpin et

met en scène la cour de Charlemagne dans son Orlando innamorato , qui serait un chef-d’œuvre, si le style du poète était moins âpre et moins gourmé. Lodovico Ariosto, dit l’Arioste (fig. 349), né à Reggio en 1474, n’osa pourtant pas refaire le poème épique de Boïardo; il le continua, et dans son Orlando furioso , une des plus étonnantes productions de la poésie pittoresque et dramatique, laissa bien loin en arrière le chantre de VOrlando innamorato. Dans le poème de l’Arioste tout est remarquable : la variété des inventions, le charme de la poésie descriptive, la grâce et l’élégance du style, l’inattendu et la puissance du drame. Comme Homère, Arioste fut surnommé le Divin, et son poème de Roland furieux est resté le type excellent de l’épopée romanesque, de même que V Iliade est encore le chef-d’œuvre de l’épopée héroïque.

Arioste, dans ses Capitoli amorosi et ses poésies légères, avait gardé sa supériorité; il eut des imitateurs, qui n’eussent point osé lutter avec lui dans le poème épique romanesque. Berni (mort en i536) refit VOrlando innamorato et s’arrêta devant VOrlando furioso; il avait perfectionné le genre bouffon et donné le modèle de la poésie bernesque. Mais cent poètes s’étaient trouvés pour imiter Pétrarque, qu’ils n’égalèrent pas. La poésie didactique prit son essor en de froides imitations de Virgile et de Juvénal : le poème des Abeilles est une traduction du quatrième livre des Géorgiques, qu’Alamanni ne fit que contrefaire dans la Coltiva\ione (lôqô). Trissino voulut composer un véritable poème épique (/’/Za/fa liberata dei Goti; 1547) et il employa le vers blanc, qui ne fut pas bien reçu par les amateurs de Vqttava ritna. La poésie italienne n’eut alors aucune influence sur la poésie espagnole, qui s’en tenait volontiers à des œuvres de galanterie raffinée : Boscan Almogaver et Garcilaso de la Vega l’appliquèrent avec succès à faire passer cette galanterie dans le petit cadre du sonnet régulier, en y faisant vibrer la fibre amoureuse. Garcilaso , mort en i536, ne se fut pas plutôt essayé dans la pastorale , qu’il la mit à la mode , tandis que Diego Hurtado de Mendoza écrivait des épîtres dans le goût d’Horace. La pastorale restait le genre préféré des Portugais, et Ribeiro surpassa, en ce genre, tous les poètes qui l’avaient précédé. ^

Le souffle de la renaissance italienne ne se fait sentir en France qu’après les règnes de Charles VIH et de Louis XII. La poésie, qu’on prisait alors

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à la cour, était encore infectée de l’influence flamande : on se délectait au cliquetis des r\mo.?>fraternisées, brisées, équivoqiiées , couronnées , batelées, que Guillaume Crétin faisait sonner avec l’adresse d’un jongleur; on revenait avec plaisir aux réminiscences du Roman de la Rose, en lisant le Château de Labour, de Gringore; le Temple de Cupido, de Clément Marot; les Loups ravissants et VEspinette du jeune prince conquérant le royaume de Bonne Renommée, Jean Marot et Octavien de Saint-Gelais

écrivaient en vers le journal des expéditions de Charles VIII et de Louis XII. La muse populaire n’inspira que deuxpoëtes : Roger de Collerie et Pierre Gringore (1480-1547), qui, dans tous les genres de poésie, conservait le cachet de son style proverbial et malicieux. L’époque de François 1" parut devoir renouveler la langue, sinon la forme poétique, en imposant au poëte, qui voulait être goûté par les courtisans, un style franc, simple, vif et gai. Clément Marot, qui naquit en 1496, fut le véritable restaurateur de ce style éminemment français. Il n’avait pas le génie

Fig. 34g. — Louis Arioste, poëte italien (1474-1533). F'ac-simile réduit d’une gravure anonyme du xvi' siècle, éditée à Rome, par Ant. Salamanca. Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

des grandes œuvres; il était trop léger et trop gaulois pour songer à faire de longs poèmes, que personne d’ailleurs n’aurait lus. Avec lui, toute la poésie française se composait de rondeaux, d’épîtres, d’élégies, de chants royaux, de ballades, d’épigrammes et de madrigaux, qui ne s’appelaient encore qu’épigrammes, comme dans V Anthologie. C’est dans l’épigramme que Marot n’eut pas d’égal. Il n’avait point trouvé le style noble et soutenu, mais bien le style fin, délicat, gracieux, spirituel. Pendant quinze ans, il n’eut que des admirateurs et des imitateurs; mais quand il s’avisa de mettre sa poésie au service de la Réforme évangélique, quand en 1640 il translata en chants d’Église les Psalmes de David, à la requête de Calvin, il perdit toutes ses qualités de poète. Son école, qui comptait quelques charmants versificateurs, Bonaventure des Périers, Victor Brodeau, Charles Fontaine, etc., se maintint en faveur à la cour, parce que François I" se flattait d’avoir eu pour maître Clément Marot, qui n’avait pas réussi à le faire poète. Ce fut ce prince qui eut l’idée de faire traduire en vers français tous les poètes grecs et latins : Homère, par Hugues Salel; Ovide, par Clément Marot; Virgile, par Michel de Tours et Octavien de Saint-Gelais; Horace, par François Habert. Mellin de Saint-Gelais (1491- 1559), qu’on regardait comme le seul rival de Marot, se ressentait déjà de l’imitation italienne, et, en restant ingénieux et correct, il ne dédaignait pas l’aiîéterie prétentieuse et les concetti des poètes de l’Italie.

La réforme, il faut le reconnaître, fut partout funeste à la littérature légère; elle porta surtout un coup mortel à la poésie allemande. Hans Sachs, le cordonnier de Nuremberg, né en 1494, est peut-être le seul poète qui, en abordant tous les genres, osa braver l’intolérance luthérienne. En Angleterre, où le protestantisme n’a pas encore pénétré, il y a des poètes mondains, acceptés et applaudis : William Dunbar, avec son poème allégorique du Bouclier d'or; David Lindsay et Wyatt, avec leurs satires. Surrey avait introduit le vers blanc dans la poésie anglaise et traduisait V Enéide. En Italie, où l’ostracisme de la Réforme ne pénétrera pas, l’école de Pétrarque semble renaître avec plus de splendeur. Bembo ( 1470-1547) fut l’instigateur de cette résurrection de la poésie amoureuse. Il ne prêchait pas d'exemple , il est vrai , en imitant assez mal son poète favori; mais les pétrarquisLes^ qu’on devrait plutôt appeler les bembistes.

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répondirent à son appel, au nombre de cinq ou six cents. D’autres poëtes, sans dédaigner les sonnets du chantre de Laure, cherchent des formes nouvelles, des couleurs et des sujets différents. An^elo cie Costanzo et Camillo Peregrini reviennent à la poésie lyrique; Bernardino Baldi, au poëme didactique; Bentivoglio et Pierre Arétin, aux satires, en restant bien inférieurs à TArioste. Torquato Tasso ( 1544-1595), fils de Bernardo Tasso,qui s’était fait connaître par un poëme chevaleresque sur l’Amadis, ose entreprendre la grande épopée des temps modernes, la Jérusalem délivrée. C’est un véritable poëme épique, qui ne repose pas, comme celui de Virgile, sur des traditions fabuleuses, mais sur des faits éclatants et presque miraculeux qui appartiennent à l’histoire du moyen âge. Le Tasse n’est pas inférieur à Homère : son poëme vaut V Iliade; mais son style, si beau, si noble, si poétique, est gâté souvent par le mauvais goût, par de fades jeux de mots. Tout le seizième siècle fut, en quelque sorte, illuminé par la gloire du Tasse.

Chaque nation voulut avoir alors son poëme épique. L’Espagne , qui comptait de bons poëtes de canciones, Herrera, Castillejo, Lope de Vega, trouva Alonzo de Ercilla, pour consacrer à la conquête du Chili par les Espagnols une épopée intitulée V Araucana (lâqy); mais des digressions sans fin et des épisodes inutiles étouffaient, dans cet ouvrage, le feu du style et l’éclat des descriptions. Le Portugal eut plus de bonheur : Camoens choisit pour sujet de son épopée nationale le voyage maritime de Vasco de Gama, qu’il rattachait à l’histoire entière de sa patrie, et son beau poëme des Lusiades ( lâya) fut composé en ces lieux mêmes que remplissaient encore les souvenirs de son héros. Les défauts du poète, dans l’agencement de sa fable et le choix de son merveilleux, ne sont que trop sensibles; il séduit pourtant, il captive, par la grandeur de ses pensées; son style abondant et harmonieux se prête bien au dramatique des scènes et au coloris des descriptions, dans une œuvre puissante et quelquefois sublime. Camoens, qui avait donné une épopée au Portugal, s’éteignit obscurément en lâyq, dans une affreuse misère.

L’Allemagne semblait devenir impénétrable aux rayons de la poésie; mais les peuples du Nord commençaient alors à les recevoir. Les Danois possédaient un poète national, Peter Laale, dès les dernières années du

quinzième siècle. Avant eux, les Suédois avaient eu Éric Olaï, qui rima leurs chroniques. La Pologne, dont la poésie nationale ne remonte pas au-delà du quinzième ‘siècle, comptait dès lors un certain nombre de poètes que l’Europe connaissait à peine de nom, entre autres Nicolas Rey de Naglovice et Jean Kochanowski, dit le Prince des Po'ètes, qui s’était lié avec Ronsard pendant un séjour à Paris. En Hollande, Dirk Coornhert (1522-1590) créa la poésie nationale. Après quelques traducteurs des Psaumes, Roemer Wisscher et Spiegel fixèrent la langue, en posant les principes de la versification.

C’est en Angleterre que le mouvement poétique était le plus brillant et le plus actif. Spenser (ififiS-ifigg) imagina un nouveau genre de pastorale, où les bergers parlent en bergers, non en courtisans. Son poème allégorique, la Reine des Fées, eut encore plus de succès que son Calendrier du berger. Ses contemporains Sidney, Raleigh, Marlowe, Watson composent des poésies légères, pleines de simplicité et de grâce. Robert Southwell, Samuel Daniel, John Davies s’inspirent de la religion et de la philosophie. A la fin du siècle, on verra paraître deux poèmes remarquables, Vénus et Adonis et le Rapt de Lucrèce, dont l’auteur n’est autre que l’immortel William Shakespeare.

La seconde moitié du seizième siècle amena une métamorphose complète de la poésie en France. Un petit nombre de poètes étaient demeurés fidèles à l’école de Clément Marot, qui allait mourir en 1544 à l’étranger. Marguerite de Valois en eût été un des plus charmants types si son attachement aux doctrines de la Réforme n’avait ennuagé ses idées et alourdi son style (fig. 35o). Deux autres femmes retardèrent la décadence du marotisme : c’étaient deux Lyonnaises, Remette du Guillet et Louise Labé, cette muse mystérieuse d’Olivier de Magny. Étienne Forcadel fait encore de jolies épigrammes et des épîtres spirituelles; Peletier, du Mans, qui a la déplorable manie de créer une nouvelle Oriograje françoese, écrit ses Œuvres poétiques dans une bonne langue claire, élégante et facile ; Maurice Scève, dans son poème de Délié, s’inspire toujours des leçons de son ami Marot. On laisse à l’écart d’exécrables poètes, qui s’obstinent à faire de la poésie entortillée, obscure et gothique. Déjà l’influence de l’Italie s’accuse de toutes parts. C’est Joachim du Bellay (mort en i56o) qui

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donne le signal de la révolution littéraire, en recommandant à ses jeunes émules l’imitation des Grecs et des Latins, mais en se déclarant dévoué partisan de notre belle langue nationale que quelques novateurs sacrifiaient à la langue italienne. Les poëtes qui répondirent à l’appel de du Bellay dépassèrent le but, sans l’avoir atteint : ils ne furent que d’infidèles traducteurs de l’antiquité, au lieu d’en être les intelligents imitateurs.

Ce fut dans un collège de Paris, que du Bellay forma, sous les yeux de

Fig. 35o. — Marguerite de Valois, reine de Navarre (1492-1549), d'après un crayon contemporain.

Musée du Louvre.

son professeur humaniste Jean Daurat, cette association poétique, composée de sept membres, qui fut appelée la Pléiade. Ces sept poëtes étaient Baïf, du Bellay, Remi Belleau, Daurat, Jodelle, Pontus de Thiard et Ronsard (fig. 35 1 à SSy), que tous acclamèrent comme leur chef souverain. Pierre de Ronsard ( 1 524-1 585 ) allait être^ pendant près d’un demisiècle, le maître, le dieu de la poésie en France. Dès sa jeunesse, il avait eu le projet de doter son pays d’un poëme épique national, la Franciade, sur le modèle de de Virgile, mais il ne publia que quatre chants de cette épopée, qui devait en avoir vingt-quatre; son Francus,fils d’Hector,

n’était vraiment pas digne de figurer à côté d’Énée, fils de Priam. Ronsard fut appelé le Pindare de la France, quoique l’inspiration lyrique lui fît absolument défaut. Ses odes, avec leurs strophes et antistrophes accumulées, ne sont que de pâles contrefaçons des odes de Pindare; son

Fig. 35i. — Antoine de Baïf. Fig. 352. — Joachim du Bellaj'. Fig. 353. — Remi Belleaii. i532-i58g. i524-i56o. 1528-1577.

Fac-similé de gravures au burin par Léonard Gaultier, de la série dite Chronologie collée, Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

langage, chargé de grec et de latin, s’égare dans l’hyperbole et se traîne étouffé sous un déploiement inouï d’érudition mythologique. Il avait, cependant, au plus haut degré, la noblesse du style et l’harmonie du

Fig. 354. — Jean Daurat.

Fig. 355. — Etienne Jodelle.

Fig. 356. — Pierre de Ronsard.

Fac-similé de gravures au burin par Léonard Gaultier, de la série dite Chronologie collée. Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

rhythme, il imitait avec bonheur Horace et Théocrite, mais il a réussi surtout dans le genre gracieux, en suivant les traces d’Anacréon, qu’Henri Estienne venait d’exhumer. C’est un poëte assurément, mais un poëte fatigant et ennuyeux, quoique des traits de force et de lumière se détachent à chaque instant sur le fond monochrome de ses poëmes. Sa répu-

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tation était européenne, et Marie Stuart, qui, dans sa captivité, n’avait pas de plus agréable distraction que de lire les vers de Ronsard, lui envoya un Parnasse en argent massif, avec cette inscription : A Ronsard, VApollo de la source des Muses.

Le poëte le plus distingué de la Pléiade était certainement Joachim du Bellay, qui l’avait créée. « Sa langue, dit un habile critique (Gérusez), est un perfectionnement de celle de Marot, avec plus de souci de l’imitation

Fig. 357. — Pontus de Thiard (i52i-i6o5). Fac-similé réduit de la gravure de Thomas de Leu.

Bihlioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

latine et italienne. » Du Bellay avait du goût, ce qui manquait à Ronsard et au reste de la Pléiade ; il avait aussi de la sensibilité et de l’élévation dans les sentiments. Il mérita d’être surnommé l’Ovide français. Les autres lui sont bien inférieurs; Baïf est lourd, anapoulé, pédant; Remi Belleau, qu’on appelait le gentil Bellean, n’a rien de la pédanterie de ses collègues et ne se préoccupe que de faire des vers aimables et gracieux; Jodelle,.qui fut un des fondateurs du théâtre en France, s’obstinait à faire du français avec du grec; Pontus de Thiard, qui écrivait plus volontiers en prose qu’en vers, y gagna un évêché; Daurat resta tout grec et tout latin, et ne fit que quelques vers français. Mais, autour de la Pléiade,

il y avait des poëtes supérieurs à ceux qui la composaient : Bérenger de la Tour, le meilleur poëte bucolique de son temps dans le Siècle d’or et l’Amie rustique; Olivier de Magny, un vrai poëte lyrique dans ses Amours, ses Odes, ses Soupirs ex. ses Ga/c/éx; Amadis Jamyn, l’élève favori de Ronsard, qui a fait de charmants vers, moins froids et moins pindariques que ceux de son maître; enfin Guillaume du Bartas, le créateur de la poésie descriptive, qui, dans son poëme sur la création du monde intitulé la Semaine (iSyS), est arrivé presque simultanément au sublime... et au ridicule.

On ne saurait trop s’étonner que la France, au milieu de ses guerres civiles et religieuses, dans le désordre des règnes de Charles IX et de H enri III, ait produit une telle quantité de poëtes qu’il ne serait pas même possible de les nommer tous. Tout le monde était poëte, faisait des vers et les aimait, à la cour- des Valois : les rois et princes, les seigneurs et les dames. Tous les genres de la poésie noble ou familière, amoureuse ou mélancolique, sont représentés par des œuvres vraiment remarquables. Nous ne pouvons que nommer, sans éloge et sans critique : Marc-Glaude de Buttet, Savoisien; Flaminio de Birague, Italien naturalisé Français; Scévole de Sainte-Marthe, gentilhomme loudunois; M“®des Roches, de Poitiers ; Guillaume Belliard,de Blois; Jean Passerat, Étienne Pasquier, etc. Il faut accorder pourtant une mention spéciale à Philippe Desportes (ifiqô-iôoô), qui excellait dans la poésie galante; à Jean Bertaut, qui s’y distingua également, à Jean et à Jacques de la Taille, plus connus comme poëtes dramatiques; enfin, à Agrippa d’Aubigné (i55oi63o), qu’on peut surnommer le Juvénal du seizième siècle.

En i555 Malherbe était né, et il allait bientôt, en s’attaquant à l’école de Ronsard, créer une nouvelle poétique française, dont ses odes sont le plus parfait modèle.

CHRONIQUES, HISTOIRES, MÉMOIRES

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EN avant les invasions des Barbares, on commençait à négliger les livres d’histoire que les écrivains grecs et latins avaient consacrés aux annales des peuples de l’antiquité et qui remplissaient les grandes bibliothèques du monde romain. On ne lisait plus ces livres, même les plus remarquables et les plus renommés; les chrétiens n’attachaient pas d’intérêt à ces récits païens. On s’explique ainsi comment les ouvrages relatifs à l’hiséjà si rares et si oubliés.

L’Église, cependant, inspirait de nouveaux historiens qui se consacrèrent surtout à écrire ses annales. Eusèbe, évêque de Césarée, sous le règne de Constantin, composa en grec sa grande Histoire ecclésiastique, en dix livres, depuis la naissance de Jésus-Christ jusqu’à la mort de Lucinius ( 3.24), et Paul Orose, disciple de saint Augustin, composa en latin, dans les premières années du cinquième siècle, sept livres d’Histoires contre les païens [Historiarum adversiis paganos libri F//), où il fit entrer tant de

SCIENCES ET LETTRES, lli — 63

traditions populaires intéressantes, en racontant l’histoire du monde depuis Adam jusqu'à l’an 3 16 de l’ère chrétienne. Quelques écrivains latins s’efforcent en vain , au quatrième siècle, de faire encore de l’histoire à la manière de Tite-Live, de Tacite et de Suétone : Aurelius Victor, dit l’Africain, écrit à Rome même, dont il était préfet, une Histoire des empereurs depuis Auguste , et un traité sommaire des hommes illustres de Rome [Deviris illustribus iirbis Romce)^ qu’on a souvent attribué à Pline le Jeune et à Cornélius Nepos ; Flavius Eutropius, qui était un homme de guerre et un homme d’Etat, fait un Abrégé de l’histoire romaine [Breviarium rerum romanarum)^ en dix livres, de la fondation de Rome à l’empereur Valens ; et Ammien Marcellin, natif d’Antioche, qui avait d’abord pris part aux guerres de l’empereur Julien dans les Gaules et en Perse, prend le temps d’achever, dans sa vieillesse, une Histoire des empereurs romains, qui s’étendait depuis le règne de Nerva jusqu’à celui de Valentinien, mais dont les treize premiers livres sont perdus. Cette histoire, écrite en un style barbare, est pourtant digne de clore la brillante série des historiens latins du haut empire.

Dans le cinquième siècle , pendant que les hordes barbares se précipitent sur l’ancien monde en se dirigeant vers l’Espagne, les Gaules et l’Italie, où elles fondent de nouveaux Etats, l’empire d’Orient devient l’asile d’une nouvelle école historique, qui se signale par une foule de grands ouvrages, émanant tous de la pensée chrétienne et ayant pour objet de mettre en honneur le triomphe de la religion du Christ. Philostorge avait écrit en grec une ample Histoire de l’Église, qui ne nous est connue que par l’abrégé que Photius en a fait; Socrate continue V Histoire ecclésiastique d’Eusèbe, de l’an 3o6 à 439; Sozomène, né en Palestine, rédige, dans un style excellent, une Histoire ecclésiastique, en neuf livres, de l’an 324 à 423 , et Théodoret, évêque de Cyr en Syrie, élabore aussi une Histoire ecclésiastique, en cinq livres, qui comprend la même période de temps (325 à 429). On dirait que le génie de l’histoire s’est concentré dans les annales de l’Église, où des querelles et des luttes, non moins vives que celles dont la politique seule entretenait naguère l’activité renaissante , procèdent maintenant des questions religieuses, des conciles et des hérésies. Ce nouveau genre d’histoire semble convenir davantage à la littérature

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