‹ Sciences & letters au moyen âge et à l'époque de la renaissanceChapitre 26 sur 40 · vcn · texte numérisé non relu

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Fig. 334. — Chanson du troubadour Pons de Capdeuil, avec la musique (xii' siècle); publiée par Fétis, d'après un ms. de la Biblioth. nat. de Paris.

rieux échos jusqu’en Italie, puisque Dante et Pétrarque en faisaient leurs délices. Les poésies des troubadours se distinguent, en effet, par la grâce de l’invention, la science du rhythme, la variété infinie de la forme, l’abondance des images et la richesse du coloris. Ce sont surtout des chansons d’amour, des pastorales; mais il faut aussi mentionner quelques pièces religieuses et des satires, souvent terribles, qu’on désignait sous le nom de

sirventes.

POÉSIE NATIONALE

Lorsque quelques jongleurs nomades du Midi apportèrent les poésies des troubadours dans les provinces du centre et du nord de la France, vers le commencement du treizième siècle, ces provinces avaient depuis longtemps une poésie indigène en langue vulgaire, etelles possédaient des poètes qui s’étaient nommés eux-mêmes /ro//vères (fîg. 335), pour se distinguer des jongleurs que leur profession subalterne avait habitués depuis trois ou quatre siècles à chanter des chants populaires en jouant de divers instruments à cordes. Dès que la langue romane de la France du nord eut fait assez de progrès pour devenir une langue écrite, la poésie fut son expression spontanée. Ce fut pour indiquer la ligne de démarcation qui séparait la langue d’oil et la langue romane du midi que cette dernière prit à son tour le nom de langue d’oc. Mais il faut bien constater que les trouvères, malgré certaines imitations locales de la poésie des troubadours, n’ont avec ceux-^ci aucune analogie d’invention littéraire ni de génie poétique. Ce sont les trouvères qui eurent l’honneur immortel de créer, dès le onzième siècle ou auparavant, ces chansons de

geste et ces romans de chevalerie que pjg. 335, — Trouvère s’accompagnant sur la viole,

tous les peuples ont admirés, tra- sculpture du portail de l’abbaye de Samt-Dems.

•xiV siècle

duits, imités, et que la littérature de

la langue d’oc n’a jamais su inventer. (Voyez ci-dessus le chap. Roma.xs.)

SCIENCES ET LETTRES. II. — 5g

La langue d’oil, dès son origine, avait produit deux familles de poètes absolument différents, qui représentaient en quelque sorte la poésie épique et la poésie légère. Les grands trouvères, ceux qui recueillaient les chants populaires et les traditions nationales pour en faire les chansons de geste et les romans chevaleresques, appartenaient parfois au service domestique des cours princières et des châteaux féodaux; ils vivaient réellement au milieu de la noblesse guerrière, et ils ne composaient que pour elle leurs longs poèmes nationaux, qu’ils récitaient solennellement, aux sons de la viole , dans les festins et les assemblées aristocratiques. Mais les petits trouvères, qui avaient pu jusqu’à un certain point subir l’influence des troubadours et qui n’étaient souvent que des jongleurs nomades, créèrent la littérature galante et joyeuse de la langue d’oil. Ils eurent, comme les troubadours, des serventois, des descors , des rolruenges ; ils empruntèrent les lais aux chanteurs bretons; ils inventèrent les jeux partis, fabliaux et les contes, qui sont bien français. Le fabliau est ce qu’il y a de plus parfait et de plus scandaleux, hélas! dans le bagage des trouvères et des jongleurs de la langue d’oil. Ce sont parfois des chefs-d’œuvre de naïveté et de malice; le style a toutes les qualités du genre; il abonde en traits excellents. Le vers de huit syllabes se prête merveilleusement à ce genre nouveau. Dans la plupart de ces contes, qui sont trop souvent orduriers et méprisables, on peut reconnaître assez aisément les sources anciennes où les auteurs ont puisé leurs sujets; un grand nombre pourtant sont de leur invention, et ce ne sont pas les moins immoraux, car les trouvères du peuple étaient, pour la plupart, des mécréants, des ivrognes et des débauchés.

Rutebeuf, mort vers 1 290, est le plus célèbre de ces trouvères-jongleurs ; il a laissé une cinquantaine de compositions exquises et spirituelles, mais presque toutes satiriques, contre les nobles, les riches, les moines et les clercs. On s’explique sans peine qu’il ait été toute sa vie pauvre et dédaigné; il s’est représenté lui-même toussant de froid, bâillant de faim, au seuil inflexible des châteaux. Tous ces pauvres hères, qui allaient ainsi de porte en porte, demandant à faire entendre leur poésie et leur musique, ne se recommandaient pas plus que Rutebeuf par leur caractère et leur conduite. Un d’eux, nommé Colin Muset, n avait pas craint

l^OESIE NATIONALE.

de s’attaquer au roi en personne, qui ne daigna pas lui faire pa}^er cher sa sanglante diatribe. Mais, en somme, ces excès poétiques furent peu favorables aux trouvères et aux jongleurs, qui ne tardèrent pas à se voir partout méprisés, repoussés et abandonnés.

Une seule école de trouvères, nobles la plupart, était au treizième siècle en pleine faveur, à la cour des rois, chez les princes et chez les grands; on y voyait des hommes tels que Quenes ou Conon de Bethune (fig. 336) et le comte Thibaut de Champagne, depuis roi de Navarre, qui fut le

Âllegretto.

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stre si - gnour, Li cuers remaint del tout en sa bail -li - c.

Fig. 336. — Serventois du trouvtre Quenes de Béthune, sur la croisade {xiu' siècle); publié par Fétis, Histoire de la inusique, t. IV, d'après un ms. de la Biblioth. nat. de Paris.

poète le plus illustre de ce groupe (fig. 337). Bref, cette école rivalisa avec toutes celles des troubadours. Les chansons de Thibaut retentirent jusqu’en Italie, et Dante, qui les savait par cœur, put citer, dans son livre De vulgari eloquentia, le roi de Navarre comme « un excellent maître en poésie ». Thibaut de Champagne eut pour élève son vassal Gace Brulé. Entre les princes et les seigneurs que la galanterie chevaleresque avait rendus poètes à cette époque, il suffira de citer le châtelain de Coucy, Pierre, duc de Bretagne, Jean de Brienne, Guillaume de Ferrières, Hugues de Lusignan, et cent autres dont M. Paulin Paris a écrit

l’histoire et analysé les œuvres dans V Histoire littéraire de la France.

Ces trouvères de la noblesse, imitateurs des troubadours, n’auraient peut-être pas réussi à réhabiliter la poésie de la langue d’oil, discréditée et déshonorée par les trouvères-jongleurs, si de véritables poètes, qui ne sortaient pas de leur retraite studieuse pour courir les champs et les aventures, n’eussent consacré leurs veilles à des œuvres honnêtes et dignes. Marie de France fut un de ces poètes estimables; elle était d’origine normande, et passa une partie de sa jeunesse à la cour d’Henri III, roi

A-mors me fait commet! - cier U • ne chançon no - ve - le , E - le me

vuet en-sei-gnier A a - mer la plus be - le, Qui soit el mont vi-vaiit,

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C’est la be - le au coi s gent, C’est ce - le dont je chant. Diex m’en Joint te - le no -

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Fig. 33y. — Chanson de Thibaut, comte de Champagne, avec la musique (xiii® siècle); publiée par Fétis, Histoire de la musique^ t. IV, d'après un ms. de la Biblioth. nat. de Paris.

d’Angleterre, qui l’avait invitée à écrire en rime des récits légendaires, qu’elle empruntait aux traditions bretonnes. Outre ces lais, sombres et tragiques, où son esprit charmant se donnait carrière, elle avait composé, pour le comte Guillaume de Dampierre, un recueil de fables, imitées d’Ésope, sous le nom d’ Ysopet, dans lesquelles on trouve quelque chose de la naïveté et de la grâce de La Fontaine. Ces ingénieuses imitations des fables ésopiques, que le moyen âge tenait en singulière estime, furent précédées d’une grande composition romanesque et allégorique, le Roman de Renard, dont les principaux traits étaient également pris dans l’œuvre attribuée à Ésope.

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Ce Roman de Renard, comprenant trente-deux branches qui se rattachent à un même tronc sans former une composition régulière et homogène, fut composé certainement par différents auteurs et à diverses époques, selon les besoins des jongleurs, qui le chantaient ou le récitaient dans les villes et dans les campagnes, et qui lui donnèrent ainsi une vogue prodigieuse. Les bourgeois et le peuple surtout prenaient un vif intérêt aux aventures plaisantes et satiriques du goupil, personnifié sous le nom de maître Renard, luttant de ruse et d’adresse, de malice et de méchanceté, contre son oncle le Loup, personnifié sous le nom à'Ysengrin. De tous les poètes qui ont travaillé à cette épopée comique on ne connaît sûrement que Pierre de Saint-Cloud. Le poème satirique avait alors la vogue, et les auteurs, qui n’étaient plus ces jongleurs décriés et honnis qu’on laissait de côté, ne se faisaient pas faute de critiquer impitoyablement tous les états et toutes les professions de la société.

Une de ces satires générales, laquelle eut un succès immense, sous le titre un peu hardi de la Bible Guyot, fut composée par un homme d’Eglise, Guyot de Provins, qui fit preuve, dans ce poème, de beaucoup de verve mordante et d’esprit narquois, mais exagéré et injuste. C’est le Juvénal du moyen âge. Un bourgeois de Lille, Jacquemart Gelée, publia un ouvrage du même genre, sous le titre du Renart renouvelé; ce poète de la fin du treizième siècle est parfois pathétique et éloquent, dans ses sermons et ses invectives contre les classes élevées, qu’il accuse de tous les vices. Un autre Champenois, qui crut devoir garder l’anonyme, fit reparaître encore l’allégorie du roman primitif dans un poème long et diffus intitulé Renart le contrefait. C’est toujours la satire de l’humanité, représentée sous la figure des animaux. Le Roman de Fauvel est aussi une satire allégorisée, où sont personnifiés le luxe et l’ambition des grands et des riches.

Le public lettré s’était dès lors passionné pour la satire poétique, de telle sorte que le délicieux Roman de la Rose, que Guillaume de Lorris avait laissé inachevé, fut repris et continué, par Jean de Meung, sous une forme toute différente et dans un esprit absolument contraire à celui qui avait inspiré la première partie de ce poème étrange, où l’auteur ne songeait qu’à imiter l’/1r/ d’aimer d’Ovide, en le transportant dans le cadre

d’une fable allégorique, gracieuse et riante. Le poëme de Guillaume de Lorris avait produit une émotion toute nouvelle, à la cour de France, où les dames surtout s’enthousiasmaient à l’excès pour cette œuvre charmante de poésie amoureuse, qui surpassait les plus belles chansons des troubadours. On regrettait cependant que l’auteur n’eût pas eu le temps de terminer son œuvre, en racontant comment il avait triomphé des tous les pièges et de tous les obstacles, sous la protection du dieu d’amour. Ce n’est que soixante ans plus tard, à la requête de Philippe le Bel, que Jean de Meung, dit Clopinel, acheva le Roman de la Rose. Jean de Meung était un érudit, un philosophe plutôt qu’un poète; il n’avait aucune des qualités ingénieuses et délicates du talent de Guillaume. La continuation du roman fut donc tout un nouveau poème, où les personnages avaient conservé leurs noms en changeant de caractères. Au lieu d’un poème élégant et pittoresque, on eut une encyclopédie rimée, dans laquelle Jean de Meung entassa tout ce qu’il savait de philosophie, de cosmographie, de physique, d’alchimie et d’histoire naturelle. Plus malin que méchant, il était sceptique; il aimait à narguer les puissances et raillait toujours. Son poème, monstrueux de forme et rempli de hardiesses qui allaient jusqu’à l’hérésie, trouva des admirateurs fanatiques et fut considéré comme le chef-d’œuvre de la poésie française du quatorzième siècle. Jean de Meung n’en avait pas moins fait la plus amère satire des femmes, que Guillaume de Lorris déifiait avant lui. Au reste, les poètes de la langue d’oil ne s’étaient pas montrés fort indulgents pour le sexe féminin, qu’on n’a jamais attaqué plus cruellement. Mais ce n’était pas là l’idée générale du temps, et il ne faut voir dans le Roman de la Rose que la débauche spirituelle d’un lettré, et non la peinture exacte des mœurs de tout une époque.

Bien avant cette efflorescence de la poésie française, la langue nationale de la France s’était répandue dans l’Europe entière. Cette langue, on la parlait, on l’écrivait en Angleterre, en Allemagne et en Italie. Dès le douzième siècle, nos chansons de geste et nos romans de chevalerie étaient traduits ou imités de l’autre côté du Rhin. Ce fut même sous la double inspiration des poésies du midi et du nord de la France, que commença l’àge d’or de la littérature romantico-chevaleresque de l’Allemagne

(fig. 338). Dès la fin du douzième siècle le nombre des Minnesingers (chantres de l’amour) s’élevait à plus de trois cents, qui la plupart composèrent leurs chansons amoureuses dans le dialecte doux et gracieux de la Souabe. Henri de Waldeck est le plus ancien de ces poètes, imitateurs des troubadours; le plus fécond et le plus tendre fut Wolfram d’Eschenbach. La même époque avait vu naître les grandes épopées allemandes , qui

Fig. 338. — Congrus poétique et musical de Wartbourg en 1207. Les minnesingers Walther de Vogehveide, Wolfram d’Eschenbach, Reinmar le Vieux, Henri le Vertueux, Henri d’Ofterdingen et Klingsor, de Hongrie. Miniature du recueil des .Minnesingers, ms. du xiv' siècle. Biblioth. nat. de Paris.

rassemblent les souvenirs des temps héroïques et reproduisent les traditions historiques de la Germanie. Le Helden-Buch (livre des Héros) et le Niebeliingen-lied (chant des Niebelungen) , ces deux longs poèmes qui font encore les délices de l’Allemagne, ont été composés, au début du treizième siècle : le premier, dit-on, par Wolfram d’Eschenbach (fig. 33q), Henri d’Ofterdingen et Walter de Vogelweide; le second, par Conrad de Wurtzbourg ou par Nicolas Klingsor, de Hongrie; mais ce sont là, malgré tout, des attributions bien incertaines. La fin de cette glorieuse école poétique coïncide avec la chute de la maison de Souabe (leàq).

L’Italie ne possédait pas encore une langue et une littérature nationales, car la langue italienne s’écrivait à peine en prose au treizième siècle. Mais déjà les muses avaient rompu le silence et s’étaient exprimées timidement dans le dialecte sicilien. Les premiers poètes qui se servirent

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Fig. 33f). — Poëme de Wolfram d'Eschenbach, avec la notation du xiii' siècle; publié par Fétis, Histoire de la musique, t. IV, d’après un ms. de la Biblioth. impériale de Vienne.

de ce dialecte furent l’empereur Frédéric II, son chancelier Pierre de la Vigne, auquel on attribue (sans aucun fondement) l’invention du sonnet, et ses fils Enzo, roi de Sardaigne, et Manfred, roi de Naples. C’est presque un siècle plus tard que les poètes de la péninsule italique introduisent dans la langue indigène les formes de la versification romane et le caractère de la

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poésie provençale, dans l’ode ou can\one, dans les tensonson débats poétiques, dans les ballades, les sixtines, les chansons et les contes. Cespoëtes s’étaient approprié, avec la rime et le rhythme, quelques-unes des qualités littéraires des troubadours, mais ils ne l’emportèrent pas sur leurs modèles, dont ils exagéraient les défauts. Il est aisé de voir qu’ils ne puisaient point encore aux sources vives de l’antiquité. On doit pourtant citer, à cette époque, les Bolonais Guido Ghislieri et Guido Guinicelli, les Florentins Guitone d’Arezzo et Guido Cavalcanti.

Dante Alighieri, qui devait réellement créer la poésie italienne, était aussi originaire de Florence, où il naquit, en i2Ô5, d’une famille patricienne. La nature l’avait fait poète, quoiqu’il se fût adonné d’abord à l’étude de toutes les sciences. L’amour, une sorte d’amour séraphique, lui dicta ses premiers vers. 11 n’avait pas encore dix ans, lorsquùl rencontra Béatrix Portinari, qui avait le même âge que lui; il en fit sa muse et il composa pour elle beaucoup de vers tendres et mélancoliques, qu’il recueillit plus tard dans la Vita nuova; puis, quand elle fut morte en sa vingt-cinquième année, il lui consacra un monument immortel, la Divina Comedia, poème à la fois religieux et philosophique, divisé en trois parties : l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Cette vaste trilogie, dont la première partie paraît supérieure aux deux autres sous tous les rapports , est écrite en tercets ou rimes triplées; elle embrasse toutes les connaissances humaines et présente, sous la forme de l’allégorie, un imposant tableau de l’histoire du temps et surtout des contemporains du poète. L’image pure et rayonnante de Béatrix domine cette épopée mystique. C’est dans ce poème incomparable que Dante, par un choix judicieux des dialectes italiens, par leur transformation en un type unique et régulier, a eu la gloire de fixer la langue littéraire de son pays, langue encore sauvage et indisciplinée, mais simple, claire, rapide, puissante. Il est resté, depuis sa mort (i 321), le plus grand poète de l’Italie.

Les autres nations de l’Europe étaient bien loin alors d’enfanter un pareil poète. L’Angleterre, dont la langue anglo-saxonne avait fini par se fondre avec le dialecte franco-normand, essayait de rajeunir ses anciens chants nationaux et ne pouvait citer, en fait de poésie anglaise, qu’une traduction du Brut d’Angleterre , de Waee, et une imitation en vers de

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la Chronique de Geoffroy de Monmouth , par Robert de Glocester. L’Espagne, où la langue romane vulgaire s’était nationalisée depuis le onzième siècle dans les provinces que les Maures n’avaient pas envahies, ne savait pas même le nom de l’auteur de ce poème du Cid qu’elle montrait avec orgueil comme le premier monument poétique de son histoire légendaire. Des poètes espagnols, parmi lesquels figure Alphonse II, roi d’Aragon (1162-1196), s’étaient déjà exercés à célébrer, dans cette langue un peu rude, mais énergique et noble, tous les grands sentiments de l’âme, surtout le courage guerrier et l’amour de la patrie. La réunion de ces ballades et de ces romances populaires a formé, en partie, le célèbre recueil du Romancero.

Les minnesingers n’avaient pas survécu à l’extinction de la maison de Souabe, qui les couvrait d’une éclatante protection. Quand la maison de Habsbourg eut succédé aux Hohenstauffen, la noblesse allemande se désintéressa tout à fait des arts et de la poésie et l’Allemagne cessa, pour un temps, de produire des poètes. Cependant, à la fin du règne de Rodolphe I" (1291), la bourgeoisie voulut avoir des chanteurs, et les meistersingers (maîtres du chant), dont les compositions suffisaient aux besoins d’un public peu lettré, étendirent, en quelque sorte, une juridiction pédantesque sur la poésie, qui, de gaie et hardie qu’elle était chez les derniers minnesingers, devint dès lors grave, mesurée, et par cela même plate et maussade. Les poètes de cette époque de décadence ne sont pas dignes d’être nommés. Ce n’est qu’au seizième siècle que les meistersingers sortirent de leur obscure infériorité.

Dante avait donné le signal de la renaissance littéraire en Italie. François Pétrarque, contemporain de Dante, fut, comme ce dernier, un des plus actifs restaurateurs des lettres, auxquelles il voua sa vie entière. Il était né à Arezzo en iSoq; il mourut à Arquà, près de Padoue, en iSyq. Grâce à lui et à son exemple, les études classiques recommencent à fleurir, et tout le monde lit Virgile et Horace, avec plus d’enthousiasme encore que sous le règne d’Auguste. Pétrarque, nourri de la lecture des poètes de l’antiquité, essaya d’abord de les imiter, en composant des poèmes latins. Mais, lorsqu’il eut rencontré Laure de Noves dans la ville d’Avignon, il ne songea plus qu’à lui plaire et il écrivit ses Rime et ses

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Fig. 3^0. — Mosquée de Cordoue (aujourd'hui la cathédrale), fondée par Abdérame I", roi des Maures, en 785

Can^oni , en l’honneur de cette belle personne qui lui avait inspiré une passion aussi délicate, aussi extatique, aussi pure que celle de Dante pour Béatrix. Dans les Can'^oni Pétrarque a donné le plus parfait modèle de l’ode italienne; il s’y élève souvent à la hauteur de Pindare et d’Horace, mais il tempère ses élans et ses éclats poétiques par un accent de mélancolie qui n’appartient qu’à lui. Les imitateurs ne lui manquèrent pas, mais il s'est maintenu toujours au premier rang. Les poètes de son temps n’espéraient pas l’égaler, et son ami Boccace, qui avait perfectionné la prose italienne, ne fit qu’un petit nombre de sonnets et eut seulement l’honneur de composer la première épopée italienne, la Teseïde, qui ne vaut pas son Decamerone.

Presque à la même époque, un poète anglais, un archidiacre d’Aberdeen, composait sur les hauts faits de Robert Bruce, le libérateur de l’Ecosse, un poème épique, écrit dans le dialecte écossais. Avant ce poème épique, le premier qui ait paru en Angleterre, il faut citer certaines poésies sur les guerres d’Édouard III contre les rois de France Philippe de Valois et Jean IL Mais ces poètes originaux ne méritent pas d’être comparés à John Gower et à Geoffroi Chaucer, qui avaient pris pour modèles les anciens trouvères français et qui les imitèrent sans les nommer. Gower contribua surtout à épurer la langue poétique, et Chaucer (r 328-1400), nonobstant ses imitations qui sont de véritables plagiats, prouva qu’il était supérieur, sous le rapport du style, sinon de l’invention, à Marie de France, à Rutebeuf, à Guillaume de Lorris et à Jean de Meung.

La réputation littéraire de Jean de Meung dura plus de deux siècles après sa mort (i322), quoique la poésie française eût pris d’autres allures pour satisfaire au goût des dames, qui, en devenant les reines des tournois et des fêtes chevaleresques, amenèrent une espèce de rénovation poétique, non-seulement en France, mais dans tous les pays où le français était la langue aristocratique. Les satires, dirigées surtout contre le beau sexe, avaient fait leur temps, et bien qu’Eustache Deschamps ait tenté de remettre en vogue ce genre délaissé, en paraphrasant, dans son poème, le Miroir du mariage, la satire de Juvénal contre les femmes, la poésie reprenait le caractère galant et amoureux qu’elle avait eu chez les trouba-

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dours. Le chroniqueur Jean Froissart, né en iSSy, qui fut d’abord clerc de Philippe de Hainaut, femme du roi d’Angleterre Édouard III, raconte qu’il « la desservoit de beaux dits ou traités amoureux ». Les poésies de Froissart, écrites en dialecte rouchi-français de Valenciennes, semblent être souvent des réminiscences de l’école des troubadours et

Fig. 341. — Le cheval Pégase. « Voici un cheval volant nommé Pegasus, et plusieurs nobles, tant armez que desarmez, de tous estas, roys, princes et aultres, lesquelz levoient les mains en hault pour vouloir touchier audit cheval, ce que faire ne peuvent. » D'après une miniature tirée de l'Enseignement de vraye noblesse, ms. du .vv® siècle, 11“ 11049. Biblioth. de Bourgogne, à Bruxelles.

du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris. Ces poésies, assez faciles, mais verbeuses et incolores, sont surtout intéressantes au point de vue de la biographie de l’auteur, qui se met toujours en scène, même dans ses pastourelles et ses épithalames.

Les poètes de profession, qui avaient remplacé les trouvères, essayèrent de raviver la littérature des chansons de geste et des romans de cheva-

lerie en les remaniant et en les rajeunissant; mais ils ne songèrent pas à les abréger, et ils les rendirent plus lourds et plus ennuyeux, à force de les délayer en vers alexandrins. Ils réussirent mieux dans la chronique en vers, à laquelle ils laissaient le nom de roman, lors même qu’ils traitaient un sujet contemporain, comme Cuvelier, la Chronique de Bertrand du Guesclin. Au reste, les romans poétiques du quatorzième siècle sont d’une longueur démesurée et d’une rare platitude. La poésie de cour était plus vivante et plus gracieuse, avec ses chansons, ses ballades, ses virelais et ses rondeaux. Eustache Deschamps, qui a écrit un Art de dictier, où il expose les règles de ces divers genres de poésie à la mode, nous apprend (mais c’est un mensonge poétique) qu’autrefois nul n’osait se permettre de faire des vers de cette espèce, se il nestoit noble (fig. Sqi). Cet Eustache Deschamps (1320-1410), homme de guerre, voyageur et magistrat, qui vécut et rima pendant un demi-siècle, a laissé près de cent mille vers, auxquels il donnait de préférence la forme de la ballade. Chez lui, la ballade se prête à tous les sujets et à tous les tons ; elle s’élève parfois à la hauteur de l’ode. Deschamps est un poète grave, austère, qui ne pardonne pas aux vices et aux abus ; il se distingue par le sentiment patriotique qui anime ses vers; il maudit les Anglais, il déplore les misères du peuple. C’est l’époque lugubre où fut créé le poème populaire de la Danse macabre (fig. 342). Christine de Pisan, fille de l’astrologue de Charles V, avait composé aussi quantité de ballades et de rondeaux, empreints de mélancolie, qui valent mieux que ses grands poèmes moraux et historiques ; la plupart témoignent de son amour pour la France ; ses sentiments sont nobles, élevés, mais son style est faible et confus.

Le nombre des poètes augmente en France, et la poésie est en progrès, surtout la poésie de cour. Alain Chartier, né en i385, dont la cour de F rance fit la renommée, eut la plus grande part à ces progrès. Son Bréviaire des nobles fut reçu comme une espèce d’évangile de la noblesse; Jean le Masle affirme que, sous le règne de François 1", « on obligeoit les pages et les jeunes gentilshommes d’apprendre par cœur les vers du Bréviaire des nobles et de les réciter, tous les jours, aussi exactement que les ecclésiastiques font leur bréviaire ». Outre le Livre des quatre dames, qui contient des pages exquises dans un style plein de force, de couleur et de

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poésie, Alain Chartier a fait une foule de ballades, de discours amoureux, d’élégies et de complaintes (fig. 343). Il fut le favori des rois, des reines, des princes et des seigneurs, malgré sa difformité et sa laideur. On sait que la dauphine Marguerite d’Ecosse, le trouvant un jour endormi, voulut baiser

Fig. 342. — Légende des Trois morts et des trois vifs, poésie du xiv« siècle, d'après une miniature çl’un Antiphonale, ms. du xvi* siècle, n“ 5644. Biblioth. de Bourgogne, à Bruxelles.

cette bouche, « d’où estoient issus, dit Étienne Pasquier, tant de motz dorez et vertueuses paroles ». Il mourut, en 1449, à l’âge de soixante-trois ans. Un de ses élèves, Charles, duc d’Orléans (1391-1465), qui, fait prisonnier à la bataille d’Azincourt, resta en Angleterre pendant toute sa jeunesse, se consolait de sa captivité et de son exil en faisant des poésies françaises

et anglaises, la plupart galantes, spirituelles et mélancoliques, dans lesquelles il fait intervenir souvent les personnages métaphysiques du Roman de la Rose. Il avait autour de lui, à Londres, comme en France dans son château de Blois, une espèce de cour amoureuse et poétique, où l’on faisait assaut de ballades et de rondels. Charles d’Orléans imite quelquefois les troubadours et les poètes italiens, entre autres Pétrarque. Son imagination est riante et gracieuse ; son esprit a des saillies piquantes et son âme déborde de sentiments vrais, touchants et généreux.

Fig. 343. — Alain Chartier réconforté par l'Espérance. D’après une miniature en cama'ieu, tirée du Tn'ompte de l'Espérance, allégorie sur les événements politiques du règne de Charles VII; ms, inédit du xvi* siècle. Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

La poésie de cour devait, par un effet naturel de contradiction et de lutte, faire éclore en France une poésie vraiment sortie des entrailles du peuple. Un des premiers essais de cette poésie, émanée des véritables émotions de l’âme, fut pourtant composée par un noble homme, Jean Regnier, seigneur de Guerchy, qui, malgré sa naissance et sa fortune, ne crut pas déchoir en exprimant dans ses vers, avec une pathétique sincérité, les sentiments intimes qu’il éprouvait. Il était alors dans les prisons de Beauvais et pouvait s’attendre à être jugé et condamné pour crime de haute trahison. Sa situation douloureuse le rendit poète, et, pour se préparer à

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la mort, il évoqua la muse des dernières pensées; après avoir gémi sur ses Fortunes et Adversité^, il en vint à se résigner à son sort et, en iq3'2, il rédigea en rimes un testament, moitié sérieux, moitié plaisant, qui fut

Fig. 3^4.. — L’auteur du poème intitulé : le Débat de la Noire et de la Tannée. D'après une miniature d’un ms. du xv' siècle. Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

sans doute le type des deux Testaments de Villon. L’imitation, pour être lointaine et déguisée, n’en est pas moins manifeste. François Villon (né en 1431) avait eu certainement sous les yeux le recueil de vers, encore inédit, de Jean Regnier, lorsqu’il eut l’idée d’écrire son Petit Testament,

dans les prisons du Châtelet, où il était détenu à cause de ses méfaits. Villon, écolier de Tuniversité de Paris, avait commis un meurtre et bon nombre de vols; il eut le bonheur d’échapper à la potence, et plus tard il retomba dans les mêmes égarements et fut emprisonné à Meung. C'est là qu’il composa son chef-d’œuvre, son Grand Testament , qui contribua à lui faire obtenir sa grâce, sans doute à la prière du duc Charles d’Orléans. Ce Grand Testament offre un mélange unique de gaieté folle, de raillerie narquoise , de sensibilité profonde , de jugement rassis et de douce mélancolie. Villon est assurément un grand poète, indépendant et naturel; il a de l’imagination, de l’esprit et du cœur; la forme de son vers a vieilli, mais le fond restera éternellement jeune. On peut croire que les mauvais sujets étaient poètes de nature : car deux des compagnons de Villon, Henri Baude et Jourdain, dit l’Infortuné, se piquèrent d’être ses émules, après avoir été ses complices ; Henri Baude, auteur du Débat de la dame et de l’ écuyer et d’un grand nombre de poésies ingénieuses; Jourdain, compilateur du Jardin de plaisance, dans lequel il fit entrer beaucoup de ses vers, mêlés avec ceux de ses amis.

L’exemple de Villon, qui fut surtout populaire parmi les écoliers de l’université de Paris, avait fait naître une multitude de poésies satiriques, la plupart anonymes, que l’imprimerie naissante ne se lassait pas de répandre dans la classe bourgeoise et marchande , à force d’éditions simultanées. Ce fait doit être signalé comme un témoignage incontestable de la vogue de ces pièces volantes, que M. Anatole de Montaiglon et M. le baron Edmond de Rothschild s’efforcent aujourd’hui de rassembler en une vaste anthologie poétique. Ce sont des complaintes , des dits, des débats (fig. 344), des monologues, des testaments, des sermons joyeux , etc., dans lesquels éclate avec une verve incroyable la malice de l’esprit gaulois. On peut affirmer que beaucoup de ces poésies mordantes et comiques se débitaient sur les tréteaux des théâtres forains. La société honnête et décente les considérait certainement comme scandaleuses et n’avait garde de les lire ni de les entendre. On chercha donc à protester contre le mauvais usage qu’on faisait de la poésie et l’on créa, dans différentes villes de France, à Toulouse, à Amiens, à Caen, des Jeux jloraux, des Chambres de rhétorique, des Piys, des Palinods, où il était fait appel aux poètes qui

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