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d’un voile, qui devait être blanc pour les élus, noir ou rouge pour les réprouvés. Dans le Mystère du Vieux Testament , où l’on voulait figurer le sang d’Abel répandu sur la terre par Caïn, l’acteur qui avait à représenter ce sang s’était enveloppé d’un grand drap rouge et se roulait aux pieds du meurtrier, en criant : Vengeance !
Les mystères, dont quelques-uns ne contenaient pas moins de soixantedix à quatre-vingt mille vers, auraient demandé plusieurs semaines consécutives pour être joués tout entiers; mais il fallait bien laisser reposer \qs joueurs et le public. On mettait donc, entre les représentations partielles du mystère, un intervalle de plusieurs jours, et la foule revenait assister à chaque représentation, avec le même empressement, avec la même curiosité. « Pouvait-il en être autrement ? ajoute M. Louandre avec un sentiment parfait de ce qu’était le théâtre au quinzième siècle. Elle voyait là, vivant et animé, le monde du passé et de l’avenir, le paradis des premiers âges où elle retrouvait ses premiers parents et le paradis où elle devait un jour contempler son Dieu ; elle regardait avec les yeux de la foi, et cette puissance du drame sacré n’était pas un triomphe de l’art, mais un miracle de la croyance. L’art, en effet, ne brillait que par éclairs dans ces compositions à la fois barbares et naïves, où se reflétaient et le monde réel et le monde fantastique, et l’histoire sainte et les légendes profanes. »
Les miracles, qui renferment, comme les mystères, tant de passages touchants et gracieux, sont remplis de détails étranges et que le véritable historien ne devra jamais négliger. Cette naïveté , cet entassement confus d’idées disparates, n’excluaient pas cependant la malice qu’on retrouve partout dans les poésies françaises du quinzième siècle. C’est donc à tort qu’on a dit que les miracles n’offraient ni satires de moeurs, ni allusions aux événements contemporains. De nombreux exemples viendraient contredire cette assertion. Ainsi , dans les miracles composés et joués sous le règne de Charles VI , la reine Isabeau de Bavière et son beau-frère le duc d’Orléans sont vigoureusement attaqués; la cour est aussi très-maltraitée; les gens de guerre sont maudits et le clergé lui-même n’est pas toujours épargné. Dans maint endroit de ces pièces populaires, la noble inspiration du poète éclate sous le grossier tissu d’une langue encore bien impar-
faite. Il suffira de citer, comme un modèle d’énergie sombre et terrible, ce dialogue du traître Judas et du Démon :
LE DÉMON
Meschant, que veulx-tu qu’on te fasse A quel port veulx-tu aborder?
JUDAS
Je ne sais. Je n’ai œil en face Qui ose les cieulx regarder.
LE DÉMON
Si de mon nom veulx demander, Briefvement en auras demonstrancc.
JUDAS
D’où viens-tu ?
LE DÉMON
Du parfond d’enfer.
JUDAS
Quel est ton nom?
LE DÉMON
Désespérance.
JUDAS
Terribilité de vengeance!
Horribilité de dangier!
Approche et me donne allégeance,
Se mort peut mon deuil allégier.
LE DÉMON
Oui, très-bien...
On n’aura qu’à mettre en regard de cette belle scène de Judas et du Démon un petit modèle de grâce et de naïveté charmante, la scène des pasteurs dans le grand Mystère de la Passion, par les frères Arnould Greban; mystère bien supérieur à celui que Jehan Michel composa sur
THEATRE
le même sujet et sous le même titre, et qui est pourtant beaucoup moins connu et moins estimé.