‹ Sciences & letters au moyen âge et à l'époque de la renaissanceChapitre 36 sur 40 · PRÉDICATION DE ÉTIENNE · texte numérisé non relu

PRÉDICATION DE ÉTIENNE

Peinture à fresque de Fra Angelico, dans la chapielle de Nicolas V, au Vatican, xv® siècle.

ELOQUENCE CIVILE ET RELIÜIEUSE

tolat chrétien. C’est alors que l’Irlande, qui avait reçu depuis peu les lumières de l’Évangile, apportées surtout par saint Patrice, répandit à son tour dans tout l’Occident une généreuse élite de missionnaires qui prêchaient la religion du Christ. Parmi eux brillait au premier rang le fondateur du monastère de Luxeuil, saint Colomban (Sqo-lSiS); ses homélies, empreintes d’une ardeur e.xtraordinaire, accusent la fougue des idées qui devançaient, pour ainsi dire, sa parole. « O vie fragile, s’écriet-il dans une de ses belles allocutions, tu es la voie et non la vie; tu pars du péché, pour arriver à la mort. Voie aride, longue pour les uns, courte pour les autres ; tantôt sombre et tantôt riante, mais pour tous également rapide, beaucoup te suivent, sans demander où tu conduis ! La vie humaine est à craindre et semée de périls : elle passe comme un oiseau, comme une ombre, comme une image, comme rien. » Ne dirait-on pas que Dante s’est souvenu de ce tableau saisissant et terrible, en commençant son épopée de la Divine Comédie? Ces missionnaires irlandais avaient formé, surtout dans le nord de la Gaule, de nombreux disciples qui se dévouèrent aussi à la prédication évangélique. On les voyait partout, dans les villes et dans les campagnes, montés sur des ânes, prêchant le long des chemins et s’arrêtant de maison en maison. Le peuple s’inclinait devant eux; les riches s’estimaient heureux de les avoir pour hôtes; les rois eux-mêmes les appelaient et faisaient asseoir à leur table ces orateurs nomades, qui, selon l’expression de l’hagiographe, « à côté du maître et au milieu des joies du festin, servaient encore aux convives les viandes salutaires de la parole divine ».

De même que la Gaule, l’Allemagne eut plus tard ses missionnaires catholiques, venus, pour prêcher la parole de Dieu, non de l’Irlande, mais de l’Angleterre. Le plus célèbre de ces missionnaires anglais fut saint Boniface (Gyô-yôS), « homme héroïque, qui passa tant de fois le Rhin, les Alpes, la mer, dit Michelet, qu’il fut comme le lien des nations. C’est par lui que les Francs s’entendirent avec Rome et avec les autres tribus germaniques. C’est lui qui, par la religion, par la civilisation, attacha au sol ces tribus mobiles et prépara, à son insu, la route aux armées de Charlemagne, comme les missionnaires du seizième siècle ouvrirent l’Amérique aux armées espagnoles. »

La prédication n’était pas la seule arène où l’éloquence religieuse fût appelée à combattre. Les conciles, qui étaient pour ainsi dire les gardiens du dépôt sacré des croyances orthodoxes et qui donnèrent au moyen âge, même dans l’ordre civil, les lois les plus sages, les conciles, qu’on a si bien surnommés les Champs de mai de l’Eglise, offraient aux orateurs ecclésiastiques une vaste carrière, où leur parole avait le droit de se faire entendre sur les sujets les plus sublimes ou les plus humbles. Tout ce qui était soumis aux délibérations de ces illustres assemblées devenait l’objet de travaux approfondis et donnait lieu, souvent à d^éloquentes discussions. Par malheur, il ne nous est rien resté de ces discussions, si ce n’est le texte des décrets qu’elles avaient préparés. Il semble que la parole humaine était plus prompte à s’effacer dans ces époques de rénovation sociale; car nous ne possédons du règne de Charlemagne qu’un très-petit nombre de monuments de l’éloquence religieuse, quoique l’histoire de l’Église puisse citer, à cette époque de renaissance intellectuelle et même pendant la période de barbarie qui en fut la suite imprévue, une importante série d’orateurs chrétiens. Alcuin, saint Anschaire, saint Agobard, Radbert, Hincmar, Raban Maur et d’autres se distinguèrent alors, en exerçant le ministère de la parole. Mais la scolastique était déjà en voie de formation, et les subtilités de l’esprit succédaient aux jets spontanés du cœur; le rhéteur dominait le prêtre, et, pour que les orateurs sacrés retrouvent l’enthousiasme, l’ardeur, l’inspiration des anciens temps, il faudra que l’impérieuse nécessité des circonstance les force, pour ainsi dire, à se remettre à la tête des populations indécises, pour entraîner ces multitudes dans un grand mouvement national et religieux; par exemple, à l’époque des invasions normandes, on voit certains évêques, comme Gozlin, évêque de Paris, prêcher la guerre contre les envahisseurs du Nord, avec une éloquence patriotique dont l’histoire a gardé le souvenir.

Cette puissance irrésistible de la parole était d’autant plus étrange que, durant le dixième siècle, qu’on a justement appelé l’a^e de fer de V Eglise, plus d’un clerc avouait franchement, quand on lui présentait un livre de piété, qu’il ne savait pas lire [nescio lit levas). L’an mil, le terrible an mil qui devait être l’époque du Jugement dernier, approchait, et tous les actes

ELOQUENCE CIVILE ET RELIGIEUSE

publics, tous les contrats particuliers étaient datés du « temps voisin de la fin du monde ». A ce moment fatal, les orateurs chrétiens élèvent une voix solennelle, au milieu des sanglots et des gémissements du peuple, pour pleurer la mort prochaine du genre humain. Dans toutes les églises, on

Fig. 398. — Prédication des premiers apôtres missionnaires. D’après une tapisserie fabriquée à Arras en 1402. Cathédrale de Tournay, en Belgique.,

entend prononcer des homélies sur l’Antéchrist et sur la résurrection des morts. Cependant l’an mil s’écoule, sans amener la fatale catastrophe que l’on attendait de jour en jour, d’heure en heure. Le monde n’a pas cessé d’exister; le monde ne doit pas périr; la ferveur renaît partout avec l’espérance, et l’éloquence religieuse, qui bénit la miséricorde de Dieu dans

5So

les églises nouvelles qu’on bâtit de toutes parts, annonce déjà et prépare la grande entreprise des croisades.

On peut dire que la pensée des croisades créa une nouvelle sorte d’éloquence religieuse, qui a rempli le monde pendant les onzième, douzième et treizième siècles. Cette éloquence était représentée par deux espèces d’orateurs, agissant de même intention, mais par des moyens différents. Ici, ce sont de véritables apôtres, pleins de foi et d’enthousiasme, qui parcourent l’Europe en prêchant la guerre sainte contre les infidèles, .contre les ennemis du christianisme, contre les oppresseurs des chrétiens d'Orient ; là, ce sont des prêtres, des moines surtout, qui, dans les cloîtres, dans les églises, proclament que le clergé et les ordres religieux doivent renoncer à la vie contemplative et spirituelle, pour former la grande armée du Christ et aller en Palestine délivrer son tombeau en arrachant aux Sarrasins la cité de Jérusalem. Jamais l’éloquence religieuse n’avait fait de pareils miracles. Tout l’Occident se lève à cet appel, en répétant d’une voix unanime : « Diex el volt ! » (Dieu le veut).

Les deux grands orateurs de la première croisade sont Pierre l’Ermite et le pape Urbain II. Pierre est l’orateur du peuple : il s’en va seul, à travers les villes et les campagnes, monté sur un mulet, une croix à la main, prêchant d’une voix tonnante, pleurant, se frappant la poitrine et joignant l’éloquence de la pantomime à celle de la parole. Quant au pape Urbain, c’est lui qui, au concile de Clermont (logà), décida définitivement l’expédition des croisés, en suscitant, par sa parole inspirée, un enthousiasme irrésistible. « Ceux qui l’entendaient prêcher, disent les relations contemporaines, croyaient entendre la trompette céleste. » A la voix du pontife qui les appelait à prendre part à la guerre sainte, tous les assistants s’écrièrent : « Dieu le veut! » Et des milliers de pèlerins armés se mettent en marche vers l’Orient, sans autre pensée, sans autre espoir que d’obtenir la rémission dé leurs péchés et la vie éternelle, que les orateurs de la croisade leur ont promise comme récompense de leur pieux dévouement. Ce fut encore l’éloquence chrétienne qui, pendant les pénibles épreuves de cette expédition lointaine et périlleuse, soutint le courage des compagnons d’armes de Godefroy de Bouillon. (Voy., dans le volume de la Vie religieuse ei' militaire, le chap. Croisades.)

5Si

ÉLOQUENCE CIVILE ET RELIGIEUSE

La seconde croisade fut acclamée en 1 146, à l’assemblée de Vezelay, que saint Bernard, abbé de Clairvaux, avait fait convoquer, par ordre du roi Louis VIL Le premier ministre du roi, Suger, avait essayé, dans cette assemblée, d’ajourner cette nouvelle croisade, au nom de la politique et des intérêts de l’État; saint Bernard protesta, au nom de l’Église, en faveur d’une entreprise qui devait venger les dernières défaites des chrétiens. L’éloquence de l’abbé de Clairvaux l’emporta sur celle de l’abbé de Saint- Denis, et Suger dut renoncer à s’opposer au mouvement des populations, qui SC montraient impatientes de suivre le roi en Terre sainte. Aussitôt saint Bernard, enflammé d’un zèle héroïque, se mit en route pour lever des armées, par la seule puissance de sa parole. Partout où il passait, les églises, les places publiques n’étaient point assez grandes pour contenir la foule émue et frémissante, qui se pressait autour de lui. Il s’en alla donc prêcher, sur des échafauds construits exprès au milieu des champs, pour que des milliers d’assistants pussent entendre ses tou-, chantes et pathétiques improvisations. Lorsqu’il s’adressait aux clercs et aux docteurs, il parlait latin; il n’emplo}Lait que la langue vulgaire ou romane, pour parler aux gens du peuple, et tel était le crédit attaché à son nom, tel était le respect général qu’inspirait son caractère, que, dans les prédications qu’il alla faire à Mayence, à Cologne et à Spire, ses auditeurs, qui ne comprenaient pas un mot de ses discours en langue romane, s’exaltèrent aux accents sympathiques de sa parole, s’échauffèrent au feu de ses regards, et, touchés de la grâce divine en l’écoutant, coururent aux armes avec non moins de zèle que les croisés de France.

Le même enthousiasme devait se reproduire, un siècle plus tard, lorsque Foulques de Neuilly fut autorisé, par le pape Innocent III, à prêcher la croisade en 1 198. « Quand Foulques ouvrait la bouche pour prêcher, raconte le chroniqueur Jacques de Vitry, qui était lui-même un prédicateur éminent, c’était Dieu qui remplissait cette bouche de paroles entraînantes. Aussi ceux qui l’avaient entendu parler se disputaient-ils les lambeaux de ses vêtements, et il était obligé d’avoir tous les jours une robe neuve. Il se voyait forcé de porter un gros bâton, avec lequel il frappait à tour de bras sur ceux qui le serraient de trop près et qui l’auraient étouffé. Ces derniers ne murmuraient pas des blessures qu’il leur faisait de la sorte, et.

dans l’ardeur de leur foi, ils léchaient leur propre sang, comme si ce sang fût sanctifié par l’homme de Dieu, qui l’avait fait couler. » Foulques avait déjà, dans son éloquence, toutes les hardiesses des prédicateurs populaires de la fin du quinzième siècle : il ne ménageait personne dans ses critiques et dans ses anathèmes. Un jour qu’il prêchait devant Richard, roi d’Angleterre : « Je vous conseille, au nom de Dieu, lui dit-il brutalement, de

Fig. 399. — Le pape Honorius III (1216-1227), qui exhorta Louis VIII à la croisade contre les Albigeois et institua en 1216 l'ordre des Frères prêcheurs. Peint à fresque sur fond d’or en mosaïque dans l’ancienne basilique de Saint-Paul hors les murs, à Rome.

marier au plus vite les trois méchantes filles que vous avez, de peur qu’il ne vous arrive mal. — Tu te trompes, répliqua le roi, je n’ai point de filles. — Vous en avez trois, vous dis-je, repartit le prédicateur : ce sont l’orgueil, l’avarice et la luxure. — Eh bien ! dit alors le roi en s’adressant à ses barons, je donne l’orgueil aux Templiers, l’avarice aux moines de Cîteaux et la luxure à mes grands feudataires. » Il suffit de nommer, après Foulques de Neuilly, d’autres docteurs qui prêchèrent aussi la croisade, et avec autant de succès : Geoffroy de Bordeaux, Hildebert

ELOQUENCE CIVILE ET RELIGIEUSE

du Mans, Jean de Bellesme, Amédée de Lausanne, Eudes de Châteauroux, Geboin de Troyes, Jean de Nivelle et Robert d’Arbrissel.

L’éloquence sacrée, qui faisait des miracles, au douzième et au treizième siècle, pour créer en un instant les armées de la croisade, avait à combattre, dans ces temps-là, l’éloquence des hérétiques. Ces hérésies semblaient encouragées par les triomphes retentissants des orateurs de

Fig. 400. — Le pape Grégoire IX (1227-1241), éloquent défenseur des droits et des privilèges du saintsiège. Peint à fresque sur fond d’or en mosaïque, dans l'ancienne basilique de Saint-Paul hors les murs, à Rome.

l’Eglise. Toute rébellion, toute insurrection religieuse commençait par des prédications ardentes, qui n’avaient que trop de pouvoir sur les esprits faibles et fanatisés. Ici, c’est Pierre de Bruys, qui ose attaquer la présence réelle du Christ dans le sacrement de l’Eucharistie et qui condamne les prières de l’Église pour les défunts; là, c’est Éon qui sort du fond de l’Armorique, en déclarant qu’il vient juger les vivants et les morts. Ailleurs, ce sont \qs publicains de Flandre et de Bourgogne, qui tentent de ressusciter les doctrines condamnées du manichéisme; ce sont les

Vaudois et les Albigeois, sectaires moitié religieux, moitié politiques, qui, après avoir prêché l’humilité et le renoncement, trouvent plus d’échos dans le bas peuple en prêchant la cessation du travail manuel, l’abaissement de l’autorité ecclésiastique et la communauté des biens de la terre. En face de chaque orateur schismatique s’élève un orateur orthodoxe, qui devient l’éloquent champion de l’Église (fig. 401 et 402). Saint Bernard combat au premier rang, en prenant pour règle cette belle maxime de la charité chrétienne : « Persuadons, ne contraignons pas. » A son exemple entrent en lice Pierre de Castelnau, le cardinal d’Albano, Jacques de Vitry, Arnauld, abbé de Clairvaux, Guillaume, archidiacre de Paris. Mais le plus éloquent des orateurs catholiques, ce sera l’Espagnol saint Dominique, fondateur de l’ordre des Frères prêcheurs. Dominique, qui prêcha dix ans dans les provinces méridionales de France et qui n’accorda ni paix ni trêve à l’hérésie, fut un des plus héroïques soldats de l’Église militante. Son éloquence irrésistible avait produit sur ses contemporains un effet si prodigieux que le peuple voulait y reconnaître l’intervention, miraculeuse des puissances célestes; selon les uns, des flammes sortaient de sa bouche lorsqu’il parlait; selon les autres, les cloches de l’Église sonnaient d’elles-mêmes quand il allait prononcer un discours; enfin, on affirmait que, pendant une de ses prédications, on avait vu une statue de la Vierge étendre le bras, comme pour menacer l’auditoire rebelle à ses paroles.

Il ne nous est rien resté de ces célèbres prédications contre les hérétiques, pas plus que des allocutions prononcées pour les croisades : tous ces discours étaient improvisés et n’ont jamais été recueillis. Mais nous en avons un assez grand nombre, qui appartiennent à l’école théologique et mystique et qui, par conséquent, avaient été composés avec soin et écrits d’avance. Là encore brille saint Bernard, entouré d’Hugues et de Richard de Saint- Victor, d’Abailard et de Maurice de Sully, évêque de Paris. Chez Abailard, notamment dans ses discours latins aux « vierges du Paraclet », on sent le dialecticien toujours prêt à invoquer l’autorité de la philosophie pour appuyer l’autorité de l’Église. Chez saint Bernard, au contraire, on entend sans cesse, à travers les -douloureux soupirs de l’ascétisme, gronder les orages intérieurs de l’aine humaine. Métaphysique, psychologie,

ELOQUENCE CIVILE ET RELIGIEUSE

sentiment profond des réalités de la vie terrestre, emportements fougueu.v contre la mollesse des moines, arguments théologiques, on trouve dans ces magnifiques sermons de saint Bernard tout ce qu’on pouvait attendre

Fig. 401. — Les gloires de l'ordre de saint Dominique. Fac-similé d'une gravure sur bois du xv' siècle, tirée des Meditationes de Torquemada; Rome, M. Gallus, 1478, in-fol. Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

d’un homme supérieur, dans un siècle qu’il domine, inspiré et soutenu par la foi. Les sermons d’Hugues et de Richard de Saint-Mctor, comme ceux d’Isaac, abbé de l’Etoile, reflètent sous une forme élégante les vives aspirations de la piété claustrale, les pures extases de la vie contemplative : on est ému de ces élans de l’amour divin , qui , comme le dit Hugues

de Saint-Victor en termes si touchants, « font passer l’homme, des glaces de l’hiver, aux tièdes chaleurs du printemps; pensées intimes qui s’épanouissent au ciel, fleurs suaves qui parfument la terre, voix des tourterelles qui chantent dans les solitudes. »

L’éloquence sacrée avait atteint son apogée dans les prédications du douzième siècle; elle tendait à se laisser envahir dès lors par les raisonnements de la scolastique, par des formules, par des effervescences subtiles et vagues. On peut dire qu’elle marchait déjà vers la décadence où elle devait arriver, avant la fin du treizième siècle. De nombreux abus seglissaient, d’ailleurs, dans l’exercice du ministère de la parole évangélique. Non-seulement certains clercs simoniaques faisaient argent de leurs sermons, mais encore de simples laïques se disputaient ce métier lucratif; ils se présentaient, dans les villes comme dans les campagnes, pour prêcher, moyennant salaire, à la place des prêtres. On vit s’établir des associations de prédicateurs, qui, sans avoir aucun caractère religieux, affermaient, pour ainsi dire, le domaine parénétique d’une paroisse et même d’un diocèse, en s’engageant à fournir tous les orateurs que pourraitréclamer le service de la chaire. L’Église n’avait garde de tolérerpareil scandale; mais ses plus louables efforts ne parvinrent pas toujours à empêcher ces actes honteux de simonie. Beaucoup de curés et de vicaires s’excusaient naïvement, en avouant leur insuffisance dans l’art de la prédication. L’idée vint à quelques prédicateurs habiles, restés fidèles à leur mission, de composer alors des espèces de manuels et de guides, où les curés pouvaient puiser à leur aise, selon les besoins de leur ministère paroissial; les plus estimés de ces manuels du prédicateur étaient ceux d’Humbert de Romans et d’Alain de Lille.

En présence de cette décadence de la chaire, l’art oratoire, dans ses rapports avec la politique, la jurisprudence et l’enseignement scolaire, avait subi l’heureuse influence du progrès intellectuel qui ne fit que s’accuser davantage, à partir du douzième siècle, dans toutes les sphères de la société civile. L’histoire n’a conservé aucune trace écrite des efforts d’éloquence qui accompagnèrent l’établissement des communes, la rédaction des chartes d’affranchissement, la réunion des assemblées locales et générales auxquelles assistaient les élus de la noblesse, du clergé et de

ELOQUENCE CIVII.E ET RELIGIEUSE

la bourgeoisie, en un mot les luttes de la liberté naissante contre les entraves du régime féodal. Quant à l’éloquence du barreau, elle était sans doute encore enveloppée dans les liens de la scolastique, et les avocats des premiers âges du Parlement ne nous sont connus que par les satires violentes dont ils étaient l’objet. Un théologien éminent, Pierre le Chantre, leur reproche de rançonner les parties, de trahir la cause de la veuve et

Fig. .|02. — L'éloquence sacrée, représentée par un évêque, un docteur en théologie et un clerc, devant lesquels s’incline une suppliante. D’après une miniature du Petit iraicté de la vanité des choses mondaines, composé en 1466, ms. du temps. Biblioth. de l'Arsenal, à Paris,

de l’orphelin, d’employer leur talent à prolonger les procès, à les multiplier, à inventer sans cesse des chicanes pour obscurcir la vérité et empêcher le triomphe du droit. Un autre théologien dénonce leur avarice féroce et déclare, avec indignation, qu’ils avilissent, par leur vénalité, une profession jadis si glorieuse. Mais nous ne savons rien de leurs procédés oratoires, quoiqu'il nous soit permis de leur attribuer une faconde verbeuse et un peu théâtrale.

Saint Louis essaya de réformer les abus du barreau : les juifs, les héré-

tiques, les excommuniés en sont exclus sans pitié; on expulse ensuite les hommes de mauvaises mœurs et ceux qui ont été frappés par des condamnations infamantes. Le roi règle lui-même la police des plaidoiries : il enjoint aux avocats d’exposer leurs causes avec le plus de clarté possible, sans paroles inutiles; de ne se charger que d’affaires loyales; d’user de modération et de courtoisie envers leurs adversaires, sans laisser échapper une parole injurieuse, sans faire un geste malhonnête, sans alléguer aucun fait notoirement faux, sans altérer par des citations infidèles les textes des Ordonnances et des Coutumes; le tout sous peine d’être privés du titre d’avocat et de n’avoir plus le droit d’exercer leur profession. Cette discipline sévère, dont la tradition s’est perpétu&e en partie jusqu’à nos jours, rendit quelque lustre au barreau français, parmi les membres duquel on peut citer, à cette époque, Pierre de Fontaines; Gui Foulques ou Fouquet, qui entra depuis dans les ordres et devint pape sous le nom de Clément IV; Yves de Bretagne (mort en i3o3), que ses vertus chrétiennes firent placer au nombre des saints, et que les avocats adoptèrent pour patron. L’étude de la jurisprudence s’était renouvelée, mais sans voir renaître l’art de la parole, et les avocats, en sortant des écoles où régnaient la dialectique, la logique et la philosophie, se perdaient en d’interminables discussions hérissées de citations latines et dépourvues de méthode, de simplicité et de véritable éloquence.

La profession n’en avait pas moins acquis une grande importance, par suite des réformes introduites par saint Louis dans les institutions judiciaires. Le barreau du quatorzième siècle put s’enorgueillir d’avoir produit Pierre de Cugnière, Arnaud de Corbie, Régnault d’Acy et d’autres, qui exercèrent dans les affaires publiques une influence à laquelle leur talent oratoire ne fut pas étranger. Jean de Meheyé, par exemple, se fit remarquer, en remplissant les fonctions d’avocat général dans le procès du malheureux ministre de Philippe le Bel, Enguerrand de Marigny (i3i5), et François Bertrand, choisi en 1.329 pour défendre les juridictions ecclésiastiques contre les empiétements de la noblesse, s’acquitta de cette tâche avec tant de zèle et d’habileté, que la cour de Rome lui envoya pour récompense le chapeau de cardinal. Ces grands procès politiques avaient éveillé un sentiment général de curiosité. Le spectacle imposant qu’offrait

ÉLOQUENCE CIVILE ET RELIGIEUSE. 589

une séance du Parlement, dans de semblables circonstances, attirait toujours une affluence nombreuse. Les seigneurs quittaient leurs chc'itcaux et oubliaient le plaisir de la chasse pour venir assister aux plaids; mais

Fig. 403. — Docteur tiamand haranguant le peuple en pleine rue. D’après une miniature d'un ms. des Chroniques de Hainaut, xv® siècle. Biblioth. de Bourgogne, à Bruxelles.

les dames, même celles du plus haut rang, s’abstenaient absolument d’3^ paraître. Le talent de l’avocat n’était pas pour peu de chose dans l’attrait de ces espèces de tournois judiciaires. Nous trouvons, en effet, dans un célèbre formulaire du Palais, intitulé le Style du Parlement , l’énuméra-

tion des qualités professionnelles d’un bon avocat : il fallait qu’il fût doué d’une noble prestance, qu’il eût une physionomie ouverte, franche et débonnaire; qu’il n’affectât point une assurance présomptueuse; que sa tenue devant le tribunal fût décente et respectable; qu’il parlât d’une voix pleine et sonore, etc. Malgré ces sages conseils, bien des avocats motivaient, par leur conduite, la mauvaise opinion qu’on avait d’eux et justifiaient la vérité du proverbe populaire : Grande éloquence, petite conscience.

Mais voici que le quinzième siècle ouvre le chanp à toutes les audaces, à toutes les exagérations de la parole. Ce sont les dissensions politiques, qui, sous le règne de Charles VI, donnent le signal de ces déplorables excès. Les prédicateurs deviennent les principaux agents des partis qui sont en lutte (fig. qo3 ) , sous les noms Armagnacs et de Bourguignons. En 1402, un de ces prédicateurs, à la solde du duc de Bourgogne, nommé Courtecuisse, déclare solennellement, en chaire, que le duc d’Orléans, frère du roi, est le partisan et l’appui des schismatiques. En 1406, Jacques Legrand, religieux augustin, prêchant devant la reine Isabeau de Bavière, l’exhorte à quitter ses habits fastueux, pour descendre, simplement vêtue , dans les rues de Paris, où elle entendra comment le peuple parle d’elle. Dans un autre sermon, devant la cour, à l’hotel Saint-Paul, le même prédicateur ose reprocher au roi Charles VI d’être chargé de la substance des larmes et des gémissements du peuple. Mais, en 1408, Jean Sans- Peur, duc de Bourgogne, a fait assassiner son ennemi le duc d’Orléans; il convoque alors, dans la demeure même du roi en démence, une nombreuse assemblée devant laquelle le cordelier Jean Petit doit prononcer un discours d’apparat pour la justification du meurtre et du meurtrier. C’est là le plus scandaleux, le plus condamnable emploi de l’éloquence politique. Dans ce discours artificieux , qui devait avoir des échos par toute la France, Jean Petit, après un éloge pompeux du duc de Bourgogne, a l’impudeur d’exposer les raisons qu’il a eues de prendre en main la défense de ce prince. « La première de ces raisons, dit- il, est que je suis obligé de le servir, par serment à lui fait il y a trois ans passés. La deuxième est que, lui, regardant que j’étais très-petitement bén-éficié, m’a donné chaque an bonne et grande pension, pour moi aider à tenir aux

ELOQUENCE CIVILE ET RELICIEUSE

écoles; de laquelle pension j’ai trouvé une grand’partie de mes dépens et trouverai encore, s’il lui plaît, de sa grâce. » Après cet exorde empreint de la plus basse et de la plus vénale flatterie, l’orateur expose la division de son discours comprenant une majeure, en quatre parties, pour prouver : 1° que la convoitise est la mère de tous les maux; 2” qu’elle fait les apostats; 3° qu’elle fait des sujets déloyaux et infidèles à leur prince; 4” qu’il est licite à chacun de tuer les apostats, les traîtres et les sujets déloyaux. Ce quatrième point, composé de huit vérités principales, de huit corollaires et de douze syllogismes, forme l’objet capital du discours. Jean Petit a reeours à toutes les arguties de la dialectique, pour justifier l’assassin et pour glorifier l’assassinat. Il invoque les exemples de Lucifer, d’Absalon, d’Athalie, à l’appui de ses exécrables doctrines; il démontre enfin que le duc d’Orléans était tombé dans le péché de convoitise, en voulant usurper la couronne de France; qu’il était ainsi apostat, traître , sujet infidèle, coupable du crime de lèse-majesté , et que celui qui l’a tué a fait une action méritoire devant Dieu et devant les hommes.

Cet infâme discours excita si vivement la curiosité publique, que Jean Petit dut le prononcer de nouveau, le lendemain, du haut d’une estrade dressée sur le parvis de Notre-Dame, en présence d’une foule énorme de peuple. Cependant la veuve de la victime, Valentine de Milan, avait obtenu du roi de se faire représenter, ainsi que ses enfants orphelins, par un fameux avocat du Palais, nommé Jean Cousinot, qui répondit avec dignité à l’odieux apologiste de l’assassinat et qui souleva parmi les assistants une profonde émotion, lorsqu’il en appela, de par la voix du sang versé, à la justice du roi de France. Ce grand procès criminel devait rester pendant au tribunal de l’opinion, jusqu’à ce que le meurtrier impuni fût à son tour massacré, quinze ans plus tard, sous les yeux du dauphin, héritier de la couronne. Cette catastrophe ne donna lieu à aucun débat oratoire, et Jean Petit n’eut pas d’imitateur. Mais quelques années après, dans un autre procès politique plus mémorable et plus digne d’intérêt, une éloquence nouvelle se révéla tout à coup chez une jeune fille illettrée , qui ne tirait ses inspirations que de sa conscience et de son coeur. Dans ce procès, où toutes les règles de la justice étaient méconnues ou violées, Jeanne d’Arc, prisonnière des Anglais, n’eut pas d’autre avocat

qu’elle-même, et toute sa défense fut enfermée dans ses interrogatoires. Les juges ou plutôt les bourreaux, les docteurs les plus endurcis dans les sophismes de l’école, furent plus d’une fois touchés et confondus, en écoutant les naïves et hères paroles qui tombaient de cette bouche innocente, et la noble hile, indignement accusée de crimes imaginaires, rentrait, en souriant, dans sa prison : « N’ayez crainte, disait-elle à ses geôliers qui la regardaient comme une magicienne; je ne m’envolerai pas, je ne suis pas un ange. » Ses réponses, si simples et si fortes à la fois, souvent sublimes et toujours vraies, ne sont pas les témoignages les moins éclatants de la mission providentielle de la Pucelle d’Orléans.

Cependant, à cette époque, l’art de bien dire semblait autoriser toutes les licences, tous les excès de la parole. Le même orateur pouvait, sans se faire tort, soutenir alternativement les doctrines, les propositions les plus opposées, les plus discordantes. Ainsi le voulait ce sphinx de l’école qu’on nommait la Dialectique, et ce n’étaient là que des déclamations qui n’étonnaient, qui ne blessaient personne. Aussi bien, tout orateur, soit au barreau, soit dans la chaire, passait alors pour inviolable, et on ne lui demandait jamais compte de ses paroles les plus osées. Louis XI, luimême, tout despote qu’il était, ne se fût pas permis de fermer la bouche aux prédicateurs. Ceux-ci n’avaient pas en Italie, comme en France, le privilège de l’impunité ; non-seulement le pouvoir ecclésiastique leur imposait silence, mais encore l’autorité civile mettait un frein à leurs excès oratoires. C’est ainsi que Jérôme Savonarole (hg. 404), dont l’éloquence originale, abondante et indomptable, s’était attaquée à tout ce qu’il y avait de plus grand et de plus puissant dans le monde, se vit plus d’une fois forcé de descendre de sa chaire et, après avoir été interdit, excommunié même, il se vit emprisonné et condamné, comme hérétique, à être brûlé vif à Florence (aS mai 1498).

L’éloquence du barreau était plus réservée, plus digne. A vrai dire, la prolixité confuse et sentencieuse des avocats ne méritait pas le nom d’éloquence, et leur langage pédantesque, hérissé de subtilités qu’il empruntait surtout à la scolastique, n’était pas fait pour émouvoir, pour entraîner leur auditoire. Il faut pourtant en citer quelques-uns, qui, comme Jacques Maréchal, La Vaquerie, Antoine Duprat, joignaient à la science

ELOQUENCE CIVILE ET RELIGIEUSE

du jurisconsulte la puissance et même quelquefois l’élégance de la parole. Mais la plupart des prédicateurs, qui affectaient une sorte d’éloquence grossière, inculte et appropriée à l’intelligence populaire, appartenaient à l’école triviale que Gabriel Barletta avait créée à Naples, où ses sermons burlesques eurent un succès extraordinaire. Ce fut d’après ce type bouffon que l’art de prêcher fut réduit partout en ce seul axiome ; Nescit prœdicare qui nescit barlcttare (nul ne sait prêcher, qui ne sait imiter Bar-

Fig. 404. — Jérôme Savonarole, célèbre prédicateur (1452-1498). Fac-simile réduit du dessin de Léonard de Vinci, au musée de Vienne (collection Albertine).

letta). L’exemple de Barletta fut donc suivi et même outre-passé par ses imitateurs ; Geyler, en Allemagne; Robert Messier, Guillaume Pépin, Michel Menot, Olivier Maillard, en France. Ces prédicateurs, qui n'en étaient pas moins des ecclésiastiques sincères , se permettent de tout dire dans leurs sermons, dont le contexte latin est mélangé de mots et de phrases en langage vulgaire, où ils entassent au hasard des proverbes, des chansons, des jeux de mots, des apologues et des plaisanteries d’un goût douteux. Leurs auditeurs ordinaires ne se montraient pas dilliciles

à cet égard, et quand Olivier Maillard devait prêcher à Saint-Jean en Grève, sa paroisse, l’église était remplie dès le point du jour. Jamais prédicateur ne produisit plus d’effet : on riait d’abord, en écoutant les boutades satiriques de l’orateur; mais bientôt on était subjugué par cette éloquence native, qui avait sa source dans une foi ardente et qui ne devait rien aux apprêts de l’école parénétique.

Olivier Maillard, dont les sermons avaient eu des échos par toute la France, se mit à parcourir la province et à prêcher en différents patois. Il répéta, dans le langage de Toulouse, sa fameuse confession générale, qu’il avait d’abord débitée en poitevin à Poitiers; il fut appelé à Bruges, en i5o2, et on le pria de redire une bergeronnette savoisienne, qu’il avait dite en chaire, à Toulouse, le jour de la Pentecôte. Michel Menot ne chantait pas, comme Maillard, mais il fustigeait les vices et les ridicules de toutes les classes de la société. « O ville de Tours, disait-il en un mauvais latin lardé de français, l’orgueil déshonore tes filles! La femme d’un cordonnier porte une tunique, comme une duchesse. AveC' cinq cents livres de rente, on a chiens et chevaux; avec douze cents, on est l’ami d’un comte, on a maison de ville et maison des champs. » Puis, s’adressant aux dames qui arrivaient en retard à l’église ; « Voici bientôt neuf heures, s’écriait-il, et vous êtes encore au lit! On aurait plus tôt fait la litière d’une écurie pour quarante chevaux, que d’attendre que toutes vos épingles soient mises. Quand vous êtes à votre toilette, vous ressemblez au savetier qui a besoin d’une foule de pièces pour accoiisirer et agencer. Et si , pendanj; que le prêtre élève sur l’autel l’holocauste dü Dieu sans tache, quelque gentillàtre se présente à son banc, il faut, selon les coutumes de la noblesse , que Madame se lève et s’en aille lui prendre la main. A tous les diables tels privilèges ! »

Luther, le fougueux Luther, malgré son double mérite de théologien et de lettré, appartenait, comme prédicateur éloquent, à l’école du peuple. « Je prêche aussi simplement que possible, disait-il; je veux que les hommes du commun, les enfants, les domestiques me comprennent. Ce n’est point pour les savants qu’on monte en chaire : ils ont les livres. » Le plus puissant agent de la Réforme fut donc la prédication mise à la portée du peuple. Calvin, Théodore de Bèze et les chefs du protestantisme gene-

ÉLOQUENCE CIVILE ET RELIGIEUSE

vois furent aussi des prédicateurs infatigables; mais ils se bornaient à paraphraser la lettre de l’Évangile, et souvent avec sécheresse; ils ne cherchaient pas à émouvoir les cœurs ni à les entraîner; ils érigeaient en principe que la parole de Dieu n’a pas besoin d’ornements profanes. Les prédicateurs catholiques, qui se levèrent de toutes parts pour défendre l’Église contre les efforts des sectes protestantes, restèrent la .plupart au-dessous de leur mission. Quelques-uns seulement, tels que Claude

Fig. 4o5. — Le sermon sur la vanité des choses mondaines. L’acteur ( auteur) instruit la suppliante, en face d'une boutique d’orfèvre et de changeur. Fac-similé d’une miniature du Petit Traicté delà vanité des choses mondaines, composé en 1466, ms. du temps. Biblioth. de l’Arsenal, à Paris.

d’Espence et le cardinal de Lorraine (fig. 406 et 407), se firent remarquer par de véritables qualités d’orateur, tandis que beaucoup d’autres, tels que Vigor et Seneschal, ne se distinguaient que par la violence et l’emportement de leur polémique. On peut dire que la grande éloquence religieuse avait disparu, surtout à la fin du seizième siècle, et l’on vit alors se renouveler en France les scandales de la chaire de l’époque des Bourguignons et des Armagnacs. Les prédicateurs de la Ligue, qui osaient se dire inspirés et autorisés par le pape Sixte-Quint (fig. 408), se portèrent

à tous les excès , et il est juste de condamner tant de violences qu’excuse à peine l’état de désordre où se trouvait la société.

Détournons les yeux de ces tristes égarements auxquels devait succéder une ère glorieuse dans l’histoire de la chaire française, et voyons ce que l’éloquence civile était devenue durant cette longue période de troubles et de misères. Le barreau, en se débarrassant de la lourde routine de la scolastique, avait subi insensiblement une transformation toute littéraire. La Renaissance classique du seizième siècle ne pouvait manquer de se faire sentir d’abord au Palais, mais malheureusement le goût faisait trop souvent défaut aux avocats, qui se perdaient dans les intempérances de l’érudition pédantesque. C’était un exemple funeste pour les esprits supérieurs

Fig. 4o5. — (.Luidc d'F.spencc. Fig. 407. — Le cardinal Charles de Lorraine.

(iSii-iSyi). (i525-i574).

Fac-simile de gravures au burin par Léonard Gaultier, de la série dite Chronologie collée. Bibliotli.

de M. Ambroise Firmin-Didot.

qui composaient la magistrature. 11 y avait alors une impatience générale

de faire des discours prolixes où la rhétorique se couvrait de toutes les fleurs de la littérature dncienne. La réouverture des séances du Parlement, après les vacances annuelles, devint l’occasion des harangues parlementaires qui ouvrirent la lice à l’éloquence d’apparat, à partir de l’année i55o. En iSSy, Baptiste Dumesnil parla sur Asconius Pedianus; l’année suivante, vint le tour de Gui du Faur de Pibrac; Jean de F'aye (fig. 409 à 41 1), le célèbre Jacques-Auguste de Thou , se signalèrent ensuite dans ces solennités oratoires. En i585, Jacques Mangot parla, pendant trois heures consécutives, « et, dit Etienne Pasquier, il estoit, au sortir de là, aussi frais qu’au commencement.» Ces harangues furent imprimées, et on les trouva encore « plus belles à lire » qu’à entendre. Avocats et magistrats semblaient d’accord pour mettre en honneur l’art de la parole.

ELOQUENCE CIVILE ET RELIGIEUSE

Les noms de Seguier (fig. 412), de Dumoulin (fîg. 4i3), du premier des Lamoignon, de Lemaistre (fig. 414), de Cujas (fîg. 4i5), de Chopin, de Brisson, de Pithou (fig. 416), de Loisel, resplendissent simultanément

Fig. 40S. — Le pape Si.'cte-Quint (i52i-i5go). Fac-similé réduit d'une gravure contemporaine à l'eauforte, par un artiste italien anonyme.

dans rhistoire du Parlement et dans celle du barreau. Si les discours de ces hommes éminents ne sont pas des chefs-d’œuvre sous le rapport oratoire et littéraire, ils sont, au point de vue de la logique, du sentiment et de la sincérité, dignes des plus grands éloges. On y retrouve.

à toutes les époques, une tradition constante d’honnêteté, de vertu et de grandeur, depuis Jean de la Vacquerie, premier président au Parlement de Paris, osant faire cette belle réponse aux menaces de Louis XI ; « Sire, nous venons remettre nos charges entre vos mains et souffrir tout ce qu’il vous plaira, plutôt que d’offenser nos consciences, » jusqu’au chancelier Olivier, qui disait aux membres du Parlement de Normandie (8 octobre i55o), en leur montrant le crucifix : « En somme. Messieurs, souvenez- vous toujours, en la fonction de vos charges, que Celui qui ne peut être déçu est au milieu de vous, auquel vous rendrez compte de tous vos jugements et duquel la main est inévitable.

Fig. 409. — J. -B. Dumesnil Fig. 410. — Gui de Pibrac Fig. 41 1. — Jean de Paye.

( i5i7-i56ç)). • (1528-1584). (i543-i5go).

Fac-similé de gravures au burin par Léonard Gaultier, de la série dite Chronologie collée.

Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

encore que vous eussiez ici évité la main du roi et de la justice. » L’éloquence parlementaire touchait surtout à l’éloquence politique, dans les remontrances que les grands corps de la magistrature adressaient quelquefois au souverain. Mais l’éloquence politique se donnait plus largement carrière , en ces graves circonstances qui amenaient la convocation des États-Généraux, alors que les députés des trois ordres représentant la nation délibéraient à huis clos sur la rédaction des cahiers, où ils devaient exprimer les vœux qu’ils déposaient ensuite aux pieds du roi sous le titre de plaintes , doléances, remontrances. Ces délibérations produisaient souvent des harangues latines ou françaises, dans lesquelles l’orateur pouvait s’élever aux plus hautes inspirations de l’éloquence. C’est ainsi qu’aux États-Généraux de Tours, en 1484, un des représentants de la noblesse de Bourgogne, Philippe Pot, seigneur de la Roche, prononça

ELOQUENCE CIVILE ET RELIGIEUSE

un discours latin, où il développa, avec une audace, une énergie, une puissance de logique extraordinaires, des doctrines politiques qui ne devaient être comprises que deux siècles plus tard. « La royauté, dit-il, est une charge et non une chose héréditaire, et elle ne doit pas toujours passer, comme les biens d’un héritage, aux tuteurs naturels , qui sont les plus proches parents. L’État, privé de tout chef, restera-t-il donc exposé au hasard et au désordre ? Non, non : car le soin de son salut sera remis à l’assemblée des trois ordres, non pour qu’elle gouverne elle-même, mais pour qu’elle choisisse des gens capables de gouverner. Dans l’origine le suflrage du peuple, qui était le maître, créa les rois, et le peuple

Fig. 412. — Pierre Seguier Fig. 413. — Charles Dumoulin Fig. 414. — Gilles Lemaisire

(i5o4-i58o). (i5oo-i566). (1499?- i563 ).

Fac-similé de gravures au burin par Léonard Gaultier, de la série dite Chronologie collée.

Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

adopta de préférence les plus vertueux et les plus habiles. Chaque nation, en élisant un roi , agissait d’après son intérêt et cherchait son avantage ; car les princes sont princes, non pour exploiter le peuple et s’enrichir à ses dépens, mais pour le rendre plus riche et faire sa condition meilleure. Les rois qui n’agissent ainsi sont des tyrans et d’indignes pasteurs, parce qu’ils mangent leurs brebis. C’est là le fait des loups et non des pasteurs.

Aux États-Généraux d’Orléans, en i5Go, le chancelier de France, Michel de l’Hospital (fig. 417), ouvrit, par un discours plein de force et de noble simplicité, la première séance, en déclarant, comme Philippe Pot, que l’institution des États-Généraux était essentiellement utile à la monar- chie, et que les rois de France ne pouvaient rien faire de mieux, en cer^ tames occasions graves, que de consulter ainsi leurs sujets. « Il n’est, ditil, acte tant digne d’un roi et tant propre à lui, que de tenir les États, de

6oo

donner audience générale à ses sujets et de faire justice à chacun. » Après avoir énuméré tous les maux qui désolaient le royaume, déchiré par les guerres civiles et religieuses, il conseilla de combattre désormais, par une sage tolérance et par la réforme des mœurs, cette anarchie qu’on ne pouvait plus conjurer par des mesures de rigueur implacable. « Nous avons fait, dit-il, comme les capitaines qui vont assaillir le fort de leur ennemi avec toutes leurs forces, en laissant dépourvus et dénués leurs logis. Il nous faut maintenant, garnis de vertus et de bonnes mœurs, assaillir l’ennemi par les armes de la charité, avec prières, persuasion et paroles de Dieu. » Plus tard, les rois présidèrent en personne l’ouverture

Fig. 4i5. — Jacques Cujas Fig. 416.— Pierre Pilliou Fig. 117. — Michel de l’Hospital

(i520-i5go). (i539-i5g6). (i5o5-i573).

Fac-simile de gravures au burin par Léonard Gaultier, de la série diXe.CIv O'.iologie collée.

Biblioth. de M. Ambroise Firmiu-Didot. /

des Etats-Généraux et y prirent la parole. L’histoire a conservé le souvenir des discours prononcés par Henri III (fig. 418), à Blois, en iSyô et i588. Ce roi, qui avait à un haut degré le don de la parole, « se plaisoit, dit Mézeray, aux grandes assemblées et aux actions d’apparat, où il se trouvoit que sa harangue estoit toujours la plus belle, et que mesme les responses qu’il faisoit sans préméditation aux députez et aux ambassadeurs alloient mieux que leurs pièces préparées avec beaucoup d’art, » Henri IV n’eut pas à convoquer les États-Généraux, pendant son règne; mais il trouva d’autres occasions de prouver qu’il parlait avec autant de facilité et plus sincèrement qu’Henri III dans les assemblées publiques. Il possédait la véritable éloquence politique, puisqu’il savait en peu de mots persuader, émouvoir, enthousiasmer ses auditeurs. Par exemple, ces simples paroles improvisées dans une réunion des notables de Rouen

ELOQUENCE CIVILE ET RELIGIEUSE

6oi

(i5g6) valent tout un discours d’apparat : « Je ne vous ai point réunis, comme faisaient nos prédécesseurs, pour faire approuver mes volontés. Je vous ai assemblés pour recevoir vos conseils, pour les croire, pour les suivre, pour me mettre en tutelle dans vos mains, envie qui ne prend guère aux rois, aux têtes grises, aux victorieux. »

Ce prince excellait aussi dans un autre genre d’éloquence, qui avait joué un grand rôle dans l’antiquité et même au moyen âge, l’éloquence militaire. Dans les premiers temps de la monarchie, ce n’étaient pas les

Fig. 41S. — Henri lü, roi de France (iSSi-nSg). Fac-similé réduit de la gravure de Leonard üaultier.

-Biblioth. de M. Ambroise Firmin-Didot.

chefs d’armée qui animaient, par des allocutions, les soldats qu’ils allaient conduire à l’ennemi; c’étaient les soldats eux-mêmes qui s’excitaient, qui s’encourageaient, par des chants guerriers ou en répétant le cri de guerre de leurs chefs. Cependant l’histoire a enregistré le discours prononcé par le roi Philippe-Auguste, devant son armée, avant la bataille de Bouvines ( 27 août 1214), et l’on est fondé à croire que ce discours , tel que les chroniqueurs le rapportent, est bien authentique. Il se distingue par un mélange d’énergie, de simplicité et de confiance, qu’on ne peut assez admirer en présence de la coalition de princes et de seigneurs étrangers qui avaient juré la perte du roi de France : « Voici venir Othon l’excommunié et ses

SCIENCES ET LETTRES. ITi — 76

adhérents, dit Philippe-Auguste à ses troupes. L’argent qui sert à les entretenir est de l’argent volé aux pauvres et aux églises. Nous ne combattons, nous, que pour Dieu, pour notre liberté et notre honneur. Tout pécheurs que nous sommes, ayons confiance dans le Seigneur, et nous vaincrons ses ennemis et les nôtres. » Et comme quelques-uns exprimaient le regret d’être forcés de se battre un dimanche ; « Les Machabées, s’écria le roi, cette famille chère au Seigneur, ne craignirent pas d’aborder l’ennemi , et le Seigneur bénit leurs armes. » Les capitaines, électrisés, crièrent

Fig. 41g. — « Comment Gergeau (Jargeau) fut prins. » Miniature des Vigiles du ni Charles VII ms. fr. daté de 1484 (n“ 5, 054). Bibliothèque nationale de Paris.

à la fois : « Vous, l’élu de Dieu, bénissez nos armes ! » Et l’armée s’agenouilla en répétant ces cris.

Deux siècles plus tard, ce n’est plus un roi de France qui nous montrera le pouvoir de l’éloquence militaire, c’est une jeune fille inspirée, c’est Jeanne d’Arc, qui, avec des paroles plus simples encore, exerce plus d’empire sur ceux qui l’entendent et qui sont des hommes de guerre. Lorsque Charles VII eut ordonné au duc d’Alençon d’accompagner Jeanneau siège de Jargeau occupé par les Anglais, le ducn’était pas d’avis de donner l’assaut. « En avant, lui cria l’héroïne, en avant, gentil duc; à l’assaut ! L’heure est prête, quand il plaît à Dieu. Il veut que nous allions en avant et veut nous aider Ah ! gentil duc, as^tu peur? Tü

ELOQUENCE CIVILE ET RELIGIEUSE

sais que J’ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf. » L’assaut commence; elle monte la première sur une échelle, du haut de laquelle une pierre énorme la renverse; on la croit morte, mais elle se relève, en agitant sa bannière; « Sus, sus, amis ! crie-t-elle encore. Notre sire a condamné les Anglais, ils sont à nous. » La ville est emportée de vive force (fig. 419).

Après avoir cité ce précieux échantillon d’éloquence militaire, il faut traverser plus d’un siècle et demi pour entendre des paroles presque aussi éloquentes sortir de la bouche d’un roi, qui trouvait toujours dans son cœur l’inspiration vraie du courage et du patriotisme. Henri IV accepte la bataille, que lui présente le duc de Mayenne, dans les plaines d’Ivry, sur les bords de l’Eure (14 août i5qo). Au moment de faire sonner la charge, il s’adresse à ses soldats : « Mes compagnons, leur dit-il, vous êtes Français. Si vous perdez vos enseignes, ne perdez pas de vue mon panache : vous le verrez toujours dans le chemin de l’honneur. » Dans cette journée mémorable, le bruit courut que le roi était blessé, et l’armée, saisie de douleur, commençait à plier; Henri accourt et s’écrie d’une voix forte : « Tournez vos visages. Je suis plein de vie : soyez pleins d’honneur. » Et, quand la victoire s’est déclarée en sa faveur, il parcourt les rangs de ses troupes qui massacrent les fuyards, en disant d’une voix suppliante : « Mes enfants, épargnez des Français ! » Cette généreuse exclamation prouve que l’éloquence militaire n’a besoin que de quelques mots pour faire éclater sa puissance. Henri IV a été un éloquent homme de guerre en même temps qu’un éloquent homme d’Etat.

TABLE DES FIGURES

Page 1