‹ Sciences & letters au moyen âge et à l'époque de la renaissanceChapitre 6 sur 40 · UNIVERSITÉS ÉTRANGÈRES · texte numérisé non relu

UNIVERSITÉS ÉTRANGÈRES

1206. Oxford.

1400. Cracovie.

1499. Alcala.

120Q. Valence (Espagne).

140g. Leipzig.

i5o2. Wittemberg.

1228. Padoue.

1411. Saint-Andrew.

i5o4. Séville.

i23o. Naples.

1412. Turin.

i.5o6. Francfort-sur-

1244. Rome.

141g. Rostock.

l’Oder.

I25o. Salam.anque.

1426. Louvain.

1527. Marbourg.

1257. Cambridge.

1438. Florence.

i53i. Grenade.

127g. CoÏMBRE.

143g. Bale.

I 540. Macerata.

i2go. Lisbonne.

1445. Catane.

1544. Kœnigsberg.

i320. Pérouse.

1451. Clasgow.

1648. Messine.

i32g. Pise.

1464. Trêves.

1554. Dillingen.

1346. Valladolid.

1456. Fribourg.

l558. lÉNA.

1348. Prague.

1456. Greifswald.

1575. Helmstædt.

1349. Sienne.

1463. Ofen.

1575. Leyde.

1354. Huesca.

1472. Ingolstadt.

1576. Altdorf.

i365. Vienne.

1474. Saragosse.

1578. Evora.

i368. Genève.

1475. Copenhague.

i58o. Oviedo.

1 386. Heidelberg.

1476. Upsal.

i582. Wurtzbourg.

I 388. Cologne.

1477. Tubingue.

i585. Grætz.

1 3go. Pavie.

1477. Mayence.

i58g. Edimbourg.

i3g2. Erfürt.

1482. Palerme.

i5gi. Dublin.

1 3g4. Palerme.

1494. Aberdeen.

i5g6. Barcelone.

Kig. 34. — Liuadrement de la première page du ms. des Dou^e clames de Rhétorique, xvi* siècle. Biblioth. nat. de Paris.

SCIENCES PHILOSOPHIQUES

Anéantissement de la philosophie païenne. — Nouvelle philosophie chrétienne. — Martianus Capella. — Boéce et Cassiodore. — Isidore de Séville. — Bède, Alcuin, Raban Maur. — Jean Scot lïrigène. — Origine de la scolastique. — Gerbert. — Le réalisme et le nominalisme. — Béranger de Tours. — Roscelin et sain Anselme. — Guill. de Champeaux et Abailard. — Gilbert de la Porrée et saint Bernard. — Amaury de Béne. — Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin. — Les Franciscains et les Dominicains. — Guillaume d'Ocltam. — Décadence de la scolastique. — Platoniciens et .Vristotéliciens. — Philosophie de la Renaissance. — Écoles luthériennes. — P. Ramus. — Montaigne.

désir de connaître est naturel cà tous les hommes, » a dit Aristote.

C’est la passion à laquelle obéirent les sages de l’antiquité et qui enflamme encore les savants de nos jours; elle est la source de toute science et de toute philosophie. A ne consulter que l’étymologie, qu’est-ce que la philosophie? C’est l’amour du savoir. Le moyen âge, malgré la sincérité de sa foi religieuse, n’a pas été étranger à la philosophie, parce que, durant cette époque mémorable par la ferveur de ses croyances, le cœur humain n’a pu se soustraire à cette noble passion de tout savoir et de tout comprendre, qui lui est innée. Mais les intelligences se sont adonnées alors avec plus ou moins de succès à la recherche désintéressée du vrai; et de là sont résultés les aspects divers que la philosophie du moyen âge présente à l’observateur.

Dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, alors que les traditions des

écoles de l’antiquité semblent perdues, à peine si l’on peut signaler quelques rares esprits qui n’ont pas renoncé au culte de la science, mais dont toute la philosophie se compose d’un petit nombre d’aphorismes mal définis. Bientôt s’élèvent de hardis penseurs, qui, jaloux de se placer au rang des maîtres, dogmatisent fièrement et émettent de téméraires nouveautés. La foule les entoure, et leur parole répand des semences, les unes salutaires, les autres funestes, qui se développeront un jour. Un peu plus tard, nous assistons au grand spectacle que nous donne le treizième siècle où l’on voit la pensée du moyen âge, luttant avec vigueur contre la barbarie, trouver enfin sa voie et s’élever à une philosophie qui concilie les vérités de la foi et les conceptions rationnelles. Mais cette philosophie ne tarde pas à être battue en brèche par d’audacieux novateurs, et, quelque solide qu’elle soit, elle ne résiste pas à leurs coups. Une prodigieuse agitation s’empare des esprits; les systèmes se multiplient, la foi chrétienne tend à s’affaiblir : nous ne sommes plus au temps de saint Louis, nous sommes arrivés au sièclé de François I" et de Luther.

Telles sont les phases principales que parcourt la philosophie dans le long intervalle de temps qui commence aux derniers tumultes de l’invasion des barbares pour finir avec la Renaissance du seizième siècle. Son histoire, difficile à étudier, est souvent d’une aridité rebutante, qui défie l’attention la plus résignée. Cependant elle a donné lieu, de nos jours, à plusieurs ouvrages dont le plus complet et le plus exact, malgré ses imperfections, est celui de M. Hauréau. On ne s’étonnera pas de nous y voir faire de nombreux emprunts, en nous servant aussi des excellents travaux de M. Charles Jourdain, l’éditeur des œuvres d’Abailard et l’historien de la philosophie de saint Thomas d’Aquin.

Parmi les écrivains chrétiens qui conservèrent quelques rayons de l’antique savoir, au milieu des ruines de l’empire romain, il faut d’abord nommer Martianus Capella, philosophe et poète du cinquième siècle, auteur du Satyricon, espèce d’encyclopédie en prose et en vers, longtemps suivie dans les écoles du moyen âge, comme le poétique sommaire de l’enseignement qu’elle ramène aux sept arts libéraux : la Grammaire, la Dialectique, la Rhétorique, la Géométrie, l’Arithmétique, l’Astronomie et la Musique. Ce grand ouvrage, où l’on trouve plus d’esprit et d’ima-

SCIENCES PHIEOSOPHIQUES,

gination que de science et de goût, doit être considéré comme le dernier reflet de la pensée antique.

On voit paraître, presque en même temps que Martianus Capella, le patricien Boèce, ministre de Théodoric, immolé par les ordres du prince qu’il avait servi, savant interprète des traités d’Aristote sur la logique, auteur d’un ouvrage en prose et en vers qu’il intitula : de la Consolation de la philosophie (fig. 35 et 36), et qui fut un des livres les plus répandus et les plus admirés du moyen âge. Boèce eut pour contemporain et pour ami, à la cour du roi des Goths, Gassiodore, également célèbre par son savoir et par son goût pour les livres de l’antiquité, dont il fit faire des copies et qu’il contribua plus que tout autre à conserver pour l’éducation des âges suivants. On doit à Gassiodore un traité de l’Ame, un autre des Sept Arts libéraux, un grand ouvrage des Institutions divines, et des lettres qui sont du plus haut prix pour l’histoire littéraire de cette époque.

Un siècle environ après Boèce et Gassiodore, le rôle qu’ils avaient rempli en Italie échut en Espagne à Isidore de Séville, que les difficultés de l’étude avaient d’abord rebuté, et qui, à force de persévérance, s’éleva au premier rang des écrivains de son temps, par l’étendue et la variété de ses travaux. Outre dei Commentaires sur l’Ecriture sainte, et une Histoire des rois visigoths, il a laissé un grand ouvrage des Origines ou des Etymologies, dans lequel il résume en vingt livres les éléments de la théologie, de la jurisprudence, de l’histoire naturelle, de l’agriculture, de la mécanique et des arts libéraux.

A une autre extrémité de l’Europe, l'Irlande, convertie au christianisme par saint Patrice, s’était rapidement couverte de monastères peuplés comme des villes, dans lesquels se conservait quelque tradition de culture littéraire. En Angleterre fut élevé au couvent de Wearmouth, près Durham, le vénérable Bède; là il vécut, enseigna, et mourut en y35, comme il achevait de traduire en saxon l’Évangile de saint Jean, non sans laisser de nombreux écrits, parmi lesquels on distingue plusieurs traités pouvant servir d’introduction à l’étude des sciences.

G’est également dans un monastère anglais , à York , que fut élevé Alcuin, le plus actif et le plus savant des auxiliaires que Gharlemagne employa pour relever les études en fondant des écoles dans ses EtatS/ Les

l'ig. 35. — Bocce prend conseil de dame Philosophie. Miniature de la Consolation de Boèce, traduction de Jean de Meung, ms. du xv' siècle. Bibliothèque de M. Ambroise Firmin-Didot.

L’œuvre d’Alcuin fut continuée par son disciple Raban Maur, qui mourut, en 856, archevêque de Mayence. Raban est la plus vaste intelligence de son temps. Il a contribué aux premiers progrès des langues vulgaires par la composition d’un glossaire latin-tudesque pour tous les livres de l’Ancien et du Nouveau l'estament. La volumineuse collection de ses œuvres comprend, avec des commentaires sur l’Écriture sainte, un

livres qu’il a laissés respirent le plus noble enthousiasme pour la philosophie, qu’il ne distingue pas encore des arts libéraux, mais dont il pressent l’importance et qu’il regarde comme la plus utile préparation à la science divine.

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traité de l’ Instruction des clercs, un autre de la Supputation des temps, mais surtout une encyclopédie, en vingt livres, qu’il a intitulée de V Univers, et dans laquelle il traite successivement de Dieu, des personnes divines, des anges, de l’homme et des autres créatures.

Un esprit assurément plus original, mais moins solide et moins sûr

Fig. 36. — La roue de Fortune. Miniature de la Consolation de Boèce, traduction de Jean de Meung, ms. du XV® siècle. Bibliotli. de M. Ambroise Firmin-Didot.

que Raban, c’est l’Irlandais Jean, surnommé Scot ou Érigène, qui hgura, sous le règne de Charles le Chauve (hg. 37), parmi les maîtres de l’école du Palais, fondée à Paris par Charlemagne. Génie subtil et téméraire, trèsfamilier avec la langue grecque, Scot se lança, ou plutôt se perdit, dans les détours d’une philosophie qui compromit les vérités de la foi en les mêlant aux hallucinations du panthéisme de l’école d’Alexandrie. Son

principal ouvrage est un traité de la Division des natures, dans lequel il enseigne que la création est éternelle; que Dieu a tiré le monde de luimême et l’a formé de sa propre substance ; que, par conséquent, le créateur et la créature ne doivent pas être considérés comme des choses distinctes; que la créature subsiste en Dieu, et que Dieu, par une merveille ineffable, est créé dans la créature, etc. On ne s’étonnera donc pas que ces étranges doctrines aient été frappées d’anathème par l’Église, et que, surtout dans les premiers siècles du moyen âge, elles n’aient pas trouvé d’adeptes. Le nom de Jean Scot brille un moment et s’éteint rapidement.

Nous n’insisterons pas sur quelques autres maîtres, comme Heiric et Remi d’Au.xerre, que la postérité a presque oubliés, bien que leurs contemporains les aient admirés. Mais comment ne pas s’arrêter devant Gerbert, une des plus étonnantes figures de son temps, né en Auvergne dans la première moitié du dixième siècle, élevé à Aurillac par les moines de l’abbaye de Saint-Géraud, mêlé dans le cours de sa vie aux événements qui agitent la France, l’Allemagne et l’Italie, conseiller des empereurs d’Allemagne, tour à tour écolâtre, diplomate, archevêque de Reims et de Ravenne, pape en l’an 999, et, au milieu des soucis que donnent les affaires publiques, trouvant le loisir de cultiver les sciences, habile dialecticien, très-versé dans les mathématiques et la physique, inventeur d’un orgue hydraulique et d’une horloge ? Le savoir et la fortune de Gerbert laissèrent un tel souvenir dans l’esprit des populations, que, suivant une légende, pour s’élever si haut et acquérir une telle science, il avait fait un pacte avec le diable et lui avait vendu son âme.

Vers le milieu du onzième siècle, on voit se manifester quelques symptômes du travail nouveau qui s’opérait dans les esprits et qui devait profiter aux études sacrées comme à la science profane.

Un débat s’engage au sujet du dogme de l’Eucharistie. Il est suscité par l’archidiacre Bérenger, originaire de Tours, lequel niait que, dans le sacrement de l’autel, le pain et le vin fussent changés en corps et en sang de Jésus-Christ. La doctrine de Bérenger, qui finit par se rétracter en 1078, fut accueillie par un sentiment de réprobation unanime; plusieurs conciles la condamnèrent; au premier rang de ses adversaires se fit remarquer Lanfranc, de Pavie, archevêque de Cantorbéry.

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rig. 37. — Dédicace au roi Charles le Chauve par le comte Vivien, abbé coniniendataire de Saint-Martin de Tours, d'une Bible écrite dans son abbaye. Charles est assis sur son trône, entouré de seigneurs et . de gardes. L’abbé s'avance au-devant de lui; dix prêtres l’escortent de droite et de gauche. .Miniature de la Bibli? dite de Charles le Chauve, ms. du ix' siècle Biblioth. nat. de Paris.

Bérenger avait représenté la raison confiante en elle-même et plus disposée à suivre, dans l’interprétation des mystères chrétiens, ses lumières propres que la tradition. La foi docile, humble et soumise, mais la foi

faisant effort pour arriver à la compréhension de la vérité divine, eut son représentant, aussi pieux qu’illustre, en la personne de saint Anselme, successeur de Lanfranc au siège de Cantorbéry (loSS-iioq). Entre autres ouvrages, saint Anselme a laissé le Monologium et le Proslogiiim , dans lesquels, écartant tout appareil scolastique, et sans demander aux Saintes Écritures aucune preuve importante, il démontre l’existence et les attributs de Dieu par l’idée même de Dieu et- le développement logique de cette idée. C’est l’argument qui, cinq cents ans plus tard, fit le succès de la philosophie de Descartes. Les travaux de saint Anselme lui ont mérité le surnom de second saint Augustin.

Cependant, à la même époque, éclate une controverse purement philosophique en apparence, mais touc'nant de près à la théologie, sur la nature des idées générales et universelles, c’est-à-dire de ces idées qui peuvent s’appliquer à plusieurs choses, comme l’idée àhumanité , par exemple, s’applique à tous les hommes. Les choses générales ne sont-elles que des formules commodes pour abréger le travail de l’esprit et soulager la mémoire ? Ou bien y a-t-il, en dehors des idées particulières, une essence distincte, modèle immuable de leurs caractères communs, et dont l’expression dans l’intelligence est une idée ou notion de même nature, c’està-dire générale? La question s’était élevée dès l’antiquité, et Platon l’avait

tranchée dans le sens de la réalité des idées: elle fut transmise au moven

âge par les livres d’Aristote, ou plutôt par ceux de Porp’nTe, son interprète, et, après avoir longtemps sommeillé dans les écoles, tantôt résolue d’une manière, tantôt d’une autre, elle acquit, vers la fin du onzième siècle, une importance extraordinaire, lorsqu’un chanoine de Compiègne, Roscelin, vint soutenir que toute réalité est dans les individus; que les idées générales ou les universaux , comme on disait alors, n’ont pas d’objet réel; que ce sont de pures abstractions verbales, de simples mots, noniina : d’où la qualification de nominalisme donnée à cette doctrine; ses adversaires, qui attribuaient aux universaux une certaine réalité, s’appelèrent réalistes. Appliquant sa théorie au dogme de la Trinité, Roscelin soutenait que les trois Personnes divines, n’ayant de commun entre elles que la ressemblance ou l’identité de puissance et de volonté, constituent trois êtres distincts et, pour ainsi dire, trois dieux.

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Saint Anselme protesta au nom de l’Église contre cette interprétation du dogme, laquelle en était la négation. Condamné en loqa au concile de Soissons, Roscelin se rétracta; mais le débat qu’il avait soulevé devait avoir un long retentissement. L’École se partagea en deux camps : d’un côté, les nominalistes qui, sous le coup de l’anathème lancé contre Roscelin, osaient à peine s’avouer, et de l’autre côté les réalistes. Parmi ces derniers, il faut citer, avec saint Anselme, Odon de Cambrai, Hildebert de Lavardin, Guillaume de Champeaux. Celui-ci, qui mourut évêque de Chêdons-sur-Marne en 1 121 , a\ ait professé le réalisme dans les écoles de Paris, au cloître Notre-Danae et à l’abba3^e de Saint-Victor. La partie originale de son enseignement était la théorie de l’universel. Il prétendait que l’universel étant la substance première et proprement dite, les individus n’étaient que des modalités ou des manières d’être, se manifestant, pour disparaître bientôt, sur la surface de l’unique et indivisible sujet. En poussant un peu les conséquences de son système, il serait arrivé à nier la personnalité et la liberté humaines , erreur dont il fut préservé par la sincérité de sa foi religieuse. Guillaume de Champeaux n’en reconnaissait pas moins la raison comme l’arbitre de la philosophie naturelle, et son disciple Bernard de Chartres déclarait que la pensée de l’homme était une émanation de la pensée de Dieu.

Pierre Abailard (1079-1142) avait suivi d’abord les leçons de Guillaume; mais il se prononça bientôt contre lui et contre les docteurs réalistes, dans un cours public de philosophie qu’il ouvrit en son nom personnel, en dehors de tout patronage étranger, sine magisiro, comme ses rivaux le lui reprochaient. Dès le début, tel fut son triomphe que des milliers d’auditeurs enthousiastes vinrent écouter sa parole et embrasser sa doctrine. Il avait plus de subtilité, plus d’audace et surtout plus d’éloquence que ses prédécesseurs; il entraîna, il passionna tous ceux qui l’entendaient, et son système, qui n’était qu’une forme du nominalisme, fut alors généralement accepté dans l’École. Ce système a reçu le nom de conceptualisme. Il consiste à dire que les universaux ne sont ni des réalités, comme le veulent les réalistes, ni de simples mots, comme le prétendent les nominalistes, mais des conceptions de l’intelligence , qui , ayant observé la ressemblance que plusieurs individus ont entre eux, résume ces ressemblances en une notion

qu’elle étend à tous ces individus. Il n’y a dans la nature que des individus-, les qualités générales elles-mêmes n’ont de réalité que dans les individus qui les possèdent; mais, en face de choses individuelles, il y a la pensée qui perçoit leurs rapports, qui dégage ce qu’elles ont de commun, et qui engendre ainsi les notions de genre et d’espèce, en un mot les universaux. Si Abailard s’était borné à soutenir cette théorie, il aurait échappé, selon toute vraisemblance, aux censures de l’Eglise, et il se serait épargné une partie des tourments de sa vie. Mais, à l’exemple de Roscelin, il prétendit appliquer sa doctrine philosophique à l’interprétation du mystère de la Trinité; comme lui, il, échoua, fut condamné dans deux conciles, et alla, soumis et repentant, finir ses jours à l’abbaye de Cluny.

Tandis qu’Abailard s’égarait dans les sentiers d’une théologie périlleuse, d’autres maîtres qui se cro}^aient plus sages que lui, entraînés à leur tour sur la même pente, se heurtèrent au même écueil. L’un d’eux, Gilbert de la Portée, ne rencontra d’abord ni défiance, ni mauvais vouloir, malgré la hardiesse de sa doctrine, puisqu’il fut choisi pour occuper le siège épiscopal de Poitiers (1142). Il avait combattu ardemment les opinions des nominalistes, sans se déclarer le défenseur des réalistes. Son réalisme consistait « à supposer que, si la génération des choses a commencé dès que le souffle du Créateur a produit le mouvement, les formes primordiales n’ont pas été néanmoins altérées dans la nature par l’acte nouveau qui produisait les formes secondes; ainsi, les primitives et vraies substances de l’air, du feu, de l’eau, de la terre, de l’humanité, de la corporéité, etc., ont été, sont et seront toujours en elles-mêmes permanentes, immobiles, séparées des substances subalternes ou formes nées, qui communiquent l’essence aux phénomènes sensibles. » Selon Gilbert, ce qui donne l’être, c’est la forme. Le principe de l’essence commune, c’est-à-dire de l’espèce ou du genre, ne sera donc pas une négation, comme la non-différence, mais une affirmation, comme la conformité. Bientôt des esprits perspicaces, émus de la nouveauté de ces théories, s’alarmèrent des conséquences qu’elles pouvaient entraîner, au point de vue de la foi. Gilbert de la Portée n’avait pas craint de dire que l’essence étant, en ordre de génération, au-dessus de la substance, la divinité devait être quelque chose de supérieur à l’individu du genre divin, qu’on appelle Dieu dans la langue

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Fig. 38. — La hiC-rarcliie ecclesiastique avec l'autorité politique qui la soutient. Les ordres religieux et les aflligés sont au premier plan; et, selon une allégorie, le chien blanc et noir, placé aux pieds du pape, semble représenter les dominicains qui protègent les agneaux contre l'hérésie, figurée par un loup. Fragment de la grande fresque l'Eglise militante et l'Egtise triomphante , peinte par Simone iMemmi , dans l'église de Santa-.Maria Novella, à Florence (chapelle des Espagnols), xiv' siècle.

des hommes. Le scandale fut grand : l’auteur de cette proposition hétérodoxe fut accusé de blasphème contre les Personnes divines. Cité devant un tribunal ecclésiastique, à Reims, en 1148, il eut à répondre à cette accusation, que le grand saint Bernard était chargé de soutenir. Gilbert fit plus que s’excuser d’avoir, à son insu, émis des propositions dangereuses; il se rétracta et abjura ses erreurs. Saint Bernard insista pour que ces

l'ig. 3g. — L'arbre des êtres et des substances. Fac-similé d’une gravure sur bois du Cuer de Philosophie translaté du latin en françois, à la requeste de Philippe le Bel, roy de France; imprimé à Paris, pour Jehan de la Garde, libraire, en iSiq.

propositions fussent solennellement condamnées, déclarant qu'elles étaient coupables, puisqu’elles avaient pu troubler les consciences fidèles.

Malgré les périls que pouvait offrir pour la foi l’abus du raisonnement, Pierre, dit le Lombard, qui fut évêque de Paris en ii58, ne craignit pas de fournir à l’esprit de contention d’abondants matériaux dans son livre des Sentences, recueil de textes extraits des Pères de l’Église, sur les principaux points de la métaphysique et de la morale chrétienne

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L’auteur ne fut bientôt connu que sous le nom de Maître des sentences ; et, en effet, son ouvrage devint la base de l’enseignement théologique, et peut-être nul autre livre, la Bible exceptée, n’a-t-il eu autant d’interprètes.

Fig. 40. — Cour plèniere de dame Justice, allégorie se rapportant au livre V des Ethiques d’Aristote. On lit sur les banderoles ; « Fortitude — Justice particulière — Justice legale — Mansuétude — Eutrepelie — Justice distributive — Justice commutative. » Miniature d'un ms. du xiv' siècle. Bibliotli. de Bourgogne, à Bruxelles.

L’Anglais Jean de|Salisbury, que Louis VII appela en 1 176 à l’évêché de Chartres, avait fréquenté dans sa- jeunesse tous les maîtres qui de son temps attiraient la foule, et ne s’était attaché à aucun. Esprit délicat, écrivain élégant, grand admirateur de l’antiquité, il n’avait aucun goût pour les froides subtilités des logiciens de son temps, et, bien qu’il fût animé d’une foi religieuse très-sincère, il inclinait en philosophie vers le scepticisme.

SCIENCES ET LETTRES'. 11. — b

Les abus de la dialectique rencontrèrent une opposition bien autrement vive chez deux moines de l’abbaye de Saint- Victor, Hugues et Richard, son disciple; tous deux familiers avec les sciences profanes, et, à certains égards, amis de la philosophie, mais tous deux adversaires déclarés des spéculations arides, et partisans de cette méthode qui nous élève à Dieu, moins par la lumière de l’esprit que par celle du cœur, moins par le raisonnement que par la foi et l’amour. Ils sont, au douzième siècle, les représentants du mysticisme catholique.

Cependant l’Europe chrétienne ne connaissait encore que les ouvrages logiques d’Aristote. Voilà que, sur la fin du douzième siècle, \a. Physique, la Métaphysique et les Éthiques (Morale) du célèbre philosophe pénètrent en Occident. Il s’en répand, dans les universités catholiques, des traductions latines, les unes faites sur le texte grec, les autres sur des versions arabes, dès longtemps en usage dans les écoles musulmanes. A ces traductions se trouvent joints des commentaires dus à la plume des écrivains arabes. L’apparition inattendue de ces monuments du génie philosophique de la Grèce et de l’Orient produit la plus vive impression sur les esprits. Quelques-uns sont pris de vertige, comme Amaury de Chartres, David de Dinant et leurs disciples, dont un grand nombre meurent sur le bûcher, victimes de leurs erreurs et de l’alarme qu’elles avaient causée dans les rangs de la société chrétienne. D’autres, plus circonspects, plus attachés à la tradition, s’efforcent de tourner au profit de la foi la connaissance de ces traités et de ces commentaires, inconnus jusque-là, dont l’Occident vient de s’enrichir; ils y cherchent des arguments en faveur des vérités que l’Eglise enseigne et qu’ils se proposent de défendre. La Physique et la Métaphysique d'Aristote, proscrites tout d’abord, deviennent ainsi peu à peu, pour les plus pieux docteurs, l’objet d’une étude assidue et la source où ils puisent une partie de leur doctrine.

Alexandre de YidXQsynxnomméleDocteur irréfragable (mort en 1245), fut un des plus habiles interprètes de la philosophie aristotélique. Après lui , Guillaume d’Auvergne, qui avait étudié les auteurs de l’école néoplatonicienne d’Alexandrie ainsi que les auteurs arabes, employa son érudition théologique à combattre les conséquences erronées que les modernes partisans de ces philosophes avaient tirées de leur doctrine; il mérita

scif:nces phh.osoph iques.

Fig. 41. — I.'Heure de la mort, miniature allégorique placée en tête de l'office des morts, dans un Livre d'Heures, ms. du xv' siècle. Bibliotli. de M. Ambroise Firmin-Didot.

Le pécheur, sur le point de mourir, mis en face de ses péchés, se détourne pour prêter une oreille tardive aux conseils de son bon ange; sa Conscience, toute noire de ses fautes, lui en rappelle le nombre, et le remords comme un serpent dévore son cœur. Il s’arrête suspendu entre l'enfer, monstre qui vomit des flammes et attend une proie, et Lieu qui de la main droite menace de sa justice et de la main gauche témoigne de son désir de faire miséricorde.

Go

d’occuper le siège de Paris qu’il conserva jusqu’à sa mort ( 1248), et son épiscopat, qui honorait l’Église, ne fut pas inutile à la cause de la 'saine philosophie.

Un autre docteur contemporain, Jean de la Rochelle, qui déclarait hautement qu’ Avicenne était son maître, écrivit un Traité de Vâme, qu’on peut regarder comme un des monuments les plus importants de la philosophie du treizième siècle.

Déjà, on avait signalé, en Italie, en France et en Allemagne, l’apparition d’un homme aussi extraordinaire par son génie que par son savoir, de cet Albert le Grand, qui devait renouveler et élargir l’enseignement, en y introduisant l’étude expérimentale de la nature. Né en i ig3, àLauingen, en Souabe, et appartenant à une ancienne famille du pays, il avait fait ses premières études à Padoue; de là, il s’était attaché à connaître toutes les sciences, à les approfondir en écoutant les leçons des maîtres les plus fameux, notamment dans les écoles de Bologne et de Paris. A l’àge de vingt-neuf ans, il entra dans l’ordre de Saint-Dominique et fut aussitôt chargé, par ses supérieurs, d’aller enseigner la philosophie dans la maison conventuelle des Dominicains de Cologne. Il revint à Paris, en 1228, pour se faire recevoir docteur. Il ouvrit, dans le couvent des Frères prêcheurs de la rue Saint-Jacques, un cours public, qui commença le succès de l’école dominicaine. « De toutes parts, on accourait autour de sa chaire, dit M. Hauréau ; la jeunesse ne voulait pas d’autre maître que ce petit homme, amaigri par les veilles studieuses, pour lequel le ciel et la terre semblaient n’avoir plus de secrets, dont la science était, disait-on, auprès des autres sciences, ce que la lumière du soleil est auprès des feux pâlissants d’une lampe sépulcrale, et dont l’éloquence ravissait toutes les âmes, en leur communiquant le divin transport, l’ardente passion de connaître. » Nommé provincial des Dominicains en Allemagne, Albert dut renoncer à l’enseignement pour visiter les couvents de son ordre, en voyageant à pied et en ne vivant que d’aumônes. Il eut le bonheur de retrouver dans les bibliothèques de ces couvents plusieurs ouvrages anciens, qu’on croyait perdus; il les copia de sa main, il les fit copier sous ses yeux et il sauva ainsi de précieuses reliques de l’antiquité latine. Il fut appelé à Rome par le pape Alexandre IV, qui lui confia la

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maîtrise du sacré palais et qui l’éleva bientôt à la dignité épiscopale; mais Albert quitta, au bout de trois années, son évêché de Ratisbonne pour retourner à ses études favorites, rentrer chez les Dominicains de Cologne et remonter dans sa chaire. Ses contemporains l’avaient surnommé le Docteur universel; et, en effet, lorsqu’il mourut à l’âge de quatre-vingt-sept ans ( 1 280), il laissait d’innombrables ouvrages sur toutes les branches des connaissances humaines, entre autres de volumineux commentaires sur tous les ouvrages d’Aristote.

Fig. 42. — Sceau de la Faculté de théologie de F^aris. XIV® siècle.

Fig. 43. — Contre-sceau de TUniversité de Paris, xiv® siècle.

C’est mal à propos qu’ Albert le Grand a été classé parmi les réalistes : il appartenait plutôt à l’école des nominalistes, puisqu’il s’était prononce pour la doctrine d’Abailard sur les principales questions où s’exercait la controverse classique. Ainsi, loin de considérer les genres et les espèces comme des substances, il les présentait comme des modes essentiels, des manières d’être inhérentes à la substance des individus. Il définissait à la façon des nominalistes les choses qui sont l’objet de la recherche empirique, à savoir les êtres dont l’ensemble compose l’univers. Albert le Grand ne fut jamais inquiété, ni même suspecté à cause de ses doctrines : il avait la sagesse de s’arrêter à la limite qui touchait l’hérésie. Ses incertitudes et son indécision commencent là où il y avait danger de conclure

SCIENCES ET EETTRES.

d’après les exigences de la logique, et de résoudre des problèmes que l’Église ne permet pas d’aborder en dehors de la foi.

Ces problèmes, c’est le contemporain, c’est l’élève d’Albert le Grand, c’est le glorieux saint Thomas d’Aquin, qui les circonscrira, pour ainsi dire, dans les bornes de l’orthodoxie, et qui, partant des principes posés, saura déduire les dernières conséquences, grâce à la supériorité de sa méthode dialectique. Cette méthode mettra de l’ordre dans ses opinions et dans ses jugements, et en même temps elle l’empêchera de faire en avant un seul pas qui puisse le conduire à l’hérésie. Sa Somme de théologie et sa Somme contre les Gentils sont au nombre des grands monuments de l’esprit humain. C’est quelque chose de merveilleux que la précision et la sûreté avec lesquelles l’auteur de ces deux ouvrages a su s’orienter, sans jamais faillir, dans le dédale des questions qu’il y agite. Saint Thomas était né, en 1227, près de Naples, sur le territoire d’Aquino, qui lui a donné son nom. Il n’avait pas treize ans, lorsqu’il acheva ses études classiques à l’école de Naples. Les Frères prêcheurs de cette ville l’engagèrent à prendre l’habit de leur ordre (1243), malgré les efforts de sa noble et puissante famille pour le faire entrer dans la carrière politique et judiciaire. Après avoir prononcé ses vœux, il fut envoyé d'abord à Paris, puis à Cologne, où il suivit les cours de philosophie, qu’Albert faisait alors avec tant d’éclat. Thomas était toujours rêveur et pensif, parlant peu , fuyant la dissipation et le bruit. Ses condisciples l’avaient surnommé le Gros bœuf muet de Sicile. Un jour, son maître eut l’occasion de l’interroger sur des questions ardues, devant une nombreuse assemblée, et Thomas d’Aquin répondit avec une sagacité et une hardiesse surprenantes. Albert, se tournant tout joyeux vers les assistants qui avaient écouté en silence ces belles réponses du jeune Napolitain ; « Vous appelez Thomas un bœuf muet, leur dit-il d’un accent prophétique; mais un jour viendra où les mugissements de sa doctrine retentiront dans le monde entier. » Thomas, impatient d’apprendre et de connaître, retourne à Paris où il n’avait fait qu’un court passage, et redevient écolier dans la maison des Frères prêcheurs de la rue Saint-Jacques; mais, au bout de trois ans, il est rappelé à Cologne par son maître bien-aimé, auprès duquel il passe encore quatre années à étudier toutes les sciences et sur-

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tout la science sacrée. En 1246, lorsqu'Albert est devenu provincial de son ordre en Allemagne, Thomas revient à Paris, dans cette maison de la rue Saint-Jacques où il avait déjà fait un séjour si profitable à son ins- ^truction , et c’est là qu’il complète ses études théologiques, en commentant le livre des Sentences de Pierre Lombard. Il est reçu docteur et il commence ses leçons, dans lesquelles il développe avec une merveilleuse luci-

Fig. 44. — Portrait de Clément IVÇ peint à fresque sur fond d'or, en mosaïque, dans la basilique de Saint-Paul hors les murs, à Rome. xni“ siècle.

dité toutes les parties de sa Somme de théologie, qui sera la base de son immense réputation. Il continua ces leçons, devant un concours empressé d’admirateurs, pendant plusieurs années, et il ne cessa d’écrire une multitude de traités théologiques, qui ne forment pas moins de dix-huit volumes in-folio. L’Université de Paris l’avait adopté comme un de ses enfants, et elle était fière de le posséder dans son sein; mais le roi de Naples, Charles d’Anjou, voulut le mettre à la tête de l’Université de Naples et le fit revenir en Italie, par ordre du pape Clément IV (fig. 44). Thomas d’Aquin obéit à regret; il était d’une santé chancelante et atteint

d’infirmités prématurées. Les voyages fréquents auxquels il devait se soumettre dans l’intérêt de l’Eglise accrurent ses fatigues; et, en allant au concile de Lyon , en 1274, il se vit forcé de s’arrêter, près de Terracine, dans un couvent de l’ordre de Cîteaux, où il mourut, après quelques jours de maladie, à l’âge de quarante-sept ans.

Thomas d’Aquin , que l’Église plaça en i323 au nombre des saints, laissait dans l’école de Paris la plus haute renommée. On lui décerna les titres d'Ange de l’École , de Docteur angélique, de Docteur des docteurs^ et il fut, mis au rang des docteurs de l’Église. On n’enseigna pas, en effet, depuis le treizième siècle, d’autre théologie que la sienne dans la plupart des écoles catholiques.

Cependant la scolastique n’avait pas étouffé l’esprit de recherche, et saint Thomas, malgré son immense autorité, trouva plus d’une fois des contradicteurs. La lutte, il est vrai , s’était engagée sur le terrain philosophique , entre l’ordre de Saint-Dominique et l’ordre de Saint-François. Albert le Grand, en se déclarant l’ennemi des réalistes, avait blessé les Franciscains, qui se croyaient fondés à soutenir les opinions de leur premier docteur Alexandre de Haies. Saint Thomas, par respect pour son maître Albert, s’était mis dans le camp des nominalistes , mais il en sortit souvent par la force des choses et ne se condamna pas à suivre Albert le Grand dans toutes ses conclusions doctrinales. Ainsi, quoiqu’il eût approfondi l’étude des sciences naturelles , il avait pour la physique moins de goût que pour la métaphysique, et il se portait de préférence vers les questions relatives à la substance spirituelle, à ses facultés, à ses fonctions et à ses actes. Quand il expliquait la nature des idées, il inclinait au réalisme. Disciple de saint Augustin , et, par saint Augustin, disciple de Platon , il soutenait que les idées sont des formes distinctes qui existent à l’état permanent dans l’intellect divin; ce sont, disait-il, des entités substantielles faisant partie d’un monde qui est l’exemplaire du monde externe, le monde intellectuel (fig. 46).

La doctrine philosophique de saint Thomas d’Aquin ne fut vivement attaquée qu’après sa mort. Le débat s’était engagé, néanmoins, de son vivant. Henri deGand et Roger Bacon avaient plaidé avec chaleur la cause des Franciscains qui défendaient la doctrine d’Alexandre de Haies et, par con*

Fig. 45. — Saint Augustin, cvGquc d’Hippone, revCtu du costume de son ordre sous sa chape épiscopale, est entouré de religieux auxquels il donne sa règle. Sous ses pieds, Aristote, tenant une banderole sur laquelle on lit : Dicimus mundum esse celernum, non habcre princifitim, neque fiiiem, déclare l'éternité de la matière, doctrine réfutée par saint Augustin. D'après un tableau du mutée Campana. Ecole italienne du XV' siècie.

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séquent, le pur réalisme. Saint Bonaventure (fig. 46), qui mourut dans la même année que saint Thomas d’Aquin, avait fait le procès au rationa-

Fig. 46. — Saint Bonaventure, d’après une peinture à fresque de frà Angelico, dans la Chapelle de Nicolas V, au Vatican. xv= siècle.

lisme plutôt qu’au nominalisme ; il appartenait à l’ordre de Saint-François, et il inclinait vers le mysticisme, en conseillant de fuir l’École et de mépriser

la scicacc. Las détracteurs de la philosophie se rangèrent à la suite de Jean de Galles, qui était aussi franciscain. Ce ne fut pas la seule défection dont Tordre de Saint-François eut à gémir. Richard de Middleton vint professer le nominalisme à TUniversité de Paris; mais il rencontra un rude adversaire dans Guillaume de la Mare, qui reprit la thèse de Técole franciscaine, en attaquant les Dominicains. La lutte se propageait d’un camp à l’autre. Le meilleur soutien de la doctrine de saint Thomas fut son disciple et son compatriote Gilles Colonna, qui acquit, dans cette guerre scolastique, le surnom bizarre de Doctor fiindamenlariiis , parce que ses partisans lui attribuaient l’honneur d’avoir jeté les fondements de la science nominaliste.

Les Franciscains toutefois l’emportèrent, quand leur école eut pour chef un des maîtres les plus fameux de son temps, le redoutable antagoniste de l’école de saint Thomas, le fougueux Duns Scot, qui fut surnommé le Docteur subtil et que l’école franciscaine appelait la Colonne, le Flambeau, l’Astre toujours brillant de la science. Il était né en 1272, dans les Iles Britanniques; les uns le disent originaire d’Irlande; les autres, d’Angleterre; le plus grand nombre, d’Ecosse, comme l'indique son nom. Il prit l’habit de Saint-François, avant de faire ses études dans le collège Merton, à Oxford, et son aptitude le porta d’abord vers les mathématiques. Mais il occupa bientôt la chaire de philosophie dans le collège où il avait achevé ses classes, et il vit se succéder des milliers d’auditeurs autour de sa chaire. C’est à Paris qu’il alla étudier la théologie et se faire recevoir docteur (iSoy). Le général des Franciscains l’envoya ensuite à Cologne, où il enseigna la théologie et la philosophie à la fois. Il mourut en i3o8, à peine âgé de trente-six ans, en laissant un énorme amas de travaux philosophiques qui furent rassemblés seulement au dixseptiènae siècle et imprimés en douze volumes in-folio.

Albert le Grand avait cherché dans la philosophie naturelle la base fondamentale de la science ; saint Thomas pensait l’avoir trouvée dans la théologie. Ce fut sur la logique que Duns Scot essaya de l’établir. Suivant lui, le syllogisme devait être l’unique règle de la certitude. En partant de ce principe, comme le fait remarquer M. Hauréau, on s’engage dans une voie pleine de périls. En effet, dans plusieurs de ses traités, Duns

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Scot côtoya souvent des écueils; conduit plus d’une fois, par l’entraînement du syllogisme , à mettre en doute les dogmes de la foi et à subir l’esprit de système jusqu’à énoncer les propositions les plus téméraires, son bon sens et sa prudence le ramenaient aussitôt en arrière, et il échappait à ses propres théories par de subtiles distinctions, en se ménageant toujours une retraite derrière les arguties du sophisme. Duns Scot n’en

Fig. 48. — Docteurs italiens, xv' siècle. Miniature de la Vie de sainte Catherine de Sienne. Ms. de la Biblioth. nat. de Paris.

était pas moins très-croyant et très-pieux. La dialectique la plus savante et la plus déliée l’avait conduit à justifier les opinions les plus hardies du réalisme. En recherchant la nature propre du tout composé, il s’attachait à en distraire les qualités diverses qu’il trouvait inhérentes ou adhérentes au même sujet: il concevait ainsi la matière séparée de toute forme, la forme séparée de toute matière, ou simplement la matière séparée de quelques formes, et cependant unie à quelques autres : puis, à chacune de ces notions, à chacun de ces concepts distincts, il faisait correspondre

une nature, une existence. C’était à ces obscures et insaisissables élucubrations que la scolastique consacrait des traités volumineux, qui avaient le privilège de passionner les esprits et qui faisaient le principal entretien des écoliers dans leurs promenades au Pré aux Clercs (fig. 47).

Les thomistes et les scotistes guerroyèrent, durant plusieurs siècles, dans le domaine vague des abstractions ténébreuses. Il n’était plus question d’Alexandre de Haies, mais toujours de Duns Scot, représenté par ses disciples et ses sectateurs ; François de Mayronis, dit le Docteur illuminé , Antoine d’Andrea, Jean de Bassol et Pierre d’Aquila. Les Dominicains n’avaient pas abandonné la partie, et saint Thomas avait encore d’éloquents et ardents successeurs. « Pourn’être pas accuséde trahison, dit M. Hauréau, tout Franciscain devait se déclarer contre saint Thomas, et tout Dominicain contre Duns Scot. » Il y eut pourtant des exceptions qui furent signalées comme des schismes. Ainsi Pierre d’Auriol, qu’on avait surnommé dans l’Université de Paris le Docteur éloquent, fut nominaliste, quoique Franciscain. C’était un dialecticien de premier ordre; il attaqua vivement le réalisme psychologique dans saint Thomas et ne fit pas grâce aux espèces naturelles, aux idées-images de son école. Cette controverse hardie, qui atteignait indirectement la doctrine de Duns Scot, jeta la perturbation dans les rangs des réalistes, lesquels se recrutaient la plupart parmi les Franciscains. En revanche, une défection, non moins éclatante, se produisit au profit de l’ordre de Saint-François : ce fut celle de Durand de Saint-Pourcain , dit le Docteur tr'es-résolu , qui, en professant la philosophie, ne se souvint plus même qu’il était Dominicain et se fit hautement le défenseur des doctrines de Duns Scot. « A dater de cette époque, dit M. Hauréau , l’habit que l’on porte en religion n’engage plus étroitement à une secte philosophique : les liens de la discipline sont brisés, et, s’il doit toujours exister deux écoles, chacun se range dans l’une ou dans l’autre, suivant ses goûts, son humeur, ses opinions. »

C’est encore de l’Angleterre que va venir une nouvelle lumière de la scolastique. Guillaume d’Ockam, né dans un bourg dont il a pris le nom, avait eu pour maître de théologie le célèbre Duns Scot, et le disciple était digne d’un tel maître. Après avoir passé sa jeunesse chez les Frères prêcheurs de Guillord, dans le comté de Surrey, il vint chercher à Paris,

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