‹ Sciences mathématiques et physiques au commencement du XIXe siècleChapitre 18 sur 41 · Tome VI · texte numérisé non relu

Tome VI

Notice sur Froissarl.

Mémoire sur la bataille de Koosebeke.

Mémoire sur la re'.semblance des Germains et des Gaulois avec les Beig^sdts temps |K»siérifurs.

liste des antres ouvrages publies par Desvei.

I. //istuire generale de la Belgique. Bruxelles, 1805-1807. — - i* édiln«'. 1830- 1828. 7 vol in-8*.

3. Géographie ancienne du departement de Sambre-et- Meuse. Namiir, 1811 in-8».

5. Histoire parlicw/iVre des provinces belgiquts. Brun lles, 5 vol. in-8*

4. /ébrégé de l'histoire belgique. Bruxelles, !'• édil. 1817; 3* édit. 18U*

5. Hhetorique extraite de C'icéron. Bruxelles, 1818, 1 vol. in-8‘’.

ti. Dictionnaire géographique du royotime des Pays-Bas. Bruxrllo, 18|y, I vol. in-8*.

7 Géographie du royaume des Pays-Bas. Bruxelles, Inédit. 18î9;â*édii.

blicalion régulière des Mémoires de l'Académie, car il n’ctail guère d'homme plus exact et plus religieux observateur de ses devoirs.

Quand le gouvernement précédent jugea à propos de réunir de nouveaux cours publics à ceux de physique et d'astronomie qui se donnaient alors à l'Âncienne Cour, et qu’il créa le Musée des sciences et des lettres, le nom de Dewez ne se trouvait point sur la première liste des professeurs, préparée au ministère, non qu'on manquât de confiance dans ses lumières, mais parce qu'on craignait de le surcharger en lui imposant un nouveau travail trop fatigant pour son âge. Dewez accepta néanmoins une chaire, cédant au désir d'enseigner .sa science do prédilection qui avait fait l'occupation de toute sa vie. Ici encore ses collègues lui donnèrent une nouvelle marque de leur estime et le nommèrent leur président. Il paya sa dette à cet établissement en publiant, comme plusieurs de ses collègues, le texte de ses leçons, ouvrage qui termine pour ainsi dire la liste de ceux qu'il a composés et qui n'en est certes pas le moins estimable.

Dewez recueillait partout des distinctions que sa modestie étaitloinde rechercher. Le gouvernement voulut reconnaître ses services et lui accorda la croix du Lion belgique, qui fut

iHâOj 3' édil. 18)3; 4' Geographif du royaume de Belgique, 1834, 1 vol 10-1).

8. Bistoire du Paye de Liège. Bruiclles, 183), ) vol. in 8**.

1>. Abrégé de Vhietoirt de la province de IVamur, par il«roandes ei par réponses. Bruielles, 18)), in-1).

10. Abrégé de VhiUoire du Hainaut et du Tournaiiie, par demandes el par

ré^kootes. lions, 1^ 1833; 3* édit. 18)7, in l).

1 1 . Abrégé de l'hiitoire du duché de Brabant, du marquitat d'Anven et de la seigneurie de JHalinet, par demandes el par réponses, en français el en hollandais. Bruiellcs, 1834, in-13,

13. Coure d'histoire belgique, conienant les leçons pulditjties données an Vosée des iellret et des sciences de Bruxelles, par Dewex, el rédigées par lui* oéme. Bruxelles, 1833, 3 vol. io-8*.

la juste récompense de ses travaux ('). Cette décoration lai était due sous tous les rapports : sans doute, une couleur plus heureuse l’aurait remplacée après la révolution, quand serait venue l'heure de donner des distinctions aux talents qui honorent leur pays et qui, pour jeter moins d’éclatqueles talents militaires, ne lui assurent pas une considération moins grande. Mais ces distinctions, Dewez ne les ambitionnait pas : habitué à une vie retirée et à des études tranquilles, il fuyait, au contraire, tout ce qui tenait à l’ostentation ; il était surtout jaloux de l’estime de ses concitoyens et désireux qu’on eut pour lui les égards qu’il eut toujours pour les autres. Malheureusement, il faut bien le dire, par suite de ces mutations qui accompagnent inévitablement toutes les révolutions politiques, il vil successivement remettre en doute la conservation de chacune des places qu’il avait acquises par ses talents et par de longs services. Ce déni de justice, celte espèce de défiance en ses capacités qui lui annonçait d’une manière dure qu’il était au bout de sa carrière, avait (wrté de rudes atteintes à son moral. Plus d’une fois, dans son intimité, il s’en est plaint avec douceur, car des paroles aigres n’ont jamais pris part à ses discours. Mais aucune perte ne pouvait lui être plus sensible que celle de ses deux filles qui faisaient le charme de sa vieillesse. Pour une âme aussi aimante, et dans un âge aussi avancé, ces deux coups devaient être mortels; aussi ce malheureu.x père n’a-t-il pas survécu longtemps à ses enfants chéris. Il sentait que désormais sa place était marquée à côté d’elles et que cette place ne pouvait rester longtemps vacante.

(') ijolice, que l*on troute ici a été Ine sur le lomheaii île Dewei : no a ers devoir la conicrver telle qaVlle a été présentée alors.

ÉGIDE-NORBEKT CORNELISSEN (1).

Il est dilTérentes manières de se distinguer dans la carrière des lettres. Les uns, sans sortir d'une sphère étroite, s’occupent uniquement de leurs écrits, et parfois ils obtiennent d’autant plus d'estime, qu’ils s’adressent à un plus petit nombre d’adeptes. D'autres, au contraire, moins portés à manier la plume qu'à agir directement sur les masses, se rendent utiles par l'influence qu’ils exercent, par la lumière et la vie qu’ils répandent sur tout ce qui les entoure: peu préoccupés d’eu.x-mémes et du renom qu’ils pourraient acquérir par leur savoir, ils font généreusement le .sacrifice de leur avenir en faveur des autres hommes.

D’où vient, cependant, que le public, qui leur doit plus qu’aux premiers, soit moins juste à leur égard ? Est-ce parce qu’habitué à matérialiser tout, il n’estime le talent qu’en raison du nombre de volumes qui sont produits, ou bien parce qu’il se lasse même de scs bienfaiteurs, quand il se trouve constamment en contact avec eux ?

(') Né à Anver*, le 19Juitl«t 1760, mon A Gand, le 31 juillet 184V.

Le suvuni dont il sera question dans cette notice apparlenaitâccttc classe d’Iiomines généreux auxquels je viens de faire allusion : pendant prés d’un demi-siècle, il a été l’ame d'une de nos principales cités; sa biographie , en elfet, se confond en <]uclqu(‘ sorte avec l'histoire littéraire de la ville de Garni. Sous ce ra|)porl , elle ne sera peut-être pas sans intérêt : il est toujours curieux de rechercher par quels moyens on parvient à exercer de l’influcncc sur une population et comment un lu détermine à créer des institutions utiles ou à consolider celles qu’elle |)Ossédait déjà.

Kgide-Norhcrl Gornelissen lit scs premières études dans une école de la Campine (') ; c’était, à cette époque, le rendez-vous des jeunes gens qui, par la connaissance du latin, se préparaient à entrer à rancienne Université de Louvain, [/état de fortune de ses |)arents lui permettait de faire des études régulières; scs premières classes terminées, il se transporta donc dans cette dernière ville et commença son cours de philosophie.

Il vêtait à |)eine (|u’il entendit les premiers appels faits à la révolution de 1789. Le jeune Norbert s’y montra plus sensible qu’aux appels de scs professeurs : il s’empressa de

(') ('.VÿUiii m«?inrM|4ii IIOU5 Paitpieml, iian> une nolice S|»iri(iie1te sur ies iriifTc'.

: Sur les TtmcR4 des anciens^ el iiiai^r^e üjnü les .Annales Ifelgiques. Voici commi-iit il : « Si ma nii^moire me retrace rulèlement ce «pie j*ai

appris «lans ma première jeunesse, je crois me ressouvenir i|iic mon professeur «le syntaxe, lorsi|uM reticunlrail le mot (u6era «tans un auteur ancien, le traduisait par aerdappel ou pomme de lerre, et il en concluait (gravement tuber-

cules étaient connus «les Komains. Les élèves, à. une épo«|ue ou la cii't'fisaftou nVtail pas aussi avancée «tii'ellc Pest aujoimPhui «lansqiiel'iiies collèges, n'avaient pas encore contracté Phatutudo de contretlire leurs nfaltres sur les bancs «ic l'écolo; j'aurais «l«»nr tri‘s>pieus(*mcn( juré, in verba magistrif «|ue le (ubertle la Kome «les 0<^ars était ce <|ii«' je nian;;eais «leux fois chaque jour «le Pannée dant la Campine hrahançonne, contrée riche eu bonnes volailles, mais où le non plut ufira de la science culinaire était une «liiule farcie de châtaignes; la véritable trulTe, «le nom el de fait, était iiic«>nniic dans la Campine : les prélats même «le Toii};erloo et d'Cvcrliode n'en avaient Jamais entendu parler. >

quitter les bancs de l’école et de retourner dans sa ville natale (' ).

L’imagination encore exaltée par les principes d’égalité qu’il avait puisés dans les auteurs grecs et romains, il devint lin des apôtres les plus fervents des idées républicaines. Il ne s'en tint pas à des paroles ni à des chants patriotiques ; il prit une part active à la révolution brabançonne et se rendit à l’armée; il fut attaché successivement aux généraux Vanderinersch etSchônfeld, et il parait même qu’il fut fait |irisonnier à Nassogne.

Cependant le gouvernement autrichien avait été rétabli, et le dictateur Vandernoot était en fuite. Notre jeune compatriote abandonna ses idées belliqueuses; et, vers la fin de 1790, il entra modestement, comme teneur de livres, dans une maison de commerce. Jamais profession n’avait été plus mal choisie; aussi fut-elle bientôt délaissée. Cornelissen alors tourna ses regards vers l’Italie ; et , au mois d’avril 1792, il prit le chemin de la ville éternelle où l’appelaient depuis longtemps ses goûts cl ses études.

Ce voyage eut toutefois une malheureuse issue. Cornelis.sen se trouvait à Rome au moment de l’assassinat de Ba.sseville, dontle célèbre Monli a tour à tour maudit et glorifié la fin tragique (*). Notre compatriote lui-même y courut les dangers les plus grands : il se hâta de gagner le nord de l’Italie, et, après avoir été expulsé de Gènes, il rentra en Belgique.

(*) Je dois à l'obligeance de M. Vrancken p^re, médecin à 4nvera el parent de Cornelissen, de nombreux renseignements dont j'ai fait usage dans cette notice: les dates ont été généralement tirées de pièces authentiques tronrées parmi les papiers du défunt.

(*) Cet assassinat eut lien le 13 janvier 179ô. Basseville éiail secrétaire de léga* lion k Naples |K>ur la Convention ; on l'accusait, à Rome, d'avoir voulu soulever le peuple : il fut assiMli dans une émeute et reçut un coup de rasoir dont il mourut pf*u de jours après.

l.:i Uilaille de Fleurus (1794) venait de livrer ce dernier pays à la France; on créait une administration générale à Bruxelles. Cornelissen y fut appelé en qualité de traducteur dans la division de l'instruction publique. Vers la (in de la même année, il fut proposé, conjointement avec Rouppe, depuis bourgmestre de Bruxelles, et Van Mccnen, qui fut plus tard un des présidents de notre cour de cassation, pour etre envoyé comme représentant des élèves de la province de Brabant, à la nouvelle École normale de Paris.

Notre jeune compatriote ne resta que six mois dans cette dernière ville. Én 1795, il reprit le cbernin de la Belgique, et fut nommé cbef de la division à laquelle il avait appartenu. Cependant ses voyages et les dangers qu’il avait courus en Italie ne l’avaient point calmé; sa lièvre républicaine s’exhalait dans les journaux, et, au mois de mars 1796, il fut cité devant le tribunal civil et criminel d’Anvers comme rédacteur du Ri'jmblicain du A'or<C journal très-exalté qui SC publiait à Bruxelles (').

Après la nouvelle organisation des provinces belges en départements, Cornelissen devint secrétaire général du département de la Dyle ; et, le 9 vendémiaire an VI (30 septembre 1797), le Directoire le nomma commissaire du pouvoir e.\écutif près du canton de Tiricmont. Il venait de

Cejoiirna! «tuotitiifii, formai in -4* <ie 4 pagei, publié chez Tulol, a paru ileptiis le 15 novembre 1705 jii>(|u‘aii 18 juin 1798; il fut rédigé d'aburU |>ar > . Cürnpli55en, 1c 28 mar> 1707, y consigna celle déclaraiion : • Je rrmerctr le propriélaire de celle feiiille de in*en avoir confié la rédaciion pendant dii-buil iuoiv; il «ail üi jamais j'ai considéré son entreprise sous tes rapimrls d'un autre intérêt que celui de la République. » Répondant à cette lettre, Péilitetir (L. Tu(ot) ajoute : u SciUaul toute robligation qu'il doit aui soins parfaitement désintéressés que le citoyen Cornelissen a donnés jusqu'ici à la rédaction, il souhaite cl espère les soir cotiuntier. Mais comme la loi exige une responsabilité et que le rédacteur coiiim relire U sienne, riiiipiimeur s'en charge doréiiavaul pour les articles non signés. > Cornelissen continua toulerois à prendre pari à la rédaciion du journal- Voyez J ce* -iiiieq k Vessoyer fluutl |K»ur 1844, pages 217 et suivaolcs.

recevoir les inslruclions nécessaires pour se rendre à son poste, quand M. Lambrechts, ancien professeur de droit canon à l’Université de Louvain, fut appelé, en France^ au ministère de la justice. Ce haut fonctionnaire, qui avait pu apprécier les talents de son compatriote , l’invita à le suivre en qualité de secrétaire particulier.

Les habitudes régulières des bureaux et les formes administratives se conciliaient mal avec l’esprit d’indépendance qui caractérisait notre confrère. H avait en horreur tout ce qui ressemblait à de la contrainte; et qui l’a connu a pu s'expliquer l’étrange fâcherie de Jean-Jacques Rousseau repoussant le bras du jeune Grétry qui voulait l’aider à passer au-dessus d’un las de pierres ('). Cet esprit d’indépendance ne l’a point abandonné jusqu’à son dernier instant, bien que ses idées sur beaucoup d’autres points, et spécialement sur le républicanisme, eussent subi les modifications les plus prononcées. On conçoit donc qu’il renonça

Grélry dil, en reodanl cooiplo d'uoe rc)>réseoialion de La fautu magie : • Je DequiUat pas Rousseau (vendant le spectacle : il me serra <leui ou trois fois It main pendant La Faune magie: nous sortîmes ensemble ; j'étais loin de penser •(■e c'était la première et la dernière fois que jo lui parlais! En passant |iar la rue Française, il voulut francliir des pierres que les paveurs avaient laissées dans la rue; Je pri« tou bras et lui dis : « Prenez ^arde, Si. Rousseau; — il le retira bmsqucment, en disant : Laisscz-moi me servir de mes propres forces. — Je fus aocaoii (lar ces paroles; les voitures nous séparèrent; il prit son cbemin, moi le mien, et jamais depuis je ne lui ai |>arlé. » {Enais sur ta muiifue, tome l", liage Î7I).

Quand Cornelissen a^islail aux séances de TAcadéniie, il venait ordinairement 6nir la journée à l'Observatoire, (|iieb|iiefois il y (tassait la nuit; mais, sur ce point, il ne fallait jamais l'interroger d'avance, ni s'occuper de lui quand il était stable; c'cRt été le mojren de le meltre de mauvaise humeur et de t'éloigner. Quand, vers la Hn de ta vie, sa vue était déjà considérablement afTaiblie, on devaii, vers le soir, recourir à des subterfuges pour le faire accompagner et (HiurvelN 1er à ce «(U'II ne lui arrivâl |ias d'accident. Le malin vieillard s'apercevait (tarfois decetie petite ruse, mats, tout en se défendant contre celle marque d'attention, il 1*7 montrait cet>er>dant très-sensible, bien difTérent en cela de J. -J. Rousseau, pour qui la reconnaissance, même dans les (dus |»etites choses, fut toujours un (ardrau insupportable

:i scs fondions ilc conmiissaire du pouvoir exécutif pour sr rendre aux désirs du ministre.

r.cttc nouvelle position convenait parfaitement à ses goûts. M. Lambrechts recevait une société choisie et composée en partie de savants et de gens de lettres; par suite, le jeune (^ornclissen put passer successivement en revue tout ce que lu capitale renfermait d'hommes éminents. D’une autre part, il s'était mis en relation avec ceux de scs compatriotes qu'on avait renfermés dans la prison du Temple à titre d’otages. Parmi les captifs se trouvait l'avocat Van Toers ('), avec lequel il se lia d'une étroite amitié et qui le détermina à venir se fixer à Gand, lorsqu’en 1799, cessèrent les fonctions du ministre belge.

A son arrivée, Cornelissen fut attaché comme secrétaire à M. Van VVambeke, commissaire du pouvoir exécutif prw du département de l'Escaut. C’est à dater de cette époque que commence une série non interrompue de bons senices rendus a sa nouvelle patrie adoptive. Il s’occupa d'abord, avec le magistrat auquel il était attaché, de faire modifier les listes des émigrés et de faire redresser des injustices nombreuses. Il tourna en même temps son attention vers les institutions scientifiques et littéraires que renfermait la ville, et chercha à leur donner de la vie et de l'activité : les nouvelles fonctions dont il fut revêtu lui en facilitèrent les moyens.

Les mairies avaient été organisées en 1800, et Liévin

(') > W. Van Toert est mort celte nuit... C'éKit le plut ancien ami qse j*eiiii» à Gaiid; car IVpotfue à laquelle se rattache mon amitié date de la priMo és Temple, à Pans (1798-1799), où il luliissait avec quarante ou cinquante astres lialiitants de Gand, la déloyale application de la loi draconienne dite des otëftt Ce fut lui surtout qui ro'enKagea à me Axer à Gand. • (Lettre du 9 février 1841.^ C'est i la même é}K>que quM At la connaissance de Van Hullhem, également l'M des détenus au Temple. Voyei plut haut la notice sur Van Hulthem, poor cr qui concerne celle raptivilé.

Bailwens, à qui l’on doit l’inlroduclion dos premières lilalures sur le continent, avait été nommé maire de la ville de Gand. Sur l’invitation de ce magistrat , Cornelissen accepta la place de chef de bureau de la police administrative, qui comprenait dans ses attributions l’instruction publique cl les beaux-arts. En septembre 1802, De Naycr, successeur de Liévin Bauwens , nomma Cornelissen secrétaire adjoint de la mairie , fonctions que notre confrère conserva jusqu’en 1811.

Par la variété de ses connaissances, par son caractère franc et ouvert, Cornelissen sut bientôt se faire des amis nombreux. Il avait le rare privilège de pouvoir fréquenter tous les rangs de la société sans se faire remarquer : il était tout aussi recherché dans les classes élevées, qu’il charmait par la tournure orginale de son esprit, que dans les derniers rangs du peuple, qu’il savait captiver par ses conseils éclairés et par scs sentiments de bienveillance. Souvent au sortir d’un salon, il allait tout simplement s’attabler dans le plus modeste estaminet et prendre part aux conversations qu’il relevait par scs saillies cl par sa gaieté communicative. Sa popularité devint extrême : il était l'homme indispensable de toutes les réunions, Tàme nécessaire de toutes les fêtes publiques. Un peu de brusquerie, quelquefois même un peu de causticité qu’il plaçait à propos, le préservaient des inconvénients d’une familiarité trop grande. Il sut habilement tirer parti de cette position pour arriver à des résultats utiles, dont nous aurons bientôt l’occasion de parler.

Cependant cette position même lui imposait de nombreux sacriiiees , des perles de temps considérables. Il lui est arrivé plus d’une fois de composer officieusement tous les discours d’apparat qui étaient lus dans une même solennité; sa modestie était si aeeommoilante (pie, pour mieux

Si

s'effacer, il clicrcliail à incltre en relief le genre il’espril el jusqu'aux connaissances supposées de chaque orateur. Il était cependant un magistrat dont il écrivait habituellement les discours et qui lui causait un chagrin extrême : malgré toutes les précautions <|uc prenait notre confrère pour éviter les rencontres fâcheuses de voyelles, le malheureux orateur trouvait toujours occasion de blesser ü la fois l’oreille et la grammaire ('). Cornelissen ne refusait pas sa plume même pour les plus humbles services; parfois encore lorsqu'il avait fait quelque composition à laquelle il ne désirait pas attacher son nom, il y mettait celui de ktuwp f an Date. Or, ■< ce knnep Van Dale, écrit-il quel(|uc part, était le concierge de la Société de botanique. C'était un bon homme, une espèce d’idiot qui ne savait ni lire ni écrire; je me suis souvent égayé à scs dépens. Au renouvellement de chaque année, il jiouvail compter sur quelque morceau de jwésie, qu'il distribuait aux membres de la société pour en obtenir des étrennes (’). »

Lorsque Bonaparte, premier consul, vint à Gand, au mois de juillet 1803, la réception fut inagnilique; et c'est beaucoup dire pour une ville qui a toujours excellé par la magnilicence doses fêtes. Les inscriptions se lisaient en abon-

(•) Dans k‘« rrcueih de ics discours de circoii^iaitccy rrcucil$qii*il a formés iiour te» amis, il a |dacé des notes manuscrite» parfois irè^-ciirieuses, mais (|u*il ne nou< «St pas permis de livrer h la malice piibliipic. Parmi ces discours, il en rsl qiiilre quM avail composés pour M. Van de \Vor»l)ne, président de la Société l>otaiii<|Uf ileGjiid. n Je nie nomme sans scrupule rauteiir de ces discours, écrit Cornelissen, iPaiilant pins que le iligne président, en s'adressant à scs aiuliteurs, avait {>our invariable usage de répéter avant de prononcer ses allocutions : t Mes amis, je vais vous lire un discours ipie M. Cornelissen m'a préparé. «

Cluelquefüis même îles hommes de mérite n'onl pas dédaigné d'employer si plume. Ainsi, dans le recueil que je tiens de lui, il a écrit en marge d'un discours prononcé par Hellehaiit, à l'occasion d'une distribution de priii : « M. llellcbaut écrivait mieux que moi, et aurait pu écrire des discours bien meilleurs que les miens 11 n'avait qu'un défaiii, c'est qu'il ii'écrivait pas. ® JViseettanea D.

Vitcellauea C., volume de .M. de Stassarl.

ilancc; allés êlaicnt composées en français, flamand, latin et même en italien. Cornelissen avait été largement mis à contribution ; il avait fait des inscriptions pour tout le monde. Dans quelques-unes perçait, sous une apparente simplicité , cet esprit malin et frondeur qui ne le quittait jamais, pas même dans les circonstances les plus solennelles. On lui avait demandé une inscription pour un imtnense transparent destiné à orner le portail de la Petite Bourherie ('); il conseilla d’y inscrire tout bonnement, disait-il, ces mots :

Lt$ peliti bouckert de Gand d Napoléon le grand.

Ainsi fut fait, mais le transparent fut aussitôt supprimé par ordre.

Des emblèmes et des inscriptions tirées des auteurs latins paraient la façade de l’hôtel de la préfecture. Quelques-unes de ces inscriptions étaient fort ingénieuses; elles ont été recueillies dans une brochure de Van Hulthem, devenue très-rare aujourd’hui par une circonstance particulière qui mérite d’ètre rappelée.

Dans un des emblèmes , on voyait le débarquement de Bonaparte à Fréjus. Un vaisseau arrivait dans le port; un guerrier en descendait et courait embrasser sur le rivage une femme qui lui tendait les bras et dont les attributs désignaient la République française. On lisait, an bas, ces vers du VI® livre de l’Énéide :

Quat rgo te in terrai, et quanta per aequora vectum Jecipio! quantii ereptum, gnate, periclit!

Quant metui ne quid Libyae tibi régna nocerent!

La brochure imprimée. Van Hulthem se disposait à l’offrir

( *) Par opiKHilîon ave« la Grande Boucherie, qui se (rnnve entre le marché aux l^^time^ t‘( celui aux |H»is»oris.

;iti consul, mais on lui lit rpmar<|uer une incorreclion qui pouvait parailre une santjlanle epigrammn : les mots per wquora veelurii sc trouvaient remplacés par ce\i\ per æquora viclutu. Van llulthem s’avisa de corriger à la plume l’erreur (|ui n’en devint que plus saillante. On refusa de remettre la brochure; le bon Van Ilultbem insista et s’adressa à M"** Bonaparte, chez laquelle il avait toujours trouvé un facile accès, mais il ne fut pas plus heureux, et en désespoir de cause, il jeta au feu tous les exemplaires, à l’exception d’une douzaine qu’il avait déjà distribués (').

Le premier consul visita tous les établissements de la ville; il retrouva à l’École centrale Cornelissen et son ami l’avocat Hellebaut, qui tous deux venaient d’y être nommes professeurs (‘). Il prit plaisir à causer avec eux, quoiqu’il pût s’étonner peut-être de la manière dont ils pratiquaient avec lui les principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Dans un moment où la conversation était assez animée, Bonaparte ouvrit sa tabatière, y puisa copieusement et s’apprêtait à la refermer, quand l’avocat Hellebaut y plongea brusquement les doigts à .son tour et, en achevant une phrase, huma

(*) Nous c'Xlrayons ces Uclails li'iine noie Cciite à la main par M. Coroeli$s«o lui-même sur un «les rare< exemplaires échappés à rinccndic. On y lil que M'”' Ronaparic icrusa de sc remti-c aux désirs <]iii lui éiaienl exprimés) par un • Q n donc, M. Van llulllicm, li donc; c'csl Irop peu co<iuel : vous vous croyct lou* » jours rue Cb.inlereine, • Il est vrai, du reste, «|ue la notice est horrihlemrot imprimée, cl «prelle ne fait pas plus honneur aux imprimeurs et aux papetiers «|u*aux correcloiirs gantois.

Bien i|tie irès-difTércnls d*hiimetir et de caractère, Vau Uulthcm et Cornelissen étaient liés d'amitié; autant ruit était grave, lent et circonspect, autant l'autre était enjoué) tnohilc et sans réserve dans ses accès de gaieté. Cornelissen, dans ces dernières circonstances, ne tnénagiMil pas même ^on ami dont il imilail, avec line vt'rilé saisissante, les petits ridicules devenus à peu près classiques; ce qui ne Pempéchait cependant pas de rendre le plus éclatant hommage à ses excellentes «lualilés personnelles.

(*) Le jury «le l'instruction piilili«|iie avait désigné Cornelissen, le 11 avril 1805, pmn 1.1 pljce de professeur «l'histoire ù l'École centrale. La nomination et rinsiall.ilMMi Miivirnit lie |Mès l,i propnstti«in qui avait été fade.

bruyamment la poudre précieuse qu’il en avait retirée. Le vainqueur des Pyramides parut un instant stupéfait, puis il referma tranquillement sa tabatière.

Il s’était formé à Gand une petite réunion d’amis, convives joyeux qui se délassaient de leurs travaux par le commerce des lettres et des beaux-arts ('). Il y était souvent

{*) C'éuieoi CorneliiMi), Hellebaut, Ph. Lesbrousurtf Wallez, Kluyakent, Cannaerl, KoCierj etc.

Depuis la leclure île celle oocicc i l’Académie, oolre confrère et ami M. Ph. Lesbrousiari a bien voulu me communiquer let notes suivantes :

• Jamais homme, avec un esprit et un savoir aussi distingués, ne fut plus simple que Coroelissen, ne Al de meilleure grâce les honneurs de sa iiersoone, et of se montra aussi naliiretlement enclin â se moquer de lui-méme. Dans une de nos assemblées |>ériodi(|ucs, nous reçûmes une pièce de vers sans signature, relative aux membres mêmes de la réunion et â leurs divers travanx. Celte satire, assrz modérée |»our la plu|>arl d’entre eux, n'était violente qu'à l'égard de Cornelissen, qui s'jr trouvait déiseinl de la manière suivante :

Cet escogritTe renommé Qui, sous sa verdâtre dooillette Ou <voui> un vieux surtout, |iar les rats eiilamé.

D’un maigre cynique affamé Vient nous présenter le squelette.

Qui se croit Diogène et n'en est que le chien 4

Qui, dans de longs discours secs et froids comme lui,

Dislillanl goutte â goutte un éleroel ennui.

Croit faire image, et erie A l'onomatopée

• L'indignalioo des assistants empêcha le lecteur de continuer et se transforma en hilarité, quand Pubjel de tant d'invectives nous eut révélé en confidence que ces vers étaient de lut, en ajoutant que c'élaieDl les mieux pensés qu'il edi Jamais écrits.

. Sa joyeuse philosophie et son insouciance, plus apparente que réelle, ne le mettaient pas â l'abri de sentiments sérieux et même profonds, que ceux dont il n'éuit pas intimement connu n'auraietot Jamais seii|içonnés sous celle enveloppe rabelaisienne. En 1809, il était épris d'une personne dont les agréneots extérieurs et inlelleciuels Justifiaient pleinement, au revle, cette passion, qui n'avait d'étrange que l'aotilhèse qu'elle formait avec les habitudes bien connues du disciple de Xomits et do Cornus. Un soir, le voyant iteosif et lacilurne an milieu de notre réunion, que d'ordinaire il animait |»ar ses saillies ; • Allons, dit l'un des oûlres, en lut versant un verre de Isourgogne, il faut noyer cet amour-lâ dans le vin. — Alt! répondit le philosophe en soupirant, le petit drôle sait nager. •

« Il s'occupait avec succès de botanique, et ic plaixait surtout â observer la na*

- ai-i

(|ueslioii des querelles archéologiques île l'Iiisloricn Dierickx et du chanoine Debasl , des étymologies du conseiller De Grave et de scs Champs Elysécs . transportés au beau milieu des Flandres.

Une discussion avait pris naissance au sujet d’un concours ouvert par r.\cadémie de Gand, pour le buste de Jean Van Eyck, inventeur de la peinture à l’huile. On n’était pa.< d'accord sur le véritable portrait du peintre brugeois ; Cornelissen écrivit à ce sujet une brochure intitulée ; Faclim ou mvuioirv ijiii cluif (Irslhié à être prononcé dans une afjairc contentif use où il s'agissait de deux têtes, l'une en plâtre et l'autre en marbre (').

U’aulcur s'y amuse surtout aux dépens des antiquaire» et des l'abricateurs d'étymologies. Nous aurions tort de nous arrêter ü cet écrit, dont les plaisanteries ne sont pas toujours de bon goût; l'auteur, d’ailleurs, en fait lui-meme justice dans un des volumes de ses œuvres, qu’il a déposés dans la bibliothèque de r.\cadémie (^).

(iirr<tans sr» Itizarrenes. l'n mit par 4li»lraction une pomme dr terre <lan>

la poche de »a redtn^^olff ou il roulilia. Ce vélemenl^ déposé dans une armoirr, y resta tout Tliiver. « Au retour ilu printemps, ajoutait gratenieiUle naluraiislr, je fus étonné dr voir <oiiir par la <eriiire du meuble un long jet végétai, d'un** admirable rratebeur. Alimenté, sans doute, par la |K>iissière <|tii s'amasse comrou- Dément an fond des poches, le tubercule avait germé.

fl II était membre, ou même haut dignitaire, de prestpie toutes les sociétés littéraires, scientinqiies ou artistiques de U ville de Gand. Cn soir, au sortir de U séance publi*{iie itiii avait eu heu dans Tune des principales associations de ce genre, il vint, suivant son usage, retrouver le petit cercle d'amis qu'il cullivail particulièrement. Interrogé sur ce qui s'était passé *lans cette occasion : t On a fait des discours, répondil*il du ton d'un bomme épuisé de fatigue. — En quelle langue?— En latin, en français, en hollandais et en t1aman«i. Mais quel alTreiis latin ! et quel horrible français ! et ijiiel exécrable hollandais! et *|uel é|touTanlabl*tiamand ! «

(') Brumaire an XI (novembre brochure in«H de U5 pages.

(«I II a été écrit en tête de l'opuscule les mots suivants :

- Véritable .salmigondis, rapsodie, et que l'auteur rougirait d'avoir écrit, si ou ne donnait pas i|ueb|iie indulgence aux jruveniYia. Celte honte que je devrais avoir ne >e reporte cependant pas à l'ouvrage niéiue, ni aux inteiilions que l'auteur

Il faisait, avons-nous dit, uno rude guerre aux archéologues, non qu’il dédaignât l’archéologie, dont lui-même s’était occupé, mais parce qu’il blâmait l’abus qu’il en voyait faire. Nous lui avons entendu raconter fort gaiement, dans une de nos séances académiques, quelques supercheries qu’il s’était permises dans sa jeunesse pour mettre en défaut de graves savants trop conliants dans leur mérite.

Naturellement sceptique et presque constamment en relation avec quelques joyeux sectateurs de Rabelais, il ne s’était pas complètement préservé de leurs habitudes. On sait, du reste, qu’à l’époque de l’empire, les mystifications avaient une certaine vogue, même dans les classes élevées de la société. Cette débauche d’esprit peut avoir son côté amusant, niais elle ne tourne pas toujours à l’avantage de ceux qui se la permettent. C’est ce que Cornelissen put reconnaître dans une circonstance que je mentionnerai, parce qu’elle montre en même temps le prestige qu’un simple paysan avait réussi à exercer, vers le commencement de ce siècle, dans les campagnes de la Flandre et même dans les villes.

Il n’était question que des guérisons miraculeuses et des prodiges qu’il opérait : on le nommait boereken Buysm. C’étaient des péderinages continuels qui alTluaient vers lui : l’autorité dut s’en mêler, non sans exciter des murmures chez ceux qui voulaient être guéris par notre Esculapc. Quelques rieurs assayérent de mettre sa science en défaut; et, comme il se donnait pour versé dans les connaissances astronomiques, Cornelissen, sous le nom de Lalande, se chargea de soutenir une argumentation contre lui. La discussion roula sur la valeur de la semaine et sur celle de la décade républicaine. « Tout est subordonné aux nombres,

à cite» en «'amutant aux Héperu d*un aculpleiir liéaappoinlé et à ceux ilc SebnekiuSyde Goropiiis Becanu», de M . le conieillerde Grave cl de scs Champs- £ty$éetj qni n'avaieol pat encore parii^ elc. •

disait l’hoimnc aux miracles ; et, malgré votre décade, la semaine subsistera tant que le nombre sept restera supérieur au nombre dix ; tant qu’il y aura sept péchés capitaux et non dix; tant qu’il y aura sept planètes et non dix... Arrêtez! répliqua le prétendu Lalande ; on vient de découvrir trois planètes nouvelles, et il disait vrai ; mais, par malheur, iii ses compères, ni son antagoniste n’avaient ouï parler de la découverte. A ces mots planètes nouvelles, le paysan partit d’un éclat de rire inextinguible. Ce rire homérique se communiqua aux compagnons de Cornelisseii, et, cette fois, le mystiGcatcur fut inystifié, bien qu’il eût la raison de son côté. Cornelissen aimait à raconter cette petite anecdote, qui venait merveilleusement corroborer ses doutes sur la prétendue valeur de nos connaissances.

Puisque j’ai commencé à parler de ce sujet si futile en luimême, qu’on me permette une seconde anecdote ; elle achèvera de représenter la tournure des esprits à cette époque et de faire connaître des tendances qui ne se sont pas encore entièrement effacées de nos jours.

On doit à notre confrère une invention dont il ne lirait point vanité : il en rougissait, au contraire, à cause des abus qu’il en voyait faire; je veux parler de ce qu'on est convenu de nommer un canard, mot nouveau dont le Dictionnaire de l'Académie française n’a pas encore consacré l’usage, mais qui s’applique, comme on sait, à une nouvelle plus ou moins absurde, à laquelle on donne cours, en lui prêtant une forme vraisemblable. Voici, du reste, l’étymologie du mot. Pour renchérir sur les nouvelles ridicules que les journaux lui apportaient tous les matins, Cornelissen avait fait annoncer dans les colonnes d’une de ces feuilles, qu’on venait de faire une expérience intéressante, bien propre à constater l’étonnante voracité des canards. On avait réuni vingt de ces volatiles ; l’un d’eux avait été haché menu avec scs plumes et

servi aux dix-neuf autres qui en avaient avale gloutonnement les débris. L’un de ces derniers, à son tour, avait servi immédiatement de pâture aux dix-huit survivants , et ainsi de suite jusqu’au dernier qui se trouvait, par le fait, avoir dévoré ses dix-neuf confrères dans un temps déterminé très-court. Tout cela spirituellement raconté, obtint un succé-s que l’auteur était loin d’attendre. Cette petite histoire fut répétée de proche en proche par tous les journaux et fil le tour de l’Europe; elle était à peu près oubliée depuis une vingtaine d’années, lorsqu’elle nous revint d’Amérique avec des développements qu’elle n'avait point dans son origine et avec une espèce de procès-verbal de l’aulopsie du dernier survivant, auquel on prétendait avoir trouvé des lésions graves dans l'œsophage. On finit par rire de l’histoire du canard, mais le mot resta.

Les véritables litres de Cornelissen à l’estime de ses compatriotes et à la reconnaissance de l’Académie résident, comme je l’ai rappelé déjà, dans les soins incessants qu’il mil à faire revivre, chez nous, le goût des arts et des lettres, dont le culte se trouvait à peu près abandonné en Belgique. Gand donna la première impulsion, et ce fut par son intermédiaire.

Celle ville, dès l’année 1792, avait fait l’essai d’une première exposition de tableaux; cet essai fut renouvelé en 1802. Cornelissen lui donna celte fois plus de consistance et transforma désormais les expositions d’objets d’art en une institution durable et nécessaire ; il en prouva l’utilité par difTércnls écrits, et spécialement par celui publié sous le litre A' Hommage au salon de Gand. Au moyen de ce recueil, qui servait en même temps de catalogue aux expositions, il stimula le zèle des artistes et des amis des arts, et montra que notre pays avait tout h gagner en reconquérant ses anciens litres de gloire. Plus d’un artiste, plus d’un sa-

vant doit à ses premiers encouragements la perscvêraDcr avec laquelle il a continué sa carrière et marché vers le but qu’il SC proposait d’atteindre ( ').

Ce qu’il avait tenté pour les beaux-arts, il le fit aussi {wur la botanique, et les Flandres lui doivent en grande partie le goût éclairé pour les fleurs qui forme aujourd’hui une des bases les plus solides de leur renommée : c’est surtout par la création de la Société d’agriculture et de botanique qu’il parvint à obtenir ces résultats.

Voici la modeste origine de cette .société : Deux maisons de campagne, occupée l’une par M“>' la comle.sse Vilain Xllll, l’autre par M. Hopsomcrc, à Wetteren, près de Gand, contenaient de vastes jardins. On y cultivait un grand nombre de plantes rares à cette époque et qu’on nommait plantes de bruyère , à cause de l’espèce de terre qui leur était néce.ssaire. Plusieurs de ces plantes étaient journellement introduites à Gand , et s’y multipliaient. Une trentaine de jardiniers , qui se réunissaient babitucllcment dans un estaminet, prirent la résolution de s’entrc-communiquer leurs richesses florales et leurs succès de culture, d'aboni une seule fois par an, ensuite deux fois : de là une exposition d'hiver, qui comprenait les plantes forcées artificiellement par la chaleur, et une exposition d’été.

Telles furent les expositions mères, comme les appelait Gornclisscn , auxquelles tant d'autres ont dû leur nais-

(') L*auleur de celle noiice en pariicuHer t'etl loujoiirt rappelé avec reçoitoaiisance que e*e»t k Cornetissen qu*il a dû les premiers encouragemeots ,

<lans SJ jeunesse, à propos d'un dessin exposé au Salon de 1H1S. Il y fol d'aotaot plus sensible que son élo{;e se trouvait associé à celui de son |»ère, qu'il avait c« le malheur de perdre à Tige de six ans : « Fils d'un |>ère officier muoictpal, élail-il dit, qui, dans des temps difficiles, a rendu, avec probité et avec désioléressemenl, des services que radministraiion n'a |>as oubliés. • au

êalon de Gand, 18IS, 3* article, page 4.) Cette manière d'encourager ua jeune homme annonce de la délicatesse et du lad, qualités que Cornelisseo possédaii j un haut degré, malgré ses formes un peu brusques.

sance , non-seulement en Europe, mais en Asie et dans les (leux Amériques. Ces expositions n’ont rien de commun avec celles qui avaient lieu il y a cent et même deux cents ms; ces dernières devaient leur origine à un usage ancien d’une confrérie religieuse; elles se faisaient par les jardiniers, au commencement de février, pour honorer, dans l’église, leur patronne sainte Dorothée. La société, telle qu’elle fut organisée à Garni, en 1808, a eu pour but fondamental d’encourager l’introduction et la culture des plantes , comme aussi l’art de forcer les fleurs, c’est-à-dire de faire porter aux plantes des feuilles et des fleurs à des époques anormarles (').

(') Cet détails, extraits des notes manuscrites laissées |»ar Corociissen, ont paru de <|uelque intérêt pour l'histoire des plantes en Belgique \ c'est par ce motif que nous les compléterons, en y joignant ses notes sur les catalogues des exposi* lion» de la Société d'agriculture et de botanique .*

• Le salon d'birer de 1BI5 est le premier. Le prix est donné à la plante exoliqoe, plulBl Jugée la plus rare que la plus belle.

1816. La Société s'agrandit; elle propose des prix pour la collection d'un berhter départemental. On remartjue que tous les fonctionnaires supérieurs s'honorent de faire partie de ses membres.

1817. Le roi des Pays-Bas prend la Société sous sa protection. Le séjour des mioislres américains |>eodant le congrès de Gaod (|>our la paix avec l'Augleteri e), ouvre nos premiers débouchés avec les hotanographes des États-Unis.

La Société introduit l'usage honorifique d'eX|K)Scr des plantes au nom des étrangers. Les individus le font également (tour leurs corre9|>ondants et leurs amis.

1818. La Société ennoblit l'usage d'ex|K>ser des tieurs pour les étrangers et les régnicoles, illustrés par un grand nom dans la science ou par des bienfaits au Jardin botanique ou à la Société de Gaod.

La Société, en 180B, avait exposé 37 plantes; elle en ex|K>se, en 1818, 690.

L'usage d*ei|>oser des cyprès funéraires %e formule par îles inscriptions rai* sonnées.

1819. La section d'agriculture continue à donner quelques signes de vie. (Les commissions d'agriculture instituées dans les provinces avaient à i»eii près annule ofttc section.)

1890. Culture des abeilles.

H. Audoor présente quelques liouleilles de vio de son cru de Wesemad. La Société, Irès-séheusement, prend acte de cette présentation; et, le soir, elle fait

— 3iS —

Il osl inulilfi d’ajouter, je pense, que celle société enl, pour premier secrélain', son jirincipal promoteur. Il en fut de même de la Société des heau.\-arls et de littérature de Gand, qui fut fondée pendant le cours de la mémo anntf

1.1 (J^giisiaHon üii )i(|ui4ie à son han(|iifi(. A rfxee|>iion du rr^peclahle présid^nt^ Van HnUh«m, ions le» dé^iistauls le irouvenl dêlestahle.

18*21. 1/admitiistralion de la Sociéld prend la résolution de désigner oomiuali- ¥emen! le> juges.

1822. La Société commence à donner des prix aux coiloclions des p/dn(ri exotes plus rares.

1824. La Société choisît, pour «]iiel<iucs*iins de scs concours, des juges élran* gers à la ville, et la plupart répondent à ccl appel.

.... Plus tard, la Société ne se borne pins à décerner des prix isolés à telle oa telle plante; mais elle pio]iose ces prix tantôt pour des collcclioti» entières de fleurs, pour les plus rare», pour celles qiiî ont été le plus récemment iniro<luties à Gand et sur le continent, pour des plantes sans floraison, pour des plantes en floraison, etc.; les médailles ipiVIte «listrîbuc sont d'or, d'argent, de vernied, de bronze du même module; mais, au moyen d'un bord plus ou moins pesant, on en double, s'il y a lien, la valeur.

An champ de la médaille, œuvre très-belle du graveur Rraemt de Gand, il y a la télé de Flore, la légende désigne la Société; le revers, qui est chaque Toisgrasc au burin, nomme le vaintpicur, désigne pourquoi il a le prix et indique le nillésime, époque d'hiver ou d’été.

Par une fiction rationnelle, c'est à la fleur qu'est censé être décerné le pm. Olui i|ni a inlrodiiit la plante on ijiii l'a cultivée, la représente : le molétreproprtefaire d’une plante, n'est pas admis.

1854. La Société célèbre son Jubilé de la 50'' cx|K)silion. Des Jnge» élriDgers au pays assistent au concours.

Le nombre des plantes exposées s'élève à 2,922.

Accroissements rapides de la Société. Il faut s'en expliquer ta cause ; c'est qwe la Société s'est proposé rie faire construire à ses frais, ou plutôt par souscription» nominales, un vaste et magnifique enclos, jardin, salon d'eX|>osition, de concert, rie danse, etc.; or, les membres de la Société pourront avec leur famille, et moyennant un supplément de souscription, jouir des fêtes.

1RÔ8. |.e vaste bAtimenl, construit sous le nom fort impropre de f aiino, sert à cette exposition.

18>59. La Société .avait résolu, dans une de ses séances, de célébrer, tous les cinq ans, une fêle plus remar4|iiable sons le nom de Festival quinquennal ée Flore. (Après le jugement, un banquet réunit pins de 400 convives.)

Le nombre des plantes exposée» s'élève à plus de 3,700; mais il devient ta* possible, non p.is i|n'ou dépasse, mai» qu'on puisse dorénavant en admettre un si grand nombre; car, comme l'exposilion ne peut, soit en hiver, soit en été, ic prolonger de )ritis de trois jours, pour ne p.i$ nuire, soit par le froid, soit parle

— ;Ui» —

1808. Celte dernière société se fil une collection d’ouvrages lie peinture, de sculpture et de gravure provenant des dons (les nouveaux membres et qui présente aujourd’hui un ialérét tout spécial : on y rencontre, en effet, les premiers

chaud, an bieo>dlre plaotes, Il devient impossible dMmprimer le caialegue numéroié et de donner le procès-verbal, pendant les trois jours (chose essenlielle) de reiposition.

Voici ce que la Société, dans la vue de diminuer te oomhredes plantes envoyées, a résolu de faire. Sous peine d'amende, chaque sociétaire était lena d'envoyer quatre plantes épanouies; dorénavant, il sera dispensé de ce devoir. On comprend facilement que le salon ne sera privé «rancune de ses richesses : car les plantes envoyées par cievoir étalent le plus souvent des individns irès-commuM et lrès<médiocres.

1S40. Le salon d'hiver, fixé d'abord aux premiers jours de février, est reculé eoMiie jusqu'à la mi*mars. Le salon en a perdu de son attrait, avec ses milliers de fleurs épanouies, au milieu des neigei et de la gelée. Mais trop dt richti$9S végétales, tropicales, équinoxiales encombraient le salon, et beaucoup d'borticuN leurs refusaient d'exposer ces plantes à une température trop froide, au risque d'en penlrc un certain nombre.

llMé. Le nombre des plantes cx|ioséei excède 5,100; plusieurs avaient été envoyées d'avance et avaient pu être cataloguées. (Le banquet du festival qnin> quennal a eu lien dans les magniflques salons de concert et le bal au théâtre). Un fait signale particulièrcmeol les banquets de la Société de Garni, c'est que les jardiniers de la plus rntulesle extraction, même ceux qui sont aux gages des plus riches et des plus nobles fonctionnaires, du moment qu'ils sont ou couronnés «Ixus un concours ou louseripleirs, s'asseyent sur les banquettes sans distinction de place.

I Le roi des Pays-Eas avait donné un noble exemple, lorsque, |>oiir honorer i'Aorficu/fure, il demanda à sa table 1. Miissche, Jardinier du Jardin botanique de Gaod. Cet exemple si encourageant vient d'élre renouvelé. S. M. le roi l.éopold et S. M. la reine, étant venus voir le salon quinquennal de 1844, plusieurs botanistes et simples jardiniers, étrangers et régnicoles, ont été admis â l'honneur de s'asseoir à la table royale. LL. MM. ont pu voir aussi qne, malgré la séparation du nord et «lu midi de l'ancien royaume «les Pays-Bas, la Société conservait des seolimenude reconnaissance envers ses anciens bienfaiteurs; et, en effet, des cyprès funéraires et des inscriptions exprimaient les regrets de la Société â laquelle la mort venait d'enlever S. M. Guillaume et son ancien ministre Falck.

« La Société donne également «tes prix à des concours de dahlia, ou d'autres espèce* qu'elle détemiioe, soit â la /leur sur ta plantff soit â la (tour toupie et placée dans des fioles remplies d'eau.

• Elle institue, ù l’exemple d'antres villes (car celte fols elle ne vert pas de m«»dêle), de« coneours de fruits, de légumes, etc •

ouvrages de plusieurs de nos artistes. On peut y voir le point de départ de MM. Faelinck, Navez , Van Assebe, Verboeckhoven, Noël, Delvaux, Braeml et de tant d’autres qui ont réussi à se faire un nom dans les arts.

La Société des beaux-arts acquit bientôt une certaine célébrité à l’étranger; les West, les David, les Canova et d’autres illustrations artistiques tinrent à honneur d’en faire partie.

Lorsqu’au mois de juin 1818, David, à la demande des magistrats, exposa, à Gand, son tableau d’Eucharis et Télémaque, Cornelissen, selon ses habitudes en pareille circoaslance, composa sur ce tableau une notice esthétique qui fut imprimée par la Société royale des beaux-arts et de littérature. Il y rappelle d’une manière ingénieuse les principaux ouvrages où sont décrites les amours du fds d’Ulysse et de la nymphe Calypso, et fait allusion aux inspirations qu’elles ont pu donner à l’artiste. Après avoir lu l’écrit, David dit en riant, qu’en composant son tableau, il n’avait pensé ni à Homère ni à Fénelon.

« Et moi, répondit Cornelissen , je n’ai songé qu'à Ho- » mère et à Fénelon, en écrivant ma notice ('). » N’est-ce pas là l’histoire de bien des descriptions esthétiques de tableaux et d'autres objets d’art?

Ce goût passionné qu'il professait pour les lettres et pour les arts du dessin , il avait tellement réussi à le répandre dans toutes les classes de la société, que les distributions de prix étaient devenues en quelque sorte des fêtes communales. Chacun y prenait l’intérêt le plus vif; on ornait de fleurs et l’on pavoisait de drapeaux les quartiers de la ville qu’habitaient les vainqueurs. Ceux-ci étaient solennellement reconduits chez eux par les premiers magistrats et compli-

(') Note manuicrilc itu volume B Polygrapha, douné i M. le baron de SUüait.

mentes par tous les notables de leur voisinage. A la suite de la révolution et à l'occasion de la distribution des prix de l’Académie royale de dessin ('), Cornelissen prononça, le 3 août 1853, un discours dans le lequel il eut le courage de s’élever avec force contre le premier magistrat de la province, qui, contrairement aux usages de ses prédécesseurs, n’assistait à aucune des cérémonies où il était question de lettres et d’arts. « A Gand surtout, disait-il, la sollicitude pour les arts doit former une des qualités prédominantes des premiers magistrats de la Flandre orientale; partout ailleurs, ce peut être pour lui une nouvelle source de jouissances; ici, c’est encore une tache, un devoir d’aimer les bcau.x-arts; c’est aussi une des conditions de sa mission; et ne fût-il pas doué d’une organisation assez heureuse pour sentir la beauté d’un tableau ou d’une statue, ni l’eurythmie élégante et correcte d’un grand monument d’architecture , encore devrait-il , magistrat flamand , se poser comme sachant au moins apprécier ce qu’il ne sent pas assez vivement; car enlin l’histoire de son pays à laquelle il ne peut pas être étranger, a dû lui apprendre combien le culte classique des arts du dessin et les succès de l’artiste contribuèrent à la gloire et non moins aux richesses matérielles du pays, et le convaincre que les honorer et les rémunérer devient un devoir national et un acte utile d’administration locale. » •

Lorsqu’au mois de juillet 1812, la Société de rhétorique de Gand célébra avec solennité sa réinstallation et succéda à celle établie très-anciennement sous le nom des Amis de la fontaine d’Hypocrène , c’est encore de Cornelissen que partit la plus forte impulsion; c’est à lui que furent réservés

Corneliisen rit jaisl resté, jiiqu'à la An de ses jours, secrétaire honoraire de l*Aca<lémic royale de dessin, de pciiihire et d'architecture.

los principaux honneurs de la séance ('). Il prononça à celle occasion, un discours remarquable Sur forigine, le$ progrès et la décadence des chambres de rhétorique établies en Flandres (*).

L’orateur y démontre d’abord que, par suite des relations commerciales établies entre l’Italie et les Flandres , le grand siècle de la renaissance produisit ses fruits jusqu’au fond de nos provinces. « L’histoire des deux pays offre, à chaque page, les mêmes institutions, et souvent avec ce qu’elles renfermaient d’abus et d’inconvénients, elle présente quelquefois le tableau des mêmes crimes; mais plus souvent encore des traits vigoureux de ce patriotisme et de cet esprit public qui, selon qu’il est bien ou mal dirigé, commande et fait exécuter tour à tour les plus belles actions et les plus noirs forfaits. Un seul trait manque à la ressemblance ; Florence et ses révolutions eurent Machiavel pour historien.

(*) Vokt ce f|uMI écrivait depuis au sujet de cette séance : t Croyei-moi : celle fêle flamands tie 1813, sous l'Empire, cl doul rEoperesr, SAiis s'en douter, était le complice, en l'autorisant, celle fêle en fut le dernier soupir (delà Société). Oo a fait des efforts acluetlemenl pour reconslniirt ce penre d'anciennes inslituüons.... Reman|uez que, dans lesxsr*et ivi* siècles, les rhéloriquts de l'époque faisaient leurs esballemenls et décernaieiil les prit ca flamand et en français : on disait wallon et on n'avait pas peur de ce mot. C'esi en faisant valoir ces observations que M. Van Hutlbem, et bien aussi ntoi quWfur ptu aidant J nous avions obtenu la faveur de Napoléon. On aurait dé ou du BMNai pu suggérer.... de les reconstruire sur l'ancien pied. • ,

(*) Il se passa, au sujet du concours, qui eut lieu dans celte circonstance, sa fait citrietti et qui mérite d'étre rappelé. Les pièces de poésie française éiaieal es général si médiocres qu'il fut décidé qu'on ne décernerait pas le grand prit, l'a personnage influent, dont le frère avait pris part au concours, alla trouver lei juges et leur fit observer à chacun en particiiHer que, puisque le prix ne devait ps< être donné, on ne ferait tort à }>ersonne en décernant une tDédailled'encMrafemriit à «on frère. Ce plan fut goûté, et la médaille d'encouragement votée es princl|>e; mais, quand il fut qneslion de la décerner au scrutin secret, ebaevs sans doute se lU le même raisonnement, et voulut éviter qu'il j eût ananiaiU dans les votes, alors qu'il y avait tant de divergence d'opinions sur le mérite 4e* (lièces. Il en résulta que le frères! bien recommandé n'eut pas même une i«tet qiif la médaille fui accordée .1 un autre.

etc'csldans Froissart el dans la Chronique de Bruges (\»e nous sommes condamnés à chercher ce qu clail la Flandre sous l-ouis de Crccy et sons le protectorat dn premier des Arlevelde ('). » Sous le rapport des lettres el des arts, l’analogie n’est pas moins saisissante ; les artistes italiens trouvèrent de dignes émules chez nos aïeux.

«La littérature flamande, dans nos provinces où cet idiome était en usage, et la littérature française, dans les provinces wallones, étaient cultivées d’après les mêmes modèles et avec la mémo persévérance; el à une époque où, dans d’autres pays, des hommes distingués par leur naissance, et même parles premiers emplois militaires, pouvaient, sans avoir à rougir, se dispenser de savoir écrire, la Belgique renfermait un grand nombre de ces institutions, où tout ce que l’élude des belles-lettres a de plus relevé et de plus attrayant, était recherché avec d’autant plus d’ardeur, que des succès dans celle partie étaient pour une jeunesse fière el studieuse un des moyens de s’élever aux premières dignités de l’Ftat. On donnait à ces institutions le nom de Chambres de rhétorique; et déjà, dès les premières années du XlV'siécle, I on trouve ce nom générique, qui parailra moins singulier si l’on veut se souvenir qu’il se rendait en flamand par Kederyke-Kamers , comme si l’on disait, des institutions fondées pour avancer les progrès de la raison. » L’auteur fait connaiire les nombreuses analogies qui existaient entre les sociétés italiennes et flamandes jusque dans la bizarrerie même de leurs dénominations. Les rhétoriques cependant ne .se tinrent pas toujours dans les limites de la gage science; elles mêlèrent à leurs esbaltements des excursions dans les affaires politiques el religieuses du temps. Pendant l'insur- (*)

(*) Ce jugeinenl sevére »ur noire célèbre clirooiqueur (ieol sans doule à ce que Froissarl ne »Vsl |>as nionlré favorable au ilicialeur ^anlois dont Coriielissen avau enlrcpriv la rébabiliiaiiun.

rcction contre l’Espagne, elles furent tour à tour supprimées et rétablies. Vers l’époque du régne d’Albert et Isabelle, elles avaient repris quelque consistance ; mais depuis ce temps et pendant le cours des XVII' et XVIIl' siècles, les rhétoriques, qui avaient cessé de diriger l’esprit publie, cessèrent insensiblement aussi de contribuer au.\ progrès des lumières et de la raison : plus tard, les guerres de Louis XIV et l'envahissement de la langue française amenèrent leur décadence; et enlln celles qui subsistaient encore à l’époque de la révolution de 1789 furent comprises au nombre des confréries et supprimées avec elles (').

L’écrit dont je viens de parler présente une circonstance remarquable. C’était la première fois, après cinq siècles, et à Gand même, où la mémoire de Jean y an ,4r/ei>e/</e était indignement flétrie, comme dans le reste de l’Europe, qu’un orateur obscur, au milieu d’une grande solennité communale, du haut d’une tribune publique, en présence des magistrats, et sous l'autorité de Napoléon , osait décerner un éloge public au grand ruwaert du XIV' siècle.

L’idée, tout inattendue d’ailleurs, et se rattachant à l'Italie du moyen âge plutôt qu’à la Flandre, parut neuve et hardie ; ce ne fut qu’après quelques périodes qu’on entendit des applaudissements timides et réservés; mais, à la fin du discours, des acclamations prolongé'cs récompensèrent l’orateur de ce que cet éloge paraissait avoir d’audacieux.

Dès ce moment, Cornelissen osa entrevoir que J. Van Artevelde serait détaché, comme il le dit ailleurs, du pilon où une fausse opinion l’exposait au mépris de l’Europe,

(') |,e (Usconrs de Cornelissen, dont je riens de tracer une analyse rapide, ra empruntant autant que (tosiiMe les paroles de Pauletir, est Intitulé : Dt i'on’f tu/, des progrès ti de la decadence des chambres de rhétorique établies en flandnt. eitrait trun mémoire, lu le 97 juillet 1819. Brochure ln-8*, à Gand, rbrt J. Brgyn.

ilppuis tant de siècles, et qu’au grand jour où justice serait faite, une statue lui serait érigée sur une des places publiques, par le magistrat et les citoyens de Gand.

Mais dés l’abord surgit une première et assez bizarre opposition. M. Desmousseaux, préfet du département de l'Kscaut, voulut relire, à tète re|M)sée, le discours avant qu’il fût imprimé. Or, le plus grand nombre de passages qui établissent le patriciat du prétendu brasseur et les services ipi'il avait rendus aux communes, avaient été prononcés à la tribune; le méticuleux préfet s’avisa de craindre que cet éloge d’un démagogue , d'un Babeuf, disait-il, ne vint à oll'enser et à éveiller la susceptibilité de l’empereur ou de ses ministres, et alors il n(i convenait plus que les magistrats du département de l’Escaut eussent assisté, comme le Moniteur même l’avait dit, à la solenniu'; et eussent applaudi un pareil discours.

La Société de rhétorique avec le corps des Juges du concours, formé de plus de soixante et dix Belges plus ou moins distingués dans les lettres, s’honora en s’opposant aux prétentions du préfet. Conformément à l’avis de l’orateur, le conseil d'administration envoya le discours à l’examen du comte Réal, préfet de police à Paris; celui-ci mit les dissidents à l’aise, en disant que les passages sur les Artevelde pouvaient être rejetés dans les notes (').

(■) Oi) lil <iân» une tle^ noici mamiscrUM de ses MisetUanea (vol. 111 de la lulilioibèitue de r.^adêinic), d'oii les précédents détails sont etlrails : « l.'orateur a rti la »ati»ra€tioii bien douce d'avoir rallié à son opinion deiii de ses collègues pour le«<|ueU il avait la plus grande estime, et qui, d*après 1rs erreurs consacrées, avaient l>eancoup inallrailé les Artevelde ; M. Lexbroussart père, dans ses eicel* lents commentaires sur les .4nnaU$ d'Oudeghent^ M. Drwrz, dans nombre «le ses premiers ouvragés.

• L-n troisième itilTrage, celui d'un itlustr*’ écrivain, est verni récompenser i-'^.tlemenl l'orateur (H. de Baranie). »

Ku 1835 et 1830. rAcatléniie royale de Bruxelles, sur |j proposition de Cornetissni. .watt mis .ni concours la com|K>siiioii d'un igémoirc sur Jacques ri Pliilip|Hr

Au reslo, notre savant confrère eut la satisfaction devoir rendre cette justice tardive, qu’il appelait de tous scs vœux, et d’assister à l’inauguration d’un monument à la mémoire d'Artcvelde , au lieu même où le célèbre Gantois habitait autrefois. Cornelissen était l’ami le plus prononcé de nos anciennes franchises communales; il est tout simple alors qu'il vit dans le monument d’Artcvelde autre chose qu’one figure historique : c’était le principe qu’il voulait voir consacrer, et il y avait du courage à le demander sous l’empire.

Ce qui vient d’être dit suffira pour faire comprendre toute l’influence qu’exerçait notre confrère et les services éminents que lui doit la ville devenue sa patrie adoptive.

Ses nombreuses relations le rendaient précieux à ceux qui avaient le maniement des affaires; réunissant toutes les sympathies, dans la confidence de toutes les pensées, il savait mieux que personne les moyens de faire réu.ssir les entreprises difficiles. Il était d’une complaisance inépuisable; et pour répondre à la bonne réputation qu’il s’était faite sous ce rapport, il avait recours à dos moyens ingénieux. Cornelissen avait autour de lui un grand nombre de personnes dont il pouvait disposer et dont il connaissait les dilTerentt'S portées; quand les touristes affluaient chez lui avec des recommandations, il commençait un premier examen; et, d’après les résultats qu’il en obtenait, il se chargeait de les accompagner lui-méme ou les recommandait à des ami.s, ou bien encore, pour me servir de ses expressions, il les livrait, comme les premiers chrétiens, ad hpulias. C,ette manière

Van Artevdtle. Notre confrère, en qualité iratilriir tle la i|Uf«lioiif fni iioouk premier commia^aire. M. EU. De Buiscber, Uans une notice intéreaftinte toaém (fans les Ànnalet de la Société royale det beaux-arts de Gandy novembre 1S5V, a reproduit dvui rap|K>rl* remarquables i|ue notre coufrère écrivit à ce

d'agir accoiiimodail tout le monde cl lui êvilail de^ perles de lemps considérables.

Cornclissen faisait partie de noire Académie depuis sa réorganisation, en 18IG : c’était le dernier survivant des membres qui composaient la classe des lettres à son origine. S'il n'a pas enriebi la collection de nos mémoires, il nous a constamment aidés de ses lumières dans nos discussions cl dans l’appréciation des ouvrages soumis à notre jugement. Il était un des membres qui assistaient le plus régulièrement à nos séances, cl, ajoutons, <|ui étaient le plus généralement aimés et estimés de leurs confrères. Depuis un tiers de siècle, il avait accepté la lâche de composer les inscriptions latines que l’Académie destinait à ses médailles de concours; il s’acquittait presque toujours avec un rare bonlieur de ce travail qui e.xige beaucoup de linesse d’esprit cl de tact

C’est lui encore qui, dans une de nos premières séances publiques, fut chargé de prendre la parole et de faire connailre les résultats du concours relatif aux découvertes et aux inventions faites en Belgique. On retrouve, dans le discours ipi’il prononça à ce sujet, les traces d’une imagination brillante cl d’un .savoir étendu. C’est aussi dans une de nos séances publiques qu’il reçut, en récompense de ses longs et loyaux services dans la carrière des lettres, la croix de chevalier de l’ordre de Léopold qu’il méritait à tant de litres.

L’extrait suivant d’une de ses lettres, écrite conlidenliellemeiitii un ami à i|ui il supposait quelque influence, f<‘ra connaître comment il comprenait ce genre d’honneurs.

« Mais, de grâce, mon cher ami, «pi’il ne soit le moins

du monde question de pousser les avantages qu’on veut me faire entrevoir (') au point de charger ma boutonnière d’une

I') Il éUU (|ur5(ion de (lier sa pension de retraite.

décoration. Vous devez bien vous en souvenir, ni sous le régne de l’empereur, ni sous l’ancien gouvernement, je n’ai désiré recevoir cette faveur; j’avais cependant des amis dans les deux gouvernements, et, par les services fjue je rendais aux beaux-arts, je pouvais bien avoir des droits comme tel autre à l’attention du souverain; mais alors, comme aujourd’hui, je vivais à ma manière avec peu d’extérieur, etc.

» Je comprends parfaitement bien que l’homme public haut placé, à la tête d’une administration ou d’une cour supérieure, dans un poste, en un mol, que relève la dignité, reçoive et porte avec reconnaissance ces témoignages de faveur de la part du prince ou de la nation.

« Je comprends que le gouvernement veuille s’honorer lui-méme cl l’ordre dont il dispose lUi le conférant à un .savant de premier rang que ses ouvrages et scs talents ont distingué parmi les noms européens. Mais ni par des connaissances spéciales, ni par des services ad hoc, ni mémo par les détails de ma conduite, je n’ai acquis ni pu acquérir le moindre droit à une distinction toute relative de cette nature, et ce serait réellement surprendre la religion du prince, si ses conseillers lui faisaient une proposition pareille.

M Je vous ai si souvent confié mes tribulations; cette foisci, je le fais encore. Je comprends que M.... ne concevra guerre pourquoi je parais m’inquiéter peu de ce qu’il croit être une distinction pour tout citoyen; peut-être mes observations tendront-elles en partie à le désillusionner sur mon compte. J’aurais du chagrin de cela; je vous le conlie à discrétion : transeat a me calyx isle. » Quoi qu’il en soit, la décoration fut décernée, et Cornelisscn ne dédaigna pas de la porter, bien différent en cela de tel autre qui croit se distinguer en ne la portant pas, après l'avoir longtemps convoitée.

(Cornelisscn était membre de la plupart des sociétés litté-

raires du royaume; il faisait depuis longtemps partie de l'Institut des Pays-Has et de plusieurs autres sociétés savantes étrangères; il avait particulièrement des relations nombreuses dans l’Amérique du Nord, par suite de celles qu’il avait établies avec les représentants des États-Unis, à l’époque des conférences qui eurent lieu à Gand, en 181(3, pour le traité de paix avec l’Angleterre.

Lors de l’organisation des universités, en 1817, Cornelissen avait été nommé secrétaire adjoint de celle de Gand ('). Cette place lui laissait tout le loisir nécessaire pour se livrer à ses études favorites; et quand, en 1821, Van Toers fut appelé au conseil d’État, notre confrère le remplaça en qualité de secrétaire-inspecteur de l’Université; il conserva cette place jusqu’en 1835, époque à laquelle il fut admis à faire valoir ses droits à la retraite (*). Ce changement de position lui causa une aUliction profonde; cependant les craintes qu’il

(•) (> OC fui |)4f lans ijuclque diffîciillé qu’on obtint sa nonoination à l'üniver' Mltf. M. Rf|H‘laer van Driel, alors miiùtlie de rinsiruction ne te irou^

vait a<tse< grave pour U place. 4 M. Cornelissen, di«aU‘il, vous avez fait tant rire ma femme, t Ce motif d’cirliision lui paraissait sans rt^pHqiie.

(*) Il éprouva dans cette circonstance un embarras irèS'grand, que l'on con« eevra sans |>eine chez un lioinine liabilué à ne mettre aucun ordre dans ses papiers. Il n’avail plus sous la main les titres nécessaires pour faire valoir ses droits; qu’on en juge par ceus qti*il croyait le plus en règle :

* J’ai quarante et une années de service, il me faudra d’alwrd produira; me» prenres que, déjà en 1774, j’ai été nommé chef de la iliri»ion de rinsiruction pnhiiqiic à l’admiDisiration supérieure de la Belgique, et je n’ai qu’une telliedo 1. Lambrccbls qui l’indique indirectement.

» Il faudra eiisiiile protliiire ma oomitialiou à l’École normale p.ir le gouvernenenl, et celle de professeur d’histoire à l'École centrale de Gand, et où trouverai-je ces pièces?

• Passe encore |»our 17U8 à 1804, etc. « (Lettre du 12 décembre 1835.)

Dans ses préoccupations, il perdait à peu près tout ce qu’il prenait avec lui. Il

ne passait pas de nuit â l'Observatoire sans y oublier sa montre, son parapluie, son mouchoir ou quelque autre objet. Voici un modèle des billets qui m’arrivaient ensuite : • Par distraction, je me suis donné un air tout à fait ridicule, en me rsisaiit accompagner d'im parapluie (le temps était admirable). Fort beureuse- CBcnt je me suis a|H;r^u ici, à Maliocs, que ce riüiculc-li, je ne l'avais plus... •

avîtil cüiiçiios d'abord au sujol de sa |iensiüii no sc rcalisrronl lieureiisomonl pas, el le goiiverneinoiil le traila do la nianioro la plus libérale ('j.

Si nous le considérons oomine auteur, bien <]uc scs écrits soient noinbreu.\ et inaivpiés au coin d’une érudition solide, il n’en a cependant jias composé ([ui soient de nature à lui l'aire un nom durabbi dans la républiipir des lettres. Il est des bonimcs qui, avec beaucoup de savoir, avec inlininit-nl d’i'sprit, ne sauront jamais l'aire un livre, et peut-être (iornclissen était-il de ce nombre. On conçoit que, par livre, nous entendons, non pas un assembla|;e plus ou moins volumineu.x de paires, mais un ti'avail bien coordonné et dont toutes les parties s'enebainent de manière à présenter de l’unité et à e.xposer dans un style convenable des choses dij'nes d’occuper un lecteur.

Les écrits (|u’il a laissés sont trés-variés l't témoignent de l'étendue de .scs connaissances; ils se rapportent en grande partie à notre bistoire nationale et aux beaux-arts. La littérature ancienne et l'arebéologie avaient également lixé son atlimtion; il a l'ait plusieurs excursions heureuses dans le domaine de la botani(|ue et a répandu des lumières sur son histoire dans nos provinces. On po.s.séde aussi de lui des poésies latines, l'rançaises, llamandes et italii'iines qui ne manipient ni de grâce ni d'harmonie (*).

(') Sa «le irti'ailt' Oit lixc<r .i •‘>,5^7 rrancs.

''iiiiMiM’ iic <]iK' <lt‘ !iOO fiaiirs riiviroii <lr l.i valciii île son

im-iil ■ hitniniilion, <'ii « ITel, si (mmi srn«ihl<’, 4'cri\dil'il« qiie j'ai |>u rcortoir a«ri Miicêir iie !U‘iihnienls, IVfTiision «le la «a{i>rac(ioii île inrs vieui

li‘iii- commuiH'iiier loiilo la iiheniie. ••

(') Il ne voiilaii p.H «|iie IVin p.irlAl de connai«>iaiice« variées. Voici un** di’ lioiiladi-s «in'il ni'.iili i‘»!>.ii( au suji-t d'iino drmandc faite au nom de r.\ca- «ténue par lli-we/, ^iTirlaii'e d<* ce cm p.<t savant, pour reii^a^rr à prendre pari à mil* luo^r.iphie nationale. I.a demande mentionnait naliirellemeiil U «ariric et rélendiie «le «ton >avoir.

« .Jamais, mon ami, jc ne me sms appuyé sur des connaissanco t'<trirei;j*ai

On cunvoil qu'il sérail impossible de donner ici l’unalyse di; tant de coin|)Osilion$ dilTérentes, dont plusieurs, du reste, sonl des ouvrages de circonstance qui ont nécessairement dû perdre de leur valeur. Une pareille analyse serait fastidieuse et sans intérêt pour les lettres. La plupart de ses écrits ont été imprimés dans les recueils auxquels il coopérait, et parlieuliémcnt dans les Bulletins et les Annuaire de l'Aeadémie, dans l'Observateur belge, le Messager des sciences et dans les Annales belgiques, dont il était l'un des fondateurs (').

Notre confrère, pendant les dernières années de sa vie, s'était occupé de recueillir ses opuscules ; il y avait joint des retnarques écrites de sa main cl des renseignements historiques précieux. Quatre de ces volumes font partie de la bi-

ta écrit (tans |ilu»ieurs rccitriU de ceruins article» ittr des objets varies; mais j*avai< (elkinenl honte, moi-même, dVerire sur une foule d*objeis (|tie JVtais censé peu connaître, que mes articles (et tous étaient inofTensift) uVtaieni pas signés de moi. Connaissances variées! buste» des grands lioinmcs! Mais si notre Belgique était une hydre non pas i cent télés, mais à cent doigts, ctnl doigts i la fois ne désigneraient-ils pas tel antre académicien qui, certes, a des connaissances variées et qui u'a garde de sVn cacher? etc. » Cet extrait moiiire aussi comment plusieurs idées se présentaient assez souvent en mémo temps à son esprit, et comment il passait, sans iiaosilinn, de l'une à l’autre : aussi sa conversation était parfois difficile à suivre. C'est ce qui faisait dire à iin autre de nos collègues, à M. Garnier, qu’il se présentait toujours simultanément trois ou quatre idées dans sa tète, et tout autant de phrases dans sa !>ouchc ou sous sa plume.

(*) Il lui prit 110 jour fantaisie de faire lui-méme sa critique dans les j4nnales de Gand, i pro|»os d’un discour» qu'il avait prononcé, en 1810, dans nn hanqiui de la Société boiaiiiqiic, et il faut convenir que ses coups portaient a»srz juste. • Ce discours, disait-il, comme tout ce que l'auleiir écrit, se ressent de la préctpitalioD avec lai|ueile il travaille, tant le fond en est léger, tant les traiisitioiis sonl brusques et |»cu motivées ! Il paraît que, lorsqu'on lui donne un sujet ou qu’il a le loisir d’en traiter un à son choix, il oe l’envisage Jamais que sons un seul rapport, et c’est celui qui |K>uri-a faire couler h plus de ruFuds à son imagination; souvent ses expressions visent à la singularité, et c’est une mauvaise excuse que celle de croire qu’en afTectanl liii-roéme de les indiquer, en les soulignant, il devienne exempt de tout reproche. • <jiielqiies journaux, qui n’étaieiit pas dans la confidence, prirent fait et cause |x>ur lui contre lui-méme.

— 3iii -

Itliollirquc tic noire Aeiidcriiic; (rois autres ont été doniirs en souvenir à M. le baron de Stassart. Mais la eolleelion la plus curieuse, celle tpi’il destinait à l'auteur tie cette notice, se composait de vinirt-liuil volumes. Cinq seulement ont été donnés ('); les antres ont été mis en vente publi(|uc par ses

(*) IKiiis les Horniers Icinps ilc s;i vie, Corn' lissrn in*a|»|tnrlai( un voInim*flta')M^ fiMÂ <]n'il veiMil .issistcr à rime de nos stNincr.s, Sur le turc du volume Vdes Vii- CfUatiea ou lit

•• Je |M ic >1 \dol|dir OiiHcli'l, diicclcur ili* rOIxcrvaloii-c cl nmclairc

|MT|»('|url d'* rAradt-mic de Hnivollcs. tl'jrrcjMcr rc volume et lev sulvanls, cl de trouver ni leur faveur un coiit de r.iyon vide île sa hihlinthè(|ue |tüur tes y con> server eonime souvenir de mui vieux ami,

• IH4H. NoftKrnr (>oHxtu>MX,

ocfoÿciirttrc,

■ / h’ens rà'o, »e mors tnnln t/rafiii sed apprttj^itnanSfSeuem pufrfi*

evutem 4wfe tlicm aufemt. •

Les autres volumes poiieni «.^[ralemetii des inscrijdioiis.

Li’s volumes ou Misceltanra ijuc je |ioss<-de soni les suivants : f.itteraturvi:

I), OrntiuunilÀ' : E, nibh'oijraphîca: K, hisfidita artium; L, .Vonumenta

O.tii.s le vidiiine E se iroiivc une es|HTf de délî lanci' à celui de ses confrerr» •|iii serait cliar^i' dVerire sa notice nêcrolo^o|oe ; el, pour <|iie ce défi arrivJit j stM) adresse, il a collé sur la p.ii:e ipii lit eoiUient un petit papier, eu forme de sij^iiel, poriatil ces mots : iVote pour tes biogrnphes. Voici ce «m*on y lit : • ... Je le dis dans ma sincérité : l'on serait lente de croirr (}iie le plus souvent on ne nous les nionlre déshahiltés, (|uc parce *|ii'il n'y a pas assez d'étoffe |>our les lialnllcr. Je ne ooneois (et peut-être en m'énonçant ainsi, ne me mon(ré-jc pas a^sez désiuléressé), je ne conçois i|ii*iine seiilt* circoii'>laiice où ces {vetils déiadt, lacontés avec aii el avec clioix, ietn|daceu( Ui'^s-conveuaMemenl un ^rind vide, eu poi tdiil «|iit'li|iie inléiél sur la inémoiie d'mi homme i{im, toiil à fait déivoiirvn des «pialiiés (|iii hrillent et fixent les regards, poim-ait bien ne pas être aperçu dr 1.1 posiéiilé. Plusiems acadéniicieiis sont un peu dans ce cas.... Il en est dont le passage calme el peu mari|iié ne demande <|iie iimdi|iies tieiirs inaperçues, rs|drc« d'hommage sui generis <}iii. sous le nom convenu d'éloge académique, ne fan que glisser sur le drap mortuaire el ii'aiieint pas même la tombe : quand ou e»l acadéniirieii, on eiitend loiii cela arec je ne sais quel air de recucillemeni; et tel, un peu plus niaiiii pi-nt-étre {atgue aliguts de Ihi non frtstrôuf. Ov., Mtbim., IV, 5), essaye de deviner, on même de mesurer d'avance, dans le panég)* rique d'un mort , la p.ii t i|iie, lorsqu'il sera mort tk son tour, il obtiendra de l'éloqui iite alferliim ou de la justice imparlialc it'iiii Stiiait ou d'un Willems ebrt nous, d'un r.uvier otid'un fjualremèie en Erance ■

liériliers. C’esl dans les noies manuscriles des volumes qui se trouvent à Bruxelles qu’ont été puisés plusieurs des renseignements donnés dans cette notice.

Après tous les services qu’il avait rendus, Cornelissen en obtint la juste récompense : le 16 juillet 1837, les quatre principales sociétés de Gand, celles des beaux-arts, de botanique, de Sainte-Cécile eide Saint-Georges (') se réunirent dans un banquet fraternel pour lui offrir une médaille d’or de grand module, en témoignage d’amitié et de reconnaissance. « Tout ce que la ville de Gand comptait d’hommes cultivant ou aimant les beaux-arts, les sciences elles lettres, magistrats, jardiniers, artistes et professeurs, se réunirent dans la vaste et magnifique salle du Casino pour lui décerner une marque d’estime générale sans antécédent dans la patrie de Daniel Heinsius cl sans doute dans toute la Belgique (*). .)

Lui-méme, pour célébrer son quatre-vingtième anniversaire, projetait de réunir, dans un banquet, tous ses plus vieux amis, afin, disait-il, d’en prendn? joyeusement congé. Le titre d’admission devait être une amitié non interrompue datant de quarante ans au moins II fallait, on en conviendra.

(*) La Société de Sainte-Cécilc s*occ»pe de Tari musical, et celle île Saint- Geor^e», r|ui compte pliisienr» ttiécle» d'eiislence, iH’rpétiic le soiivenirdes anciens arrlienet arhalétrïer* flamande.

(•) Ce »onl les paroles du procès-verhal de cetic intéressante réunion. On y lit aussi ce passa^'e qui résume Pobjrt de la fête : « Il est à Gand un homme dont te nom est allachésoit à la création, soit au développement des inslilulions teien* lifi>|ues, littéraires on même d’aiirémenl de rancienne capitale des deiu Flandics. Depuis piès de quarante ans, il a rendu et rend encore à ces mêmes iusliliilioiis, avec un dévonemenl et une oldiÿ^eance qui ne ronnaissent pas de bornes, des services îm|>orianls, en faisant connaître au* antres villes du pays et à rélranger ces nombreuses sociétés que la ville de Gand compte avec orgueil dans son sein et en rendant anniiellemeul compte de leurs travail*, «lans des discours aussi spiriluels que pleins de faits, et qui, sortant de la lijjnc des travail* de ce genre, sont »oigneiisemenl recueillis par tes amis de notre histoire littéraire et artisliqiie. Ot bumme, c'est Norbert Cornelissen. •

cln? aimé comme il l’élail pour pouvoir compler sur un nombre sullisant de convives.

Je l’ai déjà dit, il n’y avait point de fête communale dont il ne fût à la fois l’àme et la tète ; j’aurais dû ajouter qu’il n'y avait point de banquet public ou particulier dont il ne fil le principal ornement : sa présence y était en quelque sorte indispensable.

Ceu.x qui ne l’ont point connu se figureraient dillieilcment combien sa conversation était amusante et pittoresque, combien elle était pars(unéc de saillies et d’anecdotes piquantes. I.e jeu de sa physionomie, ses gestes nombreux et tout méridionaux, les infle.xious et jusqu’au son de sa voix imprimaient à ce qu’il disait un cachet particulier; quelquefois même, sans l’entendre, il suflisait de le voir pour saisir toute sa pensée. D’une franchise à toute épreuve, il donnait le cours le plus libre à ses paroles. Parfois on restait tout étourdi de ses boutades; mais, chez lui, l’absence com- [)létc de toute arrière-pensée malveillante ne pouvait produire de blessure durable. D’un commerce sûr, d’une probité à toute épreuve, il eût été désolé d’avoir été, mémo involontairement, cause de quelque peine (').

Il avait un talent particulier pour dire à chacun des vérités quelquefois assez dures. Dans ces dernières circonstances, il s’associait généralement à ceux qu’il gourmandait. «Savezvous comincnt on parle de nous, disait-il à un individu dont l’avarice était devenue proverbiale? On dit que nous sommes deux avares, deux arabes, deux — Ah! M. Cornclisscn,

(') Il 4*Uil irop en évidence poiii* ue pas avoir eicilé des senlimenls <l*eovie, en fait nalire des allaqnes coiilrc sa |tersonne. Quoiqu'il eût toutes les qualités nécessaire» |M>ur riposter vigoureusement i ses adversaires, et |H>tir les faire repentir de leurs injuste» attaques, toujours il aima mieux ganler le silence ; il serait im|K»silde de citer un article de polémique sorti de sa plume. Il en codte |iarfM» |KMir conserver celle attitude digne, surtout quand l'atlaque a été trallreuse et déloyale.

reprit vivcmeni l’autre, coinmcnl vous, (jui êtes si généreux ! — Soit, (lit le malin vieillard, mais prenez que dans tout mi il n’y ait que la moitié de vrai; vous conviendrez que c’est très-fâcheux et qu’il faudrait tâcher de nous amender ('). »

Cornelissen n’avait jamais été sérieusement malade; seulement, dans sa vigoureuse vieillesse, des attaques de goutte venaient l’assaillir de loin en loin et porter obstacle, comme il le disait, à son besoin de locomotion. Ses goûts étaient extrêmement simples et modestes, eu égard aux ressources dont il pouvait disposer (’); il n’était donc pas étonnant qu'avec la plus parfaite indépendance et avec la considération générale dont il jouissait, il se trouvât dans une position fort heureuse. Cependant, vers la fin de ses jours, ralTaiblisscmcnt de la vue et de l’ouïe avaient porté atteinte à sa sérénité habituelle; une lettre qu’il écrivit peu de

(*) Q(i*on me |>crniellc de citer encore un trait de ce ^enre, et celui-ci je l*emprnnle i Cornelissen lui- même, qui Va consigné dans les j^nnalet fitlgiqws; seoleraenl il rattrîhnc à son ami, X Hellebaut, dans une note manuscrite jointe à Ttin des volumes qu*il m*a donnés • Ne serait -ce ici le moment de raconter

une anecdote qui regarde nn des anciens servilcnrsi les plus aélés de Napoléon, deventi scrviteiir non moins zélé de Louis XVIII, qiril avait suivi k Garni, et rertes ce n*est pas en cela qu'il m'appartient de le blâmer ; mais, toujours foii> gueat ilans ses expressions, il avait pris rhahiliide de ne désigner son ancien maître que par des épithètes que plusieurs d'entre nous ne poiivairnl etiicndre ^ans dégoôl dans la bouche dti personnage. Nous le laissions oniiiuiremnii déclamer â son aise, et nous nous moquions de lui en parlant n.imand. Cela n'était oi bien honnête, ni bien bo>pilalier; niais c'était le moyen d'imposer silence à mi bavard. Un jour il se tâcha, et quelqu'un d'entre nous, poussé à Ivout, lui dit ; s lais gretlin, dites-vous toujours, H. te baron ; eti bien soit, gredin, cela est trèsbien dans votre bouche : si Napoléon m'avatl, comme à vous, donné une des plus belles prétectiires de l'empire, s'il m'avait décoré de ses ordres, s'il m'avatl conféré sa uoblesse, si, en un mot, M m'avait comblé de ses bienfaits, Je conçois que j'aurais acquis le droit de le traiter de gredin ; mais comme je n'ai jamais ni dirretemeni, ni indirectement reçu la moindre faveur de sa part, vous seriez peut-être le premier à me contester le droit d'élre ingrat, et je ne veux pas donner dans ce panneau. »

(') Sa pension, tomme nous l'avon% dit, s'élevait à 5,537 francs, et celle somme était pins que doublée par son levenii.

temps avant sa mort se terminait ainsi qu’il suit : « Je remarque, en relisant ce billet, combien la rédaction en est pou soignée, combien les idées en sont incohérentes, elr. Oli ! si vous compreniez (mais Dieu veuille vous en préserver un demi-siècle encore) combien tout travail pèse à celui [tour qui, il y a moins de deux ans encore, il n'avait aucun poids U et ailleurs... : « \ mon âge, on craint la maladie, moins parce qu’elle fait soulTrir que parce qu’elle affaiblit les forces morales et vous rapproche, par une triste voie, de l’enfance. » Il ne voyait pas sans appréhension les inconvénients et toutes les infirmités de la vieillesse. La maladie à laquelle il succomba lui évita du moins les ennuis de ce triste cortège. Il fut frappé par l’épidémie régnante, et, en refusant opiniàtrémenl de se soumettre au régime qu’on lui prescrivait, il mourut le 31 juillet 1849.

Sa dépouille mortelle a été déposée dans le nouveau cimetière qu’il a contribué à faire construire à proximité de la ville, sur la colline de Saint-Amand ; sa tombe est placée à côté de celle de son ami Wiliems, dont la mort a également laissé une lacune déplorable dans les rangs des savants belges.

Page 1