‹ Sciences mathématiques et physiques au commencement du XIXe siècleChapitre 19 sur 41 · PHILIPPE LES B POUSSA RT · texte numérisé non relu

PHILIPPE LES B POUSSA RT

Si l'on m’avait chargé de tracer le portrait d’un savant littérateur, d’un homme de bien, sévère pour lui-méme autant que bienveillant pour les autres, aimant son pays au point de surbordonner sa propre gloire à la sienne, lui consacrant tout ce qu’il a d’énergie et de talent, prêt à lui sacrifier sa liberté et sa vie, il m’eût été dillicile, de trouver un modèle plus accompli que l’écrivain qui fait l’objet de cette notice.

Ses débuts dans le monde furent peu en harmonie avec sa première éducation et avec les goûts littéraires qu’il mani-

<■) Le«l»roti«fart (J. B.-Ph.), né à Garni, le 94 mars 1781, commença, au Collège Théré»icn «le Bruxelles, oü son pérc était profe>«eur «le rhétorique, «les élu«Jes >|ttt furent interrompues par les événements politiques. En Tan III «le la répuhiique, Il fut ap|ielé (ou, dans le langage de répo<|ue, mis rn réquisition) |Kuir servir comme expéditionnaire dans i*un des liiircaiix provisoires qu'avaient organisés les représentants alors en mission à Bruxelles. Lors de la création de niâtration etntraltde ta Belgique^ il fui attaché au secrétariat général ; et, pins tanl, au cahiiiet particulier «lu citoyen Lamiirechts, commissaire du gouvernement, depuis ministre de la Justice et enfin |iair Je France. La Belgique ayant été divisée en départements, Pli. Lcshroiissart fut employé dans l'adminislraiion «Irpartementale de la Dyle. En 1804, il donna sa «lémisson |>our aller rejoindre son |>ére, alors directeur de l'école secondaire «t'Alosl,oti il occupa lachaii*ede troisième •

— .ItiS —

fnslail (lt“S lors ('). Il ontra, à l’àgc de treize ans, dans l’administration départementale de la Dyle, et y passa onze de ses plus belles années. Par une sorte de eompensation, il y connut Jouy, qui préludait également, par des travaux administratifs, à ses œuvres littéraires et à la composition

(*) Pbili|>|>e Leihroiisiart éUit né k Tcndroil nommé Padenhoek^ i«qnci, •lit-on, fjifait |»ariie de Tancienne hahilalion des deux Arlevelde. Ce rap|>n** chemeiil n*a cependant pas empéclié Leshroussarl, dans son |>oéme Lrt Beigtt, de traiter le tribun gantois avec une sévérité excessive.

|în citoyen puissant, idole du vulgaire,

Ardent, audacieux, mais surtout sanguinaire.

Kl de l'obscurité, s'élançant aux grandeurs, itr son ambition signala les fureurs.

Kn le nommant Briitus, le.s peuples le servirent. . . .

Le père de notre |»oeie, Jean-Baptiste Lesbroiissart, était liii-méme un littérateur distingué. Il était né ii Ully-Saint-Georges, en Picardie, le 91 juin 1747, et avait é(éap|»elé, en 1778, à la chaire de (>oésie du Collège de Gand. On a de lui plusieurs ouvrages importants, qui lui ouvrirent, en 1790, les |iortes de raotienne Académie impériale et royale de Bruxelles. Lors île la réorganisation de cette société savante, en 1816, il fut compris dans la liste des nonveaiix membres, et mourut deux ans après, en laissant la répiitatiou d'un homme aussi estimable par sa lionté que par ses connaissances approfondies. Il avait eu, d'un premier mariage, deux enfants : Philippe, qui fait l'objet de celle notice, ainsi «{u'onr lllle (madame Lebicuf, mère de .M. Émile Lebœuf, directeur du Jartlin xoologiqae d«* Bruxelles^ J. -B. Lesbroussarl eut encore, d'un second mariage, trois rilles,

dont l'une é|Kinsa V. Alvin, membre de l'Académie et conservateur de la BiUlio* Ibèqite royale.

Les principaux ouvrages de M. Leshronssart père sont :

1” Education fitféniire, ou réflexiom sur te plan d*etudei adopte por S. .V. l'Empereur pour iet collèges de t Payi-i?aj autrichiens. In-li. I78S

9” Eloge du prince Chartes de Lorraine. Bruxelles, 1781.

3* ^Lnnales de Elandre, par P. d'Ondegherst, avec un discours prclimioairr, notes, chartes, diplèmes, etc. 1789.

4* fUoge de Jean de Carondeltt. In 8*. 1786.

DifTèieuts mémoires dans les publications de l'Académie : huit ont paru daa* le tome 1'' des Nouveaux .Vémoires de l'Acailémic royale de Bruxelles, en 18iè.

Dans une note de sou épitre Sur ta tombe de Ph. Lesbroussart, M. .\d. laibtf* fait connaître <|u*on conserve è la Bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles, dm m.imiscrils lie U. Leshroustarl père : 1* Du ffelgium primitiff MS. m-fol»e. n* 11383; 9" fitae et gestorum Brabantiae dueum breve compendium, aà ann. 1615 rid arm. 1740, MS. autographe, n* 1.5766.

do Sylla, lie la eslale, de l’^nmVe do la chaustéc d'/lnlin, ele. Nos deux poêles ne lardèrent pas à s’entendre; et il est probable que les Muses eurent à s’applaudir de ce rapprochement bien plus que l'administration centrale à laquelle ils appartenaient. C’est à leur influence que l’on doit la crialion et la prospérité de la Société littéraire de Bruxelles, qui a continué ses utiles travaux pendant près d’un quart de siècle.

En 1805, Pb. Lesbroussart lut appelé à professer la langue latine dans l’école secondaire d’Alost, dont son père avait alors la direction. 11 se trouvait, dès cette époque, en relation avec la plupart des hommes doués de quelque valeur littéraire en Belgique. Son goût le portail vers le théâtre : il composait des*()ièces de société dans lesquelles, à l’exemple de Molière, de Boursault, de Picard, il réunissait la double qualité d’auteur et d’acteur; ces ouvrages, toutefois, sont restés inédits.

Son premier écrit un peu important vil le jour à Paris, en 1807 ; c’était la traduction d’un roman anglais intitulé : Fanny Seymour ('). L’auteur avait remis en même temps à son libraire le manuscrit d’un autre ouvrage, destiné à paraître sous le titre : Adolphe et Maurice, ou lettres de deux amis; mais la censure impériale en défendit l’impression.

Par une espèce de dédommagement, le grand maître de l’université l’appela, peu de temps après, à remplir la chaire de seconde année d’humanités au Lycée de Gand. Celle ville oITrait plus de ressources au développement de ses talents; elle comptait un assez grand nombre d’hommes distingués pr leur esprit : MM. Cornelissen, Wallez , Boelanls, Ferraris, Courct de Villeneuve, Kluyskens, Benau, Malin-

(*) * TOl il»- 15.

grau, etc. Le département avait à sa tête M. Faipoul, l'un des administrateurs les plus habiles et les plus éclairés de l’empire; et, pour secrétaire général, M. Liégard, dont les chansons n'auraient pas été désavouées par les habitués les plus spirituels du Caveau. A ces hommes il faut joindre encore le savant auteur des Antiquités gauloises, le chanoine Üebast, l'historien de la ville de Gand, le chevalier Üicricki et le chanoine De Graeve, à qui l’on doit le singulier ouvrage sur Les Champs Elysées que l’auteur transportait au milieu des Flandres (').

Tous ces hommes, voués au culte des lettres, vivaient en république, et ce qui vaut mieux, en parfaite harmonie, quoique avec des goûts bien différents : les uns, distingués par leur esprit, formaient un cercle joyeux et avaient de petits soupers où l’on sacrifiait aux plaisirs et aux grâces.

, Les autres, plus sévères, s’occupaient d’études ardues pour suppléer à ce qui leur manquait du côté de la forme, et ne faisaient aucune dilliculté d’emprunter parfois la plume de leurs confrères. Ces sortes d’emprunts étaient connus et ne choquaient personne ; l’on savait notamnumt que Ph. Lesbroussart revoyait les pages du chanoine Debast , et ce n'était pas sans peine qu’il les mettait en harmonie avec les exigences de la grammaire (*).

J’ai dit ailleurs avec quelle obligeance notn‘ ancien confrère Cornclissen aidait, de son côté, la magistrature urbaine dans l’accomplissement de ses fonctions, et se chargeait, dans une même solennité publique, de faire, à lui seul, tous

Selon le chanoine De Graeve, la icèoe de rOdyiaèr «e patte en f^'Uitingen ou Ulitsingiie est la ville d'Ulysse; Aïnore esl Tanlique Ninivc, ete.

(*) On raconte qu'à la veille de te marier, Leshroiissart se présenlail au cosfevfionoal du chaaoioe Debast; celui*ci le reconoaissaiit à la voii, »e tourna bn»quement vers lui et ce petit colloque s'établit aiissilôt entre cita ; • Eh mai« .. c’est vous? — Certainement. — El à quel pro|K)s? — Je vais me marier. — Vet» marier?... et qui donc reverra mes épreuves ? »

les discours qui devaient y être prononcés ; ce qui avait au moins l'avantage de ne pas mettre les orateurs en contradiction et d'éviter aux auditeurs des redites fatidieuses (').

La Société des Catlierinistes d'Alost avait ouvert, en ^810, un concours de poésie; il s’agissait de célébrer la Belgique et de montrer que le mol patrie n'était pas oublié, malgré le retentissement militaire de celle époque qui faisait oublier tant de choses. Cet appel excita le patriotisme de l.esbroussari; il y répondit par son poème des Belges, le meilleur peut-être de ses ouvrages. Ce succès acheva de faire un nom à notre poète et jeta un éclat mérité sur la Société des Catherinisles.

En 1813, Ph. Lesbroussarl consentit à diriger l’éducation il'un jeune homme appartenant à l’une des premières familles du pays (M. De la Bare) ; il devait voyager avec lui dans le midi de l’Europe. Le désir de visiter des pays pittoresques, placés sous un heureux climat, était combattu par le regret de se séparer de scs élèves du lycée et surtout de l’épouse à laquelle il venait de s’unir (’). Il crut devoir céder devant les avantages qui lui étaient proposés, en se réservant de se dédommager de l’éloignement |)ar une active correspondance. j’ai entre les mains quelques lettres écrites à .ses anciens élèves; elles témoignent de sa sollicitude pour eux et de la manière judicieuse dont il mettait à profil ses excursions littéraires.

Toutefois, s’il avait les lumières et le cœur d’un Mentor, Lesbroussarl n’en avait peut-être pas toujours la prudence ; c’est ce que prouve un incident dont je lui dois la connaissance. Pendant son passage à Lausanne, il assistait à une revue; il s’éUiit insensiblement rapproché d'un canon et avait

(*) Voyei plu» hjiil ma notice sur Norberl Cornelisfcn.

(*) HatUme veuve Giron, Dtwaele. M. Lc«hroumrt devint ainvi le beau- |M^iT de M. Giron, <{iii sVsl fait t^galeraent un nom dans les lellmt.

fini par le prendre pour point d’appui, lorsqu’un officier supérieur lui ordonna brusquement de se retirer, en ajoutant l’insulte à la menace. Le costume négligé de i.esbroussart, sans la Justifier, expliquait peut-être cette incartade.

Notre compatriote se sentit profondément blessé; et, la revue terminée, il demanda à l’officier réparation de son insulte.

On convint du lieu et de l’heure. Les adversaires furent fidèles au rendez-vous, mais il se trouva que les épées étaient inégales; il fallut en aller chercher d’autres à la ville. En les attendant, une conversation littéraire s’engagea entre les témoins : il s’agissait du mérite des idylles de Gessner. Lesbroussart y avait pris part; une fois sur ce terrain, il eût volontiers vidé celte discussion au détriment de l’autre, ! mais il était naturellement brave, et le point d’honneur ne lui permettait pas de faire la moindre concession. Le combat eut donc lieu à l’épée : toutes les chances lui étaient défavorables, car il se trouvait myope au plus haut degré.

Cependant, au moment de croiser le fer, notre compa- ,

triote crut retrouver, dans les traits de son adversaire, la |

même dureté qu’il y avait remarquée en recevant l’insulte. *

Dés lors, il oublia scs idylles pour ne songer qu'à sa défense.

La lame de l’officier suisse rencontra un obstacle contre lequel elle vint se ployer, tandis que celle de Lesbroussart lui traversa le bras. Le combat fini, les adversaires et les i

témoins reprirent tranquillement le chemin de la ville, ainsi *

que leur conversation un moment interrompue. |

Dans la vallée de Chamouni, Lesbroussart ne put se [ défendre d’un mouvement d’impatience, en feuilletant le t livre où les voyageurs consignent leurs impressions de voya ge. Il y inscrivit une boutade contre les oisifs et les faiseurs d’enthousiasme à froid, qui sont le fléau de ces montagnes;

CCI impromptu a etc accueilli dans le deuxieme volume do L’Emiile de la Guyane (').

Il laissa également des traces de son passage à Genève, où il imprima une réponse à l’écrit de Chateaubriand, intitulé : De Bonaparte et des Bourbons (*).

Ph. Lesbroiissart ne put visiter l’Italie, comme il en avait le projet. Son élève venait d’ètre désigné pour faire partie de la Garde d’honneur, qui, sous un nom pompeux, répandait la désolation dans les principales familles et leur demandait impérieusement l’impôt du sang.

Malgr é de nombreux sacrilices, la France succomba, et à

(*) Comme la pi^ceavail été imprimée avec quelqiicc iaexaclilutteii, Keslirous* sart Ta rrprodniie Hans le volume He set poésies, page 195 :

O que la nahire rsl immense 1 O que les hooioneH aonl peiiU!

Oari!» ces vastes tableaux que de magnificence!

Que de sotiise en res écrits!

t/un priisf être Delille. alors qu'en »ea récits.

Tout gonflé de semibUrUt Sur des cailloux il s'extasie,

IMeiirc sur un brin d'herbe, et transporte en se> vers Tous les glaçons du .Mootanver».

Méconnaiisanl l'auteur de ecs œuvres sublimr«,

Kl SC croyant un Spinosa, l.'aulre dit gravement ■ que prouve tout rHa? •

Tandis qu'un autre encore, en ses petites rimes.

Fier créateur d'un quolibet,

.^ppoiie sur ers bords ses lourdes épigrtmmcs.

Ses madrigaux, rébus de l’Almanaeli des dame«, l/esprit des boulevanU et le sel tie Brunet.

Dans leurs décisions qnc de lourdes méprises!

Dans leurs quatrains que de longueurs t Quel débordement de fadeurs!

Quelle avalanche de bélises Kive de l'Arve, adieu ! Quand de les frais vallons.

A regret nous nous éloigiious.

Du Dieu de l'univers adoninl la puissance.

Du fond de mon cœur je redis :

O qnn la nature est imuiensr!

O que les hommes sont |>etils 1

(*) Ot écrit, imprimé en 1815, sous formai in-8", est devenu très rare aujoiir' d'bui ; il m'a été icD|H>ssiblc de me le procurer.

la suite d’une seconde défaite dans les champs de Waterloo, elle releva temporairement le trône de ses anciens rois. Les peuples saluaient avec transport le retour de la paix. Dans ces circonstances, la Société des beaux-arts de Gand mit au concours la Bataille de Waterloo; le poëne devait être traité sous forme de cantate. Lesbroussart fut de nouveau vainqueur dans la lutte; mais son triomphe eut moins d'éclat. La pièce couronnée, remarquable comme œuvre littéraire, laissait à désirer peut-être sous le rapport lyrique; les opinions d’ailleurs étaient encore fort partagées, même parmi les Belges, sur l’événement politique, objet du concours.

L'auteur, en ne comprenant point sa cantate parmi ses œuvres littéraires, s’est montré certainement plus rigoureux que le public. En la composant, il avait cédé à l’entraiaement général et peut-être jugeait-il, plus tard, que cette pièce ne devait être considérée que comme un ouvrage de circonstance. On jugera au meme point de vue la fin de son poème des Belges, un peu trop empreinte de la couleur de son époque. Mais quel est l’homme, et le poète surtout, qui pourrait se vanter d’étre resté invariable dans ses appréciations au milieu des bouleversements qui ont marqué le commencement de ce siècle et la fin du siècle dernier.

Il est cependant un point sur lequel Lesbroussart n’a jamais varié et s’est toujours montré \e justum et tenaeem propositi virtim du poète latin ; c’est à l’endroit de son pays qu’il aimait passionnément. Dans l’alliance de la Belgique et de la Hollande, il voyait un gage d’indépendance et de bonheur; à ses yeux, les anciennes formes républicaines et les libertés communales, dont nos voisins avaient mieux (|ue nous conservé les traditions, allaient faire revivre notre histoire nationale cl y ajouter quelques pages glorieuses. C’est dans cette conviction que, à l’époque du mariage du prince d’Orange avec la grande-duchesse de Russie, en 181 G, il

composa, pour célébrer celte union, un opéra comique intitulé le Fermier belge (').

Il avait également pris parla la rédaction du journal ofliciel de l’État; mais, en 1817, il rentra dans la -carrière de l’enseignement, devint professeur de poésie à l’Athénée royal de Bruxelles et fut chargé, l’année suivante, du cours de rhétorique, qu’il professa jusqu’au moment de la révolution de 1830. PI). Lesbroussarl réunissait plusieurs des qualités les plus éminentes qui caractérisent le bon professeur. A des antécédents brillants, à des connaissances étendues dans les littératures ancienne cl moderne, il joignait une mémoire prodigieuse qui lui permettait de placer, sans effort, l’exemple à coté du précepte; il était, d’ailleurs, d’une bonté parfaite, et plein de sympathie pour les jeunes gens, appréciateurs les plus compétents de cette qualité qui, à leurs yeux, rachète souvent toutes les autres. Ces sentiments réciproques étaient d'autant plus précieux que le professeur, par suite de sou extrême myopie, était à peu près dans l'impossibilité de voir ce qui se passait dans sa classe, cl devait généralement s'en rap[)orleraux bons sentiments de ses élèves.

L’on était alors au moment de l’émigration française. Plusieurs littérateurs distingués, qui avaient dû quitter leurs foyers, avaient cherché un asile à Bruxelles. Ph. Lesbroussart les accueillait avec cordialité et les mettait en rapport avec les gens de lettres de notre pays. On rencontrait à la fois dans son salon Arnaull, Bory de Saint-Vincent, Cauchoix-Lemaire, Tissot, Pocholle, Baron, de Reiffenberg, de Potier, Vaulhier, Raoul, etc.

A celle époque (1817) commença la publication du Merctirc belge, dont les trois premiers rédacteurs furent MM. Lesbroussarl, de Reiffenberg et Raoul. Un article de

(') Cet oi>*rJ en un acte, mtitii|ue de .M. Mecs, fut repri'senie an Ihéilre iln Parc.

ce dernier, contre une tragédie nouvelle de l'auteur de Marins à Mintumes, donna lieu à une polémique assez vive que ses deux collaborateurs prirent soin d’éteindre (’); puis, le Mercure continua paisiblement sa route, et mourut après quelques années d’existence, non sans avoir rendu de véritables services aux lettres. On y relit encore avec plaisir quelques analyses de Ph. Lesbroussarl écrites avec autant de goût que de tact.

La Société de littérature de Bruxelles continuait ses paisibles réunions, en s’enrichissant périodiquement des productions poétiques que Ph. Lesbroussart insérait dans ses .Annuaires. Cependant elle ne tarda pas à céder la place à sa sœur puinéc , la société Concordia, qui semblait avoir pour tendance de substituer la langue flamande, ou plutôt le hollandais, à la langue française. Ph. Lesbroussart en faisait partie, et quand arriva son tour de porter la parole, il trancha la difliculté en prononçant un discours latin sur la lutte des classiques et des romantiques.

Au milieu des naissances et des funérailles de tant de sociétés, il s’était formé une association plus modeste, mais qui eut plus lie retentissement, peut-être par ce motif même qu’elle cherchait à s’entourer d’une certaine obscurité, c’était la société des Douze, qui prenait son nom du nombre de ses membres. Ceux-ci se réunissaient hebdomairement tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, d’après l’ordre alphabétique des noms (*). Ils n’avaient d’autre but que de passer amicalement quelques heures ensemble, en devisant sur les questions du jour et en se communiquant leurs productions littéraires. Les journaux avaient pris à lâche de s’occuper

(*) Voyez plus loin la notice biographique sur Raoul.

(*) Les voici : Baron, De Doncker, L. De Potier, Drapiez, L. Griiyer, L. Jetiraml, Lesbroussart, Odevacre, Quetelel, ïa\. Sroits, Tielemans, $. Vaodr

Weyer.

d’elle, surloul les journaux du gouvernement, qui croyaient y voir un foyer de sédition. Malheureusement quelques poursuites judiciaires donnèrent crédita ces conjectures (').

La première fut intentée contre Lesbroussart lui-mémc. Notre confrère prenait pari à la rédaction d’une feuille politique dont un article fut incriminé ; on constata qu’il en avait revu les épreuves; on y trouva même quelques corrections de sa main; lui-même ne les désavouait pas; dés lors, il fut appréhendé par la gendarmerie et mis en prison. Cette incarcération, qui dura plus d’un mois, affligea profondément sa famille et ses amis (’); elle produisit, d’ailleurs, le plus mauvais effet dans le public, l.esbroussart était un de ces hommes qui, par leur caractère et leurs talents, deviennent en quelque sorte les fils d’adoption d’un pays; et, quand le pouvoir appesantit sa main sur eux, cet acte est toujours considéré comme une calamité publique.

Notre confrère sortit de prison sans passion et sans haine contre ceux qui l’y avaient renfermé. Le gouvernement luiméme ne fut peut-être pas fâché de lui témoigner, à quelque temps de là, qu’il lui avait rendu sa confiance ; il le nomma professeur d’histoire générale, dans la nouvelle institution qu’il créa près du Musée de Bruxelles, dans la vue de favoriser la culture des sciences et des lettres (’).

(') Quelques années plus lard etil lieu le procès de MM. De PoUer, Tieleniaiis, Jollrand, cic.f qui eul tant de rcleiilissement et fnl, jusqu'à un cerlaiii points ravant-coureiir de 1^30.

(*) L'article était intitulé - Fond de f alite et avait paru dans le ('ouvrier dtt PayvBat. La chambre do.s mises rn accusation ayant déclaré qu'il n'y avait pas lieu à poursuivre contre l'éditeur et contre Lesbroussart, ils furent mis en liberté. L'auteur seul, qui s'était fait connaître, fut condamné à six mois d'emprisonnement et 500 francs d'amende.

(*) L'arrélé royal i|ui créait le Mutée des sciences et des lettres de Bruxelles porte la date du 37 décembre 1836 : les cours commencèrent en mars 1837.

Dans la lettre de nomination adressée aux futurs professeurs, le ministre de l'intérieur disait :

• Le Roi m'a autorisé, par le même arrêté, à inviter quelques hommes ioslniits,

L’ouvcrlure des cours publics se fil solennellement, le 3 mars 1827, en présence de M. Van Gobbeischroy, ministre de l’intérieur cl des principales autorités ('). Ph. Lesbroussarl ne prononça son discours d’ouverture que le 7 avril suivant : il prit occasion de louer sans restriction le gouvernement d’avoir fait naitre au sein de la capitale une nouvelle source de lumières.

L’annonce de cette institution eut un grand retentissement dans le royaume et surtout dans les provinces méridiales; elle fut accueillie de la manière la plus favorable; rien ne faisait pressentir encore la révolution qui devait éclater bientôt, même parmi ceux qui devaient y prendre la part la plus active, l.cs cours furent suspendus temporaire-

(loDl le mérile el le lèlc jHiMeol seconder ses vues bienveillanles, à votiloir Itieo se charger des leçons |uihli<|iies qui y doivent être «tonnées.

• Je n'ai pas hésité dans te choii que j'avais it raire^ el j*ai cru, Monsieur, d« pouvoir mieux remplir les intentions de Sa Majesté, <|U*en vous engageant à prendre part à celte honorable tâche. J'ose espérer que vous ré|K)ndrea à rap}>el «pie je vous fais en son nom el que voudrez bien vous charger du cours, en langue française, de....

•• Vous Iroiiverc'z, ^ans doute, dans la rcconnai>sance de vos concitoyens la première récompense de vos efforts, et il m'est agréable de pouvoir vou^ annoncer i|ue le gouvernenicnl vous indemnisera, en partie au moins, des soins et dn temps que vous consacrerez ainsi à un but d'utilité générale. •

Je cite avec quelque détail, parce que le Musée de 1830 appartient â l'biUoire des sciences el des lellies en Belgiipie, el qu'il importe â ce litre d'en conserver le souvenir. On a publié, à cette époque, les ^■iunalei du Jüusee des seieneesH des lettres de Bruxelles: elles contiennent 1rs discours d'inaiignralion. I vol. in-8*. Bruxelles, à la Librairie belge, 1837.

(') Le Musée comprenait les cours suivants :

LiUèraiare géiiérnle

Ilikloiredes l*oys<Ba»

('himie générale

Botanique. . . -

LiUératiire nationale

Histoire générale

Histoire des sricnees et ph)si«pir rs|H’rii»rulalo

Constructions

Zoologie

Histoire de la philosophie

M. Baron.

U. Dewei.

U. Drapiez.

M. Kickx père.

M. Laiits.

M. Lesbroussarl.

M. Queirirl.

M. RogrI.

.M. Vanderlinden M. S. Vande Wryer

ment après 1830 ; on essaya de les réorganiser ensuite, puis on finit par les supprimer complètement à l’époque de l’organisation de rUniversité libre.

Lesbroussart faisait partie de presque toutes les institutions littéraires et scientifiques de Bruxelles : parmi ces institutions se trouvait le Comité de lecture des théâtres royaux (‘). C’est dans cet aréopage que j’eus plus particulièrement l’occasion d’apprécier son extrême indulgence en matière littéraire. Il n’y avait pas de si mauvaise pièce, où il ne trouvât des scènes à faire valoir, des vers à citer avec éloge. A l’en croire, tous les ouvrages que l’on présentait étaient excellents ou tout au moins admissibles. Philintc ne montre pas plus d’indulgence dans son appréciation du fameux sonnet d’Oronte (*).

(*) Ce comité coni|H>iâil de MM. Ph. Lesl>rou$«iiri) Ch. Morel, directeur de la Compagnie du l.uxembourg, le général .Mcilinet, Nicaise, <|iti fut \>\n* tard ^rélaire général du minislère de la guerre, Tauteur île celle notice et deux acteurs, MM. Bossclet et Folleville.

(*) Celle excessive hicnveillance éclata surloiit à la première rcpréseni.ilinn d'une tragédie de M. Éd. Smils, intiliilée : Elfriâa ou la Vengeance, ha pièce, dri reste, renfermait des heaiités réelles; mais le plan était mal conçu; trop d'allées cl de venues suspendaient à chaque instant l'atlentinn et détruisaient l'inlérét. Nous nous trouvions, avec l'auteur, dans une loge d'avanl-scène, d'où noMs iKMivions voir rinlérieiir de la salle sans être aperçus nous-mêmes. Le premier acte fut écoulé avec intérêt, il y eut des applaudissements : Smils était ioyeux et triomphant. Peu à peu des effets mal calculés, dis entrées non motivrei jetèrent du froid dans la salle ; quelques nuages se formèrent â l'horizon et passèrent sur le front du |K>ete. Nous cherchions à lui donner une assurance que Doiis n'avions pas nous-mêmes. Au premier enivrement succéda un découragement visible, et bienlêt l'auteur s'éclipsa. Dès que le bon Lesbroussart s'a|>erçiit de son absence, il conçut les inquiétudes les plus vives : tous les dangers que peut faire naître le désesi>oir sous l'influence des passions les plus vives, il les voyait fondre en même temps sur le malheureux |M>é(c; il était désolé et furieux contre le parterre. J'essayai vainement de te calmer, je Anis par le suivre, et noii% aliJmes ensemble à la recherche du fugitif. Lesbroussart, dans sa préoccupation, se dirigea vers le canal, bien persuadé que la tragédie avait dA y trouver son dénoOmenl; mais tout était calme de ce côté. Il prit alors le parti plus simple de sc rendre A la demeure de l'auteur. Ce ne fui pas sans hésitatiou qa'il >€ décida à entr'ouvrir la porte du salon. .. Smits était assis devant une table

Mais cVlail siirloiil dcvanl les jurys chargés do conférer los grades académi(|uos que riiuliilgoncc du bon Lesbroussart se Irouvail mise à de rudes épreuves : eu vovant les embarras cl les angoisses des réci|)iendaires, il oubliait atout inslaul sou rôle d'examinateur ; et, souillant oflicieusement les réponses, il faisait sourire l’auditoire et corn promettait parfois la gravité du jury (').

L’appel aux armes, en 1830, lit vibrer de nouveau la libre patriotique de Lcsbroussarl. Notre confrère quitta ses livres et alla se mêler au peuple ; il ne craignit pas de se |)réscnler au plus fort du danger, non pour attiser le feu de l’insurreclion, mais pour servir de médiateur. Un pareil rôle est dillicile cl il devenait d'autant plus dangereux, ijue sou étal de myo|de ne lui permettait pas toujours de distinguer à quels combattants il avait all'aire. C’est ainsi qu’il faillit cire tué, pendant les journé(!S de septembre, à l’entrée de la rue Notre-üame-aux-Neiges (•).

|u)ii.iii( iin<‘ lionz.iiiK* île* coiivoiis; seul, il avait onlami^ r*^«olùmrni

lin |ila( (l'IiiiUies. ik'liiil nous rasMii-a ; nous primes place à côk de lui, et nous aclieiâmes d'uiililier lou-» trois rora;;e de la soirée.

(■ / D.ins line sratice présidée par M. r.ihliè de Ram, Lesbroiissarl se liirait aux élans de sa bienveillanee luibitiielle. Celte fois le récipiendaire était du der* nier médiocre. On venait de lui ilemamier le nom du vain<|ueur des Sarrasins à la bataille de Poilieis; après avoir erié dans toute la salle, ses regards in'piirls sViaient arrêtés sur l.esbrmiosarl ; celui-ci, en regardant itnc prise ipiM froissait entre ses doigts, niiirmtira le nom de t'.harlcs Martel; le récipiendaire aussitôt de répéter : Chai les .Martel, et r.iiiditoire de sourire, l'ne seconde <|iiestion demandait le nom du chef des Sairasîiis; l.esbroiissarl , inteirogé du regard, prononça encore à nii-voix le nom {r\bdérani, •« Tabbé De Kami • répondit vivement te récipieiidatie. Pour le coup, riiilarité fut à son comble; Lesbroiissarl lui-raéme ne put s'empéelier d*y prendre part.

(*) Cet excellent homme, <|iii n'a Jamais fait le moindre mal à personne, tpil n'rn a pas même un la pensée, avait parfois, comme tant d'autres, la manie de vouloir paraître terrible. .Mnsi, pendant les premiers jours de la révolution, il avait laissé croître sa barbe et iraluail iiii «iiaiid sabre : (>iiis tjeuerum meum huic gladto ulliyavil, disait Cicéion, eu voyant .sou gendre dans le même appareil belli- «pieux .

(à; ipii prouve, du reste, iiu'aii «iébut de la révolution, Ph. Lcsbroussarl n'avait

Ses services et son dévouement ne furent point méconnus : au mois d’octobre suivant, il fut nommé administrateur général de l’instruction publique. Ce poste avait aussi ses dangers, mais ils étaient d’une autre nature ; il fallait faire e.xécuterdes mesures sévères : deu.x ou trois facultés furent supprimées dans les universités de l'État, et parmi les professeurs destitués se trouvaient quelques amis de Les-

tù vue que le maintien de Tordre public, c'est la noie suivante remise par lui, à H. Téodore Juste, auteur lui -même d'une notice sur Ph. Lesbroiissart, dans Vj^lbum national de 1845 :

• Après l'incendie île Tbêlel Van Itfaanen, Pb. Lesbronssarl fut du nombre (tel six on sept personnes qui, dans la matinée du lendemain, se rendirent près de la ré;;encc, à Ti’fTet de pro{>oser la formation d'une garde urbaine ]»our la protreiion des personnes et des propriétés. Ce corps ayant été immédiatement organisé et armé, Ph. Lesbroussarl, accompagné de (jnelques citoyens détachés d'une patrouille commantlée par le colonel Pletinckx, fut assez beiireux pour négocier, avec Tofbcier commandant à la caserne des Annonciades, l'évacuation de ce local par la troupe et sa remise à la bourgeoisie. 11 eut également le bonheur de faire cesser les hostilités qui commençaient à s'engager sur le Grand-Sablon, après quelques instants de conférence avec le major sous les ordres duquel était placé le détachement <|iii occupait ce |K>inl. Nommé membre du conseil de la garde urbaine, Lesbroussart prit part en cette qualité à toutes les délibérations qui eurent lieu à Thêtel de ville, et fut du nombre de ceux «|ui se rendirent au palais du prince d'Orange, lorsque celui-ci, par une détermination honorable |K>iir son caractère, mais infructueuse dans ses résultats, fut entré à Bruxelles arec ses aides de camp. Le 31 septembre, la garde se trouvant à peu près dissoute, par suite d'incidents assez connus, il se rendit avec Tavocat Plaisant, depuis admioistrateur de la sûreté publique, dans le Uainaiit, d'où ils revinrent, le 34, avec une assez forte compagnie de braves villageois des communes de Fayz, Lahutre et llorlenwelz, b laquelle se joignirent sur la route des volontaires de Cbarleroi. Pendant les deux dernières Journées de la lutte dont la capitale était le théltre, il se trouvait auprès de don Juan Van Haleii, qui Tarait, dés ce moment, attaché à son état-major, et dont le quartier général était alors établi à Tbûfel de Ghimay, d'oü il fut, dans la soirée du 35, transféré h Tbûtel de Tirlemont. Les seules personnes qui, pendant la nuit suivante, se trouvèrent auprès du général, étaient MM. Michaux {de Limbourg), Palmaert aîné et Ph. Lesbroussart. Après le départ des Hollandais, ce dernier assista, pendant quelques semaines, avec voix simplement consultative, aux séances du gouvernement provisoire, qui le nomma, conjointement avec MM. Nicolay et Vautier, membre de delà commission d'< nseignement, et plus lard, administrateur général de TinslruclioD publique, a

broussart ('). Oii n’ignorail pas qu’il clail étranger à ces mesures, cependant ceux qui en étaient atteints lui savaient mauvais gré d’en être l’exécuteur (*).

Après avoir détruit, on songea à réédifier ; une commission spéciale fut nommée par arrêté du 30 août 1831. Elle avait pour mission de proposer un plan d’organisation pour les trois degrés d’enseignement. Elle demanda, comme couronnement de l’édifice, une seule et grande université dans le centre du pays, avec deux écoles spéciales à Liège et à (îand, l’une pour les différents services publics, civils et militaires, l’autre pour l’industrie et le commerce (*).

En sa qualité d’administrateur général de l’instruction publique, Ph. Lesbroussart présenta également un plan général d’organisation; il admettait, ainsi que la commission royale, une seule et grande université; mais il la démembrait et en distribuait les <|uartiers dans les quatre principales

(') Ealre autres, Raoul, ancien collaborateur de Pb. Lesbroussart, dans k Mercure belge.

(■) L'un d'eux, faisant roalipnement allusion à l'étal de délabrement de l'eosei' ^nement, disait : a qu'il administrait l'instruction publique comme on adat* nisire un malade. * Ph. Lesbroussart était si loin d'étre partisan des mesures de ri;;ueur, qu'il s'employait, au contraire, avec la plus grande activité, a fatrv valoir les droits de ceux qui se trouvaient lésés. Si l'on pouvait douter de ce qae j'avance, il sutRrailde lire tes lignes suivantes qu'il écrivait, le 20 septembre 1851, à l'appui de l'article 27 de son projet de loi sur l'enseignement, article qui oe permeltail la de.*tlitution que pour itkeonduile notoire ou négligence hobilwlk. • Cette dis|K>siiion de l'article 27 est suggérée, disait-il, par l'€X|>érience affligeaoie et multipliée de la légèreté inhumaine et absurde avec laquelle des homae' recommandables, par de longs services et une conduite sans reproche, ont été et sont encore journellement démissionnés par les régences, souvent même au mépris d'un contrat dont la validilé n'esi pas reconnue. •

(*) Les grades devaient être conférés par un jury central constitué i peu prés identiquement comme il l'a été depuis |>eudant une douzaine d'années.

La commission se comtK>sait «le MM. Arnould, secrélaire-inspectcur de l't'aiversité de Louvain; Belpaire, greffier du tribunal d'Anvers; J.-G.W. Erest, professeur à l'Université de Liège et plus tard ministre de 1a justice; Caeeby, professeur à l'Athénée deNamur; Ch. Lecocq, ancien membre du Congrès natio* liai, et Ad. Ouelelcl, membre rapportctir.

villes du royaume : heureusemenl celle idée ne prévalu! point (').

Depuis 1830, on n’a .cessé de reloucher à l’édifice de l’enseignement, avec d’cxcellenles internions sans doute, mais avec des résultats presque constamment problématiques. Cet insuccès ne tient-il pas à ce que les réformateurs étaient, la plupart du temps, étrangers à l’enseignement et ne se rendaient pas compte de ce qu’on peut raisonnablement lui demander? On a cru qu’en exigeant des jeunes gens ce qu’on pourrait à peine demander à des hommes formés par de fortes études, on arriverait à constituer une génération vigoureuse, et l’on a complètement perdu de vue ce principe de mécanique, qui reste toujours vrai sous quelque aspect qu’on le considère : ce que l’on gagne en lentps, on le péril en force.

Maintes fois on a répété et avec raison : l’enseignement doit bien moins consister à faire des savants qu’à donner l’aptitude à le devenir. On voudrait créer autant de branches d’enseignement que notre civilisation moderne a fait naitre de carrières différentes; mais il est impossible de tout prévoir : en prétendant former de fortes spécialités, on ne fait bien souvent que surcharger les jeunes gens d’un bagage tout différent de celui qui devra leur servir plus lard.

Loin de moi la pensée de rendre notre confrère responsable lie la complication jetée dans l’enseignement des sciences et des lettres. Je montrerai tout à l’heure qu’il était, au contraire, éloigné de l’idée de vouloir tout enseigner, tout ré-

(') Après avoir eiaminé le pour el le conlre, «lans les notes de son projet d'or* Kaoisalion, il conclut en ces termes : « Malgré tes avantages incontestables qui résulteraient, |mur renseignement, de la réunion des diverses facultés dans un même lieu, il convient, au moins |K>ur un laps de temps que les circonstances l>euvent restreindre ou prolonger, de distribuer les facultés conformément à Par* licle 20 du projet ri joint. ■ Les villes désignées étaient Louvain, Liège, Bruielles et Gand.

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glemenlcr. Ce qui prouve le mieux l’imporlancc qu’il atucliail aux éludes, c’est le parti qu’il prit, en 1835, d’abandoiiiicr son poste d’administrateur général de l’instruction publique pour rentrer dans l’enseignement : il é-changea sa position contre une chaire de littérature française et d’histoire de littérature moderne à l’Université de Liège. Il y avait, d’ailleurs, une véritable modestie à choisir des fonctions qui s’accordaient le mieux avec ses talents cl qui, sons le rapport pécuniaire, devaient amoindrir sa position (').

Indépendamment de la connaissance des langues anciennes, Ph. Lesbroussart savait les principales langues modernes; il a laissé des traductions de différentes pièces du théâtre anglais et du théâtre espagnol, de poésies écrites en langue portugaise, et des deux premiers chants du poème italien de Casli, Gli Animali parlanti ; il s’élail surtout attaché avec prédilection à faire passer dans la langue française les beautés de Shakespeare (*).

L’Académie royale de Belgique l’admit, en 1838, au nombre de ses membres. Cette nomination pourra paraître tardive, si l’on considère que Lesbroussart avait compose, depuis longtemps, plusieurs ouvrages placés au premier rang de notre littérature. Ce retard ne provenait cependant pas de ce qu’on méconnut son talent ou de ce qu’on ne rendit pas justice à son caractère; il tenait à l’organisation même de l’Académie, qui ne comprenait pas la poésie dans le cercle de ses travaux. Ce fut donc, jusqu’à un certain point, malgré son règlement, que la compagnie appela Ph. Lesbroussart à la place assignée par son mérite.

(') Le iraUetnenl ile ]nofest^cnr li'univert^Ué était iteC,OOOrraDcsi oo coosena à Lt'sbrou!»«arl son traitement (radminislralcurgénéral, i{tit s'élevait à 8,4OOfra0cs.

(*) Parmi les pièces anglaises, un trouve A enice preierved, par Oiway, JV niottrning 6rtde; par Coagrève; parmi les pièces espagnoles, El caft, par Ve* ratin, et i'onligo pan y cebollOf par D. Manuel «le Goroiliaaa, alors eovov*^ Mexique à la cour des Pajrs-Bas.

Copendanl la sanlé do noire confrère s’élail sensiblenienl affaiblie, et il avait presque perdu l’usage de la vue ('). Ces infirmilés le portèrent, en 1848, à solliciter sa retraite et rémèrilal auquel il avait droit. 11 eomplail, à celle époque, cinquante-quatre années de services, dont quarante-trois consacrées à l’enseignement. Rendu à lui-méme, il vint s’établir dans un des faubourgs de Bruxelles (le faubourg d’ixelles), bien décidé celle fois à vivre en dehors de toute espèce d’occupation sérieuse et surtout des discussions politiques (*).

Ph. l.,esbroussart n’avait rien qui annonçât son mérite, rien qui fixât l’attention ; Mêlait maigre eide taille moyenne; .son regard distrait (’) manquait, en outre, d’expression par suite de son extrême myopie ; ses cheveux blonds étaient clair-semés et ses joues, sillonnées de rides, présentaient avant l’âge, la plupart des caractères de la vieillesse. Sans avoir rien d’embarrassé, sa tenue était simple et modeste, quand il gardait le silence; mais dés qu’il parlait, sa physionomie, habituellement grave et pâle, s’animait d’un sourire de bienveillance; sa voix vibrait d’une manière sympathique, et ses phrases, d’une, pureté irréprochable, se déroulaient sans effort, toujours pleines et élégantes, nettes et précises : on eût pu les imprimer .sans avoir un mot à y changer.

Si nous jetons maintenant les yeux sur ses ouvrages, nous

(') Ph. Lcsbronssarl a toujours clé très myot>c j il avait «le tionnc heure perdu l'usage d'un œil, comme il le rappelle lui*mémc dans son épltre à S. M. Akdola, roi des Puris ;

J'tidinirais, de tout l'œil que le ciel m’a laissé,

Lt'$ vigoureux contours de ton corps élancé....

(*) Pb. tesliroussarl avait été nommé depuis lougicmps chevalier de l'ordre de Léo|»old ; il était, en outre, décoré de la croix de Fer.

(*) On cite de lui des dislraclions nombreuses, dont quelques-unes pourraient Hgiircr avec avantage dans le Diitrait, 5Ï gaiement dépeint par Regnard, ou dans te |K»i tr.iil i|iie nous en donne l,a Bruyère.

siTons étonnés peut-être en voyant combien peu notre confrère en a laissés, malgré une carrière longue et laborieuse; il travaillait pour se dislraireel pour s’instruire; il ne songeait guère à obtenir de la célébrité |)ar ses écrits. Il imprimait peu, et la plupart de scs |)roduclions ne sont connues que par des extraits c|u’on lui em|)runtait pour en enrichir des journaux littéraires.

Quand, en 18‘27, r[uel(|ues amis voulurent publier le recueil de ses poésies, ils apprirent avec étonnement que lui-niéme n'avait |»oint conservé de copies de ses ouvrages: heureusement l’un d’eu.x y avait pourvu. Mais il restait encore à obtenir de l'auteur la permission d’imprimer; jamais censeur olliciel iie se montra [dus rigide : c’est tout au plus s’il conserva de quoi former un modeste in-lH. Il faut i)référer sans doute cette extrême réserve à l’excès contraire : on s’achemine mal vers la postérité avec un bagage trop lourd ou trop volumineux.

Dès que Lesbronssart sut écrire, il écrivit en vers ('). Ses [•oésics avaient dès lors une pureté et une élégance remarquables; cependant son principal ouvrage poétique ne parut qu’en 18U8, à l’occasion ilu concours ouvert par la ville d’Alosl ('‘l.

On ne nous a |>as fait connaitre le noml)re des concurrents dans cette lutte toute nationale; nous voyons seulement que trois récompenses furent décernées, mais à des titres

{*) On cite «le lui une pièce de vers, composée à l’occasion de M mort de Marie- Anloineue; elli' a élê impi iniéc dans les journaux de 1704. L’auteur n’avait atoD «|ue treize ans :

QuiUifuiU teutuham dicere, versu* rrat.

(*) Le programme du concimps an élé par ia Société dos Calherinistes d‘.4lo«L lo 15 novembre 1H07, se hoinatl à domander, pour le 15 mai suivant, iin puetne «le 500 à 500 vers stu- les üclges, el |>mu* être admis, il fallait étie né Belg^î clause pouvait étonner b l’épo'im.* même ou nos provinces faisaient partie du grand empire.

bien (lifTérenls ('). Le jugement avait été déféré au comte François de Neufehâleau, titulaire de la sénatorerie de Bruxelles (*). Ce savant littérateur, après avoir consulté quelques-uns de ses confrères de l’Académie française, déclara qu’il n’y avait qu’une voix pour adjuger le premier ()ri\ au poème dont je vais essayer de donner une idée.

Le plan en est très-simple et se trouvait en quelque sorte commandé par le programme; le mérite ne pouvait consister <|ue dans l’exécution. .Aussi les trois poèmes mentionnés à la suite de ce concours se ressemblent-ils pour le fond ; mais quelle différence jtour la forme, pour l’élévation des pensées, pour l’élégance du style! Dés le début, on reconnaît, dans le vainqueur, un écrivain formé d’après les grands modèles ; son allure est ferme, pleine de dignité; sa diction à la fois pure et harmonieuse :

Sol ilu Belge, salul ! Saliil, (erre chérie f Cet hommage l*e$l dû, terre féconde en biens,

Riche de vrais trésors et de vrais citoyens?

Ton sein n*est pas rempli de ces métaux perfides,

Que de rhomme aveuglé cherchent les mains avides : Dans teschamp.v nourriciers, sous les rochers brûlants, L*or ne se forme point en blocs étincelants,

El ne vient point flatter, en voyant la lumière,

Des peuples abusés ropiiiente misère ;

Tu ne recèles point ces rubis éclatants,

Du luxe oriental frivoles ornements :

Mais les dons de Gérés enrichissent tes plaines,

.Mais des Oeuves nombreux coulent sur tes domaines,

Et ton front embelli de riants guércts S'élève, couronné de superbes foréis.

(*) Un second prix fui décerné à M. Lemayeur, et un accessit k M. Benau, de Gand.

(•) C*est à lui <|ue Voltaire écrivait, avec sa politesse bahilueile envers ceux qu*il aimait .

Il fuut bien que l'on me succède;

Et j'aime en vous mon héritier.

[Spilrr à Jf. François de .\rufeh^tran.}

0 Belgique! jamais sui* (on heureux rivage La nature en courroux ne dé(ruil son ouvrage, Jamais <lu hau( des monls le hiluine hrilianl Dans les vallons fleuris ne se i-oule en lorreni : Jamais d'affreux volcans, vomissant leurs enirailles, Sous des rocs embrasés n'écrascnl (es murailles.

L'aulcur présente ensuite un tableau animé des principaux aspects de la Belgique:, il se complait surtout à revêtir des plus riches couleurs ces magnifiques plateaux du Brabant et du Hainaut qu’on voit reproduits avec tant de charme dans les œuvres de nos anciens peintres. Toute cette partie de l’ouvrage peut être considérée comme un modèle de poésie descriptive.

A la peinture des lieux succède l’esquisse rapide de notre histoire nationale. Le poète rappelle sommairement, et presque toujours d’une manière heureuse, les faits saillants qui ont illustré le nom belge, ;i partir des temps les plus anciens où nos aïeux prirent rang parmi les peuples. Dès lors, on leur trouve un esprit d’indépendance et de bravoure qui ne s’est point démenti, même dans les circonstances les plus calamiteuses ;

Lorsqu'on voyait aux fers îles superbes Romains Le monde épouvanté tendre ses faibles mains,

Les belliqueux enfants de ce climat sauvage D'un bras désespéré repoussent l'esclavage,

Au grand nom de César, à son art destructeur, Op}K>senl sans pâlir leur farouche valeur,

Et par leurs fiers efforts, de ce mortel terrible Balancent un moment la fortuuc invincible.

Enfin Rome triomphe^ et le Belge abattu Sous un joug détesté voit plier sa vertu.

Le vainqueur, s'avançant vers les terres lointaines, Croit laisser ses caïuifs endormis dans leurs chaînes, Et va, pour échapper au tourraeul du repos, Chercher en d'autres lieux des esclaves nouveaux. Tout à coup une voix, rompant ce vil silence,

Frappe tes airs surpris du cri d'indét>cndaace.

Ce cri par mille voix souilain esl répété. Tout à la fois s'embrase au nom de liberté, Et ce magique nom, réveillant leur furie, Du Belgiiim entier fait un vaste Incendie.

Après avoir décrit les luttes de nos aïeux contre les armées romaines et contre l’invasion des Francs, le poêle montre les étendards de la Belgique nollant glorieusement sur les murs de Jérusalem, et un prince de notre pays proclamé roi par tous les princes de la clirélienlé. Il dépeint ensuite les Belges s’occupant de conquêtes plus paisibles et livrés au commerce et à l’industrie. Dans ce nouveau champ ouvert à leur activité, ils recueillent de nouveaux triomphes :

Saut! s'armer désormais du glaive de la guerre, De rOritfUl soumis ils font leur tributaire.

Malheureusement la pi ospérité de nos provinces se trouve compromise par l’esprit de sédition. Au milieu de ces troubles, l’audacieux Arlevcide, s’appuyant sur l’Angleterre, combat son prince et la France qui le soutient; il finit par succomber lui-mème sous les poignards de ses compatriotes. Le poêle s’élève contre le tribun gantois, dont plus tard un autre de ses confrères a tenté de réhabiliter la mémoire ('). Vient ensuite Charles-Quint :

Enfin des murs de Gand sVIeva le grand homme. Qui fui et te soutien et la (erreur de Rome : Vainqueur de Frédéric cl rival de François,

Le modèle, la crainte, et l'arbitre des rois.

A ce glorieux règne succèdent des jours désastreux. Si la pensée de Jnvénal est vraie : facil indignalio versum, le règne de Philipiiell ne pouvait manquer d’inspirer de beaux

(•) s. Coi nelîîseii. (Voyez plus h.iul la iiolice ipii le concerne.) Beaucoup .l'errcurs avaient ili iniprimi'cs au sujet ilu célèbre ruwaril îles Flanilrcs.

vers au poète qui, dès son début, a dit avec une noblesimplicité :

L'amour de mon pays fera seul mon génie.

L’indignation déborde en effet; mais elle cède bientôt à d’autres sentiments ; le poète reprend ses couleurs les plus vives et les plus animées pour peindre le règne prospère où l’on vit ;

Des arts consolateurs le céleste génie

Aux torches de la guerre allumer son flaniheau.

Le règne des archiducs Albert et Isabelle fut, en effet, pour nos provinces, à peu près ce que furent le siècle des Médicis pour la Toscane et celui de Louis XIV pour la France. Les glorieux noms des Rubens, des Van Dyck, des Jordaens, des Teniers, des Juste Lipse, des Mercator se pressent sous la plume de l’auteur; je dois renoncer à citer tous les beaux vers que lui inspire son enthousiasme patriotique; je ne puis toutefois me refuser au plaisir de rappeler ceux où il a fait revivre les charmants tableaux de Teniers : ils sont pleins de charme et de fraîcheur. Je le fais avec d’autant plus de raison que ce genre de peinture appartient à peu prés exclusivement à notre pays. Pour la grande peinture historique, quelques nations nous opposent de dignes rivaux ; mais, dans la peinture de genre, l’école flamande a conservé une supériorité incontestée. Nos aïeux ont parfaitement compris qu’en peinture comme en poésie, la comédie doit trouver place à coté de l’épopée ; la postérité a confirmé ce jugement, car les tableaux de Teniers sont recherchés avec autant d’ardeur que ceux de nos premiers peintres d’histoire. Sous ce rapport, l’école belge n’a rien perdu de son ancienne splendeur; elle continue à compter de dignes représentants :

— ZM —

Que J*aime de Teniert les iielnltires ehampélres!

Là, ce sonl des buveurs, accroupis sous des hélrcs !

Le plaisir est empreint sur leur front bourgeonné :

D'nn côté celui-ci, sur la table incliné,

Suivant du coin de l*œil la légère fumée Qirexhale dans les airs sa pipe bien-aimée;

Celui-là, savourant sa double volupté,

Son verre devant lui, sa belle à son côté,

El Pcnloiiranl d’un bras, sur sa fraîche maîtresse Fiic des yeux brillants de vin ei de tendresse;

Plus loin, sous cet ormeau tourne un cercle joyeux,

Qui, s’agitant au sein d’un tourbillon poudreux,

A la franche galté sacrifiant la grâce,

Du terrain sous ses pas fait trembler la surface;

Tandis que du sommet d’un énorme tonneau Un rustique amphion, le charme du hameau,

Pour guider les élans de la foule bruyante Joint !^on archet criard à sa voix glapissante.

Le seigneur du canton, dans un fauteuil à bras Gravement étendu, préside à leurs ébats.

Mais quels sonl dans ce coin ces quatre solitaires?

Ce sont de vieux fumeurs, entre-choquant leurs verres :

Leur regard est humide : un heureux vermillon De ses vi«s couleurs enlumine leur front :

Ils parlent; Je crois presque entendre leur langage;

Le rire épanoui sur leur large visage Par son aspect joyeux excite ma galté,

El je souris rooi-roéme à leur félicité.

Le tableau de lelat des sciences, des lettres et des arts en Belgique, en même temps que le tableau du commerce et de l'industrie qui lui sert de pendant, conduisent l’auteur à parler du règne glorieux de Marie-Thérèse et des règnes orageux qui le suivirent.

En terminant son poème, un instinct prophétique lui annonce des jours meilleurs pour la Belgique; il s’écrie en parlant des lettres et des arts :

Feuille que je chérie, 50M d'un aoœmeil funeste ;

Trop longtemps engourdi dans un honteux rei»os,

Tu laissas reposer la Ijrre et les pinceaux :

Rallume enün ce feu, si cher i la mémoire,

Ce feu |>ur et sacré, la source de la glaire.

Seulement l’uiileur se trompe sur les moyens politiques qui peuvent assurer le bonheur de son pays. Peut-être aussi n’osait-il entrevoir alors l'indépendance de sa patrie que comme un rêve irréalisable.

Cet ouvrage, je le répète, me semble constituer le monument le plus important qu’un poète belge ait consacré à la gloire de son pays; c’est en même temps, si je ne me trompe, le meilleur poème que nous puissions signaler aux étrangers. Il serait peut-être digne de nos artistes d'unir leurs talents et de faire que ce monument patriotique devint aussi remarquable sous le rapport de l’art que sous celui de la poésie (').

S’il n’était question que de poésie descriptive, L'Arl de conlrr pourrait i)eut-ètre balancer le mérite du poème des Hclgcs. Il serait dillicile d’être mieux pénétré de son sujet et de s’en montrer plus élégant interprète. L’auteur avait longtemps étudié l’art d’intéresser un auditoire et de le charmer par scs récits; lui-méme, il mettait très-heureusement eu pratique les leçons qu’il donne avec tant de charme; sa conversation était instructive, attrayante, empreinte de la plus douce bienveillance, bien qu’à travers cette bonhomie spirituelle perçât de temps en temps un grain de malice.

Que ie cœur à resprit n'ait nul reproche à faire.

I).in« vo« récits joyeux, moins méchant (|iic malin,

EfTIetirez lioiiccroent les travers du prochain.

Aisément à ce tort l'enjouement s'abandonne;

Contents de chatouiller) n'égratignons personne.

Il n’avait pas besoin de se rappeler ces préceptes [tour 1rs suivre; il les trouvait tout naturellement dans son cœur, üu

(*) Ce serait un hommage d'autant plus mérité, que le poele, en célébrant k» gloires nationales, a relevé avec un amour tout particulier la gloire artistique et ceux t|iii ont le plus contribué à la reconquérir.

ne lui a jamais entendu prononcer, je pense, un inolqui piil blesser; présents ou absents, tous conservaient les mêmes titres à sa bienveillance; on ne le voyait pas non plus se faire l’écho des petites médisances du jour, aliment ordinaire des conversations, et qui assurent presque toujours un succès au conteur. Ses moyens d’intéresser, il les puisait surtout dans la grande variété de ses connaissances et dans sa prodigieuse mémoire, qui lui permettait à chaque instant de citer, avec esprit et à propos, des anecdotes piquantes ou des faits curieu.x en rapport avec la conversation.

Son extrême bienveillance ne l’empêchait pas de voir et de sentir les ridicules; il les décrit même dans quelques pièces de vers qui peuvent être citées comme des exemples de bon goût; mais les ridicules alors ne s'attachent plus à des individus : ils tombent dans le domaine public cl personne ne peut en souffrir ni s’en offenser. On trouve dans scs œuvres inédites quelques épigrammes qui présentent ce caractère, cl entre autres la suivante, intitulée: La Confession :

Daignez, mon père, écouler mes scrupules Ce carnaval, à mal faire excité,

Du cher Dom....j*ai lu les opuscules;

Je me confesse en toute humilité D'avoir trouvé ses vers duriuscules,

El d'en avoir méchamment plaisanté.

Point n'en veut fuir la juste pénitence.

— Hé bien, reprit le moine avec aigreur,

Pour expier si conilamnahte offense,

Ces vers si durs, les apprendrez par cœur.

Nous avons un autre et plus brillant exemple de cette meme facilité dans le début de son poème L’.4rt de conter ;

naiidit soit le bourreau, dont la lo<|uacilé.

Depuis une heure au moinn, m'enchaîne à son côté !

A-t>il assez de fois, brisant ma patience,

Aux voisins fatigués commandé le silence,

K('|k’(é <|iie le r.iil csl «Ü^nc de crédit,

Distillé goutte à j^mitle tin éternel récit,

Brodé ch.i(|iie «létail, commenté char|ne phrase,

Kl prenant honnement mon ennui jiour extase,

Ouaiul de son lonj; discours j’enlrevoyais le hout,

Ramené ce refrain : «« >lonsienr ce n'est pas tout? «

Li' porlrail senil)lc il('sliru'; à servir de ro|)Oussoir à celui i[iii va suivre :

Heureux (pii, dans un conte amusant et lé^cr,

Élégant sans manière et simple sans bassesse.

Toujours an naturel unissant la tinessc,

\ iV>prit enchanté raconte un joli trait,

Ri^pèle un mut piipiant, on dessine un portrait,

Kl sait, par renjoOinenl, la ^râce cl la saillie,

Voler «|uel(|ties instants aux longueurs de la vie!

On ne \oil pas ses mots se (rainer pesamment,

D un cerveau lénélireux pénible enfantement;

On ne \oil pas non plus d'une fausse élégance Sa phrase >ymélri<|ue étaler l'apparence :

Rien n’y vise à l'elTel, rien n'y trahit l'effort;

Il cesse de parler, chacun écoule encor,

Et partout le plaisir empreint sur les visages Des auditeurs charmés proclame les suffrages.

Le poêle Iraoe eiisuile une esijuisse liistoriqiic de l’art de eonici- chez les didérenis pou|des. Ce sujcl intéressant se rallaclie inlinii'iruMil à l'histoire de la civilisation ctsuflirait, il lui seul, pour l’aire la inalière <rnn gros volnnie. « Dis-tnoi ce «pie In manges, je dirai «• In es, » écrivait Brillai Savarin; il serait encore plus rationnel, je pense, de juger un peuple par sa eonversalion que par sa table. C’était aussi la pensée de notre confrère : voici eommcnl il caractérise les Créés et les Bomains , vers lesquels on csl toujours ramené instinctivement, ipioiipi’on semble avoir hâte d’en linir avec cu.\ :

Des Grecs ingénieux la facile élo(|uencc,

Tuu.ioui's hahilo en l'art d'animer les propos,

Exerça ce lalcnl $i fertile en bons mots.

L'Athéaieo surtout frivole autaol qu*aimal>Ie, Joignit d'autres plaisirs aux plaisirs de la (aide. Athènes fut la ville où Ton causa le mieux.

Dans des discours sensés, et Jamais ennuyeux,

Ils mêlaient Tenjcûment à la philosophie,

Et l'on contait sans doute aux soupers d'Aspasie. Aux cercles du Portique, assez souvent Platon D'un récit attachant sut parer sa leçon :

Les Grâces i'inspiraienl, et toujours Tatiditoirc Pardonnait la morale en faveur de l'histoire.

Rome, longtemps grossière, ignora ce talent^

Le seul Ménénius le connut un moment :

La vertu des Romains fut rarement aimable;

Pour manger seulement ils se mettaient à table; Jamais un chant joyeux, Jamais un conte en l'air Ne vint d'un sénateur égayer le dessert.

Mais tout changea plus tard; et je pense qu'iloracc Aux dîners de Mécène occupait bien sa place.

Ce qui se passait chez les anciens Romains s’observe assez généralement dans nos petites villes : si la conversation y est à peu près nulle, en revanche, les diners y sont copieux et interminables ; c’est comme si l’on entreprenait de dédommager l’estomac aux dépens de l’esprit. Madame de Maintenon faisait tout le contraire :

Quand ScarroD, jeune encor, mais non pas inconnue.

Et n'ayant pour tout bien que sa grâce ingénue,

Rassemblait â la fois dans scs petits bantjiiels L'élite de la cour et du Pinde français,

Si parfois du festin la modeste ordonnance Venait aux conviés prescrire l'abstinence,

Soudain de sa mémoire empruntant le secours,

Du repas, par un conte, elle arrêtait le cours ;

Sa naïve finesse et sa galté décente Captivaient doucement l'oreille obéissante;

Et son art séducteur, par un simple récit Au lieu de l'estomac savait nourrir l'esprit.

Aux dîners de nos jours c'est assez le contraire.

L’histoire de l’art de conter chez les différents peuples est suivie de préceptes exprimés avec autant de goût que de

(lélicalesse. Je regrctic de ne pouvoir en donner des exemples, mais je dois éviter d'élendre outre mesure mes citations. Il est ditlicile, d’ailleurs, de choisir dans un ouvrage poétique dont toutes les parties sont exécutées avec une égale perfection.

J’ai déjà dit que le talent de Pli. Lesbroussart avait une légère tendance vers la satire; les ridicules politiques surtout ont été habilement saisis par notre confrère et dépeints d’une manière heureuse dans plusieurs de ses compositions, telles que le Manuel du vrai royaliste, \'Epitreù Edouard (% le poème de \' Alogislonomic ou YArl de raisonner jmr écrit, et VEpitre à S. M. Akdola, roi des Paris (*).

Cette dernière pièce fut écrite à l’occasion de l’arrivée à Bruxelles du chef d’une tribu sauvage du Brésil et de sa femme J amenés en Europe par le prince Maximilien de Nieuwied. Notre poète saisit habilement cette circonstance pour endoctriner le chef étranger et le mettre au courant de l’état politique d’alors; c’était vers 18!26.

Après avoir prodigué ses conseils, l’auteur fait offre de services :

Dujix*!*) dans (es États j'irai le visiter,

Contempler (on ouvrage cl le féliciter.

S'il te faut des journaux, accepte mes service.s.

Je puis charger un brick de rédacteurs novices,

Dont je ferai pour loi l'achat à peu de frais,

Et que leurs éditeurs livreront au rabais.

Tu verras aussitôt ton heureuse patrie .Acquérir <lii savoir, du goût cl du génie.

Puisse de ta tribu la rude as|>érité Imiter de leurs mœurs l'aimable aménité!

(') Le même qui a com|M>sé avec Ph. Lesbroussart le vaudeville : L* fntriÿttr en l'air ou les aérostats. Cette petite pièce dont je conserve le manu.scril, est restée inédite.

(') On trouve, à la suite de son recueil do imésies, un compte rendu de Vfferacléide, poème épiqne (n vingt-quatre chants, c'est l'analyse d'un ouvrage qa> n'a jamais existé.

Puissent ils en vantant ton règne populaire,

Comme la vérité, respecter la grammaire!

Celte pièce peut donner une idée de la manière dont le poète comprenait la satire politique; je voudrais pouvoir montrer aussi combien le langage de la haute poésie lui était familier, et combien son talent excellait à peindre de grandes images et à les animer par do vives couleurs : il suffirait, pour en donner des exemples, de rappeler le Rêve du tyran, Le Spartiate mourant et Acs Malheurs de la Grèce.

Dans un genre bien différent, où ont excellé plusieurs de nos compatriotes, MM. deStassart, de Reiffenberg, Vanden Zande, Rouveroy, etc., dans le conte et l'apologue, il occupe encore un rang fort distingué et a fait preuve d’un talent remarquable. Ses fables peu nombreuses sont écrites avec une facilité et une grâce qui rappellent souvent le poète par excellence dans ce genre, celui qu’on a nommé l’inimitable. Je n’en citerai qu’une et je la prends, non parce que je la crois la meilleure, mais parce qu’elle est courte, et qu’elle exprime toute la pensée de l’auteur au sujet des éludes dont on surcharge la jeunesse. Cette fable est intitulée : L'Lnf'aiit et la Lampe :

lin enfant arrangeait.... qu'arrangeait-il? ma fui, Je n'en sais rien : c'était, je croi,

Son théâtre ou bien son optique,

Ou le petit château par son oncle conslriiil,

Ou bien sa lanterne magique :

Peu m*im|K)rte. Or, il était nuit,

El notre artiste près de lui (')

Avait rois rinslruroent utile à Démosthène, C'esl-à'dire une lampe. A Pinslant, ayant vu Que te fanal d'alimeiil dé|K>urvu,

Répandait faiblement sa lumière incertaine,

(•) La rime n'est pas irréprochable; mais cette petite négligence qu'un ren~ contre en passant, ne saurait nuire au mérite d'ouvrages remarquables à tant iJ«* titres.

Il y vciso <if riiiiile : <‘l l.i n.imme Ut* (>clill«r. « Bon ! voü.^ cc <|n'il faul, ■

Uit- il, rhai-iiM- <ie ritnaginalUi' ;

Pour iTiiiii't* 1.1 limiièrt* un (.int soil pou plii< \ivo,

« Versons encore. * Ans'^ildl fail que iÜ(.

Par le ilnuie épais la mèche est assiégée ;

Sous les lluls oncliieux 1.1 fl.iinme esl submergée;

ElletiécroU, s'éleinl : mon sage csl tians la nuil.

Parenls, inslUtilenrs, maîtres de toute espèce,

Vuuloz-vuiis cioirc mon avis?

Nourrissez sobrement IVsprit de la jeunesse.

N'appremlrc rien du tout est mal, je le confesse;

.>lais eu trop apprendre est bien pis.

Pli. l,(“.sbrotissarl ne s’est point borné à publier des poésies : 011 a (le lui plusieurs oiivra|i;es en prose: j’ai déjà cité deux roiTiaiis et divers écrits politiques; ou doit y joindre encore l’ouvrage Evrniril 7” Sereines, chronique braban- (;onne, publiée à Liège, (’.e (pii a surtout absorbé une grande partie de son temps, c’est sa collaboration à dill'érents ouvrages |)ério(li(]iies et en ptirtienlier à la Galerie liislorniue (les couleniji()7'tiiits, qui parut à Bruxelles en I SIC et dans les années suivanti's (').

(juoique notre aiitenr assistât assidiiment aux séances (le r.Académie, il y a l'ait peu de communications écrites; (‘(•peiuiaiil il s’acquittait avec empressement de la tâche qui lui était conli(''c, lors(pi’il était désigné comme commissaire pour rexamen de qncbpie onvrage littéraire ; sa santé clian- (■elantc et sa cécité prescpie complète l’empêchaient de se

f')Ou irouve ilans i.i ffiblioijrnphie academique, publiée, en 1854, par l’Acadéimu royale Hruxellos sur les iiidicalioiis des auteurs, une liste des priticipaui onvriges de IMi. Lesbruiissai 1. On y voit que eet écrivain a pris part à h rédac* tinn des ouvrages pél*^odl(|lle^ suivants : Journal general, etc., 1815; Gaieftt générale des Pays- f/as {.-flgemene nedvrlandsche Courant) pour la fiançaiNC, tle 1SI.5 à ^818; Mercure belge: Jnnales littéraires : ftecue belge, à Bruxelles; fiecueil encyclopédique belge, Pevue belge, à Liège ; ftevue de Liegf Ou <iuit li la plume de Ph. Leobroiissart des répliques spirituelles à qud>|urs articles superficiels din;;és contre la Belgique par des touristes malveillants, qui .«vateiii étudié notre pays du l’oixl d'une diligence ou d’une chambre d’auberge.

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mêler activement à nos discussions. Quand il prenait la parole, il était écouté avec le silence religieux que l’on n’accorde qu’aux hommes dont on estime le talent et le caractère. Le plus bel éloge qu’un puisse faire do lui consiste, je crois, dans cette simple remarque : Quoiqu’il fût un des hommes les plus distingués de son pays, on ne lui a connu ni ennemis ni envieux. Je ne voudrais pas faire trop d’honneur à l’humanité, et assurer qu’en effet il n’en eût point; mais ils se seraient bien gardés de se montrer. Leur silence était un nouvel hommage rendu à son mérite.

Vers la fin de sa carrière, Ph. Lesbroussart vivait complètement dans la retraite : entouré des soins les plus assidus de sa famille, il ne voyait que quelques amis avec lesquels il aimait à parler de ses souvenirs littéraires. Ses pensées, d’ailleurs, avaient pris un cours plus élevé; et, en les épurant encore, il semblait se préparer à rentrer dans le sein de son Créateur.

Il conserva sa présence d’esprit à peu près jusqu’à son dernier instant : la veille de sa mort, malgré la difficulté qu’il éprouvait à respirer, il prit part à une conversation sur le caractère et le mérite des écrivains anglais, et, par intervalle, sa pensée se manifestait encore vive et lumineuse, comme les derniers jets d’une flamme près de s’éteindre. Son agonie fut de courte durée. Lesbroussart mourut à Bruxelles dans les sentiments d’une piété vive, vers une heure de relevée, le 4 mars 1855.

Un juste sentiment de reconnaissance a porté l’Académie à prier le gouvernement de se joindre à elle pour rendre un dernier hommage à la mémoire d’un des hommes qui ont cultivé avec le plus de succès les lettres en Belgique : elle a exprimé le désir de voir placer son buste dans le local des séances. Le ministre de l’intérieur, M. de Decker, s’est empressé de souscrire à cette demande, qu’il avait, d’ailleurs.

l’inlontion deprévonir lui-mcmo,cn sa double qualité d’académicien et de chef du département qui comprend l’encouragement des lettres dans ses attributions. Et quels plus nobles encouragements la patrie pourrait-elle, en effet, offrir à ses fils que le tribut de sa reconnaissance pour des travaux qui ont ajouté à sa gloire, et la consécration de ce pieux sentiment par un monument public !

fi0SWIN-.10SEPlI-Al'GUSTIN lîAKON DE STASSART (1).

Le baron de Slassart, par sa naissance, appartient à celle époqu(î (le deuil qui vit mourir l’illuslre Marie-TluTêse ; son enfance se rattache à une (époque plus douloureuse encore, celle de la r(!‘voIulion la plus sanglante peut-(!tre que mentionnent les annales des peuples. Le jeune de Stassart put en appré'cier les eflcis jusque dans le sein de sa famille, qui, à l’approche des armties ri'publicaines, en 1794, suivit le torrent de ^(•migration et alla se fi.xer temporairement en Wesiphalie. Toutefois, sans se laisser intimider par le danger qui subsistait encore dans Paris, il ne craignit pas d'aller s’(“tablir sur les bords de ce cratère à peine fermé, et de s’y livrer à l’étude des lettres, qui devaient, plus tard, lui assurer un nom et faire le charme de sa vieillesse.

L’empire avait surgi du milieu de tant de débris; notre jeune compatriote en suivit avec dévouement toutes les phases jusqu’à l’instant de sa ruine. Les emplois élevés qu’il fut appelé à remplir, les marques de confiance et de distinction dont il fut honoré, renivrement produit par les conquêtes

(») Né ;i U.ililirt, Ir 2 «‘iMcmhrc 17H0, mor( à Bruxeltcs, In 10 nnloltre

(le celte ('poque, r<\sp(''ce de fascinalion que r('pan(]ait l(> clief de l’Èlal sur ceux qui l’entouraient, tout contribua à exalter sa jeune imagination et à lui imprimer des sentinienLs dont il ne s’est |)lus départi. Tel (|u’il était alors, tel on l’a toujours retrouvé depuis : son bienfaiteur est resté l’unique objet de ses pensées, et le règne impérial, le sujet constant de son admiration. On a pu s’étonner de celte sorte d'immobilité poliii(|ue, mais le sentiment de la reconnaissance qui la produisait mérite sans nul doute nos respects.

D’ailleurs, il n’est point vrai que le baron de Slassart ail peu compris les grands mouvements qui s’opt'’rèrenl ensuite autour de lui, et spécialement dans sa patrie. Il y prit, au (roniraire, une part active : son nom se rattacbe aux principaux faits qui ont porté la Belgique au degré de splendeur et de prospérité où elle se trouve élevée. Il avait vu se dérouler tous les événements qui amenèrent notre émancipation politique, et lui-mème il était intervenu dans ce long enfantement si douloureux dans son origine et si dangereux quand il fut près de s’accomplir.

Si j’avais à considérer notre confrère comme bomnn; d’Ktat, je devrais faire passer .sous vos yeux la plupart dos grands événements de notre histoire contemporaine. Telle n’est certainement pas la lâche que je me suis imposée.

I,a première éducation du baron de Slassart se fil au sein (lésa famille, par les soins d’une mère qui l’aimait avec une tendresse .sans (;gale : c’est elle qui lui apprit à lire et lui donna les premières notions d’histoire et de géographie. Lui-mème nous a conservé ces détails dans quelques feuilles retrouvées a|irès sa mort et desliné('s à fain; partie de ses mémoires ('). « Mon enfance, dit-il avec un sentiment de reconnaissance, fut entourée de témoignages d’airection ;

(') Voyez, (l’.iillc(iis, l.i nolicc iiitércssatile que M. V.in Hemmel a écri(e «o M. lie S(.iss.iit el que l’ Xe.iiléiiiie ,i rtconipensic par sa meilaiUe d'or.

aussi lorsque, plus tard, je fus au collège, je cédais volontiers aux moyens de douceur, mais je savais me roidir, avec une obstination sans égale contre tout ce qui ressemblait le moins du monde à la violence. » Je cite cetle remarque avec intention, parce qu’une roideur obstinée, dans certaines circonstances, était en effet un des traits caractéristiques de notre confrère. Ceux qui ne le connaissaient pas intimement pourront s’en étonner, car le sentiment qui apparaissait plus spécialement en lui et qui semblait en quelque sorte absorber tous les autres, était celui de la condescendance.

Nous n'avons point oublié le discours qu'il prononça, en qualité de président de l'Académie royale de Belgique, dans la séance solennelle du 49 mai 1847, en présence de LL.

RR. le duc de Brabant et le comte de Flandre. Nous .savons avec quel sentiment d'indignation il s’éleva contre Jean Breydel et contre les meurtriers du comte d’Artois à la bataille des Éperons. Nous nous rappelons également avec quelle amertume vibra la libre flamande et avec quelle sombre murmure fut accueillie cette espèce d’acte d’accusation. Quelques amis justement alarmés des passions qu’avaient soulevées ses paroles et des attaques qui ne tarderaient pas à les suivre, lui conseillèrent inutilement de tempérer des expressions (]ui allaient à l’encontre de nos traditions les plus populaires. Notre confrère tint bon et ne consentit point à .supprimer la moindre parole de son discours. Quand l’orage éclata ensuite, il l’affronta bravement, et si scs paroles ne furent point convaincantes, elles furent du moins empreintes d’une noble franchise. « Je n’ai jamais hésité le moins du monde à mettre au grand jour mes opinions, ditil, à l’un de ses agresseurs (') ; c’est une habitude de toute ma vie. J’ai dit la vérité (ou du moins ce que je croyais être

(•) Œuvrtt (iii’fwj du baron de Statsart , p, 528.

la viriti') aux ministros ilo l’cmperoiir, à l'eniporcnr Itiimcinc; jc l’ai dile aux ministres ilu roi Guillaume; je l'ai dite à tous les tiommes d’Ktal ou prétendus hommes d’Klat (|ui, chez nous, se sont succédé au pouvoii' depuis 1830. Je ne l’ai pas épargnée non plus aux tribuns populaires, et je la dirai |»artout où j’aurai pour mission de prendre la parole. C’est le plus sûr moyen de dé|)laire aux deux camps ennemis; j(^ l'ai plus d’une fois éprouvé dans ma longue carrière; mais le temps de la justice arrive toi ou tard, et, suivant un de ces vieux adages qu’un vieillard aime tant à se rappeler: La raison finit toujours par avoir raison. » l*uis continuant le combat sur le même terrain, il justilîa ses tendances nationales. « Si le maintien de notre nationalité, dit-il, si la prospérité de notre pays, si nos progrès inUdlectuels me paraissent exiger (|ue nous conservions de bons rapports avec la France, c’est une manière de voir comme une autre. Héfute/.-la, je le veux bien, mais qu’on n’aille |)as plus loin ! Je déteste toute espèce de fanatisme.

Je me suis élevé souvent contre le fanatisme religieux

faut-il maintenant, faut-il (ju’à l’époque actuelle où la liberté en tout et pour tous se proclame avec faste, j’aie à me plaindre du fanatisme historique! »

Il est à remar<|uer que cet homme qu’on regardait comme étant d’un caractère si facile, disons même si souple, a perdu, par une sorte de fatalité, plusieurs positions brillantes, a fait même, dans certaines occasions, le sacrifice de sa popularité pour maintenir ce qu’il croyait devoir à ses convictions. N’cst-cc point là une suite naturelle des lois d’équilibre qui régissent nos facultés morales? Les sentiments comprimés jusque dans leurs dernières limites linissent par réagir, et avec une violence d’autant plus grande que la compression a été plus forte. Ajoutons que ces sortes de ri'actions ne se manifestent (|ue chez l’honnête homme qui

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tieiil à rcslor dans un juste milieu et qui, poussé au delà des bornes dans lesquelles il voulait se renfermer, se rejette souvent dans un sens contraire pour reconquérir le terrain enlevé par surprise. Les hommes d’une forte trempe résistent mieux; et si, en cédant à la compression, ils s’écartent de leur ligne habituelle, ils ont, pour y rentrer, moins de chemin à parcourir.

Si je me suis permis de m’étendre sur les conséquences qu’ont eues, dans l’éducation de notre confrère, des moyens de violence succédant à dos moyens de douceur et de persuasion, c'est que je suis persuadé que ces alternatives doivent toujours amener des résultats semblables et qu’il importe d’en signaler les exemples chez les hommes même les plus naturellement bienveillants.

Le baron de Stassart appartenait à une famille distinguée dans la carrière des armes et de la magistrature : son père était conseiller au grand conseil, c’est-à-dire à la cour suprême de justice dans les Pays-Bas autrichiens {'). Il n’avait eu sous le toit paternel que des exemples de toutes les vertus domestiques. Parmi les qualités que sa mère avait cherché à lui inspirer, notre confrère cite avec raison l’cloi-

(*) ■ l.a rmiiltc de <iiii n'a cessé de se consacrer au service tic ses

soiiveraios, depiiii Philippe le Bon, s'esl diilin^uéc dam la carrière des armes el dans la inagislraliire; elle a roiirnt, outre plusieurs bons officiers, un colonel de cavalerie tué devanl les lignes de Valenciennes, en 1056. Le nom de Slassarl est inscrit arec honneur dans les fasles du grand conseil de Malines, du conseil privé sous Marie*Tbérèse, du conseil d'Étal et du conseil de Namur. Celte famille, alliée aiit meilleure» maisons du itays, reçut de Tempereur Cliarles-Qiiinl, mo/u proprio el |H)iir des services rendus, conflrmalion d'ancienne noblesse et décora • (ion d'armoiries, par diplôme du 17 novembre 1547; et de l'empereur téo|K)ld II, par diplôme du 91 déccmhre 1701, le litre de baron en la personne de Jac<iiies- Joseph de Stassart, chevalier, conseiller d'Étal et président du conseil de Namur, alenl du baron de Stassart actuel. » {Manuicrit».)

Le père du baron de Stassart, Jaciiues Joseph-Augustin de Stassart, vicomte (le Noirmont, seigneur de Ferol el de Corioule, était né J Namur, le 98 août 1757, et il avait é|K>usé, le 18 août 1765, daroe.Barbe-Françoise'Scholasliqtic marquise de Xaillen. Cette union produisit deux fils et quatre filles.

— iOti —

gnemenl pour le mensonge; en effet, cctic qualité, resuitu: en quelque sorte toutes les autres : par elle on évite de tomber dans des fautes dont on aurait bientôt à s’accuser et à rougir. Ce n'est pas avec moins de raison qu’il loue scs parents de l’avoir laissé le moins possible aux mains des subalternes, chez qui l'habitude du mensonge devient, en général, une seconde nature. C’est le sentiment de la faiblesse, de la crainte qui conduit à ce vice; la véracité, au contraire, caractérise l’homme fort et indépendant.

Dans les conditions favorables où il se trouvait, notre jeune compatriote montra des talents précoces. A peine âgé de quatorze ans, il préluda à sa carrière littéraire par une traduction des Méditalions religieuses d’ Eckartshausen. L’émigration le retenait alors avec sa famille dans une petite ville de la Weslphalie.

Le baron de Stassart nous a conservé les premiers vers qu’il fit à la même époque; ils portent la date de 1796 et sont adressés à sa mère (').

Dès qu’il fut rentré dans sa patrie, sa verve prit un nouvel essor : le Chansonnier des Grâces et quelques autres recueils poétiques en reçurent la confidence et publièrent ses premiers essais. En 1799 parurent, sous le titre de Bagatelles sentimentales, quelques idylles en prose, qui sont insérées dans le volume de ses OEuvres diverses; mais notre confrère a senti lui-mème l’espèce d’anachronisme dont il SC rendait coupable en les publiant, et, dans sa préface, il s’exprime à cet égard, avec tant de candeur, qu’on aurait mauvaise grâce de lui en faire un reproche. « Que voulez-vous, dit-il, ce sont des péchés de jeunesse; on aime à se les rappeler. »

Si ses premiers écrits ne décèlent point encore un véri-

(') Œuvrti diverstt, p. 170.

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table talent, on y rencontre du moins le mérite de la Torme, et c’est beaucoup, si l’on considère comment on écrivait alors en Belgique. Pour s’en faire une idée, il suflit de parcourir les ouvrages publiés à cette époque, même par notre Académie, ou de se rappeler les chants patriotiques et les pamphlets enfantés par la révolution brabançonne. Ce pays, l’ancieniie patrie des trouvères et de la plupart des ingénieux chroniqueurs qui ont posé les premières bases de la langue française, semblait avoir complètement oublié son passé.

On aurait tort cependant de croire que nos provinces fussent dépourvues d’hommes capables de rendre convenablement leur pensée ou de la revêtir de formes poétiques. Le prince de Ligne, les poètes liégeois, Reynier, Bassenge et Henkart sulliraieot pour prouver le contraire. Quelques écrivains belges que nous avons comptés, depuis, parmi nos confrères, faisaient également alors leurs débuts dans la carrière littéraire : je citerai parmi eux MM. Cornelissen, Lesbroussart, Van Meenen, Pycke, Dewez, Raoux. On sait avec quelle énergie et quel courage ce dernier défendit l’indépendance de la Belgique à la veille d’èlre unie à la France et d'en devenir le satellite (').

Ce fut en 1802 que le baron de Slassart, après avoir terminé scs études humanitaires, se rendit à l’Université de

(') Ce ne fut certes point le courage qui manqua à cette é|M>qite. Voici ce qu’on lit dans la notice que le baron de Slassart a écrite sur Pancien député Barlbélemjr de Bruielles : • Lorsque les armées françaises eurent conquis la Belgique, en 1794, Barthélemy ftl partie dit conseil provisoire de Bruxelles; et s’honora, dans ce» circonstances difBciles, par un dévouement sans bornes aux intérêts de son pays. Le conventionnel Ilatissman, ayant éprouvé, de la part du conseil, un refus |M>st(if de procéder à Pexéciilion d’un arrêté qui prescrivait la levée d’énormes eootributions sur la ville de Bruxelles, s’écria transporté de fureur : «Sais-tu, citoyen Barthélemy, qu’il y va de ta tète? — Il en jaillira du sang et non de Por, » ré|H>ndit froidement le magistral. Ces énergiques paroles imposèrent au procon« sul, qui n’osa plus donner suite à ses projets d’exactions. • {Œuvres diverses, p. 381.)

lus —

jm i.siiniili!iii:c ili: Paris. Il y Iroiiva son coiii|ialriole cl aini M. lîlondcan (') cl le l)aroii di' Gorladic, destine à parlager, pins lard , avec lui la présidence de nos premières assemblées législatives.

I.es éludes dn baron de Slassarl furent brillantes; les trois premiers jirix d’élofpienco, de législation criminelle et de plaidoirie attestent ses sueoês. Ils appelèrent sur lui rallention dn gonvernenicnl, cpii, au mois d’aont 1804, le nomma auditeur près du conseil d'Klat, et qui, vers la lin de l’année suivante, l’altaclia à l’intendance générale de l’armée dans le Tvrol. Ouoique jeune, notre compatriote se conduisit avec tant de prudence et île sagesse dans celle conirée, que, di.x ans après, l’empereur d’Autriche, voulant lui en témoigner sa reconnaissance, lui conféra la clef de chambellan.

.le n ai point à parler ici de dillerentes missions délicates qui furent conliées an baron de Stassart, ni dos places qu’il occupa successivement dans rintendance militaire, soit en Prusse, soit en Pologne. Partout il lit preuve d’une probité sévère, d'un esprit conciliant, d’une capacité pou commune. Il avait en I occasion de rendre un service important à la vdle de k<enig^bcrg; des députés vinrent pour le remercier et lui olfrir une somme di' dix mille ducats, en lèmoignago de reconnaissance. De Stassart refusa en disant ; » \oudriez-vous. Messieurs, me faire rougir d’un acte de justice (’)? »

(*) P.ii nii r i j|>[iroohemunt, co:» iIimix homme», si «scimAbles à Unt de

(iliTs cl »i riioilomriu lies dejuns leur enfance, sonl morls presque en mènit' leiijp'. M. Klontlenii esl*lécô«ié à Ki mcnonvillu, pr^s tie Parts, le li novembre Î854. I.’.Vcailéinie royale île Kcl;ii«|ue avait iiiscril depuis lonjilcmps son nom |iarrai reux de nos associé», comme celui «rmi des hommes qui honoraient le pim If nom heljir à rétr.inj;er. M. lllondean, doyen à la Faciillé do droit de Paru et académicien lihre de la classe des sciences morales et iH)liIiqnes de rinslitul'le France, était né à Namtir, le iO août 17Ki.

t*) Sa coiiiliiiic a\aU tic la meme dans une aiilic circonstance analo^’ue

Son activilc faisait face à tout ; au milieu de ses oceu|)ations administratives, il trouvait encore des instants pour sacrifier aux Muses, et il leur est resté fidèle dans toutes les circonstances de sa vie.

Pendant son séjour à Berlin, l’empereur lui demanda un travail statistique sur les ressources de la Prusse. On sait avec quel empressement le maitre voulait être obéi; pour lui, la promptitude, en pareille circonstance, était la qualité essentielle : le jeune intendant le servit à souhail; les témoignages de satisfaction ne lui firent point défaut. Un succès qui lui avait coûté si peu, ne devait pas lui faire concevoir une bien haute idée de la statistique; et, quoique cette science fût alors fort en vogue, les romans plus ou moins fabuleux qui circulaient sous son nom n’étaient pas de nature à rectifier les idées de notre intendant; aussi ne revint-il jamais du premier jugement qu’il s’était formé à cet égard.

Il aimait cependant à citer scs rapports administratifs sur les provinces de Namur et de Brabant, dont il avait été gouverneur; et il les citait avec raison, car ces rapports renferment des documents intéri'ssants cl offrent de nouvelles preuves de la régularité et de l’ordre (pi’il avait su introduire dans l'administration (').

Comme sous préfet d’Orange, en 1809 (*) , et préfet de Vaucluse, en 1810, le baron de Slassart a laissé des souvenirs honorables qui ne sont point effacés. On se rappelle

c Lorsque M. le baron «le Slassari qiiida rinlemlauce iPEIbing pour passer à celle de HœnlgslicrK, en jiiillel 1807, la régence de la première de ces villes manlfesta rintenlion de lui offrir un présent ; mais pour la mettre inieiix à son aise, il déclara qiril n*acceplait que des lettres de Imurgeoisie. » ( Variuicrifj.)

(*) Il parait que c'esi à lui qu'on doit l'idée heureuse de faire constater par l'adDinisIratlon des postes, sur les lettres mêmes, la date de leur arrivée.

(•) • J'avais été nommé sous-préfet dès l'année 1807, au mois de novembre, mais !tf. le comte Daru m'avait ictenii en Prusse. ■ Ces mots sont écrits i la plume, en marge de la notice de V. Pascal Lacroix sur M. le baron de Slassart, notice que J'ai trouvée parmi les papiers du défunt.

encore avec reconnaissance loutce qu’il (il pour répandre et faire fruclilier le goût des lettres , pour assainir et embellir les villes, pour conserver les monuments et pour honorer la mémoire des hommes distingués par leurs talents ou leurs vertus.

Le charme des lieux qui avaient inspiré Pétrarque le ramena vers la poésie et vers des sentiments que le bruit des armes et le maniement des affaires avaient longtemps comprimés ('). C’est à Vaucluse que le baron de Stassarl a certainement passé les années les plus heureuses de sa vie; aussi se les rappelait-il avec allendrissemenl. Il épousa à celte époque Carolinc-Gahrielle du Mas de Peysac, issue d'une famille noble du Périgord (*), et trouva dans celle union un bonheur qui se refléta sur toute son existence (’).

Peu d’étrangers ont été traités aussi bien que lui par le gouvernement impérial ; est-il étonnant alors qu’il soit reste aussi attaché à la France? Noire confrère devait à celle seconde patrie scs premiers succès, une épouse chérie, un

f') Ou lui (toit une inëdailie consacrée à la méiiioire de Pétrarque.

(*) Caioiine-Gahrielle'Jeanne baronne de Slassai (, conilesse de Peysic, née i Paris, le 4 novembre 1780. Son |^re, le comle de Peysac, vidame héréditaire de Ucolonel de cavalerie au service de France el chevalier de Sainl Laiareeldr Saitil'Lotiis, élait neveu du dernier maréchal de Biron. Sa ramille, une des plus anciennes du Péri^onl, alliée aux Chapl de>Rasli}'nac, aux Lauaiin, aux Féoeloo, .1IIX Gaumont de la Force, aux Talleyrand, etc., a compté, parmi ses memhrf«, un gouverneur du Limousin, des évé<|iies et plusieurs olhciers généraux. La terre de Peysac fut érigée en man|uisal par Henri IV pour un des ancêtres de 1*-' d< Slassart. {Manu$crit.) Le mariage de M. de Siassart eut heu le iO décembre IftlO.

A rentrée de notre excellente reine en Belgique, M™* la baronne de Sus* sari lui avait été attachée en i|tiâli(é de dame du palais, el elle conserva ceUe |H)silion élevée jusqu*à son dernier instant. Elle était d*une bonté et d*unc bieO' faisanccqiii ont laissé de nombreux souvenirs après elle.

(^) C’est avec raison qu’il écrivait, dans une épUre adressée k l’un de ses amis. !H. Le Gros, ancien secrétaire du prince de Ligne ;

Grâce au bonheur qu'flymcn fixa dans mon ménage,

L'hiver, euminc au prinlemps, j’ai de< jours sans nuage.

(OfHorea diumej, p. 139)

rang distingué et tous les moyens de satisfaire aux plus généreux penchants de son cœur. Il n’a point varié depuis : tout en aimant la Belgique, il ne voyait de véritable bonheur pour elle que dans sa réunion à la France. Ce sentiment, comme je l'ai faitobserver déjà, a dominé toute son existence, et il explique toutes les circonstances de sa vie politique et de sa vie littéraire.

Sa nomination à la préfecture des Bouches-de-la-Mcuse, en 1811, fut une véritable calamité pour lui : en s’établissant à la Haye, non-seulement toutes ses habitudes se trouvaient changées, ses relations d’amitié à peu prés rompues, mais il quittait une population dont il était aimé cl vénéré, pour passer chez une autre hostile au joug de la France et impatiente de renverser ou de briser, au premier signal, tout ce qui pouvait s’opposer à son élan patriotique (').

(') M. PoUin a fait hommage à PAcaiiémie iriin peltl volume in-li, conlenanl <ii»coiirs, prononcés par M. le baron «le Slassart dans difTérenies solennités pendant qu*il élait à Orange, il Vaucluse et h la Haye; deux ou trois seulement hgnreot dans ses Œuvres diverses. Dans les six iiremiers discours prononcés i Orange, de septembre 180Ü à 1810, M.de Slassart prend le titre de chevalier, sans doute à cause des décrets sur la nouvelle et rancienne noblesse. Les seize derniers discours ont été prononcés à la Haye, dans des circonstances peu importantes; ils u*auraienl par coiiséqiicnt présenté <(irun médiocre intérêt; et raiiteur a bien fait de ne pas les reproduire. Oueb)iicS'iins ont cependant une couleur locale a.ssez curieuse; il sulHra pour en donner une idée de rappeler le.s premières phrases du discours prononcé, le 15 août 1819, à l'occasion de la remise d'un drapeau à la compagnie de réserve en garnison h la Haye : ■ Soldats, que ce jour, ou l'airain devenu rinlerprèle de noire amour et de notre reconnaissance, proclame ta rélc de Napoléo.i le Gbavd, est cher à tous les peuples qui composent la nation française ! Je l'ai choisi, ce jour mémorable, pour vous donner un témoignage éclatant de ma cunRancc ; je l'ai choisi pour vous remettre ce drapeau que vous saurez défendre, s'il en est besoin, au prix même de votre sang. Vous allez voir flotter au milieu de vous ces trois couleurs qui, depuis vingt ans, font l'élonnement et l'admiration de l’Europe. Ralliés sous ces nobles enseignes, puissiezvous hicntdt participer à la gloire «le combattre et «le vaincre les ennemis de voire patrie! que ne vous csl-il permis de suivre nos aigles victorieuses dan.s les champs de la Pologne cl de la Russie! mais le devoir vou.s enchaîne ici .. » 1.^ vive ailmiration «lu baron de Slassarl pour l’etnpcreur éclate dans tous ses dis-

Le baron de Stassarl avait d’ailleurs des ordres diflieiles à remplir, des ordres dictés par la déliance, empreints d’une sévérité excessive dont si^ bienveillance ne pouvait tempérer la rigueur (').

Il voyait la tempête se former autour de lui et menacer de l’engloutir. Les choses en vinrent au point qu’il faillit être assassiné : le couteau fut levé sur lui, et, dans cette circonstance encore, il montra autant de sang-froid que de magnanimité : il se borna à faire désarmer l’assassin (*j.

Cependant, après la bataille de Leipsick,sa position devint insoutenable. Le prince Le brun, gouverneur général, évacua Amsterdam dans la nuit du 15 au 16 novembre 1813.

cours, i|tti SC (CI minent en j^énéral |>ar les mots c^ci ils en grandes ca|»ita)es ; Yitt Napoléon le Grand et le Bien-Aimé!

(*) Dans une notice, du reste fort exacte, sur le liaron de Stassart, 9. le rbrvalier Pascal-Lacroix avait dit en parlant de la prtTecliire de la Haye : •Soiivent. an risque de déplaire, le préTct des Boiiches-dc>la-Mciise a servi le commerce, en le délivrani des nomlireuses entraves qu'on ne cessait d'y apfiorter. Les ciants hollandais peuvent lui rendre justice à ce sujet, et a(Iestei*onl que leors demandes en licences fuient toujours expédiées dans les vingt-quatre heures et remises sans le moindre retard. • 9. le baron de Stassart a écrit de sa main tut un exeinplaire dont j'ai eu conimtiiiicalion : » Ceci n'est pas exact : j'ei|iédiau les demandes de licences et les licences ensuite, avec la plus grande célérité; je ne ce.ssais de plaider la cause du commerce, auprès de l'empereur et de ses mtou- Ires, mais je ii'avaîs garde d'accorder des faveurs coniraircs an système cooii* iienlal ; c’eût été m’écarter de mes devoirs. *

(*) Dans ces circonstances difficiles, le courage ne manqua point à notre compatriote, c'est im hommage que ses ennemis même lui ont rendu. Voici conorDi s'exprime à son égard M. Yander Palm, dans son .Vemoire Aisfortçue lur /a restauration des Pays-Bas en 1815, quand il parle du dé|tari des Fraoçao: • De Stassart, pendant cct Intervalle, était resté à sou poste. Il avait bien rimestion de partir avec eux (le» fonctionnaires français) : des rap|>or(s secrets oe laissaient pas le moinilrc doute à cet égard. Le départ de son épouse, l*eait»aliagc de scs effets, le désordre qui régnait dans sa maison, tout l'attestait. Hais qnel prétexte pouvait- il alléguer pour s'éloigner ainsi, lorsque la ville était, du romos en apparence, paisitde et tranquille, et que sa personne, ni sa dignité ne se tro«valent menacées ! et s'il fût resté plus longtemps, peut-être eût-il songé i se défendre, car il avait h sa disposition une garnison forte de cinq cents botninet avec deux pièces d'artillerie, et le courage ne lui manquait poinf. • Traduit éu hollandais par Aug. Joos, avocat, p. 55, in-8*; Bruges, 1828.

Quelques jours après, le baron de Slassarl dut égalemenl quitter la Haye et se rendit à Paris.

En i8i4, il assista au siège de cette capitale, et l'ancien préfet de Vaucluse devint officier d’ordonnance do roi Joseph. Après l’abdication, il rentra dans la vie privée (') : ce fut vers cette époque (juin 1814) que parut, chez P. Didot, la première édition des Pensées de Cireé (*). Cet opuscule obtint un succès mérité. Parmi les épitres laudatives qu’il fit naître et que notre confrère a pris soin d’enregistrer, on remarque un Billet du malin du prince de Ligne, écrit deux mois avant la mort de cet écrivain spirituel, que Voltaire a loué avec une exagération poussée peut-être an delà des licences poétiques (’).

(') t A la chute de reiD{iirC) M. de Slassarl revint en Relgiqiie habiter la terre de Corioule. Se< parents lui avaient laissé peu de fortune el les digoilrt ne l'avaient pas enrichi, de manière qur, pour se faire une eiistence honnête, il fut obli(^é de vendre sa bihliolhèqiie, ses tableaux et sa vaisselle d*argent. • {¥anu$erii8.)

(') Quelques méprises assez singulières eurent lieu au sujet de cette piiblica* lion el du nom placé sur le titre. < Ces graves auteurs, dit M. de Slassarl, sans se rap|i«ler le moins du monde à i(ueMe catégorie d*étres vivants avait appartenu Circé, placèrent irès-sérieiisement ce nom parmi ceux des écrivains bi|»èdes} et, grlce à Tordre alphabétique, ma défunte levrette jouit de Tinsigne honneur iTélre installée sur la liste des moralistes mis à contribution par Nabire, entre Cicénoa el Clakac...: c'est un succès que J'aime .i constater ici. * {Œuvret dH'trsêtf p. 97.)

(*) Voici les vers de Voltaire :

Sous un vieux chêne un vieux hibou Prétendait aux don» du génie;

Il fredonnait, dan>( son vieux trou Quelques vieux airs sans harmonir :

L'n charmant cygne, au cou d'argrtit.

Aux tons remplis de mélodie,

Se fit entendre nu rbal'huanl,

Kl le triste oiseau siir->te>champ Mourut, dit-on, de julou^ic.

.Non, beau cygne, c'est trop mriilir;

Il n'avait point celle faible'^!:!* :

Il rtll expiré de plaisir Si ce n'eùl été de vieillesse.

Le baron de Stassarl sc rendit ensuite en Autriche, où il avait de nombreux parents, et, après quelque temps de séjour, il songea à rentrer dans sa patrie. En passant par Munich, il apprit le retour de l’empereur et la révolution qui venait d’éclater en France.

Cette nouvelle comblait tous scs vœux; il se dirigea en hâte vers Paris, et, le 10 avril 1815, il reçut une mission de confiance : il fut chargé par l’empereur de se rendre à Vienne avec de pleins pouvoirs pour négocier le maintien du traité de Paris. Toutefois il dut s’arrêter à Lintz, mais il trouva moyen de faire parvenir de là au gouvernement autrichien les pièces dont il était porteur.

La bataille de Waterloo renversa de nouveau ses projets d’avenir. Le baron de Stassart avait été désigné pour être, en cas de succès, commissaire général de la Belgique ('). Quand le désastre fut consommé, il vint se fixer dans son château de Corioule et reprit l’étude des lettres qu’il avait momentanément abandonnée au milieu de l’enivrement des cent jours. Il composa, vers cette époque, son recueil de fables, qui est incontestablement son meilleur ouvrage et qui lui assure une réputation durable. Notre poète se trouvait là véritablement sur son tiirrain. Doué de quelques-unes des (jiialités du bon La Fontaine, il n’est pas étonnant qu’il ait manifesté les mêmes goûts littéraires et qu’il ait, après lui, tenté de recueillir quelques épis pour en former sa gerbe :

Car ce champ ne se peut tellement moissonner, Que les derniers venus n'y trouvent à glaner.

M. De Stassart est un fort agréable conteur : il a le talent de dérouler ses petits drames sous une forme spirituelle; sa |)ensée est pres(jue toujours rendue avec finesse; sa diction

(') Cette circonstance est connue; on dit, dans une notice biographique, que le baron de Stassart ii*arcepla pas la position qui lui était ufTerte.

a de l’élégance, de la grâce; enfin il connail le secret d’animer scs tableaux et de leur donner ce pittoresque, ce brillant coloris qui prêtent tant de charme et d'intérêt. Homme politique, il a, dans un grand nombre de circonstances, transporté tout naturellement ses acteurs, bipèdes ou quadrupèdes, sur le terrain qui lui était le plus familier, et il les a fait parler sous ses'inspirations, ou si, l’on veut, sous les inspirations du moment : cette manière de composer appartient essentiellement à la Fable. Une fiction ingénieuse, sans nuire à la vérité, lui ôte son caractère trop austère, et la fable, comme la comédie, se sert volontiers du masque de convention, en lui conservant toute sa transparence; la seule condition qu’on lui impose, c’est de réussir à charmer tout en instruisant. Notre fabuliste, dans quelques rencontres, a singulièrement égayé son public, mais comme c’était aux dépens du mailre, ou plutôt de ceux qui exerçaient ses droits, il n’a pas toujours eu lieu de s’applaudir du succès. Les fables Le Pinson roi, Le Trône de neige. Le Léopard el l'Éléphantj rois des atiitnaux, cl tant d’autres expliquent assez pourquoi M. de Stassart ne .se trouvait pas en faveur auprès du roi Guillaume , à part les préventions qu’élevaient contre lui ses anciennes fonctions de préfet du département des Bouches-de-la-Meuse. On sait qu’un des principaux griefs des Belges contre le gouvernement déchu était l’obligation d’employer la langue hollandaise dans les actes publics; celle obligation soulevait de vives réclamations et froissait vivement l’amour-propre, surtout des provinces wallones; c’est dans celte circonstance que notre confrère composa la fable intitulée : Le Pinson roi. Qu'on me perraellc de la rappeler ici; elle donnera, d’ailleurs, une idée de sa manière d’écrire ;

J'ai lii qu'«D Allemagne on hien en Ilalie..,.

Le lieu n'iroporle, mes amis:

l'n nom racili’mont s'oitlilic.

Bn'f, .j*nl lii rpiVn rorl.iins .le ne fi.'iis <|nclle f.inlaisie Prit .lux OMe.iiix : ils élurent pour roi Malin* Pinson. Fier «lu pouvoir suprême,

Croyant siTvir l’honneur «lu iliadéme,

Dans ses Ktals il proscrivit l’emploi (Dûl-on ne lui parler i|ti*avec un inicrprète)

De toute langue éuanpîie aux pinsons :

Ainsi «lu rossignol, de la douce fauvette,

On n'entend plus les aimables chansons.

Poui réussir aux champs, à la cour, ^ ta ville,

Il fallait de sa majesté,

Ce «pli n'était pas trop f.icile,

Ouc le fausset fût Imité.

Du roi 1.1 hijtarrr ordonnance Conduisait aux honneurs la mi'iiiocriié; l.e mérite par là s<; Iruusail écarté.

On rit d'ahoni «h* t.aul d’impertinence,

Mais hienlAt les meilleurs esprits Diivul lie toutes pai ls : « Ouoi ! Sommes-nous compiis R( duit-on luuis traiter avec celle arrogance.' »

Le m« conlenlcm«‘nt sur tous les points gagna...

Du nionanpie adieu la puissance'

Sur les seuls pinsons il régna ;

11 vil tomher son (i(>ne en décadence.

Faiiseltes, rossignols, chez le cygne voisin S’t‘11 vont Jouir «lu droit «le tom|ire le silence.

Hélas! «pi'imporic an souvirrain Si l'on parle altemand, français, grec ou latin.

Pourvu «pi'on soit soumis à son obéissance!

C’est ainsi «ju’cn jiigeaienl Louis et Charles-Ouiiil ;

M.ii.s de ces roi^ prudents ou en compte un sur vingt :

Ils sont plus rares «pi’ou ne pense.

(loninie notri' confriTt; l’a Ibrl bien fait obsiTver depuis, ce (|ui n’élail qii’unc table en ISIH c.sUlevcnu de riiisloire en IS:d() (').

La erainlc d'élondre oiilre mesure celte notice me fait renoncer an plaisir de citer (|iieb|iies antres de ses charmantes compositions; elles sont (railleurs dans la mémoire de la pbi-

(') (iùtrrfS ih'vfi'srs. p H7

- tl7 -

pari de mes auditeurs. Le recueil des fables du baron de Slassarl fui accueilli de la manière la plus favorable; il en parut successivement plusieurs éditions, ainsi que des traductions dans diverses langues. Encouragé par ce succès, l’auteur revit son travail avec soin et augmenta le nombre des fables à chaque édition nouvelle ('). Son goût l’avait jiorté en même temps à faire des études plus approfondies sur ce genre de composition et à se former une collection aussi complète que possible de tous les fabulistes anciens et modernes. C’est celte collection précieuse que possède notre Académie, grâce à la munilicence de celui qui l'a créée (*).

Dans la préface de sa première édition, l'auteur a rendu compte du plaisir que lui fit éprouver la composition de ses fables. «J’ai, dit-il, joui cette année, à la campagne, d’un loisir que des Iravau.x importants ne m’avaient pas permis lie goûter encore; j’ai succombé, comme tant d’autres, à la séduction : j’ai fait des fables, et, sans m’en douter le moins du monde, à la fin de l’hiver, je m’en suis vu cent vingt-neuf, en y comprenant le prologue et l’épilogue.» — Peut-être un auteur, consultant bien ses intérêts, a-t-il tort de faire

(*) « Il «n a paru huit éilitions in-12, in-10 et in-18. Briiielles et Pari«, 18t8, 1819, 189lf 1893, 1837, 1847 et 1859. M. Kcane en a donné une traduction complète en anglais. Londres, 1859; io-19.

« Plusieurs de ces r.ildes ont été traduites en hollandais, p.irSwan; en allemand, par Cattel : en suédois, par Wahnnk, et ont paru dans dilTérentes feuilles ou refues d*An)sterdam, de Berlin et de Stockholm. Quelquesoiines ont été traduites et imprimées en provençal, par Hfacintbe Morel, et en patois liégeois et iiamurois, par MM. Dumarieau et Wérotle. * {Ribliographie académique, page 91, 1 vol. iii-18. Bruielles, 1854.)

(*) Lors de l.i piiMicalion de la première édition de ses fables (95 mars 1818), le baron de Slassart comptait que la France seule avait eu deux cculs fabiilisles, r\liemagne cinquante, et que tous les pays se trouvaient partagés dans les mém^s pro|H»rlions; or^ si Ton considère que ses recherches, depuis, ont bien amplifié res nombies, un concevra mieux comliieo celle partie spéciale de sa bibliothèque doit avoir de valeur.

(le pareilles confidences au public. Le Misanthrope répond à Oronte, dans une drconslance analogue :

Voyons, Monsieur, le (emps ne Tait rien à TafTaire.

Souvent meme l’auteur produit un effet opposé; à celui qu’il attendait ('), et moins équitable qu’AIccsle, le public se dit avec Voltaire ;

Les vers aisémeni faits sont rarement ais^s.

A celte époque, la Belgique, délivrée du fléau de la guerre, .sentait le besoin de se tourner vers les éludes et de reconquérir, dans les sciences, les lettres et les arts, la gloire dont elle avait brillé autrefois. Le nouveau gouvernement était favorable à cet élan généreu.v ; il venait de créer les Universités de Gand, de Louvain, de Liège, et de réorganiser l'ancienne Académie royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles qui avait cessé d’exister pendant l’invasion française. On n’a peut-être pas assez tenu compte des avantages que nous avons recueillis par notre association temporaire avec la Hollande. Pendant les quinze années de celte union, nos provinces, qui avaient été courbées successivement sous difl'érenles dominations étrangères , eurent le temps de sc relever et de se refaire aux anciennes institutions dont les provinces du Nord avaient mieux qu’elles conservé les traditions; elles jouirent d’emblée des mêmes libertés et des mêmes moyens d’activer le développement de rintclligence Parmi les sociétés nombreuses qui prenaient un nouvel

(') Quelques criliques, ea effet, montrèrent ile« prévenMon« contre an |K>éiique composé en si peu de temps; et, prenant la date du mars comme oft* cielle, ils comptèrent que 129 fahlc.s proiiuiles en 94 joiir^ ne iHuivaM iu coRtltiocr une flPiivre siifHiammenl mârie.

- iis —

essor ou qui s’organisèrent alors dans la vue de favoriser la culture des lettres, il convient de citer, en première ligne, la Société littéraire de Bruxelles. Elle avait été créée sous le gouvernement français, et elle comptait parmi ses fondateurs l’écrivain à qui l’on dut, plus tard, la rcstale, Sylln, VErmite delà chaussée d'Anlin et une série d’autres ouvrages peut-être trop vantés alors et trop oubliés aujourd’hui. Celte société, modeste d’ailleurs ('), avait soufl’ert de la crise de 1814 et tendait à s’organiser d’une manière plus stable (*). Ses Annuaires poétiques, devenus assez rares aujourd’hui, témoignent de l’ardeur avec laquelle on s’occupait alors de jioésie, premier indice d’un retour vers l'étude des lettres. A côté du nom du baron de Stassarl, on rencontre ceux de plusieurs de nos confrères, MM. Ph. Lesbroussart, le baron de ReilTenberg, Raoul, Baron, Cornclis.sen, Alvin, Van Bemmel, O Sullivan, Leglay, etc. On conçoit que tout n’était pas de même valeur dans un recueil ouvert à tant d’individualités (’) ; aussi jamais épigraphe ne fut mieux justifiée :

Qui legis itta, luom reprehendOf $i mea laudas Omuia^ i(u/(i(tam ; $i nihilf iuvidiam.

Ows.%.

üe son côté, la Société d’émulation de Liège soutenait également avec succès son ancienne réputation, grâce au talent

(' ) Lt-s réunions avaient lien, le dimanclie matin, rbei l'un on raiilre de ses membres; et, après 1K30, an coin de la Place Royale, dans une des salles du café de r.\mitié. Chacun y lisait scs productions et recevait les éloges ou les critiques de ses confrères, l.es principales pièces qui avaient été lues servaient à coni(>oser Vjdunuaire poétique i|H'on pnhiiait à la An de l'année. De loin en loin, 1rs membres se réunissaient dans un banquet, et l'on y chantait ou l'on y lisait des vers dont, le plus souvent, le sujet avait été tndi<|ué d'avance.

(*) L'.,^/monac/i poétique de Bruxelles pour 1817, qui était le 14* de la collection, fut publié h Gand par les soins de H. Van Bemmel ; les autres uuitires continuèrent d'élre publiés à Bruxelles.

(^) Le et dernier volume parut en 1635, époque où la Société s'éteignit sans bruit, par la négligence üe son présiilent.

(le .son SL'cn''l;nro gi'ni'ral. Kii niénic lciii|is se foi'inaienl ([iieli|U<‘srovups lIlliTaires (|ui |ll■('■s(■nlaiellt aux aulciir.' de nornlireiix moyens d’arriver à la |inl)lieilé. Ciler li> Mm iirr hHcjp, \'Ohscn'iik‘ur,\i;^ .Inmtlvs (n‘lgitiiips,v'esl ra|>|)eler les noms des rèdacleurs, qui, de|Miis,onl presque Ions lignré dansnii rang dislingué.

Ce inouvemcnl lilléraire était surtoni favorisé par la presem.e d’un grand noinl)re d’écrivains île mérite que l’exil avait rejetés de ce coté de nos frontières; car, sur ce sol où la fondre a frappé tant de fois, nous aimons à tendre une main amie à ceux que des naufrages nonveanx amènent vers nous.

l.es Ifory de Saint-Vincent, les .Arnanll, les Caiicliois-Lemaire, les Tissot, les Berlier et tant d’autres, en publiant leurs ouvrages en Belgiipie, ou im prenant part à la rédaction de nos journaux, nous exereaienl à une gymnastique qui nous était encore peu familière. Ce qu’il nous fallait, avant tout, c’était une certaine conlianee en nous-mêmes, qu'il ne nous avait pas été donné d'aeiiuérir dans l’étal d’abandon où la France avait laissé nos jirovinces. 'l’out était à former dans l’adminislralion comme dans les lettres. Chacun cbercbail à tâtons et trouvait avec peine le poste que lui assignaient ses facultés au milieu de nos institutions nouvelles.

Fors de l’organisalion de l’ordre Kquestri', en 18lo, le baron de Stassart y fut compris pour la province de Namiir; en 1818, il fut élu membre des étals [irovinciaux; et, en 18^1, envoyé à la seconde cbatnbre des étals généraux, dont il lit partie ju.s(|ti'à l’époipic de la révolution de 1830. Il nous a conservé les nombreux discours (|u'il a |)rononcés dans cette assemblée; ils sont également empreints d un caractère de modération cl d'impartialité. Il fut un des plus ardents cbampions d'une liberté sage en matière d’enseigne-

- lit -

nu-nt, à lepoquc où le gouvcrncmciU, préoccupé à l’excès lies soi-disanl leiulmiccs callioliques, voyait du jésuitisme partout et mettait, sous ce prétexte, des entraves à notre indépendance. « L’on nous parle de prétentions ultramontaines et de l’invasion du territoire par les jésuites, disait-il, mais le privilège de la police fut toujours, on le sait, de voir autour d’elle des conspirateurs et de se créer des fantômes pour les combattre (').» 11 rappelait avec raison celte maxime de Fénelon dont l’oubli sera toujours fatal pour un gouvernement ; <( Quand les rois se mêlent de religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude f). »

Il est de l’essence des Étals constitutionnels de voir leurs représentants se partager eu deux groupes, dont les uns, plus timides, tiennent à la chose établie ou à la conservation du passé, et dont les autres, tournés vers l'avenir, demandent des changements et des améliorations incessantes. Ces partis se forment partout sous différentes dénominations et avec différentes nuances; on les voit, selon les pays, se classer en droite et gauche, en wighs et torys, en catholiques et libéraux, etc. 11 est dans leur nature d’étre à peu près également forts; car dés que l’équilibre se trouve rompu en faveur de l’un, l’autre sent la nécessité de faire des concessions pour se renforcer, pour se .soutenir avec avantage, et dès lors il recrute cl rappelle à lui \e juste milieu, qui tour à tour sert d’appoint à l’un ou à l’autre côté de la balance (’).

(•) page 585.

(*) Soixlernierdiscours à la lieiuième chaml>re,en 1850, fui pour «‘élever conire rinconct-vable viulaliou de l.i corre'tpond.ince parlicnhèrr de M. «le PoUer, (|ur la iHilice avait fait saisir et quVIle livra à la puMicité. !Hrsure fatale 'iin toiirua conlre ceui <|iii l’avaient employée.

(^) 1^ rapprochemenl des extrêmes «e fait sans rinterventinn du

milieu, qtiaud celui>ci manque entièrement de ressort, et la circulaiion vitale sc rétaldil entre deux points que l'infini semblait séparer. C’est ce qui arriva en Beig iqiie, en 1850 : ce fut entre les libéraux et les catholiques extrêmes que sc forma l’union qui renversa le gouvernement.

l'el o^l I ( lal normal ; ce ne lui |)oinl celui ilu rovaiinio lies Pays-Bas. La iléllance linil par s'établir entre les (leux grandes fractions du pays. C.e n'claienl pas des adversaires, mus par dos sentiments dilïcrenls, mais voulant également une seule cl meme chose, le bien général : c’étaient des partis n'ayant pas b s nicmes intérêts, n’ayant pas la meme patrie, n'ayant pas la meme religion ; restant étrangers l'un à l'autre, malgré la communauté des institutions, celui-ci semblant dominer en vainqueur, celui-là répudiant avec énersie la condition du vaincu, et réclamant ses libertés auxquelles il croyait voir porter atteinte.

C'est à celle époque que se forma l'union catholique libérale, qui devait bientôt après conduire au renversement du gouvernement de ISIo. l ne suspension d'armes futconcluc entre les deux camps qui avaient jusque-là divisé les Belges. L n mécontentement général, qui s'élail traduit par un vaste pelilionnement tendant à obtenir le redressement des principaux griefs de la nation, avait annoncé le commencement d(‘ la lutte i'|. Il s'agi.'.Nail, pour les Belges, calbolitpies on libéraux, d(! réunir leurs ell'orls et de succond)er ou de triompher ensemble, sauf à reprendre ensuite leurs positions respectives.

,\vanl d'en vmiir à cette extrémité, on eut recours à des m''gocialions. I.e baron de Slassarl lit partie d’une dé|mlation envoyée à la Haye, au eommencemeni de septembre 1830, par la province de ,\amur. On peut voir, dans la notice in-

Toiil en «le ià n.ilmn, ilo i.i nunièieKi |«lus éncrgi<|Uf|

le l•.1l'oll «le pencli.'ot |u)iir «les niayeiiN de concilialion. C*e$t ce que

|itou«e |j lellie «|u*il a«lre»<ia au |>iince «rOian^^e vers la (ht de lelire que

j'.ii rcpiotluite dans VJnnuaire de Bruxelles |>uur 1855, à la siiile de celle notice cl doni j'ai iroiiié la ininiile dans s«>s nianuscriM. M^me, les journées «le

scpicmiire, il croyait encore la cmtcihalion possjhte, mais avec deux gouvernements dislincts; c*c>l ce «jue piotivc une secomie lellre «jue j*ai repro«luile rga* lenieiit.

sérée en léte de scs OEuvres diverses, rinsuccés de celle mission. Arrivé à Rollcrdam, l’ancien préfel de la Haye courul les plus grands dangers ; de nombreux rassembleinenis s'élaienl formés sur le porl; une foule immense, poussant de sinistres vociférations, demandait qu’on lui désignât le baron de Stassarl. Le danger était imminent. Le courageux député, malgré le péril qui menaçait ses jours, et pour éviter à ses collègues de tomber victimes d’une émeute populaire, déclara hautement à la foule qu’il était celui que menaçait sou aveugle furie. Je ne fais ici que rappeler les paroles des députés namurois dans le rapport fait à leurs mandataires.

On voit que, dans cette circonstance encore, le baron de Stassarl ne manqua ni de courage ni de fermeté. Peu de jours après, il en donna une preuve nouvelle; il retourna en Hollande, et reprit son poste aux étals généraux réunis à la Haye. Son séjour, du reste, y fut de peu de durée : menacé d’élrc arrêté, il se réfugia en France, et de là lit coiinailre au gouvernement qu’il se regardait désormais comme dégagé de ses serments. Dés le commencement de la même année, il avait été privé de sa pension comme ancien préfel ('). Mais à cet acte, le public en opposa un autre non moins significatif ; une médaille d’or fut offerte par souscription à celui que le gouvernement venait de frapper. Ces sortes d’escarmouches précèdent souvent les combats politiques qui amènent la chute des Ëtats.

La révolution de septembre éclata enfin : le baron de Stassarl lui donna toutes scs sympathies, et fut appelé presque aussitôt à la présidence du comité de l’intérieur (!“■ octobre 1 830) ; mais le tumulte qui se mêle toujours à

(*) Une ordonnance, en date do 8 Janvier 18S0, loi retirait nne pension de 1,800 OortAs, (|ui loi avait été donnée comine retraite d*ancien fonctionnaire ou plutôt comme traitement d'attente.

un pareil bouleversement ne pouvait convenir ii un homme essentiellement ami de l’ordre et qui ne concevait de gouvernement possible qu’avec la plus complète subordination. Au bout de dix jours, il se retira dans la province de Namur, dont il avait été nommé gouverneur ('). Il s’attacha à y rétablir la tranquillité, à faire respecter les personnes et les propriétés, et montra à ses ennemis que s’il avait recherché une révolution, ce n’était point pour favoriser l'anarchie (’).

Quant les passions furent plus calmes et que le congrès national eut été convoqué, le baron de Stassart y fut envoyé par la ville de Namur. C’est sur sa proposition que le gouvernement provisoire fut invité, le 12 novembre, à conserver le pouvoir exécutif jusqu'à ce qu’il y fût pourvu autrement par le congrès.

Tout était à faire : la première question qui se présentait

(') M. le hjroa de Sustarl succédait, dans cette proviocc, à un autre de no» confrère les plus honorables, M. d'Onialius d’Hallof, qui avait été gouverneur pendant tout le règne du roi Guillaume. Celle mutation se fit presque uns qu'oo s*en aperçût : rien ne fut changé dans rbôtel du goureniemeiil, pas même les domestiques. Par un autre rapprochement singulier, quand, plus (aid, le baroo de Stassarl sortit du sénat, X. d’Omalius vint y prendre place, et il y siège aujourd'hui encore comme vice-président, dans la dignité la plus voisine de celle qu'occupait son prédécesseur. Nos deiii confrères avaient commencé leur carrière eosemldr à Paris, eu 180â^ tous deux sont constamment restés dans de bonnes reliüoDs; mais par une espèce de fatalité, quand l'un montait au pouvoir, l'autre rn descendait.

(•) « X. de Stassarl se montra toujours ami de la modération. On ne cite de lui aucun acte de réaction politique. Triomphant, il n'ahusa jamais de la victoirt |K)ur servir ses haines personnelles; il tendait au contraire une main géoéreust à son ennemi renversé. L'anecdote suivante vient à l'appui de notre asscrtioo. pendant que X. de Stassarl siégeait aux étals généraiii, une médaille lui fat décernée. X*', magistral et chaud partisan du roi Guillaume, s'élaii avisé de faire, à cette occasion, une chanson assez mordante, qui fut insérée dans nu journal ministériel. Bieniûl la révolution éclata ; X. de Stassarl arriva aux affaires, elle magistat chansonnier craignit d'élre destitué ; mais, pour toute vengeance, X. de Stassart lui fil donner une place supérieure à celle qu'il occupait et qo'ii méritait d'ailleurs, v (.Vanuierifa.) Le nom de ce magistral chaosouoier n'esi pas indiqué.

était de savoir quelle forme de gouvernement il convenait de donner à la Belgique. Ceux qui connaissaient le baron de Stassart pouvaient prévoir son vote. « Des inslitnlions vraiment libérales, disait-il, des institutions presque républicaines, si l’on veut, mais sous un chef héréditaire qui nous en garantisse la durée, voilà ce qui doit nous servir de point de ralliement et prouver à l'Europe que, si nous avons su conquérir notre indépendance, nous saurons aussi la conserver ('). » Cette opinion prévalut, en effet, et 174 voi.x contre 13 proclamèrent la monarchie constitutionnelle représentative sous un chef héréditaire.

I,e choi.x de ce chef formait une autre question vitale pour la Belgique. Ici encore, l’opinion du baron de Stassart ne pouvait être douteuse ; « Dans ma pensée, dit-il, il n’y avait de résultat convenable pour la Belgique qu’une quasiréunion, de manière à garantir la prospérité de Bruxelles, le plus possible, au moyen de la présence permanente d’un |)rince français, gouverneur général de nos provinces, avec (les pouvoirs très-étendus ('*). » Cependant, quand il crut reconnailrc que le roi Louis-Philippe n’accédait pas à cette combinaison, scs vues se portèrent sur le duc de Leuchtenberg. On sait ce qui advint ensuite.

J’ai déjà dit que le baron de Stassart fut appelé à l’honneur de présider le sénat, dés l’époque de sa création, et cet honneur lui fut conféré pendant sept années consécutives (jusqu’en 1838-1839). Je n’ai point à rappeler ici ses actes pendant cet intervalle de temps : je ferai remarquer seulement qu’il ne perdait aucune occasion de défendre les intérêts des sciences, des lettres cl des arts.

Notre confrère avait passé, en septembre 1834, du gouvernement de la province de Namur à celui de la province

(•) Œuvrts diverseï, |i. 05t,

(■) Idfm, i>. 858.

Hc Brabant. En su fixant clans la capitale, il put, par sa position et par ses talents, servir plus activement l’Académie, qui, dans sa séance du 12 octobre 1833, venait de l’appeler à siéger parmi ses membres.

L’Académie, à cette époque, se ressentait encore de l’état déplorable 011 l’avait placée la révolution. Par le fait de la séparation des deu.t pays, plus de la moitié de ses membres se trouvait dans les provinces septentrionales, et elle regardait comme une question d’honneur de ne point prononcer le divorce entre eux. La république des lettre.s, on effet, doit rester dans une région inaccessible aux passions politiques.

Des personnes qui ne pensaient point ainsi expliquèrent mal l’espèce d’isolement dans lequel se tenait alors l'Académie. On parla de la modifier; elle crut devoir se roidir contre d’injustes préventions; mais, quand elle put agir plus librement ensuite, elle fixa son choix sur deux hommes éminents dans les lettres et qui, par une heureuse coïncidence, s’étaient trouvés à la tête des deux premiers corps politiques (In pays; le baron de Stassaii, président dn sénat, et le baron de Gerlaclic, qui venait de quitter la présidence de la chambre des représentants pour celle de la cour de cassation.

Jamais choix ne fut mieux justifié, car jamais nous n'eussions pu rencontrer deux hommes mieux pénétrés des qualités de l'académicien, apportant plus d’urbanité et de courtoisie dans la discussion, plus de déférence pour les opinions des autres, et comprenant mieux les égards qu’on se doit mutuellement. Grâce à ces rapports de bienveillance, la clas.se des lettres, qui pouvait devenir une arène dangereuse, devint un champ clos où l’on ne combat jamais qu’avec des armes courtoises. A une époque où les opinions sont partagées sur tant de choses, et spécialement dans les sciences

politiques, c’esl la seule assemblée peut être où jamais les discussions n’onl été passionnées (*).

Une autre dignité semblable devint pour le baron de Stassart une source de chagrins de tout genre : ce fut la présidence dont l’investit le titre de grand mailre de la maçonnerie nationale. Le ministère s’irrita de le voir dans îles rangs qui lui étaient hostiles. Le sénat, qui l’avait élu à la présidence jusqu’en 1838, ne renouvela plus son mandat. Au.\ élections suivantes, le baron de Stassarl , par une espèce de représailles, fut porté au sénat par une triple élection, celle de Nivelles, de Namnr et de Bru.xelles. Ce n’était pas le moyen de concilier les choses : aussi, le 17 juin de la même année, fut-il révoqué de scs fonctions de gouverneur et admis à faire valoir ses droits à la retraite. Pour le consoler de sa disgrâce, une médaille d’or lui fut offerte par souscription comme en 1830.

♦’cs actions et réactions successives entre lesquelles notre confrère se trouvait ballotté, étaient peut-être ce qui convenait le moins à son caractère (*). Sa position était évidemment fausse; il le comprit, et donna, en 1841, sa démission de grand maitre de, la maçonnerie (’).

(') Ce n'élait pas «lans notre Academie «eiilemenl <|uc le haron de Stas»ail recevait dev témoignages d’estime. Par son caractère conciliant et par sa haute |K>sition, il semblait prèsident-né de toutes les sociétés et de toutes les assemblées dont il faisait partie. Je citerai en particulier la commission chargée de préparer la loi communale et la loi provinciale; à la suite des événements de 1834, la comiaissioD des indemnités pour les pillages; en 1835, le jury de Texiiosilion nationale de riiidusirie cl le jury pour les grades universitaires. En 1851, il présidait le congrès d'Orléans ; en 1833, le congrès d'Arras. La Société des sciences, des lettres et des arts du llainaul Parait nommé son vice-président à vie.

(*) • Enclume ou marteau, a-l-il dit <|ueh|ue part ; U-l est le sort de la plupart des hommes! heureux, mille fois lieiirciix le sage qui possède le .secret de ii'élre ni Pnn ni Pautre, et qui parvient à quitter ce monde sublunaire sans avoir été ut froissant ni froissé. » {Œuvres diverses, p. 105.)

(^) Cette démission le mil naluieileiiu-nl mal avec un parti, sans se réconcilier avec Patilrc. Il put reconiiallre alors que le rdle le plus difficile à remplir, c*esl

La liillo dont il venait do sortir lui inspira du dégoût pour les alVaircs publiques; peu à pou il s’en édoi"na davantage. l’nc mission diplomatique qu'il eut à remplir à Turin, en iHiO, on qnalil(' d’envoyé extraordinaire et de ministre plénipotentiaire, le rattaelia, mais |)onr peu de temps, aux all'aires de l’Liat. Quand eolte mission fut terminée, le baron de Slassart revint par la Provence, dans le but de revoir son aneicn département de Vaucluse. Il y goûta (lucbpies instants de bonbeur; il fut l’objet d’ovations il’autant plus llatleuses (pi’ellcs étaient complètement désintéressées de la part îles populations et des autorités.

Kn I8'i7.. il cessa de siéger au sénat; il cessa également de faire partie du conseil communal de Itruxelles et de diflérontes commissions du gouvernement; mais ce i|ui le décida à (piittei’ complètement les alTaires publiques et à ne plus vivre qu'au milieu d’un cercle d’amis, ce fut la perte cruelle qu'il lit le K juillet IHÜ) : la mort le sépara brusquement d’une épouse digne de toute sa tendresse. Madame de Stassaid se trouvait alorsà 1 iége : elle y fut alleinte d'une attaque de choléra à laquelle elle succomba jiresque aussitôt (').

Le baron de Slassart s’élail retiré, depuis quelques années, dans le nouveau faubourg Léopold ; il y vivait au milieu de scs livres et de ses manuscrits qui, à toutes les époques de sa vie, lui avaient procuré de douces dislrac-

ilr nVn p.is iivoir, rj sr vnns U- mol ironJn?, enirc doux jtarli!* '|mI fP

sont .tuji mnhis : li*s oli.inrcs d’ôtiu* IVéïpiu* sont douMcü. (I nVxislo, en pareil 0.1S, i|iir deux mainôios <lo so pivsn tor , oV>l do sVfTacor \*av une nullité ci*mplolo «III d’i xorroi .sur Ions un piii's.ini .isccnd.int. Or, cel asceiubni, lehaton do Sljss^trl r.iv.iil pordu, oi. d*niio aulro luirl, il n'ô(.iil point un homme «|ue To» put considérer comme «Hani do inédincrc iniporl.incc.

i') On ne poni rait mieux car;icléiiser celle union «|u’en rappcl.ini un vers 4uc Lti Fonlaiiie a placé dans une île scs plus cliarmanlcs composiiions :

Ni le Icmpv ni riixnieii irelcigiiircnl leur flnmmr.

lions. Dans celle paisible relraile où il Irouvail l’o/ium cum (lignitale lanl van lé des anciens, le baron de Slassarl étail devenu colleclionneur. J’ai déjà parlé des peines inlinies qu'il s'clail données pour réunir lous les fabulisles connus ; il mellail en ordre ses précieux aulographes, acquis parfois à des prix considérables ('), ainsi que les lettres des hommes distingués avec lesquels il avait corres- |K)ndu; il y joignait, autant que possible, leurs portraits. Il avait aussi commencé une collection de tableaux; mais ses prétentions à cet égard étaient fort modestes : on voyait qu’il n’avait été guidé dans ses choix que par le désir d’encourager de jeunes artistes, bien différent en cela de tel prétendu amateur dont un de nos poètes a dit d’une manière fort spirituelle :

Il aime les tableaux mais, par un sort fatal,

Il n'a, dans son salon, i|tie lui d'original.

Est-il étonnant qu’entouré de tant de trésors et des souvenirs des grands événements dont il avait été témoin , le baron de Stassart ail eu le pensée d’écrire des mémoires ? Il ne se faisait pas illusion sur l’espèce de discrédit dans lequel est tombé ce genre de littérature, par suite des abus qu’on en a faits; mais il tenait à réunir, à conserver des matériaux utiles pour l’histoire contemporaine.

Cj En véritable amateur, M. de Stassart ii'altacbail d'imiKMlancc à scs auto- ;,'rapbes que lorsqu'ils rappelaient qiielqiie événement bistoriqucou quelque souvenir littéraire. Sa collection est trés>nombreuse cl renferme au moins six mille lettres, écrites eu général par des personnages célèbres et dont plusieurs lui ont l té adressées. Elles sont rangées par ordre alphabétique et lui -même a pris soin d'en faire le catalogue. Quand il s'agissait d'écbanges (ranlograplics,cet homme si (généreux marchandait en véritable juif, comme il en faisait lui-mémela remarque ta riant. Il fallait le voir ensuite content et radieux, emporter ce qu'il nommait «es dépouilles opimes, les classer dans sa bibliothèque et les exhiber avec un plaisir d'enfant à la curiosité de ses visiteurs. L'acquisition d'un autographe rare était la seule chose pour laquelle il ne craignit pas de se rendre im|K>rlun.

.Nous U avoii> iiiaüu'urc usi iiiuiil du ses mémoires que les (iieiniers linéaments, ou plutôt une table des matières Iris- >ueeincle, avec (juebjacs notes destinées à faire partie du jireniier elia(iili-e. Plusieurs eartoiis , retrouvés après sa mort, euntiemient les matériaux (lu’il se proposait démettre en (euvre.

(ie "enre de travail eut été un véritable délassement peur 'U vieillesse. Les notieos biographiques insérées dans ses oi: iivrrs iliverspx et (|ui sont au nombre de soixante et (piiiize, mollirent que l’ouvrage projeté n’eùl été dépourvu ni d'instruction ni d’agrément, l.e baron de Stassart, eoinrne je l'ai fait remarquer déjà, est un conteur aimable et spirituel (pii présenté avec ebarme les détails propres à faire apprécier les personnages mis en scène. Il avait peu de penelianl pour les ouvrages de longue baleine: la peiiitiiredo genre et celle des [lortraits allaient mieux à ses habitudes et il ses goûts que la grande peinture historique; en écrivant, d’ailleurs, il rcelicrcliait nioins la gloire qu’un agréable délassement (').

Dans toutes les eireonstanees de sa vie, le baron de Slassart a su faire dignement les lionneurs des emplois élevés ipii lui étaient conliés : il vivait véritablement en gentilliornme. Dans un âge avancé, il se faisait encore un plaisir de réunir il sa table ipielipies gens de lettres et des amis, aiin de deviser et de s’entretenir des objets favoris de scs éludes. Il était d’une bienveillance extrême pour les jeunes gens; il les accueillait avec plaisir et leur prodiguait des encouragements.

(') Anstii le vil on premlrt* Miccossivemenl pari à la rrdaclion de *li(rérenl> n i-m lis |M’rio<li<nM s, icls iiint la /tf’i'ue encychptulique de Franct:, la BibU ‘ f/rttphie universelle des frères .yichaud, la Bevne belyef le Trésor natiofutl, \r /iihliophih helyr, les Bulletins do iiotro Acatlôfiiie, la Bevue du «orddr/J i'mnee do son dij:iio aim >1 \rUnir Dinaiix^ «Mc.

Sa physionomie' n’offrail point de ces traits saillants et largement accentués dont l’art sait tirer un parti si heureux, et qui, pour lui, valent souvent mieux qu’une beauté régulière : ce qui dominait, dans son extérieur, c’était plutôt un air de bonté que de distinction. Il avait généralement le sourire sur les lèvres, non pas ce sourire banal et de convention qu’y portent habituellement les gens du monde, mais celui qui nait d’un sentiment profond de bienveillance et qu’une sorte d’instinct ne nous fait jamais confondre avec l’autre. Sa taille était peu élevée, et un certain embonpoint était loin de racheter ce qui lui manquait de ce côté.

Ainsi que le bon La Fontaine, notre confrère prenait parfois de l’humeur et se permettait l’épigramme; mais scs traits n’étaient point acérés : il eût été affligé tout le premier d’avoir pu causer quelque blessure; après avoir eu à se plaindre des autres et s’étre fâché, il pouvait dire avec le poète français ;

Je me sens né pour élrc en biiüe aux mécbanis tours:

Vienne encor un trompeur je ne tarderai ^uère.

Il était sujet à des accès d’impatience qui se manifestaient par une vive rougeur, un certain embarras d’expression et un mouvement nerveux dans toute sa personne; mais sa fâcherie même était celle d’un excellent homme.

On l’a parfois accusé de céder à des mouvements de vanité; mais n'est-ce pas plutôt qu’en désirant vivement une chose, il n’avait point l’art de dissimuler et allait droit au fait? Il avouait avec candeur ce qu’il voulait; un autre, plus habile, eût atteint son but par des voies détournées. Ajoutez d’ailleurs que, quand notre poêle demandait pour luiméme , c’était par exception , et qu’on le voyait presque constamment s’employer pour les autres et mettre leurs intérêts avant les siens.

Sou obligeanci! ùlail sans bornes : s'agissail-il de faire redresser des injustices, de faire obtenir aux autres des faveurs ou des distinctions, il était toujours prêt. L’activité qu'il déployait lui faisait manquer parfois le but qu’il voulait atteindre; car c’est en pareil cas surtout qu’il faut savoir attendre pour saisir habilement l’occasion.

Parlerai-je ensuite de ses qualités comme homme du monde? il était du commerce le plus sûr, et toujours disposé à prendre la défense des absents, quand il les voyait injustement accusés. Un homme de lettres, qui se piquait d’une grande franchise et qui prenait souvent les formes de la brutalité, trouva un jour M. de Stassart avec le comte de Lacépède. Celui-ci s’étant éloigné, l’homme de lettres dont il s’agit s’écria : ce Lacépède m’excède avec sa politesse, t Que voulez-vous, répondit le baron de Stassart, c’est un vice d’éducation ; il faut bien le lui pardonner ; ne l'a pas qui veut ('). »

Il avait un genre de courtoisie bien rare, c’était de savoir écouter les autres; qualité d’autant plus méritoire qu’il était naturellement impatient. Il a dit quelque part avec un sentiment de malice ; « L’honnète homme ennuyeux l’est bien plus qu’un autre, car non-.seulemenl il faut qu’on le supporte, mais encore qu’on prenne sur soi de l’écouter avec des égards et même avec l’air de la bienveillance (’). « Il faut croire qu’il avait connu ce genre d’ennui et qu'il a voulu s’en venger en mettant le papier dans sa confidence.

(•) Le h.iron de Slassart s*esl sans doute souvenu de celte anecdote, en rcrivani les iVouveaux dia/ngnes éptgramtnaltques ft moraux qiiM a placés à la fin die «an ouvraKe, mais il Pa )trésenlée sous une autre forme (Œuvres diverses, le Uirc Jffiscellanées, p. 1049). X. Je vous i|inlle.... Florimond, que j'aperçw' ij-lias, me déplaît. — Z. Pourquoi vous déplalt-il? — Je ne sais trop... sa politesse me fali^ue, elle m’eicède. — Z. Je conçois qu'elle vous embarrasse.,., qoe voulra-vous? C'est un vice d'éducation ; ne l'a pas qui veut?

(•) Œuvres diverses ^ pensée 145.

Comme académicien , il était pour ses confrères d’une déférence sans égale. Assister aux séances n’était pas seulement pour lui un devoir, mais une sorte de politesse : aussi fallait-il des motifs puissants pour l’empécher de s’y rendre^ bien différent en cela du bonhomme La Fontaine, qui, pour y arriver, avait soin de prendre le plus long.

Le baron de Stassart avait conserve les traditions de cette urbanité exquise qui se perd chaque jour davantage et qui bientôt ne se retrouvera plus que dans les livres. Jamais il n’a songé à se prévaloir de sa position que pour se rendre utile, ni à rappeler sa nobles.se que par ses sentiments et .ses actions; les qualités de son esprit, il ne les mettait en évidence que par le plaisir qu’il avait à faire valoir celles des autres; il ne faisait usage de sa fortune que pour de bonnes actions et des largesses. Il a conservé ces habitudes libérales jusqu’à son dernier instant , témoin le testament par lequel il a si richement doté notre Académie (').

Personne plus que lui n’avait à cœur les intérêts de la compagnie; tout ce qui pouvait contribuer à sa prospérité, à l'avancement des lettres ou à l’illuslration de la Belgique devenait l’objet de sa sollicitude. C’est dans ces dispositions et par une bien noble initiative qu’il fonda un prix en faveur de la meilleure notice sur un Belge célèbre /*). « Je suis heureux, Messieurs, disait-il dans l'acte de fondation, je suis heureux de donner à l’illustre compagnie qui m’a fait l’honneur de m'admettre dans son sein, ce témoignage de l'intérêt que je lui porte et de mon dévouement sans bornes. »

Mais là ne devaient pas s'arrêter des dispositions aussi généreuses : notre digne confrère a voulu que ce qu’il pos-

(') Ce ieslamenl es( il.ilé du 19 du mois de mai 1854.

(') Séance du * novembre 1851. Voyez lome XVIII, 2*' parlie,

page 420.

scdail (le plus pré’cicuv tievini, apn'-s sa mort, la |)roprid( (le l’Académie; (pic les livres au milieu desquels il avait vécu, que sa riche collection d’autojîra|)hes qu’il avait formée avec tant de soins cl l’on (leut dire avec tant d'amour, que les récompenses lionoriliques qu’il avait méritées, que tous CCS objets ipii ra|)pelaienl sa carrière par les cotés les plus intimes, l’ussont déposés chez nous, comme dans le sein (lésa famille d’adoption; il est à regretter seulement que cette bibliothèque |)réciense n’ait pu être mise en place jusqu’à présent, mais l’Académie a eu soin d’en publier le catalogue. Ce n’est pas tout encore; à tant de bienfaits il a joint la fondation d’un prix nouveau, plus magninqiie que le premier, destiné à encourager l’élude de notre! histoire nationale (' ).

On |)i'ul regarder comme formant, jusqu’à un certain point, partie de son Uîstament, le volume des OEtivres diverses, publié au commencement de 18oo. Une sorte de pressentiment annonçait au baron de Slassart qu’aprt'S celle publication, il ne lui restait plus ipi’à dicter ses dernières volonlé’s (‘).

(') Pour $.1 rcconn.iiss»iice À l.! classe <>ciei)ce& moi aies e( Ht*

(i'iues (le rinstiliil tic France, qui l'avait inscril paitni ses correspondants, le kiron de Siassart a mis ê^aiemeiu h sa disposition une >ommc de 10,000 fraocs pour fonder un prix il décerner tous les six ans pour le mcilietir éloge d'un moraliste et pour une i|iiestioii de morale aUernalivenienl.

Par un sentiment de délicatesse (|tii aclièvera de le faire connaître, il a lé^ué au jeune olTicier <pii sortirait premier de l’École militaire, un précieux aulograpfaf deBayai«l, le seul (|trii ait consenti à «Iislraire de sa riche collection; il y a joint une somme de trois mille francs, pour adieler ses premières armes. Outre des legs nomtireux faits à des ami> et à de^ gens de lettres, il a largement doté «iomesti'pM's, et il a voulu *}ue les pauvres do sa ville natale et de plusieurs autres localités eiivsciil également («art à ses bienfaits. Son testament est véritablement ripijvre éclairée d’un homme de bien ; et nous ajouterons ipie le donateur a trouve do dignes iiilerprèie-» dans son légataire universel et dans son exécuteur Icsiameniaire, M. le marquis de .Maillon et M. le pi ésidenl Mans.

(■) O J’ai sous m«-s y<Mi\ mon acte de naissance, rlil-il à ses lecteurs , if ot pins me Caire illusion : je suis né le '2 M plembrc 17liÜ. C’est aujourd’hui »|ue

— 43fi -

Cependant sa santé n’avail pas souffert d’altération sensible. Le 2 octobre '1854, il présidait encore notre séance académique : rien n’était modifié en lui, ni ses qualités physiques, ni ses facultés intellectuelles. Une légère cholérine ^ se manifesta dans la journée du 8 octobre; elle devint plus aiguë le lendemain; et, pendant la nuit suivante, notre confrère fut atteint de douleurs violentes qui firent croire à l’existence du choléra. On se hâta de lui faire administrer les secours de la religion. Un assoupissement profond succéda à ses douleurs; c’est dans cet état que la mort est venue le surprendre ; le mardi matin, 10 octobre, il avait cessé d’exister.

I.es funérailles du baron de Stassart eurent lieu le vendredi suivant : tout ce que Bruxelles renfermait de plus distingué dans la diplomatie, l’administration , l’armée, les .sciences, les lettres et les arts voulut payer un tribut d’estime à l’homme de bien qui avait consacré plus d’un demi-siècle de son existence à servir son paysl

Le corps du défunt fut présenté à l’église de Saint-Josseteii-Noode, et transporté de là au cimetière' de Laeken, pour être déposé à côté de celui de sa digne épouse, dont il n’avait cessé de déplorer la perte (').

commeoce ma soixanle et douxième année,... il est plus que temps de dresser mon bilan littéraire. • Dans VAnnuairt de IWcadémie |K>ur 1855, on trouve, i la soile de celle notice, le plan et quelques documents destinés à Former les Mémoirtt du baron de Slassarl.

(*) MM. le secrétaire perpétuel de TAcadémie et Van Beromcl se sont rendus successivement les interprètes de la douleur publique.

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