LE BARON F. -H. -A. DE HUMBOLDT
l.a scionco sc proscnto soiis des formes très-diverses; il faut des talents spéciaux pour répondre à cliacnne des questions qu’elle soulève. Uu géonièire pourra, si l’on veut, reconstruire la géoinèlrie tout entière, sans recourir à des secours èlrangers. Pour d’autres connaissances, au contraire, il n’en est |)as de mè!ne; un ensemble d’Iiommes est necessaire, et ces hommes doivent obéir à une, même voix : c’est en <]uelque sorte la voix d’un général qui commande; tout dépend de la sagesse de ses ordres. Ces cliefs sont rares, parce que, indépendamment du talent naturel et de l’étendue lies vues, il faut un esprit conciliant qui rallie tous les rangs et sache inspirer la conliance et le désir de marcher en avant, ('/étaient ces qualités variées, cet esprit ferme et persuasif, cette haute intelligence qui formaient le fond du caractère de I hominc éminent dont nous rappellerons ici le souvenir. Alexandre de Iluniholdt appartenait à tous les pays par la variété de ses connaissances et par scs sentiments éminemment justes et distingués.
(‘) Frédéric Honi'i Att'xaiiilrc de Hiimholdl, né à Berlin, le 14 sei'lembre 1769, moi id.ms 1.1 nu^mc ville, le 0 nui 1H5D.
Nous n’avons pas la prétention de faire apprécier, dans tous ses détails, cette perte immense ; nous nous bornerons à joindre nos regrets à ceux des autres pays, et à rendre un hommage mérité à cet homme illustre^ tout en rappelant quelques-uns des liens qui le rattachaient à notre Belgique.
Alexandre de Humboldt était né à Berlin, d’une famille ancienne et honorable. Sa naissance date d’une année remarquable, celle de 1769, qui vitnailre plusieurs hommes célèbres, et entre autres. Napoléon et Wellington, les deux plus grands capitaines du commencement de ce siècle.
l es premières années de de Humboldt annonçaient le physicien qui s’apprêtait à illustrer la scène du monde; son incroyable activité le poussait partout à reconnaître ce qui SC passait dans la spbère scicntiflque ; de 1787 à 1790, on le voyait avec son frère passer tour à tour dans les écoles supérieures de Francfort, de Gôttingue, de Hambourg, de Frcibcrg, et y rechercher les hommes les plus distingués. C’est alors que commencèrent ses liaisons avec Werner et Léopold De Buch; c'est alors qu’il se mit en rapport avec le baron de Zach et qu’il apprit à connaître et à manier les instruments d’astronomie qui pouvaient lui être nécessaires dans ses voyages.
En 1790, il fit, avec le naturaliste Forster, un voyage géologique sur les bords du Rhin et dans l’intérieur de l’Angleterre ; il n’avait que 21 ans, et cependant on le vit publier avec succès ses premières recherches minéralogiques. Un moment on put concevoir des craintifs sur son avenir. Le désir de lui être utile avait porté le gouvernement à lui confier les fonctions d'oberbergmeister dans les mines de Bayreuth. Il conserva ces fonctions de 1791 jusqu’en 1795 ; mais le besoin d’étendre le cercle de ses connaissances et de travailler sur un plus grand théâtre le conduisit bientôt en
Fraïu'c. Il ontn'pritavcc lîonpiami lo projet de visiter l'Anuri(|iie et d’explorer ce vaste eolilineni dans tons ses détails. Il partit le 5 juin ITDO, et jusfpi’au mois d’aoùt 1804, il visita les principales parties dn nouveau monde avec une activité et une intelligence admirables.
Dés son arrivée en .Vmérique, il lut témoin dn phénomène extraordinaire des étoiles filantes, qui .sc manife.sta vers le milieu du mois de novembre suivant, et il en litconnaitre les merveilles en Furope. Ce beau sjiectacle, sur leipiel il avait ap|)clé l’atleiition des pbysicicns, se reproduisit plus tard à la même époque, et le retour périodique |irit le nom de son premier observateur.
Nous ne suivrons pas rinlelligent voyageur dans la belle roule ipi'il sut parcourir avec tant de gloire et d'énergie; qu’il nous sullisc de dire, avec un de ses compatriotes les plus distingués, qii il ilonna en quelque sorte une forme et une extension nouvelle à trois sciences i|ui ca|)tivent aujoiird’bui l’altention des bommes : la géographie des plantes, la météorologie et la géograpbie statistique (').
A son retour d’Amérique, il revint en Franee et mit en ordre les trésors qu’il avait réunis pendant ses voyages. Il laissa sur le continent nouveau le compagnon de ses travaux, M. Donpland, qui resta fidèle à sa nouvelle patrie, et (jui v mourut dans un âge avancé, peu de temps avant son ancien compagnon de voyage.
De llumbobll s’établit à Paris et ne tarda pas s’y mettre en relation avec un grand nombre d’bommes supérieurs. L’étendue de ses connais.sances, le courage et le savoir qu’il avait montrés dans sa dangereuse expédition, en même temps ipie le cbarme et la variété de son commerce, l’eurenl
(') ^lesander von f/umboldl, tieux arCiclos iii»i'iéü par M. le professeuf
ü. Wflirr, les n"* "Si ft 55 ilii ff'ochtnxrhrifl tle le D' Heis*.
bientùl fail rechercher par ce que la France avait de plus illustre.
Un autre homme, aussi brillant par ses qualités personnelles que par ses talents, se trouvait alors en captivité sur la côté d’Afrique; après de nombreu.x efforts pour arriver à la liberté, Arago parvint enfin à la conquérir, grâce à l’heureuse intcrvenlion de la France. De Humboldt fut une des premières personnes dont il serra la main, en rentrant dans sa patrie ; il commença dès lors avec lui une amitié à jamais honorable pour la science.
Pendant vingt-trois ans, le célèbre voyageur s’occupa avec des soins incessants de réunir et de publier les docuinenLs de son voyage, d’assister à la plupart des réunions scientifiques de l’Institut de France, de se lier avec les hommes les plus éminents, et d’apporter, dans toutes ses relations, cette dignité naturelle qui le plaçait au premier rang partout où il se présentait.
Ce qui ne sortira Jamais du souvenir de ceux qui, pour se guider, ont eu recours à ses lumières, c’était cette grâce particulière, c’était cette bonté avec laquelle il accueillait leurs d<‘inandes et celles des jeunes gens qui entraient dans la carrière illustrée par ses travaux. Il ne se bornait pas à des paroles obligeantes, il les aidait de ses conseils, il ouvrait autant qu’il le pouvait le chemin qu’ils avaient à suivre, et leur parlait un langage noble et encourageant. Plein d’esprit et «l’enjouement, il conservait avec eux cette politesse douce et tranquille qui leur donnait toute assurance et leur inspirait une véritable vénération.
C’est sous ces dehors bienveillants que j’appris à connaître ce savant, dont le souvenir me sera toujours cher. Profitant de ses offres, j’ai souvent demandé ensuite pour de jeunes savants le bon accueil que j’avais reçu moi-même, sans que jamais mon espérance ait été trompi'e; souvent
même mes cleinandes élaicnl <lé[)assées avec un soin cl une (li'licatcsse que je n’osais esfu’Ter (').
De llumboldl logeait à Paris, dans le voisinage du Ponl- Neuf, en face de l'hotel des Monnaies; son appartement, assez élevé, était d’ailleurs dans une position agréable. Malgré son éloignement de l’Observatoire, le savant naturaliste V allait fréquemment et s’enfermait avec Arago, pour causer des dilférentes brandies de la science. I.a conversation n’élail pas toujours (;aline : quelquefois la vivacité s’en mêlait, et l’un ou l’autre de ces hommes éminents se relirait avec la bouderie d'un enfant. Je liens d'.Vrago lui-méme, <|u’un jour de llumboldt quitta rObservaloirc avec tant d’humeur et de rapidité, qu'il oublia, en sortant, de rejirendre son chapeau .Arago le poursuivit, en le priant au moins de se couvrir; nouveaux refus du naturaliste, nouvelles instances de l’autre |)arl. La discussion fil à la fin place à un éclat de rire, et de Humboldt se couvrit C*).
CI Me trouvaiU A Paris, on 18ü, nonr nu* livrer aux travaux de rasironooair, incm picmicr soin fut de me rendre clicz de llumUulttt. Je ne te (routai inaibi j'y retournai avec assez d’asMiiuilé, |iotir |iorter son concierge à me dire la vi'riti^ Üc lliimholdl, toujours oceu|>é, demandait natnrellemeiil le nom de< |»ersonnes ipii désiraient le voir : Je m'emiMess.ii île donner le mien et je reçus au-»sitùt un liillet d'inviiaiiüii plein di* liienveillance.
Je ne iuaii)|(iai pas de me rendre h l'appel «|ui m'iHatl fait, et jViis lieu de mVn applaudir : le savant physicien me conduisit à riiislilul ipie je voyais pour U première fois, et me préM'iita à ses amis, line pareille lecommandation iKnirail me dispenser de toule> les antres, si j'en asais en.
On fai>ait alors à l'OIiservaloire l'essai des grandes lunettes construites par Lerebunis et Cauelioix. La usité se prolongeait parfois jusqu'à niimiit ou une heure du mahii : de llumhuldl était visiteur assez régulier, et je m'estiniai ivujour» heureux de pouvoir l'acronipagiier à sou lelour.
Sa conveisalion vive et empreinte de causticité prenait paifois des pro|»orlions alarmaiiies; elles inquiétaient les personnes ipii le connaissaient peu. l u soir que, daiiïi une réiinlun. il avait é;:ayé ta société par ses remarques spiri- UieJles «*t Apécinlemeut sur îles personnes qui venaient de quitter le salon, on » i( une jeune femme élégante, qui avait atinoiicé le dessein de se retirer, demeurer ensuite et s'agiter sur sa chaise avec une certaine impatience; la dame de la maison s'iul'urtiia de la eaiise qui l'agitait! Oh ! je ne partirai jamais avant ce
En 1827, le célèbre voyageur retourna en Allemagne, après avoir vécu environ trente ans éloigné de sa patrie. Il y reçut l’accueil qu’il méritait; la cour ne lui témoigna pas moins de déférence que le public. C’est alors qu’invité à se faire entendre devant ce que Berlin renfermait de plus distingué, il fit les premières lectures de .son ouvrage le Cosmos, qui, plus lard, eut tant de succès et de retentissement.
Cependant ce premier essai fut interrompu par le grand voyage entrepris, en 1829, avec MM. Rose, Ehrenberg, Erman et d’autres savants. Il pénétra dans l’intérieur de la Russie et visita la partie asiatique de cet empire. Je ne m’arrêterai pas à décrire les résultats scientifiques de cette grande entreprise; je dois les passer sous silence, comme ce qui se rapporte à son voyage explorateur en Amérique.
Je me trouvais à Berlin, pendant son séjour en Asie, et je pus juger, par tout ce que j’y vis, des soins qu’il prenait pour continuer à marcher, en première ligne, dans les sciences d'observation. 11 avait établi dans les jardins de M. Mendelson (') un cabinet magnétique, dont, [icndanl son absence, le soin était laissé à quelques-uns de ses amis. MM. Encke, Magnus et Poggendorff voulurent bien m’en faciliter l’accès et m’offrir le moyen d’y faire mes observations. Ces expériences furent reprises ensuite et continuées sur une échelle plus grande, avec le concours du célèbre Gauss. Cette reprise n’eut cependant lieu qu’en 1837.
roonsieurf dil-elle; je veut éviter qu*il De parle de moi. • Arago me racontait ce l>etit incident, et me disait en riant <{ii*il avait «louvenl loiirmenlé sud ami en le lui rappelant. Du reste, ajoiilait-il, quand il est lancé dans ce sms, il ne s'épargne pas plus que les autres. M est hien inutile d'ajouter que ses plaisanteries rtairnl pures de toute oialveillancc.
(') Félix Mendelson était, comme on sait, l'un des premiers musiciens de l'AIlemagoe; ses deux so>nrs, également distinguées par leurs talents, avaient éjKiusé, Pime, le célèbre mathématicien Lejenne-Uirichlel, et l'autre, l'habile artiste M. Heniel, peintre du roi.
|ieiKl;iii( c('llo im’iiic iinntic f|iic reçus du baron (le Hiimboick la Iclire suivante, qui se rap])ortail aux observations niasriiL'tiques, dont il s’occupait alors avec ardeur et dont le célèbre Gauss se |)réparait, de son côté, à enrichir la tliéoi'ii’ par scs précieux développements (').
« Une seconde lettre si bienveillante et si aimable que
m’apporte M , me fait sentir tout le poids de mes torts
envers vous. .le sens combien je suis coupable, mais je compte sur votre indulgence, parce que, dans les hommes d'un talent supérieur, il va une manière devoir les choses et la position des individus de plus haut. J’avais à vous offrir riiommage de ma vive reconnaissance pour tant d’importants travaux de magnétisme, de température souterraine et atmosphérique, d’astronomie puriî, de cette intéressante réunion de notices météorologiques et historiques, que vous savez réunir dans votre .hinunirr. Pour ne pas vous irnportumm par la monotonie de ces vagiu's éloges, je devrais m’entretenir avec vous sur tous ces ohjets qui , malgré ma vieillesse antédiluvienne et ma position à la cour, occupent encore toutes mes pensé(!S. Hoc cral in volis ; mais des occupations qui ne sont |>as très-littéraires, une vie nomade (la cour passe trois jours de la semaine dans les châteaux de Potsdam et ailleurs), des courses en Allemagne et à Paris, un bras trés-faihic (pour avoir couché si longtemps sur des feuilles mortes dans les forêts humides de l’Orénoque), des épreuves à corriger et que l’on m’envoie toutes les semaines
de Paris à Berlin Voihi plus qu’il ne faut pour avoir
quelque droit à votre pardon. J’ai le bonheur de n’avoir besoin que di' quatre heures de sommeil; j’observe le plus
(’) Je cil<* cefte leUre en entier, telle qu'elle a |*arM dans la Corrtipotuionct scienli/iffue et littéraire, etc., de «le lliimholdt, |inbhée par M. De la Ro'iuefl*’- Paris, ch«*j5 Dncrocq, libraire, 1805, 1 vol, in-S", pages 564 cl siiir.
souvent une aiguille de déclinaison horaire encore apres deux heures du malin: j’ai terminé, malgré de cruelles distractions dont j’ose vous ennuyer, US feuilles de mon Examen critique de l'histoire de la géographie du xv' siècle, et des feuilles d’un énorme volume in-folio; je fais paraître en ce moment, avec mon ami et compagnon de voyage, M. Gustave Rose, en allemand, le premier volume de l’expédition physique et géologique que j’ai faite, par ordre de l’empereur de Russie, à l’Oural, à l’Altaï et à la mer Caspienne. Je vous donne l’histoire de ma vie pour que vous m’en vouliez moins de ce coupable retard d’une réponse. C’est un double crime, puisque je vous ai fait perdre deux mois par des recherches magnétiques, auxquelles vous vous livrez avec une si noble ardeur. Cette année a été bien intéressante sous le rapport de ces lumières polaires dont l’apparition se fait pressentir dix à douze heures d’avance, par des changements dans la tension électro-magnétique du globe. C’est cette année aussi qu’on a de nouveau pu sentir comment les perturbations de l’aiguille sont différentes dans deux endroits où l’aurore boréale semble se montrer avec le même éclat, mais non à la même hauteur; nous n’éprouvons pas tous le même orage magnétique, et l’orage qui a lieu dans un point très-éloigné agit quelquefois plus énergiquement sur l’éguille là où il n’y a pas de trace d’aurore boréale visible, qu’un orage magnétique placé près de notre zénith. Tout cela se débrouillera par des observations correspondantes très-multipliées en mesurant plus précisément qu’on n’a coutume de le faire, les apparences de l’aurore et les temps où les changements ont lieu. Le parallélisme des courbes des déclinaisons horaires est à présent un phénomène si bien constaté et à de si énormes distances, qu’il devrait {sic), dans la monotonie, moins occuper les physiciens. Ce qui intéresse le plus, c’est le non-parallélisme, qui se
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liioiilri' i|(icl(|iiprois il (lt‘ |H'li(es distîmcfs (Berlin el les iiiiiiis lie Freilierçri, c'est rinlliicnce de l'clal météorologique dr ratnios|ilièrc sur les lunxiwn el uiinhiia des élongations diurnes. Il reste à découvrir les rajifiorls intimes de la manifestation du magnétisme avec les changements instantanés de l’air.
» Mon ami . M. Kncke, qui professe aussi une haute estime pour vous, se chargerait sans doute très- volontiers de me remplacer el de surveiller la construction d’un appareil de (lauss à Berlin ; mais, nous-méme, nous avons beaucoup plus de eoidiance dans les appareils à miroir construits à Golliugue, où l’on a une longue habitude de construire en dill'érentes dimensions. M. Eucke veut changer son petit barcau avec uii plus grand, et compte lui-méme avoir recours, cet été, à M. Gauss. |iour obtenir un appareil fait a (îditingue. Vous voyez ipie quelquefois les Berlinois peuvent aussi être modestes. Vos observations de la latitude ilc Bruxelles (passages de la polaire) sont d’une admirable [irécisiou. .Agréez, je vous supplie, monsieur el cher confrère, l’hommage de ma haute el alfeclueuse considération.
» A. OE Hcmboldt.
• A üerlin, le 3 mai IS.'IT
» Votre .Academie im|irime (je pense) un mémoire sur les chiffres iudous de M. ('hasles, el sur un passage de Boëtius qui m’a beaucoup occupé aussi, ,1e crois même avoirexplique commeul l admirable découverte de la (valeur de) position a pu se faire [Jonnwl f/e nnitlipmaliques dr Crelle, t. IV, pp. 20o-2(^l). Si peut-être il existe déjà des tirages du mémoire de M. (Chasles, je serais très-heureux d'en posséder un. ,1’ai publié un grand ouvrage de mon frère Guillaume de Humboldt sur la langue kawi de Java, el sur rintliience générale du langage sur le développement
(1<‘ l’inlelligencc des peuples (en allemand). Vous voudrez bien m’indiquer une adresse ici, ou à Leipzig, ou à Hambourg, où je pourrai adresser deu.x ou trois exemplaires (très-gros volumes in-4°), si vous en désirez pour vous ou pour vos bibliothèques. Je pense qu'un jeune physioligiste prussien , très au courant des belles découvertes microscopiques de mon compagnon sibérien, M. Ehrenberg, est arrivé à Bru.xelles M. Gluge est un jeune homme très-estimable et très-instruit. »
Le système de recherches publiées pendant cinq années, à Gottingue, par les soins intelligents de Gauss et l’obligeant concours que lui prêtait de Humboldt, ne dépassait guère les limites de l’Allemagne : j’avais concouru à ces travaux, d’après les invitations de ces deux hommes illustres; mais bientôt, sous les inspirations de de Humboldt, l’Angleterre lit un nouvel appel, et invita, sur les différents points du globe, les physiciens à réunir leurs efforts à ceux de ces savants. Il ne s’agissait plus de trente-six heures d’observation par mois; il fallait des travaux horaires faits constamment de jour et de nuit, pendant l’espace de plusieurs années. L’appel était fait par la Société royale de Londres, mais de Humboldt avait donné le signal. Des observatoires furent établis à de grandes distances, sur les principaux points du globe, et trois ou quatre furent organisés en Europe, indépendamment de ceux d’Angleterre. Ce furent ceux de Munich , de Prague, de Saint-Pétersbourg, de Dublin et de Bruxelles. Les observations commencèrent en 1840 et se sont prolongées pendant plusieurs années, jusqu’au moment où elles furent remplacées par des moyens mécaniques.
Un autre genre de recherches, non moins étendu, s’était répandu en Europe, et de Humboldt y occupait encore une
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(les prciriiiTPS places; je veux parler des étoiles lilanles. Il avail^ en comme nous l’avons dit, été témoin d’une apparition extraordinaire d’un grand nombre de ces météores; le récit (pi’il en a l'ail avait vivement frappé les esprits; mais ni celte apparition, ni les curieuses recherclies de Brandés et Betizenlii'rg, toutes récentes alors, ni les travaux que je repris en pendant <|ue Bi'andès renouvelait les siens
en Allemagne, rien n’avait pu déterminer les savants às’en occuper d’une manière suivie. ,\rago voulut, dans \'Annutiirc de France, éveiller l’altentioii des savants à cet égard; c’est alors qu’il signala une seconde nuit de périodicité, remarquable par le nombre des étoiles lilantes : celle du 10 août dont il a été parlé précédemment. iPayesoî^et snivanli-s.) i').
Si je me permets de parler ici de ces phénomènes, c’est pour faire a|iprécier le defaut général de nos lumières sur ce qui les concerne. On voit Brandés et Benzenberg passer de l’une à l’autre bypolbese, pour expliquer leur existence; I ingénii'ux Obladny n’est pas plus assuré dans ses conjectures, et de llumboldt, lui-meme, malgré la pénétration de son genie, marebe avec la meme déliancc ('*).
r) I t'i-soimct> oiU .itlnlHié l,i |ii'cinière annonce de celle |»ériodicile
au t'tdèhrc Oiheis, mais voici comineiU il s'rst exi>ii«|ué â ce sujet dans les noirs de son second aiiich' sm* les étoiles filaules : « M. Oiietelel avail liii-méme oh* serve, en IS-Ti cl IHÔli, un noml>ie extraordinaire d'éloïk-s filantes dans la nuit du II) itodi. Il l'oiivail «lune ha<iar<i(-r avec plus de confijoce une prédiction |>on* live. Ce savant lafiui ieux a f.iil un c.ilalo^uo 4lc$ nuit!» d*aoAt t{ui avaient été reiiianinaMi'v par de mniihmises apparitions dVioiles filantes, etc. * {/ahrbuch fuv 1837, paji. 51, pnltlié par Scliumaclicr, et ('orre$pomianct matkematiqw pour 18ÔH, p. 45^, on Parliclu «If M. OIImms sf trouve traduit.)
(•) On peut voir toutes ces incet ittu«(es «lans l'ouvrage publié en dernier lif« par Benzenheig, Dit Sternschmippvny Hambourg, chez Peilhès, 1839, in-J**. I. 'auteur cite la colTe^plUlllance 'in’il a eue à rel égarti avec Olbers, de HumbolJl et avec plusieurs julres savants. Il avait prié de Uumboldl de juger ooe ditTiciitlé sur laijuelle nous nVtions pas «l'accord, mais je crois qu'âief l« camiaissance» dctuelles, il serait diHicile de se prononcer en dernier rrssort.
Sa position présentait un autre avantage non moins fécond, quoique moins apprécié : c’est l’influence dont il jouissait personnellement. Il était l’àme et le conseil des jeunes savants; il leur inspirait en quelque sorte ses connaissances. S’ils voyageaient, ses recommandations en d’autres pays leur donnaient accès chez ses amis et ses nombreu.x admirateurs. Les Académies mêmes cédaient au besoin do le prendre pour guide. La Société royale de Londres n’hé-
Voici qttelle éuil la réponse de de Uumboldt, qui faisail piutél connaUre sa propre idée qu'il n'exaniinail la nôtre :
« Vos observations sur les étoiles niantes, matière dans laquelle vous avez fait faire i la science les progrès les plus louables, ont été |K>ur moi d*un haut intérêt.
• C'est précisément la vitesse prodigieuse de leur mouvement qui m'a toujours déterminé à considérer les aéroliihes comme des corp> se mouvant circulaire» ment dans des zones rapprochées. C'est ainsi que presque toutes les pciites pla» nèles se trouvent aussi à peu près dans une même orbite.
• La grande dilTérence de Gérés à Saturne est peut-être égale à celle du plus grand aérolitbe non encore décomposé en fragments.
> Les aérolithes <)ui se meiiveiil autour du soleil peuvent être distribués eu zones déterminées dans lesquelles ils se suivent, espacés entre eiii, comme les billes d'un billani : de manière que les nœuds des orbites n'amènent point nécessairement toutes les années, i ré|HX|ue du 13 novembre, par eiemple, des chutes d'étoiles niantes.
» Quelques-unes île ces orbites peuvent traverser l'orbite de notre globe, M. Quetelet dit au mois d'aotU.
> Où se trouvait, dans l’origine, la matière dont les aérolithes sont formés? Cette queslion est absolument la même que celle ; Ou gisait autrefois la matière qui a formé Mars, Uranus ou les planètes?
• Sans doute, la lune et les autres satellites peuvent donner du la matière par jets, mais la queslion agitée est beaucoup plus générale et n'est pas plus soluble que ne le sont toutes celles qui se rapportent à l'origine des choses. Les aérolithes peuvent, tout aussi bien que les autres planètes, s'étre coiiglobés séparément et comme noyaui, après de nombreuse> oiodificalions et dans des atmosphères mues circulairement comme celle qu'occasionne la lumière zodiacale, paieiemple.
• Pourquoi cette matière qui, dans l'espace, se conglobe diversement en planètes, comètes et aérolithes, aurait elle été autrefois précisément dans la lune?... • Voyez Die Sternschnuppen de Benzenberg, cl la Iraduclinn de celle lettre dans la Correspondance mathématique et physique, tome IX, page 387; Quetelet, Bruielles.
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silii pas à (lomaiidor scs conseils pour les observations nia- !riieli{pies (pi'il s'avilissait (l’orstaniser sur le globe entier.
.Notre ilinsire savant e.vereail sur tons b‘s esprits la plus grande iniluenee. Cello alliance entre riioinme supérieur ipii sert d’appui et le jeune bonnne tpii a besoin de eonseils, étend ntileineiit l’empire de la science et produit toujours les résultats les pins assurés.
I.es siècles do l*ériclés, d'.Vugnsle, de Louis XIV . mon irent les puissants avantages (|ue produisent b'S hommes éminents ipii s’intcr|)osent entre les re|)ré.sentanls ilu pouvoir et ceux dont ils ont reconnu les talents. De Humbolilt en était nn exemple l’ra|)(iant pour la Prusse. Dissolvez ce lien prél ieux, et le savant se trouve réduit à lui-méme; vous rompez tous les rap|>orts ipii le rattachaient aux autres hommes I, es jeunes travailleurs, surs de ne rencontrer aucun soutien, se trouvent abandonnés à eux-inémes. .Au lieu du savant (|ui sache les apprécier et leur tracer la route, ils doivent chercher un appui dans les administrations gouvernementales : h> pins capahles recuh'nt devant ces démarches. Généralement des avantages dus à la faveur ou aux privilèges étoulVent le talent et font germer les passions au . lieu du mérite. V('idez-vous avoir nue idée de la protectiou . (|u'nn pays donneanx sciences, aux lettres et aux arts? voyez (|uelle position on y fait aux hommes supérieurs dans elia- , cnne de ces parties. 1
De Ilund)oldt était, je pense, un de ces exemples qui é( happent aux lois communes : il a toujours joui de la plus profonde estime; bien dilferent en cela de la plupart des savants distingués, f|ui se voient parfois payer d’ingratitude ou d’un injuste oubli, surtout quand on peut croire que leur iidluence vient à cesser, l/humanitc a ses faiblesses même chez ceux cpii devraient en être le plus exempts.
Ouand on aborde les gi'ands sujets de la météorologie et
qu’on cherche à s’en rendre compte, il est presque impossible de ne pas reconnaître, par l’étude de certains phénomènes, que nos idées sont incomplètes quant à la structure et au mouvement de notre atmosphère, et qu’une modilication doit être apportée dans la théorie actuelle.
En 1853, à l’invitation du gouvernement des États-Unis, les États maritimes de l’Europe formèrent, à Bruxelles, un congrès destiné à répandre les mêmes vues scientifiques parmi tous les marins et à réunir leurs efforts pour arriver à un but commun. M. Maury, l'àmc de cette noble entreprise, sentit fort bien qu’un des hommes les plus en état de comprendre l’étendue de ses vues, était le célèbre de Humboldt : aussi jugea-t-il avantageux, après la conférence, de se transporter à Berlin et d’aller en conférer avec ce savant qui avait illustré le sol de l’Amérique et qu’il n’avait malheureusement pas vu à la réunion de Bru.xelles.
De Humboldt trouvait à la cour de Prusse la distinction qu’inspiraient son savoir et son noble caractère; il vivait alternalivemenl à Berlin et à Postdam, et y jouissait de tous les égards dus à son mérite. Ce qui pourra étonner chez un veillard de son âge, c’étaient, au milieu de toutes ces distractions de la cour, son exactitude à continuer jusqu’à son dernier moment les travaux qu’il avait entrepris, et sa régularité à répondre aux missives qui lui arrivaient de tous les points du globe.
De Humboldt vint à Bruxelles en 1844; je fus assez heureux pour passer avet; lui le peu de temps qu’il put nous donner; ce qui m’étonnait surtout, c’était cette vivacité de conversation et de mouvements qui annonçait plutôt un jeune homme qu’un octogénaire. De Humboldt, quoique étranger au pays, avait été nommé, en 1830, membre ordinaire de l’Académie royale de Bruxelles, en vertu d’un article spécial du règlement de l’Académie ancienne, qui
piTinellail do iioiniiior doux savants olrangers parmi ses incinbros. L'aulro |)laco avait olô déeornéo à Fourior, secrotaire perpclu(d de l'Académie des sciences de Paris. Nos pères aimaient cos privilèges accordés à des hommes supérieurs, dont les talents appartiennent à tous les pays, et ne marchandaient pas les honneurs (pi’ils leur rendaient. Ixirs delà réorganisation île l'Académio en 18io, la place do membre ordinaire lut abolie et changée en celle d'associé de la Compagnie (').
.\u moment de son jiassage par Bruxelles, de Humboldt se rendait à Paris avec le désir de revoir d’anciens amis et d'y porter son nouvel ouvrage, le C’osmo.v, qui y était;'» peine connu de nom, bien que déj;'» attendu par toute l’.AlIcmagne depuis plusieurs années.
Je ne dirai rien du succès de ce brillant écrit qui parle ;'i la lois à toutes b's intelligences. Il ne s'adresse pas aux savants, et cependant ils peuvent y recueillir les renseignements les plus utiles; ils doivent surtout admirer ce regard perçant jeté sur r(“iisemble de nos connaissances.
Lorsqu'en iHaT, lut diderminée la ditlérence des longitudes entre les observatoires de Berlin et de Bruxelles , de Humboldt prit le jdus vif intérêt à ce travail scientifique; non content de témoigner une douce all'ection à mon fils, il lui remit un billet amical : « Conscrvez-le, dit-il, comme souvenir d'un veillard (pie vous ne reverrez probablement plus. » f.)u voudra bien m'excuser de rapporter cette circonstance, mais elle |)eint mieux ipie je ne pourrais le faire par nies expressions la courtoisie et l’excellent cœur decct homme d’élite.
.l'eus occasion, moi-méme, de lui faire une dernière visite a mon retour du Congrès statistique de Vienne, dans le
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cours de la même année; je ne faisais que passer par Berlin ; je suivis les bons conseils de MM. Encke el Dieterici (' ) et, grâce à leurs soins, j’allai trouver, le lendemain, à Potsdam, l’illustre vieillard que je ne devais plus revoir. C’était la veille de son SS' anniversaire; il venait de terminer son dernier volume du Cosmos. Je lui trouvai toujours la même amabilité, la même animation ; il me parlait de ses travaux, comme il l’avait fait trente ans auparavant (*). C’est à lui surtout qu’on pouvait ap|)liquer ces deux vers de Lafontaine :
Approche* 1-il du but, quiUe-l-il ce séjour, Rien ne (rouble sa fln . c*es( le soir d'un beau jour.
Ale.xandre de Humboldt mourut le 6 mai 1859, mais ses funérailles n’eurent lieu que le 10; elles furent célébrées avec éclat et réunirent ce que Berlin avait de plus marquant; toute la famille royale voulut prendre part au deuil universel et rendre un dernier hommage à ce grand homme (^).
('} M. Dielerici e( M. Encke, tous deux associés de notre Académie, ont euxméracs succombé de^uiis, et oui laissé un grand vide dans les sciences qu'ils cultivaient avec supériorité.
{*) Quoique appartenant à un palais royal, l'appartement était d'une simplicité extrême. Je remarquai sur le mur son portrait et l'a«|>ect de sa chambre, dans line composition exécutée par Hildcbrandl : c'était l'original du dessin qui m'avait été remis, à Bruxelles, par M. le colonel E. de Olberg, nommé plus lard gouverneur de Luxembourg.
(*) Depuis, l'empereur des Français lui a fait ériger une statue à Versailles ; le prince Demtdoff a présenté à l'Institut de Paris un buste exécuté par Raurh ; el le Mexique, qu'il nous a fait connaître par ses écrits, a voulu également qu'une statue perpétuât son souvenir.