SAVANTS ET LITTÉRATEURS ÉTRANGERS. — LEURS RELATIONS AVEC LA BELGIQUE
DOMINIQUE -FRANÇOIS -JEAN ARAfiO (1).
Je n'ai point la prétention d’ofTrir ici la notice biographique d'un savant dont le nom se rattache à la plupart des belles découvertes de notre époque, ni de faire valoir ses litres nombreux à la reconnaissance de la postérité. Je me bornerai à rappeler quelques-uns des liens qui le rattachaient à la Belgique. On voudra bien me permettre de joindre à ces détails des souvenirs parliculiers qui feront mieux apprécier les qualités personnelles de cet homme éminent.
Je n’insisterai pas sur ce qui appartient à la jeunesse d’Arago; lui-méme, d'ailleurs, a pris soin de nous conserver CCS souvenirs en les enlourant du charme poétique que sa brillante imagination prêtait à tous les sujets qu’d traitait (*) ;
(•) Né à Etiagel, le 36 février 1786, mort h Pari», le S octobre 1855. t’) Vojfea de ma jeuneeu, tome I" de» Œmret pottliumn d’^rngi).
Pari», chei Gide et Baudry, ln-8", 1854.
Jf MO ))uis < o|icmlanl me rcl'user au plaisir de citer le passage où il rend compte d’une circonstance particulière qui. en i|uel()ue sorte, a décidé de sa vocation; ce passage, d'ailleurs, concerne l’iin de nos anciens confrères ; « je dois le ilire, éciit Arago, mon véritable maiire, je le trouvai dans une couverture du Traite d'alÿèhre de M. Garnier. Celle couverture se composait d’une feuille imprimée sur laquelle « lait collé extérieurement du pa|)ier bleu. La lecture de la page non recouverte me lit naiire l’envie de connailre ce que me cachait le papier bleu ; j’enlevai ce papier avec .soin, après l’avoir humecté, et je pus lire dessous ce conseil, donné par d’Alcmbert à un jeune homme qui lui faisait part des dillicultés ipi’il remtontrait dans S(!S études : «. Allez, Mon- » sieur, allez, et la foi vous viendra. » Ce fut pour moi un Irait tie lumière: au lieu de m’obstiner à comprendre du premier coup les propositions qui se présentaient à moi, j’ailmcitais provisoiremeni leur vérité, je passais oulre, et j’étais tout surpris, le lendemain, de comprendre parlailement ce ([ui, la veille, me paraissait entouré d’épais nuages. »
Arago pressenlil de bonne lieure les hautes destinées aus- (|uelles l'apiielail sa brillante organisation et il s’y prépara par de fortes éludes. On ne connaissait pas encore ce que, depuis, l’on est convenu de nommer l’enseignement professionnel. Ses éludes littéraires nuisirent si peu aux éludes en sciences ([ui devaient le conduire à l’Ëcole polylalinii|ue, (|u’â l’âge de dix-sept ans il fut reçu premier de sa promotion (').
(') M . a <lil avec raison, ilans son inléressante notice sur François
* Noii-^ croyon?» frmuimml «lu'iin homme ii’esl giaml, même dan» 1«5 scicuc«, ifiie «iiiand il .1 fait des éludes liuéraires complètes; et nous plaignous notre siècle de se laisser cmpoiiei dans une léaclion ou la gloire nationale s’obscurcira faiah iiient, si Ton ne s’arrête pas a temps sur le bord de l’ablme. Il n’est pasrrii
Cette grande institution, qui a donné tant de célébrités à la France, avait encore sa forme première : les élèves n'étaient point casernés; ils jouissaient de la plus grande latitude dans leurs études, et suivaient plus spécialement les goûts qui les portaient vers l’une ou l’autre branche des sciences. J’ai souvent entendu discuter les avantages et les inconvénients de l’ancienne et de la nouvelle organisation; si la première était plus favorable au développement des facultés intellectuelles, si elle a donné plus d’illustrations à l’institut, la seconde peut-être a formé plus d’hommes capables pour les services publics. Tout en signalant des abus qui tenaient au personnel de l’école, Arago était grand partisan de l’organisation ancienne, et il citait tous les hommes illustres qu’on eût probablement enlevés à la science, si on les avait assujettis impitoyablement à la règle commune, et à subir une torture intellectuelle sur ce nouveau lit de Procrustc; il citait surtout son ancien condisciple et ami,M. Poisson, qui, avec des dispositions admirables pour l’analyse, était à peu près inhabile à produire une épure géométrique.
Sur la recommandation de l’illustre Monge, Arago entra, en 1804, à l’Observatoire de Paris, monument auquel son nom s’est rattaché d’une manière si honorable pendant l’espace d’un demi-siècle. Une mission qu’il reçut en 1806 le détourna pendant plusieurs années des travaux astronomiques; il s’agissait de continuer, en Espagne, la mesure du prolongement de la méridienne, commencée par Dclambre et Méchain, et de l’étendre jusqu’aux ilcs Baléares.
Bientôt après éclatèrent les préliminaires de la guerre de la Péninsule. Arago, tout occupé de ses opérations géodésiques, ne quittait pas le sommet des montagnes oû il était
qu*il faille abaisser renseignemenl |K>ur le meUre i la |>orléc des hommrs
cres ; le« médiocrités pronieiit mieux encore de ce qui est du dessus dVIIes que de
ce qui est au-dessous du leur niveau. •
(■on.stainmi'nl on observation; sa position ilovint suspecte, on le prit pour un espion. Pareil malheur était arrivé ii Delambre pendant la révolution française, et il arrivera itifaillibleinent à tous ceux (pii voudront se livrer à des travaux géodésiipies dans un |)ays en proie aux inquiétudes de la guerre.
Trainé de prison en prison ('), ballotté entre l’Europe et r.\friquc, tant(it fugitif, tantôt repris, Arago vit, pendant près de trois années, s<‘ d(‘rouler une série de malheurs qu'il a retracés avec une vérité et un charme qui leur donnent tout l’intérél du roman.
Enlin, le l'''' jndlet IHÜH, il put toucher de nouveau le sol dosa patrie, et six semaines après, il entrait à l’Institut pour y remplacer rastronome Lalande, .\rago n’avait alors que vingt-trois ans, et d('•jà, cependant, ses travaux et ses malheurs lui avaient acipiis une immense réputation.
Je n’ai point à parler ici de scs savantes recherches sur la polarisation de la lumière, de ses travaux sur le magnétisme et l’électricité (^), de scs découvertes sur le magnétisme par
(') Au mois «te juin 1808, il fut reiiTermé iIaih la citadelle de Belver. PendjQl celte épo(|iic aventureuse, on le soutnit aux {dus ruiles t^preuves. Je liens de lui ijiiNin jour on k menaça «le le fusiller, et cVlail, disail-il, en présence de sf» chères Pyrénées, en face «rime de ces monla^nes «lont sa mère pouvait égalemeot voir le pic. Il ne dissiimilait pas tout ce i{iie cct instant avait eu pour lui (i*ainer> liiine et «le douleur. Ce dèlail n'est pas im-nlionné «ians Toiivragc intitulé Hii’ foire de ma jeuntsse.
M. Anji. l)e la Rive, à <|ni Ton «loit une savante notice sur Ara^o, dépeiol, «lans les termes ;»iiivan(.H, renlhoiisiasme avec l<*<|iiel ce ^ranil («hysicien arctieiUil, «’ij 1830, la «lécouverti' «rOEr^leil. « Il était à Genève «piand l'annonce de ecMf {-rantk dérouverl«' y parviiil ; au premier abord, il n«* pouvait y croire; ce fut apm avoir répéii'-et varié celle ma{;nii|ne expérience avec M. le professeur Ga«i»arJ la Hive, dans le lahoraioire «ln*inel elle fut reproduite et élinliée, <{ue, c«nirainni de son exaciilntie, il {>arhl pour Pans, empoiiant avec lui tous les apjijreds né* cess.iiies pour la fane ; el, le pieiiiier, il la fil udr à l’Acadéniie des scieocov, «ivi l'iKiiuiait encore. Il y ajouta bien vile un fait miputlanl, savoir la propriété Jn courant d'attirer la limaille «le fer et d'aimanter l'acier : car OF.rsletl o’*»*d montré «|ue l'aciion «In courant Mir l'ai^milie aimanti'e. »
rotation, ni de la manière licurcuso dont il savait propager et faire aimer la science. L’appréciation de tant de qualités éminentes exigerait des limites plus larges que celles que je dois assignera une simple notice.
Cependant, cette organisation si belle, si distinguée, présentait peut-être une lacune, la persévérance à suivre une découverte jusque dans ses derniers corollaires. Lui-méme faisait allusion à ce qui pouvait lui manquer de ce côté, quand, en parlant de Frcsnel, il disait avec autant de franchise que de modestie : « Nous nous complétons l’un l’autre; je sais signaler la difficulté et Fresnel sait la vaincre. » Nous devons plus d’une conquête à cette heureuse association de deux hommes si bien faits pour s’entendre.
Sans doute, s’il avait vécu en deit{>rs du tourbillon du monde, où ses brillantes qualités personnelles lui valaient tant de succès, s’il avait pu se dégager de toutes les préoccupations de la société et de la politique, de toutes les charges que lui imposaient ses fonctions administratives et scientifiques , Arago se serait trouvé cette faculté précieuse qu’il allait emprunter chez un ami. Je n'en veux pour preuve que les peines qu’il se donnait pour réunir les matériaux nécessaires au moindre article destiné à V Annuaire du Bureau des longitudes. Je me rappelle qu’ayant à vérifier un fait dans la Cosmologie de Lambert, traduite et annotée par notre ancien confrère Van Utienhove, il me demanda cet ouvrage à dill'érentcs reprises, pendant l’espace de près de deux ans; et, le volume s’étant égaré sur la route, il renouvela ses instances jusqu’au moment où le traducteur lui eut communiqué son propre exemplaire.
Ceux qui lui ont vu composer ses admirables éloges académiques savent avec quels soins consciencieux il se livrait à ce genre de travail ; combien il était rigoureux pour la
cilalion «les laiLs el «1«,'S «laies; avec (|uellê severit»} il chaliait son slvie el sacriliail à la forme : le papier élail parfois cliari'é «le raliires ; celui qui l’oùl surpris dans un pareil momenl eiil jugé' sans doute qu’il se trouvait dans de mauvaises dispüsilioiis. Je lui «m fis un jour l’observalion ; il me rt'•|)()ndll iju’on lui atlribuail à tort une grande facililii, el il ni(! montra le reste de son manuscrit comme piiicc de conviction. Ceci n’a rien qui doive «ilonnor: c'est à force «le travail «|ue la plupart des grands «icrivains français sont parvi'iius à cette elt'gatice, à ci'lle admirable limpidilti de style (|ui fait leur |)rincipal miirile; ou peut citer en particulier Boull'on el Uüu.sseau dans l'autre sii.'cle, Courier el Chàli'aubriand dans le siècle actuel.
Ces «‘crils d’.\rago auraient pu lui ouvrir les portes de l’Acailéinie français»;, dotit plusieurs membres de l’Acadiinie des sciences ont successivement fait partie; le célèbre géomètre d’Abmiberl on a même été le secrétaire perpétuel, ’l’oules les convenances semblaient se réunir en faveur dun pareil cboix ; mais Arago déclina constamment cet lionneur. Ce n’était point par un amour-propre mal entendu, fjuund d fut (|ucslion de le nommer à l’Académie des sciences, il avoua franchement qu’il désirait celte distinction, qu il croyait même y avoir des titres, et cependant ses scrupules se re|)roduisirenl «piand, au mois de juin 1830, il fut question de le nommer au.\ fonctions de secrétaire perpétuel j pour les sciences malhématiipies (') ; il ne consentit à les j acce[iler qu'en cédant à une immense majorité qui sciait déclarée en sa faveur. On sait que ce poste de conlîancea toujours été rempli |iar les membres les plus émineub de ce eorps : par Fonlenelle «l'aboril, pendant I espace de près
(O l.a cla>sc (les sciences a ileux secréiaires |icr|ieUiel5. l'un pour les soe®» el phj>i«^ucs. l’aulre pour les >cienre« «aturencs. J fo ^
a?«MVi'men« pour collè;;ui< MM. ('.uvirr el Flourvn».
d’un demi-siècle , el, plus tard, par Condorcet, Rochon, Delambre, Fourier.
Bien des personnes s’étonnent de ce que, dans les académies, la présidence change annuellement, tandis que le secrétaire est inamovible : la cause d’une pareille différence s’explique cependant d’une manière naturelle. Une partie du lustre des académies dépend, en effet, de leurs relations scientifiques avec l’étranger. Ces relations, en général, ne s’établissent qu’avec des peines infinies, et il est nécessaire qu’un savant puisse y consacrer toute son existence ('). Par la force même des choses, les secrétaires des principales académies de l’Europe se connaissent, sont unis par des liens de courtoisie, et forment en quelque sorte une grande famille; supprimez la perpétuité et vous aurez rompu tous ces liens; vous aurez jeté le trouble dans toutes ces relations. Pour communiquer avec l'Académie de Stockholm, chacun savait qu’il devait s’adresser à Berzélius, pour la Société royale de Copenhague, à CHrsted , et il en est de même à l’égard de leurs successeurs; tandis qu’on ignore, en général, quels sont les présidents annuels de ces corps savants, même ceux de l’Académie des sciences de Paris. Il est nécessaire aussi que, dans le sein même du corps, il y ait au moins une personne qui en connaisse à fond tous les antécédents.
Les mêmes nécessités ne se font pas sentir pour la présidence, dont les fonctions s’exercent plus spécialement dans l’intérieur de la compagnie. Cette qualité donne, d’ailleurs, une prépondérance qui pourrait devenir excessive, si elle
( *) Les fonction» de secrétaire perpétuel^ bien que tréf-honorables, ont auisi parfois leur mauvais c6lé : les hommes les plus distingués ii*ont pas toujours échappé aux inconvénients <|u>lles présentent. • f)*Alembert écrivait à Lagrange, eo claie du 15 avril 1773 : c Nous essuyons à rAcadéroiedes sciences, M. Cou* dorcel et moi, des tracasseries qui nous dégoûtent de toute étude sérieuse. » (Arago, Biographie de Condoixetf page 3ë.)
élail perpétuellp. Dans une ré|>ubliquc aussi susceptible el où le pouvoir doit se fractionner cgaleincnl entre tous, il importe (pie cbacun puisse gouverner à son tour.
Dans les fonctions diilicates qu’il avait à remplir, Arago a pu rencontrer plus d’une diflicullê; mais on sait que ce n’était pas devant des obstacles qu’il se laissait arrêter : ce n’est pas lui qu’on aurait pu taxer de mollesse ('). En ce qui concernait raccom|)lisscment de ses devoirs, il était d’un rigorisme e.Mréme et il jioussa la susceptibilité au point de vouloir donner sa démission, quand la maladie l’eut mis dans l’impossibilité de suivre les séances de l’Institut.
Dans le domaine des sciences, il était comme un habile général qui assigne à chacun son poste, qui délivre le mot d’ordre et indi([ue le but vers lequel on doit marcher. Pour remplir convenablement un pareil rede, il ne suflil pas de l’ascendant du talent , il faut encore une profonde connaissance des hommes et savoir ce qu’on peut attendre de chacun d’eu.x ; il faut une grande probité qui rassure cbacun sur la paisible possession de son ti-avail; il faut, en outre, un coup d’œil d’aigle qui permette d’embrasser l’ensemble des sciences et de juger sur quels points elles doivent être renforcées. Ces sortes d’hommes sont infiniment plus rares que les génies spéciaux, qui s’attachent à vaincre certaines difiicultés scientifiques. Pendant que ces derniers défrichent un coin de terre dont ils font leur propriété, les autres plantent l’étendard de la science sur des continents nouveaux, dont l’exploitation rentre dans le domaine général. Arago résumait parfaitement en lui toutes les qualités requises pour di-
(') Il i dll de SOI) prédécesseur, pour qui il professait, du reste, la plus profil iule e.siime : « Après avoir rempli les fonctions de secrétaire avec beaucoup de distinction, mais non sans quelque mollesse, sans qitelqiie négligence, à cause de sa mauvaise sauté, Fourier mourut le IG mai 1850. » (ffistoire de ma ttense, iiv.)
riger des entreprises semblables : chacun le sentait si bien, qu’on le prenait instinctivement pour guide.
Il y a une quarantaine d’années, j’avais, avec quelques amis étrangers à la France, prié Arago de se mettre à la tète d’une association pareille, ayant pour but de donner du développement à la météorologie et à la physique du globe; il s’agissait d’aborder la solution de diverses (|uestions qui exigeaient l’intervention d'un grand nombre d’observateurs; il refusa en s’excusant sur la multiplicité de ses occupations et sur sa répugnance extrême à écrire une lettre même à ses amis. Plusieurs savants autour de lui promettaient le secours de leur plume, mais ce fut en vain : ce qu’on désirait surtout c’était son impulsion et l’ascendant de son nom; mais Arago était trop habitué à payer de sa personne pour rester passif au milieu d’un mouvement général qui se serait opéré sous ses auspices.
Il avait commencé, à l’Observatoire de Paris, différentes séries d’observations sur la physique du globe; les unes concernaient les variations diurnes du magnétisme, d’autres se rapportaient à l’électricité de l’air, d’autres aux températures de la terre, etc. Le résumé des premières a été publié par les soins de M. Barrai ('); espérons que les autres paraîtront également.
En 1832, je m’entretins avec Arago de ses observations sur les températures de la terre et du projet que j’avais de faire, à Bruxelles, des observations analogues avec des ihermonactres exactement semblables aux siens. Il voulut bien me donner ses conseils et m’éclairer de son expérience (’).
(*) Ffotictt $eientifiquetf tome I**, in-8*, 1854. (Tonnerre, magnétitme, fl«rorts boréatet.)
(■) Ponr tenir compte des inégalités de température que subissent nécessairement, dans toute leur étendue, des thermomètres qui plongeaient jusqu’à vlnglqnatre pieds de profondeiir, Arago avait fait construire des tubes de même longueur et de même calibre que ceoi des thermomètres, de telle manière qu’ils
I.o Sfiilinicnt des coiiveiiuiices, surtout quand il e.xiste des relations d'amitié entre deux observateurs, doit empêcher l'un de se livrer aux mêmes travaux qui occupent l’autre, à moins que ce ne soit pour des observations locales, qui se complètent mutuellement, comme cela a lieu dans la plupart des recherches de météorologie et de physique du globle. H n’existe |)oinl de code académique qui prescrive des régies à cet égard : chacun s’en rapporte à sa propre appréciation.
Arago montrait une juste susceptibilité au sujet des travaux faits en concurrence avec ceux d’un confrère, comme s’il s’agissait il'en contrôler l’exactitude ou de revendiquer une partie de leur mérite. Il se plaisait à rappeler à ce sujet le mot pittoresque d’un savant concernant un collègue qui s’était mis à réédilier l’une de ses théories : « Quand quelqu’un bâtit une maison, il s’empresse de mettre la tète à la feméire pour faire croire qu’elle lui appartient. »
J’ai failli moi-méme, sans m’en douter, encourir un pareil reproche de sa part. Je me permettrai de rapporter le
repn'sentaicnt .1 peu près ideiUiqupmenl ces llK i momèlres, tloni ils ne tlifTéraieni que par Pahsence de iiotile. Ce moyen, Irès-raiionnel en iht^orie, ne me réussit cependant pa< daiiM la pialiquc, et je dns employer une autre méi hotte <le réduction. {Mémoire sur la variations diurne et annuelle de la température It- «oines de V Jeademie royale de Bruxelles, tome X ; 1H37.) J’en parlai i Arago. mais J*(gnoiT le parti au<iuri il sVn est lenn lui même. Il se plaignait de IVonni des calculs de réduction; je lui proposai de mVn charger, pour lui éfiler une perle de temps, mais nn sentiment de délicatesse Pempécha d'accepter. Quand Poisson publia, en 1855, sa Théorie mathématique delà chaleur, il demanda à son ami les résultats «te scs observations sur les variations de température de ta terre, afin *i'y appli(|nei’ ses formules. ,\rago lui donna ses nombres non corrigé^ pour le volume de liquide renfermé dans la tige et la boule de chaque tbermoniftiT. Poisson les employa tels qu’il les avait reçu*i, et trouva une roncordaoc* rmianiuable entre la théorie et l’observation ; les épo«|tics calculées et observée* pour les maxima et les mim'rmi ne difTèrcnt «|iie d’un à deiii jours. Il y a lieu de craindre «pie celte cuncor«lancc ne soit illusoire, car les corrections pour l'iné' galilé de température dans toute l’étendue du plus long thermomètre dont il est ici «inestion, déplacent pour Bruxelles (es époques du maximum et du minimvai de prè.s «l’un mois. Ces mêmes corrections pour les thermomètres de Paris, d'apriK mes HOitvenirs, sciaient moindre!», mais encore liès-sensibles.
fait avec quelques détails : il montrera, une fois de plus, avec quelle circonspection il faut procéder en pareil cas. Je passai à Paris une partie de l’année 1822; Fresnel me témoignait quelque amitié; il avait eu l’obligeance de me montrer la plupart de ses belles découvertes sur la lumière. J’avais fait confectionner différents appareils d’après ses indications. De retour en Belgique, je donnai suite à ces travau.Y , et mon attention se porta accidentellement sur la polarisation de la lumière par un ciel serein. Je ne connaissais , sur ce sujet , que ce qui se trouve dans une note du grand traité de physique de Biot (').
La relation qui c.vistc entre la distance angulaire du soleil et la quantité de lumière polarisée, provenant d’un point du
(') Voici la noie eo qiieitioo ; « Si le cid n*élait pas couvert de nuages blancs, la lame dirigée vers certains points de riioriion pourrait ofTrir une coloration sensible à la vue simple, parce que la lumière réfléchie par Tatmo^phère est eu partie polarisée lorsque le temps est serein ; et quNci la lumière polarisée produit d'autres efTeU que la lumière directe. De plus, la couleur réfléchie par une atmosphère sereine n’esl pas le blanc, mais un blanc bleuâtre, c'est-à-dire un blanc privé li'iine partie de ses rayons rouges et orangés ; ce qui roodiflerait nécessairement la couleur propre que les lames doivent réfléchir. Enfin l'intensité de celte lumière est beaucoup moindre que celle des nuages blancs, qui réfléchissent le blanc du premier ordre, ainsi que Newton Ta remarqué. * (Trotté de physique expérimentale et mathématique, tome IV, page 538.)
Cette note ne parle, du reste, que de ce i|ui se trouve en substance dans le niénoire inséré par Arago dans le volume des Mémoires de Tlnstitut pour 1811, rolume que je n'ai pu consulter que longtemps après. Je dois ajouter qu'aucun des deuk ouvrages ne mentionne les relations qui existent entre la direction du soleil et la quantité de la lumière polarisée; il me semblait que la loi pouvait s'énoncer ainsi qu'il suit : Snse regardaut comme placé au centre d'une sphère dont te soleil occupe un des pôles, la polarisation est à son maximum aux différents points de Véquateur et va en diminuant , comme /es carrés des sinus, jusqu'au pôle, où elle est nulle. (Correspondance mathématique et physique de Bruxelles, tome I", page 975; 1895.)
M. Deiesenne, professeur de physique à Lille, me fit observer, à la même époque, que le maximum de polarisation n'est pas exactement à 90* du soleil, mais dans le proche voisinage de cette distance ; Je me suis empressé de publier celte remarque dans le tome l**' de ma Correspondance mathématique et phy* tique, t, l*', 1895, page 558.
ciel, me |)arul si siiiijile el si prononcée, que je soupçonnai i|u’ellc (levai! avoir él(j élu(li('e (it“jà, el quoique je n'en ;
lrou\asse point de traces dans les Iraili'S de physique, je j
crus devoir user de circonspection. quehpie tenqis de la, je passai en .Vnglelerre, et j'en jiarlai à plusieurs des principaux physiciens de ce pays ('), bien moins pour leur montrer re\|)(''rience que [lour m’éclairer sur son véritable auteur. N’ayani pu obtenir anenn renseignement à cet étrard, je pris le parti de publier l'observation avec toutes les réserves necessaires (^). J’éprouvais, dans le l’ait, plus de regrets du doute dans lequel j’étais, que de plaisir du résultat de mes recherehes.
Depuis longtemps j’avais perdu de vue ces objets, el mes travaux avaient pris une autre direction, quand deux noltccs parurent [iresqne en meme temps, toutes deux écrites par des |diy;>ieiens habiles, tontes deux traitant de la polarisation de l’air serein el s’accordant à rappeler mes premières recherches sur ce sujet. I.’niie, de M. Wliealslone, donnait la dcM-ription d’nne horloge qui indique l’heure d’après la situation du plan de polarisation de l air serein; l’autre, de Pelletier ('), sur qiiehpies changements faits au cyano-polari-sciqie d’.\rago; c’étaient justement deux sujets dont ce ; dernier physicien s’était occupé avec une .sorte de prédilec- |
(') Voyex loin, 570, la noip. i
(•) Voici les ifimo iltm( je me suis semi : « L'oliservatinn (|iii forme l'ofejel j
(II* celle noie a proh.iMfinent ili*jR ch- faut*; cepemlanl, comme il ne mr '«oc'cnl | (».is «le ravoir jamais lroiiv«'e Hans aucun irailé He physique, et comme elle était ^
inconuiiR aux (lifTcrcmes personnes à qui je l'ai communiquée ju«<|u'à préteai. je /
la pré»enie ici au risque ilc ré|>fqer ce qui a Héjà été <lit par d'autres physiciens. • (Corresp. matbém.. tome l*"', p.i;;c 275, année 1825.) ^
(^) I..3 notice <ie M. INHIclier a été insérée dans )es ^u//pfina de l’^^eoétwiùde h'eUjique, tome Ml, !■*' partie, p. 45-", année 1845, sous le titre ; De la cyoao- .
mefrfe et de la polarimetrie atmosphérique, ou notice Jur ht additions et ks •
rhamjements faits au ctjano polariscope de }/. .-irago, pour le rendre eymie- !
polarimètre dans l'observation de inus les points du ciel, I
lion. Je ne sais s’il crul voir quelque indice fâcheux dans celle singulière coïncidence, mais il Iraila la nolice de Pellelier, dans une des séances de rinslitul, avec une rigueur exlrémc ; j’ai lieu de croire que moi-méme je n'échappai pas complélemenl û loul reproche, pour avoir provoqué l'impression de celle notice dans les Bullctim de l’Académie de Belgique. Cel incidenl me fui Irés-pénible à cause de l’eslime el de la sincère amitié que je porlais au célèbre physicien français ; je priai un ami qui se rendail à Paris de s’en e.xpliquer franchemenl avec lui. La réponse fui lelle que je pouvais la désirer; mais j’appris en même temps que cel homme à senlimcnls si généreux el si nobles, mais parfois d’une extrême susceptibilité, avait cédé à l’influence de certaines personnes qui se faisaient un plaisir d’exciler son humeur, en ayant l’air d’épouser ses intérêts (').
Le mémoire sur le cyano-polarimèlre n’élail pas le seul grief qu’il eût à la charge de Pelletier; les recherches sur l’éleclricilé de l’air faites par le même physicien entraient pour quelque chose dans son mécontentement.
La méthode suivie par Pelletier pour étudier l’électricité atmosphérique était essentiellement dittcrenle de celle d’Arago. Le premier savant se servait d’un éleclomélre mobile, et l’autre d’instruments fixes. Or, Pelletier proscrivait absolument les instruments fixes comme devant donner lieu à des erreurs plus ou moins graves. Peut-être aussi n’availil pas compris qu’il pouvait blesser son savant antagoniste, en condamnant d’une manière trop exclusive un genre d’observations auquel il avait consacré beaucoup de temps et de soins (*}.
(') J'Ji tout le* jreux uoe leUre qu'Arago lermiDe pAr cei mois ; c Ayex, mon
cher ami, la honlé de el de croire, t}ueU qtie ftoteiii les maneeuvrrs el les
propos des br<miUont , à mon sincère el invariable aliacheroeni. • Quels étaient ces brouillons dont il m*a parlé vaguement à difTércnies reprises?
(*) Depuis près d*uo quart de siècle, nous observons à Hruxelles, chaque Jour, à
il ('St un anlro sujcl d(' recherches scientiOques qui a en quelque rclentisscinenl dans ces derniers temps et qui avait cnnlrihiK- à mulliplier mes ra|)porls avec le savant astronome fram-ais; ce sujet, lualgiai les nombrcitx (icrits (ju’il a fait naiire, a laissci subsister bien des doutes, j’ajouterai mi'ine bien des erreurs.
.\u mois de novembre 1835, une apparition extraordinaire d’(}toilcs lilantes avait exeitei l'attenlion publique; on avait fait des rapprochements avatc. d’autres apparitions analogues dans des tem|)s antéri(‘urs, et on avait reconnu à ces metl’ores une périodiciti' annuelle. Pour vérifier refait, Aragoavail fait observer à Paris, dans la nuit du 12 au 13novembre 183(i ; MM. Mauvais, Eug. Bouvard, Laugier, Planlamour s’(‘laient aetpiittes de ce soin et avaient compté, terme moyen, une étoile filante par quatre minutes, ou quinze par heure ('). On avait cru pouvoir en déduire que le phénomène attendu s’était en effet réalisé.
Or, par une étude suivie d(>s étoiles filantes, j’avais cru reconnaitre que plusieurs personnes réunies pouvaient, à pareilh' épo(|iie, compter moyennement jusqu’à seize étoiles filantes par heure ; je me hâtai donc d’écrire confidentiellement à .\rago, en l’invitant à ne pas trop s’avancer et surtout à ne pas considérer comme extraordinaire la nuit du 12 au 13 novembre IH.ïfi, (|u’il avait mentionnée à l’Institut et qui
midi, de f'nir, les vnri.iliuns .*innuelles sorU aussi concordante
|M'iisenl l’étre celles du Ihei niomèlre ou du Itaromèhe. Il est une prteaulioQ, à lii|iielle kÿ obsei valeurs u’onl nmiheiii eiisemenl aucun é^ard ; elle est fondamen-
I. ile (’l ce|>< iid.iiu ou \emlde s'cnlendie la né;:li^er. Pii\sm;^iie du olube, chap
II, (le relertririle de/‘rtir, papf* a 124. I vol. în-4^. Bruxelles, Hayer, 18CI.
(') Voici ce «pron lit, lome III, |Mj;e ;»00, des Comptes rendus de Vdcadetfii'
des sciences : m Dans la soii ce, le ciel sVlaiit (!-clairci, on a vu, depuis le 12, a B hctircs 4M niinuies tlu >oir, lenips moyen, josi^u'au 13, à G heures 55 rotnuies du malin , 170 «'■loilo iilantes , ce <jui fjisail , lerme moyen , un peu plus d'one cloilc par i|ualr<: minutes; mais il l.iiil remar<|uer <{tie la lumière crépiisculairr Ic matin, dut cITacer le^ pliin f.iiMes de ce» niétcore». »
n’avait produit, scion lui, que quinze météores par heure
Peu de temps après, je reçus de lui un billet conçu en ces termes : « Je viens de me décider, à l’instant, à écrire, pour r.,^nnuaire, un article relatif aux étoiles filantes. Vos importantes observations ajouteraient, sans aucun doute, beaucoup à l'intérêt que cette question inspire aujourd’hui au public; c’est assez vous dire avec quelle reconnaissance je recevrai tout ce que vous aurez la bonté de me communiquer... (*).
Je me hâtai naturellement de répondre à cette invitation amicale. Je réunis tous les résultats auxquels j’étais parvenu, et j’en fis la matière de deux longues lettres qui se trouveront probablement dans les papiers du savant astronome.
C’est à la fin d’une de ces lettres que je lui signalais la nuit du 10 août comme iligne de fixer l’attention des physiciens. D’après mes observations et tous les documents historiques que j’avais recueillis, je me croyais assez sûr de mon fait pour le prier d’en faire l’annonce à l’Académie et d’inviter, dès lors, les astronomes à vouloir bien faire bonne garde vers cette époque. Mes prédictions ne lui parurent probablement pas suffisamment fondées, ou plutôt il les perdit de vue; toujours est-il qu’il n’en fut point question à l’Institut.
(*) \oyti Correspondance mathématique et physique de BruTetteSj tome IX, page Bruielle«, 1857.
(*) Ce billet porte la date du 19 décembre 1856; Ten-léte imprimé montre qu*il a été écrit au Conseit municipa! de la ville de Paris, peut-être même au milieu (l*uoe diacassioD administrative. Un autre billet, du 11 avril 1845, écrit égalemeol dans le conseil municipal, contient une demande analo^tue : « Mon cher ami, auriez-vous la bonté de m’envoyer te tableau des observations tlierroomé* triques, faites à Bruxelles, du I" décembre 1H44 au 1" avril 1845? je désirerais l’insérer dans V/énnuaire, en regard des tableaux co^re^pondan(s de Pans et de Toulouse. Il serait le princiiiat argument d’un article intitulé ; Quel temps ferar-tl.’... > Je m’empressai encore de communiquer les observations demandées; VJnnuaire pour 1846 contieut, en effet, un article intitulé : • Est-il iHmible, dans l'état actuel de nos connaissances, de prédire le temps qu’il fera à une é|ioque et dans un lieu doooés? Peut-oo espérer, eu tout cas, que ce problème sera résolu un jour? t H.iis cet article fort intéressaol ne contient aucune observation relative à Tbiver de 1844 à 1845.
Mais ma surprist.' lut agrcableiiieiil excitée , quand je lus, dans les journaux du mois d'août suivant, que des étoiles lilaiiles avaient été observéc'S en nombre considérable ('j. J'éprouvai cependant (|uelqne (b’sappointemcnl en voyant que l'annonee ne mentionnait point ma lettre. J’en Ils l’observation à Arago; il se bâta de me répondre d’une manière amicale ; « Mon cher conirére, je n’ai pas parlé à l'Académie vos pri'-visioiis au sujet des étoiles (liantes du mois d’août, par la seule raison que je les avais oubliées. Je réparerai cette erreur involontaire de grand cœur, lorsque d ici il peu de jours, j’aurai le plaisir de vous voir à Bru.xelles... Ce août (1807), au moment de monter en voiture (‘). « Kl, en eUel, huit à di.x jours après, j’eus le plaisir de le voir et de faire queh]ues e.xcursions avec lui le long de nos chemins de fer, (pi’on s'occupait d'établir alors. Pendant tout le temps (|ue nous passâmes ensemble, il ne fut pas question des méli'ores du mois d'août; seulement au moment du depart, Arago me dit en souriant : « Je vous sais gré de deux choses : vous ne m av(>/. point parlé de vos étoiles lilantes, ni de la bataille »h‘ Waterloo (’). »
L'appâriiioii cxiidortimaire iU*t> filanles du 10 au 11 août 1S37 était
ini'iitioiiiR'e d«; la in.inièro <tiiivanl<‘, dans te ('ompte rendu de la séance du lundi I -1 aoiit ; « M. Ara^u annonce •|irit va eu, dans la nuit du 10 au 11 août dernier, une apiiariliou exiraonliiiaiie dVloilcs lilaïUes. Son fils aîné, qui n’est pas aslroiioiiir, et un de ves amt<> en ont compté 107 Mitre II heures '/• minuit '/«t se lu omenanl dan> le jardin de l'OIisci vatuiro. De minuit 57' jusqu’à 3 heure' 56 , ciiuimcnci-meul du eiïqniscule, MM. les éléies aslionoines Bouvard et Laugier ont o^serre lî<-1 de ce> uicléme'* Le plus jiiand nttmbre semblait sc diri^ier rer* le Taiiieaii, ainsi i[ue cela devait êtie, d'aprè' le >ens du mouvement de la leri^. Nous I (Viendrons pitis fard sur ce phénomène. •* {Comptes renduSf tome pa;ie 18-5; 1857.)
(’) Celle même lettre contient quel'iiios mots honorable» pour un savant qui, depuis, s’est lixé parmi nous et «jiie rArd«lériiie compte au nombre de ses mernlues, '• M. de llnmlioldl, ajoiilait .\ra{:o, diWjip que je vous recommande M. Gluge, Sun compatriote; M. Gliige est un anatomiste très-distingué et tout â fait digne de votre intérêt. ■ Chacun de nous a pu juger, eu effet, que cet éloge n'âviil rien d’exagéré.
On sait qu’il avait une aversion particulière pour tout ce qui se rattachait
Il répara ensuite celle omission, comme on peul le voir dans le Compte rendu de la st ance du 1 1 décembre 1837 (').
Deux ans après, je me trouvais a I Observaioire de Paris, le 10 août, justemenl à l'époque de la péricKlicité des étoiles niantes. Je dînais chez Bouvard avec Arago et plusieurs autres savants Quand vint la nuit, on se rendit sur la terrasse; le ciel était admirablement beau; les étoiles brillaient de leur plus vif éclat, mais d'étoiles lilanles point. C'était
an «ouvenir rie celle bataille oirrmorable. Ara;:o m'avait dêji raconté aoténearoment ce qm lui était arrivé i ce «njet en An^lelerre, et je o'avais ^arde de réveiller «a *ovce{>tibililé. Vo<ci l'anecdote telle qn'elle %t trouve rapportée dan» la Suite de l’ffiMtoire de Framçoit Jrago , tteulemeot, je crois devoir faire observer an spirituel narralmr que je ne faisais poioi |»artfe du voyage itoot il fait mention. • Dan» uo voyage que les deux astrouomes avaient fait it Londres, quelques Anglais, avec plus d’iosiaoce que d’itrhaoilé, «oulaieot conduire leurs h6ies ati pont de Waterloo, et leur faire admirer ce cbef-^l'œiivre du génie anglais. François Arago, que ce mol de Waterloo blessait profoodémenl, parce qu'ii lui rappelait, eu même temps qu'un grand désastre, l'invasion qui s'ensuivit, François Arago refusa obstinément l'invitation. Ses hdles, voyant qu'il o*y avait pas moyen de le vaincre de front sur ce chapitre, eurent recours à la ruse. Ils s'embarquèrent un jour sur la Tamise avec l'illustre savant, ions prétexte de lui faire conlempter le tableau admirable que présente le mouvement de la navigation sur la Tamise, et c'est ainsi que, lout en regardant et en causant, François Arago »e trouva, malgré lui, en présence du |>ont qu'il ne voulait jus voir : « Hé bien, lui dirent les Anglais ravis du succès de leur ruse, hé bien, que dii»vous de notre pont’ — Votre |>ODt, ré|>oni|il Arago, prenant son parti de la sur» prise qui tni était faite, votre pont de Waterloo a une arche de trop, tout au moios, et eette arche, i»our être à sa place, devrait être reportée à Berlin ! *
(*) Voici l'annonce, d'après le Compte rendu de la séance du 1 1 décembre 1837 :
« A la (in de l'année 1830, M Queiclet signalait les environs du 10 août comme une époque d'apparitions extraordinaires d'étoiles niante». VJntroductiOH à la philoiophie naturelle de Mussclicnbroeck, ouvrage qui parut en 170j, a fmirni depuis au savant astronome de Bruxelles no passage qui, malheureuse' ment, manque de précision, mais duquel résulte ce|»eudant avec quelque proliabilité, que le même phénomène s'observait déjà il y a soixante et quiiile ans. 1/année 1837 a conârmè, comme chacun sait, l'heureuse conjecture de X. Qiielelet. •
La période du 10 août, une fois annoncée et constatée, les uns voulurent la confisquer à leur bénéfice; d'autres prétendirent qu’elle n'était pas nouvelle; ils en trouvèrent des traces chea tous tes (leiiples et dans tous les temps. Elle était connue des Irlandais, des Grecs, voire même des Chinois. Boit, mais que ne le disaient-ils plus l6l?
imc source mlaiissablc de plaisaiileries pour Arago. Je lâchai de faire bonne contenance; rexcellenl Bouvard, qui in’aimail avec la tendresse d’un père, était sur les épines. Tenez, croyez-moi , dit Arago, allons-nous coucher; nous n’avons rien à faire ici. .le protestai que je resterais sur la terrasse : et demain, .ajouta-t-il , vous viendrez me dire (|iie les étoiles lilanles sont arrivées tout juste après mon dé|)art.
Les choses se passèrent, en elfel, comme il l’avait dit. J’étais resté avec M. Eugène Bouvard et quelques autres pei-sounes ; les étoiles lllatites se succédèrent en nombre si grand, (|u’il fallut aller éveiller M. Mauvais pour nous aider il en prendre note (').
J’ai parlé précédemment du voyage que lit Arago en Belgique, au mois de septembre 1837 ; il se trouvait en compagnie de MM. Odilou Barrot et de son neveu, jeune officier récemment sorti de l’Ecole polytechnique. Il venait de faire une excursion sur les bords du Bbin et avait traversé la Hollande: son but était de se distraire, mais il ne semblait pas y avoir réussi. « Tâchez donc de me faire rire un peu; voilà dix jours (|ue j’ai ipiilté Paris, et je suis d’un séricu.x glacial. » Tel fut à peu près son début. Je lis de mon mieux pour le satisfaire. Il fallait le voir en dehors de toutes ses préoccupations politiques, en dehors de toutes ses alTaires académiques ou administratives, pour juger de l’inépuisable fonds de gaieté et d’esprit (pie l’on rencontrait en lui. Il suffisait de lui donner de temps en temps la réplique, s’il m’est
(') Dans 1.1 s^.inre sinv.inte de rinsimu, Arago saisll celle nouvelle occasipo l>onr r.ipiK'ler rotiiis>ion ipril .ivaK faite vi paria avec chaleur de mes litres à li dt*roiiv«*rlt* lie la pi-nodc du tO aoiM.
C'isl ilansct'tte rnfme mmocc i|ii'il exposa d’une manière si brillanle rareo»r réservé .i rimpoiTante iiivenlion tie Ü.imierre el la possibililé de reproduire uo jour j(i>qtraiu coniciirs des objets. Je venais de recevoir sur ce su^el une lettre df sir J. llriM-hel qnVAra^n commiiniqiia en même temps à l'.Acadcraie.
permis de me servir de celle expression, pour faire nailre les saillies les plus spiriluelles, les anecdotes les plus piquantes el les plus inslruclives : loul cela arrivail avec un pittoresque et une verve inexprimables. La prononciation bien accentuée de son pays, son geste animé, sa physionomie si expressive et en même temps si sympathique, contribuaient encore à donner à sa conversation un charme auquel il était impossible de se soustraire.
Le principal objet de son voyage, comme je l’ai dit, était de se distraire : à Bruxelles, il refusa de voir les instruments de l’Observatoire; dans les Universités de Gand et de Louvain, il en lit de même. Vous supposerez, disait-il, que j’ai examiné tout cela avec le plus grand soin ('). Cependant il visita avec détail notre Ëcole militaire; il voulut interroger lui-même à l’improviste quelques élèves, et il se montra très-satisfait de la force des études qu’il regardait comme au moins égale à celle des cours donnés à l’École polytechnique de France.
Notre excursion à Louvain coïncida avec l’inauguration du chemin de fer de Tirlemont. Les auberges étaient pleines ; nous ne trouvâmes, dans la première de ces villes, que deux chambres disponibles, el nous étions quatre : il fallut s’en contenter; l’une fut assignée à Arago el à moi. Ce petit incident, loin de nous contrarier, ne fil qu’exciter la gaieté : celle d’Arago était vive, communicative, pétillante d’esprit. L’illustre secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences de Paris semblait être redevenu un jeune élève de l’École polytechnique Au moment de nous mettre au lit, il prit cent
(') J*ai rappelé ailleurs, dans la notice >ur Simon Stevin (Ltt Betgfi Uluilrttf 1S44), les reroarques d’AraKO au tujel du célèbre malhéroalirien brupeois, dont il regrettait de ne pas voir la .statue au palais de TUoiversilé de Gand. En énumérant ses titres à cette haute distinction, Ara)<o prouva qu'il connaissait l'histoire des sciences dans notre pajrs miciii que beaucoup de nos compatriotes qui se piquent ce|»endani de l'avoir étudiée à fond.
détours pour me ooulii’r un secret qui semblait lui peser lieauooup ; il s’agissait de me prévenir qu’il se coiffait d'un cnsqup à mèche et qu’il ronflait en dormant.
Nous étions chacun dans notre lit depuis une heure, et malgré la fatigue du jour, le sommeil tardait à venir. Par une réaction assez naturelle, les pensées d’Arago avaient pris un autre cours, elles étaient devenues sériemses, quand, rompant tout à coup le silence ; Vous ne dormez pas, me dit-il; si vous voulez, nous causerons. Puis, allant droit an fait : yuand vous étiez ii l’Observatoire, pourquoi donc ne veniez-vous pas me voir ? Je lui expliquai comment, à cause d’une mésintelligence qui régnait alors accidentellement entre Bouvard et lui, j’avais cru devoir éviter de me mêler de leurs différends et de me placer dans une position plus ou moins «liflicile. — Eh bien ! j’en ai regret, continua-t-il, car vous eussiez connu ma femme, et vous pourriez mieux apprécier la perte (pie j’ai faite. — Puis cet homme, si gai quelques instants auparavant et si insouciant en apparence, .se mit à parler avec une sensibilité exquise, avec une délicatesse de sentiment admirable de la femmequ’il avait perdue et qu’il n’avait cessé de regretter.
Le lendemain, dés qu’il lit jour, Arago était éveillé; il avait retrouvé toute sa gaieté. « Mais j’étais bon devons faire des excuses, dit-il en riant, c’est vous qui m’en devez; vous ronflez plus fort que moi. » Puis, armés tous deux de nos rasoirs, nous allions procéder à l'importante opération de la barbe, quand, s’arrêtant tout à coup ; Expliquez-moi donc pourquoi unrasoir(|iii a reposé coupe mieux. — Maisd’abonl le fait est-il bien certain ? — Ce n’est point là ma question ; laissons le fait, je vous prie, et voyons l’explication... Passant ensuite à un autre sujet : Croyez-vous à la possibilité de diriger les ballons? — J’exprimai mes doutes; — et moi, j(' ne suis pas de votre avis, continua-t-il; mais dites
(l’abord vos raisons; puis arrivèrent une série d’allaqiies habillement dirigées auxquelles il prenait un plaisir extrême quand il était de bonne humeur, car il aimait à embarrasser par des questions captieuses ('), et l'on avait fort à faire avec un pareil jouteur.
(') L*illoslr« anglais Wollastoo avait la même babiiude, mais il posait
ses 4|iiesiions avec bien moins de mênagemeoi qii*Arago. L'astronome français ne se {lermellait ces sortes de plaisanteries qu'avec des amis, tandis que Wol> laston débutait assea généralement par li avec les )>ersonnes dont il faisait la connaissance. J'ignorais celte es|>éce de manie qui me déconcerta complètement quand J'eus l'bonnenr de lui être présenté. J'étais tout jeune encore; notre ami commun, M. South, avait bien voulu me servir d'introducteur. Wollastoo, en ce moment, se trouvait dans son cabinet avec son neveu et s'occupait de classer de petites leolilles de verre. En nous voyant, il voulut se lever un |»eu brnsqiveweoi, mais un bouton accrocha le tapis de la table sur laquelle étaient les poiiies lentilles qui se mêlèrent ensemble et allèrent rouler sur le plancher. Il y eut un moment de conslernalioo suivi d'un long silence. M. South fut le premier à le rompre. Après la préseoUtion ordinaire, Wollaslon se tourna hrusquemeal von moi, et me demanda si Je connaissais l'expéricoce de la lentille qui descend en lourDoyant sur un plan de verre incliné ; ma réponse fut affirmative. Hé bien, me dit'il, coBunenl expliquex-vous cela? Je demeurai tout élonnli; je crtis ce|»eedant lui devoir une réponse; il s'en déclara lrès<|»eu satislbil. M. South, pour cou|»er court, demanda à voir l'observatoire du savant physicien . Celui-ci, encore sous l'influeDCe fècheuse de l'accidenl arrivé à ses lentilles, refusa d'abord netteneoi, puis ne céda qu'avec répugnance aux nouvelles instances qui lui furent faites. Rien n'égalait mon embarras; cependant, en traversant la cour, je me hasardai à le questionner è mon tour, et je lui demandai s'il connaissait la loi de la |*olarisatioo de la lumière par un ciel serein. Qu'entendex-vous par lè, dit-ll? J'entrai dans quelques détails, et |N>ur joindre l'expérience à mes explicaUons, je lui présentai un prisme que je portais toujours sur moi. — Qu'eil-ce cela! — C'est un prisme de cristal de roche que M. Fresnel a eu la bonté de me faire construire pour l'analyse de la lumière. — Quelle est la disposition des pièces qui le composent? — Puis, après mes explications, il se mil à vérifier ce que je venais de dire. — C'est très-curieux ; qui vous a appris cela ? Il regarda encore attentivrement mon prisme, et il ajouta amicalement, en me le rendant : Nous en causerons encore. A quelques jours de lè, je revis M. Wollaslon cbex madame Somer- V ille, et je le trouvai tel que j'aurais désiré le voir dès le premier abord.
Plus de quinxe ans après, j'eus occasion de me retrouver avec X. Alexandre Wollaslon, son neveu, qui avait assisté à la terrible catastrophe des |»etiies lentilles, et j'appris, de cet habile ingénieur, plusieurs parlicnlarilés curieuses sur «.on oncle, qui, nonobstant ses bixarreries, était certainement un des meilleurs hommes d'Angleiorre, comme il €0 était aussi un des plus habiles physieiens.
J’ai parle d'un refroidisseiiienl qui s’ôtait établi entrr Arago et Bouvard vers l’époque où je commençai, en 1822, ma carrière astronomique à 1 Observatoire de Paris. La manière dont la réconciliation fut amenée honore à la fois ces deux astronomes éminents. Tous deux étaient officiers supérieurs de la garde nationale et l’on se trouvait dans un instant critique : c’était, je crois, pendant le pillage de l’évéché. On battait le rappel; Arago se rendit chez Bouvard, qui se préparait à sortir, et lui déclara tout d’abonl qu’il ne soull'rirait pas qu’il s’exposât, que c’était à lui, plus jeune, d’aiïronter le danger. Il s’établit aussitôt une dispute nouvelle à ce sujet, mais elle était de nature à devoir se terminer à l’amiable : c’est ce qui eut lieu en effet. Bouvard m’a souvent répété que le généreux procédé de son confrère est une des choses qui l’ont le plus touché dans sa vie.
Puisque j’ai parlé de l’alfaire de l’évèché, qu’on me permette d’y ajouter quelques détails que je tiens d’Arago luiinème. Le peuple ameuté voyait de mauvais œil l’intervention de la garde nationale et l’accueillit par des huées : un sous-ollicier eut rini|)rudence de tirer son sabre et d’en frapper un des assistants ; le sang coula et aussitôt le désordre devint c.xtrcme. .\rago fut saisi à la tète de son bataillon et enlevé par vingt bras à la fois pour être lancé dans la Seine. En cet instant critique, il ne perdit pas la présence d’esprit, et tout en se débattant entre les bras desémeutiers, il s’écria: Ile bien! hé hien! (|ue faites-vous donc? mais je ne sais pas nager!... Ces mots dé.sarmérent les forcenés et l’on linit par rire.
Ce qui me charmait surtout, dans ces rapides excursions faites avec Arago, c’était sa conversation si vive, si instructive, [lorlant sur tant d’objets divers et animée par une foule d’anecdotes sur les hommes les plus célébrés de notre épo-
que. Nos entretiens étaient, en outre, entremêlés d’une série de petits incidents aussi amusants qu’imprévus.
Sur le chemin de fer qui conduit à Gand, il renouvela un petit stratagème qui, bien qu’ancien, lui réussit à merveille. Un gros homme nous dérangeait ; il occupait évidemment dans la voiture, outre sa place, une bonne partie de celle qui nous appartenait. Laissez-moi faire, dit Arago, je vais vous en délivrer ; puis il se mit à peindre, sous les couleurs les plus sombres, les dangers des chemins de fer, les explosions des machines, les déraillements, les rencontres accidentelles, les voitures brisées, les voyageurs blessés ou tués. La figure du voisin incommode se rembrunissait progressivement; notre homme s’agitait et se démenait sur sa place ; enfin il ne put plus y tenir, quand vint le récit lamentable d’une explosion récente qui avait projeté au milieu des champs, en même temps que les débris d’une chaudière, les membres palpitants du malheureux chauffeur et de je ne sais combien d’autres victimes. Arrivé k cet épisode, notre homme partit aussitôt en grommelant et alla chercher gite dans le compartiment voisin, tandis qu’Arago riait comme un enfant du tour qu’il venait de lui jouer.
Puisque je suis en train de raconter des souvenirs intimes qu’on m’en permette encore un, ce sera le dernier. A la suite d’un déjeuner à l’Observatoire de Paris, avec Arago et sa famille, j’avais fait avec le savant physicien quelques tours de jardin. En rentrant, nous aperçûmes le jeune Matthieu, enfant de cinq à six ans, qui s’était hissé sur une chaise pour atteindre à un pot de confitures placé devant lui et dans lequel il trempait ses petits doigts, pour les reporter ensuite à sa bouche, i.’enfant tournait le dos à la porte et, dans sa préoccupation, il ne nous avait pas entendus. Accroupi sur ses petits genoux, il formait un tableau digne du pinceau
(l’un arlislc ; nous ne pûmes nous empculier de sourire. Arago me lit un signe pour m’imposer le silence ; el, prenant sa voi.v la plus terrible, il lanc^a ces paroles foudroyantes: «Que fais-tu là? tu voles mes confitures!... » L’enfant effrayé' ne fit qu’un bond et courut aussitôt placer la table entre son oncle et lui. Arago fron(;a le sourcil et leva un index menaçant : le pauvre petit tremblait de tous ses membres et cherchait avec inquiétude le chemin de la porte dont son oncle lui barrait impitoyablement le passage. Cependant la voix terrible et le sourcil menaçant continuaient leur oflice, et j’aurais peut-être partagé les angoisses du pauvre enfant, si Arago no s’était tourné de temps en temps vers moi pour rire de la peur qu’il inspirait. A la fin, trouvant une chance de salut, le coupable gagna rapidement la porte ; il s'échappa de toute la vitesse de ses petites jambes, et sa fuite fut accompagnée d'un long éclat de rire de son excellent oncle. L’auteur A' Emile n’eùt peut-être pas approuvé le savant astronome; mais je le demande à tout homme qui connaît le cœur humain, les deux faits si dill'ércnts que je viens de mentionner ne sulliraient-ils pas pour montrer combien, sous cet aspect parfois sévère, il y avait de bienveillance et de véritable bonhomie?
Comme beaucoup d’hommes foncièrement bons et sensibles, .\rago aimait à se faire terrible. Il savait le prestige qu’exerçaient sa voix mâle, sa constitution athlétique, son regard flamboyant, son épais sourcil semblable à celui de rOlympien, et cette grande distinction répandue sur toute sa personne ; il ne dédaignait même pas d’en faire usage dans l’occasion; mais le plus souveut, ses sentiments étaient tout diirérenls de ceux qu’il faisait paraître, et, pour des personnes (|ui ne le connaissaient pas, l'Instoire de son jeune neveu a dù se reproduire maintes fois.
Quand on réclamait ses bons oliiees en faveur des sciences.
Arago SG mollirait toujours d’une obligeance parfaite. Il en donna la preuve aux commissaires belges qui furent envoyés à Paris au mois d’aoùl 1839, pour y constater la conformité des étalons prototypes des poids et des mesures de Belgique avec ceux de France. Habitué à ce genre d'opération, qu’il avait eu l’occasion de pratiquer déjà à la demande de plusieurs autres États, il voulut bien se charger de diriger luiméme le travail et de faire les principales observations nécessaires pour la comparaison de l’étalon belge avec celui qui est conservé aux archives de Paris ('). Notre gouvernement voulut reconnaître cet acte d’obligeance, et, comme un témoignage de sa haute estime, il lui conféra la croix d’ofticier de l’ordre de Léopold (*).
Chacun sait avec quelle chaleur, dans bien des circonstances, il a fait valoir des découvertes nouvelles; avec quelle éloquence persuasive il a fait décerner des récompenses à leurs auteurs. Pour n’en citer qu’un exemple, il suffit de rappeler sous quel brillant coloris il a peint, devant l’Institut, lui le premier, l’avenir réservé à l’invention de Niepee et de Daguerre, et par quel discours entraînant il lui a fait décerner une récompense nationale par la Chambre des députés.
Celte généreuse activité n’élail pas bornée par les frontières de France; elle s’est bien souvent utilement interposée en faveur des sciences dans les pays étrangers. La parole d’Arago, dans de pareilles rencontres, avait une puissance
(*) Vojei ie |irocè$‘Verhal de ces coroparaisons dans VÀtmanach téeulaire de VObitrvaloire royal de Bruxelleij page 435; Bruxelles, t vol. in-5% chez Ilayez, 1854.
(*) Arago, en pareille circonstance, avait une habitude que chacun |»eul apprécier à son point de vun : il ne ré|iondail pas à iVnroi qui lui était fait. Ce n*élait |K>inl par un senlinienl d'orgueil; il craignait peut>étre, par excès de siisceplihilité, d'ètre confondu avec ceux qui recherchent, avec une avidité inexcusable, de pareilles distinctions, souvent ménie sans les avoir méritées.
à laquelle il élail diflieile de ne pus céder, privilège heureux du talent quand il est relevé par un noble caractère!
On n'a point oublié avec quel dévoueinenl il s'employa pour procurer à Molloiii la faculté de rentrer dans sa patrie. L'illustre savant italien se trouvait dans l’exil et dans un état voisin du besoin. Une |)laee de professeur lui était offerte à Naples, mais une noble fierté l’empêchait de solliciter sa rentrée. Arago n'écouta que son cœur et s’adressa directemciit au prince de Metlernicli, t|u’il savait ami des sciences et qu'il avait connu [)endant son séjour à Paris. Son espoir ne fut point déçu : grâce à cette puissante intervention, Melloni vit ce.sser son exil. J’ajouterai que je tiens de la bouche métne du prince (pt’il s’est d’autant plus félicite d’avoir accédé à la demande d’Arago, que Melloni la justifia par la conduite la plus honorable.
Arago était certainement un des hommes les plus probes et les plus désintéressés (|ui aient jamais passé par les emplois |)uhlies. Le produit de ses traitements réunis était absorbé par ses travaux seicntiliques, par de bonnes actions et par les exigences de sa place. Scs relations avec le monde savant lui imposaient des charges nombreuses dont il savait s’aci|uitter avec dignité, et cependant on n’a |)as craint de raccuser de cumul, au lieu de lui savoir gré de se multiplier pour servir sou pays. On le rencontrait partout où il y avait des questions diflicilcs à résoudre , partout où la science avait besoin de son a|q)ui. Si le cumul existait en effet, c’était |)lut6t dans sa part de travail, car ses traitements devenaient entre ses mains un nouveau moyen pour favoriser les sciences. Sa délicatesse était justement offensée par ces accusations imméritées, et ceux qui se sont rendus les échos de ces calomnies ont dù bien rougir plus tard, en apprenant que l'hoinme qui, pendant quarante ans, est resté à la tétc des
sciences et qui a été l’une des principales gloires de la France, n’a rien laissé en mourant.
Il est à remarquer que ces accusations partent souvent d’hommes qui doivent toute leur fortune aux progrès des sciences et qui se font eux-mêmes des revenus infiniment supérieurs à ceux des savants qu’ils prennent pour but constant de leurs attaques.
A une époque où Ârago pouvait craindre qu’on ne lui enlevât ces emplois tant convoités et où il parlait des chances qu’il avait d’en être dépouillé ; « Pensent-ils bien sérieusement, disait-il, qu’ils peuvent me faire perdre quelque chose; mais, le lendemain, je me ferai un revenu double, si je le veux. » Puis il énumérait tous les moyens qu’il avait pour arriver à la fortune, soit par sa plume, soit par des cours publics, soit en intervenant dans de grandes entreprises industrielles, où ses conseils eussent été payés au poids de l’or.
On a blâmé Arago de la part qu’il a prise dans les affaires publiques; l’on peut, en effet, regretter de voir un savant de ce mérite gaspiller son temps pour des choses parfois d’un ordre tout à fait secondaire; mais souvent aussi il est en position de répandre d’utiles lumières sur des questions spéciales qui, résolues par des hommes incompétents, compromettent l’avenir d’un pays. Toutes les fois qu’Arago élevait la voix en faveur des sciences, il était sùr d’être écouté, et les sciences recevaient l’appui auquel elles avaient droit. Il entre , en général , bien plus de jalousie que de justice dans ces sortes d’accusations. Tel qui blâme sourdement le savant de prendre part au pouvoir est souvent le premier à s’incliner devant lui, bien moins pour son mérite que pour ce pouvoir même qu’il lui envie en secret. Dans ce siècle si positif, la voix de l'homme supérieur a un bien autre retentissement dans la tribune des chambres que dans la modeste
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ciiain; prolcssorali*. F*ersoiiiu; ne sanrail s’y méprendre; cliacuii même trouve la préférence létiitime, pourquoi donc blâmer celui qui se jjrévaut de cel avantage? Si l'on peut blâmer le savant, c’est plutôt on se plaçant à son point de vue qu’à celui de la nation à laquelle il sacrilie son avenir intellectuel et ses intérêts les plus chers.
Le bien auquel Arago tenait le plus, c’était l’estime de scs concitoyens, mais une estime fondée sur de véritables titres. Il a dit (|uebpie part, dans un de ses .Annuaires, que rien ne chatouille |)lus agréablement l’oreille et le cœur que le mot nohe placé devant un nom propre. Ce pronom possessif, si flatteur quand c’est un peuple qui l’emploie, se trouve malbeureusenient prodigué aujourd’hui avec un défaut de discernement qui doit lui fairi* [lerdre singulièrement de sa valeur.
Rien n'a plus contribué à la po])ularilé d’Arago que ses articles si lucides, si savants, et, en même temps, si pleins d’intérêt, insérés périodiquement dans Iv.s À tinuaires du Bureau des longitudes; on se souviendra longtemps aussi de scs brillantes improvisations, soit aux réunions hebdomadaires de l'Académie des sciences, soit dans ses cours publics d'astronomie à l’Observatoire. (]es cours réunissaient, à coté de ce que la capitale renfermait de plus élégant, des savants nombreux, jaloux de s’initier dans l'art si diflicile d’exposer avec grâce et clarté les secrets les jilus profonds de la science. On a beaucoup parlé de ces conférences, parce (ju’elles ont beaucoup intéressé : bien des anecdotes s’y rattachent; je n’en mentionnerai qu’une, dont je dois la connaissance à son illustre ami, le baron de Humboldt.
(les deux hommes, dont l’histoire redira l’amitié avec autant d’em pres.se ment que leurs brillants travaux, ne se croyaient pas obligés, comme les savants du xvi" ou du xviê siècle, de mettre dans leurs relations toute la gravité, toute
la roideur d’une dùmonslralion géométrique ; ils se permettaient parfois de ces petites attaques qu’Arago aimait tant et auxquelles il ripostait si bien. Le célèbre professeur avait l'habitude, bonne otr mauvaise, d’engager ses auditeurs à lui soumettre leurs doutes par écrit, en leur promettant une réponse dans la leçon suivante. De Humboldt faisait habituellement partie de l’auditoire. Or, un jour qu’Arago avait parlé des caractères des différents climats et qu’il n’avait pas précisément fait l’éloge de celui de notre Belgique, il prit fantaisie à son ami de lui adresser une lettre en réponse à ses assertions, mais en prenant toutes les précautions nécessaires pour ne pas être reconnu. « Je suis Belge, écrivaitil, et je puis vous assurer que vous avez calomnié mon pays. Si vous connaissiez mieux les observations météorologiques que l’on fait à Bruxelles, vous ne vous exprimeriez pas comme vous l’avait fait. Le climat de la Belgique vaut celui de Paris; c’est votre détestable ami, c’est ce mauvais Prussien qui vous fait croire toutes ces sottises... » Et de Humboldt riait de tout son cœur en me rappelant le contenu de sa lettre. A la leçon suivante, Arago débuta d’un air préoccupé; puis vint l’affaire de la lettre. « Messieurs, dit-il, j’étais loin de m’attendre à l’impertinente épitre que j’ai reçue ; aux indignes attaques dirigées contre mon meilleur ami, contre l’homme le plus distingué de cette époque... » De Humboldt, sur qui s’étaient fixés les regards du professeur et ceux de tout l’auditoire, s’efforçait par scs gestes de l’inviter à se taire. Arago comprenant mal sa pensée, n’insistait que plus fort ; et, dans le fait, en voulant montrer peut-être à quels abus pouvait conduire la complaisance excessive de son ami, l’illustre philosophe de Berlin commençait à craindre d’avoir lui-inémc dépassé un peu la mesure.
Vers les derniers temps de sa vie, Arago était affligé de |)lusieurs infirmités; il avait à peu près perdu la vue et se
trouvait atlaquù de la craclle maladie du diabète, qui avait également attristé les dernières années de l’illuslre malhématicien Jacobi. Malgré cet état de souffrance, il se livraita des travaux assidus et continuait ses conseils et ses encouragiunents à ceux qui venaient s’éclairer de ses lumières.
Les dernières nouvelles que je reçus de lui me furent communiquées par deux astronomes égyptiens. Mahmoud et Ismail, astronomes à l’Observatoire du Caire. Tous deu.x, pendant un long séjour à Paris, avaient eu l’avantage de |)ro(iter des directions du savant astronome français pour étendre leurs connaissances dans le champ de l’astronomie pratique. Ils venaient alors à Bruxelles, d’après ses conseils, pour se mettre au courant de l’emploi des instruments modernes du magnétisme terrestre, instruments qu’ils n’a- ' valent pas ('u alors l'occasion d’étudier en France ('). |
Nous devons à cette heureuse circonstance un travail inté- | rossant sur l’état comparatif du magnétisme terrestre en Belgique et en .\llemagne, travail élaboré par Mahmoud et inséré dans les Ihiliclins de notre Académie (*). Ce savant j
a repris les observations faites, un quart de siècle avant lui, |
dans les mêmes localités; et il a pn juger ainsi des varia- ^ tions qu’ont subies les éléments magnétiques pendant ccl intervalle de temps.
(*) Ismail mi' lemil la leUrc suivante, «pic M. Arago lui avait adressée |^u de temps avant sa mort ;
KxtroHHm hoc »<unui muritntit habeto.
« Il existe an Caire une colleclinn complète des instruments bifilaires imaginé* par M. Gan.ss pour IVinde «les ptiénomèiies niagnéliiptes. Vous a»e2 parfalleroeni j raison en vous persii.nlaiit ipiM serait très-nlile, avant de rentrer dans voirt j
pays, (|iie vous eussiez vu la mann'uvre de ces instruments délicats. <]ui n'eiisieDt |
pas à Pans. M. Remercier vous épargnerait bien des (âtonnrmcnls iautilcs. H rendrait un grand service à la science, j'ajouterais qu'il me serait Irès-agréaMe, | s'il vous fournissait les moyens tl'aller à Bruxelles et à Londres, pour voir vous- | mémo comment on lire parti dc.s inventions de M. Gauss, etc. » >
F. Aba60. j
(*) Tome \\l, 2*“ pailic, page 502; 1854.
Ed SC rendant à Berlin, Mahmoud avait eu soin de se munir d’une lettre d’Arago pour son digne ami le baron de Huraboldt; mais la nouvelle de la mort du savant français l'avait déjà précédé ('), et il trouva l'illustre auteur du Cosmos plongé dans la plus vive douleur et tout préoccupé de la perte de l’homme de qui il écrivait, peut-être dans ce moment-là même : « Je suis fier de penser que, par mon tendre dévouement et par la constante admiration que j’ai exprimée dans tous mes ouvrages, je lui ai appartenu pendant quarante-quatre ans, et que mon nom sera parfois prononcé à côté de son grand nom (*). »
Quand éclata la révolution de 1848, Arago, qui n’avait pas poussé à ce mouvement politique, ne crut cependant pas devoir lui refuser son concours; il ne faisait d’ailleurs que suivre la voie que lui traçaient ses convictions. Il fut appelé au gouvernement provisoire de son pays et revêtu des fonctions de ministre de la marine et de la guerre ('). Quelle que soit la manière d’envisager les événements de cette époque, tous
(') Df HiimhoMi, prévenu lie Parrivée du tavanl étranger, sVmpressa de l*as> siirer de tout le plaisir quM aurait à le voir, • à caii»e, écrivail-il, des espérances que vous faites naître pour reslatirer Tastronomie dans son gîte le plus ancien, comme par les liaisons que vous avez eues avec les plus intimes de mes amis, MX. Arago et Quetelet »
Si l*on m'accuse de céder à un mouvement de vanité en rappelant ces paroles que Mabmoud a bien voulu me laisser, i'accepte volontiers le reproche :
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des Dieux.
(*) Vof. p. XXXI de V Introduction que de llumboldia placée en télé du tome I'' des OEuvxas de Fbançoil Abago, Notice biographiqttet.
C'est |>endant qu'Ar.igo se tioiivail i la tête des ministères de la guerre et de la marine qii'éclata la fatale échaufToiirée de Biiquont~Tout . On le disait partisan de la réunion de la Belgi(|ue à la France ; on disait aussi que plusieurs éléve^ de l'École polytechnique avaient fait partie de la petite armée d'invasion : il n'en fallut pas davantage à quelques personnes pour croire que le savant astronome n'élail pas étranger à cet événement, qu'il l'avait même provo<|ué. Arago était incapable de pareilles menées; il n'a été ioformé de cette coupable agression que quand elle a été portée b la connaissance du public, et il en a été vivement contrarié.
— à!MI
n'iiilcnl lioimnago à la siiicérili’’ tie ses seiilimenls, à son amour sans bornes pour son pays, à son dévouemenl pour loul ce qui est grand et généreux, à son désintéressement à loute épreuve. Toile était sa grandeur dame que son plus cruel ennemi, s’il lui eût demandé appui dans un instant de détresse, eût été sûr de l’obtenir. Tel était aussi son désintéressement qu’aprés avoir occupé dans les sciences les positions les plus élevées, après avoir disposé, chaque année, de plusieurs millions pour la ville de Paris, après avoir passe |)ar un double ministère et avoir exercé les pouvoirs les plus étendus, la rnoi t ne l’a jtas trouvé plus riebe, au bout d’un demi-siècle de glorieux travaux qu’au moment de son entrée il r<)bservatoire ; mais je me trompe, il avait su conquérir l’estime et l’admiration du monde entier, et, à défaut de fortune, il a laissé à sa famille un nom dont elle s’enorgueillit à juste titre.
r/est au milieu des soins empressés de cette famille chérie qu’il a trouvé des adoucissements à bien des .souffrances physiques, à bien des peines morales et des déceptions. Je ne veux pas rappeler ici de douloureux souvenirs, ni parler de <-e funeste voyage entrepris à la veille de sa mort, et accompli presque miraculeusement, grâce au dévouement angélique de sa nièce ('). Pourquoi faut-il que ses derniers instants n’aient pu être adoucis par les embrassements d'un frère (^), et par les derniers adieux de son vieil ami, l’immortel auteur du Cosmos'^ « Vous avez nommé dans votre lettre le plus cher de mes amis, Arago, m’écrivait de Humboldt, le 29 .se|)tembre 1853; quelle douleur de ne pas le
(') Mütlâme Laugier qui, <li( Rarral, dans sa notice sur Arago, < fut son Anligunc, lors d‘iin dernier et |•énil)le voyage vers sa terre natale, que la in^decipe, à lioiil de ressources, ordonna au malade trois mois avant sa mort. >
M. Étienne Arago, qui s*esl fait un nom estimé dans les lettres; ilsetroiitnil alois en exil à Bruxelles; il a tld quitter ensuite cette ville, où il sVtait fatl de nomhieiix aiiiis ; mais, dtqMii«. il a pu rentrer en France
précéder! Je suis dans l’anxiété à rouverlurc de chaque lettre qui m’arrive de Paris... »
Ces mots me parvenaient le 2 octobre, c’est-à-dire le jour meme où notre ami avait cessé de vivre.
Qu’on me permette de finir cette notice par les mots qu’Arago a placés à la suite de son éloge de Condorcet : « Je serai heureux si le portrait que j’ai tracé de l’illustre secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, a dissipé de bien cruelles préventions, neutralisé l’effet des plus hideuses calomnies; si, d’accord avec tous ceux qui jouirent de l’intimité de ce savant, vous voyez désormais en lui un homme qui honora les sciences par ses travaux, la France par ses hautes qualilés, l’humanité par scs vertus. »