LE CHEF DE LA CABALE
Par état, A tant Pheure, je vends Popinion publique.
Institut, sermon, drame nouveau,
Chambre des députés, élections, barreau, Tout est de mon ressort : j*ai nom de La Cabale, Seul je fais le succès, la gloire est ma vassale, Je dis un mot, Racine est vaincu par Pradon ; En illustre, d*un mot, je transforme Fréron. Hier votre avocat, pour une somme honnête. Me demande un succès; j'accepte, je m*appréte : Mes agents dans Paris volent de tous c6tés; Au palais on accourt à pas précipités;
(' ) Les Politiques de salon , comédie en trois actes et en vert, reçue et non représentée, avec un prologue en vers. Bruxelles, chez Hayez, 1S21, brocb. iii-8*.
Voire cause devienl celle de la pairie; Chacun autour de tous se démèoe, s*écrie ; Devant les juges même en dépit de la loi, Nous vous applaudissons : ce triomphe est k moi, J*en réclame le prix.
De Rciffenberga dédié son ouvrage à son ami, M. Ph. Lesbroussart : « Soyez mon public, dit-il, puisque des considérations étrangères à la littérature ont empêché le nouvel essai dramatique de subir Tépreuve difficile du théâtre. » Le dernier fait, sur lequel nous ne nous expliquerons pas, est éminemment à regretter, surtout à cause du prologue, sous forme de dialogue, qui précède la pièce. Le sentiment patriotique s'y exprime sous le langage de la bonne et franche comédie. On y rencontre des tirades faites d'un seul jet, pleines d'entrain, de vigueur et d'élégance.
En 1819, il avait publié une autre comédie, intitulée Le Malheur imaginaire (*) ; je me bornerai à mentionner cette bluette ; elle offre une série d'invraisemblances qui ne sont malheureusement rachetées par aucune situation neuve, par aucun caractère un peu saillant.
Je citerai surtout des vers consacrés à la Belgique, qui résument d'une manière brillante et précise l'éloge de ce pays, dont les destinées alors étaient liées à celles de la Hollande. Ces vers, peut-être oubliés aujourd'hui, méritent d'être rappelés :
Respectez enfin votre belle patrie. Baisez avec transport cette terre chérie; De ses champs fécondés contemplez les sillons, Vaste et riant cercueil de tant de bataillons. L^ennemi, se flattant d'une conquête aisée, Cent fois tourna vers nous sa valeur abusée. Ils venaient nous courber sous des fers abhorrés; Ils ont touché le sol, il les a dévorés.
(') Comédie en un acte et en prose, Bruxelles, chez Weissenbruch, brochure
Voyez ces monuments confidents de Tbistoire,
Chaque pierre éloquente atteste notre gloire.
Ici, de la chimie allumant les fourneaux,
La peinture ravit aux riches minéraux
Ces brillantes couleurs dont la force native
Emprunte aux sucs du lin une teinte plus vive.
Du cercle qui le trompe épiant le contour
Là, moderne Archimède, un savant, à son tour,
Veut finir du passé les futiles querelles,
Et tire de Terreur des vérités nouvelles.
Un autre préférant le scalpel au compas,
Cherche dans Phomme éteint les secrets du trépas;
A la grâce, plus loin, le savoir qui s*allie,
Enseigne la sagesse et chante la folie.
Des anges détrônés Voudel peint les fureurs;
Il remplit notre esprit de tragiques terreurs;
Et du monde ignoré dévoilant le mystère,
La poésie unit le ciel avec la terre.
Sans doute, lauleur, en revoyant cette pièce, y eût corrigé, plus tard, des vers faibles ou exagérés^ mais i'enseaible résume d'une manière heureuse les principaux caractères distinctifs de l'ancien royaume d'alors , ainsi que les services rendus aux arts, aux lettres et aux sciences par les frères Van Eyck, Grégoire de Saint-Vincent, André Vésale, Érasme, Vondel.
La Toison d'Or, opéra comique dont le succès fut assez médiocre, peut-être parce qu on attendait mieux de l'auteur, n'a point eu les honneurs de l'impression. Le Siège de Corinthe, au contraire, fut imprimé, mais il ne subit pas répreuve de la scène (*). Le sujet de cet opéra est emprunté à un poëme de lord Byron.
Ce n'était point par l'invention que se distinguaient les compositions dramatiques du baron de Reiffenberg : on n'y trouve point de combinaisons nouvelles, ni de scènes préparées de manière à produire des effets inattendus. 11 n'avait
(') Dans le recueil Le» Harpe», 1823.
point étudié les secrets ressorts qui captivent l'attention du spectateur; les intrigues de ses pièces manquent d'art. Sôus un autre point de vue, le talent d'observation n'avait pas encore eu le temps de se développer; l'extrême vivacité de l'auteur ne lui avait pas permis d'acquérir l'expérience nécessaire pour donner à ses personnages un caractère soutenu et pour les dessiner d'une manière franche.
Servttur ad imum Qualii ah ineepto prœesierit.».
Il ne travaillait pas encore sur son propre fonds; il suivait les chemins battus et marchait sur les traces des autres. Une trop grande facilité d'écrire est peut-être le principal obstacle à des succès durables. J'ignore s'il a senti lui-même ce qui lui manquait pour réussir au théâtre ou s'il s'est trouvé découragé à la suite de ses premiers essais ; mais il abandonna cette carrière dès le début.
En même temps qu'il s'essayait dans la tragédie^ la comédie et l'opéra, de Reiffenberg sacrifiait à la muse pastorale : il avait entrepris de traduire les Églogues de Virgile et avait publié successivement celles intitulées : Tityre^ Alexis ^ GaUus, Silène y Pollion (*). Son travail n'était certes pas sans mérite ; mais Virgile a été traduit si souvent et par des hommes d'un talent si distingué, que la lutte était difficile. Je ne sache pas que de Reiffenberg ait achevé son entreprise; peut-être jugea-t-il prudent de s'en tenir à ces essais, cédant à l'avis peu charitable de Froment :
Ordonne à Reiffenberg de quiUer la houlelle; J*aime mieux son sifflet encor que sa museUe.
De Reiffenberg publia, en 1823, un recueil de poésies
(') Mercure belge j l. V et suivants, 1818.
dont quelques-unes avaient paru déjà dans le Mercure belge et dans les Annuaires poétiques. Il donna à ce recueil le titre de Harpes (*) : ce qui faisait dire au même Froment : « Il faudra maintenant que vous publiez vos flûtes, et moi, mes violons. »
Les Harpes furent réimprimées avec de nouvelles poésies de l'auteur, à Paris, en 1825 ; puis elles reparurent encore sous le titre : Ruines et Souvenirs (*) ; elles contiennent en général des légendes et des ballades. On trouve aussi, dans les deux premières éditions, le Siège de Corinthej opéra dont il a été parlé précédemment.
En supprimant cette pièce dans sa troisième édition, l'auteur a pu dire : ce La plupart des pièces que renferme ce volume se rattachent à des traditions nationales. Recueillir nos souvenirs historiques, rassembler nos titres à l'estime du présent et de la postérité, tel a été le but constant de mes veilles. » (Préface*) Nous ajouterons qu'il a souvent rempli avec talent la tâche qu'il s'était imposée. Sa versification est facile; et, selon les circonstances, elle ne manque ni de grâce ni d'élévation. Le Chant de victoire de la prêtresse Felléda^ Les Imprécations du serf du XII® siècle au pied de la croix. Le Barde captif soni des hymnes où le
(*) « Quelques personnes ont trouvé le titre de Harpes extraordinaire, bizarre, dit de Reiffenberg, dans Pavertissement de sa Z^ édition ; j^aurais pu leur répondre d*abord que le nom ne fait rien à raffaire, et m^autoriser ensuite d*illuslres exemples. » Puis, comme si cette justification n'était pas suffisante, il ajoute, dans une note à la fln du volume : « Moore nous apprend que Byron songeait â publier la Harpe irlandaise, et l*on a imprimé un recueil de poésies prétendument illyriennes, sous le titre de La Guzla, instrument Tavori des Horlaques. SMI fallait une autorité plus ancienne, je dirais que la Marilis du poeie espagnol, Thomas Antonio Gonzaga, est divisée par Lyres.., » Ces justifications savantes ne feront jamais, je pense, qu'un lecteur français ne trouve étrange le nom de harpes appliqué à des poésies. Je préfère son premier motif : le nom ne fait rien à TafTaire.
(•) Poésies diverses, suivies d*épttres et de discours en vers; Paris, chez Pondey Dupré, 2 vol. in-18, 1835.
poêle a fait preuve de chaleur et de force. Plusieurs petites compositions ont une physionomie gracieuse et spirituelle; je citerai en particulier Le Sire de fFarfusée, La Ban-nière, La Peur, Les Cruches de la dame Jacqueline, Le Ris de la folle, etc. Dans quelques passages, on se rappelle^ malgré soi, ce vers de Voltaire, si souvent oublié des poëtes :
Les vers aisément faits sont rarement aisés.
Dans les lettres comme dans les arts, rien ne doit être négligé ni fait avec précipitation.
En voulant dire trop de choses en même temps, Tauteur devient parfois embarrassé ; je citerai pour exemple les vers mêmes qui commencent le recueil :
Que le soc dans nos champs vienne heurter la bière D*un héros dépouillé de sa pompe guerrière,
D*un prince i qui les vers rongeurs, Des peuples opprimés inutiles vengeurs,
Sans respecter le rang suprême, Ont une fois encore été le diadème, I^ mort se montre à nous dans toute sa laideur. *
Il faut que le vers soit limpide; si l'on offre à l'esprit plusieurs images à la fois, on lui ôte le moyen de les saisir nettement.
Parmi les discours et les épitres, je placerai en première ligne la pièce intitulée : Le Champ Frédéric (*) : on y trouve de l'élévation et du sentiment. On remarquera des vers heureux dans le passage suivant, bien que ce tableau mythologique contraste un peu avec le ton du reste de la pièce :
Le travail ! c'est le dieu qui gouverne le monde, C*est lui qui, dirigeant les coursiers du soleil, S*élance, le matin, de TOrient vermeil ;
(*) Colonie consacrée au& indigents.
Vans ion palaii humide il éveille Nérée, L*arracbe sans pitié de sa couche azurée: Le force, chaque jour, à soulever les mers, Les enchaîne bientôt dans leurs gouffres amers, Irrite leur courroux, le contient et Papaise. Aux antres de Lemnos, sous les yeux de Vulcain, Pour Parmure de Mars il façonne Pairain, Plonge le fer brûlant dans Ponde frémissante. Marque des lourds marteaux la cadence pesante, Et dans les flancs noircis des soufllets haletants, Pour attiser la flamme, emprisonne les vents ; Il convoque des dieux Pauguste aréopage, Du Styx et du Cocyte aborde le rivage. Sur son trône d*acier fixe le noir Plulon, Ou ranime Pardeur des ser|>ens d*Alecton. Au milieu des enfers, dans Pablme des ondes. Sur notre terre, aux cieuz qu^un océan de mondes Blanchit durant la nuit de ses flols argentés, D*un semblable besoin sans cesse tourmentés, Les êtres animés, Pim passible matière.
Les fluides subtils et Pactive lumière, Tout se meut : le travail, par un puissant concours, Ravive Punivers qui rajeunit toujours.
Le Partage, emprunté en partie à la pièce de Schiller Die Theilung der Erde, mérite également d'être cité pour la richesse des peintures et pour le bonheur avec lequel sont rendus certains détails qui semblent ne point appartenir au domaine de la poésie. Celte flexibilité de langage distinguait particulièrement notre confrère ; on en trouve des exemples nombreux dans ses écrits. Dans son épitre 4 quelques membres présumés d'une société secrète, il avait à rappeler les moyens employés pour se reconnaître entre eux ; voici comment il s'y prend :
Dispersés, mais toujours réunis par un signe, Aperçus, mais cachés, muets, mais entendus, Même en vous découvrant, vous restez défendus. Avec art indiscrets et prudemment frivoles, Le loucher et la vue ont pour vous des paroles; D*un parent, d*un ami si vous touchez la main. Votre doigt curieux Pinterroge soudain.
La main, en frémisiant, répond : « c^esi on complice, » Ou repousse, immobile, un funeste artifice (■).
DaDS Tépitre à sou ami Vaulier, il a essayé une tâche plus difficile, celle demeure en vers un système philosophique; s'il n'y a pas complètement réussi, on y trouve de beaux passages et des pensées rendues avec énergie et concision. Les anciens nous ont souvent donné des exemples pareils, surtout Lucrèce, dont le mérite aujourd'hui réside presque tout entier dans la diction. En remontant jusqu'à Hésiode, on voit se plier au rhythme de la poésie les plus simples détails de la vie domestique. Il est vrai qu'à une époque où les livres n'étaient pas connus et oiî l'on avait à peine quelques manuscrits, cette forme sacramentelle était à peu près indispensable pour transmettre des maximes et des préceptes dans leur pureté originelle.
Voyons comment notre confrère a présenté l'exposition sommaire de la doctrine de Kant, qui résume peut-être toutes les difficultés du genre descriptif; je suis loin de prétendre toutefois qu'il les ait vaincues :
Kanl enfin apparut : Phomme fut détrompé; L*absolu remonta sur son trône usurpé, De notre entendement la force subjective Aux objets imprima sa forme impérative ; Sans attendre les faits, elle osa décider; La nature sentie à ses lois dut céder, Et Pespace et le temps, ces types nécessaires, De la perception législateurs primaires.
Dans rétre connaissant restèrent désormais.
Surtout ne croyez pas, ne répétez jamais Que ridée avec Tbomme aussitôt a dû naître; L*enfant n*a point connu, mais est prêt à connaître; Ses facultés dormaient : il veille, il a senti; L*objel frappe les sens; par les sens averti, Dans Pâme le cerveau fait éclore une idée; Et ridée, à son tour, en sa route guidée,
(•) Poéiiei diveri€i; Paris, t. II, p. 69.
Ag4t lur le cerveau, de qui l*ébr«Dlenient A rorgane aUenlif païae adèlement (•).
Raoul ne partageait pas les idées philosophiques vers lesquelles son jeune ami semblait pencher alors; quand il en était question, il répétait d'un ton goguenard :
L*absolu remonta sur son trène uiurpé ;
puis il ajoutait : il me payera son absolu. Le vieux poëte satirique s'en tint cependant à ces menaces.
De Reiffenberg me semble plus heureux, quand il emprunte les formes élégantes du poëte de Tibur, et que, dans une épitre dialoguée, il nous fait assister aux luttes incessantes que se livrent Ydme et le corps. Ce sujet est véritablement poétique, et l'auteur a compris le parti qu'on en peut tirer.
Ses épitres sont dédiées à des personnes plus ou moins célèbres, à MM. de Barante, Ârnault, Viennet, Cousin, Nodier, etc. Quelques autres sont adressées à des amis. Il est tout naturel qu'on y trouve les noms de Raoul et de Vaulier ; nous avons déjà rencontré celui de M. Ph. Lesbroussart, placé en tête de la comédie Les politiques de salon; on le retrouve encore en tête du sixième livre de fables, publié en 1848 (^). Le poëte touche rarement la corde clégiaque; il semble se défier de lui toutes les fois que l'esprit doit faire
(•) jé mon ami f"...., t. II, p. 63.
(') Prologue de la fable intitulée : Le Goût, |>. 111.
Les vieilles amitiés sont toujours les meilleures, Comme un vin bien rodri réchauffe le vieillard, Elles viennent eocor nous charmer sur le tard. Et dorer nos dernières heures.
Les amis de de Reiffenberg notaient pai ingrats; ils lui adressaient également de leurs vers : ce qui faisait dire aui rieurs qu*ils composaient ensemble la confrérie de Vjédoration mutuelle. Voioi quelques vers tirés d*une épttre qa*nn
place au sentiment ; cependant, il a trouvé plus d'une fois des accents sympathiques, surtout dans les retours qu'il fait sur lui-même: j'en ai déjà cité un exemple, en voici un second, emprunté à l'épître intitulée : A déjeunes infortunés :
J*ai souffert plus que toi : Je n*eDs de mes aYeux Que Péclat de leur nom, très- frivole à mes yeux : Seul, jeté dans le monde au sortir de renfance, J*errais avec effroi dans mon indépendance. Opprimé par la main qui devait me bénir; Le Dieu des orphelins daigna me soutenir, C*est ce Dieu qui m*apprit à souffrir sans murmure, Qui dans mon sein meurtri réchauffa la nature, J^s charmes de Télude embellit mon loisir, Fit briller mes regards de Téclair du plaisir; Et de mon cœur désert peuplant la solitude, T sema de Tamour la douce inquiétude.
Dans ses Adieux à V Athénée de Bruxelles , on trouve également des vers bien sentis, surtout ceux que le poëtc a consacrés à la mémoire de M. Lesbroussart père, son ancien professeur, pour qui il avait conservé la plus tendre vénération.
ami avait adressée à de Reiffenberg, en 1823, en réponse à des vert qu*il en avait reçus :
Je te vis, el bienldt je sentis dans mon âme
De la tendre amilié naître la douce flamme.
Ton cœur comprit le mien ; tu comblas tous mes vœux,
Sous son paisible abri nous rassemblant tous deux,
Le même loit couvrit noire amilié fidèle;
Protégea de nos cœurs Tunion mutuelle
Kt nous vit, entraînés par les mêmes plaisirs,
Ensemble par Tétode égayer nos loisirs.
J'étais, il est trop vrai, loin d'une tendre mère;
Mais j'étais près de toi, près d'un ami, d'un frère.
Ton savoir, ta douceur, ton facile entretien,
Ton esprit plus brillant, ion Age égal au mieu.
De tes soins altenlifs l'aimable prévenance.
D'un avenir commun la commune espérance,
Tout enfin me charmait, etc.
{jénnuaire poétique de 1822.)
Je n'ai point parlé des Qtmtrains que renferme le tomel^^ des poésies diverses; ils ne me semblent point à la hauteur de ce qu'on pouvait attendre d'un écrivain aussi spirituel.
A partir de 1825, la muse poétique visitait plus rarement notre confrère; elle semblait avoir compris la nécessité de céder la place à des sœurs plus austères ; de temps en temps, elle l'inspirait encore dans ses instants de tristesse ou de bonheur : elle lui a dicté sourtout quelques vers touchants sur la perte d'un de ses enfants (*).
Vers la fin de sa vie, la maladie et le besoin de se distraire ramenèrent de Reiffenberg à ses premiers penchants, a Je n'avais jamais fait de fables, dit-il. Pendant mes vacances (1847), à la campagne, privé de livres, presque de plumes et de papier, le tout par ordonnance du médecin, je revins avec délices, tel qu'un écolier qui trompe ses maitres, aux jeux ravissants de ma jeunesse, qu'un instinct mystérieux attirait vers la poésie et que le caprice de la destinée poussa dans une direction contraire. » Malheureusement il ne goûta pas ce plaisir avec modération ; il composa une première fable (^), puis une seconde, une troisième, « si bien que le nombre put former un petit volume. Ce fut l'affaire de quinze jours au plus. » C'est lui-même qui nous l'apprend; quinze jours seulement pour composer quatre-vingts fables I et peu de temps après parut un nouveau volume (').
Il ne faut pas juger avec trop de rigueur ces dernières
(') L'Enfant mori-né. Voyez Ruine* ei Souvenin, p. U8.
(') c Celui de nos écrivains qui a le mieux réussi ilans ra|>o]ogue, dil-il, venait de faire paraître la septième édition de son recueil. Je pris la liberté de brocher une fable à son intention : • Préface dee jépologues, 1 vol. in-18, chez Muquardt, 1848. — A côté du nom de M. le baron de Stassart, qu^il loue avec raison, de Reiffenberg cite les noms des principaui fabulistes modernes; nous pouvons j Joindre celui de M. Van den Zande, déjà connu précédemment par un recueil de contes charmants, mais imprimés pour les amis de Tauteur seulement.
(^) Fabk* nouvelle*, 1 vol. in-18,60 pages, Muquardt, janvier 1849.
ficars d'automne qui ont procuré quelques heureux instants à celui qui les a fait naître. Si quelque chose peut étonner, c'est qu'au milieu de tant de précipitation et de souffrances, l'auteur ait pu trouver, chemin faisant, des inspirations nouvelles et des vers dignes de son meilleur temps. Quelquefois la douleur l'emporte et lui arrache des plaintes amères, non contre son mal physique, mais contre ce qui avait pu le blesser moralement pendant ces temps désastreux. Son humeur «date, surtout contre les niveleurs modernes, les charlatans j)olitiques et les adorateurs des titres et des décorations (').. Il était, dans ces noirs accès, moins fabuliste que satirique; au reste, on conçoit qu'il n'en voulait qu'aux abus; il était lui-même un des hommes les plus décorés et les plus titrés de la Belgique; il eût fait preuve de peu de tact en s'élevant contre des distinctions dont les princes et les sociétés savantes n'avaient pas été avares pour lui : ce sont des politesses qu'il serait de mauvais goût de refuser, quand elles viennent spontanément et comme témoignages d'estime, mais qui flétris-
(*) c La manie des titres, des décorations et des généalogies a fait, depuis la réTOlution démocratique de 1830, des progrès incalculables, et Ton peut affirmer qu*eo Belgique, elle est arrivée à Tétat d^épidémie mentale, de choléra intellectuel. Les plus raisonnables même en sont atteints. Ce qu*il y a de grotesque au milieu de ce débordement de prétentions aristocratiques et de ranités bourgeoises, c*est qu*il n*eiiste, au dire de chacun, qu*une décoration légitime, celle qu^il porte; qu*un titre respectable, celui qu*il a mendié; qu*une généalogie intéressante et véridique, celle qu*il s*est fabriquée lui-même ou qu*il a payée, à beaui deniers comptants, aux industriels par qui ce travers est avantageusement exploité : « jépologue», p. 176. J^ai transcrit cette note en entier, parce qu*elle renferme, en effet, un tableau assez exact, quoique chargé, de ce qu*on observe autour de soi. De Reiffenberg avait déjà traité le même sujet dans les notes de son ouvrage Le Lundi, pages 312 et suivantes, et il termine en disant : u Celui qui écrit cette note est en possession des documents les plus curieux sur la noblesse ancienne, moderne, ou usurpée de la Belgique. On le sollicite, en ce moment, de faire usage de ses matériaux, et il pourrait bien se laisser aller à traiter un sujet dont rintérêt est loin d*être perdu, malgré les progrès des idées démocratiques. » Heureusement pour sa tranquillité, il s*en tint à cet avis.
De Reiffenberg avait été nommé chevalier de Tordre de Léopold, en 1839.
sent au lieu d'honorer, quand elles sont le résultat de sollicitations ou d'intrigues.
Les ouvrages littéraires que le baron de Reiffenberg a écrits en prose ne sont pas moins nonabreux que ses ouvrages poétiques. Il fit paraître d'abord, dans le Mercure helge^ un grand nombre d'articles sur différents sujets, et, entre autres, Y Ermite du parc ; la Galerie littéraire ou les poëtes latins de la Belgique; les Philosophes belges, dialc^ues; les annotations de M. André, revue littéraire de Tannée 1818; le Grenadier, nouvelle extraite des mémoires de ma vie ( *) ; De la Chevalerie) Episode du Carnaval; Extrait des mémoires d'un fils adoptif de Candide, etc. Ces différents écrits peuvent être considérés comme les résultats de SCS lectures ou comme les délassements de travaux plus sérieux.
A la suite de la révolution belge, il chercha, dans la littérature, de nouvelles distractions et des diversions à ses inquiétudes sur l'avenir. Il écrivit deux volumes de nouvelles, intitulés : Le Dimanche, récits de Marsilius Brunck; puis un troisième volume. Le Lundi, nouveaux récits de Marsilius Brunck. Sous ces titres très-élastiques^ il s'était ménagé la faculté de mettre le public dans la confidence de tout ce qu'il sentait et de ce qu'il voulait bien lui communiquer. Il est peu d'auteufs qui ne se laissent aller au plaisir de se mettre en scène dans leurs tableaux, fût-ce même dans un coin obscur, à peu près comme ces personnages qu'on voit dans les peintures anciennes et qui , sans prendre part à l'action principale, se tiennent en prières, tout préoccupés de leur salut. On peut croire que notre confrère s'est caché, du moins en partie, sous le voile de Marsilius Brunck (').
(') Celle nouvelle se rapporle à Pépoque de 1815. Mercure, l. VI, p. 362. (■) El comme s*il eûl craint que le voile ne fûl pas assez Iransparent, il dit dans ses notes : « Voici un passage des Annales de Bamberg, composées par
Qdoiqn*!! en répudie le titre, on voit que de Reiffenberg est resté plus ou moins disciple de l'auteur de Candide. Ses contes, en générai, sont écrits avec esprit et facilité. On les lit avec d'autant plus d'intérêt, que, dans quelques-uns, il a cherché à offrir des peintures des mœurs et des usages de nos aïeux ; personne mieux que lui, sans doute, n'était en position de le faire. Sous ce rapport, on remarque les contes Gavre au chapel; Une légende de la Hesbaye; Olivier le Diable^ Jonathan le Juifj Séjour de Louis XI aux Pays- BaSj Le Franc-Maçon; Madame des Houlières à Bruxelles; Bruxelles en 1720; Ahasvérus; etc. Peut-être, dans ce dernier conte, nous montre-t-il madame de Loquesolles dans un déshabillé par trop complet; plus d'un lecteur éprouvera l'embarras et la surprise du jeune page Saintré. Dans ses notes, le conteur cherche à s'en excuser; mais lajustiGcation serait plus difficile en ce qui concerne Pierre Delsaulx et tahbé Baclot; aussi ne l'a-t-il pas même essayée. On a peine à concevoir ce jeune médecin , si vertueux, si chaste, <c dont la rougeur couvre le front à chaque expression malsonnante, » et se livrant tout à coup aux excès les plus révoltants sur le corps d'une jeune fille mourante qu'on a confiée à ses soins. Mêmes excès, même frénésie chez l'abbé Raclot. De Reiffenberg, sans s'en apercevoir, cédait à l'influence de cette mauvaise littérature contre laquelle il s'est lui-même souvent élevé et qui, dans ces derniers temps, a été une déplorable source de démoralisation. Le désir exagéré de créer du nouveau a fait explorer tous les recoins du vaste champ
Harlio Hoffmao et publiées par J,-P. Ludewig, passage qui semble concerner la famille de Marsilius de Frensdorr, dit Brunck. Il se trouve dans la chronique sous Tannée 1188 : Cxterum R,... giorum, Frensàorfiorunif fVaschenfeldentium eomitum, eadem fuit eum Sehliisêelbergiorum familia niti quod ab ii$ locis, ubi regiam habuerunt , appellari maluerunt. L'auteur est plus explicite encore dans ses Souvenirs d'un pèlerinage en Vhonneur de Schiller, pages 588 et snlvantes.
(le la litléralure; et, pour en trouver, on a été chercher des effets depuis longtemps dédaignés par le talent qui se respecte.
Le Petit-Neveu de M. Oldbuck est une agréable facétie, où sont spirituellement esquissés quelques-uns des principaux travers du bibliomane. Je n'en dirai pas autant du conte BontiSf bona, bonumy qui semble écrit avec humeur et sons l'influence de noirs chagrins.
On trouve à la suite des contes du Dimanche une lettre à M. Félis sur quelques particularités de l'histoire musicale de la Belgique. Cette lettre, qui avait déjà été publiée précédemment, renferme des documents curieux que Tautenr livre comme matériaux à l'habile écrivain auquel Tart musical doit tant de précieux ouvrages.
Il ne faut pas chercher, du reste, dans ces opuscules, plus que l'auteur lui-même n'a voulu y mettre; il n'a en d'autre prétention que de se délasser et d'associer, pendant quelques instants^ le lecteur à ses plaisirs.
Les Souvenirs d'un pèlerinage en V honneur de Schiller parurent en i839 et furent suivis, un an après, des Nouveaux Souvenirs d* Allemagne y pèlerinage à Munich. Rien de plus commode que le cadre d'un voyage qui permet de rendre compte, sans s'astreindreà aucun ordre, de tout ce que l'on pense ou de tout ce que l'on a pensé, de tout ce que l'on voit ou que l'on est censé avoir vu, de tout ce que Ton a dit ou que l'on voudrait avoir dit; on n'a point de dépense d'imagination à faire pour le plan de l'ouvrage, et c'est une économie considérable. Mais le public est plus exigeant sous d'autres rapports: il veut impérieusement qu'on l'amuse, qu'on l'instruise sans fatigue et qu'on lui fasse habilement une part dans les plaisirs du voyage. Or notre confrère réunissait à un haut degré toutes les qualités nécessaires pour satisfaire à ces conditions importantes: aussi ses Souvenirs
peuvent-ils être placés parmi ses meilleures productions littéraires.
Si Ton imprimait encore les lettres des savants, on pourrait trouver dans celles du baron de Reiffenberg un recueil de renseignements utiles sur les hommes et les choses, entremêlés d'anecdotes piquantes et de causeries aussi instructives qu'agréables. Il avait le talent de donner du charme aux moindres objets ; assez souvent ses billets même portaient l'empreinte de la grâce et de la fînesse de son esprit. Sous ce rapport, ils sont incontestablement dignes de figurer dans les collections des amateurs d'autographes, bien que l'écriture n'en soit pas toujours lisible, comme ses lectures nous l'ont souvent prouvé dans nos séances académiques.
Malgré son talent comme littérateur, de Reiffenberg s'est acquis des titres plus sûrs et plus durables dans le domaine de l'histoire. La littérature française, en effet, a été cultivée avec tant de succès, qu'il n'y a point de branche, quelque modeste qu'elle soit, qui ne présente des rivaux redoutables ; dans l'histoire, au contraire, on peut, sans briller en première ligne, se rendre utile, indispensable même et acquérir des titres à la reconnaissance de ses successeurs. La lumière que l'on répand sur des sujets controversés, les sources nouvelles que l'on met au jour, des faits importants qu'on expose avec plus d'ordre et de clarté, sont des services d'autant plus appréciés, que les lecteurs sont moins en état de vérifier par eux-mêmes, et qu'ils se trouvent, en quelque sorte, dans la dépendance des écrivains qu'ils ont à consulter.
Presque au sortir des bancs de l'école, de Reiffenberg ^d)orde résolument les recherches les plus ardues sur l'histoire de notre commerce au moyen âge, de l'origine de ^os villes, de notre littérature, de nos arts. Bientôt il ose davantage et nous présente le Résumé de V histoire des Pays-
Bas: mais cette esquisse ne lui fait que mieux sentir les éludes qui restent à entreprendre pour compléter le tableau, (c J'avais conçu , disait-il en 1839, une histoire des Belges oîi j'aurais essayé de faire voir que, malgré le provincialisme qui les a détachées les unes des autres, malgré les différences de langage, de mœurs et d'intérêts , il y a, dans les populations qui habitent la Belgique des traits généraux de caractère qui constituent une nationalité et que le temps et les révolutions n'ont pas eu le pouvoir d'altérer. Je tenterai peut-être prochainement d'exécuter ce projet. Ce sera l'expiation d'un précis esquissé sur le patron des résumés de mon cher Félix Bodin, précis conçu dans l'esprit faux, dénigrant et épigrammatique de ces abrégés et aussi mauvais, j'ai le droit de le déclarer, pour le fond que pour la formel*). »
En même temps qu'il écrivait, pour les gens du monde, ce Résumé qu'il condamne d'une manière si impitoyable, notre confrère entreprenait, avec M. Lecocq, de retracer, sons un format moins modeste, les Fastes belgiques ou galerie lithographiée des principaux actes d'héroïsme civil et militaire et des faits mémorables qui appartiennent à la nation belge. Les premières livraisons de cet ouvrage, resté inachevé, parurent en 1823. Une autre publication de même nature, le Recueil héraldique et historique des familles nobles de Belgiquey n'eut également qu'un spécimen et nne livraison.
De Reiffenberg rendit surtout service à l'étude de notre histoire nationale, en montrant la nécessité d'en vérifier les sources. Il développa la plus grande activité pour atteindre son but, et c'est là son plus beau titre littéraire : travaux
(') Souvenirs d'un pèlerinage, page 203, et en note : c J*aTais fait pour Ihi un Réiumé de Vhistoire de Belgique, dans le sens de la philosophie puérile de la plupart des résumés de ce genre. »
assidus de cabinet, recherches dans les bibliothèques et les archives, éditions nouvelles de chroniques et de mémoires, publications de manuscrits inédits, appels à tous les hommes s'occupant sérieusement d'histoire, exhortations à TÂcadémie, démarches auprès du gouvernement; il fit mouvoir tous les leviers capables de lui donner la force dont il avait besoin. Tant de constance fut couronnée de succès : il eut à la fin la satisfaction de voir adopter ses vues. Je lui laisserai rendre compte des tentatives infructueuses de ses prédécesseurs, de ses propres efforts et des résultats qu'il obtint (*). c< Juste Lipse, un jour, laissant respirer les Grecs et les Romains, enfanta le projet de réunir les chroniques belges inédites. Les troubles civils et les guerres qui en furent la conséquence Terapéchèrent de l'exécuter. Son disciple Erycius Puteanus ne fit en ce genre qu'un essai peu remarquable. Sous Marie-Thérèse, le comte de Cobentzl reprit ce dessein. On essayait de le réaliser lorsque les Français entrèrent en Belgique. Après trente-trois ans, le gouvernement des Bays-Bas, auprès duquel mes sollicitations constantes trouvèrent un accueil favorable, et qui a bien mérité des lettres en Belgique, nomma un comité chargé d'exhumer nos annales (^). Déjà deux volumes étaient terminés quand une grande catastrophe politique vint encore interrompre ce pacifique travail. Enfin, un arrêté royal du 22 juillet 1834 a reconstitué la Commission d'histoire qui,
(') Voyez, pour plus de détails, dans le tome VI des archives historiques des Pays-Bas, pp. 333 el suiv., un article intitulé : Sur les tentatives faites au sein de V Académie pour la publication des monuments de Vhistoire helgique. Cet article renrerme des détails très-cnrieux.
(■) Uo arrêté royal du 23 décembre 18^ nomme membres de cette CommissioD, MM. de ReifTenberg, W^illems, Vande Weyer, Raoul et Bernhardi. Les seules publications qui aient paru, en 1839, sont V Histoire de Vordre de la Toison d'Or et P. à Thymo ffistoria Brabantix diplomatiea, faites parle baron de ReifTenberg.
tout Tannonce, terminera sa tâche patriotique sous la protection du roi et avec l'aide du ministère ('). »
Notre confrère ne mentionne pas, dans ce passage, la part de travail que l'Académie royale s'était réservée, en dehors de la Commission royale d'histoire, et que lui-même devait exécuter en grande partie. Cette entreprise, qui fut commencée et qui malheureusement n'eut point de suite, mériterait d'être continuée. On pourra juger de son utilité par Y avertissement placé en tète du seul volume qui ait paru (').
L'idée d'explorer la riche Bibliothèque de Bourgogne et de faire connaître en peu de temps, par des analyses et des extraits, les ouvrages manuscrits qui peuvent jeter le plus de lumières sur notre histoire, était sans doute une entreprise des plus utiles. Il reste aujourd'hui peu d'anciens manuscrits qui méritent d'un bout à l'autre les honneurs de l'impression; s'il est à désirer qu'on mette au jour ces matériaux précieux, on doit craindre, d'une autre part, de gêner la marche des travailleurs par des amas de décombres qu'on ne recueillerait que par égard pour leur vétusté. Si un ouvrage ne renferme pas de faits nouveaux de quelque importance, s'il n'aide à corriger des erreurs historiques, s'il no se distingue ni par la forme du style ni par une peinture exacte des coutumes et des mœurs, pour quels motifs troublerait-on son repos séculaire sur les rayons poudreux qu'il occupe? C'est donc avec raison qu'on met la circonspection la plus grande dans le choix des manuscrits dont la publication intégrale doit avoir lieu.
Ce travail a été confié à la Commission royale d'histoire
(*) La Commission fui réorganisée par arrêté royal du 22 juillet 1854; les i veaux membres furent MH. le baron de Gerlache, De Ram, le baron de Reiffeoberg, Dewez, Gachard, Warnkftnig el Willems.
(*) Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque de Bourgogne, re* latifs aux Pays-Bas, 1. 1",\ vol. in-4«. Bruxelles, Hayez, 1829.
et il a fini par absorber complètement l'autre publication, commencée par l'Académie. Les /analyses et Extraits, en effet, devaient plus particulièrement se faire par les soins du baron de Reiffenberg qui, nommé secrétaire de la Commission d'histoire, lui donna plus exclusivement ses soins. Il serait difficile de se faire une juste idée de l'activité qu'il déploya dans l'accomplissement de ses fonctions : outre la publication des deux volumes de Philippe Mouskes et de cinq volumes des Monuments pour servir à l'histoire des provinces de Namur, de Hainaut et de Luxembourg , on lui doit la rédaction de seize volumes des Bulletins, depuis -4837 jusqu'en 1850. Son zèle l'emportait parfois au delà €Jes limites de ses devoirs, et lui faisait considérer les Bulletins de la Commission comme un journal dont il était le seul rédacteur responsable : mais une pareille sollicitude ^ des côtés si louables qu'elle doit, en général, être consi- ^jérée plutôt comme une cause de reconnaissance que de Aiâme.
Vers la fin de sa vie, il a publié une Histoire du comté ^de Hainaut y pour faire partie d'une collection historique destinée aux gens de monde. Je n'insisterai donc pas sur ce *"ecueil, qui avait un but spécial et qui ne devait servir la Science qu'en augmentant le nombre de ses prosélytes (*).
Si j'avais à m'appesantir sur le nombre des ouvrages dont
^e ReiflTenberg s'est fait éditeur, qu'il a enrichis de notes et
c3e préfaces ou dont il a facilité la contrefaçon, je me trou-
"verais entraîné bien au delà des limites d'une simple notice.
dépendant je ne puis passer sous silence le service qu'il a
rendu en publiant, pour la première fois, les mémoires de
Jacques Duclercq. Voici comment M. Buchon s'est exprimé
au sujet de cet ouvrage : « M. le baron de Reiffenberg publia
(') Bibliolhèque univeiselle; par Jamar, 2 vol. in- 12, 1849 à 1850.
le premier, à Bruxelles, une édition complète des mémoires de Jacques Duclercq, en quatre volumes. Ne connaissant pas alors de manuscrit de Duclercq qui me servit à collationner cette édition, je mécontentai de ia reproduire exactement dans ma collection des chroniques ('). »
On doit aussi à de Reiffenberg, en dehors des ouvrages qu'il a édités pour la Commission royale d'histoire, la Car" respondance de Marguerite d'Autriche avec Philippe II; les Lettres sur la vie intérieure de Charles-Quint; la Chronique métrique de Chastelain et de Molinet; une Existence de grand seigneur au Xf^I^ siècle; les Lettres du prince d' Orange f surnommé le Taciturne y aux états généraux y etc. Il était sans cesse à l'affût pour déterrer les manuscrits anciens qui avaient pu échapper à l'attention de ses prédécesseurs (*).
Parmi les réimpressions, les contrefaçons ou les traductions qu'il a fait paraître en les augmentant de préfaces ou de notes, je citerai principalement V Histoire des troubles des Pays-Bas f par Yandervynckt; V Histoire des dues de Bourgogne, par M. de Barante, et le Manuel de f histoire politique de l'Europe, par de Heeren.
De Reiffenberg avait un talent particulier pour la composition des notices biographiques; nous en devons plusieurs à sa plume facile. Quelques-unes ont été insérées dans notre Annuaire de V Observatoire, d'autres ont paru dans le But-
(') Choix de chroniques, elc; — Jacques Duclercq. Paris, 1 vol. in-S*; 1838. Inlrod., p. 10.
(>) En 1826, il écrivail à M. Dewez : « J'ai enfin déterré Huguee de Toui. Les ouvrages de cet auteur sont perdus : de Guise s'en est servi, et c'etl sans doute là que Vinchant aura lu les mots que vous citez : « Sic Almericoe^ ffugones iullenses, ignota nomina, aut thesauros dependitot, passim et eequitur et exseribii, dit M. de Nelis, p. 5G de son Prodromus, On voit Hugues de Toul cité dans la traduction abrégée de de Guise, publiée à Paris, au commencement du XVI* siècle, et qui se trouve à la Bibliothèque de Bruxelles. • (Correspondance académique.)
letin bibliographique de Belgique el dans différents recueils. Elles se font, en général, remarquer par l'élégance du style et par des aperçus vifs et piquants qui en rendent la lecture aussi agréable qu'instructive. Parfois aussi, la phrase prend un tour mordant^ et le défunt n'échappe pas toujours à lexamcn sans avoir reçu quelques égratignures. On n'a pas oublié la notice du bon marquis de Fortia d'Urban, laquelle, lue en séance publique, a fait craindre à plus d'un savant académicien d'avoir son confrère pour panégyriste.
J'ai déjà fait connaître les motifs qui portèrent notre confrère à publier ses /archives philologiques , du moins en me plaçant à son point de vue: il invoquait les besoins de la science ; mais, ce qui me semble plus exact, c'est qu'un pareil recueil était devenu indispensable à son immense activité et au désir qu'il éprouvait de mettre le public dans la confidence de toutes ses trouvailles littéraires et scientifiques. De Reiffenberg avait un besoin irrésistible de communiquer les résultats de ses méditations ou même les réflexions rapides que lui suggérait ce qu'il lisait ou ce qu'il voyait autour de lui. Un seul journal en titre ne lui suffisait même pas toujours : c'était un agréable causeur à qui plusieurs auditoires étaient nécessaires en même temps. Ainsi, pendant qu'il rédigeait le Mercure belge^ il coopérait encore à plusieurs autres recueils, tant de ce pays que de l'étranger, et il en fut de même pendant la publication des Archives philologiques. Plus tard, le Bulletin du Bibliophile belge marcha de front avec les Bulletins de V Académie et de la Commission royale d'histoire, ainsi que ï Annuaire de la Bibliothèque royale de Belgique. Cette facilité de tout dire et d'écrire sous l'influence de toutes les impressions, de tous les sentiments qu'on éprouve, a bien aussi ses mauvais côtés. On se repent souvent d'un jugement précipité qu'on a émis la veille, ou bien Ton se crée des inimitiés pour avoir
parlé d'après des informations mal prises ou dictées par la passion : nescit vox missa reverti. Celte fièvre de publicité a presque toujours été fatale à ceux qui en étaient malades.
Toutefois, les archives philologiques, en paraissant à des époques plus ou moins éloignées, ne présentaient pas les inconvénients que je viens de signaler. En général, leur allure est grave et mesurée, bien que l'érudition s'y présente sous des formes aussi agréables que variées : des poésies, de simples traditions populaires , des anecdotes même y trouvent place. On voit qu'en butinant à droite et à gauche sur les rayons des bibliothèques, l'auteur pense toujours à ses travaux de prédilection, sans oublier toutefois ceux de ses amis dont il place de temps en temps les noms en tète de ses notices.
Il avait eu l'intention de donner un lexique wallon-hennuyer^ qui aurait été d'un grand intérêt pour l'étude de notre histoire littéraire, mais ensuite il perdit de vue ce projet.
V Annuaire de la Bibliothèque royale, dont la publication a commencé en 1840 et dont il a paru onze volumes, est un recueil qui mérite de Ggurer sur les rayons de tous les amis des livres. L'auteur y a réuni un grand nombre de documents intéressants sur la bibliographie, surtout dans ses rapports avec notre histoire nationale. Quelquefois il reproduit, il est vrai, des notices qu'on trouve déjà dans les bulletins de l'Académie ou dans d'autres recueils périodiques ; il semble, sous ce rapport, se méfier un peu trop de la miV moire de ses lecteurs.
Le cadre que de Reiffenberg s'était tracé est assez simple, et il l'a fidèlement conservé d'année en année. Dans son Coup (Tœilsurla Bibliothèquey il donne d'abord un aperçu historique des principaux faits qui se sont succédé dans le dépôt confié à ses soins; il énumère les acquisitions nou-
velleSy les relations établies avec d'autres dépôts de même nature, et il prend soin d'indiquer les noms des principaux visiteurs étrangers : cette petite chronique est généralement courtoise et toujours spirituelle.
Sous le titre de Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque royale, il semble avoir voulu continuer, mais sur une échelle plus restreinte, la publication qu'il avait commencée pour faire suite aux Mémoires de V Académie Toyale de Bruxelles. Les deux divisions suivantes, comprenant des Notices sur des bibliophiles et des bibliographes fcelges, ainsi que des Mémoires pour l'histoire des lettres, des sciences et des arts en Belgique, forment, avec les Mélanges bibliologiques, qui en sont le complément, un recueil de renseignements et d'anecdotes piquantes aussi varié qu'instructif.
Il eût été difficile à lauteur de publier un recueil sans y cionner place à la poésie : aussi, dès la seconde année, lui voit-on abandonner à sa muse favorite un coin de son An- '9%uaire : sous le titre : Envois et Civilités littéraires, il v x*éunit de petites pièces de vers, dont plusieurs sont adressées à des amis (').
Le Bulletin du Bibliophile belge est un recueil qui no s'analyse pas; il ne se compose lui-même que d'un ensemble d'analyses. Je me bornerai à signaler les services qu'il a rendus et les succès qu'il a obtenus en Belgique et à l'étranger. Peu de travaux se prêtaient mieux au genre d'esprit de
(') Rarement il faisait hommage d'un livre sans y joindre obligeamment <|iitlqacs vers. Les suivants, qui commencent la série de ceux qu'il donne dans ses JnnuaireSf ont été inscrits sur un exemplaire des Souvenin d'un pèlerinage en l'honneur de Schiller , qu*il voulut bien me faire parvenir en 1839 :
A vous dont Paroilié, charme de ma jeunesse, Embellit mon présent, orne mon avenir, A vous, legs précieux promis à ma vieillesse, A vous mon premier souvenir.
notre confrère, qui savait concilier à un haut degré l'érudition et le privilège de plaire en instruisant (^).
Dans un pays où les arts sont en faveur et cultivés avec succès, il lui eût été difficile de ne pas s'en occuper. Dans une lettre à M. Fétis, nous lui avons déjà vu recueillir des documents pour l'histoire de la musique; nous le voyons encore, dans les Archives philologiques et dans les BuUetins de C Académie et de la Commission royale d' histoire ^ présenter des matériaux pour l'histoire de la peinture et de la sculpture, en même temps que des recherches sur la famille de P.-P. Rubens ('). En 1848, il publia, d'après un manuscrit de Ph. Baert, bibliothécaire du marquis du Chasteier, des Mémoires sur les sculpteurs et architectes des Pays-Bas. Ailleurs, il s'est occupé de la gravure et de ceux qui s'y sont distingués : on lui doit aussi un mémoire intéressant relatif à la peinture sur verre ('), et un autre sur la plus ancienne gravure connue avec une date (^).
Je n'essayerai pas de rappeler ici tout ce qu'il a écrit sur l'histoire intellectuelle de notre pays, et encore moins la part qu'il a prise à la publication d'une quantité de journaux, de revues, de biographies, d'encyclopédies, etc. On a peine à comprendre comment la vie d'un seul homme a pu suffire pour mener de front tant de travaux divers et sans cesse renaissants.
Ce ne fut point un goût prononcé, et encore moins on instinct irrésistible, qui entraîna de Reiffenberg vers les études philosophiques : il y fut naturellement conduit par sa nomination à l'université de Louvain ; le travail et une
(') Je ne parle pas du Catalogue dei aeeroiaementi de la Bibliothèque royti^le, qui n*est TéritableroeDt pas une œuvre litK^raire. (•) Tomes VI et X des Mémoire» de l' Académie. (») Tome VII, ibid.
(*) Tome XIX, ibid.
extrême facilité de conception firent le reste. A peine installé dans sa nouvelle chaire, il s'entoura d'ouvrages philosophiques; il se forma au langage qui désormais devait devenir le sien, et aborda résolument son cours par une dissertation latine sur les phases de la philosophie dans l'université de Louvain. Une élocution facile, le talent d'intéresser un auditoire, des connaissances d'ailleurs étendues suppléèrent d'abord à ce qui pouvait manquer en profondeur à son enseignement dans la direction nouvelle qu'il lui imprimait.
Il fallut quelque temps au jeune professeur pour bien apprécier sa position et pour se croire en droit de parler avec une certaine autorité. L'étude de la philosophie avait été jusque-là fort négligée en Belgique : le kantisme, qui commençait à être enseigné dans les universités nouvelles, avait des allures trop sévères et des formes trop abstraites pour avoir pu former des prosélytes nombreux. L'enseignement d'ailleurs se faisait par l'intermédiaire du latin, et certes ce n'était pas le moyen de l'entourer de plus de charmes ou de lumières.
L'éclectisme, au contraire, généralement répandu, surtout par les brillantes leçons que Y. Cousin donnait alors à la Sorbonne, avait eu un grand retentissement en Belgique. Plusieurs ouvrages élégamment écrits en développaient les principes. D'une autre part, l'esprit positif de nos compatriotes, assez semblable à celui des Anglais, et une certaine communauté de vues au sujet des sciences d'application, portaient l'attention vers l'école écossaise.
C'est dans ces circonstances que l'élément philosophique commença à se révéler en Belgique : M. Sylvain Vande Weyer et le baron de Reiffenberg eurent l'honneur de prendre l'initiative et de lui servir d'organes. Le Musée des sciences et des lettres venait d'être créé à Bruxelles (1827) :
M. Vande Weyer, à qui avait été confié l'enseignement philosophique, inaugura son cours par un discours brillant sur l'histoire de la philosophie.
I/année suivante, le baron de Reiffenberg inaugura égament le sien, à l'université de Louvain, par un discours sur La direction actuellement nécessaire aux études philosophiques. Ces deux écrits ont clé analysés et favorablement appréciés par un juge compétent, dans le Journal des savants (*). V. Cousin était l'auteur de l'article auquel je fais allusion; il y traite d'une manière moins favorable l'ouvrage sur V Eclectisme (') que de Reiffenberg avait publié, à la même époque, pour servir de texte à ses leçons : « L'ouvrage que nous annonçons, dit-il, nous parait recommandable par l'esprit général qui l'a dicté et la variété des connaissances et des lectures qu'il atteste; mais l'estime même que nous en faisons nous permettait à la fois et nous faisait un devoir de ne pas dissimuler les défauts qui le déparent. Les idées et l'érudition n'y sont point assez digérées, et il ne porte point l'empreinte d'une méditation préalable suffisante et d'un assez grand travail dans l'exécution. ^
V. Cousin faisait un autre reproche à notre confrère , reproche malheureusement applicable à la plupart de ses ouvrages sérieux. Les tons les plus divers y sont en effet mêlés ensemble, mais non pas fondus : des anecdotes ou des détails bibliographiques, des plaisanteries même, s'y rencontrent brusquement à côté de réflexions de Tordre le plus relevé. Ces inégalités, ou plutôt ces fautes de goût,
(■) Année 1830. Cet article a été reproduit par Victor Cousin, dans ses Mélanges philoiophiquei ; Paris, 1838, t. II. On le trouve aussi dans un opuscule in-18, publié à Bruxelles, en 1840, par Baron, avec les deux discours, Pun de M. Vaude Weyer et Paulre de de Reiffenberg. Cet opuscule, élégamment imprimé cbei Ad. Wahlen, n*a été tiré pour le public qu*à 150 exemplaires numérotés.
(■) L'Éclectisme ou premiers principes de philosophie générale, 1 vol. in-18; Bruxelles, Tarlier, 1837.
dcvieDDent surtoul sensibles dans un ouvrage destiné à renseignement.
Le volume intitulé : Principes de logique, qui parut en 1833, est dédié à Ïs4cadémie royale des sciences et belleslettres de Bruxelles. L'auteur, dès le début, annonce la plus complète absence de prétentions, a Voici, dit-il, le plus humble de tous les livres. Ce n'est guère qu'un recueil de notes prises par un écolier aux leçons de son professeur et revues par lui. Tel est le secret de sa rédaction. En vérité, c'est bien peu de chose. » Au reste, si le professeur n'annonce aucune prétention à donner du nouveau quant au fond de son ouvrage, peut-être a-t-il réussi à tempérer la forme par trop roide des anciens traités de logique; ce n'est qu'avec certaines restrictions qu'il se décide à reproduire les Wribles vers techniques de l'ancienne école :
Barbara eelarent darii ferio Baraliplon, etc.
Le syllogisme cornu passe à l'aide d'une anecdote sur
mpereur Conrad IIL Ce n'est pas la seule anecdote
|uante que renferme l'ouvrage qui, sous ce rapport, jus-
\ peut-être un peu trop la critique que Victor Cousin fai-
de YÉlectisme.
omme je l'ai fait remarquer déjà, les travaux philoso-
les du baron de Reiffenberg étaient plutôt entrepris en
t de ses devoirs que par un penchant véritable pour la
^ : aussi, dès qu'il quitta la chaire de philosophie,
nna-t-il à peu près complètement ce genre d'étude.
lernières années de la vie du baron de Reiffenberg
artagéesentrc les travaux bibliographiques auxquels
^Mt, autant par goût que par la nature de ses nou-
c^tîons, et les études historiques dont il a toujours
â haute importance et dont il était un des repré-
sentants les plus actifs dans la Commission royale d'histoire. Au milieu de ces occupations sévères, la poésie, qui avait fait le charme de sa jeunesse, venait encore de temps en temps lui présenter son prisme séducteur et le bercer de ses douces illusions : elle lui est restée fidèle jusque sur le bord de la tombe ; et dans Tune des dernières séances académiques auxquelles il assistait, il nous lisait encore quelques-unes de ses fables.
Ses facultés intellectuelles n'ont pas baissé un instant; et quoique l'on pût apprécier, sur ses traits, les progrès effrayants de la maladie, son esprit conservait toujours la même activité, la même énergie. Dans son dernier rapport lu à l'Académie, sur un mémoire destiné au concours, ses paroles avaient quelque chose de triste et de prophétique qui ne s'est réalisé que trop tôt : « Peut-être, disait-il, suis-je disposé à l'indulgence par la souffrance; peut-être aussi aurais-je dû m'abstenir de juger. Quand on est malade, comme je le suis, on est en quelque sorte ce que les Romains Sippehieni capileminutus... » Peu d'instants avant de mourir, il écrivait encore des pièces relatives au service de la Bibliothèque royale. Sa fin a été douce et pieuse; la mort est venue recueillir son dernier soupir entre les bras d'une épouse chérie, dont il avait su apprécier toutes les vertus (*).
Ses funérailles ont eu lieu à Laeken, le 20 avril 18S0. L'Académie , la Commission d'histoire , la Bibliothèque royale y étaient représentées par tous leurs membres présents à Bruxelles. Différents discours ont été prononcés sur sa tombe; je mentionnerai particulièrement la pièce devers lue par M. Ad. Mathieu, son parent et son ancien ami.
(■) Sa morl a été causée par une sorte de phlhisie laryngée : il arait essajésant 5uccès tous les genres de remèdes, tous les modes curatifs.