GOSWIN-JOSEPH-AUGUSTIN BARON DE STASSART
Le baron de Slassart, par sa naissance, appartient à cette époque de deuil qui vit mourir Tillustrc Marie-Thérèse; son enfance se rattache à une époque plus douloureuse encore, celle de la révolution la plus sanglante peut-être que mentionnent les annales des peuples. Le jeune de Stassart put en apprécier les effets jusque dans le sein de sa famille, qui, à l'approche des armées républicaines, en 1794, suivit le torrent de 1 émigration et alla se fixer temporairement en Weslphalie. Toutefois^ sans se laisser intimider par le danger qui subsistait encore dans Paris, il ne craignit pas d'aller s'établir sur les bords de ce cratère à peine fermé, et de s'y livrer à l'étude des lettres, qui devaient, plus tard, lui assurer un nom et faire le charme de sa vieillesse.
L'empire avait surgi du milieu de tant de débris; notre jeune compatriote en suivit avec dévouement toutes les phases jusqu'à l'instant de sa ruine. Les emplois élevés qu'il fut appelé 5 remplir, les marques de confiance et de distinction dont il fut honoré, Tenivrement produit par les conquêtes
(') Né ;i Malinc<î, le 2 «oplcmbre 1780, mort à Bruxelles, le 10 oclohpc 1834.
de cette époque, l'espèce de fascination que répandait le chef de TËtat sur ceux qui l'entouraient, tout contribua à exalter sa jeune imagination et à lui imprimer des sentiments dont il ne s'est plus départi. Tel qu'il était alors, tel on l'a toujours retrouvé depuis : son bienfaiteur est resté l'unique objet de ses pensées, et le règne impérial, le sujet constant de son admiration. On a pu s'étonner de cette sorte d'immobilité politique, mais le sentiment de la reconnaissance qui la produisait mérite sans nul doute nos respects.
D'ailleurs, il n'est point vrai que le baron de Stassart ait peu compris les grands mouvements qui s'opérèrent ensuite autour de lui, et spécialement dans sa patrie. Il y prit, au contraire, une part active : son nom se rattache aux principaux faits qui ont porté la Belgique au degré de splendeur et de prospérité où elle se trouve élevée. Il avait vu se dérouler tous les événements qui amenèrent notre émancipation politique, et lui-même il était intervenu dans ce long enfantement si douloureux dans son origine et si dangereux quand il fut près de s'accomplir.
Si j'avais à considérer notre confrère comme homme d'État, je devrais faire passer sous vos yeux la plupart des grands événements de notre histoire contemporaine. Telle n'est certainement pas la tâche que je me suis imposée.
La première éducation du baron de Stassart se fit au sein de sa famille, par les soins d'une mère qui l'aimait avec une tendresse sans égale : c'est elle qui lui apprit à lire et lui donna les premières notions d'histoire et de géographie. Lui-même nous a conservé ces détails dans quelques feuilles retrouvées après sa mort et destinées à faire partie de ses mémoires (*). « Mon enfance, dit-il avec un sentiment de reconnaissance, fut entourée de témoignages d'affection;
(*) Voyez, d^ailieurs, la notice inléressanle que M. Van Bemmel a écrite sur M. (If Stassart et que l'Académie a récompensée par sa méilaille d*or.
aussi lorsque, plus tard, je fus au collège, je cédais volontiers aux moyens de douceur, mais je savais me roidir, avec une obstination sans égale contre tout ce qui ressemblait le moins du monde à la violence. » Je cite cette remarque avec intention, parce qu'une roideur obstinée, dans certaines circonstances, était en effet un des traits caractéristiques de notre confrère. Ceux qui ne le connaissaient pas intimement pourront s'en étonner, car le sentiment qui apparaissait plus spécialement en lui et qui semblait en quelque sorte absorber tous les autres, était celui de la condescendance.
Nous n avons point oublié le discours qu'il prononça, en qualité de président de l'Académie royale de Belgique, dans la séance solennelle du 19 mai 1847, en présence de LL. AA. RR. le duc de Brabant et le comte de Flandre. Nous savons avec quel sentiment d'indignation il s'éleva contre Jean Breydel et contre les meurtriers du comte d'Artois à la bataille des Éperons. Nous nous rappelons également avec quelle amertume vibra la fibre flamande et avec quelle sombre murmure fut accueillie cette espèce d'acte d'accusation. Quelques amis justement alarmés des passions qu'avaient soulevées ses paroles et des attaques qui ne tarderaient pas à les suivre, lui conseillèrent inutilement de tempérer des expressions qui allaient à l'enconlre de nos traditions les plus populaires. Notre confrère tint bon et ne consentit point à supprimer la moindre parole de son discours. Quand l'orage éclata ensuite, il l'affronta bravement, et si ses paroles ne furent point convaincantes, elles furent du moins empreintes d'une noble franchise. « Je n*ai jamais hésité le moins du monde à mettre au grand jour mes opinions, ditil, à l'un de ses agresseurs (*) : c'est une habitude de toute ma vie. J'ai dit la vérité (ou du moins ce que je croyais être
(') Œuvres diverses du baron deStassart, p. 328.
la vérité) aux ministres de Tcmpereur, à lempereur luimême; je Tai dite aux ministres du roi Guillaume; je iVi dite à tous les hommes d'État ou prétendus hommes d'Êlat qui, chez nous, se sont succédé au pouvoir depuis 1830. Je ne l'ai pas épargnée non plus aux tribuns populaires, et je la dirai partout où j'aurai pour mission de prendre la parole. C'est le plus sûr moyen de déplaire aux deux camps ennemis; je l'ai plus d'une fois éprouvé dans ma longue carrière; mais le temps de la justice arrive tôt ou tard, et, suivant un de ces vieux adages qu'un vieillard aime tant à se rappeler : La raison finit toujours par avoir raisofi. » Puis continuant le combat sur le même terrain, il justifia ses tendances nationales, ce Si le maintien de notre nationalité, dit-il, si la prospérité de notre pays, si nos progrès intellectuels me paraissent exiger que nous conservions de bons rapports avec la FVance, c'est une manière de voir comme une autre. Réfutez-la, je le veux bien, mais qu'on n'aille pas plus loin ! Je déteste toute espèce de fanatisme. Je me suis élevé souvent contre le fanatisme religieux...., faut-il maintenant, faut-il qu'à l'époque actuelle où la liberté en tout et pour tous se proclame avec faste, j'aie à me plaindre du fanatisme historique ! »
Il est à remarquer que cet homme qu'on regardait commo étant d'un caractère si facile, disons même si souple, a perdu, par une sorte de fatalité, plusieurs positions brillantes, a fait même, dans certaines occasions, le sacrifice de sa popularité pour maintenir ce qu'il croyait devoir à ses convictions. N'est-ce point là une suite naturelle des lois d'équilibre qui régissent nos facultés morales? Les sentiments comprimes jusque dans leurs dernières limites finissent par réagir, et avec une violence d'autant plus grande que la compression a été plus forte. Ajoutons gue ces sortes de réactions ne se manifestent que chez l'honnête homme qui
tient à rester dans un juste milieu et qui, poussé au delà des bornes dans lesquelles il voulait se renfermer, se rejette souvent dans un sens contraire pour reconquérir le terrain enlevé par surprise. Les hommes d'une forte trempe résistent mieux; et si, en cédant à la compression, ils s'écartent de leur ligne habituelle, ils ont, pour y rentrer, moins de chemin à parcourir.
Si je me suis permis de m'étendre sur les conséquences qu'ont eues, dans l'éducation de notre confrère, des moyens de violence succédant à des moyens de douceur et de persuasion, c'est que je suis persuadé que ces alternatives doivent toujours amener des résultats semblables et qu'il importe d'en signaler les exemples chez les hommes même les plus naturellement bienveillants.
Le baron de Stassart appartenait à une famille distinguée dans la carrière des armes et de la magistrature : son père était conseiller au grand conseil, c'est-à-dire à la cour suprême de justice dans les Pays-Bas autrichiens (*). Il n'avait eu sous le toit paternel que des exemples de toutes les vertus domestiques. Parmi les qualités que sa mère avait cherché à lui inspirer, noire confrère cite avec raison l'éloi-
(') o La famille de Slassart, (|iii n'a cessé ilc se consacrer an service île ses souverains, depuis Philippe le Bon, s*est dislinguée dans la carrière des armes el dans la magistrature; elle a Tourni, outre plusieurs bons officiers, un colonel de cavalerie tué devant les lignes du Valenciennes, en 1C5G. Le nom de Stassart est inscrit avec honneur dans les fasies du grand conseil de Malines, du conseil privé sons Slarie-Tbérèse, du conseil d*Étal et du conseil de Namur. Cette famille, alliée aux meilleures maisons du pays, reçut de l'empereur Charles-Quint, motu proprio et pour des services rendus, confirmation d'ancienne noblesse et décora • tion d'armoiries, par diplôme du 17 novembre 1547; et de l'empereur Léopold II, par diplôme du 21 décembre 1701, le titre de baron en la personne de Jacques- Joseph de Stassart, chevalier, conseiller d'État el président du conseil de Namur, aïeul du baron de Stassart actuel. * {Manuscrits,)
\je père du baron de Slassart, Jacques Joseph-Augustin de Stassart, vicomte de Noirmont, seigneur de Ferot et de Corioule, était né à Namur, le 28 août 1737, et il avait épousé, le 18 août 1765, dame Barbe-Françoise-Scholasti<|ue marquise de Haillen. Cette union produisit deux fils et quatre filles.
gncment pour le meDsonge ; en effel, celle qualilé, résume en quelque sorte toules les aulres : par elle on évile de tomber dans des fautes dont on aurait bientôt à s'accuser et à rougir. Ce n'est pas avec moins de raison qu'il loue ses parents de l'avoir laissé le moins possible aux mains des subalternes, chez qui l'habitude du mensonge devient, en général, une seconde nature. C'est le sentiment de la faiblesse, de la crainte qui conduit à ce vice; la véracité, au contraire, caractérise l'homme fort et indépendant.
Dans les conditions favorables où il se trouvait, notre jeune compatriote montra des talents précoces. A peine âgé de quatorze ans, il préluda à sa carrière littéraire par une traduction des Méditations religieuses d'Eckarlshausen. L'émigration le retenait alors avec sa famille dans une petite ville de la Westphalie.
Le baron de Stassart nous a conservé les premiers vers qu'il fit à la même époque; ils portent la date de 1796 et sont adressés à sa mère (*).
Dès qu'il fut rentré dans sa patrie, sa verve prit un nouvel essor : le Chansonnier des Grâces et quelques autres recueils poétiques en reçurent la conOdence et publièrent ses premiers essais. En 1799 parurent, sous le titre de Bagatelles sentimentales, quelques idylles en prose, qui sont insérées dans le volume de ses OEuvres diverses; mais notre confrère a senti lui-même l'espèce d'anachronisme dont il se rendait coupable en les publiant, et, dans sa préface, il s'exprime à cet égard, avec tant de candeur, qu'on aurait mauvaise grâce de lui en faire un reproche. c< Que voulez-vous, dit-il, ce sont des péchés de jeunesse; on aime à se les rappeler. »
Si ses premiers écrits ne décèlent point encore un véri-
(') Œuvres diverses, p. 176.
table talent; on y rencontre du moins le mérite de la forme, et c'est beaucoup, si Ton considère comment on écrivait alors en Belgique. Pour s'en faire une idée, il suffit de parcourir les ouvrages publics à cette époque, même par notre Académie, ou de se rappeler les chants patriotiques et les pamphlets enfantés par la révolution brabançonne. Ce pays^ l'ancienne patrie des trouvères et de la plupart des ingénieux chroniqueurs qui ont posé les premières bases de la langue française, semblait avoir complètement oublié son passé.
On aurait tort cependant de croire que nos provinces fussent dépourvues d'hommes capables de rendre convenablement leur pensée ou de la revêtir de formes poétiques. Le prince de Ligne, les poêles liégeois, Reynier, Bassengc et Henkart suffiraient pour prouver le contraire. Quelques écrivains belges que nous avons comptés, depuis^ parmi nos confrères, faisaient également alors leurs débuts dans la carrière littéraire : je citerai parmi eux MM. Gornelissen, Lesbroussart, Van Meenen, Pycke, Dewez, Raoux. On sait avec quelle énergie et quel courage ce dernier défendit Pindépendance de la Belgique à la veille detre unie à la France et d'en devenir le satellite (*).
Ce fut en 1802 que le baron de Slassart, après avoir terminé ses études humanitaires, se rendit à l'Université de
(') Ce ne fut certes point le courage qui manqua à cette épo<|ue. Voici ce qu*on lit dans la notice que le baron de Stassart a écrite sur Tancien député Barthélémy de Bruxelles : « Lorsque les armées françaises curent conquis la Belgique, en 1704, Barthélémy At partie du conseil provisoire de Bruxelles ; et s'honora, dans ces circonstances difficiles, par un dévouement sans bornes aux intérêts de son pays. Le conventionnel Haussman, ayant éprouvé, de la part du conseil, un refus positif de procéder à Texécution d*un arrêté qui prescrivait la levée d*énormes contributions sur la ville de Bruxelles, s*écria transporté de fureur: «Sais-tu, citoyen Barthélémy, qu'il y va de ta tête? — Il en jaillira du sang et non de l*or, » répondit froidement le magistrat. Ces énergiques paroles imposèrent au proconsul, qui n*08a plus donner suite à se» projets d'exactions. « {Œuvres diverses, p. 381.)
jurisprudence de Paris. Il y trouva son compatriote et ami M. Blondeau (') et le baron de Gerlache, destiné à partager, plus tard , avec lui la présidence de nos premières assemblées législatives.
Les études du baron de Stassart furent brillantes; les trois premiers prix d'éloquence , de législation criminelle et de plaidoirie attestent ses succès. Ils appelèrent sur lui laltention du gouvernement, qui» au mois d'août 1804 , le nomma auditeur près du conseil d'État» et qui, vers la fin de Tannée suivante» l'attacha à l'intendance générale de l'armée dans le Tyrol. Quoique jeune, notre compatriote se conduisit avec tant de prudence et de sagesse dans cette contrée, que, dix ans après, l'empereur d'Autriche, voulant lui en témoigner sa reconnaissance, lui conféra la clef de chambellan.
Je n'ai point à parler ici de différentes missions délicates qui furent confiées au baron de Stassart, ni des places qu'il occupa successivement dans l'intendance militaire, soit en^ Prusse, soit en Pologne. Partout il fit preuve d'une probité sévère, d'un esprit conciliant, d'une capacité peu commune. Il avait eu loccasion de rendre un service important à la ville de Kœnigsberg; des députés vinrent pour le remercier et lui offrir une somme de dix mille ducats, en témoignage de reconnaissance. De Stassart refusa en disant : » Voudriez-vous. Messieurs, me faire rougir d'un acte de justice (*)? »
(*) Par un singulier rapprochemenl, ces deux hommes, si eslimables à tant de litres el si élroilement liés depuis leur enfance, sont morts presque en même temps : M. Blondeau estdécédé à Ermenonville, près de Paris, le 19 novembre 1854. L'Académie royale de Belgique avait inscrit depuis longtemps son nom parmi ceux de nos associés, comme celui d*un des hommes qui honoraient le plus le nom belge à Télranger. M. Blondeau, doyen à la Faculté de droit de Paris et académicien libre de la classe des sciences morales et politiques de rinstilut de France, était né à Namur, le 30 août 1784.
(■) Sa conduite avait été la même dans une autre circonstance analogue.
SoD activité faisait face à tout : au milieu de ses occupations administratives, il trouvait encore des instants pour sacrifier aux Muses, et il leur est resté fidèle dans toutes les circonstances de sa vie.
Pendant son séjour à Berlin, Tempereur lui demanda un travail statistique sur les ressources de la Prusse. On sait avec quel empressement le maître voulait être obéi; pour lui, la promptitude, en pareille circonstance, était la qualité essentielle : le jeune intendant le servit à souhait; les témoignages de satisfaction ne lui firent point défaut. Un succès qui lui avait coûté si peu, ne devait pas lui faire concevoir une bien haute idée de la statistique; et^ quoique celte science fût alors fort en vogue, les romans plus ou moins fabuleux qui circulaient sous son nom n'étaient pas de nature à rectifier les idées de notre intendant; aussi ne revint-il jamais du premier jugement qu'il s'était formé à cet égard.
Il aimait cependant à citer ses rapports administratifs sur les provinces de Namur et de Brabant, dont il avait été gouverneur; et il les citait avec raison, car ces rapports renferment des documents intéressants et offrent de nouvelles preuves de la régularité et de Tordre qu'il avait su introduire dans l'administration (').
Comme sous préfet d'Orange, en 1809 (*) , et préfet de Vaucluse, en 1810, le baron de Slassart a laissé des souvenirs honorables qui ne sont point effaces. On se rappelle
c Lorsque M. le baron de Slassari quitta rinlendance «i^Elbing pour passer à celle de Kœnigsberg, en juillet 1807, la régence de la première de ces villes manifesia rinlenlion de lui offrir un présent; mais pour la mettre mieux à son aise, il déclara qu'il n'acceptait que des lettres de bourgeoisie. « (yanuscrits.)
(*) Il paraît que c*est à lui qu^on doit Tidée beureuse de faire constater par radminislration des postes, sur les lettres mêmes, la date de leur arrivée.
(■) « J'avais été nommé sous-préfet dès Tannée 1807, au mois de novembre, mais M. le comte Daru m'avait retenu en Prusse. » Ces mots sont écrits à la plume, en marge de la notice de M. Pascal Lacroix sur M. le baron de Stassart, notice que j'ai trouvée parmi les papiers du défunt.
encore avec reconnaissance tout ce qu'il fit pour répandre el faire fructilier le goût des lettres , pour assainir et embellir les villes, pour conserver les monuments et pour honorer la mémoire des hommes distingués par leurs talents ou leurs vertus.
Le charme des lieux qui avaient inspiré Pétrarque le ramena vers la poésie et vers des sentiments que le bruit des armes et le maniement des affaires avaient longtemps comprimés (*). C'est à Vaucluse que le baron de Stassart a certainement passé les années les plus heureuses de sa vie ; aussi se les rappelait-il avec attendrissement. Il épousa à celte époque Caroline-Gabrielle du Mas de Peysac, issue d'une famille noble du Périgord (*), et trouva dans cette union un bonheur qui se refléta sur toute son existence (*).
Peu d'étrangers ont été traités aussi bien que lui par le gouvernement impérial; est-il étonnant alors qu'il soit resté aussi attaché à la France? Notre confrère devait à cette seconde patrie ses premiers succès, une épouse chérie, un
(*) On lui doit une médaille consacrée à la mémoire de Pétrarque.
(>) Caroline-Gabrielle-Jeanne baronne de Stassart, comtesse de Peysac, née à Paris, le 4 novembre 1789. Son père, le comte de Peysac, vidame héréditaire de Limoges, colonel de cavalerie au service de France et chevalier de Saint-Lazare el de Saint-Louis, était neveu du dernier maréchal de Biron. Sa famille, une des plus anciennes du Périgord, alliée aux Chapt-de-Rasli};nac, aux Lauzun, aux Fénelon, aux Caumontde la Force, aux Talleyrand, etc., a compté, parmi ses membres, un gouverneur du Limousin, des évéques et plusieurs officiers généraux. La terre de Peysac Tut érigée en marquisat par Henri IV pour un des ancêtres de M"»* de St.issarl. {Iffanuscrit.) Le mariage de M. de Stassart eut lieu le 30 décembre 1810.
A l'entrée de noire excellente reine en Belgique, M™* la baronne de Slassarl lui avait été attachée en qualité de dame du palais, et elle conserva cette position élevée jusqu'à son dernier instant. Elle était d'une bonté et d'une bienfaisance qui ont laissé de nombreux souvenirs après elle.
(^) C'est avec raison qu'il écrivait, dans une épltre adressée à l'un de ses amis, M. Le Gros, ancien secrétaire du prince de Ligne :
Grâce au bonheur qu'Hymen fixa dans mon ménage. L'hiver, comme ou printemps, j'ai des jours sans nuage.
{OEuvrtt diverses ^p, IS9).
rang distingué et tous les moyens de satisfaire aux plus généreux penchants de son cœur. Il n'a point varié depuis : tout en aimant la Belgique, il ne voyait de véritable bonheur pour elle que dans sa réunion à la France. Ce sentiment, comme je Tai fait observer déjà, a dominé toute son existence, et il explique toutes les circonstances de sa vie politique et de sa vie littéraire.
Sa nomination à la préfecture des Bouches-de-la-Meuse, en 1811, fut une véritable calamité pour lui : en s'élablissant à la Haye, non-seulement toutes ses habitudes se trouvaient changées, ses relations d'amitié à peu près rompues, mais il quittait une population dont il était aimé et vénéré, pour passer chez una aulre hostile au joug de la France et impatiente de renverser ou de briser, au premier signal, tout ce qui pouvait s opposer à son élan patriotique (*).
(') M. Polain a Tait hommage à r Académie d*iin pelit volume in-12, contenant vingt-sept discours, prononcés par M. le baron de Stassart dans différentes solennités pendant qu*il élaità Orange, à Vaucluse et à la Haye; deux ou trois seulement figurent dans ses Œuvre» diverse». Dans les six premiers discours prononcés àOrange,de septembre 1809 à 1810, M. de Siassart prend le litre de chevalier, sans doute à cause des décrets sur la nouvelle et Pancienne noblesse. Les seize derniers discours ont été prononcés à la Haye, dans des circonstances peu importantes; ils n*auraieni par conséquent présenté qu*un médiocre intérêt; et Tauteur a bien fait de ne pas les reproduire. Quelques-uns ont cependant une couleur locale assez curieuse; il suffira pour en donner une idée de rappeler les premières phrases du discours prononcé, le 15 août 1813, à Toccasion de la remise d'un drapeau à la compagnie de réserve en garnison à la Haye : « Soldats, que ce jour, où Tairain devenu Tinterprète de notre amour et de notre reconnaissance, proclame la fêle de Napoléo.x le Grathd, est cher à tous les peuples qui composent la nation française ! Je Vai choisi, ce jour mémorable, pour vous donner un témoignage éclatant de ma confiance; je Tai choisi pour vous remettre ce drapeau que vous saurez dérendre, s'il en est besoin, au prix même de voire sang. Vous allez voir flotter au milieu de vous ces trois couleurs qui, depuis vingt ans, Tout Pétonnement et Padmiralion de PEurope. Ralliés sous ces nobles enseignes, puissiezvous bienlôl participer à la gloire de combattre et de vaincre les ennemis de votre patrie! que ne vous est-il permis de suivre nos aigles victorieuses dans les champs de la Pologne et de la Russie! mais le devoir vous enchaîne ici .. » La vive admiration du baron de Stassart pour Pempereur éclate dans tous ses dis-
Le baron de Stassart avait d ailleurs des ordres difficiles à remplir, des ordres dictés par la défiance, empreints d'une sévérité excessive dont sa bienveillance ne pouvait tempérer la rigueur (*).
Il voyait la tempête se former autour de lui et menacer de Tengloutir. Les choses en vinrent au point qu'il faillit être assassiné : le couteau fut levé sur lui, et, dans cette circonstance encore, il montra autant de sang-froid que de magnanimité : il se borna à faire désarmer l'assassin (^).
Cependant, après la bataille de Leipsick,sa position devint insoutenable. Le prince Le brun, gouverneur général, évacua Amsterdam dans la nuit du 15 au 16 novembre 1813.
cours, qui se leimineol en général par les mots écrits en grandes capitales : Vite Napoléon le Grand et le Bien-Ai.mé!
(■) Dans une notice, du reste Tort exacte, sur le baron de Slassart, X. le chevalier Pascal-Lacroix avait dit en parlant de la prérecture de la Haye : • Souvent, an risque de déplaire, le préret des Bouclies-de-la-Meuse a servi le commerce, en le délivrant des nombreuses entraves qu^on ne cessait d*y apporter. Les négociants hollandais peuvent lui rendre justice à ce sujet, et attesteront que leurs demandes en licences furent toujours expédiées dans les vingt-quatre beures el remises sans le moindre retard. » M. le baron de Slassart a écrit de sa main sur un (exemplaire dont j*ai eu communication : u Ceci n*est pas exact : j^cxpédiais les demandes <lc licences et les licences en.suilc, avec la plus grande célérité; Je ne cessais de plaider la cause du commerce, auprès de Tempereur et de ses ministres, mais je n\ivais garde d'accorder des faveurs contraires au système continental ; c'eût été m'écarter de mes <levoirs. »
(*) Dans ces circonstances difllciles, le courage ne manqua point à notre compatriote, c'est un bommagc que ses ennemis même lui ont rendu. Voici comment b'cxprime à son égard M. Vander Palm, dans son Mémoire historique sur la restauration des Pays-Bas en 1815, quand il parle du dé|iarl des Français: <• De Stassart, pendant cet intervalle, était resté à son poste. Il avait bien Pintention de partir avec eux (les fonctionnaires français) : des rapports secrets ne laissaient pas le moindre doute à cet égard. Le départ de son épouse, remballage de ses effets, le désordre qui régnait dans sa maison, tout Tattestait. Mais quel prétexic pouvait-il alléguer pour s'éloigner ainsi, lorsque la ville était, du moins en apparence, paisible et tranquille, et que sa personne, ni sa dignité ne se trouvaient menacées ! et s'il fût resté plus longtem|>s, peut-être eût-il songé à se défendre, car il avait à sa disjiosition une garnison forte de cinq cents hommes avec deux pièces <i'artillerie, et le courage ne lui manquait point. • Traduit du hollandais par Aug. Joos, avocat, p. 55, in-8<*j Bruges, 1838.
Quelques jours après, le baron de Slassarl dut également quitter la Haye et se rendit à Paris.
En 4814, il assista au siège de cette capitale, et l'ancien préfet de Vaucluse devint officier d'ordonnance du roi Joseph. Après Tabdication, il rentra dans la vie privée (*) : ce fut vers cette époque (juin 1814) que parut, chez P. Didot, la première édition des Pensées de Circé (*). Cet opuscule obtint un succès mérité. Parmi les épitres laudatives qu'il fit naître et que notre confrère a pris soin d'enregistrer, on remarque un Billet du matin du prince de Ligne, écrit deux mois avant la mort de cet écrivain spirituel, que Voltaire a Joué avec une exagération poussée peut-être au delà des li- ^^nces poétiques (').
(') c A la cbule de Tempire, M. de Slassart revint en Belgique habiter la terre k: le Corioule. Ses parents lui avaient laissé peu de fortune et les dignités ne ik 'avaient pas enrichi, de manière que, pour se faire une existence honnête, il ■Tilt obligé de vendre sa bibliothèque, ses tableaux et sa vaisselle d'argent. » IT Manuâeriiê.)
(') Quelques méprises assez singulières eurent lieu au sujet de celte pubtica- C^ ion et du nom placé sur le titre. « Ces graves auteurs, dit M. de Slassarl, sans se "^appeler le moins du monde à quelle catégorie d*élres vivants avait appartenu rcé, placèrent très-sérieusement ce nom parmi ceux des écrivains bipèdes; et, race à Tordre alphabétique, ma défunte levrette jouit de Tinsigne honneur rélre installée sur la liste des moralistes mis à contribution par M. Mabire, ntre Cicémop et Clabac...: c'est un succès que j'aime à constater ici. » (Œuvras iverseê, p. 97.) (*) Voici les vers de Voltaire :
Sous un vieux chêne un vieux hibou Prétendait aux dons du génie; 11 fredonnait, dans son vieux Irou Quelques vieux airs sans harmonie :
Un charmant cygne, au cou d'argent, Aux sons remplis de mélodie, Se fit entendre au cliat-huant.
Et le triste oiseau sur-Ic-chorop Mourut, dit-on, de jalousie.
Non, beaa cygne, c'est trop mentir; Il n'avait point celte faiblesse :
Il eât expiré de plaisir Si ce n'eût été de vieillesse.
Le baron de Stassart se rendit ensuite en Autriche, où il avait de nombreux parents, et, après quelque tenops de séjour, il songea à rentrer dans sa patrie. En passant par Munich, il apprit le retour de l'empereur et la révolution qui venait d'éclater en France.
Celte nouvelle comblait tous ses vœux; il se dirigea en hâte vers Paris, et, le 16 avril 1815, il reçut une mission de confiance : il fut chargé par l'empereur de se rendre à Vienne avec de pleins pouvoirs pour négocier le maintien du traité de Paris. Toutefois il dut s'arrêter à Lintz, mais il trouva moyen de faire parvenir de là au gouvernement autrichien les pièces dont il était porteur.
La bataille de Waterloo renversa de nouveau ses projets d'avenir. Le baron de Stassart avait été désigné pour être, en cas de succès, commissaire général de la Belgique (*). Quand le désastre fut consommé, il vint se fixer dans son château de Corioule et reprit l'étude des lettres qu'il avait momentanément abandonnée au milieu de l'enivrement des cent jours. 11 composa, vers cette époque, son recueil de fables, qui est incontestablement son meilleur ouvrage et qui lui assure une réputation durable. Notre poète se trouvait là véritablement sur son terrain. Doué de quelques-unes des qualités du bon La Fontaine, il n'est pas étonnant qu'il ail manifesté les mêmes goûts littéraires et qu'il ait, après lui, tonte de recueillir quelques épis pour en former sa gerbe :
Car ce champ ne se peut (ellemenl moissonner, Que les derniers venus n*y trouvent à glaner.
M. De Stassart est un fort agréable conteur : il a le talent de dérouler ses petits drames sous une forme spirituelle; sa pensée est presque toujours rendue avec finesse ; sa diction
(') Cette circonstance est connue; on dit, dans une notice biographique, que le baron <i<; Stassart n*accepla pas la position qui lui était offerte.
a de l'élégance, de la grâce; enfin il connaît le secret d'animer ses tableaux et de leur donner ce pittoresque, ce brillant coloris qui prêtent tant de charme et d'intérêt. Homme politique, il a, dans un grand nombre de circonstances, transporté tout naturellement ses acteurs, bipèdes ou quadrupèdes, sur le terrain qui lui était le plus familier, et il les a fait parler sous ses inspirations, ou si, l'on veut, sous les inspirations du moment : cette manière de composer appartient essentiellement à la Fable. Une fiction ingénieuse, sans nuire à la vérité, lui ôte son caractère trop austère, et la fable, comme la comédie, se sert volontiers du masque de convention, en lui conservant toute sa transparence; la seule condition qu'on lui impose, c'est de réussir à charmer tout en instruisant. Notre fabuliste, dans quelques rencontres, a singulièrement égayé son public, mais comme c'était aux dépens du maître, ou plutôt de ceux qui exerçaient ses droits, il n'a pas toujours eu lieu de s'applaudir du succès. Les fables Le Pinson roi, Le Trône de neige. Le Léopard et l'Éléphant, rois des animaux, et tant d'autres expliquent assez pourquoi M. de Stassart ne se trouvait pas en faveur auprès du roi Guillaume , à part les préventions qu'élevaient contre lui ses anciennes fonctions de préfet du département des Bouches-de-la-Meuse. On sait qu'un des principaux griefs des Belges contre le gouvernement déchu était l'obligation d'employer la langue hollandaise dans les actes publics; cette obligation soulevait de vives réclamations et froissait vivement l'amour-propre, surtout des provinces wallones; c'est dans cette circonstance que notre confrère composa la fable intitulée : Le Pinson roi. Qu'on me permette de la rappeler ici; elle donnera, d'ailleurs, une idée de sa manière d'écrire :
J*ai lu qu*eD Allemagne ou bien en Italie.... Le lieu n'imporle, mes amis:
Un nom facilement s'oublie.
Bref, j*ai lu qu*en certains pays Je ne sais quelle fantaisie Prit aux oiseaux : ils élurent pour roi Mallre Pinson. Fier du (louvoir suprême, Croyant ser?ir Thonneur du diadème, Dans ses États il proscriYil remploi (Dût -on ne lui parler qu^avec un interprète) De toute langue étrangère aux pinsons : Ainsi du rossignol, de la douce fauvette,
On n*entend plus les aimables chansons.
Pour réussir aux champs, à la cour, à la ville, Il fallait de sa majesté, Ce qui n*était pas trop facile, Que le fausset fût imité.
Du roi la bizarre ordonnance Conduisait aux honneurs la médiocrité; Le mérite par là se trouvait écarté.
On rit d*abord de tant dMmpertinence, MaU bientôt les meilleurs esprits Dirent de toutes parts : « Quoi! Sommes-nous conquis? » Et doit-on nous traiter avec cette arrogance? » Le mécontentement sur tous les points gagna... Du monarque adieu la puissance !
Sur les seuls pinsons il régna ; Il vit tomber son trône en décadence.
Fauvettes, rossignols, chez le cygne voisin S*en vont jouir du droit de rompre le silence.
Hélas! quNmporle au sonverain SI Ton parle allemand, français, grec ou latin. Pourvu qu*on soit soumis à son obéissance! C'est ainsi qu'en jugeaient Louis et Cbarles-Quinl; Mais de ces rois prudents on en compte un sur vingt : Ils sont plus rares qu'on ne pense.
Comme notre confrère l'a fort bien fait observer depuis, ce qui n'était qu'une fable en 1818 est devenu de rhistoire
en 1830 (M.
La crainte d'étendre outre mesure celte notice me fait rc* noncer au plaisir de citer quelques autres de ses charmantes compositions; elles sont d*ailleurs dans la mémoire de la plu-
(') Œuvres diverses ^ p. 87.
- Ail -
part (le mes auditeurs. Le recueil des fables du baron de Stassart fui accueilli de la manière la plus favorable; il en parut successivement plusieurs éditions, ainsi que des traductions dans diverses langues. Encouragé par ce succès, lauteur revit son travail avec soin et augmenta le nombre des fables à chaque édition nouvelle ('). Son goût l'avait porté en même temps à faire des études plus approfondies sur ce genre de composition et à se former une collection aussi complète que possible de tous les fabulistes anciens et modernes. C'est cette collection précieuse que possède notre Académie, grâce à la munificence de celui qui Ta créée (*).
Dans la préface de sa première édition, l'auteur a rendu
compte du plaisir que lui fil éprouver la composition de sos
fables. «J'ai, dit-il, joui celte année, à la campagne, d'un
loisir que des travaux importants ne m'avaient pas permis
lie goûter encore; j'ai succombé, comme tant d'autres, à la
séduction : j'ai fait des fables, et, sans m'en douter le moins
du monde, à la fin de l'hiver, je m'en suis vu cent vingt-neuf.
en y comprenant le prologue et l'épilogue.» — Peut-être
un auteur, consultant bien ses intéréls, a-l-il tort de faire
(') « Il en a paru huit éditions in-12, in-16 el in-18. Bruxelles el Paris, 1818, 1819, 1831, 1823, 1837, 1847 et 1853. M. Keane en a donné une traduction complète en anglais. Londres, 1853; in-13.
« Plusieurs de ces Tahles ont été traduites en hollandais, par Swan ; en allemand, parCattel: en suédois, par Wahunk, el ont paru dans différentes feuilles 011 revues d* Amsterdam, de Berlin et de Stockholm. Quelques-unes ont été traduites et imprimées en provençal, par Hyacinthe Morel, et en patois liégeois et namurois, par MM. Dumarteau et Wérotle. » {Bibliographie académique, page 91, 1 vol. in-18. Bruxelles, 1854.)
(*) Lors de la publication de la première édition de ses Tables (25 mars 1818), le baron de Stassart comptait que la France seule avait eu deux cents fabulistes, PAUemagne cinquante, et que tous les pays se trouvaient partagés dans les mêmes proportions; or. si Ton considère que ses recherches, depuis, ont bien amplifié ces nombres, on concevra mieux combien cette partie spéciale de sa bibliothèque doit avoir de valeur.
de pareilles confidences au public. Le Misanthrope répond à Oronte, dans une circonstance analogue :
Voyons, Monsieur, le (emps ne fait rien à Paffaire.
Souvent même fauteur produit un effet opposé à celui qu'il attendait (*), et moins équitable qu'Alceste, le public se dit avec Voltaire :
Les vers aisément faits sont rarement aisés.
A cette époque, la Belgique, délivrée du fléau de la guerre, sentait le besoin de se tourner vers les éludes et de reconquérir, dans les sciences, les lettres et les arts, la gloire dont elle avait brillé autrefois. Le nouveau gouvernement était favorable à cet élan généreux : il venait de créer les Universités de Gand, de Louvain, de Liège, et de réorganiser Tancienne Académie royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles qui avait cessé d'exister pendant l'invasion française. On n'a peut-être pas assez tenu compte des avantages que nous avons recueillis par notre association temporaire avec la Hollande. Pendant les quinze années de celle union, nos provinces, qui avaient élé courbées successivement sous différentes dominations étrangères, eurent le temps de se relever et de se refaire aux anciennes inslilulions dont les provinces du Nord avaient mieux qu'elles conservé les traditions; elles jouirent d'emblée des mêmes libertés et des mêmes moyens d'activer le développement de l'intelligence.
Parmi les sociétés nombreuses qui prenaient un nouvel
(*) Quelques critiques, en effet, montrèrent des préventions contre un recueil poétique composé en si peu de temps; et, prenant la date du 35 mars comme olllcielle, ils comptèrent que 199 fables produites en 94 jours ne pouvaient constituer une œuvre suffisamment mûrie.
essor ou qui s'organisèrent alors dans la vue de favoriser la
culture des lettres, il convient de citer, en première ligne,
ia Société littéraire de Bruxelles. Elle avait été créée sous le
gouvernement français, et elle comptait parmi ses fondateurs
M ^écrivain à qui Ton dut, plus tard, la Festale^ Sylla, VEr-
^r^fte de la chaussée d'Aniin et une série d'autres ouvrages
^::^eat-être trop vantés alors et trop oubliés aujourd'hui. Cette
.s?c3oiété, modeste d'ailleurs (*), avait souffert de la crise de
4 S^i et tendait à s'organiser d'une manière plus stable (').
S^^ Anntmires poétiques^ devenus assez rares aujourd'hui,
le-nriB oignent de l'ardeur avec laquelle on s'occupait alors de
po€3^ie, premier indice d'un retour vers l'étude des lettres.
A ci!r ^té du nom du baron de Stassarl, on rencontre ceux de
pi t:» :^ieurs de nos confrères, MlVf. Ph. Lesbroussart, le baron
de Heiffenberg, Raoul, Baron, Cornelissen^ Al vin, Van
^^«T*::imel, 0 Sullivan, Leglay, etc. On conçoit que tout n'était
P^s de même valeur dans un recueil ouvert à tant d'indivi-
"^^ B ités (') ; aussi jamais épigraphe ne fut mieux justifiée :
Qui legis itta, îuam reprehendo, si mea laudas Omnia^ stultitiam : si nihil, invidiam.
*^^ son côté, la Société d'émulation de Liège soutenait éga- ^'^'^^nl avec succès son ancienne réputation, grâce au talent
^ ^ Xes réunions a?aienl lieu, le dimanche malin, chez Tun ou l'autre de ses
^^^^ves; et, après 1830, au coin de la Place Royale, dans une des salles du café
^'^«nilié. Chacun y Hsall ses productions et recevait les éloges ou les critiques
^^^ confrères. Les principales pièces qui avaient été lues servaient à composer
^^^^liaire poétique qu*on publiait à la fin de Pannée. De loin en loin, les
^^^^^res se réunissaient dans un banquet, et Ton y chantait ou Ton y lisait des
<«**« «loni, le plus souvent, le sujet avait été indiqué d'avance.
V*") X'^Jlmanach poétique de Bruxelles pour 1817, qui était le Î4« de la collec- Ô^^> fut publié à Gand par les soins de M. Van Bemmel père; les autres Jn- «i^Hfttfres continuèrent d'être publiés à Bruxelles.
^) Le 20'"« et dernier volume parut en 1833, époque où la Société s*éleignit ^ans bruit, par la négligence de son président.
de son secrétaire général. En même temps se formaient quelques revues littéraires qui présentaient aux auteurs de nombreux moyens d'arriver à la publicité. Citer le Mercure helge^ V Observateur y\ts Annales belgiques, c'est rappeler les noms des rédacteurs, qui, depuis, ont presque tous figuré dans un rang distingué.
Ce mouvement littéraire était surtout favorisé par la présence d'un grand nombre d'écrivains de mérite que l'exil avait rejetés de ce côté de nos frontières; car, sur ce sol où la foudre a frappé tant de fois, nous aimons à tendre une main amie à ceux que des naufrages nouveaux amènent vers nous.
LesBory de Saint-Vincent, les Arnault, les Cauchois-Lemaire, les Tissot, les Berlier et tant d'autres, en publiant leurs ouvrages en Belgique, ou on prenant part à la rédaction de nos journaux, nous exerçaient à une gymnastique qui nous était encore peu familière. Ce qu'il nous fallait, avant tout , c'était une certaine confiance en nous-mêmes , qu'il ne nous avait pas été donné d'acquérir dans l'étal d'abandon où la France avait laissé nos provinces. Tout était à former dans l'administration comme dans les lettres. Chacun cherchait à tâtons et trouvait avec peine le poste que lui assignaient ses facultés au milieu de nos institutions nouvelles.
Lors de l'organisation de l'ordre Équestre, en 1815, le baron de Stassart y fut compris pour la province de Namur; en 1818, il fut élu membre des états provinciaux; et, en 1821 , envoyé à la seconde chambre des étals généraux, dont il fit partie jusqu'à l'époque de la révolution de 1830. 11 nous a conservé les nombreux discours qu'il a prononcés dans cette assemblée; ils sont également empreints d'un caractère de modération et d'impartialité. Il fut un des plus ardents champions d'une liberté sage en matière d'enseigne-
- iti -
jnent, à l'époque où le gouvernement, préoccupé à l'excès ties soi-disant tendances catholiques, voyait du jésuitisme partout et mettait, sous ce prétexte, des entraves à notre indépendance. « L'on nous parle de prétentions ultramontaines ot de l'invasion du territoire par les jésuites, disait-il, mais le privilège de la police fui toujours, on le sait, de voir autour d'elle des conspirateurs et de se créer des fantômes pour les combattre (').» Il rappelait avec raison cette maxime de Fénelon dont l'oubli sera toujours fatal pour un gouverne- TOcnt : (( Quand les rois se mêlent de religion, au lieu de la proléger, ils la mettent en servitude f). »
Il est de l'essence des Ëtats constitutionnels de voir leurs m^eprésentanls se partager en deux groupes, dont les uns, plus timides,tiennent à la chose établie ou à la conservation <Ju passé, et dont les autres, tournés vers l'avenir, démanchent des changements et des améliorations incessantes. Ces joartis se forment partout sous différentes dénominations et* ^vcc différentes nuances ; on les voit, selon les pays, se classer ^n droite et gauche, en wighs et lorys,en catholiques et libé- :»^aux, etc. Il est dans leur nature d'être à peu près également :ff\)rls; car dès que l'équilibre se trouve rompu en faveur de ï 'un, l'autre sent la nécessité de faire .des concessions pour :^e renforcer, pour se soutenir avec avantage, et dès lors il M — ecrute et rappelle à lui \e juste milieu y qui tour a tour sert ^=l*appointà l'un ou à l'autre côté de la balance (^).
(•) Œuvres diverses , page 585.
(•) Son dernier discours à la deuxième chambre, en 1830, Tut pour s'élever contre ^ "^ inconcevable violation de la correspondance particulière de M. de Polter, que ^ -^« police avait fait saisir et qu^elIe livra à la publicité. Me!>ure Tatale qui tourna ^^-^>nlre ceux qui Tavaienl employée.
(') Quelquefois le rapprochement des extrêmes se Tait sans Tintervenlion du
^t'^riilieu, quand celui-ci manque entièrement de ressort, et la circulation vitale se
•^ établit entre deux points que l'infini semblait séparer. C'est ce qui arriva en
^kSelgique, en 1830 : ce fut entre les libéraux et les catholiques extrêmes que se
*V)nna Vunion qui renversa le gouvernement.
Tel est Tétat normal : ce ne fut point celui du royaume des Pays-Bas. La défiance finit par s'établir entre les deux grandes fractions du pays. Ce n'étaient pas des adversaires, mus par des sentiments différents, mais voulant également une seule et même chose, le bien général : c'étaient des partis n'ayant pas les mêmes intérêts, n'ayant pas la même patrie, n'ayant pas la même religion ; restant étrangers l'un à l'autre, malgré la communauté des institutions, celui-ci semblant dominer en vainqueur, celui-là répudiant avec énergie la condition du vaincu, et réclamant ses libertés auxquelles il croyait voir porter atteinte.
C'est à cette époque que se forma l'union catholique libérale, qui devait bientôt après conduire au renversement du gouvernement de i815. Une suspension d'armes fut conclue entre les deux camps qui avaient jusque-là divisé les Belges. Un mécontentement général, qui s'était traduit par un vaste pétition nement tendant à obtenir le redressement des principaux griefs de la nation, avait annoncé le commencement de la lutte (*). Il s'agissait, pour les Belges, catholiques ou libéraux, de réunir leurs efforts et de succomber ou de triompher ensemble, sauf à reprendre ensuite leurs positions respectives.
Avant d'en venir à cette extrémité, on eut recours à des négociations. Le baron de Stassart fit partie d'une députation envoyée à la Haye, au commencement de septembre 4830, par la province de Namur. On peut voir, dans la notice in-
(') Tout en appuyant les griefs de la nation, de la manière la plus énergique, le I)aron de Stassart penchait pour des moyens de conciliation. C*est ce que prouve la lettre qu'il adressa au prince d'Orange vers la 6n de 1839, leUre que j'ai reproduite dans Vj^nnuaire de Bruxelles pour 1855, à la suite de cette notice et dont j'ai trouvé la minute dans ses manuscrits. Même, après les journées de septembre, il croyait encore la conciliation possible, mais arec deux gouveroemenls distincts ; c'est ce que prouve une seconde lettre que j'ai reproduite également.
sérée en léte de ses OEuvres diverses, l'insuccès de celle mission. Arrivé à Rotlerdam, ràncien préfet de la Haye codfut les plus grands dangers : de nombreux rassemblements s étaient formés sur le port; une foule immense» poussant de sinistres vociférations, demandait qu'on lui désignât le baron de Stassart. Le danger était imminent. Le courageux député, malgré le péril qui menaçait ses jours, et pour éviter à ses collègues de tomber victimes d'une émeute populaire, déclara hautement à la foule qu'il était celui que menaçait son aveugle furie. Je ne fais ici que rappeler les paroles des députés namurois dans le rapport fait à leurs mandataires.
On voit que, dans cette circonstance encore^ le baron de Stassart ne manqua ni de courage ni de fermeté. Peu de jours après, il en donna une preuve nouvelle; il retourna en Hollande, et reprit son posle aux états généraux réunis à la Haye. Son séjour, du reste, y fut de peu de durée : menacé d'être arrêté, il se réfugia en France, et de là fil connaître au gouvernement qu'il se regardait désormais comme dégagé de ses serments. Dès le commencement de la même année, il avait été privé de sa pension comme ancien préfet ('). Mais à cet acte, le public en opposa un autre non moins significatif : une médaille d'or fut offerte par souscription à celui que le gouvernement venait de frapper. Ces sortes d'escarmouches précèdent souvent les combats politiques qui amènent la chute des Ëlats.
La révolution de septembre éclata enfin : le baron de Stassart lui donna toutes ses sympathies, et fut appelé presque aussitôt à la présidence du comité de l'intérieur (l*"" octobre 4830) ; mais le tumulte qui se mêle toujours à
(') Une ordonnance, eti date do 8 janvier 1830, lui relirait une pension de 1,860 florins, qui lui availélé donnée comme retraite d*ancien fonctionnaire ou plutôt comme traitement d*atlente.
un pareil bouleversement ne pouvait convenir à un homaie essentiellement ami de Pordre et qui ne concevait de gouvernement possible qu'avec la plus complète subordination. Au bout de dix jours, il se retira dans la province de Namur, dont il avait été nommé gouverneur (*). Il s'attacha à y rétablir la tranquillité, à faire respecter les personnes et les propriétés, et montra à ses ennemis que s'il avait recherché une révolution, ce n'était point pour favoriser l'anarchie (').
Quant les passions furent plus calmes et que le congrès national eut été convoqué, le baron de Stassart y fut envoyé par la ville de Namur. C'est sur sa proposition que le gouvernement provisoire fut invité, le 42 novembre, à conserver le pouvoir exécutif jusqu'à ce qu'il y fût pourvu autrement par le congrès.
Tout était à faire : la première question qui se présentait
(') M. le baroo de Slastart succédait, dans celle province, i un autre de nos confrère les plus honorables, M. d^Oraalius d^Hallof , qui avait été gouverneur pendant tout le règne du roi Guillaume. Celte mutation se fit presque sans qu^on s*en aperçût : rien ne fut changé dans Phôtel du gouvernement, pas même les domestiques. Par un autre rapprochement singulier, quand, plus tard, le baron de Stassart sortit du sénat, M.d'Omalius vinlyprendre place, et il y siège aujourd'hui encore comme vice-président, dans la dignité la plus voisine de celle qu'occupait son prédécesseur. Nos deux confrères avaient commencé leur carrière ensemble à Paris, en 1802; tous deux sont constamment restés dans de bonnes relations; mais par une espèce de fatalité, quand Pun montait an pouvoir, Tautre en descendait.
(') a M. de Stassart se montra toujours ami de la modération. On ne cite de lui aucun acte de réaction politique. Triomphant, il n'abusa jamais de la victoire |K>ur servir ses haines personnelles ; il tendait au contraire une main généreuse à son ennemi renversé. L'anecdote suivante vient à l'appui de notre assertion. Pendant que M. de Stassart siégeait aux états généraux, une médaille lui fut décernée. M**, magistrat et chaud partisan du roi Guillaume, s'était avisé de faire, à cette occasion, une chanson assez mordante, qui fut insérée dans un journal ministériel. Bientôt la révolution éclata ; M. de Stas.'tarl arriva aux affaires, et le magislal chansonnier craignit d'être destitué ; mais, pour toute vengeance, M. de Stassart lui fil donner une i)Iace supérieure à celle qu'il occupait et qu'il mérilait d'ailleurs. » {Manttscrits.) Le nom de ce magistrat chansonnier n'est pas indiqué.
élait de savoir quelle forme de gouvernement il convenait de donner à la Belgique. Ceux qui connaissaient le baron de Stassart pouvaient prévoir son vole. « Des institutions vraiment libérales, disait-il, des institutions presque républicaines, si l'on veut, mais sous un chef héréditaire qui nous en garantisse la durée, voilà ce qui doit nous servir de point de ralliement et prouver à TEurope que, si nous avons su conquérir notre indépendance, nous saurons aussi la conserver Ç). n Cette opinion prévalut, en effet, et 474 voix contre 13 proclamèrent la monarchie constitutionnelle représentative sous un chef héréditaire.
Le choix de ce chef formait une autre question vitale pour la Belgique. Ici encore, l'opinion du baron de Stassart ne pouvait être douteuse : « Dans ma pensée, dit-il, il n'y avait de résultat convenable pour la Belgique qu'une quasiréunion, de manière à garantir la prospérité de Bruxelles, le plus possible, au moyen de la présence permanente d'un prince français, gouverneur général de nos provinces, avec des pouvoirs très-étendus (^). » Cependant, quand il crut reconnaître que le roi Louis-Philippe n'accédait pas à ^etle combinaison, ses vues se portèrent sur le duc de Jjcuchtenberg. On sait ce qui advint ensuite.
J'ai déjà dit que le baron de Stassart fut appelé à l'hon-
-K)eur de présider le sénat, dès l'époque de sa création, et
^^et honneur lui fut conféré pendant sept années consécutives
^Cjusqu'en 4838-4839). Je n'ai point à rappeler ici ses actes
^pendant cet intervalle de temps : je ferai remarquer seule-
ent qu'il ne perdait aucune occasion de défendre les inté-
éts des sciences, des lettres et des arts.
Notre confrère avait passé, en septembre 4834, du gou-
ernement de la province de Namur à celui de la province
(■) Œuvres diverses, p. 654.
(') Idem, p. 658.
de Brabant. En se fixant dans la capitale, il put, pr sa position et par ses talents, servir plus activement l'Académie, qui, dans sa séance du i2 octobre 4833, venait de l'appeler à siéger parmi ses membres.
L'Académie, à cette époque, se ressentait encore de l'état déplorable où l'avait placée la révolution. Par le fait de la séparation des deux pays, plus de la moitié de ses mBmbres se trouvait dans les provinces septentrionales , et elle regardait comme une question d'honneur de ne point prononcer le divorce entre eux. La république des lettres, en effet, doit rester dans une région inaccessible aux passions politiques.
Des personnes q.ui ne pensaient point ainsi expliquèrent mal l'espèce d'isolement dans lequel se tenait alors l'Académie. On parla de la modifier ; elle crut devoir se roidir contre d'injusles préventions; mais, quand elle put agir plus librement ensuite, elle fixa son choix sur deux hommes émincnts dans les lettres et qui, par une heureuse coïncidence, s'étaient trouvés à la tète des deux premiers corps politiques du pays: le baron de Stassart, président du sénat, et le baron de Gerlachc, qui venait de quitter la présidence de la chambre des représentants pour celle de la cour de cassation.
Jamais choix ne fut mieux justifié, car jamais nous n'eussions pu rencontrer deux hommes mieux pénétrés des qualités de l'académicien, apportant plus d'urbanité et de courtoisie dans la discussion, plus de déférence pour les opinions des autres, et comprenant mieux les égards qu'on se doit mutuellement. Grâce à ces rapports de bienveillance, la classe des lettres, qui pouvait devenir une arène dangereuse, devint un champ clos où l'on ne combat jamais qu'avec des armes courtoises. A une époque où les opinions sont partagées sur tant de choses, et spécialement dans les sciences
politiques, c'esl la seule assemblée peul-ètrc où jamais les discussions n'ont été passionnées (*).
Une autre dignité semblable devint pour le baron deSlassari une source de chagrins de tout genre : ce fut la présidence dont l'investit le titre de grand maître de la maçonnerie nationale.Le ministère s'irrita de le voir dans des rangs qui lui étaient hostiles. Le sénat, qui l'avait élu à la présidence jusqu'en 4838, ne renouvela plus son mandat. Aux élections suivantes, le baron de Stassart, par une espèce de représailles, fut porté au sénat par une triple élection, celle de Nivelles, de Namur et de Bruxelles. Ce n'était pas le moyen de concilier les choses : aussi, le 17 juin de la même année, fut-il révoqué de ses fonctions de gouverneur et admis à faire valoir ses droits à la retraite. Pour le consoler de sa disgrâce, une médaille d or lui fut offerte par souscription comme en 1830.
Ces actions et réactions successives entre lesquelles notre confrère se trouvait ballotté, étaient peut-être ce qui convenait le moins à son caractère (*). Sa position était évidemment fausse; il le comprit, et donna, en 1841, sa démission de grand maître de la maçonnerie (^).
(') Ce n^élait pas dans notre Académie seulement que le baron de Stassart recevait des témoignages d'estime. Par son caractère conciliant et par sa haute position, il semblait président-né de toutes les sociétés et de toutes les assemblées dont il Taisait iiartie. Je citerai en particulier la commission chargée de préparer la loi communale et la loi provinciale; à la suite des événements de 1834, la commission des indemnités pour les pillages ^ en 1835, le jury de Texposilion nationale de Tindustrie et le jury pour les grades universitaires. En 1851, il présidait le congrès d'Orléans; en 1853, le congrès d'Arras. La Société des sciences,
<les lettres et des arts du Hainaut Pavait nommé son vice-président à vie.
(') tt Enclume ou marteau, a-t-il dit quelque part : tel est le sort de la plupart
^es hommes! heureux, mille fois heureux le sage qui possède le secret de n'être
Ai Pun ni Pautre, et qui parvient à quitter ce monde sublunaire sans avoir été ni
Croissant ni froissé. « {Œuvres diverses, p. 105.)
(') Cette démission le mit naturellement mal avec un parti, sans se réconcilier
•avec Pautre. Il put reconnaître alors que le rôle le plus difficile à remplir, c'est
La UUle dont il venait de sortir lui inspira du dégoût pour les affaires publiques; peu à peu il s'en éloigna davantage. Une mission diplomatique qu'il eut à remplir à Turin, en 1840, en qualité d'envoyé extraordinaire et de ministre plénipotentiaire, le rattacha, mais pour peu de temps, aux affaires de TÉtat. Quand cette mission fut terminée, le baron deStassart revint par la Provence, dans le but de revoir son ancien département de Vaucluse. 11 y goûta quelques instants de bonheur; il fut l'objet d'ovations d'autant plus flatteuses qu'elles étaient complètement désintéressées de la part des populations et des autorités.
En 1847^ il cessa de siéger au sénat; il cessa également de faire partie du conseil communal de Bruxelles et de différentes commissions du gouvernement; mais ce qui le décida à quitter complètement les affaires publiques et à ne plus vivre qu'au milieu d'un cercle d'amis, ce fut la perte cruelle qu'il fit le 8 juillet 1849 : la mort le sépara brusquement d'une épouse digne de toute sa tendresse. Madame de Slassart se trouvait alorsà Liège : elle y fut atteinte d'une attaque de choléra à laquelle elle succomba presque aussitôt (*).
Le baron de Stassart s'était retiré, depuis quelques années, dans le nouveau faubourg Léopold : il y vivait au milieu de ses livres et de ses manuscrits qui, à toutes les époques de sa vie, lui avaient procuré de douces distrac-
<ie n*en pas avoir, el de se trouver, sans le mol d*ordre, entre deux partis (|ui ep sont aux mains : les chances d*élre frappé sont doubles. Il n*exîste, en pareil cas, que deux manières de se préserver, c*e$t de sXTacer par une nullité complète ou d*cxercer sur tous un puissant ascendant. Or, cet ascendant, le tMiron deStassart Pavait perdu, et, d'une autre part, il n*était point un homme (|ue l*on put considérer comme étant de médiocre importance.
(■) On ne pourrait mieux caractériser cette union qu'en rappelant un ?ers que La Fontaine a placé dans une de ses plus charmantes compositions :
Ni le temps ni Thymen n'éteignirent leur flamme.
lions. Dans cette paisible retraite où il trouvait l'otium cum dignitate tant vanté des anciens, le baron de Stassart était devenu collectionneur. J'ai déjà parlé des peines infinies qu'il s'était données pour réunir tous les fabulistes connus ; il mettait en ordre ses précieux autographes, acquis parfois à des prix considérables ('), ainsi que les lettres des hommes distingués avec lesquels il avait correspondu; il y joignait, autant que possible, leurs portraits. Il avait aussi commencé une collection de tableaux; mais ses prétentions à cet égard étaient fort modestes : on voyait qu'il n'avait été guidé dans ses choix que par le désir d'encourager de jeunes artistes, bien différent en cela de tel prétendu amateur dont un de nos poëtes a dit d'une manière fort spirituelle :
Il aime les tableaux mais, par un sort Talal, Il n*a, dans son salon, que lui d'original.
Est-il étonnant qu'entouré de tant de trésors et des souvenirs des grands événements dont il avait été témoin, le baron de Stassart ait eu le pensée d'écrire des mémoires ? Il ne se faisait pas illusion sur l'espèce de discrédit dans lequel est tombé ce genre de littérature^ par suite des abus qu'on en a faits; mais il tenait à réunir, à conserver des matériaux utiles pour l'histoire contemporaine.
(') En vérilable amateur, M. de Stassart n*attacliait d'importance à ses autographes que lorsqu'ils rappelaient quelque événement historique ou quelque souvenir littéraire. Sa collection est très-nombreuse et renferme au moins six mille lettres, écrites en général par des personnages célèbres et dont plusieurs lui ont été adressées. Elles sont rangées par ordre alphabétique et lui-même a pris soin d'en faire le catalogue. Quand il s'agissait d'échanges d'autographes, cet homme si généreux marchandait en vérilable juif, comme il en faisait lui-même la remarque eu riant. Il fallait le voir ensuite content et radieux, emporter ce qu'il nommait ses dépouilles opiraes, les classer dans sa bibliothèque et les exhiber avec un plaisir d'enfant à la curiosité de ses visiteurs. L'acquisition d'un autographe rare était la seule chose pour laquelle il ne craignit pas de se rendre importun.
Nous n'avoDs malhcurcusemeol de ses mémoires que les premiers linéaments, ou plutôt une table des matières trèssuccincte^ avec quelques notes destinées à faire partie du premier chapitre. Plusieurs cartons, retrouvés après sa mort, contiennent les matériaux qu'il se proposait de mettre en œuvre.
Ce genre de travail eût été un véritable délassement pour sa vieillesse. Les notices biographiques insérées dans ses OEuvres diverses et qui sont au nombre de soixante et quinze, montrent que l'ouvrage projeté n eût été dépourvu ni d'instruction ni d'agrément. Le baron de Stassart, comme je l'ai fait remarquer déjà, est un conteur aimable et spirituel qui présente avec charme les détails propres à faire apprécier les personnages mis en scène. Il avait peu de penchant pour les ouvrages de longue haleine : la peinture de genre et celle des portraits allaient mieux à ses habitudes et à ses goûts que la grande peinture historique; en écrivant, d'ailleurs, il recherchait moins la gloire qu'un agréable délassement (*).
Dans toutes les circonstances de sa vie, le baron de Stassart a su faire dignement les honneurs des emplois élevés qui lui étaient confiés : il vivait véritablement en gentilhomme. Dans un âge avancé, il se faisait encore un plaisir de réunir à sa table quelques gens de lettres et des amis , afin de deviser et de s'entretenir des objets favoris de ses études. Il était d'une bienveillance extrême pour les jeunes gens; il les accueillait avec plaisir et leur prodiguait des encouragements.
(■) Aussi le vil-OD prendre successivement part à la rédaction de différents recueils périodiques, tels que la Revue encyclopédique de France, la BibliO' graphie universelle des frères Michaud, la RevuB belge, le Trésor national, le Bibliophile belge, les Bulletins de notre Académie, la Revue du nord de la France de son digne ami M. Arthur Dinaux, etc.
Sa physionomie n'offrait point de ces traits saillants et largement accentués dont l'art sait tirer un parti si heureux, et qui, pour lui, valent souvent mieux qu'une beauté régulière : ce qui dominait, dans son extérieur, c'était plutôt un air de bonté que de distinction. Il avait généralement le sourire sur les lèvres, non pas ce sourire banal et de convention qu'y portent habituellement les gens du monde, mais celui qui nait d'un sentiment profond de bienveillance et qu'une sorte d'instinct ne nous fait jamais confondre avec l'autre. Sa taille était peu élevée, et un certain embonpoint était loin de racheter ce qui lui manquait de ce côté.
Ainsi que le bon La Fontaine, notre confrère prenait parfois de l'humeur et se permettait l'épigramme; mais ses traits n'étaient point acérés : il eût été affligé tout le premier d'avoir pu causer quelque blessure; après avoir eu à se plaindre des autres et s'être fâché , il pouvait dire avec le poëte français :
Je me scds né pour être en buUe aux méchants (ours : Vienne encor un trompeur je ne larderai guère.
Il était sujet à des accès d'impatience qui se manifestaient par une vive rougeur, un certain embarras d'expression et un mouvement nerveux dans toute sa personne ; mais sa fâcherie même était celle d'un excellent homme.
On l'a parfois accusé de céder à des mouvements de vanité; mais n'est-ce pas plutôt qu'en désirant vivement une chose, il n'avait point l'art de dissimuler et allait droit au fait? Il avouait avec candeur ce qu'il voulait; un autre, plus habile, eût atteint son but par des voies détournées. Ajoutez d'ailleurs que, quand notre poêle demandait pour luimême, c'était par exception, et qu'on le voyait presque constamment s'employer pour les autres et mettre leurs intérêts avant les siens.
Son obligeance élait sans bornes : s'agissait-il de faire redresser des injustices, de faire obtenir aux autres des faveurs ou des distinctions, il était toujours prêt. L'activité qu'il déployait lui faisait nianquer parfois le but qu'il voulait atteindre ; car c'est en pareil cas surtout qu'il faut savoir attendre pour saisir habilement l'occasion.
Parierai-je ensuite de ses qualités comme homme du monde? il était du commerce le plus sûr, et toujours disposé à prendre la défense des absents, quand il les voyait injustement accusés. Un homme de lettres, qui se piquait d'une grande franchise et qui prenait souvent les formes de la brutalité, trouva un jour M. de Stassart avec le comte de Lacépède. Celui-ci s'étant éloigné, l'homme de lettres dont il s'agit s'écria : ce Lacépède m'excède avec sa politesse. < Que voulez-vous, répondit le baron de Stassart, c'est un vice d'éducation ; il faut bien le lui pardonner ; ne la pas qui veut (*). »
Il avait un genre de courtoisie bien rare, c'était de savoir écouter les autres; qualité d'autant plus méritoire qu'il était naturellement impatient. Il a dit quelque part avec un sentiment de malice : <( L'honnête homme ennuyeux l'est bien plus qu'un aulre, car non-seulement il faut qu'on le supporte, mais encore qu'on prenne sur soi de Técouter avec des égards et même avec l'air de la bienveillance (*). » Il faut croire qu'il avait connu ce genre d'ennui et qu'il a voulu s'en venger en mettant le papier dans sa confidence.
(') Le baron deSlassarl s*esl sans doute souvenu de ceUe anecdote, en écrivant les Nouveaux dialogue* épigrammatiques et moraux qiril a placés à la fin de son ouvrage, mais il Ta présentée sous une aulre Torme {Œuvret diverses^ sous le lilre Mfscellanées , p. 1049). X. Je vous quille.... Florimond, que j^aperçois là- bas, me déplall. — Z. Pourquoi vous déplall-il? — Je ne sais trop... sa |>olilesse me faligue, elle m*excède. — Z. Je conçois qu^elle vous embarrasse.... que voulez-vous? C'esl un vice dVducaliou ; ne Ta pas qui veut?
(•) Œuvres diverse» , pensée 145.
Comme académicien, il était pour ses confrères d'une déférence sans égale. Assister aux séances n'était pas seulement pour lui un devoir, mais une sorte de politesse : aussi fallait-il des motifs puissants pour Tempêcher de s'y rendre^ bien différent en cela du bonhomme La Fontaine, qui, pour y arriver, avait soin de prendre le plus long.
Le baron de Stassart avait conservé les traditions de cette urbanité exquise qui se perd chaque jour davantage et qui bientôt ne se retrouvera plus que dans les livres. Jamais il n'a songé à se prévaloir de sa position que pour se rendre utile, ni à rappeler sa noblesse que par ses sentiments et ses actions; les qualités de son esprit, il ne les mettait en évidence que par le plaisir qu'il avait à faire valoir celles des autres; il ne faisait usage de sa fortune que pour de bonnes actions et des largesses. Il a conservé ces habitudes libérales Jusqu'à son dernier instant, témoin le testament par lequel il a si richement doté notre Académie (*).
Personne plus que lui n'avait à cœur les intérêts de la
<X)mpagnie; tout ce qui pouvait contribuer à sa prospérité,
à l'avancement des lettres ou à l'illustration de la Belgique
<levenait l'objet de sa sollicitude. C'est dans ces dispositions
€t par une bien noble initiative qu'il fonda un prix en faveur
de la meilleure notice sur un Belge célèbre (*). « Je suis
iieureux, Messieurs, disait-il dans l'acte de fondation, je
^uis heureux de donner à l'illustre compagnie qui m'a fait
l'honneur de m'admettre dans son sein, ce témoignage de
l'intérêt que je lui porte et de mon dévouement sans
lornes. »
Mais là ne devaient pas s'arrêter des dispositions aussi généreuses : notre digne confrère a voulu que ce qu'il pos-
(') Ce lestamenl est daté du 10 du mois de mai 1854.
(•) Séance du 5 novembre 1851. Voyez Bulletins, lome XVIII, 2°»' partie, ft>age 420.
sédait de plus précieux devint, après sa mort, la propriété de TAcadémie; qae les livres au milieu desquels il avait vécu, que sa riche collection d'autographes qu'il avait formée avec tant de soins et Ton peut dire avec tant d'amour, que les récompenses honorifiques qu'il avait méritées, que tous ces objets qui rappelaient sa carrière par les côtés les plus intimes, fussent déposés chez nous, comme dans le sein de sa famille d'adoption; il est à regretter seulement que cette bibliothèque précieuse n'ait pu être mise en place jusqu'à présent, mais l'Académie a eu soin d'en publier le catalogue. Ce n'est pas tout encore: à tant de bienfaits il a joint la fondation d'un prix nouveau, plus magnifique que le premier, destiné à encourager l'élude de notre histoire nationale (').
On peut regarder comme formant, jusqu'à un certain point, partie de son testament, le volume des OEuvres diverses ^ publié au commencement de 1855. Une sorte de pressentiment annonçait au baron de Stassart qu'après cette publication, il ne lui restait plus qu'à dicter ses dernières volontés (*).
(•) Pour lémoigner sa reconnaissance à la classe des sciences morales et |H>litiques de rinstitut de France, qui Pavait inscrit parmi ses corres|>oodants, le baron de Stassart a mis également à sa disposition une somme de 10,000 fraocs pour fonder un prix à décerner tous les six ans pour le meilleur éloge d*UD moraliste et pour une question de morale alternativement.
Par un sentiment de délicatesse qui achèvera de le faire connaître, il a légué au jeune officier qui sortirait premier de PÉcole militaire, un précieux autographe deBayard, le seul qu*il ait consenti à distraire de sa riche collection; il y a joint une somme de trois mille francs, pour acheter ses premières armes. Outre des legs nombreux faits à des amis et à des gens de lettres, il a largement doté ses domestiques, et il a voulu que les pauvres de sa ville natale et de plusieurs autres localités eussent également part à ses bienfaits. Son testament est véritablement Tœuvre éclairée d^in homme de bien : et nous ajouterons que le donateur a trouvé de dignes interprètes dans son légataire universel et dans son exécuteur testamentaire, M. le marquis de Maillen et M. le président Maus.
(') « J*ai sous mes yeux mon acte de naissance, dit-il à tet lecteurs; je ne puis me faire illusiou : je suis né le 2 septembre 1780. C*est aujourd*bai que
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Cependant sa santé n'avait pas souffert d'altération sensible. Le 2 octobre 1854, il présidait encore notre séance académique : rien n'était modifié en lui, ni ses qualités physiques, ni ses facultés intellectuelles. Une légère cholérine se manifesta dans la journée du 8 octobre; elle devint plus aiguë le lendemain; et, pendant la nuit suivante, notre confrère fut atteint de douleurs violentes qui firent croire à l'existence du choléra. On se hâta de lui faire administrer les secours de la religion. Un assoupissement profond succéda à ses douleurs; c'est dans cet état que la mort est venue lesurprendre : le mardi matin, 10 octobre, il avait cessé d'exister.
Les funérailles du baron de Stassart eurent lieu le vendredi suivant : tout ce que Bruxelles renfermait de plus distingué dans la diplomatie, l'administration , l'armée, les sciences, les lettres et les arts voulut payer un tribut d'estime à l'homme de bien qui avait consacré plus d'un demi-siècle de son existence à servir son pays.
Le corps du défunt fut présenté à l'église de Saînt-Josseteu-Noode, et transporté de là au cimetière de Laeken, pour être déposé à côté de celui de sa digne épouse, dont il n'avait cessé de déplorer la perte (*).
commence ma soixanle et douzième année.... il est plus que temps de dresser mon bilan littéraire. » Dans P^nnuatrede TAcadémie pour 1855, on trouve, à la suite de cette notice, le plan et quelques documents destinés à former les Mémoires du baron de Stassart.
(') MM. le secrétaire perpétuel de PAcadémie et Van Bemmel se sont rendus successivement les interprèles de la douleur publique.
TO..AUG..FETID-TH. BARON DE BEIFFENBERG (l).
En lisant la plupart des biographies, j'ai souvent regretté de ne pas y trouver ce que j'aurais voulu connaître : savants, littérateurs, hommes de guerre, artistes, magistats, ce sont toujours des portraits en pied , toujours des poses et des lignes convenues, toujours des figures plus ou moins arrangées. C'est la plume à la main et en simple déshabillé que je voudrais voir l'homme d'étude : quelques coups de crayon qui l'ont esquissé au milieu de ses livres, nous en apprennent sur ce sujet plus que les tableaux les mieux achevés.
Le baron de ReilTenberg était né à Mons; il y fil ses premières études qu'il vint achever au Lycée de Bruxelles : il aimait à en causer, et il en a rappelé les souvenirs dans plusieurs de ses écrits. Les habitudes militaires de renseignement impérial avaient fait une vive impression sur l'es-
( ) Né à Mons, le 14 novembre 1795, mon à Saint- Josse-(en-Noo4le, lex- Bruxelles, le 18 avril 1850. Il était ftls de Frédéric-Joseph-Charles-Ferdinaod, baron et comte de ReifTenberg, mort le 17 avril 1830, et de Marie-Antoinette Senault, décédée le â1 février 1840. (Notice de M. Ad. Mathieu, publié i Mons, en 1850, par la Société des bibliophiles belges.)
prit du jeune Frédéric; cependant, ce ne fat point la carrière des armes à laquelle il donna d'abord la préférence ; il tourna ses vues du côté de renseignement et fut admis à TÉcole normale, le 15 mai 1812.
Ses premières inclinations reprirent bienlôt le dessus, car, au mois de mars 1814, on le trouve sous-lieutenant au l*f régiment d'infanterie belge, avec une commission spéciale pour recevoir les enrôlements volontaires dans l'armée qu'on organisait alors. Au mois d'avril de l'année suivante, il reçut le brevet de lieutenant en premier. C'est dans ce grade qu'il assista à la bataille de Waterloo, mais en simple spectateur, car le corps dont il faisait partie ne prit aucune part active à ce mémorable combat.
La chute de l'empire et le calme qui suivirent cette immense catastrophe ramenèrent les esprits vers des habitudes plus paisibles; notre jeune officier recruteur suivit l'impulsion générale, et passa de l'étude de Yécole de batail- Ion à des lectures plus* substantielles et mieux appropriées à sa belle organisation intellectuelle. Il se trouvait alors à Anvers; une place de régent de deuxième classe des langues anciennes devint vacante à l'Athénée de cette ville; il la demanda et l'obtint (*). On ajouta presque en même temps à ces fonctions celles de professeur en second des sciences mathématiques (').
Vers cette époque, un incident qui eut quelque retentissement le rendit l'objet de l'attention publique. Wallez, qui ne le connaissait pas, avait dirigé contre lui quelques attaques dans son journal ; il s'ensuivit des provocations assez vives. Wallez demandait quel était ce grand diable de fer-
(') Sa nomination esl datée du S mars 1S18; 1,300 florins étaient attachés à cette place. Sa démission honorable du service militaire porte la date du 95 janvier 1818.
(') 6 octobre 1818; on lui faisait espérer un supplément de traitement.
railleur qui semblait vouloir pourfendre son monde; il fut singulièrement désappointé, quand on lui montra un petit jeune homme, frêle et sémillant, de la hauteur de cinq pieds au plus, d'une politesse parfaite, et riant tout le premier de 1 aventure et de letonnement de son adversaire. Quelle rancune eût pu tenir devant cette gaieté expansive, devant cette vivacité toute méridionale? Malgré sa petite taille, malgré ses cheveux d'une couleur un peu hasardée, de Reiffenberg, à cet âge, avait un extérieur véritablement agréable. Ses yeux pleins de vivacité donnaient à sa physionomie beaucoup d'expression et de finesse : sa conversation vive et spirituelle rachetait d'ailleurs ce qui aurait pu lui manquer sous le rapport du physique.
Le jeune professeur s'était fait connaître déjà par différents écrits, et surtout par sa coopération au Mercure belge^ journal hebdomadaire qu'il avait fondé, en 1817, avec ses amis, MM. Ph. Lesbroussart et Raoul. Dès le premier article inséré dans ce recueil, il traça à peu près le programme des travaux littéraires qui firent l'occupation de toute sa vie : son Coup (Tosil sur les progrès des lettres en Belgique présente une esquisse rapide des grands ouvrages historiques et philosophiques publiés dans ce pays; l'on pouvait comprendre^ dès lors, que la main qui avait crayonné si largement le tableau était de force à y répandre plus de lumière et d'intérêt (').
Anvers n'était point un théâtre suffisant pour sa prodigieuse activité; ses amis, d'ailleurs, le pressaient devenir s'établir à Bruxelles. Quelques réformes étaient devenues nécessaires à l'Athénée de cette dernière ville; on profita naturellement de cette occasion pour y appeler le jeune littérateur, objet de si grandes espérances.
(') Ses articles sont géDéralemeol signés de la leUre F. (Frédéric.)
Son arrivée à Bruxelles fut une véritable ovation ('). Cette ville, devenue la seconde capitale du royaume, commençait à offrir dès lors Taspect le plus florissant; les lettres, les arts et les sciences y avaient pris un nouvel essor; Tancienne Académie de Marie-Thérèse venait d'être réorganisée; un grand nombre de réfugiés français, parmi lesquels on remarquait David, Arnault, Bory de Saint-Vincent, Berlier, Merlin, etc., répandaient dans la société tout le charme de leur esprit et la variété de leurs connaissances. De Beiffenberg fut particulièrement distingué parmi eux et s'associa à quelques-uns de leurs travaux. Cette époque est sans contredit la plus brillante de la carrière de notre jeune littérateur. Plein d'espoir et d'avenir, avec une vivacité d'esprit remarquable et des connaissances solides, soutenu par l'opinion publique, caressé par les hommes les plus distingués, qui le proclamaient l'héritier privilégié de l'esprit de Voltaire, tout concourait à son bonheur, d'autant plus qu'il savait apprécier ces avantages sans en être trop ébloui.
Pour des jeunes gens doués de talents naturels et qui ont réussi à fixer sur eux l'attention publique, ce passage de la vie est peut-être un des plus dangereux à franchir. L'opinion des gens du monde est toujours favorable à ceux qui s'élèvent, chez les uns par un sentiment de bienveillance cl par des espérances quelquefois exagérées; chez d'autres, par un sentiment moins honorable et parle désir d'humilier ceux qui sont en possession de la faveur générale ; la médiocrité oppose perfidement les uns aux autres pour chercher à les abaisser en même temps et les ruiner ensemble s'il est possible. Malheur surtout à celui qui, s'aveuglant sur ses premiers succès, s'enivre follement de l'encens qu'on lui prodigue; il expiera plus tard avec douleur ce premier
(■) Sa nomination de régent de 3<^ à PAlhénée de Bruxelles por(e la date du 5 février 1819.
engouement qui, par cela seul qu'il est capricieux, a nécessairement une courte durée.
Lorsque sur ceUe mer od vogue à pleines voiles, Qu^on croit avoir pour soi les vents et les étoiles, Il est bieu mal aisé de régler ses désirs; Le plus sage s^endort sur la foi des xépbyrs.
Ce fut à celte époque que je Os la connaissance du baron de Rciffenberg; je venais, comme lui, d être appelé à TÀthénée de Bruxelles, en qualité de professeur, et je lui étais présenté par notre ami commun, M. Raoul (*). Je n'oublierai jamais celte première visite ; quelle gaieté bruyante! quelle volubilité de langue! quels élans de tendresse! et comme si la parole ne suffisait pas à sa vivacité naturelle, il était dans un mouvement continuel, allant, venant, montant et descendant Téchelle de sa bibliothèque avec la rapidité de l'écureuil. Au bout dune demi-heure, j'étais véritablement étourdi au point de ne plus trouver une seule idée. Il fut décidé cependant que je prendrais un appartement voisin du sien, qui nous permettrait de nous voir à toute heure.
La maison que nous habitions mérite une mention spéciale ; sans être grande, elle renfermait une petite colonie très-disparate : de Reiffenberg et moi, nous occupions ensemble le premier étage ; notre vieille hôtesse, qui avait le commandement général, s'était réservé le rez-de-chaussée et avait renvoyé son mari au second, avec un prêtre, notre commensal, qui avait servi dans les dragons pendant la révolution brabançonne et qui aimait à nous entretenir de ses prouesses : tel était notre intérieur. Nos déjeuners que nous prenions en commun dans l'appartement de la dame, étaient des plus amusants ; grâce à la gaieté folle de mon
(') Septembre 1810.
collègue, ils étaient presque toujours marques par quelque espièglerie que ses élèves lui auraient certainement enviée (*). Du reste, deReiffenberg était d'un commerce si facile que, pendant deux à trois années que nous avons vécu ensemble, je ne me rappelle pas de l'avoir jamais vu de mauvaise humeur. Quelquefois à ses élans de gaieté succédaient, il est vrai, des accès de tristesse, des moments de sombre mélancolie, qu'il cachait avec soin, parce qu'ils tenaient à des causes dont il ^'aimait point à s'entretenir, même avec ses amis ('). Ces
(') En société «( dans des circonstances solennelles même, il nVlait pas loujours maître de lui ; il donnait carrière à la gaieté la plus bruyante ou se permettait de véritables tours d*écolier. Ainsi, dans un conseil de professeurs, à la suite d'une discussion assez longue, ses plaisanteries avaient provoqué une hilarité générale; son ancien camarade d^études, le %évère Vautier, seul ne riait pas; il lui adressait au contraire les plus vifs reproches. Pendant sa mercuriale, de Reiffenberg se leva doucement, passa derrière sa chaise, enleva Tabat-jour du quinquet et en coifTa subitement son rigide censeur. Vaulicr, sans se déconcerter, continua 4a harangue, pendant que son collègue , derrière lui, trépignait, se frottait les mains et pouffait de rire. On conçoit TefTel que dut produire sur le docte aéropage celte scène improvisée.
Peut-être de Keiffenberg faisait-il allusion à cette incartade, quand, dans la jiolice nécrologique qu*il a placée en léle des œuvres de son ami Vaulier, il écrirait (pages 17 et 18) : « Son zèle remportait quelquefois au delà des bornes; jmpitoyable en tout ce qui tenait à la stricte observation des règles, il ne ménageait pas toujours ses termes à ses collègues, qui recevaient avec déférence ses leçons, quelquefois ses reproches. L*un d'eux avait le privilège de conjurer la meropète; pendant que Vaulier pérorait avec véhémence, il lui faisait avec inlen- 'Cion une niche puérile, et le terrible discoureur, s*apaisant tout à coup, riait...; ^1 était désarmé. »
Un matin, pendant les premiers temps de mon séjour à Bruxelles, Dandelin ^tait venu me faire visite. Nous causions ensemble, quand tout à coup ma porte ^^*ouvre : c'était de ReifTenberg en déshabillé, un pot d'eau chaude à la main, faisant une entrée bouffonne dans le genre de celle de Figaro. Cette scène n'était .^>oint préparée; elle n'en fut que plus comique. Dandelin la prit au sérieux et ^csrut que de ReifTenberg était mon barbier; celui-ci en éprouva d'abord quelque ^Confusion; mais les rires éclatèrent aussitôt. Tous deux, depuis, parlaient sou- ^^rentde ce petit incident qui commença leur connaissance.
(') Je le laisserai parler lui-même : « Il y a en moi des choses qui se heurtent; ^3Bais j'ai été si souvent heurté moi-même, que cela est tout naturel.... Persécuté, ^rahi dans mes affections les plus chères, on voudrait que je fusse toujours égal, ^«ujours riant. En vérité, cela n'est pas possible; et comme je ne veux point faire
penchants existaient déjà depuis son enfance, dont les souvenirs ne se sont guère présentés sous sa plume, contrairement à ce qui arrive chez les autres hommes (*). J'étais parfois étonné, au sortir d'une réunion où il avait égayé tout le monde par ses saillies, de le trouver les yeux pleins de larmes. Heureusement ces sentiments, chez lui, n'étaient pas de longue durée; il était, sous ce rapport, d'une l^èreté incroyable : on peut en dire autant de ses amours : quand on le croyait le plus épris, il était ordinairement le plus près de changer.
Son insouciance sur ses propres intérêts était si grande que notre hôtesse, sans même le consulter, devait soigner et remplacer son linge; c'était elle qui faisait toutes ses emplettes ; elle avait même fini par ouvrir ses lettres et en prendre connaissance. Cette fois, notre confrère lui fit doucement des représentations sur le secret qu'exige la correspondance d'un jeune homme de vingt-cinq ans. La bonne dame, du reste, lui était attachée comme elle aurait pu l'être à un fils; elle était fière de la réputation qu'il s'était acquise, comme
d'élégies pour excuse, on me trouve ridicule. » (Exirail d^une lettre écrite pendant son premier séjour à Louvain.)
(') Voici cependant quelques vers à ce sujet ; on les trouve dans répItreàVautier, son ancien camarade d^études :
Quoi ! tu n'a* plu» d'amii ? as-lu donc oublié Que jadis rinfortune à ton sort m'a lié? Avec moi lu souffri», et sous le même ombrage, Étroitement serrés, nous bravâmes Torage.
D'autres soins m'attendaient au sortir de Técole : Un devoir imposant, dans un Age Trivole, Des objets les plus cliers me confiait le sort. Le besoin à Tesprii donne un nouveau ressort. Dit-on : le mien, hélas I trompé dans son doux rêve. Semblait un arbrisseau qui, d'abord plein de sève, Tout a coup sent tarir ce précieux trésor, Baisse ses bras mourants qu'il veut roidir encore, Kt doit, frêle, épuisé, frappé dans sa racine, D'un cbéne séculaire étayer la ruine.
la plas grande part lui en revenait; elle se permettait ème de lui donner des conseils sur ses écrits et sur sa conlite. Elle prétendait qu'elle savait choisir ses locataires, se vantait d avoir logé successivement le peintre David,
ministre des Gnances Apélius et d'autres personnages stingués qui, plus d'une fois, s'étaient bien trouvés de ses is.
On voudra bien me pardonner ces petits détails, qui surendront peut-être ceux qui n'ont pas connu de Reiffenberg ndant sa jeunesse, et qui ne tiennent pas compte des chanments que des circonstances particulières peuvent proire dans les habitudes et la conduite d'un homme. Jamais je n'ai vu de facilité plus grande pour le travail : 3se, vers, philologie, histoire, théâtre, articles de jourax, tout cela marchait à peu près de front; il était toujours % la nuit et le jour. Si on venait lui demander, à la hâte,
article de remplissage pour le Mercure belge ou pour un $ nombreux journaux auxquels il coopérait, il abandonit aussitôt son travail commencé, et le messager ne sortait 5 sans emporter l'article désiré.
Il s'occupait alors, en même temps, de trois pièces de àtrc : d'un drame historique, le Comte (TEgmonty d'une nédie, Les Politiques de salon, et d'un grand opéra, le yede Corinthe .j'oubliais la Toison d'or, opéra comique, it M. de Messemaeckers fit la musique et qui eut les honirs de la représentation (*).
) M. Raoul mVcrivaU à cette époque : «Où en esl-il avec sa jolie comédie? •n est son mémoire sur Juste Lipse? où en est son tiistoire des poêles latins de Belgique? où en est son Pline? où en est sa tragédie? où en est-il, où en mes-nous, où en est le Mercure avec Weissenbruch ?» De ReifTenherg publiait s, chez Wahlen, pour Tusage de ses élèves, ses Excerpta e C. Plinii secundi \oria naturali. Il semblait en même temps avoir Tintention de prendre part encours sur les poètes latins de la Relgique, dont le prix fut décerné, en 1830, . Perlecamp. De Reiffenberg a inséré, dans les premiers volumes du Mercure jfe; un grand nombre d*articles sur ce sujet.
Pendant qu'il sacrifiait ainsi aux divinités de la scène et qu'il assiégeait toutes les avenues du théâtre de la Monnaie, il trouvait encore le temps de se livrera des travaux moins brillants, mais plus solides : il traitait des questions mises au concours par l'Académie royale de Bruxelles. En 1820, il fut couronné pour son travail Sur Vétat de la poptUation, des fabriques et manufactures, et du commerce dans les provinces des Pays-Bas , pendant les XF^. et XFI^ siècles (*) .
Ce premier succès l'encouragea. En lui accordant sa médaille d'or, l'Académie, sans aucun doute, donna la première impulsion à son talent et le plaça sur son véritable terrain, sur celui où il a laissé les traces les plus durables de son passage.
L'année 1821 lui vit remporter une seconde palme académique, pour un travail sur les ouvrages et la vie de Juste Lîpse; le mémoire était écrit en latin. Dès lors, les universités joignirent leurs applaudissements à ceux du public etcommeneèrent à s'occuper du jeune philologue.
L'année suivante, deReilfenbergsereprésenta dans la lice ;
(*) Voici quelques vers qu*i1 écrivit tout d*une traite et sans rature, yeux de l*aini qui vint lui annoncer sa victoire :
l/Acndémie en grand conseil
Vient de m'assigner trois cents livres;
Colletet« pour un prix pareil
Jadis eût vendu tous ses livrée.
Si je suis un peu moins crollé
El si j'ai meilleure cuibine.
D'un Colletct j'ai bien la mine;
Je suis pourtant Irès-peu dallé
De cette facile victoire ;
Faire doctement du grimoire,
C'est peu de chose en vérité ;
Mais ton amitié vive, aimable.
Embellit à ce prix mes yeux ; Annoncé par ta bouche, il devient précieux ;
Et je me crois considérable.
Il fuiit me pardonner, je suis bien excusable Si cVst ton amitié qui me rend orgueilleux.
mais, celte fois, il fut moins heureux et ne reçut qu'une médaille d'argent. Il s'agissait d'un travail sur Érasme, sujet qui, trente années plus tard, devait encore être mis au concours et par la même Académie.
Tant de travaux devaient nuire à sa santé, d'autant plus qu'avec ses moyens de plaire, il ne se refusait pas les agréments de la société. Souvent, au sortir d'une réunion ou d'un ])al, il se remettait au travail, comme s'il eût commencé sa soirée. Ces excès, pour une santé si frèle^ faillirent avoir une déplorable issue ; et par suite d'un incident moitié plaisant, moitié grave, il dut pour quelque temps renoncer à ses travaux de nuit.
Quoique le goût des ouvrages sérieux commençât à se V)anifesler chez lui, cependant la poésie se trouvait évidem- 3[nent en première ligne dans ses prédilections. Cette marche :w'a rien qui doive surprendre; c'est celle que suivent en général les facultés de l'homme; les exemples sont trop nombreux dans les sciences et les lettres pour qu'il soit néces- ^^ire de les citer. La poésie est en quelque sorte la langue naturelle de la jeunesse ; elle ouvre un vaste champ ou l'imagination se développe et oii l'art d'écrire acquiert plus de ^ràce et de souplesse.
La Société de littérature de Bruxelles était alors dans son ^tat le plus florissant, non qu'elle eût à sa disposition de grandes ressources, ses membres se réunissaient modestement, tous les dimanches, dans une salle haute d'un des ^3afés de Bruxelles, mais elle se recrutait d'une ardente jeu- Miesse, pleine d'avenir et jalouse de se produire. Son An- '9%uaire poétique publiait périodiquement les compositions les meilleures de l'année. Cette société avait pris naissance «n 1803; elle comptait depuis longtemps parmi ses membres, MM. Jouy (*), Ph. Lesbroussart, le baron deStassart,
(*) L*auleur de VErmite iialulait alors Bruxelles.
Rouveroy, Plasschart, de Hulsler, Hubin, Van Bemmel, Comhaire, etc. Elle venait de s'adjoindre un assez bon nombre de répulations nouvelles, pour alimenter son recueil. Dès que notre confrère en fil partie, il fut un des plus exacts à payer la delte qu'il avait contractée : sa première communication fut un fragment de la tragédie du Comte d'Egmoni. Presque en même temps que lui, était entré dans la société un jeune écrivain de mérite, mais d'un esprit mordant, qui paya sa bien-venue d'une autre manière : il composa contre les membres une satire, dans laquelle il consacrait quelques vers à chacun d eux. Cette attention, peu délicate, fat médiocrement goûtée de la plupart des membres, qui parlèrent même de son expulsion. A vrai dire, cette satire était une plaisanterie plutôt qu'une méchanceté : elle ne portait atteinte au caractère de personne. L'auteur ne sV était pas ménagé plus que les autres; du reste, il n'avait point fait mystère de sa malice. A peine la pièce fut-elle composée, Froment, car c'était le coupable, vint nous la Irre, à de Reiffenberg et à moi : il était dans l'état de la plus complète jubilation. De Reiffenberg partageait sa gaieté et bondissait de joie ; il s'empara des vers et en inséra la plus grande partie dans le tome X du Mercure belgcy en y mettant quelques notes pour atténuer le mal(*). Puis, dans l'annuaire de
(') Celle précaulion faillil nous brouiller; elle causa le seul inslaot de mésintelligence qui ait existé entre nous, pendant les deux à trois années que nous vécûmes ensemble. De Reiffenberg ne m*avait pas parlé de ses notes; quand je fis, sur répreuve de la satire, celle qui me concernait; je la trouvai si excessivement élogieuse, que je la pris |K>ur une véritable insulte. J*entrai brusquement chez lui, dans Tétat de la plus vive exaspération. En voyant mon trouble et ma pAleur, de ReifTenberg resta muet d'étoonement. Je lui dis que je m*étais prêté volontiers à la satire , mais que le persiflage, je ne le souffrirais pas..., et, sans attendre sa réponse, je sortis subitement. J*avais à peine fermé la ftorte, que je rentrai en moi-même; un peu de réflexion me fit craindre d*avoir eu tort. Je courus, chez Froment, pour lui parler de ma vivacité. Celui-ci recevait en même temps, de de Reifrenl)erg, un billet qui commençait par ces mots : « Votre satire, qui m*a fait
, il y répondit, sous le litre : Fragment d'une épitre X. H y prend à partie les écrivains français. Quelirers ne sont pas sans mérite, et prouvent que, lui
eût pu se faire un nom dans cet art, proclamé dangepar l'écrivain moderne qui s'y est distingué le plus, être, dans ce combatsimulé, de Reiffenberg avait-il serré Iversaire de trop près; celui-ci revint à la charge, mais
manière moins courtoise : aux deux vers qu'il avait crés à de Reiffenberg, il en ajouta quelques autres par I de variante et en recommandant soigneusement le . aux nombreux confidents de sa nouvelle malice (').
confrère en fut informé; de là une mésintelligence et nmencement d'une guerre de plume qui lui causa par te beaucoup d'ennuis et de chagrins.
mois de décembre 1821 , deReiffenberg avait été nommé rvateur et bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque de
ibord, pourrail finir par me couler des larmes. » Il ne m*eD fallut pas ige pour reconnaître ma méprise et me sentir confondu, n lisait, dans la saUre, ces deux vers qui faisaient allusion à la traduction 'oytief de Virgile, dont de ReifTenberg s^occupalt alors :
Ordonne & Reiffenberg de quitter la houlette; J'aime mieux son siflDet encor que sa musette.
lent substitua à ces vers les suivants :
Reiffenberg cultivant un laurier éphémère Qui, comme lui, s'élève à quatre pieds de terre. Dans vingt sentiers perdus trottant à petits pas, Aux neuf Sœurs à la fois tendant ses petits bras, Plaire tous les succès, et d'impasse en impasse Quête, sans le trouver, le chemin du Parnasse.
rers n*étaient peut-être pas plus offensants que les premiers; mais Fro- !S avait fait circuler, sans les communiquer à la partie intéressée : c^était ns un mauvais procédé. Indt irae.
.aoul, qui avait aussi à se plaindre de Froment, m'écrivait au sujet de la le de Reiffenberg : « J'ai lu avec beaucoup de plaisir la réponse de M. T. à ou de notre ami de Reiffenberg à M. Froment. Ce M. Froment est un sot n esprit, et si je lui pardonne ses impertinences, c'est à cause des excelin qu'il a inspirés à celui qui n'a pas dédaigné de lui répondre. Plusieurs
Bruxelles et à celle de Bourgogne; il devait celte faveur à lamitié de M. Van Hulthem, bibliothécaire en titre, qui Tappuyail de tous ses moyens ('). Ce qui charmait surtout son Mécène, c'était sa prodigieuse activité : aussi Van Hulthem, en le présentant aux nombreux visiteurs de la bibliothèque, ne tarissait-il point sur ses éloges. Il croyait donner le dernier coup de pinceau à son portrait en le proclamant le Scudéry de la Belgique (^) ; c était sa formule sacramentelle qu'il répétait, chaque fois, avec une ponctualité désespérante. De Reiffenberg en était médiocrement satisfait; cependant il s'efforçait d*en rire, parce qu'il connaissait, d'ailleurs, les bonnes intentions de son patron (').
soDl parraits, mais je D*oiiblierai jamais les (lortraits de MM. Molleraul, Saiot- Viclor, FoDtanes, Aiiger. — Fonlanes, dil-il,
Qui, ffMÛé des honieurs par ses Imvaui aequis,
Fut po£te autrefois et n'est plus que marquis...
Auger, ce grand auteur de petites notices,
Martelle pesamment ses écrits longs et lourds,
Rt derrière un grand homme il se cache toujours....
lUollevant de Pibrae nous refait les quatrains
Et Saint-Victor sourit à ses chefs-d'œuvre nains....
El dans une autre lettre : « On m^annonce une nouvelle satire de ce boD Froment. De ReifTenberg n'y est pas plus ménagé que les autres; c'est lui qui me l'écrit. » On a pu voir, dans ma notice sur Raoul, les justes motifs de mécontentement que celui-ci avait contre Froment; ce qui ne l'empêchait cependant pas, lui aussi, de l'obliger toutes les fois qu*il en trouvait Poccasion. Ainsi, dans une autre circonstance, il m'écrivait : t J'ai vengé vous, nos amis et moi, des insultes de Froment, en l'accueillant bien et en usant de tout mon crédit |K>ur lui procurer un emploi dont il avait besoin. A sa place, je me croirais un peu insulté, i mon tour. »
(') De ReilTenberg lui a consacré quelques pages dans les notes du tome II de son ouvrage Le Dimanche, pages 236 et suivantes.
(') Sans doute par allusion à ces vers de Boileau :
Bienheureux Scudéry dont la fertile plume
Peut, tous les mois, sans peine enfanter un volume.
(^) Voici ce qu*il a écrit lui-même au sujet des singulières présentations de Van Uulthem : « Ce fut alors que ce digne biblioraane se donna le plaisir malin
Il rencontrait moins de bienveillance chez le vieux commandeur de Nieuport : la cause en était due peut-être à un article, assez inoflensif, inséré dans le Mercure belge [^). De Reifienberg, en rendant compte de l'ouvrage du commandeur, intitulé : Vn peu de tout ou amusements d'un sexagénaire, s'était permis quelques remarques sur ses sorties contre le libéralisme et les libéraux. Quelque modérées que fussent ces critiques , le vieux géomètre s'en était tenu offensé, et il saisissait volontiers les occasions de faire éclater son humeur (').
de tenir sons clef les belles dames auxquelles il montrail les minialures des ma- Dtiscrits des ducs de Bourgogne, en averlissanl celles qui faisaient mine de vouloir éctiapiier à ses explications, qu^elIes étaient emprisonnées.
u Ce fut alors qu*ii se complut dans des présentations si singulières et qu*il désignait, par exemple, M. de Potter à M. le comte Hoogendorp; comme quelqu'un qui avait mérité d'être brûlé vif en Italie, et ce signalement donnait beaucoup ;« pensera Thonorable membre des étals généraux; ce fut alors... Mais Tbistoire auecdotique de la bibliotbèque de Bruxelles à cette époque ne saurait tenir dans le cadre étroit de notre revue. » {Le Bibliophile belge, tome II, p. 355.)
En présentant une personne. Van Hullbem faisait, avec une certaine emphase, rénumération de tousses titres, à peu près comme, en foire, on montre un objet curieux. Ce tic était bien connu; quelques personnes avaient réussi à rimiter en perfection ; M. d*Houdetot s'en donnait parfois le plaisir avec son secrétaire. Un jour qu*il était au travail, son cabinet s\>uvre, une voix déclamatoire et saccadée prononce en même temps ces mots : « Voilà M. le comte d*Houdetot, préfet du département de TEscaut, ancien auditeur au conseil d'État.... » Le préfet crut reconnaître la voix de son secrétaire et, sans se retourner, il continua aussilôl sur le même ton : « Voilà M. Van Hullbem, ancien tribun du peuple, grand maître des cérémonies du département de PEscaut... » Il ne croyait pas si bien dire: eu levant les yeux, il reconnut Van Hullbem qui demeura tout aussi ébahi que lui.
(') Tome III, pages 173 et suivantes; et, même volume, la note au bas de la page 256.
(■) Le commandeur en voulait surtout aux ouvrages d'érudition de de ReifTenberg, qu'il nommait son fatras, ei il accusait VanUulthemde la direction qu'il avait donnée aux travaux de son protégé, a Depuis qu'il s*est emparé de lui, disait-il en grondant, il Ta barbouillé de jus de bouquins de la tête aux pieds. » Il affectait toujours de dire le petit Reiffenherg. Comme curateur de l'Université de Louvain, il n'était pas sans influence sur la position du jeune professeur, dont les bons procédés finirent cependant parle désarmer. De ReiflTenberg s'adressa directement au commandeur et demanda une entrevue, dans laquelle je devais
De Reiffenbergy comane dous l'avons tq, s'êuii wmtm npporl avec la plupart des conveDlîoDDels réfugiés à BrsxifUes. Il avait pris part à la rédactioD du Xain Jammt; od savait du reste qu'il insérait dans les journaux libéraux des articles piquants sur la politique : on apprit donc avec quelque éioonement sa nomination à TUniversité de Louvain, en qoalilé de professeur extraordinaire de philosophie <'^ Les libéraux crurent y voir une sorte de défection : cette opinion fâcheuse s'accrédita, surtout par la méchanceté d'on homme perdu de réputation , auquel le gouvernement n avait pas refusé ses bienfaits et que de Reiffenberg avait eu la faiblesse de recevoir chez lui. Cet homme affectait de répéter que c'était à son intervention que le nouveau professeur devait sa place, qui ne lui avait été accordée que sous certaines conditions.
Dans le fait, de Reiffenberg avait cessé de se mêler de politique, non par suite d'engagements contractés^ mais parce qu'il comprenait la nécessité de se livrer entièrement aux nouvelles études qu'exigeaient ses fonctions de professeur. La philosophie eut désormais la plus grande part dans ses travaux; cependant, il n'avait point abandonné ses recherches philologiques dont il continuait à entretenir TÀcadémie royale de Bruxelles. Par une jusle réciprocité, ce corps
lui servir d*inlermédiaire. La paii fut conclue. De ReifTeoberg en fat enchaDté; il vit M. de Nieuport et m^écrivit , daus son premier transport : • La rondeur, la Trancbise paternelle du commandeur m*ont charmé. C*est, en effet, an des hommes les plus vénérables que je connaisse, et pour être respecté et aimé, il n*a pas même besoin de la supériorité de son mérite. Peu de vieillards savent comme lui s*adresser à la jeunesse, et si j*eus quelque prévention, elle est partie, à ma grande joie, car j*atme à aimer, et c*est me voler quelque chose, que de me donner de la mauvaise humeur contre quelqu^un. Grondez-moi chaque fois que je ferai des sottises, et si jamais vous en faites, ce qu*à Dieu ne plaise, je vous le rendrai. *
(') Le 23 mai 1892. Le traitement était de 1,600 florins, mais les émolument» étaient considérables; le tout pouvait s*élever de 10 à 20,000 francs. Par un autr^ arrêté du 1<^ janvier 1827, il reçut le droit de séance au sénat académique.
savant, y compris le commandeur de Nieuporl, Tadmil, à Tananimité, au nombre de ses membres, le 8 juillet 1823 : c'était une distinction qui lui était due après trois médailles successivement obtenues dans les concours précédents.
De Reiffenberg sut s'en rendre digne : dès la séance suivante, il apporta son mémoire sur le bombardement de Bruxelles, en Tan 1695 (*). Ce travail servit de prélude à un nombre considérable de mémoires qui ont enrichi nos recueils.
Toutefois, dès son entrée à l'Académie, il éprouva des contrariétés qui faillirent l'éloigner pour longtemps de ce corps. De Reiffenberg n'a jamais su prendre le parti courageux de sacrifier un manuscrit : ses moindres opuscules, ses plus petites compositions poétiques, il cherchait à les placer, fûtce même dans les préfaces ou les notes de ses ouvrages les plus sérieux. Son mémoire sur Érasme avait été décoré d'une médaille d'argent, par forme de consolation pour son échec; mais l'impression n'en avait point été ordonnée : dès que de Reiffenberg se vit académicien, il se prévalut de son titre pour en demander l'insertion dans les Mémoires. On lui opposa des fins de non-recevoir; le jeune académicien insista : la lutte dura pendant plus d'une année. A la fin, il redemanda son travail et le remplaça par d'autres qui, cette fois, furent mieux accueillis.
Ces écrits ont été imprimés; ils se rapportent surtout à l'histoire des deux premiers siècles de l'Université de Louvain. à la statistique ancienne de la Belgique, aux relations qui ont existé jadis entre la Belgique et quelques pays étrangers, et à différents points de notre histoire politique et intellectuelle. Les documents relatifs à l'histoire de l'ancienne
(') Ce mémoire n'a point été imprimé par TAcadémie, mais on le trouve dans •e l"" volume des Archive» philologiqut», pages 87 el suivantes.
Université de Louvain forment seuls l'objet de cinq mémoires assez étendus. On voit qu'en prenant possession de sa chaire de philosophie, l'auteur s'était occupé de ce qui avait été fait par ses prédécesseurs et des succès obtenus par leur enseignement. II voulut savoir aussi ce qui se passait autour de lui.
Tout Louvain était alors en émoi; il s'agissait d'une affaire importante, de la méthode Jacotot. La ville se partageait en deux camps qui se livraient les combats les plus acharnés. De Reiffenberg se jeta imprudemment au milieu de la mêlée; et il se mit à rompre quelques lances contre les partisans du tout est dans tout. Il avait compté sur son esprit; et certes cet auxiliaire ne lui eut point fait défaut; mais il était question de bien autre chose. Les passions ne se laissent pas vaincre par l'esprit, et plus rarement encore elles transigent avec lui.
La plupart de ceux qui n'étaient pas de force ajouter, et c'était le grand nombre, tâchèrent de combattre notre auteur sur un autre terrain et de le faire contribuer à sa propre ruine, s'il était possible. On se mit à remuer le passé et à chercher les armes qu'on pourrai! y trouver contre lui. Les querelles littéraires ont toujours leur mauvais côté; les plus justes pèchent encore par le ridicule. Le public exige que l'on défende son honneur, mais il s'amuse aux dépens de^ ceux qui défendent leur esprit. C'est ce que n'ignorent pas^ les roquets de la littérature, toujours prêts à aboyer a«. premier venu et à faire scandale de leur plume. Il faut par — fois une vertu peu commune pour résister à d'injustes pr vocations et pour se condamner au silence, quand quelqu mots pourraient confondre un adversaire ou le couvrir di ridicule et de honte. Il faut, comme le soldat, savoir restei l'arme au bras, exposé à la mitraille et conserver honora blement son poste. De Reiffenberg n'avait point ce courag<
réfléchi : harcelé de tous côtés, il se laissa abattre et prit enfin le sage parti de se retirer sous sa tente (*).
11 y trouva les consolations que présente toujours l'étude; mais ses premiers accès de mélancolie se réveillèrent bientôt avec plus d'aigreur. D une autre part, les illusions de la jeunesse lui échappaient; il ne trouvait plus, au milieu de ses doctes confrères, à satisfaire à ce besoin d'excitations poétiques qui, à une autre époque, lui avaient procuré de si doux instants.
L'isolement commençait à lui peser; il eut le bon esprit
(') La principale cause de ses chagrins (enait à une extrême légèreté; il disait^ il écrivait tout ce qui lui venait à l'esprit; ses plaisanteries, d'ailleurs, n'étaient |>a$ toujours mesurées; et quelquefois, en passant par plusieurs intermédiaires, elles prenaient le caractère d'offenses. La méchanceté trouve toujours son compte i faciliter de pareilles méprises. Au moment même où il achevait une lettre chargée d'éloges, préoccupé de la personne à laquelle il venait d'écrire, il se permettait parfois une plaisanterie sur son compte : cette plaisanterie dite en présence de la personne intéressée eût été sans conséquence; répétée et chanta- Mement commentée, elle prenait la tournure d'une perfidie, surtout par le rapprochement des dates. On lui faisait des représentations à ce sujet; il reconnaissait ses torts, puis il recommençait. Le billet suivant qu'il écrivait h un ami résume tout ce que je pourrais dire à ce sujet. « Je vous remercie de votre réponse et surtout de votre franchise; mais il ne me suffit pas que vous ne me gardiez |)as rancune , il faut que je ne me la garde pas à moi-même. Je fais assez de sottises sans qu'on ait besoin de m'en allribuer, et ceux qui vous ont parlé de ce |ue vous savez, ne sont à coup sûr ni vos amis ni les miens; du reste, je suis heureux de pouvoir affirmer qu'ils ont dit la chose qui n*e$tpas. Tout s'est borné 1 des exclamations de surprise, à quelques quolibets usés, mais qui ne conte-
laient rien d'offensant pour personne. Vous m'en croirez facilement , il faut
lue je prenne mon parti, puisque je suis destiné à être mis en scène. Il n'y a pas usqu'à ce bon M. D.... qui ne m'ait fait parler. Une de mes lettres contenait une ;omparaison innocente entre ce que vous avez fait et ce que j'ai négligé de faire. >tte phrase était tombée de ma plume et devait être oubliée. Voilà tout à coup lu'ellc a pris des ailes et qu'on la tourne contre moi comme une chose abomilable. Il* y a aussi des personnes qui me rapportent des sottises que je ne crois )as, mais qui, au premier moment, m'affligent : l'un prétend avoir ouï dire que e luis une âme noire, l'autre que ma moralité est fort relâchée, etc. : pitoyables liavards ! Mais laissons -les s'agiter : je respecte tout ce qui est respectable^ j'aime ce qui doit être aimé : à ce double titre, vous pouvez compter sur moi. « On voit ({u'il était placé au milieu de tous les inconvénients des petites villes et fiu'll les ressentait de la manière la plus pénible.
de se choisir une compagne et le rare bonheur de la trouver telle qu*il pouvait la désirer (^ ).
Il commença^ au mois de novembre 182S, les Archives philologiques, recueil dans lequel il a su allier une littérature agréable à des recherches scientifiques d'un grand intérêt. L'extrait suivant d'une de ses lettres à l'un de ses amis, fait connaître les motifs qui le portèrent à entreprendre cette publication : « Ne trouvez-vous pas qu'il est bon que la Belgique ait un journal littéraire qui ne s'occupe pas des pasquinades , qui ne dise d'injures à personne et où les gens instruits puissent^ au besoin, déposer leurs observations? Ce journal, j'essaye de le publier. La rédaction laisse sans doute beaucoup à désirer, mais un écrit périodique admet les améliorations : les encouragements des savants sont les plus sûrs gages de son amendement... Je tâche à paraître régulièrement : c'est un point essentiel. Vous lirez encore peut-être, si vous en avez la patience, que j'insiste de tout mon pouvoir sur la publication des monuments historiques inédits; je voudrais que l'Académie s'occupât un peu de ce sujet. »
La révolution de 1830 lui porta un coup fatal, qui n'eut cependant son effet que quelques années après ; mais il en sentit d'abord toute la portée. Les trois universités de TËtat furent entamées en même temps; celle de Louvain perdit à h la fois deux de ses facultés. De Reiffenberg se vit dépouillé à peu près de tous ses émoluments et en fut réduit à son traitement de professeur extraordinaire. On manifestait aussi l'intention de modifier l'Académie. Ce corps lui-même sentait le besoin de réparer les pertes que la séparation dés deux
(') Maric-Adèle-Félicilé Fraotzen, fille de Tadjndanl général au senrice d^ France, et de Nathalie Vander Merscb, fille du général de ce nom. De Reiffenberg se maria le 99 août 1827, et il eut de celle union plusieurs enfanis, dont devis lui ont survécu.
pays lui avait fait éprouver ; noire confrère ne put prendre part aux délibérations, mais il transmit à ce sujet des remarques judicieuses. Il avait parfaitement compris les devoirs de l'académicien , qui consistent à mettre les intérêts de la science avant ses affections particulières. En agir autrement, c'est trahir son mandat, c'est tromper son pays.
La suppression de l'université avait été décrétée, mais le sort des professeurs n'était pas encore fixé. De Reiffenberg eût désiré être nommé inspecteur de l'instruction, il en fut autrement : un arrêté du 6 décembre 1835 l'envoya, comme professeur ordinaire, à l'Université de Liège.
C'est dans cette ville qu'éclata une affaire malheureuse, sur laquelle j'aurais voulu garder le silence, mais que la publicité qu'elle a reçue me fait un devoir de mentionner. De Reiffenberg avait inséré, sous son nom, dans ses Nouvelles Archives et dans les Mémoires de F Académie y différents travaux historiques qu'il avait extraits des manuscrits laissés par Simon-Pierre Ernsl, curé d'Afsden. A cette accusation, malheureusement fondée, s'en joignirent plusieurs autres de même nature. Des lors, il devint le but général de toutes les attaques : aux réclamations légitimes de ceux qui se sentaient lésés ou qui avaient été inconsidérément attaqués^ par lui, succédaient des diatribes amères, des attaques violentes de tous ceux qu'offusquent les supériorités intellectuelles et qui se plaisent à écraser sans danger un ennemi renversé. Les accusations de plagiat se mêlaient à des satires sanglantes sur ses faiblesses à l'endroit des décorations et des distinctions académiques; on lui contesta ses titres de noblesse ; on provoqua sa destitution ; on alla même jusqu'à scruter les secrets les plus intimes de la famille, pour y trouver de nouvelles armes contre lui (*). Sa position devint véritablement insoutenable.
(■) Il avait jusque-là été désigné annuellement, par la Chambre des représen-
En vain quelques voix s'élevaient généreusemenl en sa faveur et demandaient que Ton eût au moins égard aux services incontestables qu'il avait rendus aux lettres ; en vain elles faisaient remarquer que c'était marcher contre nos propres intérêts que de chercher à flétrir aux yeux de TEurope un des noms belges qui lui étaient le plus connus. Le débordement était alors trop violent pour que Ton put lui opposer brusquement une digue ; il y aurait eu même imprudence à le tenter. Quelques collègues , auxquels de Reîflenberg s'était adressé dans sa détresse , lui conseillaient de se renfermer dans la retraite, d'y préparer quelque ouvrage important, tel qu'il était capable de le faire , et de se présenter ensuite au public avec ce gage expiatoire.
D'ailleurs, ceux qui lui reprochaient sa faute avec le plus d'amertume pouvaient-ils tous regarder leur passé sans avoir à rougir eux-mêmes? Leur conscience était-elle parfaitement pure; n'avait-elle rien à leur reprocher? Je le demande à vous surtout, ennemis constants de tout ce qui s'élève, à vous qui dénigrez sans cesse ce que le pays a de plus honorable. Des manuscrits ! vous n'en avez pas pris, d'accord; mais vous en avez composé peut-être qui ont porté le trouble dans les familles, qui ont semé le mensonge et la calomnie; qui ont désolé des amis ou des hommes inoffensifs, pour qui la conservation de leur repos était infiniment préférable à celle d'un ouvrage; peut-être encore, n'osant agir par vous-mêmes, avez-vous armé la plume de spadassins littéraires; et que pèse un manuscrit mis en balance avec Thonncur? Que de personnes ensuite qui, sans
(ants, pour Taire partie du jury chargé des examens |H>ur les grades universitaires : il ne fut pas réélu dans ce poste honorable. Mais le baron de Stassart, son confrère à TAcadémie, qui était alors président du sénat, usa de toute son influence auprès de ses amis pour le faire nommer par ce corps et pour reporter sur de ReifTenberg les ¥Oix qui lui étaient dévolues. Il eut la satisfaction d> réussir.
s'apercevoir dn torl qu'elles font, s'associent à ces nriéfaits moraux pour lesquels la société n'a d'autre tribunal que la conscience des honnêtes gens.
On conçoit qu'après le coup rigoureux qui l'avait atteint, de Reiffenberg dut désirer de quitter Liège : l'occasion s'en présenta tout naturellement. Le gouvernement venait d'acquérir la riche bibliothèque Van Hulthem; il se proposait d'y joindre la bibliothèque de Bourgogne, dont de Reiffenberg avait été l'ancien conservateur, et de lui donner successivement des accroissements importants. Il était tout simple qu'on pensât à notre confrère pour organiser et diriger ce riche dépôt. Son activité et ses vastes connaissances le désignaient pour cet emploi. Il y fut nommé le 25 juillet 1837, et revint ainsi à Bruxelles après une absence de quinze années; mais combien les circonstances étaient changées!
Cette position nouvelle, quelque importante qu'elle fut, ne satisfaisait pas entièrement à ses désirs ; il croyait avoir h se plaindre sous le rapport financier (*); il regrettait de ne pas être logé dans le dépôt confié à sa surveillance ; il réclamait surtout contre Tespèce de tutelle dans laquelle il se croyait placé par la création de la commission administrative de la Bibliothèque. Les membres de cette Commission étaient, pour la plupart, ses confrères à l'Académie, et désiraient sincèrement le seconder; mais le désir de l'obliger ne se conciliait pas toujours avec les devoirs de leur position. De Reiffenberg, qui avait si bien tracé les fonctions d'un conservateur de bibliothèque dans sa notice sur Van Praet, ne se piquait ni de cette exactitude, ni de ces petits soins qu'il avait tant loués dans son confrère. Le gouvernement dut l'inviter plus d'une fois à exercer une surveillance plus sévère.
Il faut convenir, du reste, que ses absences fréquentes de
(') Son traitement était de 7,000 francs. A Liège, il en avait 6,000, plus ses émoluments.
la Bibliothèque, pendant les prenoières années , étaient loin de se faire au préjudice de la science : la rédaction du Aibliophile belge, qu'il avait créé, celle de son Annuaire de la Bibliothèque y les soins qu'il consacrait à la Commission royale d'histoire, dont il était un des principaux appuis, et une infinité d'autres travaux de détail qui lui faisaient rechercher la solitude et fuir les ennuis d'une administration peu conforme à ses goûts , avaient leur côté véritablement utile. 11 eût mieux valu, sans doute, qu'on eût séparé la partie administrative de la partie scientifique de ses fonctions ; mais une séparation pareille , quelque désirable qu'elle eût été dans son propre intérêt, n'eût pas manqué de blesser sa susceptibilité.
De ReiiTcnberg aimait les livres; il les connaissait, et plus d'une fois on a dû à ses recherches intelligentes des découvertes précieuses et inattendues : il furetait partout, et dès qu'il soupçonnait la présence de la lettre moulée, il allait la chercher et l'étudier jusque dans les feuilles de garde oa la reliure des livres, jusque dans de vieux meubles. Il avait une sorte d'instinct pour ce genre de chasse , qui a bien aussi parfois ses mécomptes.
On se rappelle l'ingénieuse mystification qui eut lieu, en 1840, et qui fit tant d'illustres victimes : la vente des livres du comte de Fortsas restera dans l'histoire de la bibliophilie comme un des épisodes les plus curieux qu'on puisse y trouver. Celle mystification était si adroitement ourdie , qu'on aurait mauvaise grâce de faire des reproches à notre confrère de s'y être laissé prendre; d'aussi habiles que lui en ont fait autant. La veille du jour où la vente devait avoir lieu, l'auleur de celte plaisanterie rencontra deReiffenberg, a qui il portait une véritable affection ; et craignant que le^ choses n'allassent trop loin, il lui donna le conseil charitable de ne point se Iransporler à Binche : « Il est inutile de fein—
mrm ^n ^-ses
mrmo
dre davantage, disait-il ; la bibliothèque du comte de Fortsas n'a jamais existé que dans mon imagination; je suis l'auteur du catalogue. >> De Reiffenberg crut voir dans cet aveu une ruse de guerre, et ne fut que plus empressé de se mettre en route. On sait le reste (M-
C'était un véritable chagrin pour notre confrère , de ne pas trouver autour de lui toute la considération qui semblait lui être due. Placé dans une position scientifique fort honorable, auteur d'un grand nombre d'ouvrages estimés, associé aux corps savants les plus illustres (^), décoré d'un grand nombre d'ordres, porteur d'un nom distingué, rien de ce qui excite en général l'attention ou la convoitise des hommes ne paraissait lui manquer. Il avait trop de tact pour se plaindre ouvertement, mais son chagrin se manifestait malgré lui, surtout dans les compositions poétiques qu'il a publiées pendant ses dernières années.
(') De Reiffenberg connaissait trop bien les livres pour que celte historiette pût lui porter atteinte. Lui-même était le premier à en rire; voici ce (]u*il écrivait sérieusement à ce sujet, quand il se trouvait encore sous Pinfluence de la mystification : tt M. le comte de Fortsas vient de mourir à Binche, province de Hainaul; et, le 10 août prochain, on y vendra sa bibliothèque. Or, celte bibliothèque est une chose sans seconde dans les annales de la bibliophilie. Elle ne se compose que de cinquante-deux volumes, mais tous sont des exemplaires uniques, M. de forisas détruisant les livrés anssilôl quM reconnaissait qu'ils existaient ailleurs qu*entre ses mains. Ces livres sont tous des joyaux de bibliothèque publique, et on ne peut les trouver que là : le 10 août passé, ils nous échappent à jamais. » — On peut voir, dans Vyénnitaire de la Bibliothèque royale pour 1841 , page â69, de quelle manière de Reiffenberg parla, plus tard, de celte mystification bibliographique : « Chacun de ces étonnants numéros, dit- il, allait h Padresse de
quelqu^un, il lui allait droit au cœur : Un promptuarium antiquitatum
Trevirensium.... auctore Willelmo comité ab Reiffenber, ,n'* 158, causait de cruelles insomnies à quelqu*un de vos amis, etc. »
(') Si, parmi les sociétés étrangères auxquelles de Reiffenberg appartenait, il en élait un assez bon nombre dont les diplômes ne prouvaient rien en faveur de son mérite; il n*en était pas ainsi de rinstilul de France, de la Société royale de GOUingue, des Académies de Berlin, Munich, Turin, Stockholm, etc. La Société des sciences, lettres et arts de sa ville natale Pavait nommé à vie Pun de ses vice-présfdenls honoraires.
Au milieu de ses souffrances, il s*élevail aussi avec aigreur contre les bouleversements politiques, qui ont tant de fois changé la face des choses et qui semblaient devoir lui causer toujours quelque perte nouvelle ou lui apporter quelque motif de chagrin. Puis, comme s'il avait craint de devenir importun, il entremêlait à ses plaintes quelque plaisanterie ou quelques-uns de ces mots pittoresques qui lui étaient si familiers (*).
Jamais, dans nos séances académiques, nous ne l'avons vu sortir des limites des plus parfaites convenances. Par ses talents et son esprit lucide, il répandait d'abondantes lumières dans nos discussions. Toujours prêt à se rendre utile, il ne reculait devant aucun service réclamé de son obligeance. Il n'est pas d'académicien qui se soit montré plus dévoué à la compagnie, et c'est à juste titre que le corps qui a vu se développer toute sa carrière littéraire, ne s'est souvenu que de ses services et â invité le gouvernement à faire figurer son buste parmi ceux des membres qui ornent les salles académiques.
Plusieurs de ses biographes se sont occupés de ses ancêtres et ont longuement déroulé sa généalogie; je ne les suivrai pas sur ce terrain de peur de m'égarer, alors surtout que je puis faire valoir des litres plus réels et qui lui appartiennent exclusivement (^) : je me bornerai toutefois à donner ici des indications sommaires sur ses principaux ouvrages.
(') Si on lui (iemandail des nouvelles de sa santé, il en faisait le tableau le plus sombre et le terminait assez souvent par ce vieux refrain :
C'est ainsi qu'on descend gaiement Le fleuve de la vie.
(') c Par diplôme, en date du 35 décembre 1842, de ReifTeoberp^ a ohlenn reconnaissance de son titre de baron, traosmissible à ses descendanls des deux sexes, n Ad. Mathieu, Notice tur F.-jé.-F.'Th. baron de Reiffenberg, page 54.
Les premiers et les derniers instants de la carrière littéraire du baron de Reiffenberg ont été consacrés à la poésie; c'est avec raison qu'il disait presque au moment de mourir :
Les vers conviennent à (oui âge; Je leur dois un peu de courage Quand pour moi s^assombrit le jour; N*ont-ils pas droit à mon hommage ?
Ils furent mon premier amour (').
Quelques fragments de la tragédie Le Comte d'Egmonty marquèrent ses débuts ; ils parurent presque en même temps dans le Mercure belge et dans \ Annuaire de la Société de littérature de Bruxelles ('). II est impossible de porter un jugement sur cette œuvre qui n'a jamais été publiée ('); toutefois, ce qui en a paru montre que l'auteur s'était formé à la bonne école : son vers a de l'élévation et de l'élégance; des réminiscences dans les formes poétiques, un peu de roideur décèlent l'écrivain encore novice sur la scène tragique. En choisissant ce sujet, l'auteur annonçait du tact; il avait compris que le moyen le plus sûr d'intéresser était de loucher l'élément national par son côté le plus sensible.
Remarquons en passant que le comte d'Ëgmont, ce glorieux martyr de nos libertés qui, depuis bientôt .cinquante ans, a été célébré à satiété sur tous les tons, n'avait point encore de statue en 1854, quoiqu'il eût été souvent question de lui en ériger une.
(*) Fables nouvelles, prologue, 1 vol. in-18, chez Muquardi, 1849.
(») Mercure belge, t. I, p. 487, 1817 ; Recueil annuel de poésies de la Société de littérature de Bruxelles, 1818, p. 14. Voyez aussi les Leçons de littérature, par Noël et De La Place, supplément, édition de Gand, chez De Busscher et nis, 182â.
{') Dans les notes du tome II de Pouvrage Le Dimanche, p. 357, de Reiffenberg fait connaître qu*il avait remis sa tragédie à Talma, et il rend compte du jugement qu*en portait ce grand artiste.
Les Politiques de salon furent écrits en même temps que Le Comte (TEgmont; c'est ce qui faisait dire en plaisantant à M. Raoul : « Je vois avec une extrême satisfaction que votre voisin va paraître incessamment aux yeux du public, un pied chaussé du brodequin et l'autre du cothurne : j'espère bien , le jour où il se montrera chaussé de la sorte, aller voir comment il s'y prendra pour saluer le parterre. » De Reiffenberg ne passa point par cette épreuve; la pièce fut néanmoins imprimée en 1821, deux ans après avoir été composée (*). Elle mérite certainement les honneurs de la lecture, bien qu'elle ne satisfasse pas entièrement aux conditions qu'exige un succès dramatique.
Le sujet n'a rien de neuf, rien de saillant; son mérite réside plutôt dans le style, qui est facile, élégant, qui a de la chaleur, parfois de l'élévation, et qui généralement rend d'une manière pittoresque le côté ridicule des choses/
L'auteur introduit dans son second acte un chef de cabale qui vient réclamer auprès d'une comtesse le prix du succès obtenu par son avocat :