JEAN-THÉODORE-HUBERT WEUSTENRAAD
Qa a (le commun la poésie avec ce siècle sceptique c tourné vers les choses matérielles? Quelle oreille s'ouvr encore à ses enfants, au milieu des clameurs sauvages qi menacent nos institutions séculaires? La lyre ancienne créa les villes et fondait les empires, dont le génie de la destrui tion s'attache aujourd hui à saper les fondements. S'il surg de loin en loin un poëte animé du feu sacré , il ne tarde p£ à être entraîné par le torrent. Mais, pour qui lui résiste i lobserve , ce torrent même a son côté sublime : les pi violentes tempêtes que la main de Dieu déchaîne sur la teri ont aussi leur caractère de grandeur. C'est le spectacle i posant de la vaste transformation sociale à laquelle noi assistons qui a donné ses plus belles inspirations au poëi dont j'aurai à retracer la carrière si courte, hélas! et qi promettait de devenir si brillante (*).
ai el s re
(■) I) était né à Macslricht, le 15 novembre 1805, et il mourut à Janbes, vincc <le Namiir, le 35 juin 1849.
(') La carrière |>oéti(|iie est assez importante, chez nous, |>our exiger l*a((eDtii (lUm écrivain baliilc qui consente h lui donner tous ses soins en résumant travaux qu'elle a produits. Uéjà M. Van Bemmel, dans sa Revue trimeêtrii
Son origine était modeste, mais moins humble que ne pourraient le faire croire quelques passages de ses poésies. Weustenraad était né à Maestricht: son père, qui exerçait la profession d'avoué, le fit entrer de bonne heure à l'athénée de sa ville natale. Le jeune Weustenraad fit de brillantes études dans cet établissement, qui jouissait d'une réputation justement méritée, et il y développa les premiers germes de son talent poétique.
En 1823, il alla suivre les cours de la faculté de droit de l'Université de LiégQ, et s'attacha particulièrement au célèbre professeur Kinker. 11 puisa dans les préceptes de ce savant un goût prononcé pour les littératures du Nord, et il produisit même quelques compositions en hollandais. Les ouvrages qu'il a publiés depuis portent presque tous un cachet emprunté à ses premières études.
Après avoir obtenu le grade de docteur, il retourna à Maestricht. Le désir de donner de l'activité à sa pensée et de se poser en défenseur de la cause libérale, le porta à s'enrôler dans la presse militante, et il contribua, vers la fin de 1827, à fonder L' Eclaireur du Limbourg, journal modéré, mais faisant partie de l'opposition.
Une rixe qui eut lieu, au mois d'août de l'année suivante, entre des bourgeois et des soldats de la garnison de Maestricht, rixe dans laquelle ces derniers firent usage de leurs armes, excita l'indignation de Weustenraad. Sous l'inspiration des sentiments qui le dominaient, le jeune publiciste
continuée avec succès depuis plus de treize ans, nous a Tait comprendre ce qu^on peut attendre de lui : lU. Van Holiebeke nous a également présenté des garanties dans récrit qu'il a publié sur Les Poêles belges, de même que M. Van Hasselt, dans sa Biographie nationale de la Belgique. Mais ce qu'il importerait surtout d'avoir aujourd'hui, ce serait, moins une biographie (l'Académie d'ailleurs s'en occupe en ce moment) qu'un tableau historique qui pût montrer les travaux de la nation et apprécier les idées qui dominaient aux diverses époques en même temps que les faits qu'elles ont pu produire.
écrivit un article qui donua lieu à des poursuites judiciaires; mais malgré Topinâtreté de ces poursuites, il triompha successivement devant la cour d'assises, le tribunal de police correctionnelle et la cour d appel.
Ce procès à peine terminé, le ministère public en commença imprudemment un second, qui promettait de suivre à peu près les mêmes phases que le précédent, quand éclata la révolution de 1830. Weustenraad se rendit aussitôt à Bruxelles pour coopérer de tous ses moyens à l'indépendance de la Belgique. Pendant qu'il servait de sa plume la cause qu'il avait embrassée avec tant d'enthousiasme, son frère la servait de son épée : c'est à ce sujet qu'il composa la pièce qui commence par ces vers :
CVst ici que toinl>a Télite de nos braves, C'est ici que mon frère est mort pour son pays, Mort, à vingt ans, sous les canons bataves...
Dans cette espèce de dithyrambe, l'auteur annonce, d'un ton prophétique, que le régime du sabre est désormais passé :
Soldats, pour le bonheur du monde Vous ne pouvez plus rien; non, vos chefs ne sont plus Les symboles vivants du Verbe qui féconde :
Place donc à d*aulres élus !
Ces derniers mots trouvent leur explication dans les Chants de réveil, qu'il publia vers la même époque, sous le non supposé de Charles Donald ('). Weustenraad y proclame avec enthousiasme l'avènement du saint-simonisme et l'inauguration d'une ère nouvelle.
Le saint-simonisme, en effet, venait de faire irruption en
(') Tongres, chez J. Billen, 1831, 1 brochure de 3S pages.
Belgique. Pierre Leroux et un élève de l'ancien lycée de Gand, Margerin, furent ses deux prenfiiers apôtres parmi nous. Prèchée ensuite par une série de jeunes missionnaires, dont plusieurs ne manquaient ni de savoir^ ni d'éloquence, la religion nouvelle causa, au premier abord^ une assez vive sensation. Des observations justes sur les vices de notre état social, des aperçus brillants sur les diiïérentes époques historiques , un système mathématiquement coordonné en apparence et paré de tout le luxe des images orientales, la réhabilitation de la théorie des plaisirs sensuels, en fallaitil davantage pour frapper les esprits et surtout pour séduire de jeunes imaginations? Toutefois, les choses n'allèrent pas aussi loin que chez nos voisins; le bon sens, qui caractérises! éminemment notre nation, prévint les déceptions nombreuses qu'on s'apprêtait à enregistrer.
Les Chants de réveil annonçaient déjà un véritable talent poétique, mais qui avait besoin de se perfectionner encore. C'est ainsi du moins que leur auteur en jugea lui-même; car, dix ans plus tard, il les refit presque complètement : il adoucit les images exagérées, supprima différents passages faibles et en conserva le Chant du prolétaire^ ainsi que Le f^ieux Drapeau,
Il jugea également à propos de tempérer les acclamations trop vives dont il avait salué la religion nouvelle. Au vers, peu harmonieux d'ailleurs :
Gloire à toi, Sainl-Simon, seul vrai Dieu de (a race,
qui commençait le troisième Chant de Réveil, il substitua :
Gloire à toi, Saint-Simon, gloire aux flisde ta race!
Il débuta on même temps par cette strophe qu'on ne trouve pas dans la première édition :
Quand sur les splendides ruines De ce siècle âgé de trente ans, L*essaim des nouvelles doctrines S*abaltil à cris triomphants, Un poète éclos sous leurs ailes, Qui les suivait dans leur essor, S*éprit d*amour |>our Tune d'elles, El chanta plein d*espoir encor.
Faut-il entendre, par ce dernier mot, que cet espoir n'existait plus dix ans après? Weustenraad, du reste, n avait pas la prétention d'être invariable dans ses convictions; et qui pourrait Tètre dans nos temps de crise? « Ne suivant que ma libre fantaisie, dit-il, n écrivant que sous le coup d'une émotion réelle, je ne me suis pas même demande si ma pensée de la veille était toujours conforme à celle du lendemain. La face des choses chaugc et se transforme chaque jour, et la nature de nos sensations change et se transforme avec elle (*). »
Les Chants de réveil furent publiés àTongres, où Weustenraad avait été nommé substitut du procureur du Roi. Notre poète resta peu de temps dans celte ville : il y avait été envoyé le 24 février 1831, et le 19 novembre de l'année suivante, il fut appelé ii Liège en qualité d'auditeur militaire, il passa, dans celte position noi/velle, quinze des plus belles années de sa vie, partageant ses loisirs enlre ses études, ses amis et des promenades dans la vallée la plus pittoresque et la plus riche de notre pays.
Cependant la lecture des poésies qu'il a composées vers l'époque de son établissement à Liège fait naître, en général, un sentiment pénible. On souffre^ en rencontrant des oppositions trop fréquentes entre la misère des prolétaires et la dureté des grands, des malédictions continuelles contre ces
(') Poésies lyriques^ prt^face, page 2.
derniers et des paroles de découragement jetées aux autres. Ces paroles ne font qu'engendrer des sentiments d'envie chez le pauvre, sans améliorer son sort: s'il est, d'ailleurs, des hommes égoïstes et durs, il en est d'autres généreux et compatissants. Quel bénéfice a-t-on retiré depuis plus d'un demi-siècle de ces nombreux appels à toutes les mauvaises passions des hommes? En excitant constamment une partie de la société contre l'autre, on n'a fait qu'augmenter la masse des misères communes.
Ce n'est pas que nous refusions au poète la faculté d'exprimer ses appréhensions à la vue des tempêtes qui grondent sur notre vieille Europe; nous applaudissons, au contraire, 5 son vers prophétique, quand il nous met en garde contre les dangers qui menacent l'ordre social :
Place, place au torrenl! il grossit, il s*avance! Pour arrêter sa marche et dompler sa puissance, En vain les rois du monde ont uni leurs ofTorls; Encore un jour, une heure, et le lit séculaire, Le lit étroit, obscur, ou gronde sa colère. Il va Tabandonner pour engloutir ses bords.
Riches trop indolents qui craignez ses ravages, Au lieu de Pinsulter du haut de ses rivages, Creusc2-lui donc un lit plus large et plus profond Où puissent librement, à travers nos vallées, Rouler au grand soleil ses ondes nivelées. Sans ébranler la digue ou menacer le pont.
Ce langage est élevé et mérite d'être entendu. Que l'on compare la pièce d'où ces vers sont extraits (La Démocratie) h celle à peu près analogue qu'on trouve dans les Chants de réveily et l'on aura la mesure de l'espace que l'auteur avait parcouru en quelques années.
Un suicide lui inspira deux élégies (Mystère et Chute et Pardon). Ces pièces, ainsi que plusieurs autres qu'il composa vers 1832 et 1833, laissent encore beaucoup à désirer;
elles portent Tempreinte d'une misanthropie qui ne se trouvait point dans le cœur du poëte et qui n'était que l'œuvre de sa plume. Weustenraad, sans s'en apercevoir, payait son tribut à cette poésie échevelée qui prétend être grave et ne respecte ni les mœurs, ni le goût, ni la langue. On se croit grand parce qu'on est extraordinaire, et neuf parce qu'on peint des turpitudes que la littérature avait repoussées jusqu'alors.
N'est-ce pas avec un sentiment pénible que nous avons vu se reproduire avec affectation, dans notre jeune littérature, toutes ces excentricités de style dont quelques écrivains, d'un certain mérite du reste, ont donné le funeste exeoiple chez nos voisins? Des images forcées, des rapprochements bizarres et inattendus, des paroles triviales employées avec une certaine prétention, un usage immodéré des enjambements affectant de violer toutes les règles de la versification, sont-ce là des modèles à suivre? Est-ce là le langage de la poésie? Et ne vaudrait-il pas mieux se résoudre tout d'abord à écrire en prose?
Weustenraad avait trop de goût pour persister dans une voie aussi fausse , et il avait l'âme trop noble et trop grande pour ne pas sentir ce qu'avaient de dangereux ces appels incessants à une croisade contre l'ordre social. Jamais le sentiment religieux ne l'avait abandonné : c'était la source la plus pure de son talent. Lisez son Hymne au sièclcy et jugez; l'épigraphe seule révèle toute son àme : Au lieu de blasphémer^ apprenons à bénir.
Déjà, dès 1836, en s'adressant ^ux barbares de la cimlisationy il faisait entendre courageusement ces paroles :
Vous avei à la Foi coupé ses vastes ailes, Restitué le glaive aux archanges maudits, Des temples profanés expulsé les fldèle^, A râmc du chrétien fermé le paradis,
ÉloufTé Tespril pur sous la matière immonde, D*un abject égolsme exaucé tous les vœux, Placé rimplélé sur le lr6ne du monde £l mil le dé9es|>oir au premier rang det dieux.
Il fallut quelque temps encore à notre jeune poëte pour se reconnaître et pour prendre Tallure libre qui convenait à son talent. C'est en 184i qu'il se plaça décidément à la hauteur où l'appelait son génie poétique. Inspiré par les merveilles de l'industrie, cette source nouvelle de grandes images où il avait puisé déjà l'idée de plusieurs de ses compositions, il écrivit Le Remorqueur^ et l'on put dès lors lui assigner le premier rang parmi nos poètes lyriques.
Jamais, en effet, la poésie, en Belgique, n'avait pris un essor plus élevé. Ce n'est pas cependant que celte pièce soit irréprochable : la critique y trouverait à reprendre, et nous serions peut-être d'accord avec elle ; mais, ici, le poêle vole de ses propres ailes; ses pensées sont nobles et grandes, bien que parfois l'expression manque de noblesse et de grandeur. Dans les hautes régions où il s'est élevé, il se trace sa route à lui-même, et cette route est glorieuse, car elle lui appartient tout entière. J'aurais voulu citer quelques passages de cette œuvre remarquable, mais je m'aperçois que les citations, deviennent impossibles, parce que le mérite réside moins dans les détails que dans l'ensemble; il est, d'ailleurs, des choses qui ne permettent pas une froide analyse.
Le Haut Fourneau n'est pas d'une conception moins heureuse que Le Remorqueur, mais les difficultés à vaincre étaient plus grandes. Trop de détails techniques et la description de procédés généralement peu connus donnent à cette composition quelque chose d'embarrassé et de monotone que l'art du poëte n'a pu sauver entièrement. Entraîné par le plaisir de décrire, peut-être ne repose-t-il pas assez
son leeleiir et ne donne-l-il pas assez de variété à ses tableaux.
Les poésies de Weustenraad sont, la plupart, politiques ou destinées à célébrer les merveilles de Tindustrie; cependant quelques-unes, composées vers la fin de sa vie, sont d'un caractère plus doux: il y a répandu toute la sensibilité de son âme; son vers prend plus de mollesse etde grâce, il coule d'une manière plus limpide et plus harmonieuse. Nous distinguerons sourtout La Charité, l'une des pièces les plus suaves que renferment les Poésies lyriques publiées en i 848:
Femmes, Thiver esl là dans loule sa tristesse, Ramenant avec lui ces longs jours de détresse Qui relia ndent le deuil sous plus d*un toit glacé : Le pauvre attend quelquNin pour sauver sa famille; A son foyer muet plus de rayon qui brille, Le pain a disparu, le travail a cessé.
Ce début si simple est parfaitement en rap[K)rt avec le sujet. Plus loin il continue :
Ne versez pas vos dons en des mains étrangères, Faites le bien pour vous, comme l^onl fait vos mères; Il n^est point de devoir et plus noble et plus doux. Le bien, semé sans bruit, ne tarde pas d^éclore; QuMmporte à votre cœur que le monde Tignore! Il est quelqu*un là-haut qui le saura pour tous.
La petite pièce, intitulée Les Nuées, 'd de la grâce et de la fraicheur. On trouve, en général, dans les dernières produclionsdu poêle des progrès très-sensibles ;sans avoir moins de distinction, la période est plus pleine, plus harmonieuse; la diction est plus pure, la pensée plus complète.
C'est par Tune de ses odes les plus remarquables, la plus remarquable peut-être, que Weustenraad a payé sa bienvenue comme membre de l'Académie royale.
On se rappelle avec quel enlbousiasine nous avons sipphudi h Y Hymne au siècle, dans le banquet fraternel qui, au niois de mai 1847, réunissait le trois classes de l'Académie de Belgique, et avec quels transports le public à son tour accueillit cette même pièce dans la séance publique du lendemain. Le poète, en effet, s'y révélait dans toute la maturité de son talent; dès son début, on lui voit prendre ses inspirations dans une sphère élevée et proclamer avec magnificence Tœuvre éternelle du Tout-Puissant. 11 répudie ces cris de désespoir qui se mêlaient à ses premiers chants, et ne pense plus qu'en franchissant le seuil de la vie, on dépasse en même temps les portesquelc Dante fixe à son enfer :
Gloire au Dieu juste et forl qui nous donne la vie! Trêve à ces chants de deuil, à ces cris d*agonie Dont trop souvent ma muse attrista son berceau ! L*homme est toujours puissant, la Temme est toujours belle, L*enrant sourit encore au vieillard qui rappelle, Le raisin à la coupe et la fleur à Poiseau.
Frères, le beau soleil, astre que tout adore, Brille aussi radieux qu*à sa première aurore; Rien à Poeil du savant n^annonce son déclin. La féconde nature, auguste et tendre mère. De son lait généreux nourrit toujours la terre, Nul flot de volupté n*a tari dans son sein.
Ah ! sans doute, l'auteur de Y Hymne au siècle et du Remorqueur était l'homme le plus capable de faire fleurir la grande poésie sous le climat de la Belgique.
Weustenraad était l'ami sincère de son pays; la plupart de ses poésies lyriques en font foi. La Prière pour la patrie^ l'ode ^ la statue de la patrie surtout, renferment de généreux sentiments exprimés avec élégance. Il concevait trèsbien l'alliance de la royauté avec une liberté sage; il était avant tout ami de l'ordre, et craignait pour sa patrie les fléaux qui attristaient nos voisins :
Des querelles sans but, digues du Bas-Emiurc, L^oubli de (oui respecl pour les droits les plus saints, Le désordre des mœurs poussé jusqu*au délire, La révolte toujours suspendue aux tocsins.
L'amour de nos vieilles institulions et de dos libertés communales, uni au désir d'en rendre la connaissance populaire, le porla aussi à travailler pour le théâtre. 11 donna, en 1830, son drame historique, Lamelle. Cet ouvrage eut plusieurs représentations et fut chaudement applaudi; mais ce succès, il faut en convenir, s'adressait plus aux sentiments patriotiques de l'auteur qu'au mérite de sa pièce. Trop de longueurs et d'invraisemblances devaient nécessairement nuire à ce drame, qui semble plutôt destiné à la lecture qu'à la représentation. L'ouvrage est dédié à M. Polain , son collègue à TAcadémie, en témoignage d'amitié et de reconnaissance pour ses utiles conseils. M. Polain n'était pas le seul de nos confrères avec qui Weustenraad se fut lié d'amitié pendant son séjour à Liège; MM. Borgnet, Lesbroussart et Grandgagnage vivaient également dans son intimité. Ils avaient été les confidents de ses travaux cl de ses projets d'avenir; ils avaient pu lire dans cette belle àme.
Weustenraad avait été nommé correspondant de la classe des lettres de l'Académie, le H janvier 1847; au mois d*aoùl de la même année, il fut appelé à Bruxelles en qualité d'auditeur militaire du Brabanl. Son séjour parmi nous contribua à répandre de la variété dans les travaux académiques : il communiqua successivement les prémices des charmantes compositions qu'on trouve à la fin de ses Poésies lyriques et qui ont si dignement couronné sa carrière.
Il parait qu'il avait écrit un poëme flamand en plusieurs chants. Dans ce poëme héroï-comique, qu'il ne comptait pas publier, il donnait un libre essor à sa gaieté et passait,
selon l'expression du poêle, du grave au douXy du plaisant au sévère.
En quittant Maestricht et en abandonnant la rédaction de VÉclaireur du Limbourg, Weustenraad n'avait point renoncé à la presse périodique; il s'en occupa, au contraire, pendant toute sa vie: c'était pour lui une espèce de besoin de déverser dans un journal l'excès d'activité de son intelligence. Il prit successivement part à la rédaction du Courrier belge, du Politique, de La Tribune, de L'indépendancey etc. Il était l'un des soutiens les plus actifs et les plus éclairés de la Revue belge, recueil périodique fondé en 1835, par l'association pour l'encouragement elle développement de la littérature en Belgique. Il se distinguait surtout par son impartialité et sa bienveillance, c'est un hommage que s'est plu à lui rendre un de ses plus dignes émules. Voici, en effet, comment s'exprime M. Éd. Wacken, dans l'article nécrologique consacré à Weustenraad dans \^Revue de Belgique {^) : « Il s'empressait d'accueillir ot d'encourager les jeunes gens chez lesquels il avait cru deviner quelque espérance d'avenir : il ne négligeait rien pour leur ouvrir la roule du succès , lui qui souvent négligeait le soin de sa propre renommée. Nous acquittons nous-méme une dette de reconnaissance en rendant ce témoignage à la mémoire de celui dont les conseils et l'amitié ne nous abandonnèrent jamais. »
En 1835, la Croix de Fer avait été la récompense du citoyen; la croix de chevalier de l'ordre de Léopold, au commencement de 1848, devint celle du poète. Le rapport qui le présentait au choix du souverain établissait les titres incontestables que notre confrère avait à cette distinction.
(') Numéro tie jiiillel t849. On trouve dans ce même numéro une pièce <le vers également consacrée à la mémoire de Weustenraad, par M. Adolphe Malhieu.
L'amilié n'était entrée pour rien dans ce choix; si Weoslenraad lui-même avait pu s'y méprendre, un incident survenu vers la même époque eût pu le détromper. La retraite de M. Lesbroussart (^) avait laissé vacante la chaire de littérature française à TUniversité de Liège. Weustenraad, qui tournait toujours les yeux vers sa ville de prédilection et qui ne désirait rien tant que de pouvoir se consacrer exclusivement aux lettres, demanda la place au ministre de Tintérieur; cette place fut donnée à un autre. Loin d'en prendre de l'humeur, notre poëtc fut le premier à reconnaître, avec la plus complète modestie, tout ce qui pouvait lui manquer pour remplir convenablement le poste qu'il ambitionnait. Avant même de connaître la décision du gouvernement, il rendait pleine justice au mérite de son compétiteur et parlait de rissue probable de cette affaire comme s'il n'y eût point été intéressé.
Cependant sa position ne tarda pas à s améliorer : vers la fm de i848, il fut investi des fonctions de greffier du tribunal civil de Bruxelles; il trouva dans cette place, avec une certaine aisance, les loisirs nécessaires pour se livrer à ses travaux favoris. Ce n'était pas justement Votium cum dignitate, mais un état qui en approchait beaucoup.
Aux dernières vacances de Pâques, Weustenraad avait été appelé à faire partie du jury d'examen pour les lettres; ce genre d'occupation, auquel il n'était point habitué^ l'avait fatigué, il avait d'ailleurs également souffert d'une violente atteinte de la grippe; il sentait le besoin de se distraire et de rétablir sa santé. Ce fut à regret qu'il renonça à se faire entendre dans la séance publique de l'Académie du mois de mai 1849, pour laquelle il préparait une composition lyrique
(*) Voyez plus haut, pages 367 à 400, ce qui concerne Pélégant auteur des poèmes Les Belges ei L-Jrt de conter, (|ui Rgurenlen picmière ligne dans notre littérature nationale.
nouvelle qui n'eût certes pas été le joyau le moins admiré du précieux héritage qu'il nous a légué ('). Mais le chant qu'il méditait, ce dernier chant du cygne, ne devait pas s'achever sur cette terre.
Après s'être arrêté quelque temps dans la province de Liège, il était arrivé à Namur dans l'après-midi du 23 juin; il avait quitté Fauqucmont la veille et avait passé la nuit à Liège; il comptait rester une partie de la journée du dimanche en famille, avec ses amis, et partir ensuite pour Bruxelles. 11 était heureux et content; et, avec celte gaielé franche et naïve qui le caractérisait, il se livrait aux plus riants projets d'avenir pour sa famille et pour lui. Rien n'annonçait encore le coup fatal qui bientôt devait anéantir cette belle intelligence.
Ce ne fut que dans la matinée du dimanche, vers neuf heures, que*Weustenraad sentit les premières atteintes du mal; vers deux heures de l'après-midi, il désira voir un médecin, qui, en arrivant, reconnut tout d'abord les terribles symptômes du choléra. Le mal faisait des progrès effrayants; la plus profonde consternation avait succédé aux élans de bonheur qui, le matin encore, régnaient dans la famille. Weustenraad , exténué par d'atroces souffrances, se trouvait dans le délire ; son épouse était anéantie (^) ;
(') Voici Textrail d*un billet que je reçus de lui avant notre séance .
^< Mon ami, les travaux du jury ont si complètement absorbé mou temps, depuis plus de trois semaines, qu'il m'a été impossible d'achever la pièce que Je destinais à notre séance publique. Ajoutez à cela que j'ai eu une violente attaque de grippe, et que je me trouve, aujourd'hui encore, dans la nécessité de m'abstenir de toute occupation sérieuse. Je regrette vivement ce contre-temps. Je m'étais fait une véritable Tête de déférer à vos désirs et à ceux de mes collègues, qui se montrent si bienveillants envers moi. »
(') La plupart des détails qui précèdent sont extraits de deux lettres écrites immédiatement après la mort de Weustenraad, par l'une des personnes qui l'ont soigné. Nous en devons la communication à l'amitié de M. Ad. Borgnel.
M. Jules Borgnel, sod gendre ('), et quelques amis loi prodiguaient les soins les plus empressés, mais sans se rendre bien compte de son état. Vers la fin de la soirée, le malade leur paraissait plus calme, sa respiration seule était encore très-agitée: c'était, hélas! le râle de la mort. Toute illusion dut bientôt cesser, et, vers une heure du matin, Weustenraad avait cessé de vivre.
L'annonce de cette perte cruelle retentit de la manière la plus douloureuse dans toute la Belgique : le pays sentait, en effet, qu'il venait de perdre l'un de ses meilleurs citoyens et son poëte lyrique le plus distingué. Chacun regardait comme un sujet de deuil public la mort prématurée d*uD écrivain dont le talent faisait lorgueil de notre jeune littérature. Notre Académie se joignit aux nombreux amis que Weustenraad comptait à Bruxelles, pour lui ériger un monument funèbre; le Cercle artistique et littéraire, dont il était membre, fit inscrire dans ses salons, son nom en lettres d'or, en attendant qu'on pût y placer son portrait. Le Cercle artistique et littéraire de Liège faisait^ en même temps, frapper une médaille pour consacrer son souvenir, et là aussi ses amis s'unissaient pour couvrir d'un monument le lieu où reposeront désormais ses restes (^). Tant de manifestations simultanées ne prouvent pas seulement en faveur du mérite poétique de notre confrère, elles montrent encore qu'il avait mérité l'estime générale par sa droiture et par la noblesse de son caractère.
(*) Weustenraad s'était marié en 1829; sa be11e-6lle, plus tard, épousa H. Joies Borgnet, archiviste de la ville de Namur.
(■) Weustenraad est mort le 35 juin t849, dans la commune de Jambes, siloée aux |K>rtes de Namur, c'est là (iu*ont été déposés ses restes.
LÉONARD PYCKE ( 1 ).
M. Léonard Pyckc, comme littérateur, appartient entièrement à TAcadémie royale de Bruxelles, puisque les différents écrits qu'il a composés se trouvent tous insérés dans ses recueils, et que l'idée même de rédiger ses deux mémoires les plus importants, lui a été suggérée par les programmes de la compagnie. Comme jurisconsulte, comme homme d'Ëtat, il s'était acquis déjà une réputation très-distinguée, en publiant son premier mémoire Sur Vétat de la législaiion et des tribunaux ou cours de justice dans les Pays-Bas autrichiens avant l'invasion des armées françaises, et sur les changements que la révolution française et la réunion de ces provinces à la France y pendant près de vingt ans, ont opérés dans la législation et t administration de la justice civile et criminelle. Ce mémoire fut couronné par l'Académie, en <822 (*), à l'époque mémo où une haine ministérielle lui suscita le
(') Né à Meulebeke en 1781, il est mort à Coiirtrai, le 8 février 1842. (') Pyckc obtint la médaille d'or; c'est par erreur que M. Van de Putte dit, dans sa notice sur ce savant, que V Académie lui décerna le deuxième prix.
procès malheureux dont retentit toute la Belgique et dont notre confrère sortit victorieux (*). La palme académiqae (lut adoucir les chagrins amers qu'il éprouva par ces poursniles. Pycke reprit sa place aux états généraux, et, en 1827, il apporta à TAcadémie un nouveau mémoire, auquel fut décernée une nouvelle médaille d or; il s'agissait cette fois de répondre à la question : En quel temps les corporations connues sous le nom de métiers (neeringen en ambachlen) se sont-elles établies dans les provinces des Pays-Bas? Quels étaient Us droits, privilèges et attributions de ces corporations? par quels moyens pouvait-on y être reçu et en devenir membre effectif?
(^es deux ouvrages pleins d'érudition et le caractère honorable de l'auteur, qu'on avait pu mieux apprécier encore au milieu des poursuites judiciaires, lui ouvrirent, en 1829, les portes de l'Académie.
(') «Sa nomination de maire (de Courlrai), nom qii^on changea bientdt en celui de bourgmestre, remonte au 35 juillet 1817 et fut comme le signal «ruoe suite de tracasseries.... Une dénonciation anonyme, dans laquelle fut enveloppée une grande partie de la régence, Tut faite au gouvernement, et M. Pycke fût envoyé devant le tribunal correctionnel de Bruges, du chef de prévention d*tin délit prévu par Tarticle 175 du Code |iénal. L*arrél qui prononce ce renvoi, iH>rte qu^il y a des charges suffisantes pour établir que le prévenu Léonard Pycke a fourni lies briques pour la reconstruction de la halle et la construction de deux haubelles dans la ville de Courtray, et ce dans le temps qu*il était bourgmestre de la mémo ville, ei comme tel chargé d'en ordonnancer les payements ou de faire la liquidation des mêmes dépenses.
» Du chef de cette accusation, il fut emprisonné au mois de juin 1823, et choisit pour ses défenseurs MM. De VIeeschouder et Beyens, du barreau de Bruxelles, avec lesquels il était depuis longtemps lié d'amitié. On emidoya d*abord les moyens de cassation conire Tarrét rendu par la chambre de mise en accusation, cl le prévenu, de concert avec M. Tavocat Beyens et Pavoué Mandos, publia ses moyens de cassation en une brochure de 27 pages 10-4". Ce mémoire, remar- <|iKible par sa lucidité et sn logique serrée^ démontre à Pévidence Tinnoceuce du prévenu. Il est adressé à MM. les président et conseillers de la cour supérieure de justice, à Bruxelles, première chambre, siégeant comme cour de cassation, et oe porte pas de nom d'imprimeur. Les moyens de cassation furent cependant rejeté», et rincnipé parut devant la cour de Bruges, présidée par M. Van deVelde, au
L'étude du droil absorbait tous les instants de liberté que laissaient à notre jurisconsulte les affaires publiques; et sans doute ses écrits auraient été plus nombreux, si Taccomplissèment de ses devoirs aux états généraux lui avait laissé plus de loisirs. Il se faisait, avec raison, une haute idée de la position du législateur; et il savait y sacrifier jusqu a ses goûts et ses penchants les plus chers. Aussi devait-il applaudir aux efforts de TAcadémie pour ranimer l'étude du droit et pour honorer la mémoire des hommesquisen étaient occupés chez nous avec le plus de distinction. « Si Tusage, suivi dans quelques pays voisins de faire Péloge des grands hommes qui ont excellé dans la science des lois et de la jurisprudence, dit-il dans son premier mémoire couronné, si le devoir de célébrer les talents et les utiles travaux de nos jurisconsultes ne sont pas devenus académiques parmi nous, c'est du moins une conception honorable pour l'Académie de Bruxelles, un véritable service rendu à la patrie, que d'avoir institué un prix pour un genre de travail qui rappellera la mémoire de plusieurs célèbres concitoyens qui ont passé leur vie à perfectionner les lois et à faciliter l'administration de la justice, objets si précieux et d'autant plus dignes d'envie, qu'ils contribuent toujours d'une manière puissante à maintenir la paix sociale et à former le bonheur des citoyens. »
Jusqu'au moment de la révolution, en 1830, M. Pycke avait continué à siéger aux états généraux. Les persécutions de 1822 l'avaient vivement atteint et lui avaient peut-être môme ôté une partie de son énergie naturelle; mais elles ne lui avaient laissé aucun fiel contre le gouvernement. Dès qu'il vit éclater la tempête, il se rendit à la Haye, et quand
mois de décembre 1833. L^acquiUemenl suivit la dérense, et M. Pycke Tut mis en liberté le 22 du même mois. >• {annales de la Société d^émulationde Bruges, lome IV, page 165.)
la révolution fut consommée, il revint dans ses foyers et renonça à la carrière politique.
La législation ancienne de la Belgique et nos vieilles institutions occupaient alors une place très-large dans les travaux de notre Académie. Nous avions proposé pour le concours de 1833 une question sur les attributions politiques dont jouissaient les anciens états des provinces, sous le triple rapport de la souveraineté, de la législature et de ladministration publique et provinciale. Mais cette question, tout intéressante qu elle était, dut être retirée, et notre confrère prit l'engagement de la traiter lui-même, dans un mémoire spécial (*). A la séance du 45 décembre 1835, il nous exposa le plan qu'il comptait suivre en composant cet ouvrage immense, qui se trouvait déjà très-avancé (*); mais Taffaiblissement de sa santé et la perte progressive de ses facultés intellectuelles ne lui ont pas permis de Tachever.
Léonard Pycke était né à Meulebeke, petite ville de l'ancienne chàlellenie deCourtrai; c'est dans ce dernier lieu qu'il mourut. II avait commencé ses études en droit à Paris (') et il conservait un profond souvenir de ces premiers instants de sa jeunesse. Peu de temps avant sa mort, Tauleurde cette notice le rencontra tristement appuyé contre un mur voisin de la
(') M. Van de PiiUe, dans sa notice sur notre confrère, dit au sujet de ce même concours : « M. Pycke avait écrit sa réponse sur cette question, lorsque l^Academie jugea à propos d^annoncer que la question était retirée du concours. Ce h'nvail peut cependant être considéré comme un des meilleurs sortis de la plume du jurisconsulte courtraisien. « Il faut qu'il y ait ici quelque méprise. M. Pycke ne pouvait concourir, puisqu'il était membre de TAcadémie depuis quatre ans; (Pailleurs, il était Tun des juges, et c'est même sur sa proposition que la question fut retirée.
(') Voyez le Bulletin (t. II, p. 417) de cette séance. M. Pycke y a fait connaUre le plan qu'il comptait suivre.
(3) Il fil ses premières études au collège de Mol, dans la Campioe, et acheva à Bruxelles son cours de droit qu'il avait commencé à Paris. C'est en 1808 qu*il .s'établit à Courtrai, comme avocat, et il ne tarda pas 5 s'y faire une nombreuse clientèle.
Sorbonne, et les yeux fixés sur les fenêtres les plus élevées d'une maison de la rue Laharpe, c'était là que notre confrère avait habité pendant ses premières études. Pycke était d'un commerce très-doux, d'une sûrelé à toute épreuve; connaissant fort mal le talent de déguiser sa pensée sous des dehors polis, mais possédant au plus haut degré la politesse du cœur. Sa fermeté aux états généraux avait été la source de ses disgrâces et des persécutions dont il fut victime; il sut les subir avec calme et dignité; et s'il montra quelque orgueil, ce fut avant son triomphe. Léonard Pycke portait véritablement en lui le type du caractère flamand, type énergique qui s'efface malheureusement de jour en jour, en perdant ses formes saillantes et décidées, sous le niveau de ce qu'on est convenu de nommer la civilisation.