PHILIPPE BERNARD
Ph. Bernard avait contracté de bonne heure l*habitudedu travail et le goût de rétude : ces heureux éléments portèrent leurs fruits dès qu'il se trouva en position de les faire valoir. C'est à l'Université de Louvain que commença sa carrière littéraire. Un travail intéressant sur les archontes de la république d'Athènes lui valut la médaille d'or au concours universitaire de 1824, et il reçut plus tard, dans la même université, le grade de docteur en philosophie et lettres.
C'était surtout vers l'enseignement que le portaient ses habitudes laborieuses et sa bienveillance naturelle pour la jeunesse. Après la révolution de 1830, il fut chargé, au collège communal de Louvain, de l'enseignement de plusieurs cours d'histoire et de géographie. Des modiGcations apportées dans cet établissement l'arrachèrent, en 1837, à ses paisibles occupations; il vint s'établir à Bruxelles, et profila de ses loisirs forcés pour publier quelques ouvrages classiques.
C'est ainsi qu'il nous a donné successivement, en lesenri-
0 Né h Arlon, le 38 avril 1707, il cs( mort à Bruxelles le 7 décembre 1^55.
îhissantd'annolalions, le discours funèbre de Lysias (1837), os œuvres de Sallnsle (1838), la Iraduclion d'une chreslonathie grecque et d'une autre latine d après Jacobs (1840 ît 1841), une traduction très-estiméede l'histoire de l'Église, )ar Dœllinger, etc. Il avait fait paraître aussi, en 1839, un issai historique sur les anciens Belges, depuis les temps es plus reculés jusqu'à la conquête de la Gaule par Jules ]lésar.
Le gouvernement ne tarda pas à distinguer son mérite : I le chargea d'examiner et d'analyser les manuscrits grecs le la Bibliothèque royale de Bourgogne. Bernard s'ac- |uitta avec zèle et talent de cette honorable mission, et publia luccessivement sept rapports d'un haut intérêt, que le gouvernement a livrés à la publicité.
Dès l'année 1842, il avait été associé aux travaux de 'Académie en qualité de membre correspondant, et il avait émoigné, par différentes communications d'un grand savoir, îombien il attachait de prix à cette distinction.
En 1845, la chambre des représentants lui confia les 'onctions de conservateur de sa bibliothèque. Quelque temps iprés, le gouvernement l'appela à un poste de confiance, à îelui d'inspecteur de l'enseignement moyen. Il fut, en autre, désigné comme membre du jury pour l'examen d'élève universitaire et devint, en 1849, secrétaire de ce jury dans le ressort de la Cour d'appel de Liège.
Ceux qui l'ont connu ont pu apprécier son profond savoir, la solidité de son caractère et sa modestie si simple et si vraie, qualités précieuses qui cependant n'ont pu désarmer la mauvaise fortune contre laquelle il a lutté jusqu'à son dernier instant.
Une notice écrite de la main même de Bernard et qu'il avait bien voulu nous rcmetlrc, suppléera à ce qu'offrent d'incomplet les paroles qui précèdent : « Je dois le jour, dit-il, à
des parents honorables qui, jouissant d'une fortune aisée, n'épargnèrent rien pour faire donner à leurs enfants une éducation soignée. Étant encore fort jeune, je fus envoyé au petit séminaire de Metz pour y faire mes humanités. Après y avoir achevé ma rhétorique avec quelques succès, je me rendis, dans la vue de renouveler mon cours de rhétorique, au collège de Sedan, où enseignait alors Tabbé Caîllon, qui avait dirigé^ pendant douze ans, le collège de Wilna, en Pologne. M. Caillou est le premier bon professeur que j'eusse eu jusqu'alors ; c'est lui qui m'inspira le goût des études historiques et philologiques, et je me sens heureux de pouvoir lui payer ici le juste tribut de ma reconnaissance. Mon second cours de rhétorique ayant été couronné par l'obtention de tous les premiers prix, je retournai à Metz pour y faire ma philosophie. A cet eifet, au lieu de rentrer au séminaire, je me fis inscrire au lycée de cette ville, et j'y eus pour professeur M. Mongin, qui passait, en France, pour être un profond penseur et qui, en effet, s'est fait connaître par une logique ou grammaire générale justement estimée des savants. Malheureusement l'arrivée des alliés, en 1814, m'empêcha d'achever mon cours de philosophie, et je fus obligé de retourner chez mes parents. Il y eut donc dans mes études une interruption qui dura jusqu'en 1820. Dans cet intervalle, ma famille éprouva les plus cruels revers, et au bout de quelques années, je me trouvai sans ressource. Une place de maître d'études devint alors vacante au collège de Mons, je me mis sur les rangs des postulants, et je l'emportai. Je l'occupai pendant deux ans, mais prévoyant que, sans grade académique, ces fonctions ne me mèneraient à rien, je résolus d'aller sonder le terrain à l'Université de Louvain, pour voir si, dénué de tout comme je l'étais, il ne serait pas possible d'y faire mes études universitaires. Les professeurs de la faculté de philosophie et
lettres accueillirent ma demande avec le plus vif empressement. Non-seulement ils m'exemptèrent du payement des cours, mais ils me firent obtenir une bourse de 200 florins par an. Établi à Louvain, je ne tardai pas à être nommé adjoint du secrétaire-inspecteur de l'Université, aux appointements de 300 florins. Bientôt ma bourse de 200 florins fut portée à 300, de sorte que j'avais une assez belle position pour un étudiant, et j'avoue que je la regrette encore et que je la regretterai toute ma vie. Mais si, sous le rapport matériel, je jouissais de quelque aisance, les affaires administratives du secrétaire-inspecteur me donnaient tellement de besogne que le jour suffisait à peine pour m'en acquitter et que je devais employer la nuit à étudier les matières qui faisaient l'objet des cours universitaires. Cependant, au milieu de ce double labeur, je ne perdis point courage; tout surcroît de travail semblait, au contraire, me ranimer et me donner de nouvelles forces. Ainsi la faculté des lettres ayant mis au concours, en 1825, la question suivante : Exhibeatur commentatio historico-critica de archontibus reipublicae Atheniensis, ni la difficulté du sujet, ni les longues et pénibles recherches qu'il exigeait, ni le peu de temps dont je pouvais disposer, rien enfin ne put me détourner rie composer un mémoire en réponse à celte question. Ce mémoire fut couronné en 1824. A la même époque, la chaire de cinquième étant devenue vacante au collège de Louvain, le bureau d'administration de cet établissement vint luimême m'offrir celte place, et je fis mon entrée dans la carrière de l'enseignement public. Quelque temps après, je subis l'examen de la candidature en philosophie et lettres. Le temps qui s'écoula de la fin de l'année 1824 au mois d'août 1826 fut consacré, d'un côté, à me préparer à Texamen du doctorat et à écrire ce qu'on appelait alors la thèse que je devais défendre à cette occasion ; de l'autre, à étudier
le flamand et le hollandais, qui avaient été imposés aux professeurs des athénées et collèges des provinces flamandes du royaume. Enfin le 3 août 1826, je subis Texamen du doctorat en philosophie et lettres; mais mes occupations ne me permirent point alors de mettre la dernière main à l'ouvrage que j'avais préparé pour celte épreuve. Je fus obligé de remettre ce travail à une autre époque.
» Sur ces entrefaites, Tannée 1830, qui devait bouleverser tant de choses et amener une ère nouvelle sous le rapport politique, amena aussi la réorganisation du collège de Louvain. Jusqu'alors cet établissement avait compté six classes d'humanités et une classe préparatoire, de sorte que les élèves devaient rester sept ans au collège pour achever leurs cours d'humanités. On jugea à propos de réduire ce temps à cinq annéess d'établir cinq classes de langues anciennes et modernes et d'y joindre des cours spéciaux d'histoire et de géographie, ainsi que de mathématiques. On me chargea des cours d'histoire et de géographie, en les restreignant, toutefois, aux trois classes supérieures : dans le premier, je donnai un aperçu de la géographie; dans le second, l'histoire du moyen âge; dans le troisième, l'histoire des temps modernes. Je continuai à enseigner ces branches jusqu'au mois d'août 1837. En même temps, pour récompenser le zèle que j'avais montré à m'acquilter de mes devoirs, la régence de Louvain me confia la direction du pensionnat attaché au collège de cette ville, direction que j'occupai depuis 1830 jusqu'à la translation de l'Université catholique de Malines à Louvain.
» Les événements de 1830 m'avaient empêché de songer au grade de docteur pour l'obtention duquel j'avais rempli toutes les formalités. Au mois de juillet 1833, j'obtins ce grade avec la plus grande distinction. Il n'était plus question alors de la défense d'une thèse. Cependant, depuis plusieurs
années, je m'étais occupé, dans mes heures de loisir, d'un travail sur Tune des oraisons de Lysias, travail qui avait été primitivement destiné à me servir de dissertation inaugurale. Voulant utiliser cet ouvrage, j'y mis la dernière main. Mais avant de le publier, je crus devoir le soumettre à l'avis déjuges compétents. Je l'adressai donc à l'Académie royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles. Dans la séance du 2 avril suivant, un rapport favorable me valut, de la part de M. le ministre de l'intérieur, un subside pour couvrir les frais d'impression de cet ouvrage, qui fut imprimé à Louvain, en 1837^ sous le litre : Lysiae oratio funebris^ lectionis varietaie instructa et commentario in iisum scholarum illtAstrata; 1 vol. in-8^.
» Le collège de Louvain ayant été supprimé en 1837, je vins me fixer à Bruxelles et j'avisai de suite aux moyens d'y avoir de l'occupation. Sur la recommandation de quelques personnes bienveillantes, je fus employé par la Société nationale pour la propagation des bons livres. Mais cette société, ayant cessé, en 1840, de publier des ouvrages de ce genre, je me vis tout à coup sans occupation. Pour ne pas rester oisif, je résolus d'entreprendre un travail sur les nombreux manuscrits grecs déposés à la Bibliothèque royale. »
M. Nolhomb, alors ministre de l'intérieur, voulut bien encourager ce travail, qui donna successivement lieu à plusieurs publications. Le 22 juin 1842, il prit un arrêté par lequel il chargea Bernard de visiter, dans les provinces de la Flandre orientale, de la Flandre occidentale et d'Anvers, les établissements d'instruction moyenne recevant des subsides de l'État, et en même temps ceux qui alors étaient en instance pour en obtenir. Le 8 juillet de l'année suivante, le ministre le chargea de nouveau de visiter les établissements de la même catégorie dans les provinces de Limbourg et de Namur.
Le 10 mai 1842, TAcadémie royale des sciences et belleslettres de Bruxelles avait nommé Bernard, à une grande majorité, correspondant de la classe des lettres. Bientôt après, un arrêté royal du 3 octobre 1845 le nomma professeur agrégé à rUniversité de Liège (faculté de philosophie et leltres).
Vers la Gn de sa vie, Bernard avait été nommé bibliothécaire de la Chambre des représentants; il était déjà at^ taché précédemment au secrétariat de TAcadéme, et il continua à remplir ces deux emplois. Le 5 novembre 1846, il fut nommé inspecteur pour les humanités dans les établissements d'enseignement moyen : malgré cette position élevée, Bernard témoigna le désir de continuer, quelque temps encore, les modestes fonctions qu'il remplissait, depuis plusieurs années, au secrétariat de l'Académie; Ton avait trop à se louer de lui pour se priver de ses services^ alors surtout qu'il trouvait le moyen d'améliorer une position qui avait été compromise par de nombreux malheurs.
Uniquement occupé de ses études et des soins de sa famille, Bernard vivait éloigné de toute intrigue et en quelque sorte étranger à tout ce qui se passait dans le monde politique. 11 était certainement mieux informé de ce qui s'était fait à Athènes ou à Rome que de ce qui pouvait bouleverser notre ordre social. Malgré cette indifférence apparente, il était Irès-sensible aux témoignages d'affection dont il était l'objet, et il aimait à montrer sa reconnaissance : on peut citer cette qualité, parce qu elle est moins commune qu'on ne le pense. Ses vertus personnelles et ses talents méritaient à coup sur une meilleure fortune que celle qu'il a éprouvée. Ses derniers jours ont été attristés par des chagrins dont les consolations de sa famille et dont sa philosophie n'ont pu adoucir entièrement lamertume.
MATTHIEU-EDOUARD SMITS (l).
Orphelin dès Tàge de sept ans^ Smits fut placé par son tuteur dans un pensionnat, et, plus tard, au Lycée de Bruxelles, d où il sortit âgé de dix-sept ans. L'année suivante, il embrassa la carrière des armes et s'enrôla, comme volontaire, dans la légion hanovrienne^ corps de cavalerie au service de France et que commandait le brave Évers, son compatriote, Smits se mit en marche pour rejoindre le dépôt de son régiment, qui se trouvait au fond de l'Italie. Il avait pour compagnon de voyage Ch. Morel, qui, avant d être atteint par la conscription, avait préféré, comme lui, de désigner le régiment auquel il désirait appartenir. Cette détermination n'eut d'autre effet que de procurer aux deux jeunes Bruxellois le plaisir de parcourir ensemble, au plus bel âge de la vie, une des contrées les plus pittoresques de l'Europe. Ils n'eurent pas même le lemps de connaître l'assujettissement ni les dangers du service militaire, car, immédiatement après leur arrivée en Italie, un décret impérial prescrivit le renvoi dans leurs foyers de tous les sujets fran-
(') Né à Bruxelles, le 19 mars 1789; il mourut à Ixelles, près de Bruxelles, le 92 janvier 1852.
çais qui faisaient parlie de la légion hanovrienne, où Ton ne devait plus recevoir désormais que des déserteurs étrangers.
Smils repassa donc les Alpes, et, dès qu'il fut à Paris, il entra dans une institution particulière comme professeur de latin et de mathématiques : c'était évidemment méconnaître sa vocation; aussi abandonna-t-il bientôt le collège pour la carrière administrative. Après deux ans d'attente, il fut envoyé à Boulogne-sur-Mer, comme inspecteur d'un service militaire, et, peu après, à Anvers, pour remplir un emploi dans la marine. Notre jeune compatriote n'était pas au bout de ses pérégrinations : en 1841, il suivit, à Amsterdam, en qualité de secrétaire particulier, M. le comte de Celles, qui venait d'être nommé préfet du département du Zuyderzée. Jusque-là, ses loisirs avaient été consacrés à la poésie; ses nouvelles fonctions le portèrent à s'occuper d'études plus sérieuses : il fut chargé de la rédaction d'une statistique du département et il en composa la première partie, qui n'a jamais vu le jour.
L'arrivée des alliés, en 1813, fit de nouveau diversion à ses études : il fut contraint de fuir, et, en cherchant à rentrer en Hollande, il tomba entre les mains des Prussiens: les témoignages les plus accablants s'élevaient contre lui; il faillit être fusillé, mais il échappa à ce nouveau danger, et il en fut quitte pour un mois d'emprisonnement.
En janvier 1814, il fut attaché, comme caissier et secrétaire interprète, au payeur général de l'armée suédoise, et il assista à l'entrée des alliés dans Paris. Il retourna ensuite à Amsterdam, oiî le rappelait une inclination de cœur. Il épousa M™^ la veuve Van Staphorst, fille du général pensionné Van Baërle, ancien gouverneur militaire des petites Indes (Surinam) (*). A l'époque de l'organisation de la Bel-
(') Il cul de ceUe union plusieurs (ils : ratné, William Smils, officier du géoîc
gique, dont le prince d'Orange, depuis roi des Pays-Bas, venait d être nommé gouverneur général, Smils entra au commissariat général de Tintérieur, à Bruxelles.
L'esquisse rapide qui vient d être tracée des premières anné;es de Smits suffira pour montrer que la stabililé n'était pas le côté essentiel de son caractère : il élait avant tout homme d'imagination; ses passions étaient très-vives et dominaient souvent sa raison. Avide de renommée, il a essavé tous les chemins pour y parvenir, et parfois ses tentatives ont été couronnées de succès. Avec plus de constance et avec son heureuse organisation intellectuelle, il lui eût élé facile d'aller plus loin encore. On l'a vu lourà tour poète, statisticien, improvisateur, peintre ('), publicisle, administrateur. Je ne le suivrai pas dans toutes ces carrières, dont souvent il ne changeait que pour se trouver en compagnie de quelque ami ou pour s'attacher aux pas de ceux qui étaient en possession de fixer l'attention publique.
Je me bornerai à considérer plus particulièrement les services qu'il a rendus comme statisticien : il serait injuste cependant de passer absolument sous silence ses œuvres poétiques, qu'on peut placer parmi ses principaux titres à l'estime de ses concitoyens. Ses trois tragédies, Marie de Bourgogne, Elfrida ou la F engeance^) el Jeanne de Flandre^ méritent surtout d'être mentionnées d'une manière très-honorable. Ces pièces ont une valeur réelle et ont subi l'épreuve de la représentation, sinon avec un très-grand avantage, du moins avec ce qu'on est convenu de nommer un succès d'estime; et c'est beaucoup, si l'on considère la
dansParmée belge, a bien voulu nous donner diflféreois renseignements pour la rédaction de cette notice.
(*) Comme peintre de miniature, il a fait quelques portraits qui ne sont pas sans mérite.
(■) Voyez plus haut, page 579, ce qui arriva à la première représentation de cette pièce.
difficulté de se produire avec un certain aplomb sur la scène tragique. Je sais que cette appréciation n est pas tout à fait d'accord avec ce qu'on lit dans V avant-propos, extrêmement laudatif, place en léte des OEuvres poétiques de notre compatriote (*). On y lit aussi : « M. Smits a fait de la littérature nationale à une époque où Ton ne cultivait, en Belgique» de littérature d'aucune espèce. » Cette manière de louer un écrivain lui fait plus de tort que de bien aux yeux des personnes impartiales. A 1 époque où Smits fit son entrée dans la carrière littéraire, il y rencontra l'auteur du poëme le mieux écrit peut-être que l'on ait composé en Belgique, Lesbroussart, devant lequel, lui-même, s'est incliné avec raison dans plusieurs de ses ouvrages; il y rencontra également de Stassart, de Reiffenberg, Raoul, Baron, Rouvroy, etc., dont les écrits, justement estimés, ont eu certainement autant de retentissement que les siens.
Non-seulement Smits écrivait avec facilité la langue poétique, mais il était encore improvisateur remarquable. Il s'est soutenu avec avantage à côté de Pradcl, le plus célèbre représentant français pour ce genre d'exercice littéraire (*).
Nous avons déjà vu que Smits, dès l'année 1812, avait été chargé de rédiger la statistique du département du Zuyilerzée. Au milieu de ses préoccupations poétiques, il perdit de vue ce genre de recherches, qu'il reprit officiellement
(') Œuvres poétiques de M. Edouard Smits, 3 vol. in-13; Bruxelles 1847, chez M. Verleneuil.
(■) Smits aimait à donner à ses collè^'ues de la Commission de statislique des preuves de son talent; il improvisait en leur présence, à la suite de dîners qui les réunissaient de loin en loin; et il s*esl plu à rappeler cetle circonstance dans le tome II de ses Œuvres poétiques. Je Pai vu aux prises avec le baron de Reif- Tenberg, qui possédait également le talent de Tiniprovisation : c^étail un véritable assaut poétique :
De rcocre et du papier : vite qu'on nous enferme; Et voyons qui de nous, plus aisé dans ses vers. Aura plus l6t rempli la page et le revers.
quatorze ans plus lard. « Une institution énninemment utile manquait à notre pays, dit-il, dans Tintroduction à sa Statistique nationale : la création d'une administration ou d'un bureau dont les travaux fussent spécialement consacrés à des recherches statistiques. Sa Majesté, par un arrêté du 3 juillet 1826, pris sur le rapport de M. le ministre de l'intérieur, a rempli cette lacune, en créant, près de ce département, un bureau de statistique , présidé par le ministre et dont sont membres MM. les administrateurs de l'intérieur, de l'instruction publique et de l'industrie nationale, assistés d'un secrétaire ; Sa Majesté a bien voulu me confier ces fonctions (*). »
L'organisation officielle de la statistique, sous le gouvernement précédent, était particulièrement due à M. Van Ewyck, homme éclairé qui, en qualité d'administrateur de l'instruction publique , publiait annuellement un rapport sur l'état de l'instruction dans le royaume, et qui s'acquittait consciencieusement de ce travail ('). Le gouvernement était également tenu de publier, chaque année, un rapport analogue sur les institutions de bienfaisance. De plus, au commencement del826, il commença à recueillir des documents pour la statistique des tribunaux, d'après les modèles des tableaux de France, publiés par M. le garde des sceaux.
Smits ne cite point ces travaux dans l'aperçu qu'il donne de l'état de la statistique dans le royaume des Pays-Bas (^), aperçu assez inexact qui se réduit à ce peu de mots : « Quelques annuaires départementaux; la statistique de Jemmapes et de la Dyle; celle de Liège, par M. ïhomassin ; les publications de M. Lecocq, sur l'arrondissement de ïournay ;
(') Statistique nationale, inlroduction, p. 1, 1 vol. in-8<'; Bruxelles, chez Tarller.
(•) Voyez, plus h.is, la notice qui concerne Van Ewyck. (') Page XIV de riniroduction à la Statistique nationale.
celles de M. de Cloel; Touvrage en trois volumes sur le district de Saint-Nicolas, ci-devant pays de Waes, par Vanden Bogaerde ; les recherches sur les lois des naissances ei de la mortalité dans la ville de Bruxelles, par M. Quetelet, voilà à peu près tout ce que nous avons, je pense, relativement aux provinces méridionales. »
Ce qui mérite surtout de fixer notre attention, c'est que le gouvernement avait conçu, dès lors, le même système d'organisation pour la statistique générale que celui adopté par le gouvernement actuel. Comment se fait-il cependant que ce système ait paru produire de moins bons résultats sous un gouvernement que sous Tautre (*)? C'est probablement parce que les institutions dépendent moins encore de la forme qu'on leur donne que des personnes qui sont appelées à les mettre en activité.
Des deux côtés, nous voyons créer, auprès du ministère deTintérieur, un bureau de statistique générale, ainsi qu'une Commission centrale de statistique; des deux côtés, le chef du bureau de la statistique générale est en même temps secrétaire de la Commission centrale, et se trouve plus spécialement chargé de la publication des travaux oflîciels. Enfin, des deux côtés encore, des commissions provinciales, destinées à élaborer les travaux de détail et à venir en aide à l'administration, s'organisent sur les différents points du royaume et vont recruter leurs membres parmi les fonclionnaircs publics et les hommes de science le plus à même de les seconder.
Complétons encore ces rapprochements, et disons que les deux commissions centrales sentirent également le besoin de
(') Pour être Juste, il convient de dire que la première commission n*était insliluée que depuis près de quatre ans, quand éclata la révolution de 1850, et <|uVlle n'eut guère le temps de produire des travaux. Nous ignorons ce qu*elle est devenue après la séparation des deux royaumes.
prendre, pour base de leurs opérations, un recensement opéré avec tous les soins désirables, et d'en assurer les bénéfices par l'institution de registres de population dans toutes les communes.
Ces deux grandes expériences sur Tulililé des commissions fle statistique, faites à des époques très-rapprochées, intéressent la science au plus haut degré. Je viens d'énumérer les points de ressemblance qui existent entre les deux systèmes, organisés sous les deux gouvernements, il convient d'en signaler aussi les dissemblances.
Remarquons d'abord l'organisation incomplète de la commission créée par le gouvernement des Pays-Bas, dont le but était d'ailleurs mal défini, et qui ne comptait pour membres que trois administrateurs, dont les attributions et les connaissances étaient loin d'embrasser toutes les branches de la statistique. Ces administrateurs entraient dans la commission, non par suite d'études spéciales, mais simplement en vertu de leurs fonctions. Ils n'étaient d'ailleurs tenus qu'à donner des avis, et n'intervenaient pas dans les travaux comme partie active. Même remarque au sujet du ministre de l'intérieur^ président de droit de la Commission centrale, et qui aurait dii donner l'impulsion, mais dont les nombreux travaux absorbaient nécessairement tous les instants. Aussi les réunions de l'ancienne commission furent-elles rares et peu productives.
La nouvelle Commission centrale est établie sur des bases essentiellement différentes : toutes les branches de la statistique y sont représentées par des hommes spéciaux, choisis dans les différents ministères; des élections périodiques permettent d'éliminer ceux qui répondraient mal au but de leur nomination ; une organisation semi-scientifique et la publication, à côté des documents officiels, d'un recueil de mémoires sur les différentes parties de la statistique, éveil-
lent une noble émulation et portent chaque membre à faire preuve de talent et de zèle au profit de la chose publique; ici, d'ailleurs, rien de vague dans les attributions, qui sont nettement spécifiées et qui tendent à doter à la fois la science et le pays d*un ensemble de documents utiles et contrôlés avec le plus grand soin.
Sans doute, on n'exige pas d'un secrétaire des connaissances scientifiques; son premier mérite est dans l'exactitude et dans les soins qu'il met à ne laisser en souffrance aucune branche de ses pénibles fonctions. Malgré le zèle dont il a fait preuve et en l'absence d'hommes spéciaux qui pussent lui servir d'auxiliaires et l'aider de leurs conseils, Smits n'avait peut-être pas la constance nécessaire pour recueillir et élaborer les documents nombreux qui doivent nécessairement entrer dans une statistique générale. Mais il avait une qualité précieuse dans la position qu'il occupait : il connaissait ses forces, et, par un sentiment d'amourpropre bien entendu, il ne cherchait jamais à traiter des questions qui dépassaient leur mesure, ni à se substituer imprudemment aux hommes dont les lumières pouvaient le guider. Il comprenait surtout que des erreurs tolérées chez des individus, le sont moins quand on parle au nom d'un gouvernement ou d'une commission directrice. C'est, sans nul doute, à cette excessive réserve que l'on doit l'absence d'explications et de développements qu'on remarque dans les deux premiers recueils statistiques publiés avant 1830.
Il existait administrativement une solution de continuité déplorable entre l'ancienne Commission centrale et les commissions provinciales : aucun lien ne les rattachait entre elles. Ces dernières étaient nommées par les gouverneurs des provinces, qui pouvaient aussi les dissoudre, s'ils le trouvaient bon. Dans l'organisation actuelle, les membres des commissions provinciales sont nommés par le ministre, sur la
présentation de la Commission centrale : cest le moyen d'établir de Tunité dans lensemble et de créer des liens sympathiques entre ces différentes institutions. Toutefois les commissions provinciales ne peuvent rendre de services réels, que quand on sait mettre à profit leurs lumières et leur faire produire^ par une correspondance active, les fruits qu'on attend d'elles.
Dès que Smits fut revêtu de ses nouvelles fonctions, il chercha à justifier la confiance qu'on avait placée en lui et il publia un premier recueil officiel contenant trente et un tableaux relatifs aux mouvements de la population dans les Pays-Bas, pendant la période décennale de 181 5 à 1824. Il donna ensuite, pour commentaire à ces tableaux, l'ouvrage qu'il a intitulé, on ne sait trop pourquoi : Statistique nationale. Cet écrit ne contient en effet que ses observations sur les rapports des naissances, des décès et des mariages à la population dans les différentes provinces du royaume, et comme la population était alors fort mal connue, on conçoit que les déductions de l'auteur étaient au moins contestables (^) : le travail péchait par la base.
Un second recueil officiel formant un fort volume in-8** et ne contenant guère que des tableaux statistiques, parut à la Haye en 1829. Ces tableaux concernaient le mouvement du commerce extérieur de 1825 à 1828, le régime sanitaire, l'agriculture, la météorologie, les pêcheries et les houillères. De simples résultats numériques, sans renseignements sur leur valeur scientifique, ni sur la manière dont ils ont été recueillis, ni sur le degré de confiance qu'ils méritent, n'atteindront jamais complètement le but qu'on s'est proposé en les publiant. Sous le nom de météorologie, on n'a pas même donné des nombres; on s'est borné à présence On penl voir l'examen de ce iravail dans le lome III, pages 2C2 el suivanlcs de la Correspondance mathématiqw et phyiique des Pays-Bas.
ter quelques lignes figuratives indiquant les variations de la température, à Malines seulement, pendant dix années et sans renseignements sur le thermomètre employé, sur la nature de son échelle, sur son placement, ni sur les époques des observations.
Cependant la commission avait fort bien compris l'importance qu'elle devait attachera un recensement fait avec soin ; elle chercha à s'entourer des lumières nécessaires avant de procédera cette œuvre difficile ('); et, le 29 septembre 4828, parut un arrêté royal qui décrétait un recensement ayant pour objet de constater l'état de la population au i^^ janvier 1830. Ce même arrêté portait que le dénombrement serait renouvelé tous les dix ans.
Des instructions furent publiées pour assurer la régularité et l'exactitude des opérations, et l'on remit à domicile les bulletins que les administrés avaient à remplir. Des instructions furent en même temps transmises aux gouverneurs des provinces, pour recommander le contrôle des bulletins et la régularité du dépouillement.
Les opérations du recensement se firent sans difficulté dans les différentes provinces, et les résultats étaient déjà recueillis, lorsqu'éclala la révolution de 1830 ; malheureusement tous les documents se trouvaient réunis dans les chefslieux des provinces; il arriva de là que, plus tard, il devint impossible de compléter les tableaux du Limboui^ et du Luxembourg.
Il est à remarquer que ce recensement, de même que celui de 1846, prescrivait, comme partie complémentaire et essentielle, l'organisation de registres de population dans tout le royaume.
(*) Plusieurs personnes compétentes furent consultées à cette occasion : TAcjilémie royale «le Bruxelles ne crut pas devoir refuser son appui, el elle nil au concours une (|uestlon sur le meilleur mode d^opérer un receoseroenl.
Sroits revint en Belgique après la révolution de 1830; et, le 24 février suivant, il fut nommée par le gouvernement provisoire, directeur de la statistique générale au ministère de l'intérieur : il fut, en même temps, chargé des fonctions de secrétaire du cabinet. Je proHtai de cette circonstance favorable pour lui demander communication des documents du recensement auquel j'avais pris une part indirecte et de toutes les pièces relatives au mouvement de la population. Smits me les confia avec la plus grande obligeance, et je m'en servis pour calculer les premières tables générales de mortalité et de population relatives à la Belgique.
Peu de temps après, notre collègue me proposa de publier avec lui les principaux résultats des documents qu'il avait entre les mains : j'acceptai son offre avec plaisir, et, sur sa proposition, un arrêté du régent de la Belgique nous chargea de mettre au jour le premier recueil officiel relatif à la population. Cet ouvrage in-S*' parut en 1832, sous le titre : Reclierches sur te reproduction et la mortalité^ et sur la population de la Belgique.
Notre confrère me proposa en même temps une seconde publication, celle relative aux Tribunaux delà Belgique. Il n'était pas sans inquiétude sur sa position comme directeur de la statistique générale, et il était naturellement jaloux de faire preuve de zèle et d'activité. Ce travail parut également sous nos deux noms, mais il faillit être étouffé à sa naissance. Au moment où paraissaient les premiers exemplaires, Smits vint m'apprendre avec émoi que le ministre s'opposait absolument à leur publication. L'ouvrage contenait quelques renseignements très-curieux sur les causes locales de la criminalité : ces détails avaient, du reste, été transmis par des procureurs du roi, qui ne devaient point ignorer, par les circulaires qu'ils avaient reçues, que leurs communications étaient destinées a paraître dans un recueil
ofBciel. Le ministre craignait ie mauvais effet que pouvaient produire ces renseignements dans le public ; et après quelques discussions, il fallut les supprimer ('). Cependant, ces renseignements ont été reproduits depuis dans différents ouvrages sans donner lieu à aucun des inconvénients qu'on semblait craindre. La statistique doit mettre la plus grande réserve dans renonciation de faits particuliers ; mais quand il s'agit de faits généraux, on n'a plus les mêmes motifs de se montrer méticuleux. Dès qu'un mal moral afflige une province ou une localité, il faut avoir le courage de le signaler et d'en provoquer le remède. En cachant les effets, on empêche de remonter aux causes et de détruire le mal.
Malgré les faibles moyens mis à sa disposition, Smits publia successivement quatre volumes sur la statistique générale du royaume, et certes on doit lui savoir gré de ses efforts persévérants. Les matières y sont classées sous quatre grandes divisions : l'état physique^ l'état industriel, l'état politique et l'état moral de la Belgique. Il est à regretter que, depuis, on ait jugé à propos de s éloigner de cette forme et de scinder la statistique, en partageant ses lambeaux entre les différents ministères : On conçoit qu'il est de l'intérêt de l'administration et de la science de centraliser, du moins pour les publications, et de revenir, dans des vues d'unité et d'économie, à ce qui existait d'abord (*).
En 1841, Smits témoigna le désir d'obtenir sa retraite; elle lui fut accordée d'une manière honorable. Le ministre de l'intérieur, M. Liedts, qui proposait en même temps au roi une réorganisation de la statistique, le fit entrer, comme membre.
(') Quelques exemplaires complets se trouvaient déjà en circulation, et il fut impossible de les retirer. L'ouvrage est intitulé : Statistique des tribunaux de la Belgique pendant les années 1826, ^7, 28, 29 et 30. Bruxelles, chez Hayez, 1833, in-4«.
(') Nous devons signaler une teudance générale à revenir à celte unité.
danslaCommission centrale, créée par arrêté (lul6marsl 841.
Notre collègue profita de sa nouvelle position pour chercher quelques délassements dans la poésie qui avait occupé à peu près exclusivement sa jeunesse. Il mit en ordre ses différentes compositions et les publia, en 1847 (*), en les faisant suivre d'une quantité de notes relatives à sa carrière littéraire.
Smits avait été chargé, en 1834, d'une mission spéciale par le gouvernement ; il devait visiter successivement Alger, Smyrne^ quelques iles de la Grèce et Alexandrie en Egypte, pour y faire connaître les produits de l'industrie, de l'agriculture et des mines de la Belgique; mais le vaisseau Le Robuste^ à bord duquel il se trouvait, fit naufrage sur la côte d'Alger, et notre compatriote dut reprendre le chemin de sa patrie.
Comme membre de la nouvelle Commission de statistique, Smits prit une médiocre part à ses travaux^ cependant il en suivit assidûment les séances, aussi longtemps que sa santé le lui permit.
(') Œuvres poétiques d*Edouard Smits, 3 vol. iD-12; Bruxelles, chez Vei'teneuil, 1847. L^ouvragc est procédé d'un portrait, dessiné de la main de Tauleiir, (|uî ne $*esl point flatté.
JEAN-BAPTISTE VAN EYCKEN (l).
a Jean-Baptiste Van Ëycken était né à Bruxelles, le 16 septembre 1809, de Corneille Van Eycken et d'Élisc Cordemans ; il exerça la profession de ses parents, celle de boulanger, jusqu'en 1829, époque de la mort de son père.
» Libre alors de toute entrave, il s'abandonna aux dispositions qu'il avait montrées depuis longtemps pour les arts, et ses progrès furent rapides. Entré à l'Académie de dessin de Bruxelles en 1830, il en sortit lauréat du grand prix de dessin d'après nature avec la plus grande distinction, en i83S. Quatre années après, il rentra à l'Académie, mais cette fois avec le titre de professeur de dessin et de peinture en remplacement de Paelinck.
)) Ses études en peinture datent du mois d'août 1831. M. Navcz le reçut dans son atelier, et, pendant quatre ans, Van Eycken fut un de ses élèves les plus zélés; il y exécuta quelques tableaux, une Sainte Famille y Fénus et V Amour y Les Saintes Femmes au Sépulcre^ et un Saint Sébastien.
(•) La première partie de celte notice a été écrite de la main de Van Eycken lui-même ; elle contient des détails biographiques qui seront lus avec intérêt et que nous n'avons pas cru devoir altérer.
» Il partit pour Paris en janvier 1837, encouragé par un subside de 900 francs, que lui accordèrent conjointement le gouvernement et la ville de Bruxelles; mais après en avoir joui pendant une année, il trouva des ressources suffisantes dans son travail, et pria le ministre de l'intérieur de vouloir en disposer en faveur de jeunes artistes moins bien favorisés que lui.
» La ville de Liège, envers laquelle il est toujours resté reconnaissant, lui acheta, à l'exposition de 1837^ pour la somme de 3,500 francs, un Christ au Tombeau, pour son Musée, et un Bon Samaritain , qui fut payé 500 francs. Dans le même temps, il exécuta, à Paris, un tableau qui est placé au Musée de Lisieux, et un petit tableau qui fut acheté par M. Berlaer, de Liège.
» En février 1838^ il partit pour l'Italie avec ses deux condisciples, A. Roberti et J. Storms. Durant son séjour à Paris, il avait reçu les conseils de De la Roche et de Schnetz ; à Rome, il eut ceux d'Ingres, si habile à inspirer aux jeunes artistes le sentiment le plus élevé de Tart.
» FraBeati Angelico et Raphaël furent ses maîtres de prédilection, et il consacra tout son temps, en Italie, à faire des études. En février 1839, il rentra dans sa patrie et commença aussitôt un grand tableau représentant La Clémence divine. Ce tableau annonçait une tendance nouvelle dans la manière d'interpréter les sujets religieux.
» Ce tableau eut du succès : il valut à l'artiste sa nomination de professeur à l'Académie de Bruxelles, celle de membre correspondant de la Société des Beaux-Arts de France (l**" juillet 1840) et une médaille d'or, qui lui fut décernée au nom de la province de Brabant.
» Il obtint la médaille d'or à l'exposition de Paris, en
» La même année, il exécuta un autre tableau d'histoire.
Saint Louis de Gonsague instruisant les pauvres dans les hôpitaux, qui lui fut commandé par M. Deneaffbourg d'Eggcr, pour l'église de Monceau-sur-Sambre.
» Le 4 du mois de juin 1840, il avait épousé Julie-Anoe- Marie Noël, dont le talent, le sentiment élevé, le caractère, lui promettaient de longues années de bonheur. Malheureusement une consomption longue vint enlever à l'artiste ses rêves de bonheur: Julie Noël fut rappelée à Dieu le 11 février 1843.
» Dans l'intervalle, il peignit deux grands tableaux pour Téglise de la Chapelle à Bruxelles : Le Ra^hoÀ des captifs chrétiens et Saint Boni face y commandés par M. le curé Willaert.
» Ce vénérable ecclésiastique, qui a fait preuve d'un goût si éclairé pour les beaux-arts, avait été le témoin du bonheur de l'artiste. Le coup dont il fut frappé resserra leurs liens d'amitié, et c'est à ce sentiment que sont dus les quatorze tableaux de la Passion de Notre-Seigneur, qui sont aujourd'hui placés dans l'église de Notre-Dame de la Chapelle. Dans un de ces tableaux, que le peintre a consacré à la mémoire de sa femme, se trouvent son portrait et le sien.
» Au mois de septembre 1847, ces tableaux furent exposés, pendant huit jours, au Musée de Bruxelles, et ils valurent à leur auleur la décoration de l'ordre de Léopold.
)) A l'exposition de 1848, Van Eycken exposa plusieurs tableaux, entre autres, La Femme du Prisonnier et Le Dernier Chant de sainte Cécile^ deux de ses meilleures productions. Toutefois, celle de ses œuvres qui obtint alors un succès de vogue fut son Abondance. Se promenant un jour dans les champs aux environs de Bruxelles, que couvraient, en 1847, de magnifiques récoltes, il cueillit un épi double, et ce fut cet épi qui lui donna l'idée de représenter une jeune
mère, figurant la bonne Terre, contenoplant ces deux jumeaux couchés au milieu des plus beaux produits de la terre. M. Ch. Vandenberghen acheta ce tableau, le jour de l'ouverture du salon ; mais ce sujet attira l'attention du roi et de la reine; et, le lendemain de leur visite au salon, la reine manifesta le désir d'en faire l'acquisition. M. Vandenberghen, dont les procédés délicats sont connus, consentit non-seulement à satisfaire à ce désir royal, mais il commanda, en même temps, à l'artiste une variante du même sujet. Elle se trouve dans sa belle galerie, et le premier tableau fut offert, par la reine des Belges, à la reine d'Angleterre, qui conserve précieusement ce souvenir d'une amie et qui chargea Van Ëycken d'exécuter un sujet analogue pour le cabinet du prince Albert. Ce tableau achevé et livré, elle le lui paya un tiers de plus que le prix qu'il en avait demandé.
» A la même époque. Van Ëycken, qui avait été nommé membre du jury de l'exposition, fut élu membre de l'Académie de Belgique.
» Vivement ému par la mort de la reine des Belges, qui, en mainte occasion, lui avait témoigné une extrême bien veillance, Van Ëycken retraça allégoriquement les derniers moments et les vertus de cette princesse avec un tel sentiment de mélancolie, qu'à l'exposition de 18S1, la commission directrice, sur les instances du ministre de l'intérieur, pria l'artiste de ne pas l'exposer aux yeux de la famille royale. M. Vandenberghen, qui avait acheté ce tableau, en fit une exposition particulière au profit des pauvres; l'entrée, à 25 centimes, produisit 10,000 francs.
» En 1848, Van Ëycken proposa à l'Académie de Belgique de mettre au concours une question sur la peinture murale j sa proposition figura au programme, mais les concurrents firent défaut.
» Il avait compris que là était l'avenir de la peinture d'his-
toire en Belgique, et désireux d'introduire dans son pays ia peinture murale, il ne se borna pas à des recherches et à des essais, il partit pour l'Allemagne, afin d'étudier par luimême les procédés et la manière des grands maîtres qui illustrent ce pays. 11 en reçut Paccueil le plus bienveillant; Cornélius lui expliqua ses admirables cartons; Kaulbach lui enseigna le procédé allemand dit fVa$$ergla$s. Il fit, en présence de ce dernier, une télé de vieillard d'après ce procédé. A son retour en Belgique, le gouvernement l'engagea à introduire la peinture murale dans le pays et à choisir un emplacement pour son exécution (10 décembre 1850). Notre artiste reconnaissant envers son digne ami, le curé Willaert, choisit une chapelle dans son église pour y faire les peintures. Il y aborda de front toutes les difficultés en se servant des procédés différents, la fresque, le wasserglass et l'encaustique, et il décora le plafond par un procédé qu'il avait inventé lui-même.
» Après avoir travaillé pendant dix-huit mois, il finit, le 4 juin 1852, son œuvre, dont l'inauguration eut lieu le 6 du même mois. »
Le public vit avec intérêt ces premiers essais de peinture murale ; il applaudit aux efforts de l'artiste, comme il avait applaudi à ceux de son ami et de son émule, M. Portaels, à qui l'on doit la décoration de la chapelle de la rue Nolre- Dame-aux-Neigcs.
Les amis de Van Eycken purent apprécier avec quelle active persévérance l'artiste poursuivait le noble but qu'il voulait atteindre. Déjà, depuis longtemps, il était en possession du procédé spécial mis en œuvre dans la peinture des huits figures qui décorent la voûte gothique de la chapelle confiée à ses soins; dans la séance du 8 août 1850 de la classe des beaux-arts de l'Académie, il déposa un paquet cacheté contenant la description de ce procédé; et, le len-
demain» il partit pour rAIlemagne, aKn d y étudier les différents genres de peinture murale.
Ce n'est que dans la séance du 3 juin, veille de Tinaugu-^ ration de la chapelle, dont la peinture venait d'être terminée, qu'il invita la classe à faire l'ouverture du paquet déposé dans ses archives, et le Bulletin de cette séance reproduisit tous les détails relatifs à la nouvelle invention (').
Ceux qui vivaient dans l'intimité de Van Eycken savent avec quels soins il avait étudié la grande œuvre qu'il allait entreprendre, et avec quelle distinction, avec quelle sévérité il avait dessiné les cartons des différents tableaux projetés. La gravure devait ensuite reproduire lensemble de tous ces travaux, et il prenait plaisir à diriger lui-même le jeune artiste, M. Campotosto, à qui l'exécution en était confiée; malheureusement sa mort prématurée ne lui a pas permis de voir l'achèvement de cette publication.
Le mal qui devait lenlever à son art et à ses nombreux amis avait fait des progrès rapides ; quelques chagrins éprouvés à l'époque de l'exposition de 1851 avaient contribué peut-être à aggraver sa maladie. Il sentit, plus que jamais, le besoin de s'isoler, de prendre du repos et il se décida à voyager, mais ce fut sans succès : les espérances d'un jour étaient détruites par les souffrances du lendemain.
11 revint à Bruxelles, mais déjà la science avait prononcé son arrêt :
Fatal oracle <r£i»idaure,
Tu Tas dit : « les feuilh^s des bois
A ses yeux jauniront encore ;
Et c*est pour la dernière fois >•
C'était peut-être avec la préoccupation de cette pensée qu'il
(•) SuKetimde 1S59, tome XIX, 9« partie, pages 3S6 et suivantes.
retraça la scène touchante de la Chute des feuilles de MiUevoie, cette autre victime enlevée dans la force de son talent.
Toutefois, Van Eycken n abandonna point son art; reportant sa pensée vers i*Église, qui l'avait occupé pendant la principale partie de sa carrière d'artiste, il entreprit le dessin
d'un grand carton^ représentant V Assomption de la f^ierge.
Il s'occupait, en même temps, de différents portraits d'amis^^s et de membres de sa famille, i/état de sa santé lui prescri^ — .vait les plus grands ménagements : vers la fin de l'été d^ Jie 185S, il quitta son habitation de la place de la Chancellerie:^^ e, qu'il avait pris tant de soin d'embellir et d'orner de ses peinr:^ rotures, et il alla s'établir dans le voisinage de la ville. Viamrm- ne maison un peu isolée et entourée d'un vaste jardin lui pr^^-arésentait la solitude et la tranquillité qui lui étaient néces^».essaires, en même temps que la facilité de contenter son gop-^z^oût pour la culture des plantes.
Bientôt les oppressions auxquelles il était sujet et s<^ ses souffrances continuelles ne lui permirent plus de se livr^sE ^rer à la peinture. Pour occuper cependant l'activité de son ima^ ^^gination, qui ne l'a point abandonné jusqu'au dernier instanv mqi, il employait ses loisirs à modeler des médaillons, dont T les sujets gracieux et touchés avec une grande délicatesse de
sentiment prouvent que, dans la sculpture aussi , il eût pa aspirer à une réputation justement méritée. Ses doaleu -rs, loin d'altérer la vivacité de ses sentiments, semblaient, au contraire, leur avoir donné un nouveau degré de bienv^^i/lance et de douce affection. Il envoyait à ses amis ses d erniers ouvrages, et les accompagnait de lettres où se peigma/l la bonté parfaite d'un cœur droit et sensible. l\ reprodB o/sait les portraits de ceux qui, plus intimes, avaient vo'w/tf partager ses nuits de souffrance et veiller auprès de Jol Rien n'est plus propre à mettre en relief ses qualités TfJoraies que le sentiment de dévouement dont il était l'objcl.
Ses collègues, MM. Roberli, Thomas, Henné ont rivalisé de soins, avec les membres de sa famille, pour adoucir Tamer- Lume de ses derniers instants.
Si j'avais à retracer Télévation des sentiments de Van Eycken et ses procédés pleins de générosité et de noblesse envers ses confrères, les exemples, certes, ne me manqueraient pas : j'aurais à citer le bien qu'il faisait à de jeunes artistes, quelquefois même à leur insu ; la manière délicate dont il acquittait les dettes de quelques-uns, sans avoir l'air de vouloir les obliger; et les commandes de travaux qu'il leur faisait obtenir, en les substituant à lui-même. Son pinceau, dont il a fait un si noble usage, semblait toujours être au service de ses amis. L'un d'eux avait perdu sa mère dans un âge avancé; il ne conservait d'elle que des portraits faits depuis longtemps et qui ne pouvaient lui laisser le souvenir de ses dernières années. Van Eycken comprit ses regrets; il se renferma, et, par un heureux effort de mémoire, secondé par tout ce que l'amitié a de plus généreux, il reproduisit les traits désirés, et se fit d'avance up bonheur de la surprise et de la reconnaissance de celui à qui cette œuvre était destinée.
Cette organisation si douce, si sensible, si bienveillante, n'a cependant point échappé aux traits de la méchanceté, disons plutôt de l'envie; car si Van Eycken n'eût été doué d'un talent réel, personne n'eût songé à l'entraver dans sa carrière d'artiste. 11 avait, aux yeux des jaloux, deux torts immenses qu'ils ne lui ont point pardonnes ; outre son mérite personnel comme peintre, il avait un caractère droit et honorable qui inspirait la confiance et qui lui a valu de nombreux travaux, et, par suite, un état d'aisance, dont il faisait, du reste, le plus noble usage.
Rien ne témoigne mieux l'estime dont il jouissait que le concours des personnes de tous les rangs qui ont voulu
assister à ses funérailles. Malgré Tud des froids les plus rigoureux quon ail ressentis à Bruxelles, tous les artistes de la capitale y étaient présents ; rAcadémie royale était représentée par les membres du bureau de la classe des beaux-arts et par les membres de la section de peinture domiciliés à Bruxelles» MM. Gallait, Madou, Verboeckhoven, etc. : M. Navez, Tancien maître, le collègue et Tami du défunt, a été lorgane des regrets de l'Académie royale de dessin et de peinture, dont Van Eycken était l'un des professeurs; les derniers adieux de l'Académie royale de Belgique ont été exprimés par son secrétaire perpétuel ; un jeune élève de l'École de peinture est venu ensuite se rendre l'interprète des sentiments de douleur et de reconnaissance de ses camarades (').
(') Il esl à désirer que U gouvernemenl facilite à la classe des beaux-arU de rAcadémie, Inexécution d*iin travail tout national qu*elle médite depuis plus de dix ans, et qu^elle a dû différer jusqu*à présent par différents motifi indé|»endants de sa folonlé. Les causes de ce retard n^existent plus, et la composition actaelle de la classe permet d*exécuter Pun des ouvrages les plus beaux et les plus patriotiques que puisse pnxftiire aucun pays. La classe des beaux-arts renrerme en effet pour la musique, Parchiteciure, la peinture et les arts qui en dépendent, les auxiliaires les plus précieux dans MM. François et Edouard Félis, Alvin, VasHasselt, De Busscber, Sirel. Chacun d*eux a fourni les preuves de Phabileté avec laquelle il pourrait traiter la parlie de Part qui le concerne et en présenter largement les traits principaux, de manière à établir entre eux Puuité que doit présenter le Tàbidau général de Vart en Belgique, Espérons que, dans ces travaux académiques, les autres sections de la classe des beaux -arts voudront bien seconder leurs collègues, en leur prêtant leur utile concours et en les aidant à tracer un aperçu des principaux ouvrages de leurs illustres aïeux. Il serait bonorable pour la classe d^afoir mis sous les yeux de la nation et de Pélranger, la part que la Belgique a payée dans la plus belle parlie du monument de Pintelligence humaine.