F. ABA
(') Tome XXI, 3< partie, page 562 j 1854.
En se rendant à Berlin, Mahmoud avait eu soin de se munir d'une lettre d'Arago pour son digne ami le baron de Humboldt; mais la nouvelle de la mort du savant français l'avait déjà précédé ('), et il trouva l'illustre auteur du Cosmos plongé dans la plus vive douleur et tout préoccupé de la perte de l'homme de qui il écrivait, peut-être dans ce moment-là même : « Je suis fier de penser que, par mon tendre dévouement et par la constante admiration que j*ai exprimée dans tous mes ouvrages, je lui ai appartenu pendant quarante-quatre ans, et que mon nom sera parfois prononcé à côté de son grand nom (^). »
Quand éclata la révolution de 1848, Arago, qui n'avait pas poussé à ce mouvement politique, ne crut cependant pas devoir lui refuser son concours; il ne faisait d'ailleurs que suivre la voie que lui traçaient ses convictions. Il fut appelé au gouvernement provisoire de son pays et revêtu des fonctions de ministre de la marine et de la guerre (^). Quelle que soit la manière d'envisager les événements de cette époque, tous
(■) De Hiimholdl, prévenu de Parrivée du savant étranger, sVmpressa de l'assurer de tout le plaisir qu'il aurait à le voir, a à cause, écrivait-il, des espérances que vous faites naître pour restaurer Pastronomie dans son gîte le plus ancien, comme par les liaisons que vous avez eues avec les plus intimes de mes amis, MM. Arago et Quetelet »
Si Pon m'accuse de céder à un mouvement de vanité en rappelant ces paroles que Mahmoud a bien voulu me laisser, j'accepte volontiers le reproche :
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des Dieux.
(') Voy. p. zxxi de Vlntrodwtion que de Humboldt a placée en tête du tome f des OEovRES de Françoil Arago, Notice biographiques.
(') C'est pendant qu'Arngo se trouvait à la télé des ministères de la guerre et delà marine qu'éclata la fatale échaufTourée de Risquons-Toul. On le disait partisan de la réunion de la Belgi(|ue à la France; on disait aussi que plusieurs élèves de l'École polytechnique avaient fait partie delà petite armée d'invasion : il n'en fallut pas davantage à quelques personnes pour croire que le savant astronome n'était pas étranger à cet événement, qu'il l'avait même provoqué. Arago était incapable de pareilles menées; il n'a été informé de cette coupable agression que quand elle a été portée à la connaissance du public, et il en a été vivement contrarié.
rendent homnnage à la sincérité de ses sentiments, à son amour sans bornes pour son pays, à son dévouement pour tout ce qui est grand et généreux, à son désintéressemeot à toute épreuve. Telle était sa grandeur d'àme que son pins cruel ennemi, s'il lui eut demandé appui dans un instant de détresse, eût été sûr de l'obtenir. Tel était aussi son désintéressement qu'après avoir occupé dans les sciences les positions les plus élevées, après avoir disposé, cbaqne année, de plusieurs millions pour la ville de Paris, après avoir passé par un double ministère et avoir exercé les pouvoirs les plus étendus, la mort ne Ta pas trouvé plus riche, an bout d'un demi-siècle de glorieux travaux qu'au moment de son entrée à l'Observatoire ; mais je me trompe, il avait su conquérir l'estime et l'admiration du monde entier, et, à défaut de fortune, il a laissé à sa famille un nom dont elle s'enorgueillit à juste titre.
C'est au milieu des soins empressés de cette famille chérie qu'il a trouvé des adoucissements à bien des souffrances physiques, à bien des peines morales et des déceptions. Je ne veux pas rappeler ici de douloureux souvenirs, ni parler de ce funeste voyage entrepris à la veille de sa mort, et accompli presque miraculeusement, grâce au dévouement angélique de sa nièce (*). Pourquoi faut-il que ses derniers instants n*aient pu être adoucis par les embrassements d'un frère (*), et par les derniers adieux de son vieil ami, l'immortel auteur du Cosmos? « Vous avez nommé dans votre lettre le plus cher de mes amis, Arago, m'écrivait de Humboldt, le 29 septembre 1853; quelle douleur de ne pas le
(■) Madame Laugier qui, dit M. Barrai, dans sa notice sur Arago, « fat son Aotigoue, lors d'un dernier et pénible voyage vers sa terre natale, que la médecine, à bout de ressources, ordonna au malade trois mois avant sa mort. >
(') M. Etienne Arago, qui s*est Tait un nom estimé dans les lettres; il se trouvait alors en exil à Bruxelles; il a dû quitter ensuite cette ville, où il s*était fait de nombreux amis : mais, depuis, il a pu rentrer en France.
précéder! Je sois dans Tanxiélé à rouverture de chaque lettre qui m'arrive de Paris... »
Ces mots me parvenaient le 2 octobre, c'est-à-dire le jour même où notre ami avait cessé de vivre.
Qu'on me permette de finir cette notice par les mots qu'Arago a placés à la suite de son éloge de Condorcet : « Je serai heureux si le portrait que j'ai tracé de Tilluslre secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, a dissipé de bien cruelles préventions, neutralisé l'effet des plus hideuses calomnies; si, d'accord avec tous ceux qui jouirent de l'intimité de ce savant, vous voyez désormais en lui un homme qui honora les sciences par ses travaux, la France par ses hautes qualités, l'humanité par ses vertus. »