LE BARON F.-H.-A. DE HUMBOLDT
La science se présente sous des formes très-diverses; il J faut des talents spéciaux pour répondre à chacune des ques- — tions qu'elle soulève. Un géomètre pourra, si l'on veut, reconstruire la géométrie tout entière, sans recourir à des se- — cours étrangers. Pour d'autres connaissances, au contraire, il n'en est pas de même; un ensemble d'hommes est néces- — saire, et ces hommes doivent obéir à une même voix : c'est ^ en quelque sorte la voix d'un général qui commande; tout ^ dépend de la sagesse de ses ordres. Ces chefs sont rares, parce que, indépendamment du talent naturel et de l'éten- — due des vues, il faut un esprit conciliant qui rallie tous les ^ rangs et sache inspirer la confiance et le désir de marcher *^ en avant. C'étaient ces qualités variées, cet esprit ferme et -* persuasif, cette haute intelligence qui formaient le fond du -> caractère de l'homme éminent dont nous rappellerons ici le ^ souvenir. Alexandre de Humboldt appartenait à tous les ^
pays par la variété de ses connaissances et par ses senti
ments éminemment justes et distingués.
(') Frédéric-Henri-Alexandre de Humboldt, né à Berlin, le 14 septembre 1709 ^ mon dans la même ville, le 6 mai 1859.
Nous n'avons pas la prétention de faire apprécier, dans tous ses détails, cette perte immense; nous nous bornerons à joindre nos regrets à ceux des autres pays, et à rendre un hommage mérité à cet homme illustre^ tout en rappelant quelques-uns des liens qui le rattachaient à notre Belgique.
Alexandre de Humboldt était né à Berlin, d'une famille ancienne et honorable. Sa naissance date d'une année remarquable, celle de 1769, qui vit naître plusieurs hommes célèbres, et entre autres. Napoléon et Wellington, les deux plus grands capitaines du commencement de ce siècle.
Les premières années de de Humboldt annonçaient le physicien qui s'apprêtait à illustrer la scène du monde; son incroyable activité le poussait partout à reconnaître ce qui se passait dans la sphère scientifique; de 1787 à 1790, on le voyait avec son frère passer tour à tour dans les écoles supérieures de Francfort, de Gôtlingue, de Hambourg, de Freibcrg, et y rechercher les hommes les plus distingués. C'est alors que commencèrent ses liaisons avec Werner et Léopold De Buch; c'est alors qu'il se mit en rapport avec le baron de Zach et qu'il apprit à connaître et à manier les instruments d'astronomie qui pouvaient lui être nécessaires dans ses voyages.
En 1790, il fit, avec le naturaliste Forster, un voyage géologique sur les bords du Rhin et dans l'intérieur de l'Angleterre : il n'avait que 21 ans, et cependant on le vit publier avec succès ses premières recherches minéralogiques. Un moment on put concevoir des craintes sur son avenir. Le désir de lui être utile avait porté le gouvernement à lui confier les fonctions d'oberbergmeister dans les mines de Bayreuth. 11 conserva ces fonctions de 1791 jusqu'en 1795 ; mais le besoin d'étendre le cercle de ses connaissances et de travailler sur un plus grand théâtre le conduisit bientôt en
France. H entreprit avec Bonpland le projel de visiter l'Amérique et d'explorer ce vaste continent dans tous ses détails. Il partit le 5 juin 1799, et jusqu'au mois d'août 1804, il visita les principales parties du nouveau monde avec une activité et une intelligence admirables.
Dès son arrivée en Amérique, il fut témoin du phénomène extraordinaire des étoiles filantes, qui se manifesta vers le milieu du mois de novembre suivant, et il en fit connaître les merveilles en Europe. Ce beau spectacle, sur lequel il avait appelé l'attention des physiciens, se reproduisit plus tard à la même époque, et le retour périodique prit le nom de son premier observateur.
Nous ne suivrons pas Tintelligent voyageur dans la belle roule qu'il sut parcourir avec tant de gloire et d'énergie; qu'il nous suffise de dire, avec un de ses compatriotes les plus distingués, qu'il donna en quelque sorte une forme et une extension nouvelle à trois sciences qui captivent aujourd'hui l'attention des hommes : la géographie des plantes, la météorologie et la géographie statistique (^).
A son retour d'Amérique, il revint en France et mit en ordre les trésors qu'il avait réunis pendant ses voyages. Il laissa sur le continent nouveau le compagnon de ses travaux^ M. Bonpland, qui resta fidèle à sa nouvelle patrie, et qui y mourut dans un âge avancé^ peu de temps avant son ancien compagnon de voyage.
De Humboldt s'établit à Paris et ne tarda pas s'y mettre en relation avec un grand nombre d'hommes supérieurs. L'étendue de ses connaissances, le courage et le savoir qu'il avait montrés dans sa dangereuse expédition, en même temps que le charme et la variété de son commerce, l'eurent
(') Ahxander von Humboldt, deux articles insérés par M. le professeur C.-O. Wcber, dans les n« 52 el 33 du IFochentchrift de M. le D' Heiss, ])Our 1859.
bientôt fait rechercher par ce que la France avait de plus illustre.
Un autre homme, aussi brillant par ses qualités personnelles que par ses talents, se trouvait alors en captivité sur la côté d'Afrique; après de nombreux efforts pour arriver à la liberté, Arago parvint enGn à la conquérir, grâce à l'heureuse intervention de la France. De Humboldt fut une des premières personnes dont il serra la main, en rentrant dans sa patrie : il commença dès lors avec lui une amitié à jamais honorable pour la science.
Pendant vingt-trois ans, le célèbre voyageur s'occupa avec des soins incessants de réunir et de publier les documents de son voyage, d'assister à la plupart des réunions scientifiques de l'Institut de France, de se lier avec les hommes les plus éminents, et d'apporter, dans toutes ses relations, cette dignité naturelle qui le plaçait au premier rang partout où il se présentait.
Ce qui ne sortira jamais du souvenir de ceux qui, pour se guider, ont eu recours à ses lumières, c'était cette grâce particulière, c'était cette bonté avec laquelle il accueillait leurs demandes et celles des jeunes gens qui entraient dans la carrière illustrée par ses travaux. Il ne se bornait pas à des paroles obligeantes, il les aidait de ses conseils, il ouvrait autant qu'il le pouvait le chemin qu'ils avaient à suivre, et leur parlait un langage noble et encourageant. Plein d'esprit et d'enjouement, il conservait avec eux cette politesse douce et tranquille qui leur donnait toute assurance et leur inspirait une véritable vénération.
C'est sous ces dehors bienveillants que j'appris à connaître ce savant, dont le souvenir me sera toujours cher. Profitant de ses offres, j'ai souvent demandé ensuite pour déjeunes savants le bon accueil que j'avais reçu moi-même, sans que jamais mon espérance ait été trompée; souvent
même mes demandes étaient dépassées avec un soin et une délicatesse que je n'osais espérer (*).
De Humboldt logeait à Paris, dans le voisinage du Pont- Neuf, en face de l'hôtel des Monnaies; son appartement, assex élevé, était d'ailleurs dans une position agréable. Malgré son éloignement de l'Observatoire, le savant naturaliste V aliail fréquemment et s'enfermait avec Arago, pour causer des différentes branches de la science. La conversation D eUit pas toujours calme : quelquefois la vivacité s'en mêlait, el l'un ou l'autre de ces hommes éminents se retirait avec la bouderie d'un enfant. Je liens d'Arago lui-même, qu'un jour de Humboldt quitta l'Observatoire avec tant d*humeur et de rapidité, qu'il oublia, en sortant, de reprendre son chapeau. Arsigo le poursuivit, en le priant au moins de se couvrir; nouveaux refus du naturaliste, nouvelles instances de l'autre part. La discussion fit à la fin place à un éclat de rire, et de Humboldt se couvrit (*).
(<) Me trouvant à Paris, en 1823, pour me livrer aux travaux de rasiroDomie, non premier soin fut de me rendre chez de Humboldt. Je ne le trouvai pas, mais J*y retournai avec assez d^assiduilé, pour porter son concierge à me dire la vérité. De Humboldt, toujours occupé, demandait naturellement le nom des |»ersonnes qui désiraient le voir : je m'empressai de donner le mien et je reçus aussitôt un billet d*invitation plein de bienveillance.
Je ne manquai pas de me rendre à Tappel qui m'était Tait, et j'eus lieu de m'en applaudir : le savant physicien me conduisit à l'Institut que je voyais pour la première fois, et me présenta à ses amis. Une pareille recommandation |M>uvait me dispenser de toutes les autres, si j'en avais eu.
On Taisait alors à l'Observatoire l'essai des grandes lunettes construites par Lerebours et Caucboix. La visite se prolongeait parfois jusqu'à minuit ou une heure du matin : de Humboldt était visiteur assez régulier, et je m'estimai toujours heureux de pouvoir l'accompagnera son retour.
(•) Sa conversation vive et empreinte <lo causticité prenait parfois des proiwrtions alarmantes; elles inquiétaient les personnes qui le connaissaient peu. Uo soir que, dans une réunion, il avait égayé la société |)ar ses remarques spirituelles et spécialement sur des personnes qui venaient de quitter le salon, on vil une jeune femme élégante, qui avait annoncé le dessein de se retirer, demeurer nisuite et s'agiter sur sa chaise avec une certaine impatience; la dame de la maison s'informa de la cause qui l'agitait! u Oh ! je ne partirai jamais avant ce
En 1827, le célèbre voyageur retourna en Allemagne, après avoir vécu environ trente ans éloigné de sa patrie. Il y reçut l'accueil qu'il méritait; la cour ne lui témoigna pas moins de déférence que le public. C'est alors qu'invité à se faire entendre devant ce que Berlin renfermait de plus distingué, il fit les premières lectures de son ouvrage le CosmoSy qui, plus tard, eut tant de succès et de retentissement.
Cependant ce premier essai fut interrompu par le grand voyage entrepris, en 1829, avec MM. Rose, Ehrenberg, Erman et d'autres savants. Il pénétra dans l'intérieur de la Russie et visita la partie asiatique de cet empire. Je ne m'arrêterai pas à décrire les résultats scientifiques de cette grande entreprise ; je dois les passer sous silence, comme ce qui se rapporte à son voyage explorateur en Amérique.
Je me trouvais à Berlin, pendant son séjour en Asie, ol je pus juger, par tout ce que j'y vis, des soins qu'il prenait pour continuer à marcher, en première ligne, dans les sciences d'observation. Il avait établi dans les jardins de M. Mendelson (*) un cabinet magnétique, dont, pendant son absence, le soin était laissé à quelques-uns de ses amis. MM. Encke, Magnus et Poggendorff voulurent bien m'en faciliter l'accès et m'offrir le moyen d'y faire mes observations. Ces expériences furent reprises ensuite et continuées sur une échelle plus grande, avec le concours du célèbre Gauss. Cette reprise n'eut cependant lieu qu'en 1837.
monsieur, dit-elle; ju veux éviter qu*il ne parle de moi.» Arago me racontait ce petit incident, et me disait en riant qu*il avait souvent tourmenté son ami en le lui rappelant. Du reste, ajoutail-il, quand il est lancé dans ce sens, il ne «^épargne pas plus que les autres. Il est bien inutile d*ajouter que ses plaisanteries étaient pures de loute malveillance.
(') Félix Mendelson était, comme on sait, Pun des premiers musiciens de PAIlemagne j ses deux sœurs, également distinguées par leurs talents, avaient épousé, Tune, le célèbre mathématicien Lejeune-Dirichlet, et Pautre, Tbabile artiste M. Henzel, peintre du roi.
C est pendant celte même année que je reçus du baron de Humboidt la lettre suivante, qui se rapportait aux observations magnétiques, dont il s'occupait alors avec ardeur et dont le célèbre Gauss se préparait, de son côté, à enrichir la théorie par ses précieux développements (').
c( Une seconde lettre si bienveillante et si aimable que
m'apporte M , me fait sentir tout le poids de mes torts
envers vous. Je sens combien je suis coupable, mais je compte sur votre indulgence, parce que, dans les hommes d'un talent supérieur, il y a une manière de voir les choses et la position des individus de plus haut. J'avais à vous offrir l'hommage de ma vive reconnaissance pour tant d'importants travaux de magnétisme, de température souterraine et atmosphérique, d'astronomie pure, de cette intéressante réunion de notices météorologiques et historiques, que vous savez réunir dans votre /annuaire. Pour ne pas vous importuner par la monotonie de ces vagues éloges, je devrais m'entretenir avec vous sur tous ces objets qui , malgré ma vieillesse antédiluvienne et ma position à la cour, occupent encore toutes mes pensées. Hoc erat in votis; mais des occupations qui ne sont pas très-littéraires, une vie nomade (la cour passe trois jours de la semaine dans les châteaux de Potsdam et ailleurs), des courses en Allemagne et à Paris, un bras très-faible (pour avoir couché si longtemps sur des feuilles mortes dans les forêts humides de TOréncque), des épreuves à corriger et que l'on m'envoie toutes les semaines de Paris à Berlin.... Voilà plus qu'il ne faut pour avoir quelque droit à votre pardon. J'ai le bonheur de n'avoir besoin que de quatre heures de sommeil; j'observe le plus
(') Je cite cède lettre en entier, telle qu'elle a paru dans la Correspondance scientifique ei littéraire, etc., de de Humholdt, publiée par M. De la Roquellr, Paris, chez Ducrocq, libraire, 1865, 1 vol. in-8'', pages 364 et suit.
souvent une aiguille de déclinaison horaire encore après deux heures du matin: j'ai terminé, malgré de cruelles distractions dont j'ose vous ennuyer, 115 feuilles de mon Examen critique de l' histoire de la géographie du xv^ siècley et des feuilles d'un énorme volume in-folio; je fais paraître en ce moment, avec mon ami et compagnon de voyage, M. Gustave Rose, en allemand, le premier volume de l'expédition physique et géologique que j'ai faite, par ordre de l'empereur de Russie, à l'Oural, à l'Altaï et à la mer Caspienne. Je vous donne l'histoire de ma vie pour que vous m'en vouliez moins de ce coupable retard d'une réponse. C'est un double crime, puisque je vous ai fait perdre deux mois par des recherches magnétiques, auxquelles vous vous livrez avec une si noble ardeur. Cette année a été bien intéressante sous le rapport de ces lumières polaires dont l'apparition se fait pressentir dix à douze heures d'avance, par des changements dans la tension électro-magnétique du globe. C'est cette année aussi qu'on a de nouveau pu sentir comment les perturbations de l'aiguille sont différentes dans deux endroits où l'aurore boréale semble se montrer avec le même éclat, mais non à la même hauteur; nous n'éprouvons pas tous le même orage magnétique, et l'orage qui a lieu dans un point très-éloigné agit quelquefois plus énergiquement sur l'éguille là où il n'y a pas de trace d'aurore boréale visible, qu'un orage magnétique placé près de notre zénith. Tout cela se débrouillera par des observations correspondantes très-multipliées en mesurant plus précisément qu'on n'a coutume de le faire, les apparences de l'aurore et les temps où les changements ont lieu. Le parallélisme des courbes des déclinaisons horaires est à présent un phénomène si bien constaté et à de si énormes distances, qu'il devrait [sic] y dans la monotonie, moins occuper les physiciens. Ce qui intéresse le plus, c'est le non-parallélisme, qui se
montre quelquefois à de petites distances (Berlin et les mines de Freiberg), c'est Tinfluence de Télat météorologique de l'atmosphère sur les maxima et minima des élongations diurnes. Il reste à découvrir les rapports intimes de la manifestation du magnétisme avec les changements instantanés de Tair.
)) Mon ami^ M. Encke, qui professe aussi une haute estime pour vous^ se chargerait sans doute très-volontiers de me remplacer et de surveiller la construction d'un appareil de Gauss à Berlin ; mais, nous-méme, nous avons beaucoup plus de confiance dans les appareils à miroir construits à Gôtlingue, où Ton a une longue habitude de construire eo différentes dimensions. M. Encke veut changer son petit barean avec un plus grand, et compte lui-même avoir recours, cet été, à M. Gauss, pour obtenir un appareil fait à Gôttingue. Vous voyez que quelquefois les Berlinois peuvent aussi être modestes. Vos observations de la [atitude de Bruxelles (passages de la polaire) sont d'une admirable précision. Agréez, je vous supplie, monsieur et cher confrère, l'hommage de ma haute et affectueuse considération.