HENRI - CHRÉTIEN SCHUMACHER
Le célèbre astronome auquel cette notice est consacrée, était issu d'une famille distinguée qui lui laissa, à défaut de fortune, un nom estimé et d'honorables antécédents. Ses ancêtres avaient quitté la Westphalie au seizième siècle, pour venir habiter le Holstein f). Son père, André Schumacher^ conseiller de conférence, avait fait partie de l'ambassade danoise à Saint-Pétersbourg; il fut ensuite attaché au cabinet du roi de Danemark Christian VII, et envoyé, en dernier lieu, à Bramstedt, en qualité d'administrateur du bailliage de Segeberg.
C'est dans cette localité que notre confrère vit le jour. Il
(') Né à Brarosledt, dans le Holstein, le 3 septembre 1780, mort à Allona, le 38 décembre 1850.
Je dois à Pobligeance de M. Pelersen, Taide et Pami de Schumacher, plusieurs renseignements contenus dans cette notice; j'en ai ajouté d'autres que j'ai puisés dans mes souvenirs et dans la correspondance de Pillustre défunt avec qui j'avais des relations suivies depuis plus de vingt ans.
(*) Parmi les membres de sa Tamille, on trouve l'infortuné comte de GriflTenfeldt, grand chancelier de Norwége, qui, à la suite d'une élévation rapide, se vit dépouiller de ses biens et de ses honneurs, et fut condamné à la peine capitale. Christian V commua sa peine en celle de la détention dans une forteresse, d'où il ne sortit qu'après vingt-trois ans. Le comte jouit peu de sa liberté : il mourut l'année suivante (1699).
reçut sa première éducation dans la maison paternelle; mais il avait à peine dix ans, qu'il fut frappé du malheur le plus grand que l'on puisse éprouver à cet âge : il perdit son père (*). Celui-ci, dès qu'il s'était senti dans l'impossibilité de continuer ses soins à ses deux fils, avait songé à leur avenir et les avait recommandés au prince royal, qui fut couronné, plus tard, sous le nom de Frédéric Yl. Cette tendre sollicitude eut les plus heureux résultats; le prince justifia, sous tous les rapports, la confiance placée dans ses bons sentiments.
Le pasteur Dôrfer de Preetz, homme instruit et auteur d'une bonne topographie du Schleswig-Holstein, prit soin de l'éducation des deux frères; et l'année suivante, il les amena avec lui à Altona, où venaient de l'appeler ses nouvelles fonctions. Madame Schumacher ne voulut pas se séparer de ses enfants; elle les suivit dans la nouvelle résidence de leur précepteur.
Dès lors se développait, chez le jeune Henri, le goût des sciences mathématiques et de l'astronomie ; à la connaissance de la théorie il voulut joindre celle de la pratique; il essaya de construire des pendules de bois et d'autres instruments pour tacher de se rendre compte des mouvements célestes. Nos premières inclinations dominent presque toujours pentlant le reste de notre existence; nous en trouvons ici une preuve nouvelle. Ceux qui ont eu le bonheur de connaître notre confrère savent qu'il avait une véritable passion pour les instruments et surtout pour les chronomètres (').
(•) Le 3 janvier 1790. — Sa mère, Sophie Hedewig Weddy, était la Aile d*uo pasteur de la province d^Oldenbourg ; elle avait été mariée en premières nocef au conseiller Buschiug, frère du célèbre géographe; elle est morte à Altona, le 30 octobre 1833.
(') En 1833, il m'avait proposé, pour notre Observatoire, Tachât d*un excellent cercle de Troughton, construit en 1793, ou plutôt c'était un cadeau qu'il voulait nous faire pour faciliter la détermination exacte de notre latitude. Les
Cependant la faiblesse de sa santé inspirait quelques craintes; son médecin dut le forcera suspendre ses études et à aller habiter pendant quelque temps la campagne. Il y apprit que sa mère avait fait l'acquisition des ouvrages mathématiques de Wolff, et dès lors, il n'eut plus de repos que ces livres tant désirés ne fussent entre ses mains. Ses études mathématiques ne nuisirent cependant pas à celles des langues pour lesquelles il montra toujours l'aptitude la plus grande : Schumacher parlait et écrivait à peu près toutes les langues vivantes de l'Europe, et possédait à fond les langues anciennes, circonstance extrêmement avantageuse pour le rôle honorable qu'il eut à remplir, plus tard, en servant d'intermédiaire entre tous les astronomes du monde civilisé.
Il fit des études en droit aux universités de Kiel et de Gôttingue, mais en restant toujours fidèle aux sciences exactes. En 1806, il écrivit, à l'occasion de son doctorat, une dissertation De Seims publicis populi Romaniy qu'il dédia
économies qu^imposail notre récente révolution, m^empéchërenl ({^accepter ses propositions obligeantes. Le plus habile ingénieur de PAngleterre, le célèbre TroughtoOj avait pour Schumacher une amitié toute particulière. Comme il hésitait à nous envoyer les grands instruments que lui avait commandés le gouvernement déchu, Schumacher me proposa de lui écrire, a Pour moi, disait-il, le vieux Troughlon fait Timpossible; tout ce que je désire est aussitôt expédié. Il 8*obstine même à Taire lui-même les dernières rectifications. Comme il parait que je suis son enfant gâté, il sera peut-être bon que je lui écrive pour vos instruments, et vous pouvez compter que je le ferai à la première occasion. >
Schumacher a toujours témoigné le plus vif intérêt au sort de notre Observatoire. Lorsque le bâtiment fut achevé, et les instruments en place, ce furent les moyens de les utiliser qui me manquèrent, u J*apprends avec étonnemenl, m*écrivit-il alors assez gaiement, qu*on ne vous a accordé encore aucun aide; c*est comme si Ton donnait à un directeur d^orchestre d*excellents instruments sans lui donner de quoi payer les musiciens. Ces messieurs croient qu^un astronome regarde les étoiles tantôt par un, tantôt par un autre instrument et que c*est là ce qu*on appelle Taire des observations. Ils n*ont aucune idée que chaque instrument exige son cours suivi d*observations et qu*un seul astronome ne peut y suffire. » 20 décembre 1837.
à son ami ei ancien maître, le pasteur Dorfer. Il passa ensuite quelques années en Livonie, remplissant les fonctions de précepteur dans une famille distinguée.
 son retour, il fut assez heureux pour faire la connaissance du comte Reventlow, curateur de l'université de Kiel; et, par son influence, il put se livrer entièrement à l'étude des sciences mathématiques. A cet effet, il alla passer quelques années à Gôttingue, auprès de l'illustre Gauss, qui à la gloire d'être le premier géomètre de l'Allemagne joignait celle d'avoir formé à peu près tous les mathématiciens allemands qui marchaient avec le plus de distinction sur ses traces. Il ne lui fut pas difficile d'attirer l'attention d'un homme aussi supérieur; et, ce qui vaut mieux encore, de mériter son amitié. Schumacher avait pour le géomètre de Gôttingue une véritable vénération ; il le consultait avec déférence sur tous les points épineux que lui présentait sa position délicate comme rédacteur du Journal astronomique.
En 1810, Schumacher fut nommé professeur d'astronomie à Copenhague, et, en 1813, il accepta, avec l'assentiment du roi de Danemark, les fonctions de directeur de l'Observatoire de Manheim, mais sous la condition de venir remplir le même emploi à Copenhague, en cas de retraite de Bugge, qui se trouvait alors à la tète de l'observatoire de cette dernière ville. En acceptant ce déplacement, il avait surtout cédé aux invitations de son protecteur et ami le duc d'Augustenbourg.
Avant son départ pour Manheim, Schumacher s'était marié (*) ; le choix qu'il fit prouve en faveur de son discernement, et le bonheur dont il a joui dans son intérieur témoigne en même temps de la bonté de son cœur et de l'attachement qu'il savait inspirer.
(■) A?ec mademoiselle Cbrélienne^Madelcine de Scbooo, qai lui i svrvéen, et dont il a eu sept enfaots, quatre fils et trois filles.
La mort de l'astronome Bugge, arrivée au mois de mars 1818, rappelait naturellement Schumacher à Copenhague. Notre confrère fit un voyage en Autriche, pour s'entendre à ce sujet avec son auguste protecteur, le roi Frédéric VI, qui assistait alors au congrès de Vienne, et aussi pour voir son frère, Ch. Schumacher, qui se trouvait à la suite du souverain.
11 fut nommé professeur ordinaire d'astronomie et directeur de l'Observatoire de Copenhague. Dès son arrivée, il commença à donner un cours d'astronomie en langue latine ; et, l'année suivante, il fit ses préparatifs pour mesurer un degré du méridien dans le Schleswig-Holstein. Afin de sur^ veiller avec plus d'activité la triangulation de ce pays, il obtint, en 1821, la permission de s'établir à Allona et d'y construire un observatoire. 11 choisit l'emplacement de cet édifice, dans un site charmant, sur la pente de la rive droite de TElbe (*).
En 1819, il avait fait avec son ami Jean-Georges Repsold, le plus habile mécanicien de l'Allemagne, un voyage en Angleterre et en France, pour visiter les observatoires de ces pays et faire la connaissance de leurs astronomes. C'est dans le même but qu'il visita, en 1826, à Munich, les ateliers de Reichenbach et d'Ertel, d'Utzschneider et de Fraunhofer; en 1834 et 1835, il se rendit à Berlin pour y voir le nouvel observatoire d'Encke et assister aux observations de Bessel sur les oscillations du pendule; en 1840, il visita son ami Struve dans son magnifique observatoire de Pulkova ; et enfin^ en 1843, il fit le voyage de Vienne pour prendre part à l'observation de la fameuse éclipse de soleil du 8 juillet, dont il a décrit, dans son journal, les apparences si extraordinaires.
(*) Voyei U description de ce bel observatoire dans la Correspondance mathématique 9t phyiiquê de BrtuDeikê, tome VI, pages 128 et suiv.
Tous les ans, il faisait un voyage à Copenhague et une espèce de pèlerinage à Brème auprès du vénérable Olbers, pour qui il professait le plus profond respect. J'ai eu le bonheur de faire partie d'une de ces excursions, vers la fin de juillet 1829.
Olbers était un véritable patriarche; on se sentait ému par la beauté de son caractère et par Téclat de son talent comme observateur. Tous les astronomes allemands, ainsi que les étrangers, qui ont eu le bonheur de le connaître, sont unanimes pour rendre hommage à cet homme distingué (*).
Bessel très-jeune encore, se trouvait garçon de magasin chez la sœur d'Olbers. Notre astronome le voyait chaque jour
(') Voici une des lettres de cet homme excellent qui, par les encouragements les plus obligeants, savait entretenir et exciter Tardeur des jeunes obsenrateurs. Ses paroles devaient avoir cette influence, provenant d*une soarce.aussi pure et exprimées avec tant de simplicité :
« Le souvenir de votre agréable, mais trop courte visite avec M. Schumacher me sera toujours précieux. Si vous ne voulez pas être trop jaloux d*un jeune homme de soixante-dix-buit ans, je vous avouerai que je suis, depuis ce temps, ardent adorateur de votre aimable et charmante épouse. Veuillez bien, je vous en prie, présenter mes très-sincères et très-respectueux hommages à madame Quetelet.
9 Je vous félicite de Tacbèvement prochain de votre observatoire, et je suis sûr que la science en tirera bientôt de précieux fruits. Avec de tels instruments on ne peut attendre d*un observateur si habile, si intelligent et si assidu comme vous que de très-intéressantes observations.
n Vous trouverez Tobservaiion de la dernière éclipse de soleil, faite à Brenien, dans le n» 313 des j^stronomischen Nachrichten de M. Schumacher. Quanta moi, je ne suis plus en état, ni de monter à ma chambre, qui m*a servi d*observaloire, ni de manier un in^trumcnt : ainsi, je n*ai pu que voir cette grande éclipse, comme tout le monde, par une vitre noircie.
» Malgré cette faiblesse de mon grand âge, je prends toujours le plas grand intérêt à tout ce qui appartient à la science, et principalement à l*astronomie : et c'est presque le seul plaisir qui me reste encore de voir et de connaître ses progrès. Vous m*obligerez infiniment, si vous vouliez me donner de temps en temps quelque connaissance de vos observations et des travaux intéressants qui vous occupent. »
» A Brème, le 20 juillet 1836. »
Olbers était né le 11 octobre 1758 : il avait donc soixaote-dix-hait ans au moment où il écrivait celte lettre. Il mourut quatre ans après, le 3 mtrs 1840.
et prenait plaisir à causer avec lui. Dans ses conversations il lui donnait des questions à résoudre, et, charmé de Tintérèt qu'il y prenait, il augmenta successivement les difficultés qu'il proposait. 11 ne tarda pas à reconnaître où ce jeune homme distingué pouvait aspirer d'atteindre. C'est en passant de cet état secondaire à celui de directeur de l'Observatoire de Kônigsberg que Bessel finit par prendre place parmi les premiers observateurs de son époque (').
En allant à Brème, nous étions de compagnie avec le célèbre Repsold (^) ; le double passage de l'Elbe faillit nous
(') Bessel raconte lui-même cet incident, dans une notice que M. A. Erman a insérée, en léte de la correspondance d*0lbers et de Bessel, qu*il a fait paraître eo 1852. Brieffoeehsel zwiichen W. Olben und F.-JF. Bes$el, herausgegeben von jidolph Erman, in-8°, 2 vol., Leipzig, 1852. Celte correspondance embrasse à la fois des discussions scientifiques et parfois de simples nouvelles d*intérieur : ainsi je trouve, à Tépoque de mon passage, Tindication des visites que cet excellent homme a reçues et de celles qui lui avaient été promises : Gauss, Lindenau und Benxenherg hattenmir im vorigen/areneinenBesuch versproehen .* tUle drei iind verhindert worden. Nur den jistronomen Quetelet mii êeiner gehr lieheniwurdigen Frau aut Brus$el, und profeuor Brande» aui Leipzig mit niner Familie habe ichgetehen. Ertterer hat mir $ehr gefallen, und letitereriit mein long jàhriger Freund.... Cet sortes de commerces épistolaires sont moins connues en France. En même temps, M. Peters publiait, à Hambourg, la correspondance de Schumacher et de Gauss.
(*) On voudra bien me permettre de citer le récit de cette visite, que j*ai donné dans les notes d*un Foyage tcientifique fait en jillemagne pendant Vété de 1829, l.VI de ma Correspondance mathématique :
« Je me présentai donc, sous les auspices de ces deux hommes distingués, chez le grand astronome à qui l*on doit la découverte de Pallas et de \esta, ainsi qn*une foule d*autres travaux qui ont enrichi le domaine de la science. J*aurais peine à eiprimer le respect que j'éprouvai en approchant de ce beau vieillard, dont la physionomie, pleine de noblesse, respirait en même temps la bonté et la plus louchante bienveillance. Hais mon émotion fut plus vive encore, quand j*entrai dans le modeste observatoire où avaient été faites tant de belles recherches: c*élait une chambre élevée, de médiocre grandeur, qui servait en même temps d'observatoire et de bibliothèque. Les murs étaient garnis de livres, et le fond présentait uue espèce de vitrine en saillie vers le jardin, d*où Ton découvrait une grande partie du ciel. Je témoignai le désir de voir Tinstrument qui avait servi à la découverte des deux planètes qui ont illustré le commencement de ce siècle. Le célèbre vieillard remit entre mes mains un chercheur dont Tobjeclif était cassé. La pendule qui avait servi à ces grandes découvertes était encore là :
devenir fatal. Au premier passage, notre frêle embarcation avec les voitures qu'elle portait, fut subitement accueillie par un coup de vent et sur le point de chavirer. Au retour, le feu éclatait dans Hambourg : Repsold, qui était préposé au service des incendies, nous quitta brusquement et se rendit, sur une nacelle, le plus directement possible, vers le lieu du sinistre. On sait que, six mois après, cet excellent homme périt dans une circonstance pareille,victime de son dévonement(').
Le célèbre horloger Kessels, frère de notre statuaire, n était pas devenu moins nécessaire à Schumacher que son ami Repsold ; tous les moyens furent employés pour le retenir à Altona et ils furent couronnés de succès. Kessels obtint du roi de Danemark une pension, la décoration de Danebrog et la construction de chronomètres pour la marine royale.
Schumacher jouissait d'une grande faveur auprès du roi ;
elle étall aossi simple que Pautre instrument; elle n*étaU pas même ponrme 4e compensateur. Quoique Olbers eût acquis depuis des instruments plus parfaits, et entre autres plusieurs lunettes de Munich, on voyait sans peine qu'il était demeuré attaché aux premiers, comme à de vieux amis qui ont partagé dé grands travaux et qu*on conserve avec amour. Les recherches d*Olbers ne nécessitaient sans doute point des instruments d*uoe grande précision, cependant, on ne peut s'empêcher d*admirer Tadresse avec laquelle il a tiré parti de ceux qu*il avait en sa possession. On sait, du reste, que le propre du génie est de produire de grands résultats avec de faibles moyens.
» Il n*était peut-être pas d'astronome qui eût une connaissance plus approfondie du ciel qu'Olbers. En lui montrant seulement la partie du ciel qu*enbrassait le champdeson chercheur, il n'aurait guère eu de peine à reconnaître, dans cet espace circonscrit, les étoiles qui s'y trouvaient.
* Il s'exprimait avec autant de candeur que de modestie sur les objets de ses recherches. « Pour Pallas, disait-il, je l'ai vue par hasard; mais j'ai cherché » Vesta; aussi sa découverte m'a causé une bien douce satisfaction. » Je ne sais si j'admirai dans Olbers ses talents plus que ses vertus; mais il me semble qu'il était impossible d'approcher de lui sans éprouver le plus profond respect, alors même qu'on aurait ignoré ses belles découvertes. J'ai eu le bonheur de me trouver an milieu de sa famille et de ses amis, et le même sentiment dominait chez tons et se montrait dans tous les regards. C'était un vrai patriarche, efetjet de l'amour et de la vénération de ceux qui l'entouraient. »
(*) Le 14 janvier 1830.
et l'on doit convenir qu'il en usa toujours noblement, soit pour obtenir des distinctions en faveur des savants, soit pour faire accorder des récompenses à des travaux utiles à la science.
À la fin de 1839, il perdit son auguste protecteur; mais le roi Christian VIII s'empressa de lui continuer les faveurs dont il jouissait, et même de lui en accorder de nouvelles ('). Rien ne fait plus d'honneur à un prince que de savoir reconnaître le vrai mérite et d'aller au-devant de lui. Cet art caractérise un esprit supérieur, et devient dans l'État un élément d'ordre et d'émulation.
Les distinctions et les témoignages d'estime que recevait notre confrère n'étaient point bornés par les limites de son
('} Le 2 janvier 1840, il m*écrivait : « Vous avez vu dans les Journaux la nouvelle de la mort de notre excellent roi, qui a tant fait |>our Pastronomie. Comme je sais que vous prenez un vif intérêt à tout ce qui me regarde, je vous mande en même temps que le roi actuel, protecteur éclairé des sciences et des arts, comme le défunt, m*a honoré d*une lettre très-gracieuse qui finit par ces mots : Seyn Sie verêiehert, da»$ ieh JkrenverdienstvolUn jirbeiten diê grôaU jiufmerkiam» keii widmen, und eine Freude darin finden werde tie xu fordem, und su iehuetxen. En déclarant qu*il veut avancer et protéger mes travaux, il me donne sans doute une assurance que je ne saurais trop apprécier. » Le S9 juin suivant, il m*annonçait une nouvelle faveur, u Le roi m*a fait Conferentzrath, ce qui, chez nous, est un litre plus haut que celui de Staattrath, A vous dire le vrai, le titre m'importe peu, étant généralement connu sous celui de professeur, et ayant une prédilection marquée pour un titre sous lequel j'ai été assez heureux pour gagner votre amitié et celle de tant d'hommes illustres dans les sciences; mais ce qui m'importe, c'est que le roi par là m'ait donné une preuve publique qu'il me regarde avec la même bienveillance que son prédécesseur. Je suis donc très- content d'être Conferenzrath. » Schumacher eut le malheur de perdre, quelques années après (le 19 janvier 1848), cet autre protecteur, qui lui donna cependant, avant sa mort, encore un témoignage de bienveillance. « La dernière grâce dont le roi décédé m'a comblé, est ma nomination de grand-croix de l'ordre de Danebrog, distinction très- rare pour les savants et que j'ai eu l'honneur de partager avec M. Ôrsted. On m'a dit que nous étions les premiers savants grandscroix; je ne veux pas en répondre. J'ai eu, pendant les huit années de son règne, entre vingt et trente lettres écrites de ia propre main; dans celle qui accompagne le cordon blanc, il dit qu'il aimait à montrer qu'il estime le même mérite littéraire au moin* l'égal de tout autre mérite. » (Le 28 janvier 1848.) Il est beau de penser ainsi et surtout d'agir en conséquence.
pays; il avait été décoré des ordres de Prusse, de Russie, de Suède, de France et de Belgique, et il appartenait à toutes les principales sociétés savantes de l'Europe (*). Sans doute, ces distinctions, les dernières nnème, ne prouvent pas toujours en faveur de ceux qui les obtiennent ; les exenaples au besoin ne manqueraient pas à Tappui de cette assertion, bien qu'il existe encore des sociétés savantes qui se respectent assez pour ne pas prostituer les honneurs dont elles disposent.
Ce qui fornnait le plus beau titre de Schumacher,celui auquel l'homme de mérite doit toujours attacher le plus de prix, c'était l'assentiment général des gens de bien et des hommes les plus élevés dans la science. Ce bien précieux il le possédait au plus haut degré: je ne pense pas que Schumacher eût un seul ennemi dans le monde scientifique; etcertes, s'il en eût existé, ils se fussent bien gardés d'oser se produire. Schumacher, au contraire, était lié avec tous les astronomes de notre époque; par son caractère bon et conciliant, par son savoir étendu, par sa droiture, il était en possession de toute leur confiance, et l'on regardait comme un grand bien d'avoir
(') Sa nominalioo dans noire Académie datait de 1839; il avait été nommé offîcier de Tordre de Léopold, au mois de juillet 1846.
Il lui vint, au sujet de cette décoration, les plus honorables scrupules. L^arréié royal portait : a Pour la pari qn^il a prise à la publication des documents scien* lifiques envoyés au déparlement de la guerre par le gouvernement de S. M. le roi de Danemark. «> <« Or, je n'ai pas pris part, m*écrivait-il, à la publication de documents scientifiques quelconques qui ont été envoyés à voire gouvernemeol. L^inique hypothèse que je puisse former, c'est que le major Olsen a envoyé de ses caries qui reposent effectivement sur mes triangles, mais dont le détail et la publication appartiennent à Téiat-major danois.... J^écrirai pour savoir ce qui s*esl passé; et, si mes soupçons sont justes, soyez persuadé que je ferai tout de ma part pour que la méprise soit rectifiée. » Je pris des renseignements de mon côté, et je pus lui annoncer qu*on avait voulu, avant tout, honorer eo loi le mérite du savant, et qu'il avait été décoré non pas à cause, mais à Poccasioo de renvoi fait par le major Olsen , qui, du reste, avait été décoré lui-même par le même arrêté royal. Ces scrupules sont rares, et c'eût été, à ma connaissaocr, la première réclamation de ce genre.
mérité son estime. L'ami d'Olbers (*), de Gauss, de Bessel semblait en quelque sorte résumer en lui-même toute la considération que Ton portait à ces hommes distingués ('). Il usa dignement de cette belle position pour se faire le centre de toutes les communications astronomiques, et pour se constituer le lien entre les hommes qui cultivaient avec le plus d'activité sa science de prédilection. Ses Àstronomische Nachrichten forment une des collections scientifiques les plus précieuses qui existent et l'un des recueils qui ont servi le plus utilement l'astronomie. L'annuaire, qu'il commença en 1836 et dont il suspendit la publication en 1843, est un petit recueil dont l'existence a malheureusement été trop courte, mais qui était également conçu sur un excellent
(') M. Ad.Erman a fail paraître, à Leipzig en 1852, deux volumes (Brieftcechsel zwitchen W. Olbers und F.-W, Bessel) coDienaul la correspondauce d*Olbers et de Bessel; comme H. C.-A.-F. Pelers a publié, à Allona, entre les années 1860 et 1865, six volumes in-S^ contenant la correspondance de C.-F. Gauss et H.-C. Schumacher {Briefwechsel zwischen C.-F. Gauss und ff.-C, Schumacher). Ces correspondances, très-intéressantes sous le rapport scientifique, contiennent aussi une espèce de journal scientiflque sur le mouvement des sciences et quelquefois tout simplement des renseignements sur les voyages de ceux qui les cultivent; ainsi, dans ce dernier recueil, Gauss répond à Schumacher, en date du 15 octobre 1839 : Es ist sehr lange, dass ich von Ihnen, keine Nachrichten erhalten habe ; nur indirect hôrte ich zuweilen elwas von Ihnen, Z, B. von der giitigen Aufname des jungen Sartorius erzdhlte mir seine Mutter, und von Ihrer Reise nach Bremen Herr Quetelet... Tome II, page 214, Briefwechsel. — Olhers écrivait de même à Bessel : Gauss, Lindenau und Benzenberg hatten mir in vorigen Jaren einen Besuch versprochen : aile Drei sind verhindert worden. Nur den Jstronomen Quetelet mit seine Frau auss Briissel, und professor Brandès aus Leipzig mit seiner Familie hahe ich gesehen (Briefwechsel, tome II, page 335, in-8", année 1852.)
(>) La mort de Bessel lui causa une peine infinie, et telle qu*il négligea toutes ses affaires, même son journal. « La dernière comète découverte par Brorsen, m*écrivait-il, n'est autre que la comète de Biéla. Vous vous en serez aperçu d*abord, mais lorsque la lettre de M. Brorsen arriva, je venais de recevoir les tristes nouvelles de Tétat dangereux de M. Bessel, qui ne me permettaient plus d^espérer. Toutes les comètes du monde m*élaient dans ce moment indifférentes, et je me bornai à communiquer la découverte aux astronomes sans y regarder de près. Nous vivions, M. Bessel et moi, depuis trente-sept ans, dans la plus intime liaison, m Altona, le 30 mars 1846.
plan. M. Petcrs, depuis, s'est attaché avec talent à continaer les utiles travaux de son digne prédécesseur.
La complaisance de Schumacher était extrême; il suffisait de lui témoigner un désir, pour qu'il appliquât toute son activité et celle de ses amis aux moyens d'y satisfaire. Ceux qui l'ont visité savent qu'il exerçait l'hospitalité de la manière la plus grande et la plus affectueuse. Son commerce était très-agréable; avec une instruction fort étendue, il causait d'une manière attrayante sur les sujets les plus divers : sciences, lettres, arts, les objets même futiles en apparence, rien ne paraissait lui être étranger (^). Sa conversation était gaie, spirituelle, relevée quelquefois par un léger grain de causticité qui jamais ne blessait personne, mais qui tendait h mettre en relief le côté plaisant des choses. J'ai remarqué une pareille tendance chez un grand nombre d'hommes distingués; et ces élans d'une gaieté douce et inoffensive m'ont toujours donné une idée favorable de la bonté de leur cœur. Il serait impossible, en effet, de tirer une vengeance plus innocente de l'ennui que causent les ridicules, les sottises et souvent les méchancetés.
Notre confrère était de petite taille et d'une complcxion délicate; il était souvent exposé à de cruelles migraines qui le rendaient incapable de tout travail suivi. Dans l'excursion que nous fîmes ensemble à Brème, il fallut nous arrêter toute une matinée à Harbourg, où nous avions passé la nuit, à cause d'un mal de tète qui faillit même lui faire reprendre le chemin d'Altona.
Tout, chez lui, se faisait avec l'ordre le plus parfait : il avait des instants pour ses études, pour ses plaisirs : sa cor-
(') Il avail une prédilection pour les arts du dessin, et lai-ménie defsinait fort hien. Pendant le séjour que je fis chez lui, en 1829, il me fit la proposition de dessiner mon portrait pour Toffrir à ma femme. On conçoit qae j*acGcpl«i arec reconnaissance une proposition qui tendait h nous procurer un anssi agréable souvenir de notre visite à Allona.
respondance était tenue avec une régularité remarquable ; ses lettres écrites avec une netteté qui aurait fait honneur à UD professeur de calligraphie; la propreté la plus irréprochable régnait dans son observatoire, qui était véritablement un modèle dans son genre. La précision qu'il apportait dans ses observations et ses calculs est connue de tous les astronomes (*) : est-il étonnant alors, si Ton considère surtout la circonspection qu'il mettait dans le choix des personnes appelées à le seconder, qu'il ait eu pour aides une série d'hommes distingués? Je citerai M. Gunlagler, professeur en Islande; M. Nissen, à Tondern; M. Hansen, directeur de l'Observatoire de Gotha; M. Clausen, astronome à l'Observatoire de Dorpat; M. le professeur Petersen ; M. le docteur Peters, directeur de l'Observatoire d'Allona (*).
Les événements déplorables qui, pendant ces derniers temps, ont porté le théâtre de la guerre dans son pays, avaient jelé la tristesse et l'inquiétude sur la fin de sa carrière('). 11 reçut dans cette circonstance des témoignages bien
(■) On se demande comment avec une correspondance aussi étendue, desoccupations aussi nombreuses, aussi variées, et une aussi faible santé, il trouvait encore le temps de se livrer à des travaux particuliers. Au mois de juillet 1846, il me parlait de Pinienlion qu'il avait de donner une traduction de mes Lettres sur la théorie des probabilités. •< J*aurais envie, écrivait-il, si je trouve le temps nécessaire, de les mettre moi-même à la portée de mes compatriotes. > Quoique rhonneur d*élre traduit par un savant d*un aussi haut mérite fût la plus belle récompense à laquelle un auteur pût aspirer, c*eût été Tobtenir à un prix trop élevé, que d^exposer une santé aussi précieuse à un pareil surcroît de travail.
(*) On compte aussi, parmi ses élèves, MM. le professeur Ursin, à Copenhague; Olufsen, astronome dans la même ville; Selander, astronome à Stockholm; Swanberg, astronome à Upsal ; Fuss, à Wilna; Agardb, à Lund; Sievers, à Copenhague; A. Neumann, en Hongrie; Th. Brorsen, astronome à Senftenbcrg; le docteur Gould, à Cambridge; et, dans les derniers temps, son fils Richard Schumacher, MM. A. Sontag, A. Quirling et le docteur Olde. Les lieux de s^our peuvent avoir changé depuis que les lignes précédentes ont été écrites.
(') Voici comment il exprimait ses appréhensions à ce sujet : « Vous connaissez Pétat déplorable de mon pays, déchiré par les factions et par la guerre civile. Il est impossible de dire jusqu'à présent si les établissements scientifiques seront engloutis dans ce gouffre, ou si on leur permettra de subsister. En atten-
touchants d'estime de toutes les principales sociétés savantes de l'Europe. Elles adressèrent des requêtes au gouvernement danois, pour le prier de soutenir de son influence rObservatoire d'Altona et son savant directeur, dont la conservation intéressait à un si haut point la science. Cette démarche, tout à fait inusitée, est certainement le témoignage le plus éclatant que l'on puisse rendre à un homme. Aussi produisit-elle son effet : le gouvernement danois proposa à M. Schumacher de lui payer son ivBiieinenijusquà la paix; et presque en même temps, le gouvernement provisoire da Schleswig-Holstein lui fit des propositions semblables (^). Ces deux offres pouvaient paraître séduisantes, sans doute ; mais arrivant simultanément, elles étaient fort embarrassantes : il était évident, en effet, que chacune des parties, en proposant de se charger exclusivement des frais de l'Observaloire, avait en vue de faire acte de possession et de réclamer plus tard l'établissement en sa faveur. Dès lors, que devenait l'Observatoire ? Y aurait-il partage des instruments et déplacement du directeur? C'était évidemment anéantir cette utile institution.
Notre illustre confrère n'a point connu la solution de ce problème, si triste et en même temps si inquiétant pour lui : il mourut à Altona le 28 décembre 1850, à li heures et demie du matin, après plusieurs semaines de maladie. Peu d'hommes laisseront des regrets plus universels et mieux sentis : tout ce que la science comptait d'écrivains éminents s'est associé au deuil de sa famille.
(laDt, je continue mes paisibles travaux, quoique la tranquillité d*âaie, si nécessaire pour bien travailler, me manque tout à fait. » i8 mars 1848.
(') o Ma lettre était à peine partie, lorsque des deux côtés, de Scbleswig (de la part du gouvernement provisoire) et de Copenhague, on s^ofTrit de me payer moo traitement et d*entretenir rObservatoire Jusqu*à la paix. l/ofTre du gouveroement provisoire vient de lui, sans être sollicité ni directement ni indirectemeot par moi. » Altona, février 1849.