ALEXIS BOUVARD
Depuis longtemps, Bouvard était I'ud des astroDomes ^^ plus actifs de Tobservatoire de Paris; il avait rendu ^^ grands services à la science , soit comme observateur, ^^^^^ comme calculateur.
€ Né le 27 juin 1767, dans un chalet du Mont-Joli, qim ^^^ signalait encore , il y a peu d'années , aux étrangers ^^^^^ passaient près de là, comme remarquable sous ce rapp^> *^' il appartenait à une famille estimable de propriétaires d ^v- "^ la paroisse des Contamines, située dans le haut Faucig-^^^ ^' en Savoie, près des bains Saint-Gervais et au pied du Mo ^*^^' Blanc. Le commerce auquel ses parents le destinaient n'ay^^*-^^ eu aucun attrait pour lui, il se rendit à Paris en il^^-^j étudia les mathématiques et Tastronomie, et devint bier"^ *^^ assez instruit pour être admis à l'observatoire en 1793, ^^ moment où le comte Cassini s en retira. Lors de la créaU^ ^^" du Bureau des longitudes, en 1795, Bouvard en fil pa«^^'^ en qualité d astronome adjoint. Il découvrit, la même anm ^^^'
(•) Bouvard élail né en Savoie, et il est mon à Paris le 7 juin 1845. T^^^^ extrayons les premiers paragraphes «Pune nolice que lui a consacrée M. ^''' Gauiicr, dans la Bibliothèque universelle de Genève, |»our août 1843,
une nouvelle comète et en calcula les éléments. Il futchargé, en 1797, par le célèbre Laplace, de calculer des observations de la lune de Bradiey et de Maskelyne, faites en 1750 et 1795, pour déterminer la valeur numérique de l'équation séculaire de l'apogée et du nœud de l'orbite lunaire, que ce grand géomètre venait de découvrir par la théorie de la gravitation universelle , et qui devait diminuer assez notablement les erreurs des tables de la lune. Les immenses calculs que Bouvard a été appelé à effectuer successivement, pour appliquer aux divers corps de notre système planétaire et réduire en nombres et en tables les formules obtenues par l'illustre auteur de la Mécanique céleste^ constituent un de ses principaux titres à la reconnaissance du monde savant. Il a été infatigable sous ce rapport, et il était toujours prêt à se dévouer aux travaux de ce genre dont Laplace le chargeait. Heureuse alliance du génie avec des facultés de calcul remarquables , qui a fort avancé la détermination précise d'un grand nombre de mouvements et de phénomènes célestes.
» Bouvard partagea avec Biirg, en 1800, le prix proposé par l'Institut de France, sur la comparaison des observalions avec les tables, pour fixer les longitudes de l'époque, de l'apogée et du nœud de l'orbite ^e la lune. Il fut élu membre de l'Institut en 1803. Il publia, en 1808, la première édition de ses tables de Jupiter et de Saturne; la seconde, qui a paru en 1821 , a été augmentée de tables d'Uranus, que Bouvard s'est occupé de perfectionner jusque vers la fin de sa vie.
» A travers les grands travaux de calcul dont je viens de parler, Bouvard n'en continua pas moins avec beaucoup de zèle ses travaux d'observation. L'observatoire de Paris ayant acquis de nouveaux instruments, il se dévoua, pendant un très-grand nombre d'années, soit aux observations régu-
Itères » faites âinôc les instruments placés dans Ite plan da méridien, soit aux observations occasionnelles. Il débouvrit et observa un assez grand nombre de comètes^ et en t^lcnla les éléments paraboliques d'après là méthode de Laplacë. Il fut l'un des astronomes qui mirent le plus d'intérêt à la détermination des différences de longitude géôgk^aphiqué, d'après les observations de la lune et des étoiles vàiéines de son paralièle, et il calcula d'après ces observatioiiis la différence des méridiens entre Paris et Greenwiich.
» Bouvard s'est occupé aussi de météorologie. C est lui qui a longtemps dirigé les observations de ce genre, faites pardon frère à l'Observatoire de Paris, tl a commanit}ué,en 1827, à l'Académie des sciences de Paris, un excellent résumé de ces observations, qui a été publié dans té tome VII des Nouveaux Mémoires de cette académie. Il a lu aaSsi,àla réunion de la Société helvétique des sciences nàtûï'eltes, qui etil lieu, en 4829, à l'hospice du gtènd Sàint-fterhiM, ud mémoire intéressant sur les variations diurnes dit bàrèMétre, dont il a paru un extrait dans le tome XLI de la première série de la Bibliothèque uni'ùer^éllè.
» Ce n'est pas seulement par ses propres travaux qile Bouvard a été utile à la science^ il l'a été aussi par les services qu'il a rendus à ceux qui la cultivaient et par les élèves qu'il a faits. C'est lui surtout qui a découvert et développé les facultés distinguées dont Gambart était éoué, et dont ce dernier a fait preuve dans sa trop courte carrière astronomique. Gambart donnait à Bouvard le titre de père; et lorsqu'il a senti les progrès de sa maladie devoir graves, c'est chez lui qu'il est venu mourir. M. Quetelel, directeur actuel de l'Observatoire de Bruxelles , a reçu de Bouvard d'utiles directions pendant ses prtmiei^s séjours à Paris, et a entretenu dès lors avec lui de très-amicales relations. Bouvard a eu aussi la satisfaction de formera
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Faslronoinie Tun de ses neveux , M. Eagène Bouvard, qu s'est déjà fait connaître avantageusement par divers travaux d'observation et de calcul.
» Bouvard joignait à un grand dévouement pour la science, beaucoup de simplicité, de droiture et de bonté de cœur. C'est lui qui a bien voulu, de concert avec M. le baron Maurice, commander à Gambey les deux principaux instruments du nouvel observatoire de Genève. Je lui ai eu personnellement de nombreuses obligations; et en attendant qu'un hommage plus digne de lui soit rendu à sa mémoire, j'ai éprouvé le besoin de lui payer un léger tribut de reconnaissance et de regrets. »
La notiee qui précède signale quelques-uns des titres que Bouvard s'est acquis à l'estime des savants, et présente un aperçu des travaux qui ont marqué la carrière de cet astronome distingué. Je me permettrai de faire connaître plus intimement un type de ces hommes rares qui se dévouent entièrement aux sciences et à ceux qui les cultivent : c'est pour ainsi dire s'attacher à eux par des liens plus saints que ceux de la parenté, que de partager leurs goûts et leurs travaux.
J'étais arrivé à Paris, vers la fin de 1823, avec la perspective de pouvoir construire un observatoire en Belgique, mais en même temps avec la conviction que toute mon instruction en astronomie pratique restait à faire. Mon premier soin fut de me rendre à l'Observatoire royal ; mais, en entrant dans ce monument illustré par tant de grands travaux, je sentis mieux encore tout ce qui me manquait. Je n'avais pas même de lettres d'introduction pour sauver les embarras d'une première visite Je montai cependant avec assez d'assurance le grand escalier; mais quand je me trouvai entre les portes voisines d'Arago et de Bouvard, je restai quelque temps indécis. J'allais frapper à la première, quand Bouvard, qui sortait de chez lui pour se rendre dans les salles
d'observation y me demanda qui je cherchais. Je lui racontai tout d'abord mon histoire, que cet excellent homme parut écouler avec intérêt; puis, il m'emmena avec lui et me mil en présence des instruments astronomiques, spectacle tout nouveau pour moi. Il eut la bonté de m'en expliquer la destination et l'usage, et me permit de venir observer, quand je le voudrais.
Dès le soir même, je profitai de cette permission ; et, à mon grand étonnement , je pus pénétrer librement et seul au milieu des instruments et des papiers de l'observatoire. Je revins les soirs suivants, et toujours même confiance. Ce que je viens de dire est l'histoire de tous les étrangers qui, à cette époque , ont visité l'observatoire de Paris dans le même but que moi, et ils sont assez nombreux. Ils doivent reconnaître qu'il serait impossible de trouver ailleurs plus d'obligeance et plus de facilités pour s'instruire (^).
Pendant que je m'exerçais , le bon Bouvard venait de temps en temps s'informer de mes observations et il les examinait. Ses paroles étaient toujours encourageantes; et, quand il remarquait que j'avais trop froid, il m'invitait à passer chez lui. Peu à peu, il me témoigna plus d'affection, et me proposa de m'initier aux calculs pratiques de l'astronomie. Dès lors, il voulut bien diriger toutes mes études avec une bienveillance vraiment paternelle.
Il ne s'en tint pas à ces témoignages de bonté ; il me présenta à ses amis, et parmi eux se trouvaient Laplace et Poisson. Je fus admis aussi à ses petits dîners des jeudis (^),
(') Je me trouvais à PObservatoire de Paris en même temps que M. Gautier, qui venait également 8*occuper de la pratique de Pastronomie, en attendant la construction du nouvel Observatoire de Genève, qu*il était appelé- à diriger. Je range parmi les acquisitions les plus précieuses de cette époque Pamitié de ce savant astronome.
(*) Il y réunissait habituellement une dizaine de personnes, choisies parmi les jtavants et ses amis intimes.
et je devins en quelque sorte un membre de sa famille.
Bouvard n'avait alors auprès de lui que son frère aine ; il s'était marié, mais des chagrins domestiques l'avaient séparé de sa femme ; et cette excellent homme sentait le besoin de reporter son affection sur des personnes sûres et dévouées.
Dans son intimité, il aimait à rappeler les souvenirs de sa jeunesse et les épreuves pénibles par lesquelles il avait du passer^ surtout au moment de la révolution. Il enseignait les mathématiques à Paris, quand, de par la loi, il fut nommé astronome à l'observatoire que Cassini venait de quitter. Il voulut représenter humblement que ses études n'avaient pas été dirigées vers l'observation , mais il fut renvoyé à son poste, avec menace d'être emprisonné, s'il le quittait : ce fut le commencement de sa carrière astronomique. Ces licences, qui ressemblaient un peu à celles de Sganarelle, eurent cependant les meilleurs résultats. Bouvard, dans son nouveau poste, n'avait les moyens ni de se vêtir ni de se nourrir; il me parla souvent des privations cruelles qu'il dut s'imposer alors. Il se livra cependant franchement et avec ardeur aux études astronomiques, et finit bientôt par aimer avec passion la carrière dans laquelle il avait été poussé d'une manière si brusque.
Le récit de ses relations avec plusieurs des principaux personnages de cette époque, et surtout avec les savants, jetait beaucoup d'intérêt sur sa conversation intime; mais il fallait le prendre en dehors de ses heures de travail, qu'il n'entendait pas voir déranger.
On se ferait difficilement une idée des calculs immenses qui ont été exécutés par Bouvard, soit pour les réductions des observations de tout genre, soit pour la confection de ses tables astronomiques, soit pour les Annuaires et la Connaissance des temps j soit surtout pour la Mécanique céleste. Les calculs relatifs à ce dernier ouvrage formaient, à eux seuls.
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x^tfbiers qui semblaient avoir dû occuper plus
/■a boiDine('). L'habitude de calculer lui avait
"** mi» ane admirable facilité pour ce genre de
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^^1^1 si sûr de son fait que, quand il entreprenait des
"^ ^ff^tei^x pour résoudre une difficulté scientifique,
°'* Jf^^ jpeu près comme l'ingénieur, un devis de son tra-
*7\|iïipait d'avance combien il aurait de logarithmes à
^^. d équations à résoudre , combien de cahiers à
' ^IjfrflC de journées à employer. On conçoit qu'on était
"jj^B » en cherchant à faire perdre son temps à un
^^ qui savait si bien en régler l'emploi.
j^fovins en Belgique en 1824 , et je continuai à recevoir
^loavelles preuves de l'amitié de Bouvard; il me trans-
^imiit les nouvelles scientifiques qui se rapportaient à mes
^nax et me tenait au courant des découvertes astrono-
giqaes.
L'Académie royale de Bruxelles à qui je faisais part de ^communications, inscrivit, le 8 octobre 1825, le nom de jouvard parmi ceux de ses correspondants pour la classe des sciences. Notre nouveau confrère parut sensible à ce témoignage d'estime. « Cette faveur m'est d'autant plus flatteuse, m'écrivit-il, que je ne m'y attendais pas. Être associé aux académies, c'est la seule ambition du savant; quant à moi, je n'en ai pas d'autre; malheureusement plus on obtient de faveurs de ce genre, plus on a de devoirs à remplir. » Sa correspondance fit preuve que ce n'était pas là une formule de simple politesse; il ne se borna pas en effet à accepter le titre, il remplit fidèlement les devoirs de correspondant de l'Académie.
L'année suivante, Bouvard fit le voyage d'Angleterre, oà
(■) Ses manuscrits furent vendus publiquement, après sa mort, pour la modique somme de trois à quatre cents francs; ils ont été achetés par son nefe> H. Eug. Bouvard.
il était attendu avec son illustre ami, l'auteur de la Mécani-que céleste. Mais Tàge et la san^p de }i. De Li)place cléfaq?: g^peqt l^s plans arrêtés. Bouvard seul fi( le vpyage et f^eçHt dQ$ siavApts anglais Taccueil le plusi cordial, accueil ^je^ ffiérité par son m\Ae caractère et par cette longue série (le services qu'il n'avais cessé de rendre aux sciences. Il fut siirlout vivement touphé de sa réception à la Société royale d» Londres, dont il fut nommé menibr^ étranger par acclamation. Cette distinction en effet, qui ne s'accorç^e qu'à un petit nombre d élus, devait |p flatter surtout par la manière dont elle était accordée dans les lieux même où avaient siégé Newton, W- Herscbel et cette série de savants illustres qui feront à jamais la gloire de TÂngleterre.
Bouvard revint par la Belgique et me prêta l'appui de son nom auprès du gouvernement, pour m'aider à réaliser mes projets de construire fin observatoire à Bruxelles ; déjà une somme de 20,000 florins avait été allouée à cet efi'et, mais ellQ était ipsufiisante. J'eus le plaisir de pouvoir lui annoncer, presque aussitôt après son retour à Paris, que le gouvernement entendait faire les choses d'une manière convenable et construire à Uranie un temple qui fût véritablement digne d'elle. Bouvard en fut enchanté, il en parla à tous ses amis, comme d'une faveur qui le touchait personnellement (^).
(') « C*est avec un bien grand plaisir que j*ai reçu la lettre que yous ni*avez Tait rhonneurde m'écrire pour m^anooncer Parrélé de S. M. le roi des Pays-Bas concernant la création d'un observatoire à Bruielles. Il n*était pas douteux que les fonds promis avant Parrété royal, ne Tussent insul)Asants, pour ériger un pbfervatoire réellement utile à la science. Maintenant, puisque la dépense n'est pas déterminée, faitet votre plan de telle sorte qu'il soit le plus convenable et le plus avantageux, afin de pouvoir y placer les instruments principaux qui doivent i]aeubler un observatoire complet, fait pour honorer le souverain qui en a ordonné la construction. Je me suis empressé d'annoncer à tous les savants la création de votre observatoire. Les journaux en ont parlé. Je suis chargé, de la part de mes confrères, de vous féliciter de l'I^eureux succès de vos constantes f^llicitudes en faveur de la science. MM. Poisspn et Laplace prennent un véri> Ul^le intérêt à voir créer un obsery^toire en Belgique. » (I9 juillet 1836.)
Dès lors il me fit pari du projet qu*il avait formé de revenir fréquemment en Belgique; il voulut le réaliser dès le commencement de Tannée suivante^ et venir assister aux premiers travaux du nouvel édifice ; mais cette époque que nous appelions l'un et l'autre de tous nos vœux, devait lui être fatale; elle devait porter la douleur chez tous les amis des sciences. L'illustre auteur delà Mécanique céleste mourut le 5 mars 1827. Bouvard perdait en lui son ami le plus intime^ l'homme à qui il avait consacré tous ses travaux, toute son existence : il resta comme anéanti par cette perte immense (*).
J'essayai de lui porter quelques consolations et de le dé-
(') Cet événement fatal me fut annoncé aussitôt par la lettre saivante de M. Célestin, jeune homme que Bouvard avait pris en affection et qui demeurait auprès lui.
Lundi, 5 mars, 11 1/4 heures du matin, 1897.
« Je viens vous Taire part de la perte irréparable que nous avons faite de riliustre auteur de la Mécanique eélesie. Il est eipiré ce matin, à neuf heures cinq minutes, dans les bras de son ami de trente ans, M. Bouvard, qui ne vivait, en quelque sorte, que pour M. De Laplace. L*excellent et respectable M. Bouvard est plongé dans la plus grande désolation. Celle séparation est |>our lui on coup de foudre. Faut- il que j'aie vu couler des yeux de cet homme de bien dei ruisseaux de larmes! Joiguez-vous à nous pour le consoler de celte perte. Il vooi aime tendrement et il recevra vos consolations avec reconnaissance. Je vous écris ce peu de lignes à côlé même de Tillustre défunt; la garde de sa dépouille mortelle vient de m'étre confiée par la famille désolée, pendant que H. Bouvard a été accompagner madame De Laplace à Arcuell. »
Je reçus presque en même temps une lettre de M. Nicollet, qui me marquait également le deuil que la mort du grand géomètre français avait répandu, et particulièrement à Tobservatoire : «Vous aurez appris, disait-il, la perte irréparable que les sciences, H. Bouvard et moi en particulier, nous avons faite |>ar la mort de M. De Laplace. C*élait la représentation de la science en Europe, le chef d'une grande école, le génie planant sur les supériorités qui restent, un géomètre philosophe prodiguant son savoir, ses conseils et son affection à tout ce qui pouvait contribuer aux progrès des lumières, et portant dans tout ce qui pouvait eo hâter les progrès un feu sacré, un zèle et une activité dont ou verra peu d^exen* pies. Je ne pourrais vous dire quelle a été ici noire douleur et notre confnsioo dans les premiers moments. Quelle est la main qui pourra tracer Fhistoire d*oDe si vaste et si glorieuse carrière? Notre respectable ami M. Bouvard se remet difficilement de son chagrin. Il est encore à Arcueil auprès de madame De Laplace.
terminer avenir en Belgique, niais il me répondit par la lettre suivante , où perce à chaque ligne le chagrin dont il élait accablé.
<c Je suis bien sensible à toutes les choses bienveillantes que vous m'avez fait le plaisir de m'écrire dans votre lettre du 7 du courant. La perte que nous venons de faire sera sentie dans toute l'Europe. La mort de ce grand homme m'accable; ami intime depuis trente-deux ans^ ayant passé ma vie à travailler avec lui pour les progrès des sciences, confident de ses pensées, je me trouve maintenant abandonné sans retour de l'homme avec qui j'étais pour ainsi dire identifié. Je ne suis plus en état, quant à présent, de penser à rien. Mes idées sont tellement confuses que je passe les jours sans trop savoir comment.
» Le jour fatal de la mort du Newton français, je suis parti pour Arcueil, avec sa veuve inconsolable, et je ne viens à Paris que pour y passer quelques instants. Je ne puis quitter cette famille si respectable , mon absence serait dans ce moment impossible. En conséquence, mon cher ami, je ne quitterai point Paris avant quelques mois. Recevez , je vous prie, mes remercîments pour votre obligeante invitation d'aller me consoler, chez vous, de mes peines et de mon profond chagrin. Je préfère aller vous voir dans un temps plus heureux, dans un temps oii j'aurai l'àme plus calme... »
(19 mars 1827.)
Gambart, que Bouvard considérait comme son propre fils, avait fait les mêmes tentatives pour l'éloigner de Paris
Vous feriez bien de lui écrire; dans son amitié pour vous, il en éprouverait du bien. •
On me pardonnera sans doute de citer ces passages de lettres particulières, mais rien de ce qui se rattache à une époque aussi remarquable dans Phistoire des sciences ne doit être omis.
el l'attirer à Marseille, mais inutilement; il en reçut la n^e réponse. Gambart m'écrivit alors le billet suivant qu^ je conserve avec les sentiments que je porte à la mémoire 4i) deux astronomes pour qui j'avais la plus profonde estime. Le même billet m'annonçait la découverte qu'il venait de faire d'une comète, pendant la nuit du 21 juin 4837. (c Comme ami et bon ami de Bouvard, je vous aime pour la sollicitude que vous prenez pour alléger ses peines. Je vous engage à continuer à l'attirer auprès de vous. C'est le plus grand service que vous puissiez lui rendre dans l'état présent de sa santé. Il vous aime beaucoup et votre société lui ferait un bien infini. C'est au point que je vou$ l'env^rais , si je l'avais ; car, avec moQ caractère tant soit pen récalcitrant, je ne serais guère capable de consoler sop cœur ni de calmer son esprit. »
Je n'ai point eu le bonheur dç connaître personnellement Gambart, et néanmoins, placés à deux centç lieues de disrtance, nous nous sommes aimés comme des frères, par l'amitié même que Bouvard nous portait. La lettre si touchante et si amicale de Gambart m'autorisait à insister auprès de notre bon père, et j'eus le bonheur de l'emporter en effet. Bouvard revint en Belgique pendant le mois de jgillet, et bientôt ma famille devint la sienne. Mon beau-père, né comme lui dans les montagnes de la Savoie, médecin 4 un savoir profond et d'un noble caractère, fut un lien de plus pour le rattacher à la Belgique. Il fut convenu, dès lors, que les voyages seraient plus fréquents et que les deux familles n'en formeraient à l'avenir qu'une seule. Mais l'âge et l'état de santé de Bouvard devinrent bientôt des obstacles qui empêchèrent de réaliser ce projet. 11 ne cessait cependant de m'encourager et de me prodiguer ses conseils. « Si j'étais jeune, mon ami, je me livrerais sans relâche aux travaux les plus pénibles de la science, me disait-il, afin que ma
patrie put rivaliser avec leg pays étrangers. Vous èles jeune, •t bientôt vous aurez un bel observatoire, muni de bons instruments; tâehez de prendre rang parmi les savants que j'admire et dont je suis presque jaloux. Mais, hélas 1 mon temps est presque passé; je ne puis plus rivaliser avec personne. II ne me reste donc plus rien d'important à faire sinon d'exeiter les jeunes savants, à leur donner des conseils, à leur tracer grossièrement la route qu'ils doivent suivre pour acquérir une réputation bien méritée et les éloges de h postérité. (39 octobre 1828.) »
Pendant Tannée 1829, le projet de nous revoir dut être différé encore, à cause de la mauvaise santé de Gambart. Depuis la mort de De Laplace, le bon Bouvard avait senti plus que jamais le besoin detre aimé: il éprouvait un vide que rien ne pouvait combler. Appuyé sur une tombe encore humide de ses pleurs, il ne voyait pas sans un sentiment d effroi une autre tombe prête à s'entr'ouvrir pour engloutir son fils adoptif. Tune des plus belles espérances de la France. « Je compte bien aller en Belgique, ce printemps, écrivaitil, et aller passer une quinzaine de jours en Hollande, mais sans pouvoir espérer d'aller plus loin; car la santé de mon cher ami Gambart se rétablit un peu; il doit aller prendre les eaux en Savoie; je me propose d'aller le rejoindre pour passer quelque temps avec lui. Je ne puis guère lui refuser cette satisfaction, car si je donnais la préférence au nord de l'Allemagne, il serait très-affligé de ma conduite à son égard. C'est un de mes enfants adoptifs; mais, hélas ! je crains bien que sa misérable santé ne l'empêche de voyager. »
Bouvard se rendit, en effet, en Savoie et passa, avec Gambart, trois semaines aux bains d'Âix. Il parcourut ensuite les principales villes de la Suisse : Bâie, Zurich, Lucerne, Berne, Lauzanne et Genève, et assista à la réunion de la Société helvétique qui avait lieu, cette année, à l'hospice du
grand Saint-Bernard. Gambart se trouvait dans an état de santé beaucoup plus satisfaisant. Les deux amis se séparèrent à Lauzanne, le 23 août, et Gambart reprit le chemin de Marseille.
Cependant Bouvard n'avait pas entièrement renoncé à la culture des sciences : du vivant de De Laplace, il s'était occupé de discuter les observations météorologiques qui avaient été faites à l'Observatoire royal , et, après la mort de cet illustre géomètre, il en présenta les résultats à TAcadémie des sciences ('). Ce travail immense est basé sur plus de cent mille observations tant barométriques que thermométriques. Avant l'impression, il en publia un résumé dans la Correspondance mathématique et physique de Bruxelles. 11 donna en même temps le résultat de ses remarques sur les différents vents qui peuvent régner simultanément dans l'atmosphère, et sur leur influence dans les indications du baromètre ('). On n'a peut-être pas eu assez égard à ces dernières observations, qui n'ont été vériBées nulle part, du moins à ma connaissance.
L'année suivante, Bouvard me communiqua l'extrait d'un nouveau mémoire Sur les Fariations diurnes du baromèirey extrait qui fut également inséré dans la Correspondance mathématique. L'auteur s'y proposait de rechercher la loi et les causes des variations diurnes de la pression atmosphérique, en tirant parti des observations faites dans divers endroits du globe; et il croyait pouvoir déduire de ses travaux qu'en partant de téquateur, les périodes diminuent à peu près proportionnellement au carré du cosinus de la latitude, et que ces mêmes périodes^ sous l-équateur^ en s* élevant à de grandes hauteurs y diminuent dans le rap-
(') Mémoire sur les observations météorologiques faites à l'Observatoire royal de Paris, par M. A. Bouvard, lu le 23 avril 1837, lome VII des Mimoirti, (*) Corresp. math., tome III, p. 154, année 1837.
port inverse des températures des lieux où les observations sont faites.
Boavard communiqua ce travail à Tlnstitut au mois de décembre el le retira ensuite pour le revoir. Les membres du Bureau des longitudes Taccueillirent favorablement; il fut même convenu qu'on favoriserait le plus possible ce genre d'observations, pour arriver à la connaissance plus intime des lois qui dominent les grands mouvements périodiques de notre atmosphère. C'est ce que Bouvard s'empressa de me faire connaître par la lettre suivante, écrite le 24 janvier 1829:
« Pour confirmer mes hypothèses sur le phénomène de la variation diurne du baromètre, le Bureau des longiludes m'a autorisé à faire construire des baromètres pour en donner aux voyageurs qui seront disposés à faire des séries d'observations dans des lieux où il importe le plus d'en faire : sous l'équaleur, au niveau de la mer et à de très-grandes élévations au-dessus de ce niveau. Il serait également important d'en faire à de très-grandes latitudes; mais, pour obtenir des résultais exacts, il faut que ces observations soient continuées longtemps, afin de détruire les erreurs des causes locales, qui sont d'autant plus prépondéranles que les périodes diurnes sont moins prononcées; et, comme elles vont toujours en diminuant en allant vers Tun ou l'autre pôle , les erreurs des observations , indépendamment des causes locales, sont du même ordre que la plus grande des quatre périodes diurnes.
» Pour bien déterminer les lois de ces variations, il importe que les observations soient faites aux époques desmaxtmum et minimum. On peut également faire concourir les observations faites à d'autres instants, parce que la formule peut les employer conjointement avec les autres, et même,
pour bien déterminer \eê loiê, il font mtilUpIter led obsei^vatioDS autant que possible.
n Lorsque j'aurai retint un grand nombre d'observaUODs équatoriales, qo^je regarde comme les plus importables Je he doute pas que je ne puisse alors confirmer mes idées sur oe singulier phénomène météorologique. J'espère qu'alors les géomètres daigneront s'ocouper de la théorie; et, si Ton parvient à démontrer ma formule, la même théorie fera eonnaître également la cause des grandes tariations du baromètre qui, jusqu'à présent, sont inexplicables. La météorologie deviendra une science, car jusqu'à présent, elle n'a pas mérité ce nom , puisque nous ne connaissons encore rien sur cette matière. Les temps à venir confirmeront, je l'espère, mes idées, à moins que je ne me trompe grossièrement sur les lois de ce phénomène. >>
Cependant les lois que Bouvard croyait avoir établies ne furent pas adoptées sans difficulté. Il s'éleva même des objections assez graves pour qu'il crût devoir soumettre tout son travail à un nouvel examen. Il le fit avec toute la candeur et tout le désir de connaître la vérité, qu'il portait habituellement dans ses recherches. Qu'il me soit permis de citer encore un passage de sa correspondance où il rend compte de la perplexité dans laquelle il se trouve :
a J'ai présenté mon travail à l'Académie en décembre dernier, mais il est encore entre mes mains pour y faire quelques changements et satisfaire des amis difficiles^ concernant la formule empirique que j'ai établie pour réduire les observations des périodes à l'équateur. Pour réduire ces périodes, je suppose qu elles varient comme le carré du cosinus de la latitade, et ensuite dans le rapport inverse des températures correspondantes, comme je l'ai dit dans ma notice que vous avez imprimée dans votre journal. Messieurs
nos géoiïiêlres physicieûs m'objecteni que oe rapport n'est poiûl admissible, altènda qtie le zéro da thermomàtre est arbitraire ; <{ae si j'éinpk)yâis la divisiod de Fahrenheit, la loi supposée ne serait plus vraie, et qu*6n pareil cas, je ne devais employer (}ue les différe^fiees des températures, et non les quantités absolues de ces températures. Longtemps avant de pt*ésenter ibon travail, j'avais bien Sougé à cette difficulté; j'avais cherché s'il était possible d'introduire dans ma formule une fonction arbitraire dn rapport des hauteurs du baromètre. Mais je fus obligé de revenir à tua première hypothèse, celle dès températures. Au reste, comme je ne donne cette loi que comme moyen de satisfaire ûùt résultats déduits des observations, je ne pense paS que je puis^ me compromettre sous le rapport scientifique, de sorte que je suis bien décidé à publier ce travail tel qu'il est, sauf à le modifier plus tard, si de nouvelles recherches m'autorisent à le faire.
» Vous verrez, dans le ^tel/efin de Pérusséc, un etifuit de mon premier mémoire, suivi de l'analyse du secoud. J'y suis revenu sur des corrections de chiffres, que je regrette d'avoir fàilés, principalement pour les limites des variations des iUstants du maximum du matin, par les observations d'été et d'hiver. Les corrections dépendent du 3"** terme de la formule que j'ai négligé, d'après des conseils que je ne crois pas bons. Aussi reviendrai-je sur cette matière, en conservant le terme que j'ai négligé par déférence. Mais que je supprime ou que je conserve ce terme, cek ne produit rien de fâcheux pour mes recherches; les variations du baromètre ne sont pas sensiblement changées. Les époques des instants des maximû et des mmtma changeront sans nuire à la partie que je regarde comme la principale de mes recherches sur les lois de ce phénomène, dues à l'action du soleil comme corps échauffant. » (13 mai 1829.)
C'est ce même mémoire dont Bouvard donna lecture à la réunion de la Société helvétique , à l'hospice du grand Saint-Bernard, et dont un extrait fut inséré dans la Bibliothèque universelle ^ tome XLl.
L'année suivante, en passant par la France pour me rendre en Italie, je vis Bouvard à Paris , et je fus chargé de ses lettres pour sa famille. J'eus le plaisir de me rencontrer, près de Saint-Gervais, avec MM. Gautier et de Necker- Saussure, dans l'humble hameau qui l'avait vu naître. On touchait aux fameuses journées de juillet; la révolution belge, qui suivit de près celle de France, me donna une noavelle occasion d'apprécier la bonté vraiment paternelle de Bouvard. Le sort de ma famille et celle de l'observatoire lui causèrent les plus vives inquiétudes; mais j'avais lieu de concevoir des craintes plus réelles sur ce qui le concernait personnelmenl.
En 1831 éclatèrent de la manière la plus déplorable les j
symptômes d'une maladie qui afiQigea le reste de ses jours et J
dont il avait déjà senti les premières atteintes dès le commencement de 1827 (*).
On se méprit d'abord sur la nature du mal , mais Tamitié â
fut plus clairvoyante que l'art. Gambart se trouvait heoreo- — .
sèment auprès de son ami, et il eut le bonheur de contribuer nr^
à abréger ses souffrances. Qu'on me permette de citer encore, ^ t
car ce n'est que par leurs propres paroles que je puis expri- — i
mer les rapports d'amitié qui s'étaient établis entre ces deux >c j
hommes, si bien faits pour s'entendre :
c( Partagez notre contentement, s'écriait Gambart. Notre ^3-%
ami est non-seulement sauvé, mais encore il est tranquille; ; t;
(') Il écrivait, le 31 mai 1837 : c Ma santé n*est pas très-boDoc. J*ii des io- — m-
quiétudes fondées. Je crains d*étre atteint d*unc maladie de ?etsie d*une natore '^•^
assez grave. »
il est exempt de douleurs et la vie lui est devenue douce. Cet heureux changeroent nous le devons à M. Civiale, qui est notre ange protecleur et que des rivalités fort tristes avaient éloigné tout d'abord de chez nous, car il était venu à l'origine, comme je vous l'avais dit. Le jour ou je vous écrivis, M. B..., dont la célébrité est européenne, visita Bouvard, et décida, comme le médecin ordinaire, que la maladie était rhumatismale. Le traitement se borna en conséquence à des frictions sur le dos et le ventre. Cependant les douleurs étaient atroces; elles le devinrent encore plus le samedi. Pendant la nuit, il n'était plus possible d'y tenir. J'avais parlé de Civiale dès le soir, avec cette hésitation que l'on met à parler d'un confesseur ou d'un testament. Bref, dimanche, à quatre heures du matin, je fus expédié pour l'amener en cachette. Civiale vient, vide la vessie, et le pauvre Bouvard renaît à la vie. Cette maladie rhumatismale n'est point autre chose qu'une paresse de la vessie, qui ne lui permet pas de rejeter les urines... II ne nous faut que du temps, mais il nous en faudra d'autant plus que, pendant douze jours , le principe de la maladie a été méconnu. » (29 juin 1831 .) C'est un spectacle bien triste, mais bien consolant en même temps, de voir ces deux habiles astronomes, l'un au commencement de sa carrière, l'autre vers la fin, tous deux en proie à des souffrances continuelles, et tous deux néanmoins, animés toujours de la même ardeur pour la science, se prêter un appui mutuel, et chacun s'alarmant bien plus des douleurs que souffre l'autre que de celles qu'il éprouve lui-même. Cette lutte de générosité devait cependant avoir son terme; et, contre les lois de la nature, ce fut le plus jeune qui succomba le premier. Gambart sentant sa fin prochaine, avait quitté Marseille; il voulait mourir auprès de son ami. Sa longue agonie affligea vivement le bon vieillard, qui l'avait adopté pour fils. <( Il est resté quatre mois dans son lit,
m'écrivait-il, placé à côté de ma chambre, et, presque toutes les nuits j'entendais ses soupirs et ses cris de douleur sans pouvoir le soulager. Il est mort le 23 juillet (1836), vers iO heures du soir. Sa perte m'a vivement affecté; mais une consolation me reste puisqu'un savant pour qui je n'ai rien fait me donne également le nom si doux de père. »
Dans son âge avancé, et malgré ses infirmités, Bouvard ne craignit pas de recommencer un travail immense, devant lequel le jeune holfnme.le plus actif aurait pu reculer. c( Depuis environ deux ans, dit-il dans une de ses- lettres (*), j'ai repris la construction de mes tables de Jupiter et de Saturne, en y faisant entrer toutes les observations qui ont été faites depuis vingt ans, dans l'espérance de les perfectionner encore , et surtout dans le but de corriger les masses de ces deux planètes, principalement celle de Jupiter. Par suite de l'immense travail du calcul des observations et de la formation des équations de condition , entre les éléments elliptiques et les masses des planètes troublantes, jesuis conduitàsix inconnues; et j'ai pour Saturne 163 équations à résoudre par la méthode des moindres carrés. Ce travail, commencé le 1^^ décembre, ne sera terminé que le mois prochain. Alors mes 163 équations seront réduites à six, nombre égal aux six inconnues; et j'en tirerai, je l'espère, les corrections définitives de mes tables de Saturne.
» Ayant renoncé, pour cause de santé, aux observations, j'emploie tout mon temps, depuis mon lever jusqu'au soir, à mes calculs favoris. Mais, hélas ! je n'ai plus cette activité que j'avais il y a 30 ans. A mon âge (70 ans bientôt), les forces physiques sont bien affaiblies, et l'envie d'achever ce que l'on a commencé , fait que Ton ne trouve pas un instant à perdre, dans la crainte de ne pouvoir terminer. »
(•) 18 janvier 1837.
Des rechutes continuelles l'empêchèrent de conduire les travaux avec toute l'activité qu'il aurait voulu y mettre. D'ailleurs ses facultés étaient affaiblies; il n'était plus en état d'apporter la même attention ni la même force d'esprit dans ses calculs ; il faisait des fautes, il s'en apercevait et en éprouvait du chagrin. Il ne sortait plus guère que pour aller à rinstituty à Ârcueil^ chez Madame De Laplace (*), ou près de Vincennes, chez le baron Louis. Il eut encore le chagrin de perdre ce dernier ami, pendant l'automne de 1837. Peu à peu les personnes auxquelles il avait été le plus attaché l'avaient précédé dans la tombe. Deux ans auparavant (17 décembre 1835), Bouvard avait également perdu son frère, qui lui fut enlevé par une mort subite. Tant de secousses successives avaient porté de rudes atteintes à son moral, en même temps qu'elles avaient aggravé ses souffrances physiques.
Je ne devais plus m'altendre à le revoir en Belgique. Il y était venu pour la dernière fois, avec son neveu, au mois d'août 1833. Les grands instruments n'étaient pas encore en place; mais il put juger au moins que le monument auquel il setail si vivement intéressé ne tarderait pas à pouvoir être utilisé pour la science.
Vers la fin de 1839, le gouvernement belge lui avait fait parvenir la décoration de chevalier de l'ordre de Léopold, en lui exprimant sa reconnaissance pour la manière obligeante dont il était intervenu, avec Arago, Daunou et Gambey , dans la comparaison du mètre et du kilogramme destinés à la Belgique avec le mètre étalon et le kilogramme déposés aux archives de France. Bouvard portail aussi la décoration d'officier de la Légion d'honneur.
(<) Toute Pamitié que Bouvard avait pour M. De Laplace, il semblait Tavoir re|K>rtée sur sa veuve. Il se rendait encore régulièrement à Arcueil, comme si la mort n^y avait rien clianp^é. S^il ne voyait plus son ami, il avait au moins la consolation d*en iiarler dans des lieux «lui étaient encore pleins de son souvenir.
C'est le 7 juin 4843, vers six heures un quart du soir, que la mort vint mettre un terme à ses souffrances. Jusqu'à son dernier instant, et lorsque déjà la raison ne dirigeait plus le cours de ses idées, il parlait encore de ses études chéries. Ce n'était qu'en cessant de vivre qu'il pouvait cesser de s'occuper d'astronomie (*)•
(') Qii*on me permette de citer encore on exemple du dé?ouement sans l>ornes nvec lequel il cultivait ceUe science. Pendant une nuit d*hiver, il s*élaU placé snr le haut de Tobsenratoire pour s*occuper de la recherche des comètes. Le froid Vj surprit; et, quand il s^n aperçut, il lui restait à peine la Torce nécessaire |>our se traîner sur la plate-forme; il se laissa choir le long de Pescalier, plutôt qu*il ne le descendit ; on le trouva sans connaissance. A la suite de cet accident, il ftat pris d^in crachement de sang; son état était des plus alarmants, et Ton désespéra longtemps de sa vie.