THOMAS-ROBERT MALTHUS
Les études des statisticiens et des économistes les plus distingués ont fait connaître Tintérèt qui se rattache à une petite nation réunissant avec zèle et avec exactitude les données d'une statistique générale. C'est, en effet, dans des populations limitées et dont on peut sans effort étudier les différentes parties, qu on a le plus de chances d'obtenir cette précision et cette éloquence des chiffres qui en forment le principal mérite.
En France, les hommes les plus distingués, tels que Laplace, Fourier, Poisson, J.-B. Say (*), Villermé, Benoiston de Chàteauneuf, pour ne parler que de nos prédécesseurs,
(>) Thomas Robert Mallhu» était né à Rookery, près de Dorking, comté de Surrey, en Angleierre, le 14 février 1766; il est mort à Bath, le 99 décembre 1854.
(*) J*avais soiiTent entendu parler des extrêmes présentions de J.-B. Say contre les travaux statistiques, avant que J*eusse Tbonneur de connaître ce savant. Il existait chez lui des préventions sans doute, mais c'était contre les nombres choisis et arrangés avec prédilection pour soutenir un thème arrêté d*avance et tel qu*on en voit naître chaque jour sous la plume de nos rêveurs d*idées économiques nouvelles, qui produisent des points d*arrêl dans la science plutôt que des moyens d*acbeminement : ou bien encore, citaient des idées préconçues et jetées en avant avec trop de rapidité, qu*il s'attachait à combattre. Voici le passage d*une lettre que ce savant distingué m'écrivait depuis à ce sujet : « Il est une considération bien importante pour la durée de la vie humaine et pour les calculs qu'on
étaient pleins de confiance à cet égard ; mais ils connaissaient en même temps la prudence avec laquelle il faut avancer. Je n'ai pas trouvé moins de confiance en Angleterre chez de célèbres écrivains, tels queMalthus, Hallam, le professeur Jones, Lubbock, G. -R. Porter, et je pourrais en dire autant de TAUemagne et des pays habitués à marcher d'un pas ferme dans le vaste champ de la science.
Le hasard me plaça, il y a plus de trente ans, dans la position la plus favorable pour m'éciairer à ce sujet. J'étais arrivé à Cambridge, pour assister à la troisième réunion de l'Association britannique, et je me trouvais hospitalièrement logé chez un des savants anglais dont je faisais le plus de cas et pour sa personne et pour l'étendue de ses connaissances : j'étais reçu chez M. Whewell, recteur du Trinity Collège et recteur de l'Université de Cambridge ("). Je m'étais trouvé avec lui, quelques années auparavant, au congrès scientifique de Heidelberg, et dans la réunion actuelle il voulait bien me céder obligeamment une partie de sa demeure; j'eus le plaisir d'y voir plusieurs des hommes les plus honorables de l'Angleterre. M. Babbage, que je comptais également au nombre de mes anciens amis, amena successivement à nos petites réunions plusieurs savants distingués dans
peut faire au sujet des probabilités de la vie, c*est le degré approximatif d^aisance des familles ; car le plus ou le moins d^aisaoce fait, je crois, varier du double au simple la vitalité; ce qui rend absolument illusoires les calculs des assurances et des rentes. Mais je ne me dissimule pas la difficulté qu*on trouverait à constater rimportance des fortunes. Il faudrait du moins la signaler, car des personnes choisies, comme celles qui prennent part aux tontines, sont tout à fait jetées dans Terreur par nos tables de mortalité dressées sur des masses comme celles que donnent les populations indistinctes, n Ces mots montrent assez que les objections portent sur les abus et non sur le calcul même quand il est fait avec prudence et savoir.
Combien peu de personnes qui s*occupent de statistique savent qu>Ile forme une science, et Tune des plus difficiles, soumise au jugement des hommes appelés à recueillir des fruits de son étude.
(') La science vient de perdre cet homme distingué; voyez plus haut, page 665.
les sciences politiques qui se trouvaient alors à Cambridge. Je fus heureux d'y retrouver Malthus^ dont j'avais déjà fait la connaissance à Londres et dont la modestie me charmait autant que la profonde science, de même que le savant historien Hallam, l'économiste Jones, MM. Lubbock, Richard Taylor, etc. ; bientôt notre réunion fut aussi nombreuse qu'aucune des sections de l'association britannique (^).
J'ai parlé de Malthus, dont on a souvent travesti les pensées et les paroles : on sait les cris que proféraient à l'étranger contre lui des personnes qui ne connaissaient ni son caractère honorable ni ses écrits. Quelques mots lancés peut-être dans un sens trop absolu et faussement interprétés par ceux qui avaient cru les comprendre, sont parvenus à soulever des orages contre ce savant honorable.
Malthus avait fait ses études à Cambridge, dans le Collège de Jésus; il y avait pris ses grades en 1788, et il passa, l'année suivante, dans les ordres ecclésiastiques. Il publia, en 1798, son Essai sur la population y avec des remarques sur les spéculations de Godwin et de Condorcety \ volume in-8*. Cet ouvrage, qu'il a retouché à différentes reprises, a principalement contribué à fonder sa réputation. En 1804, il fut nommé professeur d'histoire et d'économie politique au Collège des employés de la Compagnie des Indes, qualité qu'il conserva jusqu'à la fin de ses jours.
Sans avoir de titre légal dans Y Association britannique^ pour y traiter de la statisCique, le nombre des savants atta-
(') L*a8SOcia(ion comptait alors cinq sections différentes, savoir : \'*$$etion. Sciences mathématiques et physiques. 3« iBCtion. Chimie et minéralogie.
3* section. Géologie et géographie.
4* iêction. Histoire naturelle.
5* f«e(^ofi. Analomie et médecine.
La 6" section Tut celle de statistique. Depuis on en a créé deux nouvelles : 7* section. Pour la géographie etTethnologie. 8* section. Pour la mécanique.
chés à eeUe science finit par croitre à tel point que la demeure de M. Whewell devint trop petite et que cette espèce de section nouvelle de l'Association britannique fat une des plus importantes par le nombre des auditeurs et par les sujets qu'on y traita. L'association nouvelle qui se formait appela Malthus à occuper le fauteuil , mais te savant an* glais évita, fiYeo prière, l'honneur qu'on voulait lui confier. M. Babbage, pour éviter tout inconvénient, voulut bien occuper la piaoe qu'on lui offrit et dirigea les débats : de son côté, M. Drinkwater se charma obligeamment des fonctions de secrétaire.
La première question qui s'éleva roulait tout naturellement sur la forme à donner aux travaux statistiques pour assurer leur uniformité et leur exactitude, et pour pouvoir en même temps les rendre comparables. La position des questions fit sentir immédiatement la nécessité de les examiner avec soin et de reconnaître l'avantage qu'auraient les nations à travailler sur un plan uniforme. Je demandai, plus tard , à Malthus de vouloir bien me permettre de communiquer à notre gouvernement les demandes qu'il regardait comme les plus importantes. Peu de pays, par leur position, par la nature de leurs limites et la tenue des registres de l'état civil, méritent autant que le nôtre d'être étudiés sous le rapport de la population ( '). Les renseignements que je fus à même de présenter à Cambridge, et Tassurance que notre gouvernement se prêterait volontiers à faire toutes
(') Ce qui suitesl extrait lextueliernent du tome VIII, page 15, de ma Correspondanee mathématique , 1835, oà, à cAlé des travaux du nouveau comité pour les travaux statistiques, J*ai rendu compte des séances de TAssociation de Cambridge et spécialement de Pélat des travaux sur tes étoiles filantes. On commençait alors à s*en occuper avec activité, ainsi que des travaux de sir John Herschel, de Brewster, de Wbeatstone, de Lloyd, d*Airy, de Forbes, de Snow Harrïs, sur la théorie des marées : les travaux de MM. Whewell et Luhboek donnèrent lien à des communications intéressantes, de même que les constantes et la machine à calculer de Babbage.
les recherches dont U science aurait besoin, permirent de croire qu'on pourrait avec succès prendre notre royaume comme offrant les conditions désirables pour servir de sujet d'études.
En conséquence des propositions que je me crus autorisé à faire, Malthua voulut bien me remettre les questions suivantes, que je me suis empressé de communiquer depuis, en Belgique, à M. le ministre de l'intérieur, qui me promettait de faire réunir les éléments nécessaires pour y répondre d'une manière satisfaisante.
Malthus demandait :
<€ Le nombre des naissances que produit chaque mariage pendant sa durée;
» Le nombre proportionnel d'enfants qui arrivent jusqu'à l'époque du mariage;
X» Le nombre des enfants vivants pour chaque mariage ;
D Les salaires pour les manufactures et ragricullure dans les différentes provinces, particulièrement le prix d'une journée moyenne de travail pour l'agriculteur:
» La quantité de froment que le prix d'une pareille journée peut produire dans les temps ordinaires;
» Le prix moyen des différentes espèces de grains;
x> La nourriture habituelle du journalier ;
» Le nombre proportionnel des mariages stériles;
» Le nombre proportionnel des mariages ayant cinq ou plus d'enfants en vie. »
Le comité exprima aussi le désir de connaître les mesures prises, depuis 1815, par le gouvernement belge, pour la diminution de la mendicité (*).
(*) Voici en quels termef la Société t latiitique de Londres, à sa naissance, fut reeonraandée par le comilé de PAssœialion britannique :
« A permanent Committee of this section was appointeil. Professor tabbage was requested to act as chalrman, and M' Drinkwater as secretary.
Le zèle apporte aux travaux de cette partie des sciences politiques suiSt pour réveiller Taltention d'un peuple tel que le peuple anglais, qui, mieux que tout autre, pouvait en apprécier les besoins. Aussi les travaux statistiques furent-ils regardés comme une des branches de l'Association et rangés désormais parmi les travaux les plus utiles dont la nation anglaise eut à s'occuper, mais sous la réserve de ne considérer cette annexion nouvelle qu'en renfermant la statistique dans les limites de la science.
La création du comité de l'Association britannique fat non-seulement reçue avec faveur, mais on vit se former, immédiatement après, la Société de statistique de Londres, dont les travaux occupent aujourd'hui une place importante dans la science, ainsi que la plupart des autres sociétés statistiques d'Angleterre et d'Europe : peu de pays, en effet, par leurs relations et par leur caractère pratique, présentent autant de chances favorables à ces études. Ce fut encore à la suite de la grande exposition de Londres, ainsi que le rappelait l'honorable prince Albert, dans l'un de ses dis-
» In a report since addressed (o Ihe coiincil by (his commiUee, it is stated, tbat Ihe commiUee having deemed it expédient lo promole Ihe Tormation of a Slatitlical Society in London, a public meeting was held on the 15tb of March, 1834, at which it was resolved to establish such an institution. The Society aiready includes more than three hundred nnrohers and has issued a statement of its objets and régulations which issubjoined in the appendix.
» The committee remark, ihat « thougb thewant ofiuch a Society bas been long relt and acknowledged, the successfui establishment of it, after every previous attempt has failed, has been due aliogether to the impulse given hy tbe last meeting of ihe Association. The distinguished foreigner (M. Quetelet) who cootributed so materially to the formation of the statistical section, was attracted to England principally wilh a view of attending that meeting; and the committee bail this as a signal instance of the bénéficiai results to be expected from tbat Personal intercourse among tbe enlightened men of ail contriei , which it is a principal objeci of the British Association to encourage and facilitate. » {Report on the third meeting of the British j4s$ociation for the advaneement ofeeienee, held ad Cambridge in 1835. Londres, cher J. Murray, 1 vol. in-8*, pages 483 et 484; an. 1834.)
cours (*), que se forma, à Bruxelles, la réunion des diverses nations pour la création d*un congrès de statistique générale; et c'est pendant le quatriènie congrès (celui de Londres même) que les nations unies entre elles entreprirent Tessai d'une statistique générale (*), pour préluder aux grands travaux qu'on paraissait en droit d'attendre des délégués des différents pays.
Il est à regretter cependant qu'à la réunion de Cambridge, lors de la création de la section de statistique, la multiplicité des occupations n'ait pas permis aux membres les plus exercés d'entreprendre Texamen d'un des développements de la théorie des probabilités et de faire entendre leur voix sur une question qui les touchait de si près: je veux parler particulièrement des astronomes tels quesir J.Herchel, Airy, Baily, Hamilton, Robinson, etc., qui, retenus par les travaux d'une autre section, auraient pu joindre leur suffrage en faveur d'une science qui appartient autant à l'astronomie qu'à la statistique, et, en général, aux sciences qui comportent, dans les observations , une précision plus ou moins grande qu'il s'agit de savoir apprécier. On reconnaîtra sans peine, en effet, que ce sont surtout les astronomes qui, les premiers,^ ont porté l'attention sur la précision des documents statistiques et la construction des tables de mortalité et de population.
(*) Le discours prononcé par S. A. R. le prince Albert, comme président de PAssociatlon du quatrième congrès de statistique qui eut lien à Londres, Somersethouse, en juillet 1860. (Voyez plus haut, page 97 et suivantes.)
(■) L*arrélé royal qui créa la Commission centrale de statistique de Bruxelles date du 16 mars 1841. On peut voir ce qui concerne celte commission et celle qui fut créée avant cette époque et vers la An du règne de Guillaume I«', à la page 362 de mon Hiêtoire des mathématiquei, 1864; comme aussi dans ce volume, à Particle Smits, page 548. Ce fut h la suite du Congrès de statistique de Londres, en 1861, que fut prise la résolution d^essayer de former une statistique •ÉRiBALE et de ramener autant que possible à une même forme la statistique des différents pays éclairés.
Sir John Hersohel, dans un article anonyme inséré dans la Revive d'Edimbourg ( '), lequel parut sept ans après soas le nom de l'auteur, dans un volume intitulé : Essayé from the Edinburgh and Quarterly ReviewSy in-8*, 1857, montra très-explicitement l'utilité de cette science et ne se dissi*mula pas les dangers auxquels ces recherches pratiques peu*< vent exposer dans certains cas.
Peut-être trouvera-t-on que, dès l'origine, ceux qui voulurent resserrer la statistique dans sa partie philosophique, ne firent pas assez pour la soutenir. D'un autre côté, on semble avoir fait entièrement divorce avec la science qui, mal appliquée par des praticiens maladroits, n'a que trop souvent fait fausse route et conduit à de malheureux mé^ comptes. L'association anglaise aurait pu donner à la théorie tout le développement qu'elle méritait de prendre devant une assemblée qui était en position de pouvoir la mettre dans sa véritable route.
On retrouve ici ce que l'histoire nous apprend pour la physique, pour l'astronomie et pour toutes les sciences en général : on s'occupe d'abord d'étudier les faits, on lâche ensuite de les réduire par catégories de faits semblables. La division qu'on établit appartient en quelque sorte à l'art plutôt qu'à la science; et ce n'est qu'en dernier lieu qu'on s'efforce de se rendre compte de l'expérience par la théorie,
(') The Edinburgh Review, July, 1850, n« 185, pages 1 à 57, et plus Urd, le même article est reproduit celte Tois soui le nom de Fauteur, sir John Herschel, dans les Eisays from the Edinburgh and Quarterly Reviews, pages 365 à 465, 1 vol. in-8<*, Londres, chez Longman, 1850. Cet article résume en quelque sorte Papplication de la théorie des prohabilités dans toute son étendue, au sujet de Touvrage Sur lee probabilités, par A. Quetelet, dont il y est rendu compte.
C*est aussi, |>endant Tannée 1857, que parut, à Edimbourg, dans le cahier no 218 de la Revue d'Edimbourg, sans nom d*auteur, un article intéressant sur V Histoire de la civilisation en jéngleterre, par Henri Thomas Buckie, ouvrage très-curieux ; publié sur ces sortes de matières, bien que certaines formes laissent parfois à désirer.
et de déduire du calcul les probabilités des phénomènes qu'on a été dans le cas d'observer d'une manière plus ou moins complète.
Dans la marche suivie par la statistique, la théorie a précédé la pratique, contrairement à ce qui est arrivé dans les autres sciences appliquées. Nul doute, du reste, que la statistique ne finisse par suivre la vraie marche qui lui appartient, quand elle se trouvera assez forte pour parcourir cette route brillante qui lui est ouverte et dans laquelle elle a essayé à peine de tracer quelques pas. C'est à coup sûr une des sciences les plus belles et les plus fécondes: tristement abaissée aujourd'hui, par tous les liens dont la surchargent des mains maladroites, elle saura se relever; mais il ne sera malheureusement donné qu'à nos descendants d'en apprécier tous les avantages.