ANTOINE-REINHARD FALCK
Il est plus diiBcile, pour l'homme d'État , de jouir de l'estime générale que de la mériter; il est surtout rare de savoir se concilier ces deux avantages. C'est une espèce de privilège qui, cependant, s'obtient quelquefois; l'illustre confrère que la mort nous a ravi en est une preuve consolante. Sa supériorité savait se faire jour sans offusquer les autres; et l'envie qui s'attache, comme l'insecte venimeux, à tout ce qui s'élève avec vigueur, n'a jamais osé l'attaquer, ni même faire contre lui l'essai de ces armes perfides, tant redoutées des hommes en place et si favorablement accueillies par la jalouse médiocrité. 11 est remarquable, en effet, que la presse la plus hostile , celle qui ne frappe que pour rabaisser et détruire, n'ait jamais aiguisé ses armes contre lui, pas même au moment de sa plus grande puissance.
(') Né le 19 mars 1776, mort à Bruxelles, le 16 mars 1843.
Je dois à Tamilié de M. Van de Weyer, un grand nombre de notes sur la carrière politique de M. Faick, el particulièrement sur son séjour à Londres; elles m*ont été d*autanl plus précieuses, que M. Van de Weyer a pu fort bien apprécier notre confrère, soit comme ministre plénipotentiaire près de la conférence, soit par ses anciennes relations personnelles, soit encore par une similitude de position et d*antécédents.
J'insiste sur cette remarque parce qu elle doit nous faire mieux comprendre quelles utiles leçons on peut puiser dans Texamen d'une vie aussi bien remplie et en présence d'une estime aussi universellement proclamée.
Antoine Reinhard Falck, issu d'une ancienne famille patricienne, naquit à Utrecht le 19 mars 1776 ('). Ses parents ne négligèrent rien pour développer de bonne heure ses heureuses dispositions naturelles ; ils lui firent faire ses études à l'Athenœum d'Amsterdam. Le jeune Falck y suivit, avec le plus grand succès, les leçons du célèbre professeur Cras, et se montra digne d'un tel maître.
A l'occasion des épreuves universitaires qu'il subit à l'Université de Leyde, en 1799, il publia une dissertation (De Matrimonio) dans laquelle se décelaient déjà une rare intelligence et des vues élevées en politique. 11 visita ensuite plusieurs universités allemandes et passa quelque temps à celle de Gôttingue, pour suivre un cours de diplomatie. Falck y fit la connaissance du baron Yan der Capellen, notre confrère, avec qui il conserva depuis des relations d'une amitié intime.
De retour à Amsterdam, en 1800^ il y fut nommé membre de la municipalité. Falck appartenait, par ses principes et par ses relations, à l'ancien parti patriote ou républicain, qui avait combattu avec ardeur les prétentions de la maison d'Orange. La part active et diverse que plusieurs membres de sa famille avaient prise à ces luttes, le spectacle des révolutions qu'elles amenèrent, avaient mûri son esprit avant l'âge : il était en quelque sorte homme d'État-né. Aussi, son aptitude aux affaires se révéla-t-elle de bonne heure. Aux études classiques qui font le savant, il alliait la connaissance
(') Et non à Amsterdam, comme Pont répété plusieurs biographes. Il était fils du directeur de la Compagnie des Iodes, Otto William Falck et de Engela Apollonia Bergh, du Cap.
(les hommes» de leurs passions, de leurs intérêts, qui fait rhomme politique.
Nommé, en 1802, secrétaire de légation à Madrid^ poor la république batave, il montra qu'il ne remplirait pas long-' temps le rôle de subordonné. Son chef immédiat, ministre faible et médiocre, eut le bon esprit de reconnaître dans le jeune Faick, non un élève qui promettait, mais un maître consommé dans les affaires. Il lui en abandonna sagement la direction^ et jusqu'à la correspondance confidentielle avec le gouvernement. Ses lettres offraient déjà ce mélange d'esprit, de facilité, de simplicité pleine de profondeur, qui en faisaient de véritables modèles. 11 frappait les observateurs les plus exercés par la justesse et la promptitude de ses aperçus. Ces dons heureux sont, en politique^ ce qu'est le tact dans le monde, ce qu'est le coup d'œil médical dans l'art de guérir. Avant d'être chargé d'affaires en titre, Falck en remplissait donc, en réalité, toutes les fonctions.
Lorsque M. Meynders fut rappelé de sa mission en 1805, Falck ne tarda pas à le suivire et rentra dans sa patrie; mais ce fut pour voir ensevelir la liberté batave, sous un trône que l'empereur élevait à son frère, Louis Napoléon. Falck et quelques hommes dévoués à leur patrie, firent, mais inutilement, tous leurs efforts pour prévenir ce malheur. Il abandonna dès lors la carrière politique et s'éloigna de toutes les fonctions qui lui furent offertes à la cour; il ac^ eepta cependant celles de secrétaire du département des affaires étrangères, sous le ministère de M. Vander Goes; et, en 4808, il passa, avec le même titre, au ministère de la marine et des colonies, poste dans lequel il pouvait servir encore utilement son pays (*).
(*) Falek eut, pour successeur à Madrid, son ami particulier M. Hugo Van Zuylen Van Nyevelt, qui, au l>aut de quelques années, témoigna le désir de reoirer dans sa patrie. Il en fut dissuadé par Falck, qui prévoyait déjà l*in«e ^/êê
Le roi Louis avait su distinguer les qualités éminentes de Faick : il le cite, dans ses mémoires, comme un jeune homme instruit et d'une grande espérance. La suite a bien justifié ce jugement. Après l'abdication de ce bon prince, notre confrère renonça entièrement aux affaires publiques et reprit le cours de ses paisibles études, consolation ordinaire des âmes fortes au milieu de grands revers.
La réunion de la Hollande à- l'empire français , c'est-àdire, la ruine totale de l'indépendance de son pays, fut pour Falck une de ces épreuves qui décident à jamais du caractère d'un homme. 11 en sortit pur et fidèle à ses principes. Un fait peu connu et qui honore singulièrement Falck, c'est que, nommé d'abord chevalier, puis commandeur de l'ordre de la Réunion^ il ne voulut jamais en porter les insignes. Ils étaient à ses yeux des chaînes dorées qui révélaient plutôt qu'elles ne cachaient l'asservissement de sa patrie. L'exemple qu'il donna ne fut pas contagieux : cet acte de courage fut même blâmé par ceux qui ne se sentaient pas la force de l'imiter.
Dès lors, Falck fut traité en suspect, et l'empereur ordonna à sa police d'exercer sur le patriote récalcitrant la plus stricte surveillance. Les princes ne pardonnent pas l'indifférence aux hommes; ils croient que c'est vouloir se placer au-dessus d'eux, que de refuser leurs faveurs (*).
devaient avoir les choses. < Il me semble, écrivait-il, que voua feriez mieux de rester sur le théâtre jusqu'à ce que la toile tombe, époque qui ne peut guère être éloignée, vu que le machiniste s*appré(e. Cette pauvre Hollande est à la veille de n*avoirplus ni chargés d^afTaires, ni ministres, ni gouvernement à part; je sais bien que telle n*est pas l^opinion de beaucoup de nos compatriotes; en deux mots, je crois que notre chute est prochaine, et il oe s'agit plus que de tomber avec grâce. • J*extrais ces détails d*une notice sur Falck, insérée dans le n** 1 du Journal de VhutUut des Pays-Bas, pour 1843, notice que je n*ai réussi à me procurer que quand la mienne était écrite.
(') Il est remarquable que, malgré les missions diplomatiques importantes dont Falck fut chargé et dont il s'acquitta avec tant de distinction, il ne reçût
Napoléon y vit une protestation coupieible qu'il eût pentëtre punie sévèrement, si Fâick n'eût pris le parti de quitter la Hollande.
Pendant ses voyages dans le nord de l'Europe, le haut commerce d*Amsterdam lui confia la défense de ses intérêts à Saint-Pétersbourg et à Stockholm (^). Celle mission toute parliculière Tinitia plus profondément encore dans la connaissance des ressorts et des ressources de la prospérité commerciale de son pays : il n'y a pas de petites affaires pour les grands esprits.
C'est encore pendant le cours de ces voyages que Faick réunit les éléments d'un mémoire qu'il présenta à la troisième classe de linstitut des Pays-Bas, dont il faisait partie depuis 1808. Il examine dans cet écrit l'influence de la civilisation de la nation hollandaise sur les progrès des peuples du Nord, et y présente des renseignements curieux qui concernent également la Belgique (*).
Son retour en Hollande ouvrit un nouveau champ à son activité et à son patriotisme (1812). Nommé capitaine d'une cohorte de la garde nationale d'Amsterdam, instituée pour le maintien de l'ordre, il remplit ces fonctions de manière à prouver aux amis initiés dans le secret de ses espérances, qu'il saurait un jour en tirer parti contre les oppresseurs de son pays. C'est là qu'il jeta les fondements de cette popularité, de celte influence sur les masses qui lui inspirèrent bientôt après le courage de donner la première impulsion
jamais (t*aiilre décoration que celle de Tordre du Lion néerlandais, dont il était grand-cordon ; les puissances rengealent-elles le reftis fait à Napoléon on craignaient-elles les froideurs du républicain?
(*) Il passa d*abord en Allemagne, puis en Danemark et en Suède, arec rinteniionde se rendre à Saint-Pétersbourg; cependant il ne put réaliser ce dernier projet.
(•) Over den Invloed der beschaving van de mderlnndsche natte op de verlichting van noordichevolken, 1815.
au mouvement insurrectionnel. Comme Paigle qui pressent lorage bien avant qu'il n'éclate, il reconnut d'un œil sur les signes précurseurs de la chute de l'empire; et, k l'espèce de stupeur dont étaient frappés la plupart des agents du pouvoir, il comprit que, pour assurer l'indépendance de son pays, le moment d'agir était arrivé.
On touchait au mois de novembre 1813; l'empire croulait ; ses appuis cédaient de toutes parts ou se détachait avec violence. Tous les regards étaient tournés vers Faick; car c'est dans le danger qu'on vient se rallier autour de l'homme supérieur : l'égoïsme alors fait taire la vanité jalouse. FaIck , au milieu de l'agitation croissante et du désordre qui commençait à se manifester, se présenta à l'hôtel de ville, à la tète de la gai^de nationale , et décida par son énergie le conseil municipal à embrasser la cause du pays. Sa modération, dans ces circonstances difficiles, fut égale à son patriotisme, et, en assurant l'indépendance de sa patrie, il sut la préserver de souillures.
Plus tard, c'est-à-dire après le succès, des envieux, et surtout ceux qui étaient restés dans l'inaction, ont voulu lui enlever l'honneur de cette audacieuse initiative; mais Thistoire le lui maintiendra et saura faire reconnaître en lui l'homme qui, par la hardiesse de ses plans, la sagesse de ses conseils, la décision de son caractère, hâta, de concert avec M. de Hogendorp, l'affranchissement des Pays-Bas (*).
Après avoir rempli les fonctions difficiles de secrétaire du gouvernement provisoire établi à la Haye, la place de Falck, au retour du prince d'Orange, était marquée d'avance dans les conseils du nouveau souverain : il y fut appelé en qualité de secrétaire d'État. Cette élévation soudaine n'ap-
(■) Voyez Pouvrage de Van der Palm sur la révolution de 1813. Geichied- en Redekumtig Gedenkschrift van Ntderlands herstelling indtnjart 1815. 1 vol. in-8«. Amilerdam, 1816.
porta aucun changement dans ses principes, ses habitudes, ses rapports intimes avec les savants et les h'ttérateurs, qui le consultaient encore comme un ami. Le pouvoir , la fortune, les grandeurs, les succès subits ne gâtent que ceux qui étaient gâtés d'avance.
En 1819, il fut envoyé en mission extraordinaire à Vienne, pour assister aux négociations définitives concernant la confédération allemande du grand-duché de Luxembourg.
Le roi sentit bientôt après le besoin de lui donner une part plus directe dans l'administration générale du royaume, et il lui confia, en 1820, le ministère du commerce et des colonies , de Tinstruction publique , des sciences et des beaux-arts (*).
Nous devons laisser à d'autfes le soin d'apprécier tout ce qu'il déploya de talent et d élévation de caractère dans ces fonctions difficiles ; avec quelle sage impartialité il sut concilier les intérêts si divers de deux pays plus ou moins ombrageux, plus ou moins jaloux de leurs avantages réciproques; avec quelle délicatesse il ménageait les préjugés nationaux et religieux, constamment en présence et constamment sur l'offensive ('). Il inspirait à tous une égale confiance, parce que tous avaient foi dans sa probité et dans ses lumières. Si quelque main avait pu retenir ensemble les différentes parties de l'État prêtes à se disloquer si peu de
(') Faick s^élait marié peu de lemps auparant; il avait épousé, le 3 décembre 1817, mademoiselle de Roisin, issue d*une famille noble du Hainaul.
(■) Comme homme d^Élal, il procédait avec une modération extrême dans ces affaires délicates j comme simple particulier, il ne se croyait pas obligé de garder les mêmes ménagements avec ses amis. En 1818, au sujet de quelques lettres pseudonymes sur la tolérance, insérées dans les annales Belgiques, il écrivait à M. Cornélissen, qui en était, je crois, Pauteur : « La correspondance d^A. G. et de V. L. m*a paru doublement remarquable, d*abord à cause du talent de Pauteur, et puis à cause de Textrême bonté qu*il a de parler raison à des gens qui n*en veulent pas et de s^exposer au désagrément d*être excommunié à droite et i gauche. S'il fait une nouvelle brochure sur le même objet, je lui conseille d'emprunter un titre à Voltaire : SoUisedes deux parts. »
temps après leur assemblage, c'était sans doute la sienne. On a souvent répété, et avec raison, que lui seul eût pu tourner habilement Técueil sur lequel vint échouer plus tard le vaisseau de TÉtat.
Mais, sans anticiper sur lavenir, portons nos regards sur les premiers temps de son séjour dans nos provinces. Même avant son arrivée, il nous avait donné des témoignages de sympathie, en usant de tout son crédit auprès du cabinet britannique pour abréger la captivité de prisonniers belges, anciens militaires de l'empire (*).
Quand il fut parmi nous , cette activité bienfaisante ne fit que s'étendre davantage. Placé près du chef de l'État, dont il avait toute la confiance, il sut noblement user de son influence pour protéger les sciences, les lettres et les arts.
Le nom de Faick se rattache à la création de nos principaux établissements scientifiques et littéraires, et certes ces établissements ne pouvaient s'élever sous de meilleurs auspices. Le 7 mai 1816, FaIck contre-signa, en qualité de secrétaire d'État, l'arrêté royal qui réorganisait l'Académie des sciences et belles-lettres de Bruxelles, en considération de ses anciens services; et, dans le cours de la même année, parut l'arrêté royal qui créait les trois universités deGand, de Liège et de Louvain.
Bientôt FaIck, comme ministre de l'instruction publique,
(•) Je dois ces renseignements à Pobligeance de Keslelool, qui fut luimême chargé par Falck de recueillir les pièces nécessaires pour obtenir du cabinet britannique le renvoi des prisonniers dans leurs foyers. Parmi ces prisonniers se trouvait le frère de Al. Gendebien.
Je tiens encore de Keslelool que c*est à Falck que la ville de Gand doit d^avoir été délivrée de l'espèce de régime de terreur que le baron d'Eckslein y avait établi en 1814. Sous ce régime très-peu philosophique, le noble baron, malgré sa philosophie, avait jugé à propos de suspendre toutes les libertés et de se poser en duc d'Albe.Dès que Falck put en fournir les preuves à la Haye, le mal cessa et le baron d*Eckstein dut quitter le pays.
put donner une impulsion plus immédiate à ces institutions naissantes, qu'il devait regarder comme sa création.
L*Aeadémie royale, par un juste sentiment de reconnaissance, inaugura son second anniversaire en inscrivant le nom de son bienfaiteur parmi ceux de ses membres honoraires : c'était la première nomination qu'elle faisait depuis sa réorganisation ; elle ne pouvait donner ses suffrages i aucun savant qui en fut aussi digne. L'empressement que mit le secrétaire à communiquer cette nomination à celui qui en était l'objet lui fit oublier une formalité du règlement. L'article 6 voulait que l'élection fût soumise à l'agrément de Sa Majesté. Sans doute, le secrétaire pensait que la sanction royale devenait ici une conséquence nécessaire de la nomination académique, et qu'on pouvait fort bien s'en passer pour abréger les formes. Falck ne fut pas de cet avis; il soumit ses doutes à cet égard avec autant de finesse que d'urbanité, dans une lettre où le ministre prenait soin de s'effacer entièrement (').
Pendant que Falck se trouvait à Bruxelles, à la tète du
('4 Voici la leltre adressée à M. Van Hulihem, alors secrélaire; je Pai trouvée rfaos les archives de PAcadémie :
« MOHSIEVR,
n Avant de répondre h la lettre que vous m^avez écrite en votre qualité de secrétaire de PAcadémie royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles, et par laquelle vous me communiquez que PAcadémie m*a fait Pbonneur de me placer an nombre de ses membres honoraires, je crois devoir vous faire part, en partiticulier, du doute qu*a fait naître chez moi la lecture de Part. 6 du règlement de PAcadémie, par rapport à la régularité de Péleclion. On pourrait, ce me semble, expliquer cet article de manière à ce que Pélection de tous les académiciens, tant ordinaires qu*honoratres, dût être soumise à Papprobation du roi. Vois pourrez m*éclairer très-facilement sur ce point en me communiquant la marrhe que PAcadémie a suivie, depuis son rétablissement, dans Pélection de sennieahres honoraires, et je vous prie par conséquent de vouloir me donner quelqDes éclaircissements sur cet otijet, afin qu^on ne puisse ro^accuser d*avoir accepté trop légèrement des honneurs qui ne m*étaient pas régulièrement conférés.
» Je vous prie, etc. »
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ministère de rinstructioD publique, il aimait à réunir autour de lai s^ confrères de TApadéinie» et en général les amis de& sciences et des lettres, ainsi que les principaux artistes. Il avait Tart de parler à chacun le langage qui lui convenait, s'intéressait à ses travaux, les encourageait avec bienveil* lance : Vous perdiez de vue le ministre pour ne voir en lui que l'homme instruit qui descendait dans le secret de votre pensée, et si quelque chose pouvait rappeler son rang élevé, c était cette dignité naturelle qui ne labandonnait jamais.
Dans ses soirées, où il savait si bien mettre Tintelligence et la modestie à Tabri des froides contraintes de l'étiquette, Faick animait les autres par son exemple. Sa conversation vive et spirituelle avait une chaleur entrainante, dans laquelle perçait une légère causticité, tempérée par une extrême bienveillance. Plusieurs d'entre nous se souviendront sans doute encore des attaques qu'il dirigeait, avec autant de tact que de finesse, contre l'érudition bibliographique de M. Van Hulthem, contre les vivacités quelquefois peu académiques du vieux et respectable commandeur de Nieuport, ou contre les boutades spirituelles de M. Garnier, boutades qu'il aimait encore à citer dans les derniers temps de sa vie.
Un poëte lui avait dédié quelques vers latins; il avait pris soin, selon l'usage, de latiniser son nom, en lui conservant la signification hollandaise de faucon, ce Comment donc, s'écria Falck , vous craignez qu'on ne me prenne pour un aigle ! »
Ses souffrances même ne lui étaient pas cette gaieté naturelle (^). Il saisissait rapidement le côté pittoresque des
(*) Ayaol reçu, pendant uoe de ces cruelles attaques de goutte dool il souffrait depuis sa jeunesse, un mémoire scienlifique que je lui avais adressé, il s^empressa de me ré|K>ndre : c Merci i>our folre second mémoire sur la température de la terre. Je juge d*après le iricé des courbes, que, pour avoir le moin» à souffrir des variations qu*on dit si nuisibles aux goutteux, je ferais bien de m*étiblir à
choses el rendait toujours avec bonheur le résultat de ses observations. Quelquefois il dirigeait ses attaques contre rAcadémie même, et savait en riant donner des conseils pleins de sagesse sur le cercle trop étroit dans lequel elle avait resserré ses travaux, et sur lespèce d'isolement où elle se plaçait. « Ses allures, disait-il, sont celles d une jeune fille modeste qui craint de faire parler d'elle. »
Vers la fin de 1837, le secrétaire de notre Académie lui rappelait cette saillie, en lui adressant, en Hollande, le recueil de nos nouvelles publications : « Je n'ai pas la moindre souvenance des plaisanteries que j'aurais pu hasarder dans le temps contre l'Académie, répondit-il, et je ne conçois pas même comment des gens qui faisaient quelque chose quoique peu, aient pu les encourir de la part d'un homme qui ne faisait rien du tout. Cependant comme votre mémoire est meilleure que la mienne, je veux bien subir la responsabilité de ce tort, surtout s'il m'est permis de croire que mes plaisanteries, bonnes ou mauvaises, ont été pour vous une espèce de principe moteur, ou du moins un stimulant de plus pour faire prendre à vos collègues cet élan de zèle el d'activité que nous admirons ici sans l'imiter. »
Notre confrère a pu s'accuser avec modestie de n'avoir rien fait pour l'Académie; mais nous ne le jugerons pas avec la même rigueur. On ne devait pas espérer de lui des mémoires littéraires, son temps était trop absorbé par les affaires publiques pour qu'il put songer à enrichir nos recueils. Mais quelles lumières n'a-t-il pas apportées dans nos discussions ! Avec quelle supériorité d'intelligence n'apercevait-il pas, au premier d'abord, le côté véritablement intéressant d'une question ! Combien il se prononçait avec goût et
une profondeur de /"i^SO. C^est une précaution que je compte bien reconamander dans mon testament à ceux qui auront à diriger mon établissement définitif. Pauvres fossoyeurs! »
sagacité sur le food et sar la forme des ouvrages qu'on lisait à nos séances ! Les rapports qu'il a écrits sur les mémoires soumis à son examen sont des exemples d'une sage critique et portent le cachet d'un savoir profond. Il réunissait véritablement les qualités les plus essentielles que l'on puisse désirer dans un académicien. Aussi, jouissait-il à tel point de l'estime de ses confrères, que lorsque, plus lard, il fut nommé ambassadeur à Londres, l'Académie lui vota des remerciments unanimes pour tous les services qu'elle en avait reçus, et voulut que ce vote fût consigné dans son procèsverbal (*).
Falck parlait et écrivait plusieurs langues avec facilité et même avec élégance (*). Ceux qu'il honorait de sa correspondance et de son amitié ont pu juger avec quel heureux choix d'expressions , avec quel goût il s'énonçait sur les questions les plus graves comme sur les objets en apparence les plus frivoles. Ses lettres particulières, comme nous l'avons fait remarquer déjà, sont des modèles en ce genre; on y trouve un tact et une finesse d'esprit qui annoncent quelle aurait été sa supériorité, s'il avait suivi la carrière littéraire, au lieu de s'occuper des affaires politiques.
Les articles sur la philosophie qu'il inséra dans le Maga-
(') Séance du 8 mai 1824. On lit, dans le procès- verbal de la séance du 31 du même mois : « Son Excellence, dans une entrevue particulière, a prié le secrétaire de manifester à TAcadémie combien elle était touchée de ces sentiments (de reconnaissance), et qu^elle ne perdrait jamais ceux qu^elle a voués à la compagnie en général et à chacun de ses membres en particulier. »
(') Dans un bal auquel il assistait à Madrid, Falck s^était approché d*une jeune danseuse et avait pris plaisir à causer avec elle. De son côté, la jeune Espagnole avait été frappée de son air distingué, de sa physionomie avantageuse, de ses yeui bleus si expressifs; elle était fort en peine de savoir quel était ce cavalier qui s*exprimail avec tant d*aisance et de grâce. Quand on lui eut dit qu'il était Hollandais, elle crut qu'on s'amusait à ses dépens, bien persuadée qu'un étranger ne pouvait parler l'espagnol d'une manière aussi parfaite. — Ce fait a été rapporté à l'Académie par M: D'Omalius d'Halloy, à l'appui de ce qui est dit dans la notice.
sineritiqfAe du professeur Van Hemert prouvent qu'il n'était pas seulement écrivain habile et bon observateur, mais qu'il savait descendre encore au fond des choses et étudier les liens mystérieux qui les lient entre elles.
La philosophie de Faick n'était pas purement spéculative; elle dominait toutes ses actions^ elle traçait sa règle de conduite : aussi tout, dans sa vie, était parfaitement en harmonie; jamais on ne le voyait en désaccord avec lui-même. Dans la république batave comme sous l'empire, sous le roi Louis comme sous le roi Guillaume, on trouve toujours et avant tout l'homme dévoué à sa patrie, prêt à se sacrifier pour ses intérêts, mais incapable de renoncer à ses convictions personnelles.
Le roi des Pays-Bas lui avait conféré le titre de baron; mais Falck, fidèle à ses anciens principes, ne voulut point faire lever les lettres de noblesse; il était jaloux de conserver son nom tel qu'il avait réussi à l'anoblir lui-même. Ces exemples sont rares. Ce n'était certes point par dédain : il appréciait autant que personne les avantages d'un beau nom, quand il est noblement porté, que ce nom d'ailleurs eût été illustré, ou dans la carrière des armes, ou par une intelligence supérieure, ou par des services rendus à l'État; mais il ne croyait pas devoir recourir à une chambre héraldique pour établir la mesure de son estime; il s'en rapportait volontiers pour cela à son propre discernement: peu d'hommes, sous ce rapport, pouvaient lui être comparés.
Ce n'est pas ici le lieu de se livrer à l'examen détaillé des actes de son administration. Son passage au ministère a laissé, en Belgique, dans le cœur de ceux qui ont su apprécier l'homme d'État et faire la part des difficultés qui l'environnaient, des souvenirs que n'ont effacés ni les luttes d'une opposition devenue nécessaire, ni les déchirements d'une révolution qui en furent la suite. On savait gré à Falck
du bien qui se faisait et de tout le mal qu'il empêchait.
Cette popularité dont il jouissait, même dans les provinces méridionales du royaume, Tinfluence qu'il exerçait sur ses collègues, la noble indépendance de caractère et d'esprit qui le portait à vouloir rester véritablement ministre, et non un instrument passif et docile, blessèrent de hautes susceptibilités et amenèrent bientôt un désaccord dans le secret duquel le public ne fut guère initié qu'à demi.
Tandis que, parmi les anciens amis politiques de Falck, les uns désiraient qu'il prit, comme ministre, la direction d'un département fcelui delà marine), où, comme secrétaire général, il avait, dans sa jeunesse, donné tant de preuves de capacité, les autres l'exhortaient à appliquer son esprit sage, modéré, conciliant, à l'administration de l'intérieur; son éloignement était décidé par une volonté suprême, habituée à tout trancher en dernier ressort. Cependant cette espèce de disgrâce fut déguisée sous la forme d'un brillant exil à Londres.
Déjà dès le mois de novembre 1823, il était parti pour l'Angleterre en qualité d'envoyé extraordinaire, afin d'y reprendre, conjointement avec l'ambassadeur Henri Fagel, les négociations au sujet des Indes. Après avoir conclu et signé le traité de mars 1824^ il était revenu à la Haye; mais il en repartit presque aussitôt après pour Londres, comme successeur de Fagel.
Là, dans un monde où il est si difficile de faire sensation, où l'homme le plus imbu d'une haute opinion de soi-même devient nécessairement modeste, tant il y rencontre de supériorités qui s'effacent et se cachent sous les dehors les plus simples, Falck fut bientôt remarqué par les hommes distingués de tous les partis. Les maîtres et les habitués de Holland-House (*), ce centre éclairé de tous les esprits d'élite,
(') Maison de campagne de lord Hôlland.
ont conservé le plus touchant souvenir des grâces et de l'enjouement de sa conversation, de la sûreté de son commerce, des qualités éminentes de son âme. L'étendue et la variété de ses connaissances, la justesse de ses aperçus politiques, sa manière large et européenney si Ton peut s'exprimer ainsi, d'envisager les questions, placèrent bientôt ce représentant d'une puissance secondaire au rang des ambassadeurs de premier ordre.
Canning ('), qui se connaissait en hommes, devint son ami et disait, en résumant son opinion sur quelques membres du corps diplomatique, ces mots remarquables : « Quand je reçois quelques-uns des ministres étrangers, je parle ; quand je vois M. Faick, j'écoute! » Ces deux hommes d'État avaient entre eux ce trait de ressemblance que, doués tous deux d'une appréciation vive du ridicule, ils maniaient avec succès larme de Tironie et de la plaisanterie, arme dangereuse pour un ministre et qui blesse aussi souvent l'agresseur que la victime.
La réserve diplomatique de FaIck était quelquefois mise à de rudes épreuves, en présence de ces amours-propres robustes, qui, dans l'innocence de leur admiration d'euxmêmes, étalaient devant lui leur nullité prétentieuse. Il faut plus que de l'esprit pour faire taire son esprit et lui imposer le régime fortifiant ou adoucissant du silence.
Dans toutes les transactions diplomatiques, et elles sont assez nombreuses, qui eurent lieu entre Falck et Canning, ce dernier ministre ne négligea aucune occasion de rendre hommage aux vues libérales et élevées de l'ambassadeur hollandais. Le traité conclu entre eux, relativement aux possessions territoriales et au commerce des Indes orientales, termina heureusement des différends qui avaient plus de deux
(') Il avait négocié avec Falck le traité de commerce et d*écliange conclu, en mars 1824, entre la Grande-Bretagne et les Pays-Bas.
sièdes de durée, et qui avaient produit parfois une assez grande irritation entre les deux gouvernements. <c Grâce aux arrangements à la veille d'être arrêtés, dit Canning, dans une note remarquable qui précéda la signature du traité, le commerce de deux nations sera florissant; elles préserveront, en Asie non moins qu'en Europe cette amitié inviolable qui a toujours subsisté entre elles depuis d'anciens temps; et elles n'auront plus d'autre rivalité que celle de maintenir plus efficacement les principes d'une politique libérale qu'elles proclament aujourd'hui à la face du monde. » Les mêmes principes présidèrent aux conventions de commerce et d'amitié conclues, à Londres, par Falck, en 1827 etl829, avec les États-Unis du Mexique et la république de Colombie.
Pendant le cours de celte dernière année, Falck profita de quelques mois de congé pour faire un voyage en Italie : il visita Nice et le midi de la France, dans le but apparent de fortifier sa santé. Mais déjà il s'était aperçu avec regret que ses conseils n'étaient plus écoutés ; il était convaincu qu'il ne jouissait plus assez de la confiance du roi pour être véritablement utile à Londres.
Les révolutions qui, en 1830, ébranlèrent l'Europe donnèrent à Falck une nouvelle occasion de montrer ce qu'il avait de sagesse, de modération, de prévoyance, dans les moments les plus difficiles.
Dès le jour même qu'éclatèrent, à Bruxelles, les premiers troubles de septembre, Falck ne se fit point illusion sur la portée de ces événements. Il se connaissait en révolutions; il savait qu'un peuple, un fois lancé hardiment dans cette voie, ne s'arrête qu'après la conquête de son indépendance. La séparation parut à ses yeux un fait accompli du jour où, une suspension d'armes étant imposée aux deux partis, les cinq grandes puissances annoncèrent la résolution de re-
manier les traités de 4815 ('). Malgré la protestation officielle qu'il déposa contre cet acte entre les mains de la conférence de Londres, on voit, à chaque ligne de celte pièce remarquable, écrite avec cette mesure et cette dignité qn'il donnait à tout ce qui sortait de sa plume, percer le sentiment profond de la nécessité du démembrement de ce royaume que sa main avait contribué à élever (').
Il s'imposa dès lors la tâche périlleuse de réconcilier l'esprit de son souverain avec ce sacrifice et de l'amener à perdre la Belgique au meilleur marché possible. Ici éclata, dit-on, entre le monarque et son ministre, un nouveau désaccord, semblable à celui qui lui avait déjà coùfé un portefeuille ; et, malgré l'influence qu'exerçait l'ambassadeur sur les membres de la conférence, malgré la confiance qu'ils avaient en ses lumières et en sa droiture, son rappel de Londres fut décidé, et son départ fit douter un instant de la possibilité de maintenir la paix en Europe.
Falck quitta son ambassade sans aigreur^ sans éclat, et en cherchant même à atténuer l'effet que sa retraite avait
(■) Déjà, (lès le 25 novembre 1830, Falck écrivait à son ami Van Zuyien : « Mon cœur éprouve presque chaque jour le besoin de s*exprimer sur nos inléréls avec un espril hollandais et une langue hollandaise. Ce peu de roots vous feront connaître déjà «lue je in*en tiens, autant que |>ersonne, à la séparation totale. » {Het Instituut, page 70, n" 1 : Mijn hart gevoelt schier dagelijks de behoefte van zich over onze belanyen in hoUandschen geest en in hollandsehe taaluittestorten. Dezeweinigevjoorden zullen u reeds doen kennen dat ik, zoo zeer als iemand, my houde aan de to(ale afscheiding .)
(') Pendant que la révolution belge était encore dans toute son activité, Falck ne fut pas médiocrement surpris de recevoir la visite de notre ambassadeur, mais une visite de pure courtoisie. Immédiatement après son arrivée à Londres, M. Van de Weyer céda, en effet, au besoin d*aller «aluer Falck, non comme envoyé diplomatique, on le conçoit facilement, mais comme simple particulier, et de lui exprimer toute sa reconnaissance pour les témoignages multipliés de bienveillance qu'il en avait reçus à Bruxelles. Cette visite bon<»re i la fois celui qui la faisait et celui qui en était Pobjet; Falck en fut vivement touché ; je tiens cette circonstance de lui-même ; il en a parlé dans le même sens à M. le baron d*Amim, ministre plénipotentiaire de Prusse. «
produit sur lopiDian; cesl que, dans le maniement des affaires, il conservait une liberté d'esprit que n'ont jamais ceux qui songent trop à eux-mêmes, à leur fortune et à leur avenir. Il savait que s'oublier est souvent le moyen le plus sûr de réussir^ et qu'en tous cas, c'est le plus noble et le seul digne des hommes qui, comme lui, mettent la grandeur morale au-dessus de toutes les grandeurs humaines. « Tôt ou tard, disait-il, on m'aura compris, on me rendra les moyens d'être utile à mon pays.» La suite des événements . prouva qu'il ne se trompait point (*).
Sa nomination de représentant du roi des Pays-Bas à Bruxelles, après la conclusion du traité de paix définitif, fut en quelque sorte la réparation éclatante de la faute qui avait été commise en le rappelant de Londres, en même temps que le gage de la réconciliation des deux peuples.
Cette réconciliation ne pouvait être scellée sous de meilleurs auspices ! Aucun choix en effet ne pouvait être plus agréable aux Belges, ni plus avantageux aux intérêts de la Hollande. L'arrivée de Faick à Bruxelles fut un événement dont chacun se félicita, mais dmit notre Académie eut particulièrement à s'applaudir.
Immédiatement après son retour, Falck vint reprendre sa place parmi nous (^). Il fut accueilli avec les mêmes témoi-
(') En 1838, on lui recommanda pour sa santé, les bains d^Ischl, prèsdeSalsbourg; il y alla passer Télé; il fil ensuite un voyage en Autriche et en Hongrie, et ne revint que dans le cours de Tannée suivante.
(■) Qu^il me soit permis de reproduire ici le billet par lequel il annonçait sa rentrée; on y trouvera une nouvelle preuve dn tour spirituel qa*il savait donner aux moindres choses :
« Tout est jeune dans ceUe ambassade, excepté son chef. Ainsi, mon cher Quetelel, il vous faudra excuser mes gens, qui n*ont pas sn vous engager à attendre, pendant quatre ou cinq minutent, la fin de mon entretien avec le docteur Seutio ; de mon c6té, Je vous pardonne de ne pas savoir soumettre au contrôle que vous exercei sur tant d*étoiles, celle qui préside à notre heureuse rencontre. Nous nous rencontrerons cependant après demain^ à midi, car Je compte me rendre à la séance de PAcadémie, à moins que vous ne me fassiez savoir quelque chose
gnages d*estiine et d'aiTection» bien qu'après quatorze années d absence, il ne retrouvât plus qu'un petit nombre de ses anciens confrères et amis.
Le plaisir de se revoir fut tempéré par de tristes réflexions: nos anciens rangs étaient bien éclaircis, et lui-même portait des traces visibles de douleurs physiques qui n'avaient fait que s'aggraver. Cependant son esprit si supérieur, son moral si ferme n'avaient rien souffert de ces rudes atteintes. Il semblait, à l'entendre, qu'il n'eut point cessé d'assister à nos séances académiques ; non-seulement il avait conservé cette même activité d'intelligence, mais il était au* courant de tous nos travaux.
Après son retour d'Angleterre et du fond de sa retraite près de la Haye, il tournait souvent ses regards vers nos provinces, où il avail laissé tant d'amis et de si beaux souvenirs. (( Quoique retiré à la campagne, m'écrivait-il, et menant une vie d'ermite, je ne me souviens pas moins que j'ai des voisins, et je reste même passablement curieux de savoir ce qui se fait chez eux (*). »
Il ne s'informait pas avec moins d'intérêt du sort des uni-
qiii me délournede ce projel. Je Pai communiqué au duc D*Ursel dans res|K>ir de Tenlralner dans mon orbite, ou, pour parler avec plus de modestie, afin de vous Taire apparaître une étoile double, quoique d*une seule couleur ou à peu près.
» Jeudi soir. » Mille amitiés,
» Falcil. »
(■) Retiré dans Phabitation *t Huis ternootj petite campagne près de la Haye, Faick profita de ses loisirs pour reprendre plus activement ses études littéraires. Il s'y occupa aussi des sciences el surtout de Pastronomie. Il avait invité M. Lobatto à Paiderdans celte dernière étude, qui lui avait toujours présenté uo puissant attrait. Plus tard, pendant son séjour à Bruxelles, il continuait à se tenir au courant des travaux astronomiques, et faisait de fréquentes visites à Pobservaloire; tandis que, d'une autre part, il se délassait avec Pun de nos confrères, M. Bernard, en relisant les anciens auteurs grecs, qui avaient fait le charme de toute sa vie. Le goût des éludes sérieuses, si rares aujourd'hui chei nos hommes d'État, formait un des traits les plus caractéristiques des grands hommes de l'antiquité.
versîtés el de Télat de notre enseignement en général (*). Il connaissait personnellement les professeurs les plus habiles, les savants et les littérateurs les plus distingués, et il aimait à rester dans la confidence de leurs travaux. S'il est vrai qu'on s'attache aux autres par les services qu on leur a rendus, on concevra facilement la curiosité que manifestait notre confrère, et on s'expliquera comment il se trouvait en général plus instruit de l'état et des besoins de nos universités que les ministres mêmes qui lui succédaient dans le poste qu'il avait occupé avec tant de distinction.
Au moment oii s'agitait, dans l'ancien royaume des Pays- Bas, la grande question de la réforme de l'enseignement, question délicate qui mit aux prises tant d'opinions, tant de passions et tant d'intérêts divers, Faick, qui avait pris la plus grande part au plan primitif d'organisation, et qui en avait suivi les développements avec une sollicitude vraiment paternelle, ne put rester étranger à la lutte qui s'était engagée. Il y avait lutte en effet, dans une question en apparence purement scientifique, mais à laquelle venaient se rattacher plusieurs difijcullés politiques très-irritantes, surlout celle relative à la liberté de l'enseignement, te gouvernement, avec un empressement louable, quoique peu réfléchi, avait provoqué
(') FaIck avait posé la première pierre du magnifique édifice de PUniversilé de Gand. Dans le banquet qui avait suivi celte cérémonie, il s'était écrié en buvant à la future prospérité du nouvel établissement : Esto perpétua! Ces vœux seront-ils exaucés? Je sais qu*il s'imposa une véritable privation en n'assistant pas à la fête jubilaire qui Tut célébrée pour la vingt-cinquième année d'existence de PUniversité. Son esprit de modération et sa position délicate à Bruxelles lui en Taisaient un devoir à cette époque.
C'est encore pendant la Télé de l'inauguration de PUniversilé, sous le règne de Guillaume 1^, que Falck,pour relever cette solennité et pour donnera la ville un témoignage de bienveillance, dit avec autant de tact que d'à- propos : « Je vous annonce que le Roi, protecteur des sciences et des arts, veut aussi encourager l'industrie et créer des expositions publiques, et que la première doit avoir lieu à Gand. » Je tiens ces renseignements de M. Gornelissen, que FaIck comptait parmi ses amis.
une enquête générale sur les vices de 1 organisation existante; il avait fait un appel à tout le monde, hormis, semble-t-il, à rhomme qu'il aurait dû consulter le premier. Falck se trouvait alors à Londres : il donna, encore dans cette circonstance, un exemple d'une rare modération. « Quelle besogne! mecrivait-ii en faisant allusion aux travaux de la commission du haut enseignement, veuillez m'en dire quelque chose, et croyez que, quel que soit le résultat auquel vous aurez concouru, lancien ministre de Finstruction publique n'en persévérera pas moins dans les sentiments qu'il vous a depuis longtemps voués (^).
11 est difficile que des établissements prospèrent quand on remet constamment en doute la question de leur existence et la stabilité de chacun des rouages dont la machine se compose. Les inquiétudes de ceux qui doivent les faire valoir, les changements brusques, les pertes continuelles de forces vives, amènent à la longue la destruction des choses qui avaient le plus de chances de durée.
Ce qui portait tous les cœurs vers Falck, c'était la confiance intime qu'on avait en ses sentiments de justice. Combien de personnes calomniées ou dont la conduite avait été présentée sous un faux jour, ont eu à s'applaudir d'être venues se justifier auprès de lui ; combien d'autres lui doivent de la reconnaissance pour avoir été tirées de la foule et pour avoir obtenu un rang distingué dans la société. Dès qu'il soupçonnait une injustice, une enquête était ordonnée, et souvent il la faisait lui-même, avec sévérité mais avec bienveillance; dès qu'il entrevoyait un talent naissant, il cherchait à lui faciliter les moyens de se produire; il devenait pour ainsi dire son protecteur naturel.
La protection de bien des personnages en place est un vé-
(') 10 octobre 1828. Je faisais partie de celte même commission, chargée de revoir les règlements sur renseignement supérieur.
rilable fardeau que riiomme d'honneur ne supporte qu'avec dégoût; la sienne était d'autant plus flatteuse qu'elle était réfléchie et servait ordinairement de premier degré à son affection. Je me trouvais du nombre de ceux qui ont été assez heureux pour en faire l'expérience ; et si j'en parle ici, ce n'est point par un sentiment d'orgueil personnel, qui serait d'aîiletirs bien légitime, mais parce que j'ai naturellement l'occasion de montrer jusqu'oii allait sa persévérance quand il avait arrêté l'établissement d'une chose utile. J'étais bien jeune lorsque j'eus le bonheur de fixer son attention ; et, sans autre titre, sans avoir jamais vu d'observatoire, j'osai lui parler d'en fonder un à Bruxelles. Mon inexpérience ne me permit pas même d'apprécier ce qu'il y avait de téméraire dans ma demande. Cependant Falck eut la bonté de m'écouler, de se faire expliquer les avantages qui pouvaient résulter d'un pareil établissement pour les sciences en général et pour le pays en particulier, et il m'engagea à venir lui en parler encore.
Peu de temps après, il m'envoya à l'étranger pour me faciliter les moyens de m'initier à la pratique de l'astronomie ; mais j'eus te chagrin d'apprendre à mon retour que j'allais perdre mon seul appui. Je me trompais; je ne connaissais pas encore jusqu'où allait sa bienveillance. 11 me fil connaître lui-même qu'il avait veillé à tout et que son absence n'apporterait aucune entrave aux projets arrêtés (')• Et, en effet, au milieu même de nos crises politiques, ses regards se tournaient encore avec inquiétude vers cet observatoire, objet de tous ses soins, dont les murs à peine élevés étaient menacés de tant de dangers. Si l'observatoire
(■) M. Vao Ewyck, adminislrateur de rinstrnclion publique, sous Fâick et sous Van Gobbeischroy, son successeur au minislère, contribua puissammeni à la construction de l*o!)servaloire et à faire doter l^établissement des instruments les plus précieux.
a pu, dès sa naissance, produire quelques fruits utiles, c'est à lui qu'il faut en savoir gré. C'est lui qui en a conçu la pensée, et celte pensée l'occupait encore à ses derniers instants. Peu de jours avant sa mort, il me donna son portrait au bas duquel il avait écrit ces mots : « Témoignage d'une amitié plus ancienne que Tobservatoire.... Je devrais ajouter, et surtout plus solide que l'observatoire,» dit-il en souriant et en faisant allusion à l'état de délabrement dans lequel la ville avait laissé tomber le bâtiment.
Ce fut pour lui une véritable privation, lorsque, dans les derniers temps de sa maladie, ses souffrances ne lui permirent plus d'assister à nos séances académiques. Le désir de savoir et d'apprendre ne l'a jamais quitté, pas même dans les instants de sa vie oii il semblait le plus chargé de travaux. Il se tenait au courant de tous les genres de progrès, se faisait rendre compte des découvertes scientifiques et cherchait à en mesurer la portée.
Il était trop observateur pour ne pas sentir les approches de sa fin, et il avait l'esprit trop élevé, trop ferme pour craindre ce dernier instant. Cependant, quel que fût son stoïcisme, la vie n'était pas un bien qu'il dut quitter sans regrets. Sa séparation d'une épouse qui avait répandu tant de charme sur son existence, et de tant d'amis dévoués, pouvait ébranler cette âme si noble et si bienveillante.Aussi ses nuits, me disait-il, étaient-elles agitées par des pensées tristes; mais il avait devant lui, pour se consoler, le tableau d'une vie pure et sans tache; et, prêt à franchir le seuil de l'éternité, il pouvait avec orgueil jeter un dernier regard sur cette série non interrompue de belles actions qui ont marqué son passage sur celte terre.
Falck s'éteignit le 16 mars 1843, à l'âge de soixante-six ans. Son corps fut transporté à Utrecht, pour être déposé dans le caveau de sa famille. La translation se fit avec une
solennité qui montrait assez que la Belgique, en honorant le représentant d'une nation amie, voulait témoigner en même temps sa reconnaissance à l'homme d'État qui lui appartenait en quelque sorte par tout le bien qu'il lui avait fait. Certes, dans sa patrie, notre illustre confrère n'a pu être l'objet de plus touchants regrets, ni d'une douleur plus universelle.
Falck est en quelque sorte la personnification de toute une grande époque de l'histoire de Hollande. Après avoir le plus contribué à l'affranchissement de son pays, il sut faire adopter le plan de réunion des deux peuples belge et hollandais; dès lors toutes ses actions, toute sa prudence, toute son énergie furent employées à soutenir cet édifice encore frêle et constamment ébranlé par des maladresses, jusqu'au jour oii il fut bouleversé de fond en comble, quand la main qui formait son plus ferme appui n'y était plus; et ce qu'il y a de remarquable, c'est que Falck fut appelé à présider aux arrangements qui suivirent cette grande catastrophe. Il rendit encore ce dernier service à sa patrie et parut n'attendre, pour descendre au tombeau , que la signature du dernier acte qui signale cette période remarquable (*).
Les services que Falck a rendus peuvent être sentis, mais non appréciés dans toute leur étendue : cette lâche est réservée à la postérité. Les contemporains sont trop près des événements; ils en connaissent trop peu les ressorts
(') < Quand le traité du 5 novembre 1842 fui conclu, il exprima vivement son désir de le voir accepter par les chambres législatives. Il écrivit à ses amis en Hollande -.u Puissent vos amis et les miens s^en tenir, dans cette circonstance, au » fortiler occupa portum! Moi, du moins, je ne veux plus me rembarquer sur » Tocéan, où nous avons été ballottés déjà depuis tant d^années, et si cela arrive > malheureusement : O! naviSj réfèrent in mare te novi (luctuSy assignez moi » d*avance le rôle de passager. Aussi bien^ je suis trop vieux et trop Taible pour les voyages à Vatsenture. Qu^on se le dise, adieu. » (Traduit du recueil Met Insti^ luut, page 70.)
secreU pour être des juges toul à fait compétents. Les hommes d'Ëtat sont un peu comme les médailles : ils ne sont estimés et appréciés qu'après avoir passé quelques siècles sous terre.
D.-J. VAN EWYCK VAN OOSBROEK EN DE BILT (1).
Je n'ai point à juger ici les événements qui amenèrent la séparation politique de nos provinces d'avec celles de la Hollande; je n'ai à m occuper que de nos relations scientifiques et littéraires et, sous ce rapport, il ne peut exister de dissentiment ni d'antagonisme. J ai cherché à rappeler précédemment tout ce que nous devons à la bienveillance de Falck et aux vues éclairés de cet homme d'État : je cher-, cherai à rappeler aussi les soins avec lesquels Van Ewyck continua à réaliser ses projets, quand ce ministre éclairé quitta la Belgique pour passer à la cour de Londres.
Van Ewyck avait fait de brillantes études à Utrccht, sa ville natale; il y avait acquis successivement, en 1809 et en 1810, le titre de arlium liberalium magister et philosopliiœ doctor, et, de plus, le titre de docteur en droit. Il n'avait que vingt-trois ans, mais cette précocité, qui n'est pas toujours un indice de supériorité, s'alliait chez lui à une grande rectitude de jugement et à une instruction aussi solide que variée. Les différents opuscules publiés avant son
(') Né à Utrecbt, le 15 novembre 1786; il y est mort, le 15 décembre 1858.
entrée dans radminislralion témoignent en effet de l'attraction qu'exerçaient sur son esprit les belles-lettres et la philosophie. Il avait été nommé, en 1811, commis greffier au tribunal de première instance d'Utrecht; en 1814, il obtint la place de greffier de la Cour de justice, et, en 1815, il devint secrétaire des curateurs de l'Université. Il avait été revêtu, en même temps, des fonctions militaires d'adjudant dans l'arme de la schutterij. Ces changements rapides dans ses fonctions sembleraient annoncer une instabilité de caractère que Van Ewyck était cependant bien loin d'avoir. On le trouve en effet, dans la suite, rigoureusement attaché aux emplois qui lui étaient confiés; et il semblait fuir^ plutôt que rechercher, des honneurs pour lesquels il marquait un éloignement instinctif.
Dès la fondation du royaume nouveau, rien n'avait été négligé dans nos provinces pour les mettre, sous le rapport des lumières, au même rang que les provinces du Nord. Trois universités avaient été établies, et l'enseignement supérieur avait été organisé sur le même pied que dans la partie septentrionale du royaume. Van Ewyck prit une part notable à cette organisation. Notre Académie, supprimée pendant le règne précédent, avait pu reprendre également ses travaux et s'était relevée dès l'année 1816. Elle él^it, pour le Midi, ce qu'était dans le Nord l'Institut néerlandais. En même temps, un observatoire nouveau, plus riche et mieux doté pour la science que les observatoires du Nord, s'était élevé dans nos provinces. La Belgique put donc se mettre d'emblée au niveau de la Hollande pour tout ce qui touchait aux sciences et aux lettres.
Les premiers commencements de notre Académie laissèrent toutefois beaucoup à désirer : la plupart des membres habitaient les provinces septentrionales; d'autres étaient disséminés dans nos principales villes; mais, privés des
moyens rapides de transport qui existent aujourd'hui , ils ne pouvaient assister régulièrement aux séances. L'activité éclairée de Falck, celle du respectable commandeur de Nieuport et de plusieurs autres membres, firent cependant qu'on reconnut la marche qu'il convenait de suivre. On comprit fort bien qu'il s'agissait moins de travaux particuliers que de l'exécution de grandes entreprises, devant lesquelles pouvait reculer la persévérance d'un seul homme. C'est alors qu'on posa les premiers jalons des routes scientifiques qu'il importait de parcourir et de féconder. L'Académie ne travailla pas avec moins d'activité dans le domaine des lettres, particulièrement pour tout ce qui se rattache à l'histoire du pays et à la publication de nos anciennes archives inédiles. Elle se livra avec un dévouement sans égal, et qui ne s'est pas encore ralenti, à exhumer et à publier les documents inédits qui méritaient de fixer l'attention, et à vérifier les v poinLs historiques qui pouvaient inspirer quelque doute.
Le gouvernement avait à intervenir dans tous ces travaux, car il avait à pourvoir aux moyens d'en faciliter l'exécution. Chacun des membres de l'Académie sentait parfaitement les services rendus par Falck, non-seulement comme littérateur éclairé, mais encore comme premier ministre de l'État. On appréciait également les soins de son secrétaire général. Van Ewyck, homme versé à la fois dans la connaissance des lettres et des sciences les plus usuelles. On recourait souvent à lui dans l'intérêt de l'Académie et l'on avait toujours à se louer de son intelligent appui.
Van Ewyck avait été appelé, en 1817, au secrétariat général du ministère de l'intérieur par Repelaer Van Driel; l'année suivante, il fut attaché à Falck et continua sous cet homme d'État à remplir les mêmes fonctions; enfin, après le départ du minisire pour TAngleterre, en 1824, il fut nommé administrateur de l'instruction publique.
Ses brillantes études, ses goùts^ son activité le désignaient en quelque sorte pour occuper ce nouveau poste ; il le renaplit avec zèle et s'attacha à aider notre Académie dans toutes ses relations, dans tous ses travaux. Ce corps voulut lui niontrer, de son côté, le prix qu'il attachait à ses lumières, et, le 4 février 1826, il lui conféra le titre de membre honoraire' de la compagnie.
Van Ewyck prit le plus grand intérêt aux travaux déjà commencés ; il seconda la publication de ceux qui se présentaient encore et qui, par leur importance, étaient véritablement académiques; il facilita l'élaboration de la carte géologique du royaume, en la faisant encourager par le gouvernement; il créa dans chaque province une commission de statistique, en les subordonnant toutes à une commission générale, établie près du ministère de l'intérieur. L'organisation en était à peu près la même que celle qui fut arrêtée onze ans après par M. Liedts, mais elle n'en avait pas la solidité (*). 11 adopta les plans d'une météorologie et d'une physique du globe pour nos provinces, dont l'exécution ne put avoir lieu qu'après la révolution de 1830. C'est alors aussi qu'on vil se former la commission des manuscrits, qui, plus tard, fut resserrée dans ses limites naturelles et rentra dans le sein de l'Académie.
Enfin, comme administrateur de l'enseignement public, il provoqua un travail scientifique de la plus haute importance : le Rapport de la commission chargée de revoir les principaux règlements organiques de V enseignement supérieur (^). La commission commença ses travaux en 1828
(') Voyez plus haut, pages 89 ei 548.
(») Rapport der commissie , bijeengeroepen door koninglijk hesluit van 13 april 1828 ter raadpleging over sommige punten hêtre ffende het hooger onderwifs, 1 vol. in-fol. 392 pages, à la Haye, imprimerie de PÉiai, 1830. Les membres élaienl : ROell, président, J. Ackersdyck, Ch. de Brouckere, 0. Le Clercq, D'Escury Van Heinenoord, Van Wickevoorl-Crommelin, Donker-Cartias-
et lés termiDa dans le cours de l'année suivante; ils furent imprimés en 1830, pendant Tannée même de la révolution belge, de sorte qu'ils ne furent que d'un faible secours.
Le gouvernement, en demandant cet examen, n'avait en vue que le bien ; mais la trop grande publicité qu'il lui donna conduisit les choses plus loin qu'il ne le voulait : chacun crut devoir publier ses idées; plus de quatre-vingts mémoires furent imprimés aux frais de l'Êtal, et distribués aux membres de la commission. L'attention, qui d'abord ne s'était portée que sur le mode d'enseignement, s'étendit bientôt sur toutes les questions administratives ; et les résultats de cette espèce d'enquête furent loin d'être favorables au gouvernement.
La commission, nommée par le Roi, fut profondément divisée dès le commencement de ses opérations et se sépara en deux partis : l'un soutenant lo système d'isolement, qui mettait l'enseignement entre les mains de l'État, et l'autre, numériquement plus faible, demandant une liberté plus en harmonie avec nos institutions. En dehors de la commission, le parti catholique, que le gouvernement craignait avec excès pour nos provinces, rendit tout accommodement impossible. D'une autre part, le gouvernement avait eu la maladresse de se séparer du parti libéral ; quelques procès avaient été intentés et irritaient le peuple. C'est alors que les deux partis belges qui, jusque-là, avaient été opposés l'un à l'autre, finirent par se réunir, sauf à s'expliquer, après avoir renversé un pouvoir qu'ils regardaient comme leur ennemi commun. C'est dans cet état de choses qu'éclata la révolution de 1830 et que plusieurs des libéraux qui, sept ou huit ans plus tôt^ s'étaient ralliés au gouvernement, s'en séparèrent entièrement pour lui livrer la guerre la plus rude.
Van Tbienhoven, Dolrenge, J.-L.-W. De Geer, K.-B. De Keverbeig, Van Pabst lot BiDgerden, A. Quetelet, J.-F.-L. ScbrOder, A.-G.-A. Van Rappart, secrétaire.
II est inutile de rappeler ici les évéoemeots de cette époque: la révolution en éclatant produisit ses effets politiques, sans pénétrer dans l'intérieur de TÀcadémie : les plus ardents comme les plus timides de cette assemblée sentirent qu'ils couvraient de leur honneur ceux qu'ils nommaient leurs confrères. On remplaça temporairement par des correspondants y qui n'avaient point existé jusque-là, les membres absents que la révolution retenait loin de l'Académie; mais ce ne fut qu'en i845 que la compagnie prit une forme nouvelle et que les membres étrangers reçurent le titre de membres honoraires, en conservant les mêmes droits qu'ils avaient précédemment.
Van Ewyck s'était retiré à la suite des événements de 1830; et, après la suppression des administrateurs généraux, il avait reçu, en Hollande, le titre de conseiller aviseur. Ce nouveau poste n'équivalait point à celui qu'il venait de quitter; aussi, en i832, fut-il chargé du gouvernement de la province de Drenthe. Il passa, huit ans après, en la même qualité dans une province plus importante, celle de la Hollande septentrionale. Cette nomination coïncidait avec Tobtention du titre de conseiller d'État. Van Ewyck remplit honorablement ces importantes fonctions jusqu'en 185S; à cette époque, une maladie dont il fut accablé le força de songer au repos. Il demanda sa retraite et l'obtint en même temps que sa nomination de ministre d'État, distinction qu'il avait bien méritée par ses longs et honorables services.
Van Ewyck avait su mériter d'autres distinctions non moins honorables : il avait été nommé commandeur du Lion néerlandais, grand ofTicier de la Légion d'honneur de France, et grand-croix de Tordre de la Couronne de chêne. Il appartenait aussi à la plupart des corps savants de la Belgique et de la Hollande. Jusqu'en 1857, il était resté curateur de l'Université de Leyde; mais, à cette époque, en rentrant dans
sa ville natale, il fut immédiatement nommé président des curateurs de TUniversilé d'Utrechl.
Cet homme de bien mourut presque subitement le i3 décembre 1858; sa mort fut une perle vivement sentie par tous ceux qui l'avaient connu et avaient pu apprécier ses mérites.
LE BAEON DE KEVERBERG DE KESSEL.
Le baron Charles-Louis-Guillaume-Joseph de Keverberg était né en 1763, au château d'AIdengoor, commune de Halen, faisant partie de la principauté de Liège et aujourd'hui partie intégrante du duché de Limbourg (*). Ses premières années, livrées à des études plus sérieuses que celles qui occupaient alors les jeunes gens de son rang, n'offrent cependant rien de remarquable. Quand il parvint à Tàgeoù Ton abandonne les livres pour s'informer un peu de ce qui se passe autour de soi, le jeune baron eut la curiosité de parcourir la Belgique, et, pour la visiter avec fruit, il ne crut pouvoir mieux faire que de voyager sous les auspices d'un homme de sens et d'expérience. Il s'adressa donc à notre confrère, le conseiller de Burtin ; mais ils eurent à peine commencé à faire roule ensemble, que plusieurs scènes plus ou moins fâcheuses firent faire à notre jeune voyageur de sérieuses réflexions sur les bizarreries du Mentor qu'il s'était choisi ; et ces réflexions eurent pour résultat leur séparation immédiate.
Les goûts et les études du baron de Keverberg le portaient
(•) Le baron de Keverberg mourut à la Haye, le 30 novembre 1841.
de préférence vers les affaires publiques. En i790, au sortir de Tuniversité, il prit part à Tadminislration de la Gueldre, et, plus tard, il fut successivement nommé membre du conseil général du ci-devant département de la Meuse-Inférieure, avec les fonctions par intérim de maire de la commune de Halen ; puis sous-préfet de l'arrondissement de Clèves, poste qu'il occupa pendant sept ans; puis enfin, préfet du déparlement anséatique de l'Ems-Supérieur, dont Osnabruck était le chef-lieu (1811 à 1813) (').
Il se trouvait évidemment en bonne voie, et tout semblait lui annoncer un brillant avenir, quand eurent lieu les désastres de 1814 et la chute du grand empire qui ensevelit tant de fortunes sous ses débris. Cependant le baron de Keverberg n'eut pas à se plaindre des suites de ce grand revers, qui le laissa au même degré de l'échelle administrative. Après l'organisation du royaume des Pays-Bas, il fut en effet nommé, en 1815, gouverneur de la province d'Anvers (*); puis, en 1817, gouverneur de la Flandre orientale.
Ces deux nominations successives dans deux de nos provinces, où l'on s'occupe avec le plus d'ardeur de la culture des lettres et des beaux-arts, convenaient parfaitement aux goûts de notre confrère, qui aimait à se délasser par le commerce des Muses. Déjà, dès l'organisation de l'Académie des sciences et belles-lettres de Bruxelles, il avait été compris, par l'arrêté royal du 3 juillet 1816, au nombre de ses membres honoraires, et il n'était pas des moins assidus à ses séances. 11 avait été nommé également,à cette époque,curateur de l'Université de Gand, titre alors très-recherché et qui était
(■) La plupart des dates citées ici se trouvent dans Pouvrage Du royaume det Pay%-BaSj etc., et sur le revers d^un portrait que le baron de Keverberg a distribué à ses amis en 1840.
(*) II s*était fait connaître, en 1815, par des observations sur le projet de loi fondamentale, qui lixèrent dès lors sur lui Tattenlion du gouvernement.
un nouvel hommage rendu à son goùl éclairé pour les sciences et les lettres.
C'est pendant son gouvernement de la Flandre orientale que le baron de Keverberg publia son Essai sur Vindigence dans cette province, ouvrage devenu rare et qui reçut alors un accueil justement mérité. L'auteur y fait preuve d'un esprit judicieux, et en même temps d'une philanthropie éclairée n'ayant rien de commun avec celle qui est à Tordre du jour et qui, par un zèle outré, tend le plus souvent à jeter dans la société des perturbations plus grandes que celles auxquelles elle voudrait remédier, a Diminuer le nombre des indigents en les mettant, autant que possible, dans la position de pouvoir et de devoir subvenir à leurs propres besoins, )) telle était l'idée qu'il s'agissait de réaliser. En traitant cette question, l'auteur était véritablement sur son terrain.
Il fut peut-être moins bien inspiré dans la composition de son roman historique intitulé : Ursula, princesse britannique. Cet ouvrage, écrit d'après une ancienne légende, avait surtout pour objet la description, ou, comme on est convenu de le dire aujourd'hui, l'illuslration de la fameuse châsse de sainte Ursule, chef-d'œuvre de Hemling, que l'on conserve à l'hôpital de Bruges et pour lequel l'artiste l'avait, dit-on, exécutée en témoignage de reconnaissance et à la suite d'une longue maladie.
Les travaux administratifs et les recherches d'économie politique rentraient mieux dans les connaissances et les habitudes du baron de Keverberg que les ouvrages purement littéraires. C'est encore pendant son gouvernement de la Flandre orientale, qu'il chercha à réunir les éléments d'une statistique détaillée sur cette province intéressante. Afin de s'entourer du plus de lumières possible, il créa une commission locale de statistique qui se subdivisait en plusieurs
sections. Le plan qu'il avait conçu était trop vaste pour pouvoir être exécuté avantageusement : il exigeait le concours d'un trop grand nombre d'hommes pour qu'ils pussent être également à la hauteur de leur mission. C'est ordinairement là recueil des commissions administratives. Il semble que le zèle et le désir de bien faire soient en raison inverse du nombre des individus qui sont appelés à exécuter un grand travail. Chacun fait porter sur son voisin le peu de responsabilité dont il est chargé, et il se trouve, en déOnitive, que la charge ne porte sur rien. Du reste, il ne parait pas que la nouvelle commission statistique eût même commencé ses travaux, lorsqu'en 1819, le baron de Keverberg fut appelé au conseil d'État, et se vit ainsi dans la nécessité d'abandonner la province pour suivre alternativement le gouvernement à Bruxelles et à la Haye. Peut-être est-ce à celte circonstance qu'il fait allusion, lorsqu'en parlant de sa nomination au conseil d'État, il dit, dans son ouvrage Du Royaume des Pays-Bas (*) : « Les personnes qui ont été à la tète d'une grande administration savent ce que c'est que de quitter un ressort d'action au moment où, après l'avoir étudié, on est parvenu à le connaître, où des relations de confiance réciproque viennent seulement de s'établir entre le fonctionnaire et ses administrés, où, après avoir longtemps voulu le bien, on se sent enfin à même ck le faire. »
La question des colonies pour la répression de la mendicité occupait alors les économistes^ et les établissements de . cette nature, créés dans le royaume, étaient visités avec toute cette activité, avec toute celte ardeur que l'on a reportées depuis sur les prisons. Us avaient fait naitre, surtout à l'étranger, de nombreux écrits, où les erreurs les plus grossières n'étaient pas épargnées. Notre confrère crut qu'il
(') Noie de la préface, page v.
pouvait être utile de rectifier les idées sur leur véritable nature et sur l'esprit qui avait présidé à leur formalioD. 11 préparait donc un ouvrage sur ce sujet, quand il eut connaissance que le général Yan deu Boscb, l'un des fondateurs de la Société de bienfaisance et Tau leur du projet de colonisation, venait d'achever un mémoire sur la colooie de Frcdériks-Oord. Ce mémoire écrit en bollandais était encore en manuscrit, et il fut obligeamment commum'qaé au baron de Keverberg, qui le traduisit en français et le publia en 1821 (*), en y ajoutant une préface intéressante qui forme à peu près la moitié de l'ouvrage {').
Notre confrère eut, dans le conseil d'État, des occasions nombreuses de porter ses vues philanthropiques sur plusieurs questions de l'économie sociale. Ses recherches, qu'il avait toujours soin de baser sur des documents statistiques, le portèrent à rédiger, pour son usage, des écrits qui étaient
(') De la Colonie de Frédérikt-Oort, in*8<», chez Houdio, à Gaod.
(*] C*est dans les lermes suivants qu^il rend compte des efTorli faits par les membres de la Société de bienfaisance et des résultats obtenus en 1831 : « Leur but n'est point d'appliquer des palliatifs au mal qn*jls se proposent de combattre. Ils ne visent à rien moins qu'à Pextirper radicalement du sein de leur pays natal. Les moyens qu*ils ont choisis, à cet effet, consistent dans les richesses que la terre recèle dans ses entrailles et dans les ressources que la main de Phommc sait tirer en quelque sorte du néant. Beaucoup de trésors sontencore enfouis dans nos immenses bruyères, il ne s'agit que de les exploiter. La société en a mis une partie à la portée de l'indigence et lui en a assuré la possession. Dans son système, la culture de nos terres vagues et vaincs est destinée à occuper et à nourrir les hommes valides cl vigoureux qui n'ont pas de moyens de subsistance. Mais les femmes et les enfants, auxquels la nature a départi une moindre portion de forces, ont les mêmes droits à conserver leur existence. Ils doivent à leur tour les faire valoir eux-mêmes en se dévouant à un travail productif. La société leur en fournit les moyens. Elle les appelle à filer et à tisser le lin et la laine.
» C*est ainsi que, par ses soins, six cents arpents (de 85 '/• ares) de landes stériles ont été défrichés en moins de deux ans, et que, dans le même espace de temps, deux cents maisons commodes et solidement bâties se sont élevées comme par enchantement dans un désert. Près de quinxe cents individus, jadis faiblement secourus dans leur profonde misère par la charité publique, y trouvèrent ensuite des asiles, un état laborieux mais productif, une existence honnête et indépen<fante. «
des espèces de traités sur la matière. Il tut conduit ainsi à s'occuper successivement de la question des enfants trouvés, des établissements de bienfaisance, des détenus dans les dépôts de mendicité et dans les prisons, etc. Ce sont ces différents documents manuscrits qu'il a bien voulu me confier pour la rédaction de mes Recherches sur la population^ les naissances y les décès y les prisons, etc., dans le royaume des Pays-Bas (*); et il enrichit cet écrit des notes qu'il y ajouta : c'est le seul travail que ses occupations administratives lui aient permis d'insérer dans les recueils de notre Académie.
lia résumé lui-même, de la manière suivante, ses idées sur la^protection que le gouvernement doit aux classes souffrantes de la société :
« La charité est une vertu religieuse, humaine, mais surtout sociale.
» La société est essentiellement intéressée au bien-être de tous les membres dont elle se compose. Sous ce rapport, elle a des obligations particulières à remplir envers les malheureux; il serait barbare et impolitique d'y manquer.
» La charité, considérée comme vertu sociale, a cependant ses bornes, que le gouvernement doit bien se garder d'outre-passer. 11 ne doit à l'homme qui, par ses propres soins, peut se procurer des moyens de subsistance, que la part qui lui revient de droit à la justice commune et à la protection universelle. Son devoir envers l'humanité souffrante semble pouvoir être résumé en quatre règles : i^ procurer du travail à la population ouvrière, lorsque, d'ailleurs, elle est dans l'impossibilité d'en trouver; 2<> ouvrir des asiles à l'enfance, à la vieillesse, aux infirmités, lorsqu'il n'est
(•) Voyez tome IV des lUémoires de V Académie de» teieneet et bellet-letlret de Brwtellee, Ces recherches ont été publiées avec des additions, sous format in-8«, en 1898, chez Tarlier, à Bruielles.
pas suffisamment pourvu à leurs besoins ; 3® protéger et surveiller les fondations pieuses consacrées par les communes et les particuliers au soulagement de la misère; enfui 4^ diriger, autant que possible, la bienfaisance publique, de manière à ce qu'elle tourne à Tamélioration morale de ceux qui y participent (*). »
En 1828, un arrêté royal créa une commission spéciale chargée de la révision des arrêtés sur renseignement supérieur. Cette commission y réunie sous la présidence de M. Rôelly ministre d'État, se composait en partie de conseillers d'État, de députés et de professeurs (^). En même temps un appel fut fait aux divers conseils académiques, aux professeurs individuellement et en général à toutes les personnes éclairées, en les invitant à émettre leur avis sur les questions importantes qui étaient soumises à l'examen de la commission. J'ai dit importantes, puisqu'on remettait en doute l'existence des six universités du royaume, et qu'il s'agissait d'aborder, entre autres questions, celle de la liberté de l'enseignement, qui était si grave que la Belgique, plus tard, en fit la matière d'un de ses principaux griefs.
Le baron de Keverberg porta, dans les discussions de cette assemblée, comme dans ses rapports au conseil d'État, une grande indépendance de caractère et des vues éclairées. Il faisait partie du petit nombre de membres qui auraient voulu voir donner plus de liberté à l'enseignement, sans désirer cependant qu'on pût en dire comme Pascal de l'infini, que son centre est partout et sa circonférence nulle pari ('). Il
(') Du Royaume des Pays-Bas, tome I, l'^' liv., p. 315.
(') Voyez plus haut, page 730.
(') Nous le laisserons parler lui-même : a Le principe de Témancipation de Penseignemenl avait trouvé peu de défenseurs dans une commissioa que le roi avait nommée, en 1828, pour la révision du régime de Tinstruclion supérieure. J*eusrhonneur de faire partie de cette commission. Des treize membres dont elle se composait, neuf se déclarèrent formellement contre ce principe, et la faible
soutint avec ardeur lutililé de Femploi des langues modernes dans l'enseignement supérieur, à Texclusion de la langue latine, dont on se servait généralement dans les leçons. 11 était aussi partisan déclaré de renseignement industriel dans les écoles moyennes, et voulait que les jeunes gens pussent y trouver les facilités nécessaires pour acquérir les notions immédiatement appliquables à leurs besoins. Enfin, il partageait l'opinion de plusieurs de ses collègues des provinces méridionales (*), au sujet du nombre des universités qu'il aurait désiré de voir restreindre ('), pour former, du moins dans nos provinces, une seule et grande université qui put rivaliser de splendeur avec les plus beaux établissements de ce genre que nous présentent nos voisins (').
J'ai insisté sur la part prise par M. le baron de Keverberg aux travaux de la commission d'enseignement supérieur, pour qu'on pût se faire une idée plus juste de sa position au moment où éclata la révolution de 1830. Il était sincèrement attaché au roi, et quand il n'adoptait pas ses vues, ce n'était point par le désir de faire de l'opposition, mais par le besoin de remplir un devoir et de soutenir ce qu'il regardait comme juste.
L'extrait suivant d'une lettre que je reçus de notre confrère (21 décembre 1831) va nous apprendre ce que devînt
minorité, qui en jugeait difTércmmenl, minorité dont je fis partie, n^osa ccpcnflanl pas en proposer Padoption sans restriction ni réserve. » {Du Royaume des Pays-Bas, pièces Justificatives, p. 271). Je faisais partie avec MM.Ch. de Brouckere et Donker-Curlius, de cette faible minorité dont parle Tauteur; et je crois encore aujourd'hui que nous nous étions renfermés dans les justes limites de ce qu'il convenait de faire.
(') Voyez Examen de quelques questions relatives à l'enseignement supérieur, etc., par Ch. de Brouckere, membre de la commission. In-S^j 1829, Liège, chez M.-C. Lebeau-Ouwerx.
(•) Du Royaume des Pays-Bas, tome 1«, 1« liv., p. 207.
(') La même opinion a été émise par la seconde commission, créée par arrêté du 30 août 1831 et chargée de la rédaction d*un projet de loi pour l'enseignement public en Belgique (in-8«, Bruxelles, Remy, 1833), commission dont j*aTals rhonneur d'être rapporteur.
sa position après la séparation violente des deux parties du royaume des Pays-Bas : a Vous savez peut-être que le roi a pris, Tannée passée, un arrêté qui dispense provisoirement de tout service effectif les fonctionnaires nés ailleurs que dans les anciennes Provinces-Unies. Je tombe dans cette catégorie, et quoique j'eusse bien eu quelques titres à former exception (dont, au reste^il n'y a que deux ou trois exemples), je suis soumis à la règle. Cette fois-ci cependant le régime exceptionnel ne m'aurait paru ni injuste, ni vexatoire. Mais ce n'est pas pour ne point en user que j'ai cultivé la philosophie depuis que j'ai commencé à penser. Cette divinité tutélaire me récompense avec usure des sacriGces que j'ai portés à ses autels, et quoique la fortune me ravisse, au moins provisoirement y de 5 à 6,000 florins par an, je n'en vis pas moins avec sérénité, jouissant du bien qui me reste et ne regrettant qu'avec mesure et sans me livrer au chagrin, celui qui m'abandonne. Je m'occupe de différents projets que je caresse tout en les ajournant. Vous voyez que je ne me défends pas de VHomo sum. Je mettrai cependant prochainement la main à l'œuvre : le plan que je me suis tracé est vaste. Je me propose de traiter dans un ensemble complet toutes les grandes doctrines sociales, en cherchant à les puiser dans l'essence même de ce qui en constitue le sujet et y objet. Comme je n'écrirai pas pour plaire à qui que ce soit, mon travail aura au moins l'intérêt d'une inflexible franchise. »
On peut juger par ce qui précède combien la philosophie de notre confrère était résignée et sincère. Ces paroles écrites à un ami peignent parfaitement le fond de son nme ; on nV trouve pas la moindre trace d'aigreur ni de récrimination contre une mesure qui le frappait cependant d'une manière assez rude, à une époque de la vie oii l'on retranche difficilement de l'aisance dans laquelle on a vécu.
Il parait qac, plus tard, il abandonna son travail sur les doctrines sociales, pour s'occuper exclusivement des intérêts politiques qui divisaient encore les deux parties de l'ancien royaume. Il publia, en 1834, son ouvrage inlitulé : Du Royaume des Pays-Bas ('), espèce d'apologie du gouvernement du roi Guillaume, servant en même temps de réponse à l'oiivrage de M. Nothomb sur la révolution belge ('). Quelles que soient ses opinions politiques, on ne peut disconvenir, je crois, que cet ouvrage ne porte le caractère d'une entière conviction de l'auteur.
M. de Keverberg a, du reste, fort bien apprécié lui-même les diflicultés de sa position et les défiances qu'il devait exciter; il avoue qu'il ne peut dire avec Thislorien romain mihi Galbay OthOy FitelliuSy nec beneficio nec injurié cogniliyeiil invite ses lecteurs à se défier de lui, jusqu'à ce que, par un examen réfléchi de ses écrits^ ils se soient formé une opinion indépendante de la sienne ('). En s'atlaquant spécialement à l'ouvrage d'un autre de nos confrères, à l'Essai historique de M. Nothomb, sur la révolution belge, il puise ses motifs de préférence dans des considérations que l'on doit regarder comme honorables pour son adversaire. L'Académie ne peut que s'applaudir de ce que deux de sos membres aient présenté les deux plaidoyers les plus remarquables pour et contre la révolution de 1830 et qu'ils ne se soient pas écartés, dans ces graves débats, des principes de modération et de décence dont elle a toujours cherché elle-même à donner l'exemple dans les circonstances les plus difliciles.
Notre confrère revint en Belgique pendant le cours de l'année 1840, pour revoir ses anciens amis, et il leur laissa,
(') Il en a paru un volume en deux parties avec un volume de pièces juslificalives; in-8<>. La Haye, chez Th. Lejeune, 1854.
(*) Essai historique et critique sur la révolution belge, Bruxelles, 1835. Il en a paru plusieurs éditions et des traductions.
(') Du Royaume des Pays-Bas, prérace, page vu.
comme souvenir, son portrait exécuté à Bruxelles, d'après le tableau du peintre Kruseman. Il ne devait plus les revoir: c'étaient ses derniers adieux qu'il leur laissait en partant. 11 est peu d'écrivains, je crois, de qui Ton ait pu dire avec plus de vérité : le style cest Fhotnme. Ce qui dominait avant tout chez lui, c'était une extrême bienveillance, qualité rare, surtout chez les personnes dont une partie de l'existence a été consacrée à des travaux d'administration. Sa philosophie était très-douce, et quand il se trouvait au milieu de ses amis, il était facile de voir qu'il avait moins de penchant pour le Portique que pour l'école d'Épicure. Les beaux-arts et la poésie occupaient encore ses loisirs pendant les derniers temps de sa vie : il leur sacrifiait avec autant de ferveur qu'aux plus beaux jours de sa jeunesse. 11 aimait à réunir autour de sa table un petit groupe d'amis et d'hommes remarquables par leurs connaissances. Ceux qui ont fréquenté ces réunions ont pu y voir successivement les hommes les plus distingués, soit par leur position élevée, soit par leurs talents.
Le gouvernement dont il avait suivi avec constance toutes les phases depuis 4815, avait fini par lui appliquer ces mesures exceptionnelles qu'il appelait depuis longtemps de tous ses vœux, et il l'avait réintégré dans ses fonctions de conseiller effectif. Déjà depuis longtemps, le roi Guillaume h'^ l'avait nommé commandeur de son ordre du Lion belgique.
Pcndan l son gouvernement de la Flandre orien taie, le baron de Keverberg s'était marié à Gand (*), et il n'avait eu qu'un fils de cette union . Il mourut à la Haye, le 30 novembre 1 841 .
(<) Il avait épousé, le 30 mars 1818, miss Mary Lodge, jeune dame anglaise.