SAVANTS BELGES
Nous avons tracé rapidement, dans le livre précédenl, les efforts faits par les Belges, depuis le commencement de ce siècle, pour reprendre, dans le champ de la science, le rang qu'occupaient leurs aïeux : d'autres, plus tard, exposeront avec plus d'avantage cette partie intéressante de notre histoire intellectuelle. Nous n'aspirons qu'à laisser des moyens d'appréciation , en donnant des esquisses de la plupart des savants de notre époque avec lesquels nous avons conservé, jusqu'à la fin, des relations qui nous ont permis de mieux rappeler leur position et leurs travaux. L'expérience nous apprend combien on oublie avec facilité les faits littéraires et scientifiques que l'on devrait connaître le mieux : il importe donc de rassembler, dès à présent, les souvenirs qui pourront aider plus tard à se faire une idée juste des services rendus.
Les notices qui suivent^ dans le deuxième et le troisième livre, concernent à la fois les savants, les littérateurs et les artistes belges; de même, dans le quatrième livre, elles se rapportent à des hommes distingués de l'étranger dont les relations intellectuelles avec la Belgique peuvent offrir de l'intérêt et conduire au but que nous désirons atteindre. Ces notices ne forment pas l'histoire scientifique des temps présents, mais elles présentent des documents pour l'écrire.
CHARLES-PEANÇOIS LE PRUD'HOMME D'HAILLY, ViœMTE DE NIEUPORT.
« L'éloge d'un homme de lettres doit être le récit de ses travaux; mais, ajoute d'Alembert^ il peut être utile aussi de faire connaitre ce qu'il a été, et de peindre Thomme en même temps que l'écrivain (*). » Et en eiTel, ne rappeler que les travaux par lesquels il a servi la science, c'est le montrer d'une manière incomplète, le dépouiller de son individualité et ne satisfaire qu'imparfaitement la curiosité du lecteur.
En général, ce qui nous intéresse dans une biographie, c'est de nous sentir plus près de celui qui en est l'objet; d'être en quelque sorte initié dans le secret de sa pensée; et, s'il s'est distingué par un talent supérieur, de reconnaître, par les détails de sa vie privée, qu'il appartenait à notre nature.
Ces détails, d'ailleurs, ne sont pas sans intérêt pour l'histoire générale des sciences et des lettres. Si l'on veut juger des progrès qu'un écrivain a fait faire, il faut nécessairement
(•) Réflexions aur let éhffps, |i.i;;o 151, i. 11 iIpj Œnvret de d* /ilembert , éMtiun de Paris, 1831.
tenir compte des circonstances dans lesquelles il s'est trouvé et des obstacles qu'il avait à vaincre. C'est surtout à ceux qui ont vécu dans son intimité qu'il appartient de recueillir impartialement les éléments d'appréciation qui manquent presque toujours quand arrive l'instant d'en faire usage. Par suite de cette conviction et à défaut d'autre mérite, je me suis attaché, dans les différentes notices des savants belges que la mort a frappés d'être véridique avant tout, mais non cependant au point de me permettre d'entrer dans tous les détails de leur vie privée, surtout en présence de tombeaux quelquefois à peine fermés. « Le but des éloges littéraires, dit encore d'Alembert, est de rendre les lettres respectables, et non de les avilir (*). »
Le vicomte de Nieuport était issu d'une ancienne famille de la Flandre. Il avait reçu le jour à Paris, le 13 janvier 1746, pendant que sa maison paternelle, à Gand, était occupée militairement par le maréchal de Saxe.
Dès le berceau, il avait été reçu dans Tordre de Malte, et, plus tard, il entra au collège de Louis le Grand, où il acheva brillamment ses études. Au sortir du collège, il passa au service de l'Autriche, sous le règne de Marie-Thérèse, et fut nommé lieutenant au corps du génie. Quelque temps après, il obtint un congé, et alla faire ses caravanes à Malte. Il fut chargé, à l'âge de quarante ans, des affaires de son ordre, auprès de la cour des Pays-Bas : il rentra alors dans sa patrie, et^ décidé à s'y fixer, il échangea une commanderie qu'il avait obtenue dans la Brie contre celle de Vaillamponi près de Nivelles (^).
(') Réflexiom sur Us éloges, page 151, t. II. Pour être plus sâr de rester dans le vrai, j*ai souvent emprunté, mais dans une juste mesure, à la correspondance intime des auteurs dont j*avais à retracer la vie, les particularités qui pouvaient le mieux les caractériser.
(■) Cette qualification de commandeur s^atiacba tellement à sa personne qu*elle le désignait mieux que le nom qu'il tenait de sa famille. Il était né accidentel-
Ici, comme il avait Thabilude de le dire, commence véritablemenl sa carrière scientifique. Ses goûts et son extrême >*ivacité le portaient, au milieu de ses travaux, à faire de fréquentes absences et à revoir les lieux où il était né. Il fut souvent ramené à Paris, où se trouvaient des savants illustres qui pouvaient répondre à ses besoins intellectuels, et il obtenait d'eux des secours qu'il était hors d état de rencontrer en Belgique. Ces goûts passionnés pour les sciences l'avaient mis en relation avec d'Alembert, Condorcet, Bossut et la plupart des savants illustres de cette époque.
Quand, plus lard, éclatèrent les troubles révolutionnaires, le commandeur conserva ses anciennes traditions de famille et suivit le sort du parti vaincu. Il parlait souvent de ces temps difficiles et de la manière dont il avait pu échapper aux dangers nombreux qui le poursuivaient; mais il le faisait sans humeur, et comme le soldat, quand la paix est rétablie, parle des dangers qu'il a su braver.
Bientôt après, les commanderies furent supprimées. De Nieuporl perdit la sienne sans obtenir aucune indemnité. Il supporta avec fermeté celte perte qui le laissait sans fortune, et chercha, dans le silence de la retraite, un noble soulagement à ses revers. Nous avons fait connaître les travaux que Ton doit à ce mathématicien distingué que Tlnstitut de France, ainsi que plusieurs autres sociétés savantes de I elranger comptaient au nombre de leurs correspondants (*). Lors de Téreclion du royaume des Pays-Pas, en 1815, il fut appelé à la seconde chambre des états généraux ; il rentra en même
lement à Paris; mais, le commandeur aimait à témoigner, en parlant le flamand purement gantois, qiril appartenait à la capitale des Flandres. Sa maison paternelle était rhôtel voisin de la grand'garde de la place d'Armes.
(■) Histoire des sciences mathématiques et physiques chex les Belges, pages 334 et suivantes. 1 vol. in-8°; Bruxelles, 18C4. Il se trouve dans le même ouvrage quelques détails (|ue je reproduis ici ; mais Je n'ai pas cru devoir revenir sur réoumératioD des travaux du commandeur.
temps à TAcadémie royale de Bruxelles, qui venait d'èlre réorganisée, et fut nommé membre de l'Institut des Paya- Bas.
Il vit successivement son sort s'améliorer par les bienfaits du roi; et, avec le titre de chambellan, il reçut la croix du Lion belgique; mais, fidèle aux statuts de l'ordre de Malte, il ne porta point cette marque distinctive. ce Nous devons chercher à les mériter toutes, mais notre devoir est de n'en porter aucune, » disait-il, bien différent en cela de beaucoup de gens qui aimeraient mieux les porter toutes que de chercher à en mériter une seule.
Pour témoignage de sa reconnaissance , il dédia au roi son dernier ouvrage intitulé : Un Peu de Tout^ ou Amusemenis d'un Sexa^énairey depuis 1807 jusqu'en 4816 ('). Ce sont des entretiens sur la théorie des probabilités, des observations sur la littérature, la philosophie et les langues. On y trouve aussi des poésies grecques et latines de l'auteur. On aurait tort de traiter ces délassements d'un vieillard avec trop de sévérité ou d'y attacher plus d'importance qu'il ne le faisait lui-même, c Mon unique but, disait-il, est de laisser, avant mon départ, un petit souvenir à mes amis et à mes connaissances. Si, cependant, quelques exemplaires parviennent entre les mains des personnes dont je n'ai pas l'avantage d'être connu, j'espère qu'elles y trouveront partout l'homme bon, juste et honnête : et c'est à quoi se borne mon ambition. » Ce sont des qualités qu'on ne lui refusera certainement pas après avoir lu ses opuscules, et si Ton n'y trouve pas le cachet d'un lalent littéraire, du moins on doit être surpris de la grande variété de connaissances dont il faisait preuve.
Je ne retracerai point ici tous les événements de la vie du
(') A Bruxelles, chez P.-J. De Mat, ln-8»; 1818.
commandeur De Nieuporl; ces événements ont trop peu d'importance» surtout ceux qui se rattachent à ses premières années. 11 répétait lui-même que sa carrière octogénaire avait été partagée en deux parties, dont la première avait été consacrée à loisivetéet l'autre au travail. Ce singulier partage est justement ce que la vie de notre compatriote offre de plus remarquable; et c'est danis la connaissance de sa personne qu'il faut en chercher les causes. Peut-être les détails que je vais présenter pourront-ils conduire à cette connaissance; on voudra bien m'excuser si je me trouve parfois dans le cas de citer des faits qui me sont personnels; j'écris de souvenir, et j'ai cru ne devoir mentionner autant que possible que ce que j'avais vu ou entendu moimême.
M. De Nieuport avait au delà de soixante-treize ans lorsque je le vis pour la première fois; je venais d'être appelé à Bruxelles pour occuper une chaire de mathématiques; mon premier soin fut de courir à la demeure de celui qui, depuis si longtemps, était pour ainsi dire le seul représentant des sciences exactes dans nos provinces méridionales. Je trouvai un beau vieillard, d'une taille élevée, d'un parler brusque, mais plein de franchise et de bienveillance. Il me reçut avec bonté: ma jeunesse et mon goût pour sa science de prédileclion l'inléressèrenl en ma faveur; il avait commencé par me recevoir en père, et, peu à peu en causant de sciences, il finit par se mettre à mon niveau et à me parler en véritable ami des divers objets de mes études. Dans son âge avancé, il avait conservé toute l'ardeur, toute la vivacité de la jeunesse; quand la conversation s'animait, on s'apercevait facilement à ses mouvements d'impatience, au tremblement de ses mains, à Tagilalion de toute sa personne, que sa langue ne suffisait plus à rendre toutes les pensées qui se présentaient presque en même temps à son esprit. Son parler était vif,
coupé, plein d'images; j'ai connu peu d'hommes qui eussent un langage plus pittoresque. Sa figure, dont les traits n'étaient pas sans noblesse, et dont la teinte brunie par les feux du midi contrastait avec la blancheur de ses cheveux, avait une expression animée; ses yeux étaient petits et bleus, mais pleins de vivacité. Quand la discussion s'échauffait, son geste même avait de 1 éloquence, et il ne fallait jamais attendre sa réplique pour connaître le fond de sa pensée.
Il occupait une petite habitation qui lui avait servi de retraite pendant ses revers : un fidèle serviteur lui était demeuré attaché dans toutes les circonstances de sa vie. Le rétablissement d'une partie de sa fortune ne paraissait avoir apporté aucun changement dans son intérieur.
Il se tenait habituellement dans sa bibliothèque, qui était assez peu fournie, mais qui suffisait amplement à ses besoins; car il lisait peu de livres, mais il usait ordinairement ceux qu'il lisait,à peu près comme Euler,qui, dit-on, renouvelait annuellement ses tables de logarithmes et sa Bible. Un cabinet voisin de la bibliothèque renfermait un lit sur lequel le commandeur se reposait d'ordinaire tout habillé. «Je fais ma toilette le soir, disait-il, je puis de cette manière me mettre au travail à toute heure delà nuit; en un instant je suis sur pied. » Cette habitude contractée dans ses caravanes avait été reprise pendant la révolution, époque à laquelle il fut contraint de se tenircaché : il l'avait conservée ensuite comme utile à son genre d'études. «Je vois mieux pendant la nuit, continuait-il; ma lanterne magique se déroule mieux sur un fond noir. » Il avait aussi l'habitude de travailler en se promenant; et il ne faisait guère dans son cabinet que les développements de calculs qui nécessitent des écritures. C'était sur une ardoise qu'il faisait ses premières recherches; puis il consignait ses résultats sur le papier avec un soin vraiment minutieux. Du reste, on concevra cette précaution, si l'on
songe à quels désagréments expose quelquefois, en mathématiques, un seul earaclère mal indiqué.
M. De Nieuport portait loin Tamour de lexaclitude, el particulièrement dans tout ce qui était nombre. Je le trouvai un jour très-mécontent d'un article biographique qui venait de paraître et qui le concernait: c était à une époque où les passions étaient encore vivement agitées. Il s'était toujours fortement exprimé contre la révolution qui lui avait été si funeste, et il avait cru voir une tendance aux mêmes excès dans le libéralisme, dont le mot alors était nouveau pour lui: je m'imaginai d'abord qu'on avait rudement froissé ses opinions. Je parcourus rapidement l'article, sans deviner le motif de son humeur. « Voici bien nos faiseurs, dit-il, ils m'ont fait naître le 14 au lieu du 13; et puis ça se répète : et puis c'est de l'histoire. Faire de l'histoire, répétait-il souvent, c'est faire des livres avec des livres. » Et il ne faut pas en conclure que ce fut chez lui faute de discernement. Peu d'hommes, avons-nous dit, lisaient moins de livres que le commandeur; et il paraît que, dans ses études historiques, il avait eu le malheur de n'employer que des compilations mal faites : son jugement ne portait donc que sur ces derniers ouvrages. Ses amis lui reprochaient doucement ses préventions; et, sur leurs instances réitérées, il se mit à lire quelques-uns des ouvrages modernes où l'histoire est considérée sous un point de vue philosophique; il avoua dès lors ingénument qu'il s'était trompé. Mais il ne revint guère sur le compte des ouvrages d'érudition, quoique lui-même se fût livré à ce genre de travail, en étudiant les œuvres de Platon. C'est faire des livres avec des livres, était toujours son dernier mot. Il ne niait pas l'utilité de ces ouvrages, mais il les estimait peu. <( Ce ne sont pas là des auteurs, disait-il; vous me donnez des manœuvres pour des architectes. »
Le mol libéralisme l'eflarouchait, et ceci tenait plutôt
à la nouveauté du mot qu'à la chose en elle-même. « Je ne sais vraiment ce qu'ils veulent, disait-il; démon temps, libéral était synonyme de généreux, qui donne beaucoup. » Comme il n'avait pas l'habitude de dire sa pensée à huis clos, et que son humeur se manifestait toujours d'une manière âpre et souvent mordante, il s'attira, de la part des journaux, des arlicles qui n'étaient guère de nature à le calmer. Peut-être l'aurait-on mieux persuadé de l'idée qu'on doit attacher au mot libéralisme en montrant un peu plus de tolérance envers un vieillard d'une réputation intacte, d'un savoir profond et qui, dépouillé de tous ses biens, s'était montré ferme dans l'adversité; qui avait refusé les bienfaits de l'empire, mais sans jactance et seulement parce qu'il ne croyait pas devoir les accepter. Ces attaques contre sa personne et ses ouvrages littéraires produisirent sur son esprit une fâcheuse impression qui ne s'effaça jamais entièrement. Il s'aperçut que, sans modifier ses principes et sa règle de conduite, il pouvait fort bien s'entendre avec les hommes aux yeux desquels le mot libéralisme était quelque chose de mieux qu'un signe de ralliement pour les partis et les passions; mais il marqua toujours de la répugnance à se rapprocher de ceux qu'il croyait avoir eus pour ennemis.
Une chose étonnera sans doute, c'est son changement d'opinion à l'égard d'un homme qui tint longtemps dans ses mains les destinées de l'Europe. Pendant la toute-puissance de Napoléon, il avait constamment refusé ses bienfaits; après sa chute, il paya un tribut d'admiration à ce qu'il avait fait de grand. Je l'avais méconnu, disait-il pendant les dernières années de sa vie; et on le concevra facilement en considérant l'isolement dans lequel il vivait et les plaies récentes que la révolution lui avait laissées. A coup sur, ces aveux n'étaient pas intéressés ; jamais savant n'est convenu
(le ses torts avec plus de candeur dès qu'il avait cru les reconnaître.
Comme tous les hommes qui ont une imagination vive et un cœur aimant, M. De Nieuport avait une grande susceptibilité; il se prévenait souvent pour ou contre une personne; mais ses retours avaient quelque chose de touchant; et la manière affectueuse dont il cherchait à faire oublier ses torts aurait presque fait regretter qu'il en eût été exempt.
On veut que l'homme dont l'imagination est ardente demeure constamment impassible; mais comment conserver toujours le calme nécessaire et ne point s'affecter en voyant juger avec légèreté ce qui a souvent été l'objet de longues veilles, ou présenter sous un faux jour les intentions les meilleures, surtout si l'on se sent froissé au milieu des partis et si l'on veut s'exprimer hautement et selon sa conscience? La vérité n'a de charmes pour le commun des hommes qu'autant qu'elle flatte leurs passions; elle se trouve honteusement répudiée, si elle ne peut s'accommoder à leurs caprices. L'honnête homme^ témoin de ces viles transactions, se replie sur lui-même et finit bien souvent par s'isoler : il trouve du moins dans sa retraite ses premières illusions. Peut-être le commandeur ne conservait-il pas toujours cette modération si désirable. L'impétuosité de son caractère lui arrachait quelquefois des mots durs cl d'autant moins pardonnes qu'ils étaient presque toujours spirituels. t( Ne m'en parlez pas »., disait-il d'un pharmacien qui avait rhabitude de se vanter de ses connaissances en physique, • ne m'en parlez pas, c'est un homme dont les idées sont rétrécies; il voit toujours la nature à travers la canule de sa seringue. )>«Quel homme, disait-il d'un autre, il vous désespère par sa lenteur; ses phrases, sans en avoir le tranchant, sont comme l'épée de Charlemagne, longues, larges et plates. »
Il est juste d^ajoii ter cependant que ces reparties^ne devenaient vives qu'autant qu*il se sentait blessé lui-même. Il était surtout bienveillant pour les jeunes gens qui abordaient la carrière des sciences. S'il parvenait à les animer, à les mettre à l'unisson avec lui, on le voyait radieux, et le cadeau de ses ouvrages était le résultat ordinaire de leur visite. S'il se trouvait, au contraire, frustré dans son attente, on s'apercevait facilement qu'il éprouvait un sentiment pénible. « Ça ne va pas, disait-il, je l'ai essayé, mais il n'a pas mordu. »
Vers la fin de sa vie, M. De Nieuport avait entièrement cessé de s'occuper de mathématiques, non qu'il eût cessé d'aimer cette science, mais il ne se sentait plus ni l'énergie ni la force de léte nécessaires pour se livrer à de nouvelles recherches. « L'appétit n'y est plus, disait-il, c'est un signe de désorganisation. « Il regrettait surtout de n'avoir pu suivre les recherches de la géométrie moderne.
Il craignait l'oisiveté comme le plus grand fléau : aussi les éludes littéraires, qui exigent en général moins d'attention que les sciences, l'occupèrent jusqu'au dernier instant. Il relisait ses livres favoris, y faisait des annotations, ou s'amusait à composer des vers que lui suggérait Tun ou l'autre passage (*). L'idée de la gloire qu'il pouvait acquérir par ses propres ouvrages semblait subordonnée chez lui à celle du plaisir qu'il retirait de leur composition, aussi passait-il facilement des sciences aux lettres et à la philosophie; mais il paraissait toujours cultiver les lettres et la philosophie comme une application des sciences mathématiques.
Depuis quelque temps, M. De Nieuport éprouvait des maux de poitrine et une gêne continuelle dont il se plaignait
(') En mourant, il laissa plusieurs ouvrages à la bibliothèque de PAcadémie, el entre autres un bel exemplaire de Platon, couvert d'annotations de sa main.
fréquemment; ses facultés intellectuelles avaient cependanl conservé toute leur force, et le physique n'avait pas éprouvé (l'altération bien sensible. Quand je le vis pour la dernière fois, c était la veille de sa mort: j'étais sur le point de partir pour l'Angleterre; j'allais lui faire mes adieux, j'étais loin de prévoir quils dussent être éternels. Je le trouvai assis à la même place et dans le même fauteuil où je l'avais vu lors de ma première visite : j'étais avec Dandelin, qui devait m'accompagner dans mon voyage. Le bon vieillard parut heureux de se retrouver avec nous; il nous tendit affectueusement la main, et nous parla de notre séparation, de l'objet de notre voyage, de nos éludes. Il reprit bientôt sa vivacité naturelle ; puis, comme nous lui demandions quelle était la nature de son mal, « Que sais-je, dit-il gaiement^ il n'y a qu'une manière de se porter bien, et il y en mille d'être malade. C'est toujours la même' oppression ; c'est mon diable qui me tient là.... » et il montrait sa poitrine. Le lendemain, vers la nuit, je retournai avec mon ami à la demeure du commandeur pour avoir des nouvelles de sa santé, dont on venait de nous parler d'une manière alarmante. Une faible lumière brillait dans la bibliothèque où il se tenait habituellement; nous nous arrêtâmes quelques temps, évitant de sonner de peur de troubler peut-être son sommeil : c'était l'heure, hélas! à laquelle il venait de rendre le dernier soupir. Il fut sur pied jusqu'au dernier instant : son agonie fut courte. Le jour de sa mort il eut quelques accès de délire. Vers dix heures du soir (20 août 1827), son mal habituel parut agir avec plus de violence: il fut saisi d'un vomissement subit et expira au même instant.