JEAN-BAPTISTE VAN MONS
Les hommes supérieurs sont comme les monuments : on ne peut bien les juger qu en les voyant en place ; ils s'harmonisent avec les lieux et les climats qui les ont vus naître; si Ton vient à supprimer tous les rapports qui existent entre eux et leurs alentours pour les isoler et ne les considérer que d'une manière abstraite, les idées qu'on pourra s'en former seront nécessairement incomplètes, et les jugements qu'on en portera seront faux. 11 faut tenir compte aux hommes des difficultés qu'ils ont eu à vaincre pour s'élever à une certaine hauteur, où peut-être ils auraient été naturellement portés sans efforts, s'ils étaient nés dans d'autres temps ou d'autres lieux. Si de pareilles considérations s'effacent aux yeux de l'historien qui retrace la marche progressive des sciences, elles doivent nécessairement occuper l'écrivain impartial qui veut apprécier le savant et vérifier ses droits à l'estime publique, droits que l'on peut regarder comme ses litres de noblesse.
Jean-Baptiste Van Mons naquit à Bruxelles, le 11 novembre 1765 (*), époque où commençait à se manifester en
(') Son père, Fenl.-P. Van Mons, receveur du grand béguinage de Bruxelles, avait encore deux autres fils et une fille, Temme d^un grand mérite, qui fut mariée, plus tard, au docteur Curtet.
Belgique le mouvement intellectuel^ qui bientôt après donna naissance à la Société littéraire, et trois ans après à l'Académie impériale et royale de Bruxelles. En même temps s'opérait dans renseignement une réforme salutaire qui acheva de réveiller la Belgique et de la faire sortir de l'état de torpeur où elle était plongée depuis longtemps ('). Ces sortes de secousses ont rarement lieu sans agir d'une manière puissante sur de jeunes intelligences, et les premières années d'organisation produisent presque toujours les meilleurs résultats.
Van Mons devait tout à lui-même. Il avait appris dans un collège de la Campine le peu de latin qu'on enseignait alors, et il acheva de se former dans la modeste officine d'un pharmacien. Ses nombreux ouvrages font foi des connaissances variées qu'il parvint à acquérir ; on peut voir, par sa volumineuse correspondance avec les hommes les plus distingués de son époque, qu'il possédait à peu près toutes les langues vivantes de l'Europe.
En 1785, il publia son premier ouvrage (') : c'était un essai sur les principes de la chimie antiphlogistique, et, deux ans après, désirant exercer la pharmacie, il subit avec distinction les épreuves de la maîtrise (^).
(') Les principales réformes furent introduites en 1777. C*esl à cette éi>o(|ue t|ii« remonte aussi rétablissement des écoles thérésiennes.
(*) Galerie hiitoriqite des contemporaine, édit. de Brux., art. Van Mons.
(') Nous lisons ce qui suit dans une notice inédite sur Van Mons, |)ar M. le professeur Hensmans : a Les progrès que fit le jeune apprenti dans Tart pharmaceutique furent tels que, lorsqu^il se présenta pour subir les épreuves de la maîtrise, le chef de la corporation des pharmaciens, étonné qu*il osât se soumettre à ces épreofes dans un âge si peu avancé, lui fit observer qu*il se trompait sans doute, et qu*au liead*une inscription pour subir ses examens, c*était probablement celle pour son entrée en apprentissage qu'il venait solliciter. » Le diplôme que nous avons entre les mains fiorte la date du 3 septembre 1787; Van Mons avait donc à ceUe époque vingt-deux ans. L*étonnement du chef de la corporation des pharmaciens prouverait que nos pères étaient moins pressés que nous d*entrer dans les carrières scientifiques.
La vivacité toule méridionale de sod tempérament et de son imagination doit faire comprendre assez qu'il ne resta pas étranger au mouvement révolutionnaire qui tendait à renverser l'ancien ordre des choses. Dès l'origine de l'insurrection brabançonne, Van Mons s'était jeté dans le parti vonkiste avec une activité qui faillit lui devenir fatale : peu après l'arrestation du général Yandermerscb » il fut incarcéré lui-même à la porte de Hal, comme fauteur de sociétés secrètes et coupable du crime de lèse-majesté ou de lèse^ nation. Le procureur général insista pour réduire celte affaire aux formes les plus simples et les plus expéditives : il fallait des exemples, disait-il (^). L'accusé demandait une défense qu'on persistait à lui refuser : cependant sa jeunesse parlait en sa faveur, et, malgré l'irritation contre le parti auquel il appartenait, il échappa à ce premier danger.
La bataille de Jemmapes avait ouvert la Belgique aux armées françaises (6 novembre 1792). En même temps s'organisait l'assemblée des représentants du peuple ; Van
(*) Le passage suivant, que nous extrayons textuellement de Pacte d*accusation du procureur général du Brahant peut donner une idée de la minière dont la jostice s*adroinistrait alors : c En outre, pour ce qui concerne la demande d*nn procureur et d*un avocat, Paccusateur fait remarquer que les faits imputés an détenu sont évidents et qu*ils établissent que le détenu est impliqué dans une conspiration contre le gouvernement par lequel le pays est régi ; que ce méfait est un crime de lèse-majesté ou de lèse-nalion, crime qu*il importe de réprimer le plus promptement possible, autant pour le repos public, qui ne peut souffrir aucun retardement, que pour senrir d*exemple è ceux qui seraient tentés de riniter. En conséquence, le demandeur pense que, dans les circonstances actuelles, le détenu ne peut être admis è plaider par avocat et procureur, attendu que ces moyens jettent de la perturbation dans les délibérations de la justice et entra?ent grandement sa marche. Par suite de Tarlicle 14 de Pordonnance criminelle du 9 juillet 1570, et vu les dispositions qu*elle renferme, le demandeur conclu! à ce que la demande du détenu tendante à pouvoir se sertir de procureur et afocat, lui soit refusée, persistant de plus è ce que le détenu lui fasse connaître 8*il a quelques moyens à faire ?aloir pour sa défense, et qu*il ait en outre à s'expliquer sur les faits que Paccusation fient encore d'imputer è sa cbarge dans le présent procès -ferbal, etc. • Cette pièce est datée du 13 septembre 1790. Le premier acte d'accusation est du 3 août.
Mons fut désigné pour en faire partie, quoiqu'il n'eût alors que vingt-sept ans ('). Ses relations avec la France prirent une nouvelle activité: qu'on ne croie cependant pas qu'en subissant l'influence de la fièvre révolutionnaire, Van Mons ait pu s'associer en aucune façon aux excès de cette époque; sa correspondance prouve, au contraire, que le crédit immense dont il jouissait à Paris était entièrement employé en faveur de ses compatriotes. Aucune époque de sa vie ne met mieux en relief la bonté de son cœur et la géaérosité de ses senti menls.
La bataille de Nerwinde (18 mars 1793) avait rendu, pour un instant, la Belgique à la maison d'Autriche ; mais notre pays lui échappa entièrement par la défaite de Fleurus (26 juin 1794). C'est à cette dernière bataille que la science fit un premier essai de l'emploi des ballons pour observer les positions ennemies. A la suite de leur victoire, les Français transportèrent dans le parc de Bruxelles le ballon qui leur avait servi d'observatoire; et les savants chargés du soin de le diriger se mirent d'abord en relation avec notre célèbre compatriote (*).
Le vainqueur, dès lors, s'occupa sérieusement de partager sa conquête en départements français. Van Mons trouvait dans cette fusion des deux peuples de nouvelles facilités pour ses études; ses relations avec Paris s'accrurent de plus en plus, et les affaires politiques n'y demeurèrent point étrangères. Roberjot venait d'être envoyé en Belgique. A peine ce représentant du peuple fut-il à Bruxelles (7 jan-
(*) M. Bosc lui écri?ail de Paris à ce sujet (24 novembre, 4 frimaire an I de la réjmblique) : « Vous éles représentant du peuple! je vous en félicite, mon cher, ei j*en félicite vos concitoyens. Il faut actuellement agir, et agir vigoureusement. Do moment actuel, du moins en partie, dépend de vous le sort futur d*un peuple nombreux pour la suite des siècles, etc. »
(') Je tiens ces détails de M. Hachette, qui se trouvait à la bataille de Fleurus <:lqui faisait partie de la compagnie chargée de la manœuvre du ballon.
:t s'eoipR^ de s'adresser à notre concitoyen La vivacité ' ^%j conseils sur divers objets d'utilité publison imaginai' fj^^. joars après (le 22 janvier), Roberjot prit pas étranger ^ lequel il chargeait Van Mons de faire des renversera- "^^ les mines de la Belgique, et de donner les rection br ^^-"^ «$ opêrtlions pour en connaître la nature et vonkiste • "^ [^ considérants de cet arrêté sont très-honoaprès Vu ""^^ootre compatriote : ils donnent une nouvelle céré lui ^ ■ r^ijaiedont il jouissait auprès des savants fransecrète- ^ talierjol se lia de plus en plus intimement avec natioh * \iJnjoflSsar le caractère de ce représentant s'accor-
affain ^'^^lementà lui être favorables; sa correspondance fallai' ^^MoflS prouve en effet en faveur de ses connaisdéff •'^.j (je son intégrité; on y voit que, pendant qu'il par ^tks fonctions les plus éminentes, il était forcé de au ^*'^^'( je commerce des vins pour subsister; il s élève ■'^r^ûlre les malversations et contre les intrigants a ^-gmient alors à Paris. A la veille de succomber sous
iBroz^nei, IS nivôse an III de la rép. une et ind. (7 janvier 1705.)
tUùttu Uvélberie, auteur du /otirnal de pkyiiqw^ ni*a prévenu, citoyen, ' Mire qaej*aî reçue de lui, qn*à Pamour de la révolution française vous P^ eonoafssances très-étendues sur la cliimie et rhisloire naturelle. ^^^TlaMiiéde conférer avec vous sur plusieurs objets d*ulililé publique, je
' nrlede venir demain auprès de moi, à six heures du malin, pour obtenir
^ des éclaircissements nécessaires à rendre ma mission fructueuse. Veuillez
^ moment vos occupations pour causer avec moi; je le désire très- ^Hffr W*
^««■eot.
^■^ » Sal. et frat.
» Roberjot, représentant du peuple, n
/t) t*uo des considérants porte :
Informé que le citoyen Van Mons, pharmacien de Bruxelles, déjà connu par
g^oiolres et ouvrages sur différentes parties de la chimie, est en état de pru-
«arer ces renseignements, et que ce citoyen s*est déjà rendu utile en commu-
îouiDl au comité de salut (tublic des procédés pour obtenir à moindres frais une
quanlilè considérable de potasse, etc. •
un odieux altenlal (*), il écrivit encore à Van Mons des paroles d'amilié. Je trouve dans la même lettre le passage suivant, qui, aujourd'hui même, peut encore présenter quelque intérêt, si l'on considère quelle main Ta tracé : « Ici, nous sommes à attendre la volonté de Tempereur d'aulrjche : il veut la guerre à tout prix ; il ne répond à aucune de mes notes et se prépare toujours, avec la plus grande activité» à nous attaquer. Je crois que toutes ces têtes privilégiées sont en démence. Rompre un traité comme celui de Campo, ruiner ses États, épuiser son crédit et ses finances, courir la chance de faire un bel acte d'abdication, tel est le plan qui se prépare pour l'Empereur. La diète imite son chef, pour l'indécision et les lenteurs, et nous ne savons quand elle répondra ni ce qu'elle répondra. Nous avons pris pour système de temporiser; il faut établir qu'on ne traite pas de plus mauvaise foi que ces gens-là, etc. »
Cependant la question de l'indépendance de la Belgique venait d'être jugée à Paris, et l'on avait décrété que les neuf départements qui partageaient le pays seraient réunis à la France. On sait que cette réunion se fit particulièrement sur les notes et le rapport de ce même Roberjot, qui avait fait une étude spéciale de la Belgique et avait eu soin de préparer les esprits à un événement bien médilé d'avance, mais auquel la Convention était charmée de donner tous les caractères de la légalité (*). Dès que son plan fut accompli,
(') On sailqiie Roberjot fut assassiné avec Bonnier, à la suite du congrès de Rasladt, le 28 août 1799. Le troisième envoyé Trançais, Jean de Brie, parvint à s^écbapper. Après avoir séjourné longtemps en Belgique, il rentra en France à répoque de la révolution de 1830, et y mourut le 6 janvier 1831, à Tâge de soixante-quatorze ans.
Nous avons donné à la suite de notre première notice, dans le Trésor national^ différentes lettres de Roberjot qui se rapportent à rhisloire de celte époque et particulièrement aux événements qui se passaient alors en Belgique.
(') Qn*on me permette de citer encore deux lettres qui se rattachent «^ ce grand
Roberjot s'attacha à remonter l'enseignement en Belgique, et il s'adressa encore à son ami pour obtenir des conseils à ce sujet, a Faites-moi l'amitié , écrivait-il , de me faire passer, par le prochain courrier, une liste des personnes que vous connaîtrez s'adonner aux sciences, aux études de tout genre et qui ont acquis une réputation ; ce choix doit être fait nonseulement à Bruxelles, mais dans toutes les villes et communes des neuf départements réunis. Vous voudrez bien désigner leurs noms, la partie qu'elles suivent et les ou-
événement historique. Elles sont surtout curieuses par les circonstances dans lesquelles elles furent écrites :
fl Paris, 28 thermidor an III de la rép. fr.
» Je TOUS adresse, mon cher Van Mons, un exemplaire du rapport que j*ai fait à la confention sur le pays que J*ai parcouru dans l*exercice de ma mission : tous Terrez que Je soutiens, de toutes mes forces, Topinion de la réunion complète jusqu*au Rhin. J*ai appuyé mon système de raisons assez fortes, pour me persuader qu*il présentera beaucoup de facilité et beaucoup d*aTantage dans son exécution. Je rai fait distribuer auJourd*hui. Plusieurs de mes collègues se rendent aux raisons que j*ai développées...
> Adieu, conserrez-moi TOtre bonne amitié; je suis tout à vous et aux bons habitants de la Belgique. Ne m*oubliez pas au ressouTenir de tos dames.
» Salut et frat.
» ROBBBJOT. •
a Paris, 10 vendémiaire de Pan IV.
• Bonne nouvelle, tous êtes Français, mon cher Van Mons : la Convention nationale a décrété hier votre réunion, à Tacclamation générale et aux cris de Vivent les Belges, vive la liberté, vive la réunion !
• La discussion a duré deux jours, et les séances ont été prolongées jusqu^à six heures du soir. Plusieurs orateurs ont défendu votre cause; deux seulement ont parlé contre la réunion. Mais leurs discours étaient si mal faits; ils étaient telment contraires aux vérités et aux principes de la liberté, qu*ils n*ODt pas fait fortune.
» J*ai fait part à la Convention de mes observations; j*ai combattu ceux qui demandaient Tindépendance ; je vous ferai passer mon discours dont la Convention a décrété Timpression.
» Ainsi, mon ami, à la première entrevue, je vous embrasserai comme frère, en nous jurant amitié éternelle et fraternité. Donnez cette bonne nouvelle à vos amis, et veuillez me rappeler au souvenir de vos concitoyens.
» Salut et frat.
o ROBEBJOT. »
vrages qui les auraient fait distinguer. Grégoire, membre de rinstitut national, m'a demandé cette liste; j'attends de vous ces renseignements pour les lui fournir, etc. »
Van Mons s'empressa de répondre à ces demandes, et les résultats firent voir qu'on n'avait point eu tort de recourir à ses lumières. Notre compatriote reçut, dans cette circonstance, une preuve éclatante de l'estime de l'Institut de France, dont il venait d'être nommé membre associé (le 22 mars 1796) (*). M. Lacépède, l'un des secrétaires, lui écrivit : « C'est avec une vive satisfaction que l'Institut a appris que vous ne négligez rien pour la prompte et entière organisation de l'instruction publique dans votre département ; vous connaissez le grand intérêt qu'il prend au progrès des lumières, et l'on ne peut que féliciter vos concitoyens de trouver en vous d'une manière aussi utile et le précepte et l'exemple. » Car Van Mons avait été nommé lui-même professeur de chimie et de physique expérimentale à l'École centrale du département de la Dyle, le 11 avril 1797 («).
(') Celte nomination fut communiquée à Van Mons par plusieurs savants et entre autres par Bertbollet : « Dans la dernière séance de Plnstitut, écrivait-il, il s*est occupé de Télection de six associés domiciliés dans la république, pour la section de chimie; et vous avez été nommé, n
(■) Nous voyons figurer ici le nom d*un autre compatriote qui, dans un rang fort élevé, soutenait les intérêts scientifiques de son pays. Lambrecbts, d*abord commissaire du pouvoir exécutif près le département de la Dyle, puis ministre de la justice, s*était mis en relation avec Van Mons et lui écrivait ce qui suit au sujet du Musée de Bruxelles :
• J^espère, citoyen, que vous aurez remis une lettre à mon ami Van Hulthem, et qu*il vous aura mis sur la voie pour obtenir tout ce qui peut être utile à notre École centrale. Vous savez qu*on nous a enlevé beaucoup de livres et d*instruments de physique, il est bien juste qu^on nous dédommage...
• Bruxelles, le 28 fructidor an V (14 sept. 1797). »
• J'esiière que vous continuez à soutenir TÊcole centrale avec courage. Le ministre des finances m*a promis qu*l1 mettrait bientôt le corps législatif à même de statuer sur remplacement de la ci-devant cour. Aurons-nous de bonnes élec-
A la même époque, il recevait un témoignage d'estime non moibs flatteur de la part des chimistes les plus distingués de France, qui l'invitaient à prendre part à la rédaction des Annales de chimie (*). Nous verrons bientôt avec quel zèle, avec quelle immense activité. Van Mons répondit à cet appel. On sait que, pendant longtemps, les communications enti*e l'Allemagne, l'Angleterre et la France étaient devenues très-difficiles, pour ne pas dire impossibles ('). Par sa connaissance des langues vivantes et par la position de la Belgique, Van Mons communiqua à l'Allemagne et à l'Angleterre les travaux des chimistes français, de même qu'à ces derniers, il faisait part des observations et des découvertes faites à l'étranger ('). Pendant longtemps, il inséra dans les
tioos ? Les vrais patriotes se serreront-ils? Choisiront-ils des hommes sages, purs, inslruitSy amants sincères de la liberté? — Salut et amitié. » Paris, le 30 ventôse an VI (20 mars 1798). »
(') t Paris 27 ni?ôse an V (16 janvier 1797).
A Lei auteurs dei Annales de Chimie à leur confrère Fan Mons,
» Assemblés aujourd'hui pour nous occuper des Annales, nous arrêtons de vous inviter à être notre coopérateur et à permettre que votre nom paraisse à la tête du premier numéro du 21" volume. Répondez-nous sur-le-champ si cela vous convient comme à nous.
A Agréez Pexpression de tous nos senUments.
» FouBCROT, Pelletier, L.-B. Gottoh, Vàuqueliii, C.-A. Prieur. »
La lettre est écrite de la main de Fourcroy.
(') Voici ce que M. de Humboldl lui écrivit en date du 30 avril 1797 (extrait des Annales de Chimie, t. XXII, page 64) :
« J'ai adressé récemment plusieurs lettres à MM. Dolomieu et Fourcroy, à Paris, » Je vois, par celles que le premier m'a écrites qu'elles se sont égarées. Per- » mettez. Monsieur, que je prenne la liberté de m'adresser à vous. Par votre B organe, je pourrai pent-être faire parvenir à Paris quelques éclaircissements » sur des faits qui, à ce que je sais, occupent l'Institut national. Agréez en même » temps l'assurance de la haute considération que depuis longtemps m'ont inspirée » votre zèle et vos découvertes chimiques. Les naturalistes de l'Europe ne den vraient former qu'une seule famille : on se rapproche facilement quand on suit » le même but, etc. «
(') fl Tâchez donc de nous envoyer quelques extk-aits ou quelques nouvelles en
ÀnncUe^ de chimie la traduction des mémoires que contenaient les journaux allemands (Ànn. von Cretjy les journaux anglais^ italiens (Aft/j)fnate{/t), les journaux hollandais (Journal de Casteleyn). Dès qu'une découverte était faite, le monde savant en était instruit par l'intermédiaire de Van Mons. « C'était une véritable sentinelle avancée, me disait on savant anglais : il criait aux armes dès qu'il voyait apparaître quelque chose. » Loin de se refroidir, son ardeur ne fit que s'accroître, et il proposa à ses collaborateurs de donner^ chaque mois, aux Annales de chimie ^ un cahier supplémentaire. Comme cette proposition ne put être accueillie^ il prit la résolution de publier lui-même un recueil scientifique à Bruxelles. Ses confrères lui donnèrent, dans cette occasion, une nouvelle preuve d'affection, et témoignèrent leurs regrets d'apprendre qu'il renonçait à être un de leurs collaborateurs. La lettre datée du 19 brumaire anX (10 novembre 4801) est signée par Vauquelin, Fourcroy, Chaptal, Parmentier, Deyeux, Bouillon-Lagrange, Guyton, Berthollet et Hassenfrat2.
chimie, pour notre journal de pharmacie, lui écrivait Bouilton-Lagrange en 1799. Votre correspondance, outre qu*eHe me flatte infiniment, nous est très-utile pour Dons mettre au courant de ce qui se passe chez vous. » « Nous avons besoin que ▼eus veniez un peu à notre secours pour les Annales de chimie, lui écri?ait de son côté M. Adet, notre feuille commence à se vider. « Il lui demandait en même temps des renseignemenu sur les difTérênts systèmes adoptés par les phlogisticiens d^Allemagne, pour les faire entrer dans sa réponse aux obserfations de Priesdey, sur le phlogistiqoe et la décomposition de Peau, et il ajoutait : a Personne D*est plus an courant que vous de leurs opinions; personne ne connaît mieux Pélat de la chimie allemande et personne ne sait mieux que vous me rendre le service que je vous demande. > Non-seulement on avait recours à ses lumières mais on montrait encore la plus grande déférence pour ses avis et ses critiques. * Ce que vous me dîtes du dernier numéro du Journal de pharmacie, écrivait Fourcroy, ne me surprend pas; j*ai trop d'affaires pressantes et on me seconde trop peu, pour que je puisse faire mieux pour le moment; mais j'espère prendre bientôt des moyens d'avoir des matériaux meilleurs et plus nombreux. Je compte aussi beaoeoup sur vous, parce que je connais et votre zèle pour le progrès de la icieDee et votre facilité dans le travaif. »
Van MoDS fit servir dès lors sa vaste correspondance à alimenter son recueil périodique et à l'enrichir des découvertes qu'on lui communiquait de toutes parts. C'est à la pensée à la fois noble et généreuse de faire tourner au profit de ses concitoyens la réputation qu'il s'était acquise à l'étranger, que l'on fut redevable de la création de son Journal de chimie et de physique^ dont le premier numéro parut le 15 vendémiaire an X (7 octobre 1801).
Nous ne parlerons pas de l'heureuse influence que ce recueil a dû exercer, non-seulement en Belgique et en France, mais encore en Allemagne et en Angleterre. 11 a puissamment contribué à répandre le goût des sciences physiques et chimiques, et à en entretenir le culte au milieu des trophées militaires qui préoccupaient alors tous les esprits.
Si Van Mons n'a fourni qu'un faible contingent à son propre recueil, en revanche il l'a enrichi des travaux qui ont immortalisé les Volta, les Vauquelin, les Fourcroy, les Chenevix, les Brugnatelli ('), les Bucholz, les Trommsdorff, et tant d'autres ; ses relations avec ces hommes célèbres lui per-
(') On lit dans VExposition dei principales découvertes^ etc., par Figuier, 4< édition, t. II, p. 257 :cBrugnalelli, élève et collaborateur de Volta, avait réussi, dès Paonée 1801, à dorer Targeot au moyen de la pile, en conservant à Por tout son brillant métallique. Mais le résultat obtenu par Brugnatelli n*avait à cette époque aucune importance scientifique, et Tintérét que la galvanoplastie inspire de nos jours a pu seul conduire à chercher dans la poudre des recueils scientifiques de ritalie les traces de cette tentative oubliée
» Le recueil publié à Bruxelles par Van Mons, sous le litre de Journal de Chimie et de Physique, tome V, page 80, an. 1802, avait consacré quelques lignes au fait signalé par Brugnatelli : « La méthode la plus expéditive, dit Brugnatelli, de réduire à Taide de la pile les oxides métalliques dissous, est de se servir, à cet effet, de leurs ammoniures : c^est ainsi qu^en faisant plonger les extrémités de deux fils conducteurs de platine dans Pammoniure de mercure, on voit en peu de minutes le fil du pôle négatif se couvrir de gouttelettes de ce métal : de cobalt, si Ton opère avec du cobalt ; d'arsenic, si Pon opère avec de Parsenic, etc. Je me servis de fils d*or pour réduire de cette manière Pammoniure de platine, que j*ai dernièrement obtenu et examiné. Le platine ainsi réduit sur Por a une couleur qui tourne vers le noir ; mais étant frotté entre deux morceaux de papier, il prend
mettaient de communiquer à ses compatriotes leurs découvertes les plus importantes, souvent même avant qu'elles fussent connues ou publiées dans les lieux où elles se faisaient.
On doit regretter qu'un recueil aussi utile ail été suspendu après deux années d'existence, et que l'heureuse pensée à laquelle il devait sa création ait été étouffée par des circonstances majeures et indépendantes de la volonté de l'auteur. Peut-être a-t-on trop perdu de vue aujourd'hui plusieurs des écrits remarquables qu'il renferme. On pourrait y trouver encore des observations neuves pour la science. Certainement, lorsque M. De la Rive s'occupait de dorer au moyen d'un courant électrique, il n'avait pas sous les yeux la lettre qae Brugnatelli adressait à son ami Vaii Mons ; il aurait été frappé parla lecture de ce passage : «J'ai dernièrement doré, d'une manière parfaite, deux grandes médailles d'argent en les faisant communiquer, à l'aide d'un 6\ d'acier, avec le pôle négatif d'une pile de Volta, et en les tenant l'une après l'autre, plongées dans des ammoniures d'or nouvellement fait et bien saturé (*). »
Pour se livrer plus exclusivement à ses études favorites, Van Mons avait renoncé à l'exercice de la pharmacie, et, en
l*éclai de Tacier. Je fis usage de fils d^argenl pour réduire Tor, ce qui réussit promptement. »
* On trouve, dans une autre livraison du même recueille passage suivant, qui ^*<t partie d^une lettre adressée par Brugnatelli à Van Mons :
» Voila travaille toujours sur rélectricitéj il a dernièrement construit diffé- ^ntes piles composées de seules substances salines de différentes matières, avec 1^ ululions desquelles il imprégnait des disques d*or. Lorsqu'il aura terminé son Invail, je vous le communiquerai.
* J^ai dernièrement doré d*une manière parfaite deux grandes médailles d*ar- S^oteD les faisant communiquer, à Taide d*un fil d*acier, avec le pôle négatif de la pile de Volta, cl en les tenant Tune après l'autre plongées dans des ammoniures <l'or nouvellement faits et bien saturés. »
(') Ce passage est aussi rappelé par M. Boquillon, dans sa lettre à M. Quesne- ^^•1*) lor Vélectrotypie {Revue scientifique et industrielle).
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1807, il s'était fait recevoir docteur à la faculté de Paris. Presque en même temps l'Université de Helmstad lui offrait spontanément le diplôme de docteur en médecine. Une pareille distinction lui avait déjà été accordée à Gœttingue. En prenant ce titre à Paris, Van Mons avait suivi les conseils de son ami Fourcroy, qui lui écrivait : «Votre dernière lettre contient une question sur laquelle voici mon avis. Le titre de docteur en médecine de Gœttingue, quoique prouvant votre savoir pour les hommes instruits, n'a rien de légal en France; ce n'est qu'une valeur confidentielle à défaut de possibilité d'obtenir un titre en France. Mais les lois une fois rétablies sur les réceptions, comme j'espère qu'elles le seront incessamment, il faudra vous faire recevoir chez nous. » Déjà, depuis longtemps, Van Mons faisait marcher de front l'art de guérir avec les soins de sa pharmacie. La tourmente révolutionnaire durait encore, qu'on le voyait passer tonri tour avec la plus grande facilité des affaires politiques à celles de la science: c'était encore là un des résultats remarquables de son heureuse organisation. L'intérieur de sa maison, sous ce rapport, méritait aussi bien l'attention de l'observateur que celle du peintre : on le voyait recevoir dans la même chambre, ses amis et ses malades, mêler des causeries scientifiques à des consultations médicales, et dicter en même temps plusieurs lettres, quelquefois même en langues différentes. 11 savait, pour ainsi dire, se multiplier et imprimer partout l'action puissante qui l'animait.
Il est consolant pour l'humanité de trouver des idées d'ordre et d'organisation au milieu des grands bouleversements politiques. C'est du sein même des ruines qui couvraient la France qu'on vit surgir la plupart de ses grandes institutions scientifiques. Notre pays aussi suivit cette impulsion organisatrice. La Société de médecine^ chirurgie et pharmacie de Bruxelles se forma en 4795^ sous la devise
MgrotantibuSyet tint sa première séance le 30 septembre (' ) . Elle nomma dans son sein une commission chargée de lui présenter un projet de règlement pour son régime intérieur et extérieur, et Van Mons fut Tun des quatre membres qui la composèrent ; il fut en même temps nommé secrétaire de la société. L'on peut voir, par la liste des ouvrages qui furent las dans les séances, qu'il paya très-généreusement son tri* but. Quelques-uns de ses écrits furent même imprimés dans le recueil des mémoires. Cependant la discorde qui se glisse partout vint s'asseoir aussi dans l'intérieur de cette modeste réunion. La société se réorganisa, le 3 juillet 1804, sous le titre de Société de médecine de Bruxelles, mais Van Mons n'en faisait plus partie (^). Toutefois il ne lui garda point rancune; car, dans le tome III des Actes de la société (1810), OD trouve un mémoire de lui qui répondait à la question suivante, proposée au concours : « Quels sont les effets que produisent les orages sur l'homme et sur les animaux? de quelle manière ces eifets ont-ils lieu? quels sont les moyens de s'en garantir et de remédier aux désordres qu'ils occasionnent? » 11 n'est point dit quelle distinction fut décernée à ce travail, qui obtint au moins celle d'être imprimé le premier des trois mémoires que publia la société.
(') « Bruxelles avait possédé une académie distinguée dans le monde savant: elle fut la première ville de Tempire qui fonda une académie de médecine, etc. » Diicourt d'int. au 1. 1 des yictes de la Soc, de méd, Bruxelles, p. vi, an. 1806.
(*) Il parait que Tanimosité fuld*abord assez grande et qu'elle eut du retenlislement au dehors. M. Sédillot, secrétaire général de la Société de médecine de Paris, écrivait à Van Hons, le 31 août 1804 : « J*ai reçu votre circulaire en date da l** thermidor (90 Juillet); J*y ai vu avec peine qu*il s*était fait une scission dans votre Société de médecine de Bruxelles. J'ai reçu, depuis, des lettres delà division de la société dont M. Fdurnier est secrétaire, plus le tableau des membres de cette société ; |>erroettez-mol, monsieur, de vous exprimer mon vœu de voir cesser la cause de ces divisions pour Phonneur de Tart et de ceux qui le cultivent. La JQste réputation dont vous jouissez dans le monde savant, et qui m'a toujours fait attacher un grand prix à votre correspondance, donne un grand poids au vœu que je forme et que je ne formerai peut-être pas inutilement. »
Vers cette époque, Van Mons s'occupait assez activement des phénomènes de 1 électricité ordinaire, ce Les physiciensgéomètres embrassent presque généralement l'hypothèse des deux fluides ; les physiciens-chimistes donnent la préférence à l'hypothèse de Francklin ; avec quelques légères modifications. L'électricité positive prend le non d'électricité condensée, et l'électricité négative celui d'électricité raréfiée. Dans ses Principes d'électricité, M. Van Mons tâche de fortifier l'hypothèse de Francklin, il fait plus, il attaque celle de ces deux fluides avec des armes maniées avec adresse, et qui seraient très -puissantes contre ceux qui admettraient la réalité de ces fluides» (^). Cet ouvrage n'est pas un de ceux qui font le moins d'honneur à notre savant chimiste.
Un des faits qui honorent le plus Van Mons dans sa carrière médicale, c'est qu'il fut le premier introducteur de la vaccine en Belgique; et il était si persuadé de l'efficacité de ce préservatif contre un de nos plus cruels fléaux, qu'il en fit la première application à son fils aine.
Depuis son enfance, il s'était livré avec ardeur à la culture des fruits; il y avait apporté un esprit de pénétration qui devait le conduire aux plus brillantes découvertes. En 1795, Berlhollet le remerciait, au nom de la Commission d'agriculture et des arts, pour ses importantes communications. Plus tard, la Société d'agriculture du département de la Seine, sous la présidence du ministre de l'intérieur, lui décerna, en séance publique, une médaille d'or, « pour reconnaître le zèle et le succès avec lesquels il s'était occupé de la multiplication des variétés d'arbres fruitiers. » De pareilles marques d'estime lui étaient décernées dans plusieurs autres
(•) A. Libes, Histoire philosophique des progrès de la physique, (ome lY, page 175. Paris, chez Y* Courcier, 1813.
pays, et ses ouvrages étaient traduits dans les différentes langues.
Lui-même, dans l'intérêt des sciences, avait souvent traduit les ouvrages des autres: c'était un témoignage d'estime qu'il avait donné à Brugnatelli, à Swediaur, à Davy, etc. ; et, en général, il enrichissait les ouvrages originaux de notes et d'observations dont les auteurs le remerciaient. Ce ne fut cependant pas ce qui arriva, parait-il, au sujet de la traduction des Éléments de philosophie chimique de Davy, qui fut publiée en 1813. L'illustre chimiste anglais supportait fort impatiemment les contradictions, et Van Mons s'en était permis dans ses notes. Du reste, Davy n'avait pu revoir la traduction du premier volume, qui se fit sur une première édition; il en exprima ses regrets à notre confrère, et lui fit l'offre de lui envoyer des rectifications; il lui adressait en même temps un exemplaire de ses Éléments de chimie agricole, corrigés pour une seconde édition.
Van Mons reçut un accueil plus favorable au sujet de sa Lettre à Bucholz sur la formation des métaux qu'il avait adressée à l'illustre Berzélius. Le chimiste suédois lui répondit dans les termes les plus affectueux (*).
Le voyage que fit en Belgique, pendant l'année 1813, le comte François de Neufchàteau, fut une ovation continuelle pour le savant littérateur, qui cependant, au milieu des
(*) • J*ai reçu a?ec bien du plaisir le !<''' volume de votre Lettre à Buehoh 9tir k$ métaux j elc.; et je vous en ai de grandes obligations. Les nouvelles déconverles cbimiques demandent une réforme de la tbéorie de cette belle science, ou, pour m^exprimer plus juste, nous forcent à nous introduire dans des régions pins reculées, où nos prédécesseurs n^onl pu pénétrer, et aux frontières desquelles Pillustre auteur de la théorie de Toxydation a cru devoir s*arréter. L*éleciricité a commencé à jouer un rôle chimique, qui, chaque jour, nous révèle de plus en plus sa haute importance, et qui nous oblige à y porter, dans nos discussions théoriques, toute Pallention qu'elle mérite. Chaque essai pour gagner plus de lumière, dans une matière si difficile à pénétrer et si délicate, mérite une attention particulière des chimistes. L*essai que nous décrit votre lettre à Bucholz est peut-être le premier et le plus étendu, etc. » (Stockholm, 20 mars 1813.)
fêtes dopt on le fatiguait, sentait le besoin de se rapprocher de notre confrère et de mettre à profit son expérience. 1} lui demanda d'abord une entrevue; puis il lui proposa d'aller dîner à la campagne pour causer plus librement; et, en partant, il le remercia encore de ses bons conseils (^). M^is Van Mons avait aussi une demande à faire k son puissant ami, qui ne pouvait rien lui refuser. « Vous aurez du bitqme de Tessel^ avec une prière officielle de vous en occuper, lui écrivait le savant français. Peut-être trouverai-je, chemin faisant, d'autres produits à examiner par la chimie, et m^ mihi magnus Apollo. » On voit que si le noble voyageur savait distinguer les talents, il connaissait aussi IVt d'en tirer parti. On aura pu remarquer encore que presque toutes les missions en Belgique avaient implicitement pour but de faire produire au pays le plus possible à Tavaptage de la république ou de Tempire,
Lorsqu'après les événements de 1815, le roi Guillaurpe rétablit l'Académie royale des sciences et belles- lettres* de Bruxelles, détruite par l'invasion française, le nom de Van Monsfut compris dansla première nomination (2 juilletlSi 6);
(') tt Monsieur et cher confrère, il me peine beaucoup d*é(re déjà depuis deux ou trois jours à Bruxelles et de n^avoir pu encore aller vous cherclier. Vous ne sauriez douter de rempresseroenl que j*al de vous voir, de visiter votre pépinière et de conférer avec vous sur les moyens de mettre en valeur les bruyères de la Campine, ce qui est le principal objet de mon voyage. Nous causerons aussi des parmentien ou pommes de terre, etc. Je vais ce matin à une cérémonie de la faculté de droit; je dîne en ville, malgré moi et au préjudice de mon régime. Demain, vendredi, je serai à votre disposition ; mandez-moi à quelle heure voua serez libre. — A Bruxelles, 10 juin 1813. »
fl Ne pourrions-nous pas, demain mardi, nous dérober ensemble et faire an pique-nique dans quelque guinguette rustique hors de la ville? ce serait la meilleure manière d*employer une agréable soirée, à la vue de la campagne, objet constant de mes méditations, et dont la prospérité est la seule passion qui me reste; vous me ferez dire ce que vous en pensez; et demain dans la matinée, je vous recevrai avec plaisir pour prendre nos mesures, convenir de Pheure et da lieu du rendez- vous.... — Ce lundi.
I) Le sénateur comte Fbahçois os Nsofciateav. >
et il avait, sous toas les rapports, les plus grands titres à cette distinction. Le collaborateur des Lavoisier, des Fouroroy, des Yolta, des BerlboIIet et de tant d'hommes illustres qui caractérisent cette époque à jamais mémorable, ne pouvait être oublié lorsque la patrie réunissait ses sommités scientifiqqes. On devait naturellement se rappeler la part qu'il avait prise aux grandes découvertes qui avaient marqué le renouvellement de la chimie, soit par ses propres travaux, soit par son immense activité. On se souvenait de ses relations avec Brugnatelli et Vplta, et de ce qu'il avait fait pour propager et défendre la théorie de la pile. Son heureuse organisation lui avait fait deviner, pour ainsi dire, tout ce qu'il y avait d'avenir dans les nouvelles doctrines dont on venait de jeter les bases. Aussi, lorsque Pfaff vint montrer aux savants ses nouvelles expériences sur l'électricité, Volta l'invita à passer par Bruxelles, pour les répéter sous les yeux de notre célèbre compatriote; c'est encore à lui que furent adressés la plupart des résultats obtenus en Hollande par Van Marum, Paets Van Troostwyck et les autres savants dont les travaux donnèrent une juste célébrité au musée Télérien.
L'organisation des universités suivit de près celle de l'Académie royale; Van Mons fut un des premiers professeurs désignés pour y occuper une place importante; le gouvernement lui confia la chaire de chimie et d'agronomie à l'université de Louvain (1817) (*). Dans toute autre circonstance. Van Mons aurait sans doute refusé la place qui lui était offerte, car comment se résigner à quitter sa pépinière, résultat de tant d'années de travaux et d'expérience ? Mais il venait d'être frappé successivement de deux coups cruels, dont le souvenir encore récent devait le porter à s'éloigner de Bruxelles.
(') Van HoDs fut aussi compris, par le gouvernement, au nombre des savants appelés à composer PAcadémie royale de médecine de Belgique.
Vaa MoDS avait épousé, en 1795, M"^ Diellen, fille d'un médecin respectable de Bruxelles, et il en avait eu successivement quatre fils ('). Il eut le chagrin de perdre le plus jeune en 1815, et presque immédiatement après, son épouse chérie, par un accident aussi déplorable qu'imprévu. Ce double malheur le plongea dans le désespoir, et changea même totalement ses habitudes. Van Mons pouvait passer pour un des plus beaux hommes de son époque : sa taille élevée et bien prise, sa physionomie spirituelle et franche, ses yeux noirs et pleins de feu, le rendaient véritablement remarquable. Lui-même prenait soin de faire valoir ces avantages naturels par une mise toujours recherchée. Mais, après la double perte dont nous venons de parler, il s'isola, se négligea entièrement; et, vers la fin de sa vie, il avait même porté cette négligence à un point tel que ses parents et ses amis s'en affligeaient.
On conçoit que les nouvelles fonctions qui l'appelaient à Louvain firent une heureuse diversion à ses chagrins; on conçoit encore comment il put se résoudre à quitter sa pépinière, objet de ses constantes études. Il y comptait alors plus de 80,000 arbres; la majeure partie en poiriers provenus de ses semis. Le voisinage de Louvain et son activité extraordinaire lui permettaient de concilier ses fonctions nouvelles avec les soins qu'il devait à ses arbres chéris, ce quand, en 1819, ex abrupto, le terrain que contenait la pépinière de la Fidélité fut jugé indispensable à être distribué en rues et partagé en lots pour être couverts de bâtiments. Van Mons fut sommé de le vider dans le bref délai de deux mois,
(') Louis-Ferdinand, général dans Tarmée belge, mort; Charles,médecin d*une grande espérance, qui fui enlevé par le typhus, en 1837 ; Thédore, président de la haute cour militaire, et Auguste, qui mourut en 1815, à Page de trois ans. Jean-Baptiste Van Mons avait épousé en premières noces mademoiselle Coekelberg, quNI perdit peu de temps après son mariage, en même temps qu'une fille quUI en avait eue.
soas peine de voir lous ses arbres coupés et jetés au feu. Une telle injonction eût été mortelle pour d'autres; Van Mons en fut vivement affecté, mais non abattu. Professeur a rUniversité de Louvain, il résolut de transporter sa pépinière dans cette ville, afin de l'avoir sous les yeux sans quitter l'université; mais l'époque assignée pour vider le lieu était malheureusement celle du fort de l'hiver (I^"" novembre au 25 décembre). Van Mons n'avait de disponible qu'une partie du samedi et le dimanche de chaque semaine pour se rendre à Bruxelles. Cueillir des greffes, marquer les arbres les plus précieux et donner ses ordres pour le reste, fut tout ce qu'il put faire lui-même.... Il put à peine sauver le vingtième de ce qu'il possédait, et encore ce vingtième consistait en bourgeons à greffer. Le restant fut vendu ou donné à qui en voulait. Après une telle catastrophe. Van Mons aurait du prendre des mesures pour n'être plus jamais exposé à en subir de la même nature; mais, incapable de méfiance, il loue, à Louvain, un terrain, appartenant malheureusement à la ville, pour y déposer les débris de sa pépinière de Bruxelles et y continuer ses semis et ses expériences. » Ici commence unesourcede nouveaux chagrins. L'autorité, qui aurait dû préserver ses jardins, comme l'étaient ceux des Hespérides, fut la première à les abandonner à un véritable pillage. Mais nous laisserons parler l'ami de Van Mons, le savant M. Poiteau^ à qui nous avons déjà emprunté les détails précédents (*). : «L'utilité publique avait juré d'empoisonner ses vieuxjours. En 1831, nous allâmes fairolesiégo de la citadelle d'Anvers, et quoique la pépinière de Van Mons fût éloignée de l'armée, les ingénieurs n'eurent pu trouver un endroit plus commode que cette pépinière pour cuire le pain de nos soldats. En conséquence, une grande
(') Voyez, dans V Horticulteur belge, lome II, page 201 cl suivantes, sa nolice sur les arbres fruitiers et la théorie Van Mons.
partie des arbres fut détruite; on construisit à leur place des fours pour la nourriture de Tarmée; quant aux fruits, ils furent exposés au gaspillage des allants et des venants. La philosophie de Van Mons le soutint encore dans celte dérastation inattendue : il loua deux nouveaux terrains plus grands Fun que Tautre, pour repiquer ses jeunes piantes des 1^, 8® et 9^ générations sans interruption de mère eo fils. II se consolait mémo^ parce qu'il eut le temps de cueillir^ quoiqu'on été, des greffes sur les arbres sacrifiés pour faire place à la construction des fours; mais l'utilité publique n'avait pas encore épuisé toutes ses rigueurs contre lui. Il n'y avait malheureusement pas de Chaptal dans le conseil du prince, et les ingénieurs n'y voyant goutte, décidèrent encare, en 1834, au nom de l'utilité publique, que la pépinière de Van Mons, fùt-elle aux antipodes, était le seul et unique point du globe propre à l'établissement d'une fabrique de gaa d'éclairage. Fasse le ciel que ces messieurs y voient plus clair par la suite. Mais il ne sera plus en leur pouvoir d'empêcher que les véritables amis des lumières et de la prospérité publique ne regardent leur décision comme un acte d'ignorance et du plus grossier vandalisme. » Ce jugement est sévère, nuiis nous ne pouvons qu'y souscrire, en voyant surtout avec quelle incroyable légèreté l'on traite parfois les établissements scientifiques. Il est bon que les vandales des temps nK>dernes sachent qu'il existe un tribunal de l'opinion et que i'Iiisloire inflexible est là pour y dénoncer leurs noms et leurs actes. On a déjà pu voir que, malgré ces rigueurs, Van Mons poursuivait avec une incroyable persévérance le but qu'il voulait atteindre. Dans l'année même où on lui enjoignait de vider sa première pépinière, pour utilité publique, il entreprenait, avec Bory de Saint-Vincent et Drapiez, la rédaction des Annales générales des sciences physiques. Il inséra dans ce recueil, qui ne parut malheureusement que pendant deux
années, on grand nombre d'articles, et parliculièremeni sar la cultare des fraits, en y joignant les dessins des variétés nouvelles qu'il avait obtenues.
Dans le cours de Tannée 18S5, se trouvant retenu au lit par une blessure grave à la jambe, il profita de ce repos obligé pour publier un catalogue de fruits, dans lequel on trouve mentionnées environ 200 variétés. Il fil connaître en même temps le principe de sa théorie, plusieurs de ses procédés de culture et sa manière de faire ses expéditions.
Van Mons exerça, à Louvain, l'influence qu'exerce partout l'homme supérieur, celle de répandre autour de lui la vie dont il est animé, et de former des élèves qui marchent fermement dans la carrière où il a guidé leurs premiers pas. Ce n'est pas toujours dans la chaire qu'il faut juger le professeur; il faut voir comment il sait allumer le feu sacré dans ceux qui l'entourent habituellement, mériter leur confiance et leur inspirer le goût de l'étude et le désir de se distinguer. Ainsi, quoique Van Mons laissât peut-être à désirer, dansson enseignement, du côté de l'ordre et de la clarté, cependant les jeunes gens qui suivaient ses cours s'attachaient à lui : ils aimaient à recourir à ses conseils; ils lui portaient une véritable affection qu'ils lui conservaient bien au delà du terme de leurs études ( * ).
La révolution de 1830, à ses débuts, se montra peu favo-
(') Après la mort de Van Mons, plusieurs de ses anciens élèves se sont réunis et ont fait un appel à leurs anciens camarades d*éludes pour Pérection d*un monument funéraire à la mémoire de celui qui fut leur maître. Nous extrayons les mots suivants du prospectus qui a été imprimé : « Nous autres Belges, ses élèves, qui, dans nos relations intimes, avons été témoins de son inaltérable sérénité, au milieu des entraves que la malveillante médiocrité suscite toujours au génie, nous ne pouvions être inférieurs en gratitude aux peuples étrangers? hâtons-nous de le dire, Técole fondée par Van Mons, cette école dont tous les membres ont été constamment Pobjet de sa sollicitude, à la nouvelle de sa mort, lui a volé spontanément un monument sur le lieu de sa sépulture, où seront gravés sur la pierre les noms de ses élèves reconnaissants, etc. »
- i3if —
rableaux universités de l'État: dans l'attente d'une réforme, elle leur fit subir une mutilation préalable; l'Université de Louvain finit même par être légalement supprimée, et fit place à l'Université catholique. Yan Mons, par suite de ce changement, fut nommé professeur à Gand; mais son âge avancé, ses habitudes et l'impossibilité de transporter ses riches pépinières l'empêchèrent de se rendre à son poste. Le gouvernement sentit tous les droits que ce vétéran de la science avait si légitimement acquis à sa bienveillance, et il lui accorda, avec l'éméritat, le maximum de la pension de retraite. Bientôt après, le roi lui conféra la décoration de son ordre. J'ignore si notre confrère la porta jamais, non à cause de ses vieilles habitudes républicaines, mais parce qu'il ne paraissait plus en public. Il fallait même être de ses proches parents ou de ses amis intimes pour avoir accès auprès de lui. En 1837, il perdit le second de ses fils, et la douleur qu'il en éprouva rendit plus sévère encore l'espèce d'isolement qu'il s'imposa.
La volumineuse correspondance de Yan Mons avec les hommes les plus savants et les plus influents de l'empire, celle particulièrement qu'il entretint avec le comte de Lacépède, chancelier de l'ordre de la Légion d'honneur, prouve assez qu'il se trouvait à la source de toutes les faveurs et qu'il ne cherchait point à en user pour lui-même. A deux reprises différentes, le comte de Lacépède lui avait offert, de la part de l'empereur, soit l'étoile de la Légion d'honneur^ soit de se rendre à Paris pour y occuper des fonctions lucratives. « J'aime trop mon indépendance, lui disait Yan Mons, pour accepter vos offres : cette indépendance, d'ailleurs, par suite des services que j'ai rendus à la France, me donne le droit de solliciter des faveurs pour mes compatriotes. »
Cette correspondance est pleine de détails intéressants
pour l'histoire des sciences et pour la connaissance de rhomme; il serait peut-être à désirer qu'elle fût soigneusement examinée; il y aurait, certes, plus d'utilité à en recueillir que de bien des publications volumineuses que l'on extrait à grands frais de la poudre des bibliothèques ('). Jus-
(*) On a souvent parlé de rinlérél que prenait le vainqueur (PArcole aux travaux de rinstitul; il est curieux de savoir comment il assistait aux séances et de rapprendre par Guyton Morveau, Tun des membres les plus distingués de ce corps savant :
« Nous avons eu une séance brillante, où le général Buonaparte a assisté : il D*en a pas manqué une parliculière depuis sa réception. Il y arrive avec tant de soin, que la moitié des membres présents ne savent que le lendemain qu*il y éuit. Il me rappela, avant-hier, très-bonnétement qu*il était venu à mes cours à Dijon, étant alors officier d*artillerie au régiment de la Fère, en garnison à Auxonne, qui est à six lieues de Dijon. J*ai eu, en effet, souvent des officiers de cette garnison qui obtenaient des congés pour cela. J*en ai eu dix-huit Tannée que BerthoIIet découvrit Targent fulminant, et les rendis témoins de ce phénomène, à la séance qui suivit Tarrivée de cette nouvelle en quatre lignes dans le journal de Paris.
• 6 janvier 1798. » » L. B. Guttor.
Malgré le souvenir affectueux de Buonaparte, il parait que la position de Pilluslre chimiste ne fut point améliorée, du moins pendant les années qui suivirent; il écrivait, en effet, en date du 20 mars 1800, le passage suivant, qui peut servir de consolation à plus d*un savant réduit, comme Guyton fflorveau, à corriger des épreuves par des lésineries parfois très-mal entendues de ceux qui croient diriger les sciences et les lettres :
• J*ai près de vingt-cinq tableaux pour mes cours, que je livre aux élèves depuis plusieurs années et qu*on me presse de donner à Timpression; j*en ai déjà communiqué une partie à Tlostitut ; mais le temps me manque, et je dirais bientôt les forces, car elles s*épuiseut à me traîner tous les jours à PÉcole polytechnique, à la Monnaie, à Plnstitut; et je n*ai pas de quoi me faire aider par d*autres jambes que les miennes. J*ai monté un laboratoire chez moi, et je ne trouve pas en quinze jours un quart d*heure à y donner; j*ai quatre mémoires importants commencés, une suite d*expériences |)our terminer mon travail sur le carbone, pour réduire en pratique les vues que je présente, ma découverte du princi|)e colorant du lapis lazuli, que j*ai lue, il y a deux mois, à Tlnstitut; je ne puis y penser que pour déplorer rim|)ossibilité de m*en occuper. N*avais-je pas lieu d*espérer, après quarante ans de services en tous genres, une autre part dans les nouvelles promotions? Je me rappelle quelquefois ce qu*Arthur Young a dit dans sou voyage en France, qu*il regrettait le temps que j*employais à corriger les épreuves. Que dirait-il en me voyant aujourd'hui, n*ayant pas même un copiste, et réduit à courir d'une fonction à une autre dans les boues de Paris ! > L.-B. Guytor. »
Voici deux autres exemples semblables à celui que nous venons de citer.
qu'au dernier instant de sa vie, Yan Mons continua à s'occuper de ses études, à se tenir au courant de tout ce qui se faisait de nouveau dans les sciences, à écrire et à imprimer les résultats de ses observations (^ ). Un mois avant sa mort,
Puissent-ils exercer quelque bon effet sur ceux qui distribuent les faveurs littéraires et scientifiques, ainsi que sur les hommes de talent qu*on oublie et qui auraient besoin qu*on leur rappelât leur dignité :
tt Les circonstances m*ont forcé d^nterrompre, depuis quatre mois, mon dictionnaire étymologique et complet de la langue française, six vol. in-fol., et je vous avoue que c^est un des chagrins de ma vie. Je Pai commencé en 1776, et j*y ai dépensé quarante mille livres et fait trois mille lieues de voyage pour recueillir tous les matériaux dont J*avais besoin. La Commission executive d*instniction publique n*a rien fait pour moi, malgré des promesses réitérées : j*ai pris le parti de quitter les lettres pour trois ans et de faire le commerce de la librairie. J*ai mieux aimé me résoudre à ce sacrifice que de demander juslice deux fois. > 39 thermidor an III. Podgbiis. »
« Je vous remercie des démarches que vous avez faites pour moi, je n*ai rien et espère peu. Je vais probablement me jeter dans Tinstruction publique qu*on va modifier et où il y aura des places à donner. Je comptais aussi sur François, j^ignore s*il m^a servi, lorsque je me suis mis sur les rangs au Corps législatif, car lui qui m*accueillait si bien lorsquMl était ministre et que Reveillière é(ait directeur, m*a constamment fermé sa porte, et n*a répondu à aucune de mes lettres. J*en trouve beaucoup comme cela, mon cher, et mon cœur en souffre encore plus par raison de moralité que par raison dMntérét personnel. Dans quelle situation nous sommes tombés ! que j*aurais de choses à vous dire !
A 50 novembre 1800. Bosc. »
c On peut en croire ce savant sur parole, car €*est lui qui, dans un noble dévouement pour madame Roland, suivit jusqu*au pied de Péchafaud la charrette qui la traînait au supplice, et les derniers regards de cette noble victime des tyrans révolutionnaires purent, avant de s^éteindre pour jamais, se fixer sur Tami eourageux qui semblait en quelque sorte vouloir s^associer à sa mort. «{Biographie des contemporaint.)
(') Près de mourir, il écrivait les mots suivants :
«I Je recommande à mes fils de faire réunir sous leurs yeux par Ferdinand (son domestique), et chacun à part, les manuscrits des deux autres volumes de mon ouvrage des £thers,du troisième volume de ma Pomonomie et du sixième de mon Abrégé de chimie... Ils trouveront dans mes papiers le manuscrit du mémoire de Volta sur la pile galvanique. C*est un in-folio italien, écrit en longues lettres espagnoles : il renferme la découverte la plus utile qui ait jamais été faite. L*auleur envoya le manuscrit à un Belge, pour être inséré dans son Journal de Chimie et de Phytique, deux ans avant de le faire connaître par sa présentation à la Société royale de Londres... Déposez ce document, écrit de la main de Fauteur, aux archives de l'Académie.... » Hlll. Van Mons ont satisfait au désir de leur père.
il voulut revenir à Bruxelles, se rapprocher des deux fils qui lui restaient, et des tombeaux de ceux qu'il n'avait cesse de pleurer; mais bientôt la force de Thabitude l'emporta, et il retourna subitement à Louvain, pour se renfermer de nouveau au milieu de ses papiers : c'est là que la mort vint le surprendre, le 6 septembre 1842. Selon ses désirs, son corps fut transporté à Bruxelles et déposé au cimetière de Molenbeek, dans la même tombe qui s'était rouverte, quelques années auparavant, pour recevoir le second de ses fils.
Je n'ai point encore parlé des qualités personndles de Van Mons: elles étaient telles, qu'il était difficile de le connaître sans l'aimer. Il était d'une bonté et d'une générosité à toute épreuve, d'un désintéressement dont on trouverait peu d'exemples, et toujours prêt à exalter les mérites des autres. Un seul irait, dont nous avons eu connaissance, non par lui, mais par la correspondance qu'il a laissée, prouvera de quelle estime il jouissait sous le rapport de l'honneur et de la probité. A l'époque de la déportation de Pichegru, une personne qui avait été attachée à ce général et qui se trouvait alors détenue au Temple, voulut mettre en sûreté un dépôt d une valeur considérable qu'elle avait été forcée, avant son arrestation, de cacher en terre dans les environs de Bruxelles : celait une valise contenant deux mille doubles louis et une ûolleclion de diamants. Dans sa détresse, le malheureux prisonnier ne savait à qui s'adresser pour assurer la conservation deee dépôt: c'est sur Van Mons qu'il jeta les yeux, sur Van Mons qu'il ne connaissait pas, mais qui lui avait été désigné comme l'homme méritant le mieux une si haute marque de confiance (*).
La vivacité de son imagination ne lui permettait pas toujours de se resserrer dans les inflexibles limites du positif;
(') Nous avons reproduit celle lellre dans une noie spéciale que nous avons consacrée à la mémoire de Van Mons.
cl^en donnant carrière à cette faculté, qui était prodigieusement développée chez lui, il savait imprimer à ses récits une tournure piquante et originale. Ceux qui ne le connaissaient pas ont pu Ten blâmer ; pour les autres, il leur eût été difficile de ne pas lui passer les exagérations auxquelles il se livrait parfois, on pourrait dire avec une bonhomie qui jetait un nouveau charme sur sa conversation.
Sans insister sur le mérite des ouvrages de Van Mons et sur les services qu'ils ont rendus à la science, nous nous contenterons de reproduire ici quelques-uns des jugements portés sur les travaux de notre célèbre compatriote. «... Le nom de Van Mons, notre grand propagateur de bons fruits, dit Charles Morren, est aussi populaire aux États- Unis qu'en Belgique, et les bonnes espèces de poires ou de pommes que ce Nestor de notre jardinage a produites dans les plantations de Louvain tombent plus vite dans le commerce de l'horticulture américaine que dans celui de l'horticulture belge. Nous vouons, me disait un Américain, la plus vive reconnaissance à Van Mons, car c'est grâces aux procédés qu'il emploie pour produire de bons fruits et pour en propager les greffes, que nos tables, aux États-Unis, offrent des desserts délicieux et que nos jardiniers exercent un art lucratif. Croirait-on, en effet, qu'au printemps de 1834, plus de trois cents variétés choisies de poires belges, ou, comme les appellent les habitants de l'Union, des poires flamandes, ont été introduites à Boston? » (De t influence de la Belgique sur Vindustrie horticole des États-Unis.)
M. Mandel, chargé par la Société d'horticulture de Nancy de jeter quelques fleurs sur la tombe de celui qu'il nomme le prince des horticulteurs contemporains, termine ainsi son éloge : « Plus tard, la Belgique aura-t-elle à reprocher, à l'égard du célèbre Van Mons, la faute énorme commise par la France envers Parmentier? oubliera-t-elle de lui élever
une statue? on doit le craindre! car les hommes sont ainsi faits : ils déifient, ils immortalisent les héros et jusqu'aux tyrans qui les ruinent et les égorgent, et ils laissent tomber dans loubli les seuls grands hommes qui les instruisent et les nourrissent!... »
Enfin M. Poiteau, qui a pris soin de réunir les principales vues de notre célèbre compatriote et de présenter sous une forme claire et précise les moyens employés par lui pour améliorer lès fruits (*), dit à son tour : « Aujourd'hui j'appelle le principe de ces moyens Théorie Van Mons, et mon but est d'en indiquer l'origine, de la développer, de l'appuyer par des raisonnements, par des faits, de tacher d'en démontrer la solidité, de la faire admettre parmi nous, et de la présenter comme l'une des plus savantes et des plus utiles découvertes que le génie et le raisonnement aient faites vers la fin du xviii® siècle ! »
Que peut-on ajouter à de pareils éloges? Ces paroles, sous une plume étrangère, prouveront du moins que notre pays s'est associé au grand mouvement intellectuel qui a marqué la fin du dernier siècle, et c'est particulièrement à Van Mons que nous en sommes redevables.
(») Horticulteur belge, tome II, pages 201 el 250, cl les Annales de la Société d'horticulture de Paris, iomc XXXI, page 288.
LE COLONEL G.-P. DANDELIN.
Germiûal-Pierre Dandelin^ né au Bourgetp près de Paris, le 12 avril 1794 ('), élait encore enfant, lorsque ses parents vinrent s'établir en Belgique. Son père avait été attachée U préfecture du déparlement de l'Escaut par M. Faipoull, qui y laissa de si honorables souvenirs et qui , plus tard , fut nommé ministre des finances en Espagne.
Le jeune Dandelin entra au Lycée de Gand, en 1807, lors de la création de cet établissement ; il ne tarda pas à s'y faire remarquer par sa bonne conduite et son aptitude aux sciences. Dès la première année, il fut décoré des galons de sergent-major , grade le plus élevé dans cette petite colonie militaire.
Cependant ses études furent troublées par l'attaque que l'Angleterre dirigea à cette époque contre l'île de Walcheren. Dandelin s'enrôla, comme volontaire, dans la première
(') II étail fils de Pierre-Noel Dandelin, né en Bourgogne, et de Marie-Françoise BoUeman, né aux Écaussines, en Belgique. La famille se composail de six garçons el une fille : Germinal éiail Palbé. Je dois beaucoup de renseignements à Tobligeance de son plus jeune frère, Achille, ingénieur distingué des ponts et chaussées, que la mort à frappé dans ces derniers lemps. J*ai fait nsage également de ma correspondance particulière.
compagnie des gardes nationales de TËscaut, dont il fut nommé sergent (*). Quand Tarmée anglaise, décimée par les fièvres des polders, abandonna ensuite les bouches de l'Escaut, il vint reprendre sa place sur les bancs du Lycée, et remporta, au .mois d'août 1813, le premier prix de mathématiques spéciales.
Au mois de novembre suivant, Dandelin entrait à l'École polytechnique. Mais ses paisibles études devaient encore y être interrompues par le bruit des armes. Vers la fin de 1813, en effet, parut le décret impérial qui mobilisait Técole et l'appelait sous les drapeaux avec la garde nationale. Dandelin prit part au combat qui fut livré sous les murs de Paris, le 30 mars 1814; il y fut blessé d'un coup de lance ('). Pendant les cent jours, il obtint la croix de la Légion d'honneur, comme récompense de sa bonne conduite. Cette distinction lui fut adressée avec une lettre flatteuse, par le comte Carnot, ministre de l'intérieur et l'un des géomètres les plus distingués de l'époque. Bientôt après, il fut attaché à ce général et abandonna l'École polytechnique, où il avait
(') Je cile cette circonstance diaprés les états de service de Dandelin, etd*après une oote écrite de sa propre main, dans laquelle on lit : u Avant ce temps (1813), j'avais servi volontairement, quoique très-jeune encore, dans Pile de Walcheren, sous le capitaine De Mahieu, aujourd'hui général, et qui commandait une compagnie de grenadiers dans les gardes nationales mobiles. Je fus employé longtemps, à cette époque, auprès du général de division Rousseau, qui commandait le corps d'observation de la rive gauche, et des généraux Nalèche et Laurent, qui le remplacèrent pendant quelque temps, v
(') Un certificat, signé par le comte Dejean contient ce qui suit : « Le gouverneur de rÉcole impériale polytechnique certifie que M. Dandelin (Germinal), né aa Bourget, près Paris, le 12 avril 1794, a été admis à TÉcoIe polytechnique, au mois de novembre 1813, le 70« d'une promotion de 3^ élèves ; qu'il est passé, en octobre 1814, dans la première division, sous le n«8, et qu'il a actuellement le grade de caporal dans cette division.
> Cet élève a montré une constante application depuis son entrée à l'école, cl «tenu une excellente conduite. Il a fait, en 1814, le service d'artilleur dans la garde nationale, s'est trouvé à l'affaire du 30 mars, sous les murs de Paris, et a été blessé d'un coup de lance.
» Paris, le 5 mai 1815. »
été rappelé au mois d'octobre 1814, après quelques mois de séjour chez ses parents.
(c La bataille de Waterloo, écrivait Dandelin, en forçant le ministre à s'expatrier, me décida à rentrer dans la Belgique, où j'avais toute ma famille et où j'avais passé presque toute ma vie. J'avais refusé de prendre du service aux Pays- Bas, en 1814, après la dissolution de l'armée de la Loire; et, mécontent du nouveau régime de la Belgique, que je n'avais eu le temps déjuger qu'avec mes préventions napoléoniennes, je comptais partir pour les États-Unis, où l'on m'avait fait entrevoir des avantages (^). x>
Quoi qu'il en soit, Dandelin resta parmi nous, et personne plus que moi n'eut à se féliciter de cette détermination : je renouvelai avec lui d'anciennes relations, commencées pendant nos études au Lycée, et bientôt nous devînmes inséparables. Celle amitié si vive et si constante a contribué, surtout alors, à adoucir bien des chagrins communs et à préparer la carrière que nous avons suivie l'un et l'autre. Nous passions les journées ensemble, nous occupant de sciences, de littérature ou de beaux-arts (^) : la poésie obtenait chez nous une préférence marquée, toutefois, après les mathématiques!*).
(') Notes manuscriles daus ses élatsde service.
(■) Dandelin dessinait fort bien et avait lesentimeni de Tart. OuoiquMI fui bon musicien, ce n*était cependant point par Pexécution qu^il brillait. Il s*était aperçu que, quand il jouait du violon, je n'étais pas du nombre de ses admirateurs; aussi avail-il adroitement tiré parti celte observation. Il était assez sujet à soufifk'ir de la névralgie; son buroeur alors devenait très-chagrine, et pour me faire comprendre qu*i! désirait être seul, il allait prendre son instrument. J*allais, de mon côté, prendre mon chapeau ; et nous nous quittions parfaitement d*accord. Le souvenir de ce stratagème, toujours couronné d*un plein succès, nous a souvent égayés par la suite.
(') Malgré sa gaieté apparente, Dandelin était disposé à la mélancolie et avait quelque chose de romanesque dans la tournure de son esprit. 11 parlait avec un charme inHni des visions, des choses surnaturelles, et s*était créé à cet égard des théories qu*il avait ornées de tout le prestige de sa brillante imagination. On
L'idée nous vint de composer pour le théâtre, et elle fut exécutée avec tout Tenlhousiasme que l'on peut avoir à vingt ans. Les plans de plusieurs ouvrages furent tracés presque en même temps, c'étaient Jean Second^ Les deux Trouba-dours et Le Railleur (*). L'opéra de Jean Second fut achevé
comprenait que les entreprises hasardeuses ne lui auraient point déplu. Un jour, citait à répoque de nos préoccupations poétiques, et peut-être Dandelin y joignait-il quelque préoccupation amoureuse, un jour il me demanda d*nn air assez solennel s*il pourait compter sur moi. Cet air me fit craindre qu*il ne lui fût arrîTé quelque chose de fâcheux, et je lui promis tout ce qu*il voulut, n Hé bien donc, me dit-il, trouvez-vous vers minuit, près de Péglise de Saint-fflichel, et je vous dirai ce que j*attends de vous. » Ceux qui connaissent Gand savent que cet endroit est un des plus déserts de la ville. Cependant à Pheure indiquée, je m^y troQvai ; Dandelin vint de son c6té; il avait Pair fort préoccupé. Nous y attendîmes assez longtemps, en échangeant à peine quelques paroles, et nous nous quittâmes ensuite, sans que j*aie jamais rien su du motif de cet étrange rendez-vous. Quoique Irès-liés, très-dévoués Pun à Paulre, il était des choses sur lesquelles nous ne nous permettions jamais de nous questionner. Nous étions d^avis que les amis se doivent les plus grands égards, même dans les plus petites choses. Ainsi le tutoiement n*a jamais existé entre nous, bien quMl Pemployât avec des personnes qui loi étaient parfaitement indifférentes.
(■) Les vers de Dandelin ne manquaient pas de cette grâce et de ce charme qui
caractérisaient sa conversation; je voudrais pouvoir en citer quelques exemples;
je ne retrouve malheureusement dans mes papiers qu*un fragment de Popéra des
Troubadoun; c*est un monologue de Thibault, comte de Champagne, si connu
l>ar son amour pour la reine Blanche de Caslille :
II est enfin auprès de son amie....
Ah I je crains tout de sa douleur !
On observe ses traits, son geste, sa pâleur; Un seul root peut ouvrir les yeux de la vengeance ; Un regard peut trahir, dans Alfred sans défense, La cause de Pamour et celle du malheur.
Amour, sur nous quel est donc ton empire ? D'Edgard, de moi tu causes tous les maux. Pour toi, quittant le casque des héros, Des troubadours nous avons pris la lyre; Pour loi, de chAtcoux en châteaux, Nous promenons noli-e délire.
Le triste Edgard ne doit qu'à toi Le noir tourment qui le dévore; Tu m'as rendu plus malheureux encore.
Infortuné rival d'un époux et d'un roi,
Je ne dois espérer de Blanche que j'adore
De Blanche!... à ce nom seul mes pleurs vont-ils couler? Moi, Thibault, moi, Français, j'irais me désoler
le premier et représenté sar le théâtre de Gand, le 18 décembre 1816. Une musique agréable et une bienveillance très-prononcée de la part du public produisirent une espèce de succès qui faillit être compromis par un incident tout à fait inattendu. Le père de Dandelin^ qui ne se souciait que médiocrement de nous voir suivre la carrière dramatique, avait promis d'ameuter tous ses amis contre nous et de faire siffler notre pièce chérie. Toutefois, au moment du danger, sa tendresse paternelle se réveilla ; et, pendant la représentation même, il voulut rassurer son fils. Mais, en le cherchant aux abords du théâtre, il se trompa de roule, et fît subitement une entrée en scène, à la grande surprise des acteurs et des spectateurs, qui furent pris de l'hilarité la pins bruyante.
Après deux représentations, Dandelin fut le premier à prendre son parti; il prétendait que le parterre avait fait acte de civisme et de dévouement, et qu'il serait peu loyal de le mettre à une troisième épreuve. Une fois dans cette voie , les représentations de Jean Second devinrent, pour nous, une source de plaisanteries qui nous ramenèrent tout naturellement dans la carrière des sciences.
Cependant, Dandelin se trouvait sans fortune et appartenait à une famille nombreuse; il fallait songer à se créer un
parce qa'une maîtresse k mes vœux insensible M^oppose les rigueurs d*an devoir inflexible? Non, non! le troubadour est enfant du plaisir;
Toujours aimant, quelquefois infidèle, Il sait de ses malheurs chasser le souvenir ;
Rit du présent, laisse en paix Pavenlr ;
Souffre, combat, et meurt, s'il faut mourir,
Aussi galment quMI célébrait sa belle.
On voudra bien élre indulgent pour ces péchés de jeunesse, et se souvenir que le grave et sévère général Carnol, le protecteur de Dandelin, se délassait luimême en composant parfois des poésies légères, voire même la chanson de Madame Gertrude,
état Son talent avait été remarqué par le duc Bernard de Saxe-Weimar, général au service des Bays-Bas; et, grâce à Tintermédiaire de cet officier supérieur, il obtint successivement des lettres de grande naturalisation (*) et le brevet de sous-lieutenant do génie (le 46 avril i817). Il reçut en même temps Tordre de se rendre à Namur, où il fut employé à la construction de deux lunettes voisines de la citadelle, et dont l'une porte encore son nom.
C'est pendant son séjour à Namur que Dandelin écrivit la plupart de ses ouvrages mathématiques les plus remarquables. Jusque-là il n'avait publié que les solutions de deux problèmes de géométrie élémentaire, dans le 3® volume de la Correspondance sur l'École polytechnique de France (') ; et au mois de mars 1817, il avait présenté à notre Académie un mémoire manuscrit Sur quelques parties delà Géométrie. Cet ouvrage, parait-il, obtint peu de succès, et Dandelin renonça à en composer de nouveaux. Là, très-probablement, se serait fermée sa carrière mathématique, sans une circonstance toute particulière.
Nous étions séparés depuis deux ans, lorsque, en 1819, je publiai, à l'occasion de ma promotion au grade de docteur en sciences, une dissertation dans laquelle je faisais connaître, sous le nom de focale y une courbe nouvelle jouissant (le différentes propriétés. L'une se rapportait aux foyers des sections coniqnes et avait pour objet de montrer que, sur le cône droit, la distance des deux foye7*s est égale à la différence des deux rayons vecteurSy menés du sommet du cône nux deux extrémités du grand axe de la courbe, quand oest une ellipse: et à la somme, quand c'est une hyperbole, h m'empressai, comme on le comprend bien, d'envoyer mon travail à mon ancien ami, que, sous plusieurs rapports, je
(') EHes portent lar date du 4 arril 1816. (•) Pages 105 et W6. Paris, mal 1815.
pouvais considérer comme mon maître. Il me répondit sarle-champ qu'il se réservait de l'examiner avec soin et de m'en dire son avis. « J'ai justement sous la main les œuvres de Pascal, ajoutait-il; le rapport qui existe entre vos idées et les siennes me fournira un point de départ pour mes observations. » Nous verrons bientôt tout ce que son esprit supérieur sut tirer de la lecture des ouvrages du géomètre français.
Dandelin commença par m'envoyer un écrit, dans lequel il ajoutait aux deux générations que j'avais données delà focale^ deux générations nouvelles de cette courbe et la solution d'un grand nombre de problèmes intéressants. Il s'établit entre nous, à ce sujet, une correspondance active, et nous continuâmes chacun nos travaux, en suivant une marche à peu près parallèle. Alors, je crois pour la première et seule fois de sa vie, Dandelin songea à mériter quelque réputation par ses travaux mathématiques. J'avais parlé de m'absenter : <c II faut renoncer absolument à votre voyage de Hollande, m'écrivit-il aussitôt; votre séjour ici peut avoir, pour nous deux, des résultats plus satisfaisants que vous ne pensez, pour arrêter un plan d'études suivi entre nous deux et une collaboration sur différents sujets dont je vous parlerai alors. Si vous le voulez, peut-être pourrons-nous ne pas rester obscurs et obscurcis. »
Cet appel était trop avantageux pour ne pas m'y rendre. Nous combinâmes^ en effet, nos études et nos travaux. J'avais déjà présenté à l'Académie, en 1820, un nouvel écrit sur les sections coniques (*); je repris mes recherches avec plus d'ardeur, et Dandelin, de son côté, après avoir revu son mémoire Sur la focale, le présenta à l'Académie, le 4 mars
(■) Mémoire sur une nouvelle théorie des sections coniques considérées dans te solide. Tome II des Mémoires de l* académie royale de Bruxelles.
1822 (*). Ce travail, remarquable à tant de titres, lui servit de pièce de réception : il fut élu, à Tunanimité, daus la séance suivante. Un de ses résultats les plus curieux est, sans contredit, la démonstration si simple et si élégante qu'il donne de la propriété que j'avais reconnue aux sections coniques (').
On voudra bien m'excuser si je suis entré dans quelques détails au sujet de cette propriété des foyers, qui, depuis, a servi de point de départ, dans plusieurs ouvrages élémenbires, pour démontrer toute la théorie des sections coniques. Quelques erreurs avaient été publiées à ce sujet, et il était peat-ètre utile de rétablir les faits historiques.
M. Hachette, le premier, fil usage du théorème des foyers, dans la seconde édition de son Traité de géométrie descrip- ^«t^e, imprimé en 1828. Mais personne ne montra mieux la fécondité de celte proposition et de quelques autres contenties dans les Mémoires de notre Académie, que M. Théodore Olivier, qui en a fait l'objet d'un travail spécial et leur ^ donné le nom de Théorèmes belges (^).
C * ) Mémoire sur quelques propriétés remarquables de la focale parabolique^ ^■Xïe H des Mémoires,
(*) L*énoncé est donné de la manière suivante : ^t l'on fait mouvoir dans un
^'^e droit une sphère, et que, dans une position quelconqtte de cette dernière,
^f^osée tangente aucône, on luimèneunplan tangent, l'intersection de ce plan
^ <f u cône aura pour foyer le point de contact de la sphère et du plan. On voit
^^ «fTel immédiatement que le triangle qui a pour base le grand axe de la section
ethnique et pour sommet le sommet du c6ne, a ses côtés touchés par la sphère,
àt manière que les points de contact sont, deux à deux, à égale dislance de
chaque sommet de ce triangle. On comprend, dès lors, que la différence des deux
^^Koients du grand axe de Tellipse égale la différence des deux autres côtés du
^fUngle, cVst- à-dire des deux rayons vecteurs menés du sommet du cône aux
^^tréiniiés du grand axe de la courbe, quand c'est une ellipse, et à la somme
4oand c*est une hyperbole.
(*) additions au Cours de géométrie descriptive, 1 vol. in -4", avec atlas; ^>tis, chez Carilian-Goeury; 1847. « Lorsque je me proposai d'écrire sur la géon^lrie descriptive, dit M. Th. Olivier, dans sa préface, avec des vues que je puis dire nouvelles, quoiqu'elles ne Tussent réellement que la continuation de celles
<c Les démonstrations (de ces théorèmes ), dit le savant français y sont d'autant plus remarquables, qu'outre leur simplicité et la facilité avec laquelle les trois sections coniques se trouvent soumises à un même mode de recherche géométrique^ elles sont comme un reflet de la géométrie an-tique (*). »
Le même écrit Sur la focale parabolique renferme un théorème bien curieux, à cause de la singulière ressemblance de son énoncé avec celui de l'hexagone mystique de Pascal. L'auteur le fait servir fort ingénieusement à démontrer que les focalesy courbes du troisième degré, ne sont que des transformations des sections coniques, avec lesquelles elles ont un grand nombre de propriétés communes. Ces analogies sont démontrées avec la plus grande élégance, au moyen de la théorie des projections stéréographiques que notre géomètre employait avec un rare bonheur.
Il en a fait encore un usage remarquable dans son mémoire Sur les intersections de la sphère et d'un cAne du deuxième degré y qu'il publia au mois de juin 482S ('), presque en même temps que son beau travail Sur l'emploi des projections stéréographiques en géométrie (*).
C'est dans ce dernier ouvrage que Dandelin, répondant aux spilicilations qui lui étaient adressées, fait connaître sa
(le MoDge, foDdateur de cette scieDce, je dis, en 1831, à M. Quetelet, que je l rais toutes les recherches toucbaDt les propriétés géométriques des sections oonlqnes et des surfaces dn second ordre sur les Théorèmes helges, c*est-à-dire sur le mode de démonstration employé par lui et M. Dandelin (mon ancien camarade à rÉcole polytechnique) pour la manifestation des propriétés principales des sections coniques. » ^
(*) redditions au Cours de géométrie, etc., préface, page t.
(') Tome IV des Mémoires de V Académie, 1827. On y voit que les projections stéréographiques de rinlersection d*une sphère et d*un cène du 9* degré sont des lemniscates, formées par les pieds des perpendiculaires abaissées d*uD point fiie sur les tangentes d*une conique.
0 Tome IV des Mémoires de l' Académie, 1827.
manière de procéder en géométrie, pour résoudre les problèmes ou pour arriver à des théorèmes nouveaux ; on y trouve le cachet de son génie mathématique, on même temps qu'on admire les ressources et la variété de sa belle intelligence. L'auteur montre qu'un grand nombre de figures, et spécialement les polygones inscrits et circonscrits^ peuvent être ramenés à des figures régulières dont ils conservent les propriétés dans leurs déformations. 11 y revient encore sur la théorie des sections coniques et donne une élégante solution du problème du plus court crépuscule.
Mais de tous les ouvrages de Dandelin, le plus curieux est
incontestablement celui Sur thyperholoïde de révolution et
furies hexagones de Pascal et de Brianchon (*). Ce petit
mémoire est un chef-d'œuvre d'élégance géométrique:
c'est l'écrit le plus remarquable qui soit sorti de sa plume.
En le reproduisant dans ses Annales, M. Gergonne ajoutait :
« Ainsi se trouvent établis, sans calcul et par une sorte d'in-
taîiion, les deux théorèmes de Pascal et de M. Brianchon,
c'est-à-dire les pjus importants peut-être de tous ceux qui
composent la théorie des sections coniques (^). »
Si l'on songe maintenant qu'un géomètre de cette force «^écrivait que pour répondre aux sollicitations de l'amitié, ^^ qu'il fallait en quelque sorte lui arracher ses ouvrages, on concevra ce qu'il aurait pu produire s'il avait été stimulé P^r l'ambition et par la soif de la gloire (^). Dans presque
(*) Tome III des Mémoires de V Académie, 1826. L*auleur y généralise le ^éorème des foyers, et Pélend aux sections coniques considérées dans Phyper- ^lolde de révolution, au lieu du cône droit.
(*) Jnnales de mathématiques pures et appliquées, tome XV, p. 390, an- »*« 1824 et 1825.
(') Je saisissais presque toujours les occasions de ses voyages à Bruxelles, l^ttr rengager à rédiger ses travaux mathématiques. Mes instances un peu vives Kncoolraient souvent de Topposition ; il se vengeait alors par des plaisanteries ^'Hail raconter à nos amis communs que je rappelais à Bruxelles pour Penrer- ^t et le forcer à écrire. Assez généralement, il se bornait à m*envoyer les
toutes ses lettres, il proteste de son désir de vivre tranquille et de ne s'occuper des sciences que pour exercer son esprit : on croirait entendre Pascal parlant de la géométrie et de la vanité des succès qu'elle procure (*). Combien il y a loin de cette abnégation de tout amour-propre à la susceptibilité irritable de tant d'écrivains médiocres qui se répandent en invectives et en outrages contre ceux qui ont le malheur de ne pas les admirer I
Pendant qu'il s'occupait de ses plus beaux ouvrages géométriques, Dandelin avait entrepris aussi un travail d'analyse, dans la vue, « moins de trouver des méthodes nouvelles pour la résolution des équations, comme il le disait, que de simplifier et de généraliser celles déjà connues, et d'en rendre l'usage plus commode. » Son mémoire Sur la résolution des équations niimériques fut présenté à la séance du 5 mai 1823, et imprimé dans le tome III de nos Mémoires.
Cet écrit fixa l'attention du respectable commandeur de Nieuporl, qui, dans un âge octogénaire, avait conservé le goût des sciences mathématiques et qui leur devait son entrée à l'Institut de France. Ce vétéran de la science demanda à son jeune confrère la résolution d'une équation
énoncés des théorèmes nouveaux qu^il avail rencontrés dans ses recbercbet, pour me laisser le plaisir, disait-il, d*en trouver les démonstrations, mais plutôt, je crois, pour s*éviter Pennui de les rédiger lui-même. Il aimait à s^appliquer les mois âeV'igaro : paresseux avec délicet! et cependant son esprit était constamment en action ; il n^avait réellement de paresse que pour écrire le résultat de ses méditations. Il professait, du reste, peu d^estime et une sorte de mépris |iour ceux qui ne cultivent les sciences que par des motifs d*amour-propre ou de cupidité. (') « Car, pour vous parler franchement de la géométrie, Je la trouve le plat haut exercice de Pesprit ; mais en même temps Je la connais pour si inutile, que Je fais peu de différence entre un homme qui n*est que géomètre et un habile artisan. Aussi Je rappelle le plus beau métier du monde; mais enfin, ce n*est qu*nn métier; et j^ai dit souvent qu*ellc est l)onne i)Our faire Tessal, mais non pas remploi de notre force : de sorte que Je ne ferais pas deux pas pour la géométrie, et Je m*assure que vous êtes fort de mon humeur. « Lettre à Ferwwî, Pascal, tome IV, page 392.
qui Favait arrêté el à laquelle il avait été conduit par lexamen d'un problème sur le calcul des probabilités. Dandelin leva la difficulté qui lui avait été soumise, et les deux écrits parurent ensemble dans les Mémoires de l' Académie (•).
Vers la (in de 1821 (^), Dandelin avait quitté Namur et
(') Tome m des Mémoires.
(*) La lettre par laquelle il était envoyé à Gand porte la date du 33 novembre, ei eelle qui l'envoyait à Venloo est datée du 3 février 1834.
Le dépari de Namur fut vérilablemenl un événement : Dandelin 8*était fait beaucoup d'amis dans celte ville, et il tenait à leur laisser des souvenirs. Il n'était point riche, et sa libéralité était grande. Il se dépouilla à peu près de tout ce qu'il avait, et s'en alla, disait-il en riant, comme s'il partait pour l'autre monde. Il avait des livres de choix, c'est même la seule chose à laquelle il parût tenir; cependant s'il arrivait à un ami d'examiner un de ses ouvrages avec quelque curiosité, il pouvait être certain de le retrouver, en rentrant chez lui. Quand on loi faisait des représentations sur cette prodigalité, Dandelin se bornait à répondre : « Je l'ai lu; » ce qui, chez lui, signifiait, en effet, qu'il en possédait parfaitement le contenu et que l'ouvrage lui était désormais inutile. Il présentait sous ce rapport une espèce de problème inexplicable; on ne le voyait presque point lire, et cependant il savait une infinité des choses dont il parlait fort bien.
Dandelin ne connaissait |>oinl la valeur de l'argent : il lui est arrivé même de le jeter, littéralement, par les fenêtres. I! se trouvait alors à Namur; il venait de loucher son traitement, et, rentré chez lui, il avait placé l'argent sur une table, CD priant son hôtesse de vouloir bien le mettre en lieu de sûreté. Comme on tardait à obtempérer à ses désirs, Dandelin insista en disant que cet argent le gênait. L'on ne f)t que rire de son impatience; et, la fenêtre étant ouverte, Dandelin en on tour de main débarrassa lui-même la table, à la grande satisfaction de plusieurs petits malheureux qui passaient en ce moment et qui prélevèrent une notable partie sur le traitement, dont les personnes de la maison s'empressèrent d*aller recueillir les restes.
Son premier séjour à Namur fut marqué par «luelques autres excentricités de jeunesse. Les rochers sur lesquels est construite la citadelle, sont, dans un endroit, taillés à pic et laissent entre eux une fente immense sur laquelle on a établi un pont. A l'époque des travaux, on y avait jeté, pour les ouvriers, un simple pont en planches, non muni de parapets et dont le passage était fort dangereux. Dandelin eut la fantaisie de le passer à cheval; et il exécuta son dessein, malgré les représentations des ouvriers, qui lui étaient très-attachés.
Lui-même racontait avec beaucoup de gaieté une mésaventure qui lui était arrivée en se rendant à une revue. Il était en grande tenue militaire et passait devant la lK)utique d'un vannier, quand tout à coup son cheval s'avisa de saisir
avait été envoyé à Gand, pour être employé à la construction des forteresses entre la Lys et TEscaut. II semblait qu'en se rapprochant de sa famille, il dût avoir à se féliciter du changement; mais il n'en fut pas ainsi : les lettres qu'il écrivit à celte époque annoncent toutes le plus grand abattement et un véritable dégoût du service militaire. Ses plaintes devinrent plus amères encore, lorsqu'au commencement de 1824, il fut relégué dans la petite ville de Venloo; et bientôt elles n'eurent plus de bornes. « Au nom du ciel, écrivait-il, mon ami, aidez-moi à sortir de cet infernal séjour; j'y sens dépérir mes moyens et mollir mon caractère. Â chaque instant l'atmosphère qui m'entoure m'enlève une nouvelle partie
démon intelligence Une des plus grandes privations
que j'éprouve ici, c'est l'absence d'une bibliothèque: je suis absolument sans livres, et comme je suis qussi sans conversation, je m'y trouve bien malheureux. »
Le grade de lieutenant en premier auquel il fut promu, le 26 août 1824, ne calma point ses chagrins. Je crus que le seul moyen de le tirer de l'état pénible où il se trouvait était de l'aider à changer de carrière. Celle de l'enseignement paraissait la plus favorable : elle mettait à sa portée tous les moyens de travail, et permettait au pays de tirer parti de cette brillante intelligence, qui pouvait dépérir faute d'aliment.
Dandelin avait une organisation toute privilégiée; sa conception était vive et facile, son expression toujours nette et élégante; sa physionomie heureuse inspirait la confiance et la sympathie. 11 savait, avec une flexibilité admirable, se mettre au niveau de toutes les intelligences, aborder les
un panier; Dandelin foulul le lui retirer; mais le cheval eut peur et se mit an galop; les passants ne firent que PeATrayer davantage en voulant lui enlever le panier malencontreux. C*est dans cet équipage que Dandelin parut subitement devant la troupe déjà réunie pour Pinspection.
qaeslioDS les plas difficiles et parler à chacun le langage qui lai convenait. S effaçant toujours pour mettre les autres en relief, il leur laissait croire que ses pensées les plus ingénieuses venaient d'eux-mêmes. Aussi, recherchait-on le charme de sa conversation, et chacun se sentait une valeur plus grande en le quittant. On n'apercevait véritablement sa supériorité que par le talent qu'il savait mettre à la cacher.
Je parlai du projet concerté avec Dandelin à notre vieil ami, le commandeur de Nieuport, qui l'appuya avec une bienveillance toute particulière et qui, par l'obligeante entremise de M. Walter, alors inspecteur général des études, obtint pour Dandelin une nominaton de professeur extraordinaire à l'Université de Liège (le 13 mai 1825). Malheureusement la chaire qui lui fut confiée n'était pas celle des sciences auxquelles il s'était voué : il fut chargé du cours d'exploitation des mines (').
Les espérances de ses amis ne se réalisèrent donc pas complètement. Au lieu de pouvoir donner carrière à sa brillante imagination et de produire de nouveaux travaux de géométrie, Dandelin se vit d'abord forcé de se mettre au courant des études que nécessitait sa nouvelle position. Non-seulement il voulut acquérir la connaissance de tous les détails des sciences métallurgiques et de la pratique des ateliers, mais il descendit encore dans le labyrinthe des affaires, où le gouvernement lui-même l'appela par différentes missions administratives.
C'est un grand art que celui de savoir tirer parti des
(■) Je lis flans les noies écriles de sa main : c Je quittai le service le 13 mai 1835, sous la condition expresse d*étre conservé sur les cadres de Parmée, condition qui n*eut pas son effet, puisque je reçus quelque temps après ma démission honorable, contre laquelle je m*inscrivis en réclamation. > Sous le rapport pécuniaire, Dandelin trouvait peu d^avaniage en passant à Liège, où son nouveau traitement fut fixé à 1 ,600 florins (3,386 francs).
hommes et de les placer dans les postes qui leur conviennent : il exige un discernement qui n'appartient qu'aux esprits supérieurs. Les attributions généralement réparties au hasard expliquent les nombreux mécomptes que la société enregistre chaque jour. On pourrait juger un homme d'Ëtat par les personnes qu'il emploie et par les fonctions qu'il leur confle.
Notre confrère avait, du reste, trop de ressources en lui-même pour tarder à se mettre au niveau des exigences de son nouvel emploi ; il commença même, au milieu de toutes ses préoccupations, à écrire quelques ouvrages élémentaires; il n'en a publié toutefois qu'un seul, les Leçons sur la mécanique et les machines (*), encore n en avons-nous que le premier volume. Quant aux autres, je n'en connais que ce qu'il m'en écrivit lui-même, en me remerciant de l'envoi de quelques ouvrages, dont l'un lui était dédié. « J'ai refait en entier et reconstruit sur le modèle de votre Astronomie populaire, disait-il, un petit ouvrage qui va, dans quelques jours, paraître à Verviers et qui es.t destiné aux ouvriers et aux militaires. Vous le voyez, toujours votre étoile entraine la mienne, à la façon des satellites, qui, malgré leurs perturbations et leur tendance à s'échapper par la tangente, n'en sont pas moins obligés de se retrouver, après de certaines périodes, au point dont ils étaient partis. » Sa métaphore était plus vraie qu'il ne pensait, car presque immédiatement après avoir écrit cette lettre, il subit je ne sais quelle perturbation, et je reçus celte autre missive. « Depuis que je vous ai écrit, j'ai fait une justice : j'ai brûlé tout ce que j'avais écrit jusqu'à ce jour, et j'ai bien fait; plus des trois quarts étaient inachevés, et je me sentais incapable de finir... Tous les jours, je sens davantage combien il m'est
(') 1 vol. io-8«, 471 pages, avec pi. A Lié^e, chez Dessaio, 1827.
impossible de bien écrire, et surtout d être clair et concis ; d'une autre part^ j'éprouve un dégoût invincible pour la publicité... »
Dandelin, comme tous les hommes d'une imagination vive, était d'une grande mobilité de caractère, du moins dans tout ce qu'il considérait comme secondaire. 11 se laissait facilement influencer par les personnes qui l'entouraient ; il en prenait même les goûts et les habitudes. Cette trop grande facilité, résultat d'un naturel confiant, a quelquefois été mal interprétée et a fait naitre des préjugés fâcheux chez ceux qui ne le connaissaient qu'imparfaitement (*). Le plaisir de la conversation Tentrainait aussi à soutenir des paradoxes; mais il le faisait avec tant d'esprit, avec tant de finesse^ et surtout avec tant d'abandon de tout amourpropre, qu'on aurait eu mauvaise grâce à se montrer sévère. Les seuls succès auxquels il se soit toujours montré sensible étaient précisément ceux que procure la conversation et, il faut en convenir, ses prétentions n'étaient point déplacées.
{*) Quand une personne lui plaisait, il lui Irouvail d^abord cenl belles qualités, souvent même des talents supérieurs. Je le voyais quelquefois s*arréler près d*un simple ouvrier, entrer en conversation avec lui; et, s*il lui trouvait quelque intelligence, il se prenait aussitôt à regretter que la société ne tirât point parti de facultés aussi remarquables.
Un jour, je trouvai Padministrateur général de Pinstruction fort indisposé coDtre lui, |K)ur une petite scène qui, si elle avait eu lieu, était de nature, en effet, à compromettre étrangement la gravité académique. Dandelin, disaiton, à la suite d*une excursion géologique, était rentré dans Liège jouant du violon et accompagné de ses élèves qui dansaient autour de lui. Je me hasardai à lui parler de Paccusation; Dandelin en parut indigné, u Voilà, dit-il, comme OD dénature les meilleures actions. Dans une promenade géologique que je fis avec mes élèves, nous rencontrâmes un pauvre ménétrier aveugle; j'en eus pitié, et lui donnai quelque argent. Je voulus ensuite essayer son violon; et je jouai quelques airs qui mirent mes élèves en gaieté: la liberté de la campagne m'y autorisait en quelque sorte, et doit facilement me faire excuser : voilà le canevas sur lequel on a brodé toute une histoire. » Cette histoire, en effet, avait eu un certain reteDlissemenl que la médiocrité envieuse avait exploité à son bénéfice.
J'ai dit que le gouverûemenl le chargea de différents travaux administratifs. Ainsi , lorsqu'il s'agit d'organiser, en 1825, les écoles des services publics, il fut appelé à la Haye pour faire partie de la commission qui eut à s'en occuper.
Presque immédiatement après, il fut envoyé en Allemagne (1825), pour comparer les établissements scientifiques et les mines de ce pays avec les nôtres. En 1827, il reçut une semblable mission pour l'Angleterre.
Lorsque le syndicat eut pris, en 1829, la résolution de mettre en exploitation les mines de fer et les autres ressources des forets de Herzogenwald et de Grunhaut, il fut encore désigné pour intervenir dans cette opération, qui fut arrêtée par la révolution de 1830.
Son séjour en Saxe donna lieu à quelques lettres spirituelles ('); surtout son excursion à Prague et ses démêlés avec une police tracassière, qui Gnit par le reconduire au delà des frontières : tout cela était raconté avec une verve et une gaieté qui répandaient sur son récit le charme du roman. Il aurait été difficile de trouver un compagnon de voyage plus habile à saisir le côté pittoresque des choses et à s'accommoder plus facilement de toutes les circonstances.
J'ai eu la bonne fortune de faire avec lui le voyage d'Angleterre, ou du moins une partie de ce voyage. Plus de quarante années se sont écoulées depuis cette époque; je venais d'être nommé à la place que j'occupe encore aujourd'hui, et le gouvernement m'avait chargé d'aller en Angleterre pour y commander quelques instruments destinés à notre futur Observatoire. Dandelin arriva la veille de mon départ, disant qu'il venait passer ses vacances avec moi. Que faire?
(') Pendanl Timpression de cette notice, M. Achille Dandelin ni*a remis différents papiers, parmi lesquels se trouvent, sous le titre û^Extrait d'un journal du voyage en Allemagne, des renseigneneols Ki«otifiquef pleins d*iBtérét<
ceite difficallé cependant s'arrangea à notre grande satisfaction. 11 fut chargé lui-même d'une mission scientifique, et noas pûmes partir ensemble. C'était le 20 août 1827, le jour même de la mort du digne commandeur de Nieuport. Nous partîmes sans avoir connaissance de cette perte cruelle, qui ne nous fut communiquée qu'après notre arrivée en Angleterre.
Jamais Dandelin ne fut aussi gai que pendant ce voyage; je ne crois pas l'avoir vu plus véritablement heureux. Cependant cet excès de bonne humeur fut alléré par un incident qui faillit nous devenir funeste. Nous nous étions embarqués à Ostende, après avoir été retenus dans le port une partie de la journée par une tempête affreuse ; et, au milieu de la nuit, le bateau à vapeur alla échouer sur un banc de sable, à l'entrée de la Tamise. Notre position était des plus alarmantes; nous nous attendions à périr d'un instant à l'autre; mais, vers la naissance du jour, la marée montante parvint à nous dégager.
Après avoir visité Londres, notre dessein était de parcourir ensemble le nord de l'Angleterre et l'Ecosse. Dandelin prit les devants et devait m'attendre à Sheflield. Quand j'arrivai dans cette ville, le nombre des connaissances et des amis qu'il s'était faits déjà, malgré son ignorance à peu près complète de la langue anglaise, était si grand que j'en fus effrayé. Ne pouvant répondre à toutes les invitations qu'il avait reçues pour moi, je dus me séparer de lui.
A mon retour en Belgique, je demandai vainement de ses nouvelles. Un mois, deux mois se passèrent sans que je fusse plus heureux ; il en était de même dans sa famille et au ministère de l'intérieur. On commençait à concevoir des inquiétudes, quand Dandelin arriva subitement. Il envoya de Liège un rapport détaillé sur tout ce qu'il avait eu occasion d'observer; et le Gouvernement lui en témoigna sa satisfac-
tion, oubliant le déplaisir que lui avait causé un trop long silence.
On se ferait difficilement aujourd'hui une idée exacte de ce qu'était l'Académie des sciences et des belles-lettres de Bruxelles à l'époque où Dandelin y fut appelé. Composée en grande partie de savants qui habitaient les provinces septentrionales du royaume ou qui se trouvaient disséminés dans nos universités, elle ne comptait guère qu'une demi-douzaine de membres qui suivissent assidûment ses séances. On causait bien plus qu'on ne dissertait sur des points scientifiques ; mais, en causant, on était souvent conduit à s'occuper des mêmes recherches, et l'un dénouait une difficulté devant laquelle l'autre avait échoué.
La géométrie pure occupait à peu près exclusivement quelques-uns des membres. La publication de plusieurs mémoires avait mérité l'attention des savants étrangers et avait contribué à étendre les relations de la compagnie, qui était devenue un centre pour ce genre d'études. Les amis de la géométrie ancienne encourageaient cette utile tendance; je citerai particulièrement MM. Ampère, Bobilier, Chasles, Gergonne, Gérono, Hachette, Lévy, Th. Olivier, Plana, Plûcher, Poncelet, Michel Reiss; tous nous communiquèrent de leurs travaux, qui furent insérés soit dans les Mémoires de la compagnie, soit dans la Correspondance mathématique etphysiqtie. Nous n'avions pas encore les BulletinSy et l'on sentait le besoin d'un recueil qui pût recevoir les écrits de peu d'étendue, et même les simples communications.
Ce mouvement intellectuel se répandit dans nos universités et jusque dans nos athénées et collèges. La plupart des savants nationaux, qui se sont fait connaître depuis, essayaient alors leurs forces et déposaient dans la Correspondance mathématique les résultats de leurs recherches.
Les événemeDls de 1830 donnèrent un autre cours aux idées : beaucoup de jeunes gens qui se destinaient aux sciences embrassèrent la carrière des armes, et les nouvelles études qu'ils eurent à suivre leur firent négliger celles dont ils s étaient précédemment occupés.
Au moment où éclatèrent les premiers troubles, Dandelin se trouvait à Liège. Il se hâta d'abandonner sa paisible profession et rentra dans la carrière militaire : c'était la troisième fois qu'il déposait la plume pour prendre l'épée. Son esprit supérieur, ses relations nombreuses, ses connaissances spéciales lui assignèrent aussitôt un poste distingué : il fut nommé commandant de la légion d'artillerie de la garde urbaine, le 13 septembre 1830, et il reçut d'elle, peu de temps après, un sabre d'honneur. Quelques imprudences faillirent malheureusement le compromettre ; et, lui aussi, prouva, par son exemple, que
La ro€be Tarpéieone est près du Capitole.
Une accusation de trahison fut lancée contre lui ; et, dans le premier instant, il eut beaucoup de peine à s'y soustraire. L'autorité se hâta de détromper le public en annonçant que l'imputation faite à Dandelin était calomnieuse (').
Le 12 octobre suivant, notre confrère recevait du gouvernement provisoire le brevet de major du génie et l'ordre de se rendre à Ypres. Il revint ensuite à Gand, où il fut employé, du 16 février 1831 jusqu'à la fin de juillet de
(') M. le comte de Berlaymont, commandant général de la garde urbaine, flt niettre à Tordre du jour el afficher aux coins des rues Tannonce suivante :
« M. Dandelin, commandant de Partillerie et du matériel de guerre, a été Pohjet d*une imputation révoltante; il est du devoir du commandant général, de tout son état-major el du corps des officiers de la garde urbaine, de reconnaître que PIropulatiou faite à M. Dandelin est calomnieuse.
» Fait à rb6tel de ville, le 38 septembre 1830. »
la même année^ comme chef de la brigade du génie, à l'armée des deux Flandres.
Cependant, il n'avait pas encore renoncé définitivement à l'enseignement, et le gouvernement le pressait de prendre un parti ; sa nomination de lieutenant-colonel du génie, signée par le régent du royaume, le 24 juin, acheva de le déterminer à rester dans son ancienne carrière,
Dandelin, sous plusieurs rapports, pouvait être comparé à P,-L. Courrier. Il en avait la tournure d'esprit vive et piquante ; il saisissait rapidement le côté pittoresque ou philosophique des choses; et, comme lui, à la veille d'une bataille, il se serait facilement oublié au fond d'une bibliothèque, au risque d'y être surpris et de se faire un mauvais parti, soit avec les siens, soit avec l'ennemi. Soldat de profession, partisan même d'une vie aventureuse, il était, sans s'en douter, homme de science avant tout.
Pour avoir passé dans une autre province, Dandelin n'avait pas entièrement échappé aux dangers de la tourmente révolutionnaire. Avec une tête aussi ardente que la sienne, il ne pouvait se tenir en repos, alors que tout était mouvement autour de lui. Il se mêla aux clubs les plus exaltés et bientôt il en devint l'orateur favori.
J'étais dans de vives mquiétudes à ce sujet, quand, un matin, un ami commun, aujourd'hui officier supérieur du génie, vint me donner avis que Dandelin était menacé d'être traduit devant un conseil de guerre. Nous courûmes aussitôt ensemble chez le Ministre, M. Ch. De Brouckere, pour tacher de conjurer la tempête. Tout put s'arranger en effet, et Dandelin fut envoyé à Namur (le 7 septembre 1831). En rentrant dans son ancienne résidence, il y reprit aussi ses anciennes habitudes, hormis son goût pour les études. Il passa en effet plusieurs années dans cette nouvelle garnison sans presque s'occuper de travaux intellectuels.
Je cras que notre ancienne amitié me donnait le droit de lui adresser des reproches à ce sujet ; et je le fis en lai envoyant un exemplaire de la 2® édition de mes Positions de physique^ qui lui étaient dédiées. Il me répondit par une lettre affectueuse qu'il terminait par ces mots : « Vous dites, mon vieil ami, que mon nom vous a porté bonheur ; mais je retourne le compliment : vous devez porter bonheur à mon nom, et j'ajouterai plus encore, vous seul pouvez me rendre à lacarrièreoù je n'ai jamais fait un pas qui n'eût pour objet de m'occuper d'une de vos occupations ou de caresser une de vos sciences favorites. » (8 novembre 1834).
Fort de cette promesse, je le pressai plus vivement de rentrer dans la lice. Il parlait de s'occuper de physique et d'astronomie, et plus particulièrement de la théorie de la lumière; mais les instruments lui manquaient : il en reçut enfin du gouvernement, qui les emprunta aux collections du Musée de Bruxelles (14 avril 1835).
Vers la même époque, il fut nommé professeur de physique à l'Athénée de Namur (*), sans cesser de conserver son service actif dans l'armée. C'est alors qu'il nous communiqua ses idées sur la composition du spectre solaire et sur la théorie de la lumière en général, dont il s'était toujours occupé avec une prédilection particulière. Il reprit aussi la théorie des équations (^), et mit en ordre ses Recherches sur la détermination géométrique des orbites
(') Le 9 novembre 18S5.
{*) c Je viens d*acfaever un nouveau travail pour TAcadémie. Il roule sur les formes des racines imaginaires des équations, et contient plusieurs choses nouvelles. Peut-être pourrai>je vous Tadresser avant la séance de PAcadémie, mais cela est douteux.
• Je suis également sur le point de terminer la première partie de mon travail siirla décomposition de la lumière^ et vous la recevrez bientôt... Vous voyez qu*enfio je me suis réveillé, n
De tout cela on n*a rien retrouvé dans ses papiers.
cométaires, mais ce n'est qu'au mois de mars 1840 qu'il nous transmit ce dernier travail.
Depuis longtemps, notre confrère témoignait le désir de se fixer à Bruxelles. Cette faveur lui fut accordée par le général Buzen, alors ministre de la guerre, qui l'appela au commandement du génie dans les places de Bruxelles, Loavain et Vilvorde (le 22 juin 1841).
Dandelin était heureux de ce changement, qui réalisait enfin pour lui des espérances conçues depuis longtemps. Mais à peine achevait-il de mettre en ordre sa nouvelle habitation, qu*il fut brusquement désigné pour aller prendre, à Liège, la direction des fortifications de la 3« division territoriale (le 23 octobre 1841). Ce coup lui fut très-sensible. Ses amis intervinrent en sa faveur, mais ils ne purent rien obtenir du général Buzen qui, cependant, portait à Dandelin un véritable attachement. <( Il faut, répondit-il, que mes amis donnent, les premiers, l'exemple de la soumission : c'est le seul moyen d'établir la discipline. » Dandelin se résigna et partit le jour même.
Au mois de décembre suivant, M. Nothomb, alors ministre de l'intérieur, proposa au roi de reconnaître, dans la personne de quelques-uns de ses membres, les services rendus aux sciences et aux lettres par l'Académie royale de Bruxelles, et demanda des distinctions en leur faveur. Dandelin fut, à cette occasion, nommé chevalier de l'ordre de Léopold. Celte récompense était méritée el obtint l'assentiment général.
Quoique Dandelin fût incontestablement un des hommes les plus savants de notre royaume, c'était un de ceux qui, après une aussi longue carrière, comptaient le moins de titres honorifiques ('). Si l'on se rappelle que, depuis dix-
(■) Il avait été nommé docteur honoraire de l*UniTersité de Gand, en 1835. Il était aussi membre de la Société minéralogique d*Iéna et des trois Sociétés établies à Liège pour Tétude ttes sciences.
haït ans, il avait composé ses plus beaux mémoires, ceux qui avaient été le plus admirés des juges compétents.
Notre confrère ne fut point insensible à ce témoignage de la bienveillance royale, et il voulut y répondre par de nouveaux travaux scientifiques. Au mois de décembre 1842, il nous présenta un écrit Sur quelques points de métaphysique géométrique, écrit qui fut inséré dans le tome XVII de nos Mémoires. L'idée lui en fut suggérée par un travail de Legendre, imprimé en 1833, dans le tome XII de la collection de l'Académie royale des sciences de Paris. <f J'avais, il y a bientôt vingt-six ans, dit Dandelin dans V Introduction y traité moi-même ce sujet dans un mémoire adressé à l'Académie royale de Bruxelles : j'ignore ce que ce mémoire est devenu, mais je croyais et je crois encore aujourd'hui qu'il renfermait l'exposé des vrais points de départ de la géométrie élémentaire. » Il est remarquable de voir l'auteur rattacher pour ainsi dire ensemble les deux extrémités de sa carrière scientifique, et revenir avec une sorte de prédilection sur un sujet qui l'avait occupé dans sa première jeunesse. Luimême il s'étonne de voir Legendre, « ce savant illustre, poursuivre jusqu'à la fin de sa carrière les recherches destinées à éclaircir le point délicat de métaphysique sur lequel repose toute la géométrie. » Mais un pareil retour n'est point une anomalie dans les phases de rinlelligence humaine, c'en est, au contraire, une des lois; comme le prouve l'exemple de d'Alembert, de Lagrange, de Carnot, de Legendre et de Dandelin lui-même. C'est ordinairement après avoir usé des théories mathématiques que les savants se préoccupent le plus de la nécessité d'en consolider les bases.
Depuis notre nouvelle organisation politique, il ne s'était point passé d'année que notre confrère ne fut appelé à faire partie de quelque jury d'examen, soit pour les élèves de l'École militaire, soit pour les aspirants des ponts et chaussées.
En 1845, il avait été désigné par la Chambre des représentants comme membre de la commission chargée de Texamen des causes qui avaient pu amener la destruction du tunnel près de Tirlemont. Les études auxquelles il dut se livrer nécessitèrent un nouveau voyage en Angleterre, afin d'établir des comparaisons entre les travaux faits dans ce pays et ceux exécutés dans le nôtre pour rétablissement des chemins de fer.
La dernière commission dont il fit partie était celle qui fut instituée par arrêté royal du 9 février 1846. Elle était chargée « d'examiner les documents géodésiques de la triangulation du royaume, exécutée antérieurement à 1830, et d'arrêter les bases principales et le mode d'exécution du travail complémentaire de celui auquel ces documents appartiennent. » Tant que sa santé le permit, notre confrère prit part aux travaux de la commission, et l'aida de tous ses moyens dans l'accomplissement de la pénible et délicate mission qui lui avait été confiée.
La position de Dandelin s'était sensiblement améliorée. Le 1®** août 1843, il avait été nommé colonel du génie, et il avait enfin été rappelé à Bruxelles, pour y prendre la direction des fortifications de la 2® division territoriale (*). Le siège de la direction était à Anvers, mais il obtint de pouvoir résider dans la capitale.
Il y arriva sous l'impression d'une vive douleur, causée par une perte cruelle qu'il venait de faire. Son père, qu'il avait toujours tendrement aimé, avait succombé, huit jours auparavant, aux suites d'un accident des plus déplorables {').
(') Le 30 septembre 1844.
(■) M. Dandelin père était dans sa soixante-seizième année; il avait été renversé et écrasé par une voilure que sa surdité ne lui avait pas permis d^éviter; il mourut des suites de ses blessures, le 22 août 1844. — Germinal n*avait pas une affection moins vive pour sa vieille mère, qui toujours s*élait montrée extrêmement dévouée à ses nombreux enfants.
Non-seulement le moral de Dandelin était douloureusement affecté, mais ses habitudes mêmes étaient changées.
Cependant, quand il se retrouvait avec ses anciens amis, sa gaieté se réveillait encore ; sa conversation si animée^ si spirituelle, reprenait toute sa chaleur, surtout quand ses souvenirs se reportaient sur ses premières années. Son cœur était aimant et avait besoin de l'affection des autres : il s'attachait aux choses comme aux hommes. « Je viens de Gand, me dit-il un jour, et, pendant une journée entière, je me suis fait promener en voiture pai* toute la ville; j'ai voulu revoir jusqu'aux moindres rues, jusqu'aux promenades les plus solitaires que nous fréquentions autrefois. » Avait-il le pressentiment qu'il ne les reverrait plus ? Depuis quelques années, il suivait avec assez de régularité les séances académiques; et s'il ne présentait plus de ces mémoires remarquables qui fixeront son nom dans l'histoire des sciences, cependant il prenait encore une part active aux travaux de l'Académie, par les nombreux et savants rapports dont il enrichissait les Bulletins de ce corps.
Quand eut lieu la réorganisation actuelle de l'Académie, et que la classe des sciences eut à nommer, pour la première fois, son directeur annuel, c'est sur lui que tombèrent les suffrages. Cet honneur lui était dû sous tous les rapports : il était un des plus anciens fils d'adoption de l'Académie, où il siégeait depuis vingt-quatre ans; toujours il s'y était concilié l'estime de ses confrères, et ses travaux étaient de ceux qui honoraient le plus nos recueils.
Dans la dernière séance publique à laquelle il assista, Dandelin prononça des paroles qui , si elles ne rappelaient pas toute la force de son talent, témoignaient encore de la parfaite élégance de sa pensée, de la délicatesse exquise de ses sentiments et de cette urbanité si rare que l'esprit cherche en vain à simuler, mais que le cœur seul peut mettre en relief.
Cette séance couronna en quelque sorte sa carrière académique. Dès cel instant, il ne sortit plus.
Dandelin était d une constitution robuste et semblait destiné à vivre longtemps encore. Cependant la maladie faisait de rapides progrès : aux douleurs physiques qu'il ressentait se joignaient malheureusement des chagrins réels qui précipitèrent sa fin. Ses derniers jours furent marqués par une résignation douce et religieuse, par des sentiments affectueux , et lorsque déjà la mort avait engourdi la plus grande partie de son corps, ses yeux, an défaut de ses mains, cherchaient encore ses frères et trois de ses anciens camarades d'études qui avaient voulu recueillir ses adieux (').
Son agonie fut longue et pénible; mais, vaincu enfin par la douleur et ayant perdu toute connaissance, il rendit le dernier soupir, le 15 février 1847 (*).
(') Dandelin arait eu, pour camarades, au Lycée de Gand, le docteur Lengrand, qui le soigna pendant sa maladie, et M. Dutilleul, général du génie, qui le suivirent de très-près au tombeau.
(*) Il mourut à Ixelles, faubourg de Bruxelles, rue de PArbre Bénit. Parmi ceux qui se rendirent les interprètes de la douleur publique se trouvait le lieutenant-colonel du génie Beuckers, qui lui avait été attaché dans la province de Liège et dans les Flandres, et qui, à la fleur de Page, était, lui aussi, destiné à le suivre de près dans la tombe. Au moment de sa mort, Dandelin avait pour aide de camp M. Alexis Brialmont, dont les travaux de stratégie ont obtenu depuis le plus brillant succès.
PIERRE-FKANÇOIS VERHULST.
P.-F. Verhulst était ne à Bruxelles, le 28 octobre 1804 : il appartenait à une famille honorable qui n'avait rien négligé pour faciliter ses études. Entré de bonne heure à l'Athénée de sa ville natale, il s'occupa avec succès de l'élude des langues anciennes; et, deux années de suite, il remporta des prix de poésie latine. Ses inclinations l'entraînaient cependant de préférence vers les sciences exactes ; il s'y appliqua avec passion, au point même de négliger son cours de rhétorique; et, au mois d'août 1822, il parfageait les premiers prix de mathématiques avec M. Plateau et quelques collègues, qu'il était destiné à retrouver, plus tard, dans la classe des sciences de notre Académie.
Déjà du temps de l'empire, l'Athénée, ou plutôt le Lycée de Bruxelles, avait donné à l'École polytechnique une série d'élèves distingués; le goût des sciences s'y était conservé; et, par un concours de circonstances favorables, il se trouvait^ à l'époque dont nous parlons, dans son plus complet développement. Cet établissement comptait, en effet, parmi ses élèves, un grand nombre d'hommes qui se sont distingués, depuis, dans le haut enseignement, la magistrature et
1 armée (^). Jamais cependant l'enseignement n'y fut réduit à des proportions plus simples; peut-être est-ce à celte simplicité même que Ton doit la fécondité des résultats qu'on y obtint : en n'étendant pas outre mesure le terrain à défricher, il est possible d'atteindre à plus de profondeur.
Verhulst se rendit à l'Université de Gand, au mois de septembre 1822, sans même avoir terminé ses études littéraires, tant était grand son désir de se pousser dans les sciences exactes. Ce manque de formalité lui causa quelque embarras pour obtenir son inscription comme élève de la faculté des sciences.
Parmi les savants auxquels il avait été adressé, il distingua particulièrement Dandelin, chargé alors du travail des fortifîcations ; il conçut pour lui une véritable admiration; et il était difficile, en effet, qu'il en fût autrement. Voici comment, dans une lettre qu'il m'écrivit à cette époque, il rend compte de ses premières relations avec ce savant, dont le tombeau devait un jour être placé si près du sien : « Je ne vous ferai pas l'éloge de M. Dandelin; vous le connaissez assez pour savoir apprécier parfaitement son caractère obligeant et ses vastes connaissances dans les sciences. Je puis vous assurer que les entretiens que j'ai eus avec lui, m'en ont donné la plus haute idée. Que je lui expose une difficulté quelconque qui m'embarrasse, il me donne sur-lechamp toutes les explications désirables, énoncées avec une facilité et une clarté qui plus d'une fois ont excité mon admiration. Il traite de bagatelles ses découvertes les plus intéressantes. »
Les études de Verhulst à l'Université de Gand furent, comme à l'Athénée royal de Bruxelles, couronnées d'un plein
(■) Entre autres, les professeurs des universilés MM. Plateau, Kickx, Verhulst, Morren , Nypels, De Cuyper, Guiette, Van Esscben, Kindt, Van Ginderacliter, Uytterhoeven, etc.
succès. Une même année lui vit remporter deux palmes académiques : au mois de février 1824, il fut couronné par la faculté des sciences de TUniversilé de Leyde, pour un mémoire sur la théorie des maxima et des minima, et, au mois d'octobre de la même année, il reçut la médaille d'or de la faculté des sciences de Gand, pour un travail sur le calcul des variations. Il serait injuste, on le conçoit, d'exiger des jeunes auteurs de pareils travaux autre chose que de la méthode et de l'élégance dans l'exposition; l'invention mathématique ne saurait être une condition nécessaire d'un semblable concours.
Le prix sur la question des maxima et des minima fut partagé avec M. Verdam, élève de l'Université de Leyde. On peut voir dans la Correspondance mathématique et physique (^], une analyse des ouvrages des deux concurrents, faite par M. le professeur Garnier. L'auteur de celle analyse n'a pas fait pencher la balance en faveur de son élève; il semble laisser comprendre, au contraire, que son jugement lui eût été défavorable, s'il eût été appelé à le prononcer.
Quant au second mémoire sur le calcul des varialions, M. Garnier se borna à en promettre une analyse (*), qu'il ne publia jamais. 11 n'existait pas enlre le professeur et l'élève cette sympathie si favorable aux études et si propre à en assurer le succès. Des chagrins, éprouvés dans sa carrière professorale, avaient rendu M. Garnier méfiant dans ses relations avec ses élèves. D'une autre part, le jeune Verhulst n'avait peut-être pas conservé à TUniversité de Gand toute la modestie qu'il y avait apportée, et il avait pu froisser, sans le vouloir, un vieillard naturellement ombrageux.
Deux prix universitaires remportés successivement et les ovations qui en sont la suite^ en fallait-il davantage pour
(•) Tome I, pages 23 el suiv.
(') Correipondance nuuhémaUqtie et physique, 1. 1«', p. 284.
exciter Tamour-propre d'un jeune homme, dépourvu d'ailleurs d'expérience et de conseils? Au milieu de ses élans d'amour-propre, Verhulst conservait encore sa simplicité primitive; tout ce qu'il apprenait, il le croyait nouveau pour les autres; il les questionnait , les pressait sur le terrain qu'il croyait s'èlre conquis exclusivement; et, comme Gil Blas, il entamait avec feu des argumentations dont il était quelquefois très-difBcile d'entrevoir la fin. La discussion a toujours eu pour lui un puissant attrait. Ce penchant pour les disputes scientifiques se tempéra cependant beaucoup au sortir des bancs de l'école, où il avait pris ses premiers développements.
La même inconstance qui avait conduit Verhulst à l'Université de Gand sans avoir terminé ses études littéraires, le porta à prendre ses grades académiques plus tôt que son intérêt ne semblait l'exiger. Il soutint sa dissertation pour le titre de docteur en sciences, le 3 août 1825, après moins de trois années d'études universitaires. Cette dissertation, qui traitait de la résolution algébrique et linéaire des équations binômes, était dédiée au commandeur de Nieuport, ce vénérable vieillard qui a rempli, à lui seul, dans notre histoire des sciences à peu près toute une époque de transition.
Quoique nous soyons peu éloignés du temps où s'organisèrent nos universités, cependant, chaque jour, le souvenir s'en effacé davantage. Les facultés des sciences, dans leur origine, n'étaient composées chacune que de trois ou quatre professeurs. L'enseignement s'y réduisait à ses formes les plus simples et se donnait pour ainsi dire en famille. Les examens n'avaient guère lieu que pour remplir une formalité obligatoire; je ne pense pas même qu'aucun récipiendaire pour le doctorat en sciences ait jamais été refusé. C'est qu'aucun élève, en effet, n'eût osé se présenter à l'examen sans y être bien préparé et sans avoir préalablement obtenu
rasseatimenl de ses professeurs. S'il se distinguait dans une branche, il était sûr d'avance de trouver des juges indulgents dans celles qu'il avait dû négliger. Ce vaste champ ouvert au développement des spécialités a singulièrement contribué à produire les excellents résultats qu'ont donnés les anciennes facultés des sciences (').
La révolution de 1830, en proclamant la liberté de l'enseignement, a du nécessairement amener une réforme dans les examens, et, par suite, modifier les relations entre les professeurs et les élèves. Aussi voit-on ces derniers moins occupés de la science que du désir de satisfaire des examinateurs, dont la plupart leur sont parfois complètement inconnus. Devant porter également leur attention sur un nombre considérable de branches des connaissances humaines, ils sont, en général, dans l'impossibilité d'en approfondir aucune (*). Comme il n'existe pas même de programmes détaillés qui précisent les limites dans lesquelles ils doivent se renfermer, leur admission reste toujours problématique. Serait-ce exagérer de dire que les docteurs en sciences, même les plus distingués, formés dans les anciennes universités, eussent très-probable-
(') Od peut voir que le nombre des docteurs en sciences mathématiques qu*ont produit les trois universités de rÉtal, de 1816 à 1830, a été de vingt-cinq seulement. Histoire des sciences mathématiques, page 366 et suivantes. 1 vol. in-8»; Bruxelles, chez M. Hayez; 1864.
(*) La physique figure jusqu^à trois fois parmi les sciences formant Pobjet de renseignement, sons les noms de physique expérimentale^ physique mathéma^' tique ei physique industrielle. On pourrait y joindre aussi la physique médicale, la physique agricole, la |)hysique du globe, etc. Il y aurait sur ce pied autant de physiques qu^on peut faire de combinaisons entre la physique et les autres sciences. Ne serait-il pas préférable de sVn tenir simplement à renseignement de la physique proprement dite? Quant aux dénominations de physique mathématique, d'astronomie mathématique, etc., qu*on emploie assez fréquemment, autant vaudrait dire physique anglaise^ physique allemande, parce que les principes de la physique seraient écrits dans ces langues. Les mathématiques forment une langue aussi, et, pour ceux qui la connaissent, il suffit de Téludede la physique et de rastronomie.
ment échoué devant les jurys nouveaux? L'état de choses actuel peut être avantageux pour les services publics, où il s'agit bien moins de créer des homnoes distingués dans Tune ou lautre spécialité, que de former des employés au courant de tout ce qu'exigent leurs fonctions. Mais ici, du moins, on a compris la nécessité de programmes dans lesquels rien no soit laissé dans le vague ou livré à l'arbitraire des juges.
Une trop grande multiplicité d'études finit par engendrer la satiété, et souvent le jeune homme, après avoir conquis laborieusement ses grades, abandonne complètement la science. Verhulst n'était point arrivé jusqu'à ces fâcheuses limites; il prétendait, au contraire, qu'il ne rentrait à Bruxelles que pour se livrer plus exclusivement à la partie des mathématiques qu'il affectionnait le plus. La théorie des nombres fixait alors toute son attention; il inséra, dans la Correspondance mathématique et physique, quelques résultats de ses recherches et promit de devenir un des collaborateurs les plus assidus de ce recueil périodique, à la rédaction duquel concouraient alors à peu près tous les jeunes mathématiciens belges qui, depuis, se sont fait un nom dans la science.
Cependant un arrêté royal, qui parut à cette époque et qui réglait le payement de la dette différée, par la voie du sort et de 25 en 25 ans, fit descendre notre jeune géomètre de la région des abstractions sur le terrain de l'arithmétique politique. Un autre arrêté royal, qui créait une loterie nouvelle, le porta à examiner les chances que présentait cette institution et à en apprécier le côté financier en même temps que le côté moral.
Depuis ses premières études, Verhulst m'avait toujours conservé le plus sincère attachement; il me consultait souvent sur la direction à donner à ses travaux : je crus devoir lui conseiller de rester dans la voie où il venait d'entrer et
W pour laquelle il montrait une aptitude toute particulière. Il
^ pouvait être utile, d'ailleurs, d'avoir quelques hommes qui
fussent en état d'examiner et d'approfondir les questions
^'intérêt général en rapport avec les sciences mathématiques.
II se mit à étudier la théorie des probabilités et à se
rendre familiers les principes de l'économie politique; il se
C^ouvait là sur un terrain nouveau, mais encore peu ferme
d xnal limité; il pouvait y donner large carrière à son goût
p^ovr la discussion; aussi ce genre d'études devint-il pour
/u £ l'objet d'une passion nouvelle.
"\erhulst m'avait parlé de publier une édition complète des
Lvres d'Euler, cet admirable modèle de l'élégance mathé-
t tique. Je crus devoir l'engager, avant d'entreprendre une
lie aussi difficile, à consulter les hommes les plus com-
F» ^^ Cents dans ces matières ; et je l'adressai à M. Poisson, qui
^^^ ut pas de peine à le détourner de son projet.
Ml désirait cependant employer utilement ses loisirs et faire
"^^«rsîon à ses autres études. Je lui parlai de la traduction
, Traité de la lumière par sir John Herschel, qui avait
E-^^^^^u successivement, par parties séparées, dans la vaste col-
^^^^t;ion de Y Encyclopédie métropolitaine de Londres. U y
^^^*^it de l'utilité à faire connaître sur le continent cet ex-
^^' lent ouvrage, dont l'accès était si difficile aux physiciens.
^^^ <^Us devions faire la traduction en commun ; les parts chan-
^^^ent ensuite : Verhulst s'occupa seul de ce travail, et je
^^^tai chargé de la rédaction du supplément à l'ouvrage de
**Iustre astronome anglais.
Cependant le gouvernement avait organisé des cours
^^blîcs au Musée de Bruxelles, où, déjà depuis plusieurs
innées, j'étais chargé de l'enseignement de la physique
^'^pénmentale. Comme les mathématiques n'étaient pas
^naprises dans cette organisation, j'engageai trois de mes
^^ciens élèves à remplir celte lacune.
Verhulsl s'était chargé de donner le cours d'analyse, mais il dut renoncer bientôt à la nouvelle tache qu'il s'était imposée; sa santé s'était considérablement altérée (*). Il lutta pendant longtemps contre le mal qui faisait des progrès rapides; mais cédant à la fin aux conseils de ses amis, il prit la résolution de se transporter sous un ciel plus favorable : il partit pour l'Italie, au commencement de 1830.
Il avait pris avec lui les livres nécessaires à ses études ; mais à peine arrivé à Turin, il dut renoncer au désir de les porter plus loin, pour éviter des contestations incessantes avec les douanes des petits États qu'il avait à traverser. Il visita successivement Milan, Bologne, Florence, Pise, Livourne et Rome, ayant soin partout de se mettre en relation avec les hommes les plus émincnts dans les sciences. Je le suivis de près dans ces différentes villes, mais en arrivant à Rome, j'eus le regret d'apprendre que nous nous étions croisés sur la route de Florence. Nous touchions alors à la fin de septembre : la révolution qui venait d'éclater en Belgique avait le plus vif retentissement en Italie; on en exagérait considérablement les effets et les résultats. Je dus précipitamment quitter Rome, sans y avoir vu Verhulst, qui n'y rentra que quelques jours après mon départ.
A cette époque et sous l'influence des nouvelles qu'il recevait de France et de Belgique, il lui vint à l'esprit un de ces projets qui ne peuvent guère trouver place que chez des jeunes gens dépourvus delà connaissance des hommes et des choses. Il conçut l'idée d'opérer une réforme dans les États pontificaux et de persuader au saint-père de donner une constitution à son peuple. Il ne s'en tint pas au projet : Verhulst marchait toujours droit aux conséquences d'un
(*) Cet étal maladif semblait particulièrement dû à Peicès du travail et à un développement de taille peu ordinaire ; sa hauteur était de lo'jSQ ou de 6 pieds environ.
/>i*mncipe avec toute la fermeté qae donne une pleine con-
VM^^ CioD. II rédigea le pacte constitutionnel et alla le commu-
^n^^^oer à des cardinaux dont il avait été bien accueilli. Ce
qr •■* ^ <ir\ aura peut-être peine à comprendre, c'est que ce projet
/«-* *. pris en considération et renvoyé confidentiellement à
l^^M. "^fc^is de plusieurs ministres étrangers. Mais l'affaire passa
d ^i^ .^^ mains de la diplomatie à celles de la police, et notre
c«:^ sr^Mipatriote reçut brusquement Tordre de quitter Rome.
,Mks avis officieux lui avaient fait craindre déjà que des
é WÊra^rzak issaires ne vinssent l'attaquer dans sa demeure. Verhulst
r ^=^ ,^^^lut de se barricader; et, le cas échéant, de soutenir un
s» ^^^l^\ il avait pourvu à tout, même à la retraite, si sespre-
twr^ m^Esrs remparts étaient forcés. 11 avait voulu associer à ses
ï^ ^ ^3ê, vs de défense l'un de nos confrères de l'Académie royale
^ "^^^^ Selgique, qui parlageaitalors son appartement, mais nulle-
*^ -^ ^mt son ardeur belliqueuse. Ces détails, je les tiens de la
'*'^^^^^che même de Verhulst; et s'ils sont mentionnés ici, c'est
F^ ^***ce qu'ils ont eu quelque retentissement dans les journaux
^^ ^^ I«s mémoires de l'époque (*).
-Après cet épisode, notre jeune compatriote rentra en
'Igique; c'est dire assez qu'il ne demeura pas étranger aux
'Hements qui s'y passaient alors. Il se trouva bientôt au
^^^^^^rant du véritable état des choses, et déploya une activité
^^^î semblait annoncer un complet rétablissement de sa
^^oté. Quand, vers le milieu de 1831, l'armée hollandaise
^^ invasion sur notre territoire, Verhulst, malgré toutes les
^^^I>résentations de ses amis, voulut absolument se rendre à
^ï*naée. Le 9 août, vers 9 heures du matin, je reçus de lui
*^ billet suivant : «Je pars aujourd'hui, à 10 heures, pour
^ Quartier général^ chargé par le ministère de suivre l'armée
O) Parliculièrement dans les Mémoires de la reine ffortense, qui avait fait ^^ bon accueil à notre jeune géomèlrc.
pour tenir le gouvernement au courant des mouvements de nos troupes. »
Une fois lance dans les affaires politiques, Verhuist abandonna à peu près complètement ses études malhématiqueSy et fit un appel aux électeurs pour devenir membre de la Chambre des représentants. Toutefois cet appel n'obtint pas le succès qu'il en attendait, et je crois que ce fut un bien pour lui.
Les savants, et les artistes surtout, doivent-ils chercher à se présenter dans Tarène parlementaire? On pourrait en douter, en considérant que peu s'y sont distingués et que beaucoup, au contraire, y ont perdu de leur réputation. On prétendra peut-être que la chose publique y a gagné : la thèse est plus problématique encore; la plupart du temps, TËtat perd des hommes éminents dans leur spécialité, et il est souvent difficile de les remplacer, hormis dans le poste qu'ils ont cru devoir rechercher. La véritable source de leur talent, l'imagination, au lieu de s'exercer et de se développer dans les assemblées délibérantes, finit, au contraire, par s'émousser et s'éteindre en présence d'intérêts presque constamment matériels sur lesquels portent les discussions.
Au milieu de ses préoccupations politiques, Verhuist relisait notre histoire nationale et y cherchait avidement les époques qui pouvaient offrir quelque analogie avec celle où le pays se trouvait alors. Cette étude le porta à écrire le Précis historique des troubles de Bruxelles^ en 1718, publié avec des détails inédits sur le procès et l'exécution d'Agneessens , que le peuple bruxellois considère encore comme l'un des martyrs de ses libertés ('). Cet opuscule est écrit d'une manière intéressante et prouve que l'auteur
(') Une brochure in-18 de 72 pages. Bruxelles, chez Th. Lejeane, 1839.
OB se serait pas trouvé déplacé sur le terrain de rhistoire, s'il a^vait jugé à propos de s'y arrêter.
-Lorsqu'en 1832, je m'occupai de réunir les éléments nécessaires pour calculer les premières tables générales de 'ï^c>r'talité de la Belgique, ou se trouve établie la distinction ^^^ sexes, Verhulsl voulut bien m'aider dans ce pénible tra- '^^i 1. C'était encore à ma prière qu'il avait calculé, en 1827, •^ «^ ^ table de mortalité pour la ville d'Amsterdam, en fai- ^^■:^t usage des documents recueillis dans les Annuaires de -■-•ol>atto{*).
Cie genre de recherches porta son attention sur un travail
^^^^aiif aux populations spécifiques^ publié par le baron de
'ony, dans Y Annuaire du Bureau des longitudes de
^tznce. L'écrit qu'il composa à ce sujet fut inséré dans le
i^me Annuaire pour 1833. L'illustre géomètre français re-
^■^nut avec courtoisie la valeur des observations du jeune
^omètre belge, et lui adressa à ce sujet une lettre intéres-
Lwrmte, dans laquelle il revenait sur plusieurs de ses pre-
i^rs calculs pour les corriger (*).
En 1834, Verhulst avait été attaché à l'École militaire;
^ ^^ Si-vait commencé par y remplir gratuitement les fonctions
^^^ r^épétiteur d'analyse. Nommé ensuite professeur, il se
^^^^■^^sacra tout entier à Taccomplissement de ses importantes
*^«^otions. Quel plus digne éloge pourrail-on faire de sa car-
^^*^**^ professorale que celui qu'a prononcé sur sa tombe
^ honorable commandant de l'École militaire, qui avait su
^Pl>ï*écier avec tant de tact toutes ses éminentes qualités?
* I^^ns ses fonctions de professeur, disait le général Cha-
P^lîé ^ dans ses relations avec ses collègues et avec ses élèves,
^'^ ^oyex page 105 du tome lll de la Correspondance mathémalique et
(*) ^oyez pages 3i7 et sui?anles du tome VIII de la Correspondance mathé' '^^^•'^r^i* et pkyiique.
Verhulst montra continuellement et le besoin d'être utile et les sentiments de justice et d'équité dont il était pénétré. Il rédigea le précis des cours dont il était chargé. Chaque année, ce travail clait perfectionné. Il s'en occupait avec ardeur, et s'efforçait, tout en tenant ses résumés à la hauteur de la science, d'aplanir les difficultés qu'offre 1 étude des mathématiques. »
Sentant le besoin de concentrer ses affections, Verhulst s'était allié à une famille distinguée dans les beaux-arts et les sciences {*). Il avait épousé, en 1837, mademoiselle Debiefve, et de cette union naquit une fille, qui, plus tard, contribua à lui donner, dans son intérieur, un bonheur tranquille que l'état de sa santé ne lui permettait plus guère d'espérer.
Nos travaux les plus importants se rattachent souvent à de faibles causes. Verhulst avait acheté, dans une vente publique, un bel exemplaire des Œuvres de Legendre. Le plaisir que lui procurait cette acquisition lui inspira le désir d'étudier le Traité des fonctions elliptiques. Insensiblement le cercle de ses recherches s'étendit, et il conçut l'idée de réunir dans un traité élémentaire les principaux résultats analytiques obtenus par Legendre, Abel et Jacobi. Il ne recula pas devant les difficultés d'une pareille entreprise; il se mit à lire, la plume à la main, non-seulement, les différents mémoires de ces illustres géomètres, mais encore tous les écrits relatifs à ces matières, et finit par publier, en 1841, son principal ouvrage, le Traité élémentaire des fonctions elliptiques, destiné à faire suite aux traités élémentaires de calcul intégral (*).
(') Il avait pour beaux-frères M. le D^^ Debiefve et M. Ed. Debiefve, Tuo de nos principaux peintres. Son frère, du côté maternel, M. Wynants, est officier da génie dans Farinée belge.
(') M. Garnicr a donné une analyse de cet ouvrage dans les BuliettM de PAca-
La publication de ce livre était un véritable service rendu aux sciences; il fallait plus qu'un mérite vulgaire pour faire rentrer dans le domaine de l'enseignement une série de travaux de haute analyse qui se trouvaient disséminés dans différentes collections et écrits en différentes langues. Peutêtre l'auteur a-t-il eu le tort de substituer quelques nolatioQs nouvelles aux notations généralement admises; il ne «a fait, du reste, qu'avec la plus grande réserve et en pro- ^stant de sa répugnance pour les innovations.
la publication du Traité des fonctions elliptiques lui
Ouvrit les portes de notre Académie; Verhulst fut nommé
correspondant de la section des sciences, le 7 mai 1841,
^^^ dans la séance générale du mois de décembre de la même
^'ïnée, il fut nommé membre, en remplacement de M. Gar-
^'^^, son ancien professeur à l'Université de Gand. Ces
"®ux distinctions, données à des termes si rapprochés par
'^^ premier corps savant de son pays, ne furent pas les seules
^^^îonapenses de ses travaux. Le roi lui conféra la croix de
chevalier de son ordre, et le gouvernement l'indemnisa des
''^ais (Je publication de son livre, dont le nombre des lec-
^^Ot*s devait élre d'autant plus restreint que le sujet sup-
P^^o des connaissances mathématiques assez approfondies.
t>êjà, depuis le mois de septembre de la même année,
yoff^yjg^ avait été contraint de reprendre le chemin de
*^^lie et d'aller respirer sous un ciel plus favorable à sa
^^^^. Son absence se prolongea jusqu'au printemps, et, à
^^^ retour, on pouvait croire, comme la première fois, à
"*^ <^ompIet rétablissement. Cependant ses facultés intellec-
^^^les avaient perdu de leur énergie; il renonça presque
. **^î^ pour 1840, première partie, pages 322 et sulv. — M. Verhulst, avec la ^^^Céqui le caraclérisail, a fait connaître que plusieurs tables renfermées dans *^ ^>iifraj;e ont été calculées par M. Loxhay, son ancien élève et son ami, qui ^ ^^^nna les soins les plus touchants pendant sa dernière maladie.
entièrement aux études malhénaatiques, qui exigeaient un travail trop soutenu. Il publia cependant encore, en 4847, un petit opuscule intitulé : Leçon d'arithmétique, dédiée aux candidats aux écoles spéciales (*). II a cherché à y présenter quelques simplifications dans les procédés ordinaires de calcul pour la multiplication et la division, et dans les moyens de reconnaître le degré d'approximation oà Ton est parvenu en faisant l'extraction d'une racine cubique.
Son attention s'était plus particulièrement tournée vers les sciences politiques et vers la théorie de la population ; voici à quel sujet. On admet, en général, que la tendance de la population à se multiplier suit une progression géométrique : c'est la loi de Malthus. Cependant de nombreux obstacles s'opposent à ce que cette loi mathématique se confirme par Texpérience. Le célèbre économiste anglais, qui s'était occupé avec soin de Ténumération et de l'examen de ces obstacles, avait gardé le silence sur leur mode d'action. Dans mon Essai de physique sociale, j'avais cru pouvoir avancer que la résistance ou la somme des obstacles opposés au développement indéfini de la population augmente proportionnellement au carré de la vitesse avec laquelle la population tend à croître. Une proposition analogue avait été avancée par Fourier, l'illustre auteur de la Théorie de la chaleur, dans son introduction au tome l®"" des Recherches statistiques sur Paris (*). Je priai Verhulst de soumettre ce principe à un calcul approfondi et d'en faire l'application aux meilleurs documents connus sur la population. Notre confrère voulut bien se prêter à ma demande, et publia les résultats de ses recherches dans le tome X de la Correspondance mathématique et physique. Il fut conduit à cette conclusion, que les données de l'obser-
(') Bruxelles, 1847, 1 ¥ol. inl2.
(') Page 277, chez Bachelier. Paris, 1835.
valion étaient encore trop peu nombreuses pour que le principe énoncé pût être vérifié de manière à ne laisser aucun doute sur son exactitude; ou, en d'autres termes, que la théorie avait devancé l'observation et qu'il était prudent de s'arrêter. Cependant il ne s'en tint pas à ces sages conclusions; et, l'année suivante (1844), il nous présenta un mémoire intitulé : Recherches mathématiques sur la loi d'accroissement de la population (*); on trouve dans ce travail, remarquable, du reste, sous différents rapports, quelques conclusions qu'on peut considérer tout au moins comme hasardées. Aussi, l'auteur reprit-il son travail avec cette patience et cette bonne foi qui le caractérisaient; et, en 1846, il présenta un second mémoire sur le même sujet (*).
En recherchant, à son tour, le mode d'action des obstacles au développement de la population, notre confrère a cru pouvoir établir en principe quils augmentent proportionnellement au rapport de la population surabondante à la population totale. Dans celte hypothèse, il a cherché les limites entre lesquelles la population belge doit toujours se trouver resserrée, et il a fixé la limite supérieure à 9,400,000 habitants. Dans son mémoire précédent, il avait fixé cette même limite à 6,600,000 habitants, en partant, cette fois, du principe que les obstacles croissent exactement dans la même proportion que la population surabondante.
On conçoit que lorsqu'on se place sur le terrain des hypothèses, on peut donner une vaste carrière à son imagination, surtout quand les observations manquent pour les mettre à l'épreuve. Si quelque chose peut les justifier, c'est la loi des analogies; mais dans la nature il n'existe, à notre connais-
(•) Tome XVIII des Mémoirei de VAcadémie royale de Bruxelles. (•) Lu dans la séance du 15 mai 1846 el inséré dans le tome XX des Mémoires (i€ V Académie royale^ 1847.
sance, aucun principe analogue à celui posé par notre savant confrère.
Il se montrait généralement peu favorable à Tapplicalion de la théorie des probabilités aux phénomènes moraux, et particulièrement aux déductions a po^tertort que Ion tire de l'observation des faits. Il était, à cet endroit, d'une réserve et d'une timidité qu'on pouvait regarder comme extrêmes : il ne jugeait le calcul applicable que quand on apercevait un rapport direct entre la cause et l'effet. Sa conviction paraissait cependant ébranlée, lorsqu'on lui parlait des tables de mortalité et des applications diverses qui en ont été faites, même dans ses propres écrits.
Vers la fin de sa vie, il revint encore sur sa thèse favorite, et me confia qu'il méditait, pour une séance publique de notre Académie, un discours dans lequel il entreprenait de combattre mes idées sur la théorie des probabilités appliquée à la statistique morale. Il craignait que sa santé ne lui permît pas de le lire; j'offris d'en donner communication à sa place, disant que sa réfutation en serait d'autant plus piquante. Celte idée lui souriait, mais il n'eut ni le temps ni la force de donner suite à ce projet.
Moins exclusif que la plupart des écrivains politiques, il accordait une égale importance à la statistique et à l'économie sociale. 11 ne concevait pas, comme on le fait si souvent de nos jours, le besoin de sacrifier l'une de ces deux sciences à l'autre. Naguère encore n'avons-nous pas vu la France supprimer son cours d'économie politique du Collège de France et y substituer différents cours de statistique, tandis que, chez nous, comme par représailles, l'économie politique prenait le dessus et que le nom de statistique disparaissait des programmes de nos universités?
La Belgique cependant, par une glorieuse initiative, régularisait ses travaux statistiques et donnait l'exemple da
plus vaste recensement qui ait jamais été exécuté chez aucun peuple ('). C'est quand une science est naissante qu'il importe surtout de suivre, en historien fidèle et impartial, les différentes phases que présentent ses premiers développements, et de signaler les causes qui peuvent en accélérer ou retarder les progrès.
La nature des études de notre confrère, les excellentes qualités de son cœur et ses inflexibles principes de droiture lui valurent de nombreux témoignages d'estime et de confiance. Je citerai, en particulier, les pénibles fonctions de maître des pauvres qu'il exerça aussi longtemps que Tétai de sa santé le lui permit.
Dans les derniers temps de sa vie, le gouvernement Tavait appelé successivement à faire partie de la commission pour Famélioration de la condition des pauvres dans les Flandres et de celle pour les assurances générales par l'Ëtat. La classe des sciences, de son côté, lavait nommé son directeur pour 1848, et le roi lui avait conféré, pour la même année, le titre de président de l'Académie.
Il s'attachait avec soin à justifier cette distinction par son esprit droit et conciliant, par ses habitudes douces et polies. Il prévenait avec le plus grand soin tout ce qui pouvait devenir un germe de discorde dans le sein de la classe. Jamais de paroles blessantes : il se montrait d'autant plus modeste que sa position devenait plus élevée.
Exempt lui-même de toute susceptibilité personnelle, il respectait religieusement les convictions des autres. S'il dis- .cutait, c'était par le désir de s'instruire et non par esprit de contradiction ou pour imposer ses opinions. Ce qui le distinguait surtout, c'était une inaltérable égalité de caractère.
Il eût été difficile d'être plus rigoureux observateur de
(') Le triple recensemenl de la populalion, de Tagricullure el de rindnslrie.
ses devoirs. « Pour juger du courage de l'homme dont nous déplorons la perle, il faudrait l'avoir vu, comme nous, disait auprès de son tombeau Thonorable général Ghapelié, il faudrait l'avoir vu obligé de se reposer à chaque pas pour parvenir au lieu de ses leçons, et arriver essoufflé, haletant, après avoir mis près d'une heure pour parcourir la petite distance qui séparait son domicile de l'école. »
J'ai déjà rappelé que, sur son lit de mort, il ne croyait pas que ses souffrances pussent lui servir d'excuse et lui faire négliger ce qu'il regardait comme ses devoirs de président de l'Académie. C'est au milieu de ses confrères réunis,c'est en séance publique, qu'il eût voulu se faire entendre une dernière fois, comme on y avait entendu, dans des circonstan • ces semblables, le colonel Dandelin, qui, lui aussi, avait pris à tâche de réserver en quelque sorte son dernier soupir pour remercier publiquement ses collègues de l'avoir nommé directeur de la classe des sciences (*).
Il était un autre devoir à l'accomplissement duquel Verhuist n'attachait pas une importance moins grande. Nos usages réservent au président l'honneur d'exprimer au roi les félicitations de l'Académie au sujet de chaque renouvellement d'année. Verhulst avait préparé l'allocution qu'il comptait faire; il avait, pour ainsi dire, calculé ce qu'il lui fallait de force physique pour monter le grand escalier du palais ; mais, ici encore, la gravité de sa maladie déjoua toutes ses prévisions. Il me mit dans la confidence du chagrin qu'il en éprouvait. Je crus pouvoir lui promettre que ses désirs ne seraient pas complètement trompés, et que le roi entendrait les paroles qu'il avait eu l'intention de lui adresser. Je m'empressai d'en parler à M. Fétis, son successeur à la présidence; et notre savant confrère, avec toute
(') Par un rapprochement singulier, tous deux sont morts le 15 février, Pun en 1847, Tautre en 1840.
la modestie el la bienveillance qui accompagnent d'ordinaire an talent supérieur, voulut bien accepter cette mission, peut-être insolite, mais dictée par un sentiment pieux.
Depuis cette époque, Texistence de Verhulst ne fut plus qu'une longue agonie qu'il supporta avec une résignation et un courage dont il serait difficile de se faire une idée. Habitué à lutter contre la maladie, lui seul n'en prévoyait pas le terme prochain, bien qu'il l'étudiàt comme un problème et qu'il s'observât mourir, si je puis m'exprimer ainsi. Son extrême douceur ne se démentit pas un instant; la veille de sa mort encore, lorsque sa voix se refusait à rendre sa pensée, il me tendait affectueusement la main, voulant témoigner toute sa reconnaissance à ses confrères de l'Académie pour les sentiments d'amitié que je venais lui exprimer en leur nom. 11 s'éteignit avec calme, après avoir reçu les secours de la religion et au milieu des soins les plus touchants de sa famille, le lo février 1849, vers sept heures du soir.
Approcbe-l-il du bnt, quilte*t-il ce séjour.
Rien ne trouble sa ûu ; c'est le soir d'un beau jour.