pendant, depuis 1837, l'existence de Garnier avait re
P**^ 3 un nouveau calme. Il avait entièrement renoncé à l'es-
P^^^ï* de reprendre ses anciennes fonctions; il se louait, du
""p^t;^^ de la manière dont on avait fixé le montant de sa pen-
^*^^^^ • Avec tout Tordre qu'il apportait habituellement dans
^^^ affaires, il avait réglé ses dépenses d'après ses revenus,
^, ^^ manière de vivre était aussi simple que tranquille. On
f^ï>^rcevait néanmoins que l'état de sa santé s'affaiblissait;
\ ^^^i^tait peu, et, sans maladie grave, il avait de fréquentes
*J^^ impositions, symptômes d'une constitution délabrée qui
^"^^it céder à la première attaque un peu rude. Le coup
^^^ Viel il succomba fut porté dans le cours de l'automne de
\^^ -1 ; il fut d'autant plus douloureux qu'il prenait sa source
^^3 ses affections les plus chères. Garnier s'était marié on
1792 ; il avait eu le bonheur de conserver son épouse, et H avait toujours trouvé auprès d'elle les soins les plus ennpresses, l'affection la plus vive. Une demoiselle, qu'il considérait connme sa fille, formait toute sa famille : il n'avait pas eu d'enfants de son mariage, d'ailleurs si heureux. Le calme dont ils jouissaient ensemble fut troublé de la manière la plus fatale : une chute funesleenfutla cause. Vers le milieu du mois d'octobre, W Garnier, en tombant, eut le malheur de se casser la cuisse. Son mari ea fut si vivement affecté que dès lors sa santé s^altéra de la manière la plus rapide. Au commencement de décembre 1841, il fut pris, pendant la nuit, d'une hémorragie interne très-intense. Je m'empressai d'aller le voir; je le trouvai très-faibk; il ignorait le danger de son état. Il parlait avec tranquillité, avec gaieté même de sa position ; mais s'affligeait de celle de son épouse, pour qui l'art n'avait pu rien faire jusqu'alors. C'était un spectacle bien triste, en effet, et bien touchant co inème temps, de voir ces deux vieillards retenus au lit par les ma-* ladies les plus dangereuses, ignorant la gravité de leurs maux respectifs et chacun ne s'occupant que du sort de Fautre. Le calme, la gaieté même de notre confrère ne l'abandonnèrent pas jusqu'au dernier instant. « Asseyez-vous là, à côté de moi, me disait-il d'une voix fort affaiblie l'avantveille de sa mort; distillez goutte à goutte ce que vous avez à me dire, si vous voulez que je vous suive. » Le lendemain, quand je revins le voir, on me dit qu'il avait ordonné de me remettre des papiers: c'était notre correspondance depuis vingt-quatre ans que nous nous connaissions. 11 avait la conscience de sa fin prochaine, et avait conservé toute sa présence d'esprit; il voulut me parler encore, et commença plusieurs phrases qu'il n'eut pas la force d'achever. Malgré la crainte que j'avais de le fatiguer, je restai assez longtemps auprès de lui, écoutant attentivement, cherchant même à
deviner ses pensées. Sa physionomie si mobile témoignait visiblement que son esprit suivait encore une série d'idées; ses lèpres étaient en mouvement pour les exprimer, mais j'entendais à peine de loin en loin un mot dont je ne pouvais saisir le sens. Il était sans souffrance, et s'éteignait insensiblement; il expira, presque sans qu'on s'en aperçût, dans la nuit du 19 au 20 décembre, vers quatre heures du roatin. On voulut d'abord cacher sa mort à sa veuve; celte annonce pouvait, en effet, porterie coup mortel à une femme ïnBrme, âgée de quatre-vingt-sept ans.
Les funérailles eurent lieu dans la matinée du 23 décem- ^^B. Les restes de Garnier furent suivis jusqu'au cimetière d'ïxelles par une députation de l'Académie, par des membres du corps enseignant et un grand nombre de ses anciens élèves (*).
l'y H. Garnier a inséré, dans le tome I des Mémoires de V Académie de Bely^9*^, lan écrit $ur les machines, lu à la séance du 7 mai 1819. Nos BulUtins '^nrerinent^ en outre, de nombreuses recherches qu*il nous a communiquées sur ^iff*<Si-ea:ites branches des sciences.
JACQUES-GUILLAUME CRAHAY (1).
J.-G. Crahay appartenait à TÂcadémie royale depois le 8 mai 1835; il en fut toujours Tun des membres les plus actifs et les plus dévoués ; il ne vivait, pour ainsi dire, qu'au milieu de ses travaux académiques et des occupations nombreuses que lui imposaient ses fonctions de professeur de physique à l'Université de Louvain.
Son père, Henri-Guillaume Grabay, l'avait formé à cette vie austère : après avoir exercé le notariat, il avait transporté dans la magistrature la sévérité de mœurs qui forme l'un des premiers mérites de celte profession. Son extrême exactitude, sa probité rigide l'avaient conduit, sous le consulat, à la place de président du tribunal de première instance de l'arrondissement de Maestricht. Il est tout naturel qu'il cherchât à procurer à son fils les avantages dont il jouissait lui-même et qui avaient contribué à son bonheur.
A l'âge de dix-huit ans, le jeune Grahay entra donc dans l'étude d'un notaire, avec la perspective de passer par les mêmes phases que son père. Malheureusement, avec toute la soumission possible, avec toute la probité de son père, le
(•) Né h Maestricht, le 3 avril 1789. mort à Louvain, le 31 octohrc 1855.
fils n^en avait pas exactement tous les goûts. Le jeune homme prètsiit plus volontiers l'oreille aux encouragements d'un vieux professeur, du respectable Minkelers, dont les conseils allaient mieux à ses inclinations.
Il continua néanmoins, pendant dix ans, à lutter contre soïi propre penchant; et ce ne fut qu'après cette lutte prolon- 8^^ qu'il céda aux conseils de M. Minkelers, et qu'il essaya de le remplacer. 11 fut nommé professeur de physique et de cf^înnie à l'Athénée de Maeslricht, le 19 février 4817. Le roi ^^îllaume venait de monter sur le Irône et un nouvel ordre "^ ofioses se préparait pour la Belgique.
Crahay avait commencé le notariat à dix-huit ans; il de-
^''^t professeur à vingt-huit. 11 était plein d'ardeur et dési-
^f ^x d'enseigner des sciences qui faisaient le bonheur de sa
^*^- II était heureux surtout de succéder à un professeur
^^^locié de tous ses concitoyens et dont il avait toujours été
^^^tîngué d'une manière spéciale (*). U conserva jusqu'en
^^-4 celui qui avait été son maitre et son ami, et il put lui
P**^^tiver du moins que son choix ne s'était pas mal placé en
^^*"ï*étant sur lui.
^ t^és l'année 1822, la Société linnéenne de Paris l'avait ad- '^^^ au nombre de ses correspondants, et dès cetle année ^^^31, la Société des amis des sciences, des lettres et des ^'^'s de Maestricht avait commencé la publication de son An- ^'^^^M.-mrey qui obtint un succès mérité. On trouve dans cet "^^•^ et modeste recueil différents articles d'un grand intérêt, ^^*oii doit à la plume de notre savant confrère : il convient de ^**^:i:* particulièrement les articles sur les poids et mesures.
V * ) C*esl à H. Minkelers que Ton doit, selon (otites les probabilités, les premières
*^**^«*icnccs qui ont été faites pour préparer Téclairage par le moyen de la houille.
^^ K^«ut Toir, à cet égard, le discours prononcé, le 10 mai 1854, par M. De Ram,
^■^ ^e nos confrères, et ayant pour titre : Considératiom sur V histoire de l'Uni-
'"'•*<é de Louvain,
sur la situation géognostique de la province du Limbourg et les excellents tableaux météorologiques relatifs à la ville de Maestricbt.
Ce qui prouve surtout l'esprit organisateur et patient de Crabay, ce sont ses travaux sur Tétat météorologique de Tatmospbère dans la contrée qu'il babitait. Aux recbercbes de M. MinkelerSy il en substitua d'autres plus précises et mieux appropriées aux besoins de la science; il eut le courage de les continuer seul, excepté auxjours où d'autresbesoins scientifiques le forçaient de s'éloigner, et alors il abandonnait l'ouvrage commencé à des mains qui pouvaient dignement l'aider dans ses investigations. Le premier travail que je reçus de lui renfermait les résultats de ses observations météorologiques faites à Maestricbt depuis 1818 jusqu'en 1826, c'està-dire jusqu'à l'époque où était parvenue alors la Correspondance mathématique et physique (t. III, p. 31, année 1827).
Les observations se faisaient quatre fois par jour; les instruments étaient comparés avec soin par l'auteur, qui avait tous les talents nécessaires pour les tenir en bon état (') : ces observations ne comprenaient d'abord que les pressions atmospbériques et les températures. A partir de 1824, on enregistra aussi les quantités d'eau. En comparant ses résultats à ceux qui avaient été obtenus précédemment en Belgique, par M. Minkelers lui-même, on se persuade sans peine qu'un progrès immense s'était réalisé dans les observations et dans l'art d'en déduire des conclusions. Crabay avait toutes les connaissances nécessaires pour élever l'art de lobservaleur aussi haut qu'il pouvait aller, en explorant les particularités qui appartiennent à un même pays.
(') Les obsenralioDS se faisaient à 9 heures da malin, à midi, à 8 heures et à 9 heures da soir. Ces heures paraissaient, en effet, les plus conrenables : ce sont aussi celles qui ont été adoptées à TObservaloire de Bruxelles.
En 1835, Crahay ne se borna plus à donner les variations du baromètre, du thermoDfiètre et les quantités d'eau tom- Jbée, il fit connaître aussi les nombres de jours de pluie, de ^^rèle, de neige, de gelée, de tonnerre, de brouillard, etc., 2i.iosi que le nombre des vents dominants. En 1829, il adopta cguelques heures de plus pour ses observations, et fit con- Kfeaitre Tétat de ses instruments météorologiques pour 1831 ^t 1833, à 8 et 9 heures du matin, ainsi qu'à raidi, à 3, 6 et 9 heures du soir.
L'on trouve dans la Correspondance mathématique des ^observations de Crahay relatives à la rotation d'une lentille ^ur un plan incliné, et des articles sur plusieurs autres questions de physique qui avaient attiré son attention. Ensuite, i ] publia ses recherches dans les Bulletins de VAcadémiey ^dt, eo dernier lieu, dans les Mémoires de la même société cuvante.
La montagne de Saint-Pierre, près de Maestricht, occupa ^^;alementson attention: il fit des études sérieuses sur sa construction etsurlesdébris fossiles quelle renferme, et plus tard, ^uand la question revint à l'Académie, il nous prouva que ^2es études n'étaient point encore perdues pour lui.
Le goût des recherches le porta plus loin : il voulut visiter
(>ar lui-même et à pied les bords de la Meuse, comme il
^^OBvîent de le faire quand on est véritablement poussé par
l'amour de la science, et il reconnut les principales localités
^es provinces de Namur et de Luxembourg. En 1826, il
Yecommen^ ses visites, et, en 1829, il fit un nouveau voyage
^Uï% l'Eifel. Dans toutes ces excursions, son principal but
^tait de s'instruire lui-même.
Cepeodantla révolution belge avait éclaté telleavaitdissous les liens qui rattachaient nos provinces aux Provinces-Unies. Le territoire de Maestricht se trouvait, en quelque sorte, sur la frontière des deux États qui s'étaient séparés avec
violence. La province de Limbourg restait aux Hollandais, mais un grand nombre de ses habitants passèrent dans les rangs belges. Crahay fut de ce nombre; les passions politiques n'entrèrent cependant pour rien dans son expatriation; il n'était occupé que des intérêts de la science. Vers la fin de 1834, au moment où l'Université catholique de Loovain allait s'organiser sur les débris de l'ancienne université de l'État, Crahay, nommé professeur par les évèques, transféra son domicile, d'abord à Malines, et l'année d'après, à Louvain ('). Rien ne parut dérangé dans ses paisibles occupations : il reprit ses instruments et les observa, comme auparavant, avec la même constance.
C'est à Louvain qu'il s'occupa de discuter les observations qu'il avait recueillies à Maestricht : elles embrassaient une période de seize années, de 1818 à 1833 inclusivement. L'écrit intéressant qui renferme les résultats de cette discussion se trouve dans le tome X des Mémoires de VAcadémisy et ce n'est certes pas un des documents les moins importants dus aux travaux de cette compagnie, a Depuis l'année 1818, dit l'auteur, les observations météorologiques ont formé un sujet important de mes occupations. Je m'étais pourvu de bons instruments que je vérifiais souvent; j'ai été à même de pouvoir les placer dans des expositions favorables au but proposé. Attaché à l'instruction publique depuis la même époque, j'ai pu faire un emploi régulier de mon temps, de sorte que les interruptions dans les observations ont été rares; le plus souvent, durant mes absences, à la fin du mois d'août et au commencement de septembre, j'ai été remplacé par des personnes sur l'exactitude desquelles je pouvais compter; à ces cas près, j'observai
(') Il fut bienlôt suivi à TUniversité catholique par le docteur Harlens, son collègue à Maestricht |K)ur le cours de chimie, et qui entra presque en même temps que lui à PAcadémie,
moi-même^ persuadé que c'était une condition indispensable pour obtenir des résultats comparables. »
Les résultats présentés par Crahay furent acceptés avec toute confiance, car il possédait à un haut degré les qualités qui font le bon observateur, et il appuyait ses observations de tous les moyens que la science et la connaissance approfondie de la mécanique pouvaient mettre à sa disposition. Ce n'est pas sans raison que notre savant collègue, le chanoine De Ram, a parlé du talent de notre confrère avec tout Tentrainement que méritaient ses succès. Crahay se fût fait un nom dans tous les établissements scientifiques qui l'eussent accueilli; car son premier mobile était la connaissance du vrai, en dehors de toute opinion politique. La physique qu'il faisait à Louvain, il l'aurait faite de la même manière à Gand, à Liège ou à Bruxelles; il ne connaissait qu'une science et qu'un mode d'explication : aussi souscrivons-nous sans hésiter aux paroles de son recteur à* l'université et son confrère à l'Académie (*). « Tout son enseignement et ses travaux scientifiques portaient le cachet de son caractère modeste, consciencieux et franc. Chaque leçon était préparée et donnée avec une scrupuleuse exactitude, et se distinguait par la solidité, par la clarté et par la netteté d'exposition. Pour faciliter la tâche de ses auditeurs, il introduisit plusieurs modifications dans les instruments de physique ordinaires; il en inventa même d'autres, tels que l'appareil destiné à vérifier par expérience la théorie de la composition et la décomposition des forces, l'appareil général pour la théorie du levier, l'appareil destiné à vérifier les conditions d'équilibre dans le coin. Crahay avait, avant tout, pour principe d'être utile à ses élèves et d'assurer leurs progrès. La renommée personnelle, que le professeur
(■) H. De Raro. Discours prononcé après le service funèbre de M. J.-G. Crahay, p. 16, 1855.