FRANÇOIS-PHILIPPE CAUCHY
Dés l’âge (le huit ans, Cauchy avait été envoyé en Belgique et confié aux soins de son oncle, M. Bachelier, professeur de mathématiques au Lycée impérial de Bruxelles ('). A la suite de brillantes études dans cet établissement, le jeune Cauchy fut admis à l’École polytechnique, le 1" novembre 1812. Il y resta jusqu’en 1814, époque à laquelle il quitta les bancs pour courir avec ses camarades à la défense de Paris, ou plutôt pour assister à la dernière lutte de l’empire.
Après la mémorable catastrophe qui fit perdre à la France les différents pays que la conquête lui avait donnés, Cauchy revint en Belgique, sa patrie adoptive. On s’y occupait avec ardeur de l’organisation du royaume des Pays-Bas, ce beau débris de l’empire, qui, lui-même, devait bientôt apres subir un nouveau partage. Le 24 décembre 1816, Cauchy fut envoyé à Namur comme ingénieur du Waterstaat ; et, certes, on
(') Fr.-Ph. Cauchy était né à Abbeville, le 18 janvier 1795; et il mourut à Namur, le 6 juin 1849 : il avait un autre oncle en Belgique, attaché au Lycée de Gand, en qualité d'auménier et de |irofesteur de latin ; il était auasi parent du célèbre mathématicien français Augustin Cauchy.
ne pouvait faire un choix meilleur. Exempt d’ambition, scrupuleux observateur de ses devoirs, il consacra dès lors sa vie entière à la province conliée à ses soins; il en devint pour ainsi dire l’ame et le conseil. Qu’on ne cherche plus désormais dans sa carrière cette teinte aventureuse qui en avait marqué le début; on y rencontrera tout ce qu’un homme peut déployer d’énergie, de savoir et de persévérance pour se rendre utile dans le poste qui lui est assigné. On verra notçc confrère tour à tour ingénieur, professeur, écrivain, administrateur, et toujours on le trouvera si parfaitement propre à la chose dont il s’occupe, qu’on sera disposé à croire qu’il en a fait son unique étude.
A peine établi à Namur, Cauchy chercha à connaître les besoins de la province ; il sentit bientôt quels étaient les services que réclamait plus particulièrement un sol qui renfermait tant de richesses dans ses entrailles. Le gouvernement comprit, de son côté, tout le parti qu’il pouvait tirer des connaissances de notre jeune ingénieur; et, le 23 septembre i817, il lui confia la chaire de minéralogie et de métallurgie qu’il venait de créer à l’Athénée de Namur. Bientôt après (le 7 mai de l’année suivante), en lui conservant sa résidence à Namur, il le détacha pour le service des mines, dans l’arrondissement de Charleroi, l’un des plus importants de la Belgique. Cauchy justifia pleinement ces différentes marques de confiance; il fit plus : de 1823 à 1834, d’abord comme ingénieur de première classe, et ensuite comme ingénieur en chef, il organisa complètement le service dans les provinces de Namur et de Luxembourg ('). Il prit en même
(') Il avait été oommé successivement ingénieur de 1'' classe des mines au district des mines à Kamur, le 1 1 Juillet 18S3; faisant fonctions d*iogéoieur en chef de la 9"* division des mines à Namur, le 4 septembre 1981 ; ingénieur en chefdela9*« division des mines, à Namur, comprenant les 5"*'el 4"* districts en résidence à Namur, le 99 mai 1854; et enfin ingénieur en chef de classe, le 4 janvier 1839.
temps une part active aux travaux des commissions appelées à s’occuper des intérêts de l’industrie nationale. Le 19 septembre 1827, il avait été nommé membre de la commission d'Ëtat pour la révision de la loi sur les mines; en décembre 1829, il avait été appelé aussi à faire partie de la commission centrale d’industrie, de commerce et d’agriculture. Quand le conseil des mines fut établi, en 1832, on sentit que ses lumières pouvaient y être d’une grande utilité, et il fut encore désigné pour y prendre place en qualité de membre.
Deux fois il (il partie des jurys des expositions de l'industrie nationale; et chaque fois il a été nommé rapporteur de sa section : la manière dont il s’est acquitté de ces fonctions difficiles prouve l'étendue et la variété de ses connaissances.
Je ne m’arrêterai pas à énumérer toutes les commissions auxquelles notre confrère fut attaché; qu’il me suffise de dire que, dés qu’on en créait une nouvelle, et l’on sait assez combien ces nouveautés sont encore à l’ordre du Jour, les pensées se portaient naturellement vers lui, comme vers l’un des hommes les plus indispensables à ses travaux (').
Lorsque, en 1833, il fut question de décerner, pour la première fois, des distinctions honoriGques aux sciences, le gouvernement n’oublia pas un nom dont il se souvenait si bien quand il cherchait un homme de talent et de conscience; aussi Cauchy reçut l’une des trois décorations de l’ordre de Léopold qui furent données dans cette circonstance.
(') Dans rim|>ossibili(é de citer (otiles ces commissions, nous nommerons au moins les principales : *
La commission chargée de rexamen de malériaui iftdigènes, insUtoée par arrélé des départemenls des travaux publics et de la guerre, en date des 19 et 27 février 1840;
La commi-ssion chargée de Texamen des procédés nouveaux, instituée près du département des travaux publics par arrêtés minUlériels du 8 avril 1841 et du 2 avril 1842;
La commission directrice des ^nnakê des trawiux pubftcs, créée par arrêté royal du 8 novembre 1841.
Cauchy élail loin de lirer vanité de tant de marques de haute confiance ; il les acceptait comme on accepte de nouveaux devoirs à remplir; et les circonstances qui ont amené sa mort noos prouvent assez combien il était religieux observateur de ses devoirs. Modeste et simple dans ses goûts, il évitait avec grand soin de se mettre périodiquement en relief et d'occuper le public des faveurs accordées à ses talents. II s’appliquait, au contraire, à cacher soigneusement ce que tant d’autres s’étudient à mettre en évidence. Lors même que sa modestie ne lui eût pas donné ce conseil, sa raison lui disait combien sont dangereuses ces ovations ingénieusement usurpées, et combien elles nuisent au caractère et à la dignité de ceux qui les recherchent. Cauchy portait en lui le cachet du vrai talent et de l’homme d’honneur; il laissait à ses ouvrages comme à ses actions le soin de parler pour lui. Ces hommes sont rares, et si l’estime qu’on leur porte n’est pas proclamée par beaucoup de voix, du moins elle est dans le cœur des hommes d’élite, dont il est le plus glorieux d’ambitionner les suffrages.
Si nous considérons notre confrère comme écrivain, nous trouverons que sa plume était conduite par les mêmes sentiments qui réglaient scs actions. Ce n’était pas le désir de se distinguer qui le faisait écrire, mais le besoin de se rendre utile; et, pour atteindre son but, il savait avec facilité traiter les sujets les plus divers et porter dans l’examen des questions les plus difficiles toute la lucidité de son esprit. Le premier ouvrage par lequel il débuta dans la carrière des sciences est son mémoire sur la constitution géologique de la province de Namur, couronné en 1824 et qui se trouve imprimé dans le tome V du nouveau recueil des Mémoires de l’Académie royale de Bruxelles. La question proposée faisait un appel direct à ses connaissances; Cauchy crut devoir y répondre. C’est ainsi qu’en classant soigneuse-
ment les fruits qu’il avait rapportés de toutes ses excursions géologiques, en recueillant ses observations de chaque jour et en les confiant au papier, il devint auteur presque sans songer à l’étre, et fit ce premier pas, si difficile à hasarder pour l’homme consciencieux et modeste.
Le mémoire couronné décelait un mérite trop réel pour que l’Académie ne désirât pas de compter l’auteur au nombre de ses membres ; elle le nomma en effet dès l’année suivante (1825, 4 juin), en même temps qu’elle décernait une distinction semblable à MM. Raonx, Pagani et Moreau de Jonnès, qu’elle avait couronnés pendant le même concours : jamais choix ne fut mieux justifié. Non-seulement notre confrère continua dès lors à nous communiquer les résultats de toutes ses recherches, mais il nous rendit les services les plus importants, surtout par ses rapports consciencieux sur les nombreux ouvrages soumis à son examen. Ces rapports sont tels que plusieurs peuvent être considérés comme de savants mémoires, et ont mérité les honneurs de l’impression. Je citerai en particulier ceux sur les concours relatifs à la constitution géologique des provinces de Luxembourg, de Liège et de Brabant (' j.
Quand l’Académie tint sa première séance publique, le 16 décembre 1835, c’est Cauchy qui fut chargé de présenter le Rapport sur l'état actuel en Belgique de la géologie et des sciences qui s’y rapportent (’). On se souvient encore avec quelle distinction il s’acquitta de cette charge honorable mais difficile, avec quelle lucidité et avec quel heureux choix d’expressions il sut présenter le tableau rapide et animé d’une série de travaux qui font le plus grand honneur à la
(') Vofez (oini;> VII et VIII litt JUémoiret couronnéi (les commisiairet étaient MM. D'Omalius d'Rallof, Sauteur et Cauchy, rapporteur). Voyci aussi les Bul- Uliru de V Académie.
(■) BuUeli'ne de l’Académie, tome II, page 461.
Belgique, el l’on peut dire à l’Acadéroie royale, sous les auspices de laquelle ils furent exécutés et livrés à la publicité.
Notre confrère avait à peine pris place parmi nous, qu’il appela notre attention sur les pierres à chaux hydraulique de la Belgique ('). On sait que l’on nomme ainsi les chaux qui prennent sous l’eau, c’est-à-dire qui s’y durcissent au point de résister à l’impression du doigt, après un séjour dans le liquide, qui peut varier depuis huit jusqu’à quinze jours. Ce travail est une nouvelle preuve de l’élude consciencieuse qu’il faisait de notre sol et des trésors qu’il renferme.
Quand le choléra fit invasion dans nos contrées, en répandant partout la consternation et des germes de mort, Cauchy s’attacha à observer attentivement sa marche; il crut voir dans la direction que suivait ce terrible fléau des analogies avec la nature des terrains, et il nous communiqua les résultats de ses observations. Nous les avons consignés dans le premier volume des liulletim, où notre savant confrère nous a fait connaître aussi la découverte d’une pierre lithographique qu’il a trouvée dans les environs deNamur.
C’est encore dans le même recueil que l’on trouve sa notice sur un trapp granatifère du Luxembourg, et l’indication d’un Tableau synoptique des minéraux et des roches de la Belgique, qui malheusement n’a pas été publié : on y voit une série de rapports qui témoignent à la fois de l’activité, du savoir et de la flexibilité du talent de notre confrère.
En 1838, Cauchy publia ses Principes généraux de chimie inorganique^ suivis d’un tableau synoptique des corps inorganisés d’origine inorganique (*). Cet ouvrage peut être considéré comme le résumé de ses leçons données à l’Athénée de Namur, pour servir d’introduction à son cours de minéralogie et de métallurgie. « A mesure que la chimie a
(') Tome IV des IVouveaux /ffémoirt$.
(*) A )a Société belge de lihrairie, Bruxelles, 1 vol. gr. in-8^.
étendu son domaine, dit-il, j'ai donné plus de développement à cette première partie de mes cours, et j’ai été insensiblement amené ii lui accorder une étendue telle, que j’ai dû restreindre celle que j’attribuais d’abord aux autres sciences. J’en suis venu à éliminer de celles-ci tout ce que les jeunes gens studieux apprennent aussi bien seuls qu’avec l’aide des professeurs, c’est-à-dire toute la partie descriptive, et je reconnus alors les avantages du mode d’enseignement auquel j’ai été conduit, pour ainsi dire, forcément et sans aucune préoccupation systématique. »
C’est à la prière de scs élèves qu’il se décida à publier ce travail; car il lui eût été difficile de leur refuser une chose, dès qu’elle pouvait contribuer au succès de leurs éludes. Aussi recevait-il d’eux les témoignages les plus louchants d’affection et de respect, et ces sentiments ne demeuraient pas concentrés dans l’enceinte de l’Athénée; chaque élève les lui conservait religieusement dans le monde et s’habituait à le considérer comme un ami sûr, comme un véritable père. La mort prématurée de notre confrère a fait éclater d’une manière bien touchante cette pieuse affection.
Cauchy s’élait trop distingué par les succès qu’il avait obtenus dans l’enseignement et par la sagesse de ses vues dans tout ce qui se rattachait aux études, pour qu’on ne jetât pas les yeux sur lui, quand il fut question de réorganiser les différentes branches de l’enseignement. M. Teichmann, son ancien camarade à l’École polytechnique et alors ministre de l’intérieur, le désigna, par un arrêté du 30 août J83I , pour faire partie de la commission chargée d’élaborer un projet de loi à cet égard ('). Cette tâche était difficile à remplir : on venait de rompre brusquement avec un état de choses qui avait mis les entraves les plus étroites à la liberté de l’ensei-
(') M. Ernst aîné, qui faisait partie de la même commission et qui fut plus lard ministre de la justice, a suivi de bien près dam la tombe son ancien collégiio.
"nement; el la révolulion de <830, par une réaclion soudaine, avait donné à celte tncmc liberté la latitude la plus grande qu’elle pût recevoir dans aucun temps el dans aucun |)ays ('). C’est dans ces circonstances que la commission commença ses travaux, el l’on peut assurer, je crois, qu’elle n’est pas restée au-dessous de son importante mission , du moins l’expérience des premières années est entièrement favorable aux réformes qu’elle avait proposées. L’organisation des jurys d’examen semble encore aujourd’hui la seule institution compatible avec la liberté proclamée par la Constitution et avec les garanties que réclament à la fois et la société el les bonnes éludes. Celle organisation a passé dans la loi à peu près textuellement, telle qu’elle avait été formulée par la commission de <831. La seconde commission, qui fut nommée ensuite pour mettre le projet de la première en harmonie avec la loi, crut devoir faire à ce projet une modification importante, qui consistait à demander deux universités au lieu d’uwe seule que voulait le projet. Ce nouveau plan, conçu moins dans rinlérèl des sciences el des lettres que dans la vue de favoriser des exigences locales, ne semble pas avoir obtenu la sanction du temps. Pour appuyer les deux universités de l’État, il a fallu lier ensemble rcnseigncinenl scientifique et l’enseignement industriel , deux choses essentiellement distinctes pour tout homme qui a mûrement réfléchi sur l’organisation des études : l’un de ces enseignements devra nécessairement finir par étouffer l’autre, et peut-être, en définitive, ne trouvera-l-on que deux écoles d’application là où se trouvaient d’abord deux universités (^).
(') I/arliclc 17 de la CoustiluUon est ainsi conçu ; n L'enseignement est libre; (ouïe mesure préventive est interflite; la répression des délits n'est réglée que par la loi. »
(•) Il y a plus tic vingt ans que les lignes précédenles sont écrites, on n’a pas cru devoir y faire tics changements.
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Lorsque, en vertu de la loi du 27 septembre 1835, le gouvernement, d’accord avec les chambres, procéda à l’organisation des jurys d’examen, Cauchy fui élu par le sénat; cl il justifia si bien ce témoignage de haute conHancc qu’il fut réélu d’année en année. A la veille de sa mort seulement, il demanda à quitter ce poste d’honneur, et exprima le désir de voir porter sur un autre des fonctions que sa santé ne lui permettait plus de remplir (').
Sous des dehors sévères, il cachait un cœur aimant et sensible; il ne sc pardonnait pas même les peines qu’il avait pu causer en remplissant ses devoirs. Nous n’en citerons qu’un exemple. Ün jeune homme était venu échouer devant le jury; au moment où l’on prononçait la fatale sentence qui l’écartait du grade tant désiré, des larmes coulèrent de ses yeux; le jury en fut louché, car en remplissant un devoir rigoureux, il avait senti que ce jeune homme devait se trouver dans une position e.xceplionnellc. Le récipendiairc en effet était fils d’un vieux militaire, et l’état de sa fortune ne lui avait pas permis de faire des études régulières : il avait étudié, chez lui, sur des cahiers inexacts et incomplets. Le soir même de ce jour malencontreux, Cauchy sc trouvait avec l’un de scs collègues chez le général Buzcn, alors ministre de la guerre. La visite n’était pas faite sans intention; notre confrère était rêveur, préoccupé; il fallut dire le pourquoi. Cauchy le fit en homme de cœur, et il fut parfaitement compris. Le lendemain, le jeune homme reçut les moyens de faire des éludes régulières; et l’année d’après, Cauchy eut la satisfaction de contribuer à lui conférer le grade et la distinclion.
L’on ne doit pas s’étonner, après de pareils exemples, du respect eide l’alTeclion qu’il inspirait aux jeunes gens, cl sur-
(') Il a aussi fait consiammeat partie des jurys d*etamcn pour radmission aux grades de sous-ingénieur cl de condiicleur dans le corps des mines, depuis 1S5I.
loiil aux élèves qui élaient constamment en rapport avec lui. Dans son premier âge, l’homme éprouve si vivement le sentiment de la justice qu’il reconnaît comme par instinct ceux qui lui sont véritablement attachés, et il s’habitue à ne considérer la sévérité que comme un frein qui lui est nécessaire.
Cauchy aimait sincèrement les jeunes gens; il était sans cessf! préoccupé du désir de les rendre meilleurs et de développer leur intelligence. On aurait peine à croire à quels détails minutieux il était descendu pour atteindre son but. Le hasard me lit connaître que nous nous étions rencontrés sur un terrain où j’avais été conduit par la nécessité et lui par le désir toujours actif de bien faire et de se rendre utile aux autres. Qu’on me permette ces détails, les pères de famille les excuseront sans doute. Notre confrère avait employé beaucoup de temps et de méditations à rechercher les moyens les plus propres pour apprendre à lire aux enfants. Il avait composé et fait imprimer des tableaux où les difïicullés étaient graduées et présentées dans un ordre systématique tel que l’enfant, après les avoir étudiés, pouvait lire sans p<‘ine (').
On a pu voir déjà, par les détails précédents, que Cauchy s’attachait sans cesse à rechercher l’utile ; il le poursuivait par toutes les voies, et, dans son active prévoyance, il finissait toujours par l’atteindre. Mais qu’on ne s’y méprenne
(•} Ua premier tableau préseiUait lotis ie« moDosflIabes coramcnçaul par la Icllre n, puis ceux commençant par la lettre 6, et ainsi île snile. Dans un secomi lahleait se tromraient les mois composés, et tes diffîculiés étaient graduées pour chaque lelire. Si je ne craignais les longueurs, Je me permetlrais de m'élendre sur ce sujet, f|ui oITreun véritable inlérét et qui exige plus de sagacité qii'on ne le croit communément. J'es|ière pouvoir montrer ailleurs qu*il exige même mi esprit d’analyse très-délié, et qu’il est possible de resserrer dans un cadre assez étroit toutes les dilDciillés que Tenfant peut rencontrer dans la lecture. J'ai vu de nombreux tableaux du genre de ceux dont il vient d'ôlrc parlé, cl J'avoue que je suis loin d'en avoir été satisfait.
point, ccUc activité était dégagée de toute pensée d’égoïsme : elle ne s’employait que pour le bien des autres. Faut-il rappeler ensuite la justesse de son esprit, la sûreté de ses conseils, la bonté do son cœur dans ses relations intimes? tous ceux qui l’ont connu s’empresseront de faire son éloge, et nous ne pourrons qu’exprimer faiblement ce qu’ils ont énergiquement senti. Nous emprunterons à un ami commun le portrait qu’il a tracé de son confrère : la vérité et la vivacité des couleurs prêtent à sa peinture un charme que nous n’aurions pu lui donner ('}.
n C’était, en effet, un homme d’un grand savoir et d’une puissante pensée, laborieux au delà de toute expression, dont les vues étaient toujours limpides; mais il n’admettait que le positif: le fait accompli, bien constaté, était la chose à laquelle il donnait croyance ; rien, du reste, aux possibilités, aux chances d’avenir, aux probabilités même. C’étaient autant d’ombres vaines ou fantastiques pour lui; et cela ne pouvait entrer dans des idées qu’il formulait avec la rigueur d’une proposition de géométrie. C’était, en conséquence, d’un sentiment bien naturel à concevoir pour ceux qui ont vu en si peu de temps tant de couronnes rouler dans l’abimc et <|ui ne connaissent plus de stable et de solide que Dieu et la vérité absolue.
» Cette manière de traiter les choses qui étaient de son ressort, et elles étaient en bien grand nombre, enleva peut-être aux travaux de Cauchy la couleur brillante qu’aurait pu leur donner son imagination vive et gracieuse ; mais elle leur conserva un autre caractère bien précieux, c’est que jamais
(*) Le passage suivant est extrait d*une noie manuscrite que le colonel Dan* iklin a bien voulu me communiquer. Comme Cauchy, Dandelin (kaitancien élève de l'École polytechnique, et, comme lui, il enseignait par goût à TAthénéc de Namur; tous deux étaient collègues à TAcadémie, ainsi que dans différentes commissions scientiftqucs et administratives; ils avaient donc pu s'apprécier rouiiiellement.
personne n’a eu à l'egreller de s’élre engagé sous l’empire de scs conseils, ni à récuser la témérité de ses prévisions, et pourtant jamais homme peut-être ne fut autant consulté et sur autant de choses et d’éventualités diverses. Aussi le crédit moral dont il jouissait et la confiance dont il était revêtu s’étaient élevés bien haut. Ses avis, qu’il donnait avec la simplicité et la netteté qui formaient le cachet de son langage avaient plus de poids que Jjien des encyclopédies, et cela était juste : on savait au moins qu’on ne serait pas mis en fausse roule, cl dans un siècle où tout marche si vile, le plus grand de tous les malheurs, c’est d’élrc forcé de revenir sur ses pas, de faire, si j’ose le dire, un repli dans sa carrière. Cauchy n’en fit jamais faire à personne. Il y a peutêtre eu cela du hasard, mais de celui qui n’e.xiste que pour les hommes de conscieucc et de talent.
» Cauchy ne s’est pas contenté d’être un .savant et un homme de haute capacité, il était encore d’une douceur attrayante, et sa vie d’homme privé était aussi pleine de charmes que de gaieté. Cette dernière qualité, qui n’est le partage que des bons cœurs et des bons esprits,, allait quelquefois chez lui jusqu’à l’enfanlillagc , et, communicatif comme il l’était, elle cnlrainail les plus sérieux. Sa conversation, pleine d’abandon ctde finesse, ne révélait alorsquc paréclairs cl presque malgré lui, l’homme supérieur qui voulait s’effacer pour vivre un instant de la vie commune. La langue scientifique ne servait chez lui qu’à jeter une lumière plus nette et plus vive sur les formes capricieuses et juvéniles qui jaillissaient de sa pensée, et qui portaient toujours avec elles je ne sais quoi d’intelligent et d’affectueux à la fois.
» C’est particulièrement dans les voyages, souvent durs et rébulants, auxquels l’obligeaintscs nombreuses missions que l’on reconnaissait celle rare qualité de masquer à chaque instant l’homme scientifique pour l'homme aimable. Au milieu
(les fatigues de la route, aggravées par une santé déjà frêle, des périls de ses visites dans des travaux dangereux à explorer, des notes nombreuses et scrupuleuses (]u’il y prenait, des observations graves et sérieuses qui devaient cire consignées, il ne cessait de s’oublier pour s’occuper du bien-être de ses compagnons de voyage. Dur et sévère pour lui-même, sobre, et infatigable, il était plein de soins et d’attentions délicates pour eux; et, dans ces moments de fatigue et de dégoût où le courage d’investigation commence à devenir douteux ou chancelant, sa gaieté jaillissait en étincelles cl ranimait le feu prêt à s’éteindre. Aussi, plus d’une commission n’a dû qu’à Cauchy d’arriver complètement au résultat de ses recherches ou de ses travaux. »
Ajoutons, pour compléter ce tableau, que chacun rendait un si sincère hommage à sa droiture, à son jugement sûr cl à sou esprit conciliant, qu’il était à la fois l’arbitre et le juge naturel devant lequel venaient s’aplanir toutes les contestations qui naissaient au sujet des travaux d’exploitation .Quand, après avoir examiné la question, Cauchy s’était prononcé, personne n’aurait osé appeler de son jugement; cl, chose inouïe, grâce à celle sage intervention, le gouvernement n’eut pas à soutenir un seul procès dans la partie du royaume .soumise à son inspection ('). Le dernier et le plus important des travaux de notre confrère (’), celui qui accéléra peut-iqrc sa fin prématurée, c’est la Carte jwi'nïère de la Belgique, ouvrage immense, qui n’a pu paraître qu’après sa mort et qui résume en quelque sorte les travaux de toute sa vie. La
(') Nous tenons ce fait remarquable de M. le baron de Slassart, qui a été lon^'* teni|>s gouverneur «le la province de Namur cl qui connaissait Cauchf dans rin> timité. Il serait impossible de rendre un plus bel hommage au caractère d'un homme public.
(*) On doit ajouter encore à la liste des ouvrages de Cauchy une note sur les gites mélatlifères de TArdennc, insérée dans le (orne IV de la 3"*' série des ^nnaUt dtt mints do France.
carie minière a élé publiée par le ministère des travaux publics, et il est juste de dire que, pour la composer, Cauchy a pu joindre à ses propres documents ceux qui lui ont élé fournis par les ingénieurs des mines {').
La dernière fois que Cauchy prit part aux séances del’Académic (’), ce fut pour inviter ce corps à proposer l’une de scs médailles de concours au meilleur travail sur l’analyse des houilles du Hainaut. C’était encore une question d’utilité publique qu’il avait en vue. Malgré son état de souffrance, qu’on était loin de regarder comme le précurseur de sa fin prochaine, il fit ressortir avec chaleur tous les avantages de la question. Sa voix était affaiblie; il dut s’interrompre souvent, et se retirer même après avoir cessé de parler. Le mal fit des progrès si rapides, qu’un mois après, Cauchy n’existait plus. Il succomba le 6 juin 1842, vers 10 heures du soir, à une maladie de poitrine dont les progrès furent d’autant plus effrayants que rien jusque-là n’avait fait soupçonner sa présence (’).
(') M. l'ingénieur De Vaux, noire confrère à l*Acail«-mie, a lùen voulu noirs donner les renseignemenU qui fiiivent, au siijel de la Carte mim'ére de la Belgique .* « Dèi le mois de février 1837, U. le ministre des travaux publics avait exprimé aux trois ingénieurs divisionnaires du royaume le désir d'ohteuir de chacun d'eux une carte minière de sa division. Il était bien spécifié i|u'il ne fai* lait attacher aucune iro|>orlance scientifique à ce travail, dont le caractère devait être essentiellement commercial et industriel.
1» Peu après la production de ces cartes, le gouvernement forma le projet de réunir, de compléter et de publier les principaux documents statistiques que pou« vail lui fournir radininistralioii des mines. A ce projet s'associa nalurellemeul l'idée de reproduire les trois caries minières, après avoir toutefois coordonné les différentes parties et avoir étendu, sous ce nouveau point de vue, le cadre et les indications qu'elles comportent. Telle est l’origine de la carte minière qui vient de paraître. » Ce sont MM. les ingénieurs en chefCaucby, De Vaux et Gonot qui ont recueilli et fourni, pour leurs divisions respectives, les éléments de celle carte, et c'est à Cauchy qu'a élé confié le soin de diriger et de publier ce travail.
(•) Le 10 mai 1843.
(<) Ce coup fatal fut une véritable calamité pour la ville de Namiir, et l'on peut dire pour le pays entier. Un grand concours de monde prit part aux funérailles, et la douleur générale témoigna la perte qu'on venait de faire.