‹ Sciences mathématiques et physiques chez les Belges, au commencement du 19e siècleChapitre 3 sur 48 · ÉTAT GÉNÉRAL DES SCIENCES · texte numérisé non relu

ÉTAT GÉNÉRAL DES SCIENCES

Après la chute des républiques de la Grèce et la ruine de l’école d’Alexandrie, les sciences cl les lettres descendirent des régions élevées où elles étaient parvenues à se placer. Plus lard, les Arabes cherchèrent à conserver et à développer les importantes découvertes de leurs prédécesseurs; mais, à la suite des croisades, les chrétiens d’Occident voulurent montrer qu’ils n’avaient à leur céder ni pour la puissance du glaive, ni pour la force de l’intelligence.

On vit alors les lumières se répandre dans les différents pays et les peuples belliqueux aspirer à l’honneur d’étendre leur domaine. Les plus illustres combattants de l’Europe furent les premiers à se ranger sous les drapeaux déployés par les sciences. La Belgique, si petite par son étendue, mais qui toujours avait marché au premier rang depuis les temps de Mérovée et de Charlemagne, la Belgique mit hardiment le pied sur les terrains nouveaux qu’il s’agissait de conquérir.

Déjà pendant que ses guerriers, avec Godcfroid de Bouillon, faisaient la conquête de In terre sainte, les études historiques et les sciences avaient fait leur apparition. La carrière de l’intelligence s’ouvrait devant elle, apres celle des combats, et les Belges furent des premiers à se distinguer parmi les champions qui s’y présentèrent. Non-seulement les sciences se montrèrent avec éclat, maison vit bientôt se développer les lettres sous les auspices de Jean le Bel, de Froissart, de Philippe de Commines et de tous ces brillants chroniqueurs dont la plus grande partie appartenait à nos provinces; la peinture à l’iuiile s’illustra par les talents des frères Van Eyck et des Memciinck ; la musique, par celte merveilleuse école dontTinclor fut un des premiers mailrcs à la cour de Naples, et ensuite par celte série de musiciens célèbres qui firent, pendant prés de deu.x siècles, le charme de toutes les cours de l’Europe. L’industrie réalisait des progrès non moins rapides, et le Belge devra de la reconnaissance à celui de scs compatriotes qui retracera cette époque brillante où le pays se plaçait en première ligne à coté des régions les plus florissantes.

Nos aïeu.v, dans la carrière de l’intelligence, se montrèrent avec tout autant d’éclat pendant les progrès immenses qui marquèrent le quinzième siècle : on les trouve parmi les plus ardents promoteurs de la précieuse invention de l’imprimerie (1439). Leurs services ne sont pas moins marqués au moment de la découverte de l’Amérique (1492); déjà, dés i44(), Vandenberghe avait fait connailre les Açores, que l'on nomma les iles flamandes : on trouve aussi chez eux et chez les ducs de Bourgogne les premiers vestiges du changement dans la nature des armes de guerre.

L’époque fameuse de la Renaissance se distingue par les grands noms de François l'"' et de Charles-Quint. Ce dernier prince, surtout dans son active jeunesse, méritait sous

lous les rapports de briller comme l’un des resladrateurs des sciences et des beaux-arts. Quand il quitta le ciel de sa patrie, il voulut, en Espagne, s’entourer de ses compatriotes les plus illustres, et donner à son pays, même de loin, des témoignages de son estime afFcctùcuse. Legrand anatomiste Vésale avait toute sa confiance; Mercator, ürlelius et les autres géographes de son époque attirèrent ses généreux encouragements, de même que les mathématiciens nombreux que produisaient alors scs États. La fin de son règne ne répondit malheureusement pas à des commencements aussi beaux. La Belgique continuait cependant à s’illustrer par une série d’hommes que les décrets funestes de son successeur Philippe II chassèrent successivement de leur patrie, et parmi eux se dislinguaitSimon Slevin, un des plus célèbres mathématiciens de son époque et le grand maitre de l’artillerie de Guillaume de Nassau.

Pri vée de ses hommes les plus marquants par les cruelles proscriptions du l'Espagne, la Belgique cependant sut montrer, malgré ses malheurs, qu’elle n’avait point perdu devue la culture des sciences qui avaient tant ajouté à sa gloire. Un coup fatal lui fut porté au moment même où les sciences exactes produisaient leur plus belle découverte^ où le calcul infinitésimal faisait sa première apparition : le géomètre üeSluze,qui avait pris une part active à ces brillants travaux et qui jouissait de l’estime de Pascal, de Descartes, de Newton, de Huyghens, mourut quelques mois après la première publication de l’ouvrage de Leibnitz sur le calcul différentiel. A partir de cette féconde découverte, les mathématiques marchèrent à pas de géant, aidées par une réunion de savants des plus distingués que les sciences aient produits; mais la Belgique n’était plus de force à y prendre part.

On trouve encore de loin en loin quelques hommes de mérite, mais vivant en dehors de ce milieu plein d’activité :

ils élaienl comprimes par la domination étrangère. Marie- Thérèse chercha, plus tard, à rendre la Belgique à elle-même; mais la révolution française arrêta tous les plans concertés à cet égard. Les terribles mouvements politiques qui agitaient alors la France et les guerres qui suivirent durent ajourner tous les projets, lorsque enfin, après 1814, les esprits se calmèrent et se tournèrent vers des travaux plus paisibles (*).

Réunie à la Hollande, la Belgique put alors songer à revenir librement à ses anciennes habitudes et à ses goûts de science et de splendeur. Comme sa noble alliée, elle reçut trois universités; elle s’enrichit de bibliothèques, de musées pour l’histoire naturelle et pour les tableaux, de jardins pour la botanique, d’une Académie royale pour les sciences et les lettres, d’un observatoire et de tout ce qui pouvait favoriser le développement de l’intelligence. Après quinze années d’existence commune, cette union fut fatalement rompue, et les deux États se séparèrent. Mais déjà la Belgique, dans un intervalle aussi court, avait pu remonter à son ancien état et SC refaire à ses premières habitudes, dont un à deux siècles de malheurs ne l’avaient pas entièrement dépouillée; sous quelques rapports même, les malheurs qu’elle avait subis avaient retrempé sa force et lui avaient donné une vigueur nouvelle. Elle se releva donc avec plus de confiance, et les peuples lui tendirent une main affectueuse : ils lui témoignèrent une bienveillante amitié qui lui rendit son ancienne ardeur.

Pour apprécier le chemin que la Belgique avait à parcourir, afin de se mettre ^^u rang que semblait lui marquer son passé, il faut jeter les regards en arriére et voir la marche qu’avaient suivie les arts, les lettres et les sciences. En pays, s’il mérite véritablement ce titre, s’il est animé d’une vie qui

(') Voyez, pour ce qui précètle, L’Hittoire des sciences malhèmaUqwt et physiques ches les Belges, par Ad. Oiictelci, «n vol. grand in-8'*. Bruxelles, chez Hayez, t804.

lui csl propre, doit aussi avoir sa biographie qui retrace son origine et ses progrès, l’esprit qui l’a dirige et les travaux qu’il a exécutés en dehors des travaux particuliers de chacun de scs concitoyens. Au moment où la Belgique dut quitter le champ de la science, il s’opérait une innovation intellectuelle d’une grande importance, innovation qui peutêtre n’a pas été assez remarquée. L’homme de talent, dans certains cas, cesse d’agir comme individu et devient fraction d’un corps qui permet d’atteindre aux résultats les plus importants. A toutes les époques, sans doute, les hommes instruits ont senti le besoin de se réunir pour s’aider et s’éclairer mutuellement sur l’objet de leurs études communes. Au siècle brillant de la Grèce, nous voyons, à Athènes, les savants les plus illustres se grouper ensemble au Portique, au Lycée, à l’Académie, lieux célèbres dont les noms sont devenus caractéristiques dans nos temps modernes. Nous retrouvons, plus tard, une réunion semblable dans la fameuse école d’Alexandrie.

Rome ne semble pas avoir ambitionné les palmes de l’intelligence, comme s’il lui avait sufli de dicter des lois au reste de l’univers. Cependant, sous Auguste, une société littéraire aussi brillante que polie s’était formée autour de Mécène; et, sans titre ofliciel, elle a illustré à jamais le siècle qui l’a vue fleurir. Ces réunions, toutefois, annonçaient l’esprit élevé et la délicatesse du souverain bien plus que l’harmonie combinée des hommes éclairés qui se trouvaient autour de lui.

11 est intéressant de suivre ce mouvement nouveau de l’esprit humain et d’étudier les phénomènes qui lui ont donné la preuve des ressources immenses qu’il porte en lui et dont il n’avait fait aucun usage jusque-là. C’est à Charlemagne qu’on doit, parait-il, la fondation de la première académie, organisée d’une manière régulière. Ce grand

homme, par celle création, ne poursuivait pas une vaine illusion, mais il cherchait à atteindre un but utile, à donner l’essor aux sciences et à soumettre la langue parlée de son temps à des principes fixes qui lui manquaient encore. Son académie, par ses premiers essais, exerça la plus heureuse influence : elle a servi de modèle à celles qui ont été créées depuis.

Néanmoins, ce ne fut que vers le milieu du dix-septième siècle que l'on vil se développer l’esprit d’association et plusieurs savants se dépouiller de leur individualité pour penser et agir ensemble comme un seul homme doué d’une seule et même intelligence. C’est alors que l’on vit nailre, presque en même temps, la plupart des académies et des corps savants qui ont rendu le plus de services aux sciences: l’Académie del Cimento, fondée à Florence en 1657, par Léopold, grand duc de Toscane, la Société royale de Londres, créée en 1659, par Charles 11, et l’Académie royale des sciences de Paris, créée en 1666, par Louis XIV. Quelque illustres que fussent ces sociétés dés leur origine, quelque appui qu’elles aient donné aux sciences, elles ne comprirent cependant pas également la puissance infinie qu’elles pouvaient puiser dans l’esprit d’association.

Ici commence pour les sciences une ère nouvelle, qui n’a peut-être pas assez frappé l’esprit des observateurs ; ici principalement les savants ont cessé d’agir comme individus, et plusieurs d’entre eux ont appris à réunir leurs connaissances pour en déduire des conclusions utiles. L’Académie de la Crusca mil tous ses soins à composer un dictionnaire qui fait encore loi en matière de goût, cl elle s’attacha particulièrement à fixer les principes de la langue. L’Angleterre cl la France sentirent également l’influence que pouvaient exercer sur les sciences et les lettres les corps savants qu’elles venaient de créer. Ce fut particulièrement en 1735

que l’Académie des sciences de Pans entreprit la solution d’un des problèmes les plus difliciles et les plus délicats que l’on puisse avoir à résoudre.

Elle conçut le hardi projet d’apprécier directement la »n. itss. courbure de notre globe, et entreprit à cet effet de partager en deux sections les astronomes et les physiciens les plus célèbres qu’elle renfermait, pour aller mesurer un degré du méridien, les uns en Laponie et les autres au Pérou. Ainsi, comme le fait observer Delille, qui remplaça à l’Académie française l’auteur de ce projet gigantesque :

« Tandis que MM. Maupertuis, Clairaut, Camus et Lemonnier allaient, pour le même objet, braver les frimas du Nord; MM. Godin, Bouguer et Lacondamine allaient affronter les ardeurs du Midi. Jamais les souverains n’avaient rien fait de si beau pour l’honneur de la philosophie, jamais la philosophie n’avail médité un plus grand effort, et la vérité allait se trouver poursuivie du pôle à l’équateur ('). »

Cette expédition, qui fut entourée de tant de dangers et de gloire, restera à jamais dans l’histoire comme un des plu.s beaux monuments élevés à la science, et comme le premier e.xemple de ce que peut l’association pour le domaine de l’intelligence. Dans un siècle plus poétique, ces nouveaux Argonautes eussent trouvé des interprètes éloquents pour célébrer leur brillante conquête.

Déjà, avant cette époque, on avait vu les savants des pays les plus éclairés unir leurs recherches communes et partager en quelque sorte leurs pensées, pour arriver à la solutiond’un grand problème qui semblait se révéler à tous et que tous attaquaient de différentes manières, mais dont la solution finit par appartenir à deux des plus puissants génies que les sciences aient vus naître, à Newton et à Leibnitz. Déjà du

(') Delîlle, Discours de réception à VJeadémie française^ le 1 1 juillet 1774.

Digilized by Coogle

temps de Pascal et des grands malliêmaliciens ses contemporains, on sentait le besoin d’appréciations nouvelles dans les méthodes mathématiques : chacun faisait un secret de la marche qu'il suivait dans scs travaux; des prix étaient proposés pour la solution des problèmes les plus difficiles; on voyait une arène nouvelle dans laquelle entraient les rivaux les plus puissants : la lutte, en effet, s’établissait entre Pascal, Descartes, Huyghens, Fermai, Newton, Leibnitz, De Sluze ('), Roberval, Hudde, les frères Bernouilli, Maclaurin, le marquis de Lhôpital, et tous les savants qui signalèrent à jamais ce siècle remarquable.

C’est alors aussi que commencèrent les grands travaux pour la détermination des heures et des hauteurs des marées, auxquels Newton prit une part si active, et qui, plus tard, furent repris avec une activité nouvelle par Laplace et par les nombreuses investigations faites dans les dill'érents ports de mer. Ces recherches furent revues ensuite et données avec plus de développements pour les côtes de l’Europe, par MM. Whewell et Lubbock, dans les Mémoires de la Société royale de Londres. En voyant ces travaux immenses , exécutés sur les différents points du globe par les voyageurs et par les savants de tous les pays, on sent, mieux peut-être que par tous les autres exemples, les avantages qu’on peut retirer de travaux combinés entre eux et dirigés vers un même but. L’histoire nous apprend que déjà le problème des marées avait fixé l’attention d’Aristote, dans les limites de la Méditerranée; mais elle ajoute que le phi-

(') « De Sluze, en mourant, put saluer le grand siècle qui s'ourrail aux connaissances mathématiques et se rendre cette justice qu'il avait brillé parmi les princes de la science à qui l'on devait la voie nouvelle dans laquelle on allait rntrer. Il mourut au commencement de l'année qui suivit celle dans laquelle Leibnitz publia, dans les Actes de Leipsick (oct. 1084), son écrit i Jamais reroar> qiiable. • J/ts(oire det sciences matAématigucs ei physiques cAez /es BelgeSf page9G4; in-S*', 1804.

Digilized by Coogle

losophe, ne pouvant en apprécier les causes, s’élait noyé de désespoir. Cet exemple, s'il était vrai, tendrait à nous montrer, mieux que tous les raisonnements, la supériorité de l’association d’une réunion d’hommes sur les efl’orts du génie humain le mieux organisé, abandonné à ses forces individuelles au milieu des grandes œuvres de la création.

Dans la dernière partie du siècle précédent, la petite ville de Mannheim, de son côté, avait formé une association assez vaste pour étudier les phénomènes atmosphériques; mais cette association ne fonctionna que pendant quelques années. Différentes sociétés cherchèrent à atteindre le même but, sans arriver à des résultats plus précis. On a senti la nécessité d’y revenir depuis avec des moyens ))lus puissants et avec un nombre d’observateurs plus considérable et mieux pourvus d’instruments pour apprécier les grands phénomènes de l’atmosphère.

Sir John Herscbel, pendant son séjour au cap de Bonne- Espérance, avait demandé à plusieurs savants de l’Europe de faire, pendant trente-six heures continues, des observations météorologiques aux époques des solstices et des équinoxes, et de les prolonger dans l’intention de recueillir des données sur plusieurs problèmes importants. Mais ces observations horaires étaient généralement faites à des distances trop grandes entre elles pour pouvoir donner toutes les indications de l’air et en montrer les mouvements. En quittant le Cap, cet illustre savant voulut bien engager notre Belgique à continuer ces études, du moins dans leurs rapports avec les points les plus rapprochés. Pour répondre à ses vues, des demandes furent faites aux differents pays, et la Belgique parvint à réunir sur la surface de l’Europe les observations de plus de quatre-vingts stations (*),

(') Elles furent publiées par l'Acailéinie royale de Bruxelles; elles ont été discutées ensuite dans un trarail spécial Sur ks Onda almotphiriquts en général.

qui, de 1838 à 1843, durèrent pendant près de six ans. Aujourd’hui, par les puissants moyens de la télégraphie électrique, on réunit sur les dilTéreiils lieux du globe, de nombreux documents qui nous manquaient à peu près complètement, malgré leur importance. Il reste cependant un point essentiel à régler : pour arriver sûrement et plus vite à ses fins, il faut viser au même but avec des moyens parfaitement comparables. La France a commencé et publie régulièrement ses résultats; l’Angleterre, l’Allemagne, l’Italie et plusieurs autres États suivent cet exemple (‘); mais ces moyens, au lieu de se simplifier, tendent au contraire, par le trop de zèle des observateurs, à se gêner et à se paralyser mutuellement. Il faudrait, avant tout, oublier l’individualité et du savant et de la nation : il faudrait être entièrement à la science. Aujourd’hui chaque pays éclairé recueille et publie ses observations; mais les méthodes d’observer et les instruments sont différents, les unités de mesure sont dissemblables, presque tous les moyens de comparaison manquent. Il faudrait plus que jamais que des délégués des différents pays, unis par la science, pussent se voir et s’entendre à une époque donnée et dans un lieu déterminé : on conviendrait des méthodes et des heures d’observation, ainsi que des instruments à employer et des réductions à faire pour rendre

daoi l\»UTr«ge pnblié par rObserraloire 5ur le climat de ta Belgique, lome II ; in-4% 1857, 4* |tar(ie, pagei 73 suivantes. De nombreux tableaux montrent la marche et la vitesse des ondes atmosphériques au-dessus de TEurope et de PAlie.

(') La France publie, avec ses propres observations météorologiques, les ohservaüoos les plus importantes des autres pays européens; mais ce travail peut s'étendre encore, et, sans détruire les travaux des différentes nations, on peut chercher à obtenir les documents des points les plus essentiels recueillis sur le globe en général; surtout si, comme on a lieu de l'es|»érer aujourd'hui, les lointains climats pouvaient communiquer avec l'Europe par voie de U télégraphie électrique. Plus les comparaisons s'étendront, plus elles seront fécondes, et surtout pour la marine ; la météorologie, si longtemps dé.laigoée, deviendrait une des sciences les plus utiles!

les valeurs immédiatement comparables. Chaque pays serait dirigé par un délégué ; et, parmi ces représentants des nations, on ferait choi.\ d’un directeur pour conduire l’ensemble. Cette unité est le seul moyen d’arriver promptement à un résultat utile. Une publication unique, pour les grands phénomènes, pourrait ainsi tenir au courant des différents travau.x de la météorologie et en favoriser singulièrement les succès. Les avantages d'une pareille unité de vue seraient immenses pour la science, pour le commerce et pour l’État en général.

On pourra voir plus loin ce que la science a fait pour la marine et pour la statistique : on comprendra mieux ainsi les résultats heureux qu’on a recueillis déjà, en posant nettement les moyens d’arriver à un but générai que des observateurs particuliers ne peuvent jamais atteindre.

Ce fut aussi en 1841 que la Belgique entreprit un travail considérable qui avait principalement pour objet la direction et la vitesse des ondes atmosphériques au-dessus de l’Europe et de l’Asie. En même temps, des travaux horaires à peu prés semblables s’exécutaient en Angleterre, par M. Birt, et dans les États-Unis d’Amérique, par M. James P. Espy. Ces savants voulurent bien communiquer leurs résultats à notre Académie, et par leur secours et celui des nombreux météorologistes qui les aidèrent de leurs observations, on put former un travail qui fut complété par un grand nombre de planches ('j.

(') l.es réstiUali auiqiieis on eil parvonn furent exprimés dans les termes suirants :

1* L*almospbère est (généralement iraeersée par plusieurs systèmes d'ondes différents. Ces ondes Interfèrent et produisent, pour chaque lieu de la terre, un état spécial de pression.

d* Au milieu de Inus ces mouvements particuliers, il se prononce un système d'ondes prédominant qui semble rester i peu près constant pour un même climat.

8* Les ondes atmosphériques, tant en Europe qu'en Asie, se propa^tent du nord au sud, sans avoir toutefois la même vitesse ; elles marchent plus rapidement

Ces travaux simultanés, faits dans différenis pays, d’après des principes arrêtés, ont surtout pour objet de connaitre et d'étudier complètement des phénomènes spéciaux que des

dans le système asiatique ei dans le système de TEuropc centrale qu'en Russie ou dans les montagnes de l'Oural.

4* Les ondes atmosphériques semhlent se propager avec moins d'obstacles i la surface des mers qu'à rinléricur des terres. En général, les as|»érilés du globe, et particulièrement les chaînes de montagnes, diminuent leur vitesse et modifient aussi leur iutensité.

5** L'inégalité de vitesse sur le contioeut, d'une pari, ci dans le voisinage de le mer, de l'autre, expli<|iient les inflexions qu'éprouve, dans toute son étendue, la ligne qui figure la marche générale de Ponde dans notre hémisphère.

Cette ligne se replie de manière à être poussée en avant dans le sens de la plus grande vitesse : ainsi Ponde pénètre presque en même temps sur le continent européen par les difTéreiites côtes de la mer du Nord, de l'Océan et de la Méiliterranée; d'une autre part, elle vient aboutir, presque en même temps aussi, lu long de la chaîne de l'Oural et de celle des Alpes tyroliennes.

G” La vitesse avec laquelle les ondes barométriques se propagent est trèsvariable; elle |»eut être estimée moyennement de six à dix lieues de France à l'heure : elle est un peu plus grande dans l'Europe centrale et moindre en Russie.

Au reste, cette vitesse varie d'une onde à l'autre ; elle varie même pour les diN férenles parties d'une même onde. Comme nous Pavons déjà fait remarquer, elle est plus grande vers tes côtes et dans tous les endroits où la propagation du mouvement parait plus libre. Au contraire, lians le voisinage des montagnes cl des plateaux, celle vitesse diminue notablement; dan^ l'Oural, elle se réduit parfois à moins de deux lieues par heure.

7* Les directions des vents n'onl pas de rapports apparents avec les directions des ondes barométriques. Ce fait important semble favorable à Pby|>olhèse de courants compensateurs marchant dans le bas de l'atmosphère et dans les directions opposées à celles des cuurantsqui vonldu pôle vers Péquateiir. Remar<|uons, du reste, que Pair peut aussi se condenser par des pressions latérales, sans qu'il y ail des affluents d'air nouveau et, par suite des vents sensibles dans les directions de ces pressions. An contraire, les vents dominants peuvent fort bien subsister sans alléralinn pendant que les masses d'air qu'ils déplacent changent sensiblement de densité. Il doit en être de certaines ondes barométriques comme des ondes sonores, qui se transmellenl dans toutes lesdireclions, malgré l'obstacle des vents, lesi|iiels peuvent, à la vérité, en modifier l'intensité et la vitesse. Voyez Pouvrage Sur le CVimaf de la Belgique, IV*’ partie, De$ Ondes atmosphéri^ ques, pages 01 et siiiv., tome II, in-4**, 1857.

Les systèmes d'observations météorologiques qu'on emploie aujourd'hui, cl spécialement celui qui reçoit Pindtcalion des données fournies par les divers pays, au moyen de la télégraphie éleclrit|ue, sont en général d'un secours très-énergique, cl ils nous donneront sans doute des moyens plus précis et plus

observations régulières, exécutées sans accord préalable, ne peuvent mettre en évidence. Ces dernières observations, du reste, sont loin de perdre de leur valeur, et l’examen des travaux météorologiques faits par MM. Dove et Kæmtz l’a spécialement prouvé.

Il est un autre genre de recherches qui exige également les observations simultanées d’un grand nombre d’hommes : c’est celui qui se rapporte à la nature animée et qui tend à faire connaitre l’influence que peuvent avoir sur l’époque du développement progressif des plantes et des animaux, les divers points du globe, en raison de leur latitude, de leur longitude, de la hauteur des stations, des circonstances atmosphériques, etc. Linné, avec quelques amis, avait abordé cette question curieuse, maisdilTicile, pendant les annéesl 750 à 1752. Quels <]ue fussent les talents de ce grand naturaliste, la difliculté des communications, le manque d’identité dans la nature des observations et bien d’autres causes rendirent ce problème à peu près insoluble pour l’époque où il fut posé. Les temps modernes, grâce au progrès des sciences, ont pu marcher avec plus d’assurance : déjà des éludes identiques permettent de voir une solution prochaine d’une des questions les plus curieuses et les plus utiles. La plupart des pays de l’Europe et les États-Unis d’Amérique s’entendent aujourd’hui; ils sont favorisés surtout par les découvertes faites dans ces derniers temps, qui donnent les moyens, par l'électricité et les méthodes télégraphiques, de communiquer rapidement leur pensée. Jusqu’à présent, ce mode si favorable et qui rend déjà des services si importants à la météorologie et à la navigation.

Kùrs pour déterminer les diverses circoiislaiiccs (|iii se ratUchenl à ce j^enre de phénomènes. L'Observatoire de France, suus ce rap|K>rl, a rendu un véri* table sen ice à la science et a étendu de beaucoup le champ de ces belles recherches.

étendra son cercle et produira ses fruits dans les deux règnes de la nature, qui n’ont encore tiré que de médiocres avantages de la simultanéité des observations dont nous ne jouissons, du reste, que depuis peu d’années (').

Le commencement de ce siècle a offert, à son tour, un exemple curieux d’une association semblable pour l’astronomie. L’étude du ciel et de la subordination des planètes, quant à l’ordre des distances, avait fait concevoir à priori qu’il devait exister une planète encore inaperçue : on allait Jusqu’à désigner sa distance au soleil, le temps de sa révolution et plusieurs autres circonstances de son cours. Six astronomes allemands se réunirent à Lilienthal et résolurent de la chercher; ils formèrent à cet effet une association d’observateurs expérimentés, qui devaient passer en revue toutes les étoiles télescopiques du zodiaque, pour reconiiaitre parmi elles la planète rebelle qui se dérobait à leur poursuite. Leurs premiers efforts furent infructueux; mais ils apprirent bientôt qu’un astronome plus heureux avait aperçu l’astre tant cherché : Piazzi en avait fait la découverte à Palerme, le premier jour de ce siècle. L’association prit une noble revanche, et deux de ses membres, Olbers et Harding, découvrirent trois planètes presque aussitôt après. En cherchant la dernière, Olbers avait reconnu que les trois planètes nouvelles présentaientpiusieurs caractères communs qui pouvaient les faire considérer comme ayant appartenu

(*) On a cherché à firésunler les résuitals des vin^let une années d^obser» valions^ de 1839 à 18G0, dans roiivrage 5'iir la physique du gtobef chapitre VI Sur les phénomènes périodiques des plantes et des animaux, pages 393 à 400;

I vol. in-4(*) **; Bruielles, 18411. — H. Ch. Frilsch, de Vienne, et M. Linsser, aide à l’Observatoire de Piilkowa, ont entrepris le même travail. On peut voir les premiers résultats (|ue ces savants m’ont communiqués, dans le tome XIX, n^ 4, de la ^ partie des Bulletins de Vj4cadémie de Belgique, pages SOS et suiv., année 1865. Ces travaux sont basés sur les observations de plusieurs centaines d'observateurs qui prennent simiiltanémenl part aux mêmes travaux.

primitivement ù un corps plus grand ; et comme la théorie, en ce cas, montrait que les fragments devaient passer périodiquement par le même lieu où la séparation s’était faite, il crut pouvoir indiquer la place où il fallait se poster pour saisir au passage les autres débris.

Cependant la nature, en vérifiant quelques-unes de nos conjectures, ne nous donne pas toujours le dernier mot de ses secrets. C’est ce qu’a fort bien compris l’Académie royale de Berlin, qui fit également un appel à l’esprit d’association et demanda, à son tour, vingt-quatre astronomes dévoués qui consentissent à faire un inventaire général du ciel età en dresser des cartes détaillées avec un catalogue si e.xact, qu’il ne fût plus possible de confondre désormais une planète avec une étoile. Cette heureuse idée porta ses fruits : au lieu d’une planète que l’on cherchait primitivement entre les orbites de Mars et de Jupiter, on en compte aujourd'hui plus de quatre-vingts, sans les cinq petites comètes périodiques qui sillonnent perpétuellement les mêmes régions, et tout porte à croire que la liste est loin d’être épuisée.

J'ai insisté sur ces exemples pour montrer que quelques sociétés savantes ont compris leur mission autrementqu’on ne l'avaitfait jusqu’alors; elles ont commencé des travaux simultanés que des individus isolés n’auraient jamais pu réaliser.

Brandèset Benzenberg, à la fin du siècle précédent, entreprirent, de leur coté, d’observer les circonstances curieuses que présentent les étoiles filantes, phénomène à peu près négligé jusqu’à cette époque. Plus tard, les physiciens belges s’occupèrent des mêmes recherches, et ces observations se répandirent dans les différents pays. On sait les développements considérables qu'ont pris ces travaux dans les derniers temps et ceux qu’ils promettent encore (').

(') Voyei rouvi .ige Sur ta physique du globe, chapitre Des étoiles /liantes, pages 3C6i 333. Bruielles, chez Hayez, in.4°, 1801 ; de rntmeque l'Histoire des

— Iti —

Le magnctii:'' ^ était connu des anciens, qui étaient loin cependant en apprécier les principales propriétés et les moyens d’en tirer parti pour les usages de l’homme. Cet élément curieux prit néanmoins un rang élevé, surtout quand la découverte de l’Amérique eut fait mieux comprendre son importance pour se diriger à la surface du globe. On reconnut successivement et on analysa avec plus de soin ses diverses propriétés. On finit par apprécier sa puissance directrice, qui varie selon les divers points de la terre, son inclinaison, sa force absolue et tout ce qui est susceptible d’une mesure exacte : on parvint même à reeonnaitre la variabilité de l’aimant pour un même point du globe. MM. Arago et KupITer eurent les premiers, parait-il, l’idée de comparer ses variations diurnes à de grandes distances, telles que Paris et Saint-Pétersbourg, et les changements simultanés qui s’y faisaient remarquer. L’illustre Gauss, en 1840, se proposa de mieux en observer les variations périodiques pour différents lieux: il réussit à le faire avec quelques savants qui voulurent bien l’aider de leurs expériences. Les épreuves étaient faites de cinq en cinq minutes pendant vingt-quatre heures consécutives, chaque mois et dans plusieurs des principales villes de l’Allemagne, ainsi qu’à Leide et h Bruxelles. On y vit clairement que les mêmes perturbations s’appliquaient identiquement aux mêmes éléments magnétiques et aux mêmes instants. M. De Humboldl suggéra alors un système d’observations plus vaste dont Londres devint le centre et qui s’étendaient sur Dublin, Saint-Pétersbourg, Bruxelles, Munich, Vienne, les États-Unis et les différents points des possessions anglaises des autres continents du globe. On put reconnaître que le système des variations diurnes était universel, mais

fciencei mathématiques et physiques ehes les Belges, pages ^ et suivantes. Bruxelles, chez Uafei^ grand iO'8% 1864.

iiu’indépendamment des résultats générau.x, il se présentait dus perturbations purement locales. Il fallait un système semblable pour parvenir à reconnaître ces phénomènes, qui auraient échappé à un observateur isolé, quelle que fût sa force d’intelligence (').

I.’électricité do l'air ne méritait pas moins d’attention; mais, malgré les soins mis à l’observer, malgré les avantages qu’elle promet, on parait peu disposé à en suivre l’étude. Ou sera peut-être étonné un jour de connaître la cause des incertitudes au.xquelles on a été e.xposé depuis qu’on s’en occupe. La plupart des observateurs ont abandonné l’instrument, sans même chercher à e.xposer les motifs de cet abandon, et sans avoir soupçonné que les causes des obstacles éprouvés tiennent à des conditions généralement négligées qui doivent amener les dillicultés les plus grandes; tandis que, si l’on y a égard, l’observation devient des plus faciles et des plus concluantes.

On observe, à Bruxelles, l’électricité statique depuis plus de vingt ans, et les résultats annuels, d’après les observations faites chaque jour, à midi, oQ'rent, on peut le dire, presque autant de régularité que les résultats du thermomètre. L’électricité, plus forte en janvier, diminue successivement jusqu’en juin et juillet pour augmenter de nouveau jusqu’à l'hiver. Le même résultat a été observé, dans ces derniers temps, à Gand, à Kew et à Munich.

Les époques des maxinta et des minima sont les mêmes, mais les différences entre ces termes extrêmes varient selon les lieux. L’électricité pour Bruxelles est dix fois plus forte

{*)\oyez i ce sujel Toiivrage Sur la physiqut du globe, îd-4*, page S60, et MirtoiU les programmée siicccssiveoient donnés par la Société royale de Lon* dres, de même que les volumes des ohservoiions sur le magnétisme, in-4*, faites a Londres, üiiblin, llolurlon, Toronto, Sainte-Hélène, le cap de Bonne-Espéraiice, etc.

en janvier qu’en juin, toutefois celle dilTérence est moindre pour les trois autres localités. La variation diurne est aussi marquée semblablement (').

S’il existe jusqu’à présent peu d’observations comparables pour l’intensité de l’électricité statique, il s’en trouve bien moins encore pour l’électricité dynamique, qui s’observe surtout d’une manière extrêmement intéressante pendant les orages. Ces sortes d’observations présentent de grandes dilTicultés, sans doute, puisque les variations les plus importantes ne peuvent être constatées que dans des circonstances exceptionnelles et dans les lieux les plus exposés aux coups de la foudre. On doit s’étonner parfois de voir, dans l’espace de moins d’une minute, passer le maximum d’électricité positive au maximum d’électricité négative, et vice versd, sans qu’on ait le temps d’observer l’état intermédiaire avec les instruments actuellement employés. Mais ces effets énergiques, et surtout ceux de l’électricité négative, ne se montrent que pendant les orages ou pendant le passage d’un nimbus.

L’étude de l’électricité atmosphérique, l’une des plus intéressantes de la météorologie, en est à peine à sa naissance; elle exige la plus grande attention, et l’on ne saurait assez recommander la prudence dans ces sortes de recherches. Nous n’avons aucun doute sur l’immense utilité qu’on pourra en recueillir pour la météorologie, quand on aura mieux appris à juger toutes les phases qu’offre ce phénomène important, encore si peu connu dans les véritables circonstances où il faut savoir se placer pour en bien connaître les effets et pour ne pas substituer des faits purement accidentels à des faits normaux. En général, on ne peut juger que très-incomplélemcnt des phénomènes de l’air, en faisant abstraction de l’influence incessante de l’électricité, surtout

(') VojTfjr, Sur la physique du globe, le chajiUi*»* F.hrtrieHè de Pnir. 80 À Ï34. I vol. 180i.

ilurant Ins orages; mais, nous le répétons, cette élude n’est pas sans danger pour l’observateur (').

Depuis le commencement de ce siècle, il s'est formé des associations nouvelles ; on a cru voir que les sociétés et les académies anciennes ne répondaient plus au but de leur institution, et qu’il leur manquait surtout la liberté nécessaire pour que chacun pût y venir exposer ses pensées dans des conditions beaucoup plus faciles que celles admises aujourd’hui dans les sociétés savantes : c’est alors que se sont formés les congrès et les autres associations semblables dos dilférenlspays.On n’a pas lardé cependant à s’apercevoir que ces réunions, généralement temporaires, ne pouvaient guère exister que pour l’examen de certaines questions ou pour l’exposition de découvertes nouvelles. Au premier instant, la manière dont ces associations libres se posaient semblait avoir pour but de renverser les corps savants. Ceux-ci examinèrent, et avec raison, ce qui pouvait leur manquer, et ils lâchèrent d’y suppléer. C’est à celte première attaque, qui paraissait fondée, que toutes les sociétés savantes eurent soin de répondre, en publiant des Comptes rendus ou des liulletins de leurs séances qui permettaient à chacun de prendre en quelque sorte part aux sujets qui avaient été traités (*).

(*) M. PeltiLT, qui «nlreprit, avec nous, les ptemières obscrvalions électriques faites à Bruxelles sur réleclrlcilé de Pair, nous assura qu'il lui avait été impossible de les faire avec succès dans rinlérieur de Parisj tandis qu'iei, placé dans un lieu élevé, où i7 n’étail dominé absolument par aucun édifice, par aucun obstacle, les résultats étaient des plus concluants. Des observations répétées nous tirent voir combien ses conjectures étaient fondées, et Je pus mieux comprendre la cause de son insuccès dans Paris ; il siiHU, en efTel, d'élrc dominé par un corps plus élevé, placé même à une certaine distance, pour obtenir les valeurs les plus différeates. Vovez à cet égard \cs vénnalet de VObservatoire, (orne VII, pages 1 et suivantes, 1840; tome X, pages 47 et suivantes, 1854; et, dans l'ouvrage Sur la physique du globe, in-4”, 18G1, le chapitre II, De Vélectricité de l’air, pages 80 à 194.

(*) Voici les dates auxquelles ont commenré les publications des Jiullelins,

Dans les associations nouvelles, on procéda néanmoins avec une certaine symétrie et l’on prit des mesures qui parurent concilier tous les partis; nous citerons en particulier l’exemple de l’Angleterre. Depuis longtemps, la Société royale existe comme une des gloires de la nation : cette institution est entièrement libre et ne reçoit du gouvernement que le lieu où se tiennent ses séances. L’admission pour les régnicoles est peut-être moins difficile que pour les étrangers : on exige cependant des conditions qui sont assez rigoureusement ob- .servées. Avec la profonde estime que ce corps a méritée des hommes les plus distingués, il est resté au milieu de toutes les sociétés spéciales qui se sont formées successivement, comme le représentant de la science en Angleterre, et il a jugé à propos de prendre en quelque sorte la direction de l’Association britannique, qui peut être regardée comme le premier degré conduisant à l’association supérieure.

En France, l’institut impérial a non-seulement le local où se tiennent ses séances, mais reçoit une dotation considérable, et, de plus, les membres reçoivent encore une pension

<lrs Complet rendus, «le., des principaux corps «avaiils de rE<irnp« : ProceedingsAt la Société royale de Londres, ISSO.

Bulletin de la Société géologique de France, ISSU.

Bulletins de V Académie royale de Belgique, 1833. flendieonto de Plnstiiiit de Bologne, 1833.

('ompte rendu de PInttitut de France, 1835.

Oesehichts jémeigen de l'Académie royale de Munich, 1835.

Bulletin del'jécadémie impériale de Saint-Pétersbourg , 1835.

Bericht, e/e., de l'Académie royale de Berlin, 1830.

Pruceedings de l'Académie de Dublin, 1636.

Bulletin de la Société impériale des naturalistes deilfoieou, 1837. Proceedingt de la Société royale d'ÉdimlK)iirg, 1838.

Ciornale de l'Inslilul de Milan, 1841.

Geschichts jinseigende la Société royale de Goilingue, 1843.

Compte rendu de P/écadémie royale des sciences morales et politiques de riustitut de France, 1843.

Bendiconto de l'Académie royale de Naples, 1844. flendieonto de l'Académie des LIncées de Rome, 1848.

annuelle et des jetons de présence, de façon que la position n’est pas la même que celle de l’Angleterre. Il en est résulté aussi que l’Institut, corps national, n’a pris aucune part aux différents congrès libres qui se sont formés. Ici l’on trouve une indépendance complète dans ces corps, qui se forment successivement; tandis qu’en Angleterre, il y a en quelque sorte fraternité et subordination ('). Les autres États ont généralement suivi la marche indiifuce par la France : les conférences scientifiques et les congrès s’éloignent communément, par leur forme et la nature de leurs travaux, des académies constituées dans les divers pays. Ils s’organisent pour suivre une même pensée et en réaliser l’exécution, et dès que le but est atteint, leur mission est remplie, ils cessent d’exister, excepté cependant en Angleterre, où l’Association britannique est véritablement un corps scientifique, avec des séances annuelles d’une durée à la vérité fort courte.

Dans le monde matériel, comme dans le monde intellectuel, l’esprit d’association se révèle sous toutes les formes ; le point essentiel est de savoir ce qu’on peut lui demander avec chance de succès. Ce qui constituera toujours un des principaux avantages des académies et des grands corps savants, établis sous les auspices des différents peuples, c’est leur caractère de permanence ; c’est à eux qu’appartient l’exécution de ces immenses travaux auxquels la vie et l’activité d’un seul homme ne pourraient suffire; c’est à eux qu’est

(•) VJttociation britannique iiour rafanceiDeoldet sciences est un véritable corps savant, composé de membres publiquement reconnus, payant une cotisation, se réunissant b des époques déterminées, faisant riécuter des travaux spéciaux et publiant annuellement leurs actes sous une forme régulière. L'Association, d'ailleurs, se com|H>se exclusivement d'Anglais, bien que les étrangers y soient reçus avec courtoisie et qu'elle en admette, à titre d'oisociés, comme dans les autres sociétés savantes. C'est un véritable corps, disons-nous, mais qui ne se réunit qu'une fois l'an, pendant huit Jours et dans des lieux différents. Après chaque session, il parait un volume In-octavo de ses procès-verbaux et des communications qui ont été reçues.

contié le soin d’entretenir le feu sacré dans une nation; de stimuler le goùtdes sciences par leur exemple et par leurs encouragements; d’opposer avecénergie une digue au débordement des fausses théories et des erreurs, et de faire aimer et respecter la science, en se faisant aimer et respecter soi-méme.

Depuis des siècles, les mers sont sillonnées en tous sens par les diverses nations, et chaqucvaisseau, pour sa propre sûreté, recueille les faits scientiliques les plus importantsobscrvés pendant ses voyages. Les recueils qui les renferment étaientrestés à peu près sans usage pour la science: un oITicier américain, l’ingénieux et savant M. Maury, sut en tirer parti et féconder son heureuse pensée. En compulsant un grand nombre de registres de la marine, il réussit à se former des idées plus justes sur la nature des courants, soit de l’air, soit de la mer, et les premiers fruits de ses études amenèrent bientôt des simplifications considérables dans quelques traversées : ainsi, le voyage des États-Unis à la Californie, qui se faisait en cent quatre-vingts jours, fut réduit à cent jours seulement. Un résultat aussi remarquable fit naturellement penser aux avantages immenses qui proviendraient de la comparaison des registres de bord, non pas de quelques vaisseaux seulement, mais de tous les vaisseaux, quel que fût leur pavillon, surtout si ces registres étaient tenus d’une manière parfaitement uniforme et si les observations étaient comparables entre elles.

Pour arriver à un accord aussi désirable, le gouvernement américain fit un appel à toutes les nations maritimes et les invita à envoyer des représentants à une conférence générale dont le lieu fut fixé à Bruxelles. Cet appel fut accueilli avec faveur, et dans la réunion qui eut lieu au mois de septembre 1853, presque toutes les nations maritimes étaient représentées par des officiers distingués ('j.

(') Plusieiiri ÉlaU fireol coooaUre, plut lard, leurs rrKrets de n'aroir pas eu le temps nécessaire pour se faire représenter i la réunion.

L'esprit de conciliation et de fraternité qui domina dans les discussions doit, en outre, être remarqué comme un des faits caractéristiques de notre époque. Après quinze jours de délibération, on parvint à un système uniforme d’observations sur mer qui obtint l’assentiment de tons les membres et qui, depuis, a été adopté par la plupart des gouvernements (').

Le succès de cette première réunion a prouvé qu’on peut tenter un pas de plus et arriver au plus vaste système d’observations que l’esprit iuimain ait jamais conçu : celui de couvrir le globe entier, dans toutes ses parties accessibles, d’un vaste réseau d'observateurs, espacés de manière qu’aucun phénomène naturel de quelque importance ne puisse se manifester sans avoir été vu et observé avec soin, sans qu'on ait le moyen de le suivre et de l'étudier dans sa marche; en sorte que l’œil de la science reste pour ainsi dire incessamment ouvert sur tout ce qui se passe à la surface de notre planète.

Pour arriver à l’exécution d’un pareil plan, il faudrait, cette fois, non-seulement le concours des navigateurs, mais encore, sur terre, celui des observateurs les plus exercés. Dtqà la plupart des nations ont organisé des systèmes d’observations météorologiques et en ont confié la direction à des hommes spécialement versés dans ce genre de connaissances. Ce seraient donc ces hommes surtout qu’il s’agirait de réunir: ils devraient étudier en commun quelles sont les lacunes que présente le réseau d’observateurs actuellement existant pour aviser au moyen de les combler, et rechercher s’il n’y aurait pas quelque utile réforme à introduire, soit dans les

(‘ ) Vojrci : Conférenct maritime tenue à BruxeUee pour Vadoption d'un tystème uniforme d'obiervalione météorologiquee à ta mer, etc., in>4«; Bntiellet, 1853, che< Uayex. Vojrcx auui VBietoire de$ teieneee mathénuUiquei et phyeique» chei le» Belge», page* 387 et tuifanlc». BruxeU«i, ia-8*; 1864, ches Hayez.

instruments, soit dans la manière de les observer. On arrêterait ensuite quels résultats doivent être publiés cl sous quelle forme il convient de les présenter pour les rendre comparables.

Les gouvernements devraient intervenir dans une entreprise d’une étendue aussi considérable. Le moyen le plus sûr d’écarter l’esprit de rivalité serait qu’ils fussent représentés tous et qu’on discutât librement et sur le pied de l’égalité, dans une conférence qui aurait la plus stricte neutralité. Les conférences des nations s’écartent essentiellement par leur forme et par la nature de leurs travaux des académies : elles s’organisent, avons-nous dit, poursuivre une même pensée cl en réaliser l’exécution, et dès que le but est atteint, leur mission est remplie, elles ont cessé d’exister.

(.ï’élail dans la prévision d’une réunion prochaine des ofticiers des différentes marines et des savants des différents pays que M. Maury, avant la rupture du nord cl du sud des États- Unis, écrivait à l’un de ses anciens collègues une lettre concernant le projet d'une nouvelle conférence internationale, pour étendre au globe entier le système des observations météorologiques adopté pour la Hier('). « La conférence, disait cet habile marin, recommandait un programme dans lequel étaient spécifiés tous les genres d’observation qu’exige la bonne conduite des vaisseaux. Ce plan a été encouragé par toutes les nations commerçantes et généralement adopté par les marins les plus intelligents naviguant sous les divers pavillons, de manière que la mer est maintenant couverte d’observatoires flottants, qui tous agissent de concert et qui observent avec un intérêt philosophique les phénomènes des vents cl des ondes L’avantage d'avoir à terre des météo-

rologistes, pour coopérer avec les navigateurs dont la con-

(') Voyez ce projet dans les Bullttim de rj4eadémie royale de Belgique f * O me IX, 3* série, page 415, 1860. Lettre de M. Maury à N. Queteict.

férencc réclamail l'appui, est rendu si évidcnl que tout progrès ultérieur de la science météorologique demande absolument que ce système s’étende à la terre ('). »

Au moment où se formait le congrès maritime, s’assemblait, également à Bruxelles, un congrès formé par les différents Ëtats de l’Europe pour la classilîcation et la coordination de certains faits dont eux seuls possèdent en général les éléments; je veux parler de la statistique des nations, ("était pour la première fois que l’on voyait les gouvernements concourir entre eux, au moyen de délégués spéciaux, à la confection de travaux qui intéressent à la fois tous les peuples. Les deux réunions nationales, pour la marine et pour la statistique, eurent lieu à un mois de distance et dans la même ville. Toutefois à ce dernier congrès, on jugea à propos d’appeler également des statisticiens libres, afin de recueillir tous les suffrages : les gouvernements s’engagèrent à publier les volumes des documents produits et à faire résumer tour à tour les principaux travaux entrepris dans ces assemblées, qui eurent lieu à deux ou trois années de distance. Le congrès statistique, commencé en 1853, s’est jusqu’à présent tenu successivement à Bruxelles, à Paris, à Vienne, à Londres et à Berlin : les gouvernements n’ont pas négligé de lui donner toute la splendeur qu’ils jugeaient nécessaire et de recevoir les membres effectifs comme des délégués des autres nations. I.a représentation était généralement confiée à l’un des ministres de chaque Etat, et, en

(') On sait qn'iine immense a«soriation se préiiarait au moment m^me où la guerre irAmériqnc a suspendu tons ce^ travaux, tiui méritaieni, à tous «égards, dVxciter l'attention publique par leur tendance à élargir les liens de Tamitié et des sciences entre les différentes nations.

M. Maury a fait paraître successivement neuf éditions de son ouvrage, qui a été traduit en plusieurs langues. Depuis, les malheurs de son pays ont suspendu U marche des sciences qui, d'ailleurs, n'est que ralentie, il faut du moins l'espérer, dans une nation aussi énergique.

îfi

Anglelerre, à l'excellent prince Albert, enlevé trop tôt aux sciences politiques ainsi qu’à sa nouvelle patrie.

Au congrès de Londres, on sentit le besoin de réunir, avant la séance générale, les délégués des nations, pour convenir des travaux qui pouvaient intéresser les peuples. On comprenait que les statistiques ollicielles forment un travail différent de celui des statistiques spéciales, où chaque auteur peut considérer sous son point de vue les documents dont il veut faire usage ('). Mais, pour une statistique oflicielle, les besoins sont les mêmes chez tous les peuples : ils doivent être réunis de la même manière et autant que possible en adoptant les mêmes divisions, les mêmes mesures, la même langue : ce n’était qu’en admettant une identité pareille que l’on pouvait parvenir à économiser un temps considérable aux statisticiens et aux hommes d’Ëtat : on leur évitait la peine de rechercher les documents de tous les pays et de comparer les nombres exprimés sous différentes unités et sous les formes les plus dissemblables.

L’essai du travail fut décidé à la conférence de Londres. Chacun des délégués qui formaient le congrès des nations prit l’engagement de fournir un aperen des travaux statistiques officiels qui s’opéraient dans son pays et celui d’en pré- .senter les éléments numériques. Toutes ces données furent recueillies par un même pays, que désigna l’association pour

(') Voici la distincllon i|iiV(al)tissaU à cet égard l*un des délégués au congrès de Londres :

• La siâlislit|ne des Étals ne doit pas être corfondue avec une «tatistique indi« vldiielle. Celle-ci doit procéder librement; elle peut traiter des questions particulières, eiaminer des difllcullés qui appartiennent spécialement à un Étal donné, peut-être même à une classe d'bommes. La statistique des États, marchant dans la voie suivie par toutes les nations similaire*, doit, au contraire, offrir entre ceni-ci des rapprocbenienis faciles. Pour établir les comparaisons, on doit éviter de recourir à un grand nombre d’ouvragrs et n*user que de cbilfres constatés officiellement. S'il s'y trouve des erreurs, on les aura bientdl aperçues, et les hommes les plut comi>étenls seront les premiers à les signaler. > (BuUetùu de r Académie royale de Belgique, série, tome \II, page lOi, in-8*, 1861.)

prêter son ministère à cet ett'el ; et l’ensemble général concernant la population a pu paraître, comme essai, dans le cours de cette année, sous le litre de Statiglique internationale {Population], publiée avec la collaboration des statisticiens officiels des différents Etats de l’Europe et des Etats- Unis d’ Amérique (').

C'est en considérant la statistique de son point de vue le plus élevé que le prince Albert, en inaugurant le congrès de statistique de Londres, dont il était Président d’honneur, disait avec modestie, dans son discours d’installation : «Bien qu’en ces circonstances il eût appartenu à un membre du gouvernement, ministre de la couronne, mieux qu’à moi, d’occuper le fauteuil de la présidence et de procéder à l’ouverture de cette assemblée, comme cela s’est pratiqué ailleurs dans les précédentes sessions du congrès, cependant, la nature de nos institutions et les habitudes de notre population, au sein de laquelle le congrès devait siéger, ne pouvaient manquer d’exercer leur influence sur son organisation. Nous formons un peuple qui jouit de la vie politique la plus complète, dans laquelle toute question qui intéresse la nation ou qui a de l’importance pour elle est publiquement examinée et débattue. Toute la nation, pour ainsi dire, depuis le plus élevé jusqu’au plus humble, prend une part active à ces débats et porte à leur égard un jugement sur le résultat collectif des pensées et des opinions appelées ainsi à se produire. Ce congrès pouvait donc être une réunion particulière de délégués des divers gouvernements, discutant des questions spéciales au

(') Ce( ouvrage, (|ui forme un &eiil vo1umejii-4’‘, |uihlié par le goiivernemenl belge, renferme le» documents qu'on devrait aller chercher dans des ceolaines de volumes, écrits dans les ilifférenies langues et avec des unités différenles : il présente ces divers documents, réduits autant que possible sous une même unité et eiprimésdansuneméme langue. Dans sa forme, cet essai sur la popti/alfon montrera déjà rutilité qu'on en pourra tirer |H)ur U statistique générale.

milieu du (umultc commun de l'activité politique, ou bien il pouvait prendre un caractère plus général en s’adressant au public et en demandant sa coopération. Le gouvernement s’est décidé pour le dernier parti et a reçu de tous côtés la réponse la plus décisive. Je crois que le gouvernement a bien fait, car il est de la plus grande importance pour l’objet que le congrès a en vue — à savoir, nonseulement la diffusion des informations statistiques, mais encore la déclaration de l’utilité et de l’importance de cette branche des connaissances humaines, — que le public entier s’empare des questions qui doivent être e.taminées, et leur prête ainsi son puissant concours. Ce que je viens de dire, messieurs, me sert d’e.xplication et d’excuse pour l’acte que je fais en occupant le poste de la présidence, poste à l’égard duquel, sous tout autre rapport, je sens mon insullisancc. Cependant, lorsque les commissaires de l’organisation du congrès m’ont exprimé le désir que j’agisse ainsi, j’ai cru de mon devoir de ne pas refuser ma coopération personnelle, qui apportait avec elle, pour ainsi dire, l’assurance au peuple anglais que l'objet de la réunion avait les sympathies de la Reine, et témoignait aux délégués étrangers l’estime qu’elle accorde à leurs personnes et la haute appréciation qu’elle fait de la science qu’ils cultivent. Permcttez-moi de leur souhaiter la bienvenue au nom du pays.

» C’est ici que l’idée d’un congrès national de statistique a pris son origine, lorsque les délégués et les visiteurs de toutes les nations se sont assemblés pour montrer, avec une noble rivalité, les produits de leur science, de leur habileté et de leur industrie h l’exposition universelle de 1851; c’est ici que la statistique a pris ses premiers développements, et M. Farr a rappelé avec justesse que Bernouilli, dont l’autorité est imposante, avait nommé l’Angleterre le berceau de l’arithmétique politique, et que nous pouvons citer notre

Üomesday Book comme l'un des monuments existants les plus anciens et les plus complets de la science. C’est aussi ce pays qui doit recueillir les bienfaits les plus considérables des progrès de la science, et qui doit, par conséquent, vous témoigner le plus sa reconnaissance pour vos travaux.

» Messieurs, quoique votre science soit ancienne et quoique les services qu’elle a rendus à l’humanité soient incontestables, elle est peu comprise par la multitude; elle est nouvelle par la position qu’on lui a faite parmi les autres sciences, et elle est encore soumise aux effets d’un grand nombre de préjugés vulgaires.

» Elle est peu comprise, car, sous ses expressions arithmétiques représentant des faits vivants par des chiffres et des tableaux comparatifs, elle offre peu d’attrait au public. 11 faut beaucoup de travail pour pénétrer au milieu de nombreuses colonnes de chiffres, beaucoup de patience pour s’y retrouver, et beaucoup d’habileté pour tirer des conclusions précises et correctes des masses de matériaux qu’elle présente à celui qui l’étudie, tandis que la valeur même des renseignements dépend tout justement de leur nombre, car cette valeur s’accroît en proportion de leur quantité et de leur étendue

Ce qui précède montre assez que, depuis le milieu du dix-septième siècle, la marche des sciences a changé et que l’homme est parvenu à substituer, dans certains cas, le travail combiné de plusieurs savants, ou même de plusieurs nations, au travail d’un simple individu, et à obtenir ainsi de grands résultats qui devaient nécessairement lui échapper. On peut songer aujourd’hui à résoudre des problèmes auxquels l’homme isolé n’aurait jamais osé prétendre, car . il ne s’agit pas seulement de son savoir et de sa valeur personnelle, mais l’intelligence doit se multiplier et fonctionner eu môme temps d’une manière éclairée et uniforme sur plu-

— :iü —

sieurs points, et quelquefois sur tous les points du globe à la fois, pour rendre les observations immédiatement comparables. Il faut encore que les instruments et les méthodes d’opérer deviennent uniformes pour qu’on puisse économiser un temps considérable.

Selon la nature des travaux, l’œuvre doit donc appartenir exclusivement à un seul homme, ou bien devenir l’ouvrage d’une réunion d’hommes qui s’identifient et concentrent ensemble leurs idées. Pour parvenir à cette identification, la marche à suivre sera parfois extrêmement difficile et dépendra toujours des plans de travail qui auront été adoptés avec plus ou moins de mesure et d’intelligence.

]| a paru nécessaire d'entrer dans quelques détails sur ce mode nouveau d’utiliser les sciences et sur les avantages qu’il présente. Il est ici parlé d’un petit pays, il est vrai, mais d’un pays qui, par sa position, au milieu des puissances les plus importantes de l'Europe, a mérité peut-être une attention spéciale : sa part est assez grande, si on le croit utile à recueillir les documents nécessaires, à les coordonner et à les transmettre ensuite aux dilférentes nations.

Au moment de sa séparation des provinces hollandaises et de l’organisation de la Belgique en royaume, il y eut naturellement un moment de suspension dans la marche des sciences : des modifications furent faites de difl’érents côtés, mais quand l’ordre put se rétablir, le pays se présenta avec lies changements nombreux et marcha avec plus de confiance dans la route nouvelle qui lui était ouverte : nous n’avons à considérer ici que l’état des lumières, et surtout sous le rapport des sciences.

La liberté générale fut spécialement admise pour l’enseignement ; le gouvernement crut devoir conserver néanmoins deux de ses universités, en y adjoignant des cours pour les travaux publics et pour l’industrie. Par suite, l’Uni-

versité de Louvain fui supprimée et lit place à l’Univcrsilé catholique de la même ville : en même temps elle fut consacrée au colle el dirigée sous la protection d'un prince de l'Église, le cardinal de Malines. A côté de cette université s’établit, à Bruxelles, une seconde université libre, par les soins du parti libéral, et les quatre universités furent admises, par le gouvernement, à conférer, à titre d’égalité, des diplômes aux élèves qui se présentaient devant elle (').

De son côté, l’Académie des sciences et des lettres prit successivement des développements nouveaux : elle chercha à favoriser l’élan qui s’était si heureusement manifesté dans le pays. Elle adopta, l’iine des premières, le principe des Bulletim imprimés, où l’on consigne les communications faites pendant les séances : cette innovation est aujourd’hui généralement adoptée par tous les corps savants (*). L’Académie fut aussi l’une des premières à fonder un /Annuaire qui relate les principaux faits littéraires de l’année et les propositions faites pour l’avenir. En 1845, elle se sépara en trois clas.ses, consacrées aux sciences, aux lettres et aux beauxarts ; et on lui adjoignit la Commission pour la publication des chroniques inédites du royaume. De plus, un arrêté royal créa, dans son sein, trois Commissions spéciales qui furent successivement chargées de former : 1° une biographie nationale; 2" une collection française des grands écrivains du

La créalioD aux dilTérenU gl'aües se faU deux fois par an, dans deux villes difTérenlet : les professeurs d'une tioivei-sUé libre s'unissent aux professeurs d'une université de l'État. Les jurjrs sont donc formés par trois professeurs de l'Étal pour chaque faculté, qui sont réunis i trois professeurs de l'une des universités libres, et ils reçoivent |K>ur président une |»ersoone choisie par le gouvernement en dehors des universités. On n'exige plus, comme précédemment, la publication d'tme thèse inaugurale. Du reste, la iK>silion de l'élève est entièrement changée : autrefois, il paraissait devant des professeurs qui le connaissaient el avaient su l'apprécier d'avance; aujourd'hui, il se montre devant des Juges dont la plupart lui sont inconnus. ^

(*) Voyez plus haut, page

pays avec traductions, notices, etc.; 3“ une publication des anciens monuments de la littérature flamande ('). Grâce au désir des membres de justifier les espérances que l’État avait mises dans leur activité, l'Académie put donner un développement considérable à ses publications. Elle compte aujourd’hui trente-quatre volumes in-4“ des mémoires de ses membres, et trente-deux volumes des mémoires des savants étrangers. L’Académie royale fut aussi l’une des premières à entrer dans la voie nouvelle qui s’ouvrait devant elle et qui répandit tant d’activité parmi les savants et les gens de lettres : elle a publié, depuis le commencement de 1832, 63 volumes in-8" de ses bulletins et 31 volumes de ses annuaires. D’après le désir de ses membres, elle a fait paraître encore, sous format in-8", 17 volumes de ses mémoires, ainsi que plusieurs autres publications spéciales. Les commissions qui en font partie ne mettent pas moins d’activité dans leurs publications, bien que quelques-unes soient decréation toutù fait récente. La Commission royalcd’histoire, depuis sa formation, a publié un nombre considérable d’anciens manuscrits dans les formats in-4" et in-8", ainsi qu’une collection étendue de Comptes rendus de ses séances. Les autres commissions promettent une égale activité dans leurs travaux, mais leur formation est beaucoup plus récente (*).

(*) La réorganisalioii cul üeu en 1845, sous )e ministère de M. Van de Wtjer. (*) Voici U formation des commissions, telles <|u>llcs exislaioni en 1865 :

Pour la Commission royalt d'hiitoire XH. le baron de Gerlache, président j De Ram (que les lettres viennent de perdre), vice^président; Gachard, secrétaire' trésorier; DeSmet, Du Mortier, Bormans, Borgnel;

Pour la C'ommissioH de pub/ica/ion des anciens monuments de ta littérature flamande : MM. David, président; Snellaerl, secrétaire; Bormans, De Decker, RIommaeri ;

Pour la Commission d'une pu6/ica/ton des écrivains du pays : MM. le baron de Gerlache, président; le baron Rervyn de Letlenhove, secrétaire, Polain, Van Uassell, le baron de Saint-Génois.

^ La commission pour la Biographie nalionale ne tardera pas k commencer également •kcs publications.

Un corps savant, pour mériter véritablement ce litre, ne doit pas, comme nous l’avons dit, se borner à réunir de loin en loin les membres qui le composent et à publier leurs productions : l’objet de sa mission est plus noble et plus étendu. S’il s’agissait de n’avoir de séances que pour annoncer les ouvrages que les académiciens se proposent de faire paraître ou pour faciliter les impressions des écrits qui sont présentés, les académies et les sociétés savantes seraient inutiles : on pourrait abandonner facilement leurs travaux à des employés éclairés d’un ministère. Avec une administration capable, les choses marcheraient sans doute avec plus d’unité et peut-être avec moins de complaisances amicales; mais ce ne sont pas là les premiers besoins ni les devoirs d’une institution savante. Notre Académie a montré, dés son origine, comment elle entendait remplir sa mission, elle a fort bien senti que l’union de ses membres et la communauté de vues pour les intérêts scientifiques et littéraires de la patrie doivent former sa principale étude; que devantdes intérêts aussi sacrés doivent se perdre les idées personnelles, le soin d’obliger des amis et de fouler en quelque sorte aux pieds l’avenir intellectuel du pays pour n’exercer (|u’un étroit favoritisme. L’Académie royale, faible dans ses commencements, sut reprendre bientôt sa véritable position : nous n’en donnerons qu’un exemple , parce qu’il montre mieux comment ses vues étaient coordonnées et comment elle en déduisit des conséquences véritablement utiles. L'Académie parvint, par des études consciencieuses, qu’elle dirigea avec ensemble et avec ardeur, à se mettre sur une ligne avancée, spécialement dans une science qui nous manquait à peu prés complètement, quoiqu’elle fût de l’intérêt le plus grand pour notre industrie: je veux parler de la géologie. Dés sa réorganisation, elle s’occupa d’une manière active de celte branche importante; on la vit met-

tre successivemenl au concours la question géologique de cliacune de nos provinces; elle attira avec ardeur toute l’attention des naturalistes sur celte étude ('). Après avoir épuisé, en quelque sorte, l’examen de ces différentes pars. IM», lies, elle chargea M. André Dumont, l’un de ses membres les plus instruits et les plus capables, de faire le travail d’ensemble; et le gouvernement, adoptant scs conseils, lui donna toutes les facilités pour accomplir cette œuvre importante. La carte géologique du Royaume parut, et, en 1855, à l’exposition de Paris, elle remporta, dans le concours de toutes les nations, le prix qu’elle méritait ; mais l’auteur, fatigué d’une pareille œuvre, succomba pour ainsi dire en la terminant. Il sut du moins qu’il avait fixé l’attention des hommes les plus compétents, qu’il emportait l’estime de ses concitoyens et les témoignages de leur reconnaissance.

En parlant de la géologie, j’ai touché à l’une des sciences modernes qui parlent le plus vivement à l’imagination : elle se rattache à la fois à presque toutes les branches de nos connaissances; la poésie même peut trouver place dans son

(') Le savant X. D*OmaliuS; à qui Ton doit la première carte géologique de notre pays, fut un des plus ardents promoteni-s de celte science; cl, par ses conseils, TAcadémie mit successivement au concours la description géologique de chacune de nos provinces, puis, en dernier lieu, la carte générale du royaume. Tous ces Ira • vaut Turent successivement exécutés par MM. Drapiec, Cauchy, Belpaire, Stei> ninger, Engelspach-Larivière, Dumont, Davreux, GaleoUi, auxquels se rallachaieul, d’une autre part, MM. Kickx père, Boiiesnei, Schmerling, Dewalque, Du Mortier, Ch. Morren, De Vaux, et spécialement |M)ur les fossiles MM. De Koninck, Nyst, de Selys-Longehamps, Lebon, etc. (Voyez Vffistoirt d€i sciences en Belgique, pages 330 et suivantes.)

Une statue a été volée à M. Dumont^ au moyen d’une souscription générale : c’est sans doiile le suffrage le plus légitime qu’un auteur puisse amlHliouncr.Ses travaux ont été spécialement continués par M. Dewalque, l’un de ses élèves et de ses amis.

A côté du nom de M. kickx père, que nous venons de citer, il convient de nommer son flls, qui lui succéda avec tant de diilinclion pour les sciences nalu< relies et que la science a perdu depuis : nous citerons encore son petit-fils, qui s’est fait connaître déjà par des recherches importantes dans la même carrière et i|ui promet de marcher dignement sur les pas tic son père eide son aïeul.

domaine. Quelle brillante élude, en efiet, (|ue celle qui nous fait connailre la structure de notre globe et les trésors qu’il recèle, qui remonte aux causes probables de sa formation, et qui, en faisant l’inventaire des débris organiques renfermés dans ses dilférenls terrains, assiste en quelque sorte à la résurrection de ces nombreuses générations de plantes et d’animaux que la nature y a enfouis en silence et dans l’ordre de leur apparition, à des époques où l’homme n’était pas encore appelé à être le témoin de ce vaste enfantement! L’astronomie avait tâché de saisir les premiers fds de ce dédale, dans lequcls’enfoncerobscrvateur,avidede sonder les secrets de 1a création; elle avait recherché les causes du mouvement uniforme des planètes autour du soleil, de leur aplatissement commun et des lois admirables qui lient tous ces mondes entre eu.x et qui font que, bien qu’isolés à nos yeux, ils forment cependant un vaste ensemble et pour ainsi dire un seul corps.

Dans l’hypothèse que notre terre, immense lambeau de l’atmosphère solaire, se serait progressivement condensée et que les autres globes de notre système planétaire auraient eu une origine semblable, on pouvait s’expliquer les phénomènes célestes qui se passent sous nos yeux; toutefois l’observation de la structure de notre terre devait pouvoir sanctionner unesupposilion aussi hardie. Ici, comme il arrive presque toujours, ce ne furent pas les besoins de la science, mais les besoins des hommes qui firent jaillir les lumières qui nous manquaient. L’exploitation des mines, secondée par de savantes inductions, débrouilla le chaos apparent de notre globe; et bien que la géologie n’ait pu porter ses investigations au delà de l’épiderme de ce grand corps, cependant elle a acquis des notions importantes sur sa structure et sur son origine probable. Elle a pu pénétrer assez avant pour rcconnaiire qu’à une certaine profondeur et en arri-

vanl aux lerrains primitifs, la contexture du globe est partout la même; que les couches déposées ensuite par le temps à de longs siècles d’intervalle, offrent partout une grande ressemblance dans leurs traits principaux et se succèdent à peu près dans le même ordre ; qu’à travers ces couches brisées et soulevées de différentes façons, on peut suivre la nature pas à pas dans sa marche pendant la création des êtres organisés. Elle-même a pris soin de sceller dans la pierre leurs empreintes ineffaçables, et elle les a répandues avec une munificence telle qu’on en rencontre presque en chaque lieu où l’on fouille le sol. Ainsi, l’on voit apparaitrc d’abord, sur les limites des terrains primitifs, des êtres d’une organisation si simple qu’on ne sait s’il faut les ranger parmi les plantes ou les animaux; on voit ensuite se débrouiller successivement le règne végétal et le règne animal: les individus qu’ils composent ont une organisation de plus en plus complète. Mais, ici, l’imagination s’effraye à la vue des débris des êtres monstrueux, fantastiques habitants de cet ancien monde. Formés pour vivre tour à tour dans les eaux, dans des terrains fangeux ou dans une épaisse atmosphère, les uns, avec les allures des reptiles, sont doués des organes nécessaires pour la natation, d’autres déploient de vastes ailes entre les écailles dont ils sont cuirassés; la végétation même est en rapport avec ces êtres extraordinaires dont la plupart sont inconnus aujourd’hui; elle se développe avec un luxe inouï; et de simples fougères atteignent à la hauteur de nos plus grands arbres modernes. Ce n’est que dans les couches supérieures de la terre que l’on voit apparaitrc enfin les débris fossiles des mammifères; et, chose étonnante, l'homme seul ne semble point en faire partie! Dernier ouvrage de la création, il en est aussi le plus parfait; comme si sa mission était d’en étudier les merveilles.

Oti a pu reconnaitre, par l’esquisse rapide que je viens

tic tracer, quelle est l’étendue immense du domaine do la géologie ('). Cette science et celles qui s’y rattachent n’excitèrent pas exclusivement l’attention de nos savants : la botanique et la zoologie, surtout dans leurs rapports avec le sol de notre pays, finirent par former, pour nos naturalistes belges, un objet d’études tout à fait spécial.

Nous avons indiqué avec quelques détails tout ce qui se fait, depuis prés d’un demi-siècle, dans nos provinces et sur le globe en général, pour répandre le plus de lumières possibles sur les phénomènes périodiques des plantes et des animaux (*). Nous ayons publié un premier résumé pour déduire des conclusions de tous ces travaux, et nous avons eu le plaisir de pouvoir donner, dans les Mémoires de l’Académie, l’aperçu de deux ouvrages pareils que ne tarderont pas à publier M. Fritsch, qui dirige ces sortes de travaux en Autriche, et M. Linsser, attaché à l’Observatoire impérial de Puikova en Russie (^).

Les recherches mathématiques fixèrent également l’attcnlion au milieu du mouvement général qui ramenait les esprits vers une science qui avait autrefois fait honneur à la patrie. Le vieux commandeur de Nieuport, dont nous avons

déjà parlé dans notre ouvrage sur Y Histoire des sciences ma- " iw.

N. uns.

(*) Voyez Bullelint de Vj4cadémie royale de Belgique, page 905, lome Vil, a*" partie, ln-8"; 1840.

(*) Voyez, pour ce genre <ie phénomènes, les travaux de MM. Van Mon», Rirkx, lie Selys-Longehamps, Morren, Wesmae), Van Beneden, Du Bus de Ghisignic»,

Gluge, Schwann, Spring, Bellynckx. Vincent, Poelman, Candèze, Coemans,

Cbapuis, etc.

M. Édouard Morren continue activement le journal de botanique que son père avait commencé avec tant de succès; et il est, sans aucun doute, le coopéraleiir le plus actif dans l'association scientiAque qui lie ensemble tous les amis de l’horli* culture que renferme le royaume. On doit lui savoir gré de celle extrême activité,

(^) Voyez Nittoiredee teieneet mathématiques et phyiiqtteg, page4'^1, I vol. in-8®; Bruxelles, 1864. Voyez aussi Pmivrage ; Sur la Physique du globe, par A. Quelelet, chapitre V. Phénomènes périodiques des plantes et des animaux, pages S9ô à 409; in-4*, 1861 ; et les Bulletins de V Académie royale de Belgique, tome XIX, ^ série, pages 395 et suiv.; 1865.

- ;tK —

thématiques, avait élé l’un des premiers ù ouvrir la carrière, et une foule de jeunes savants s’étaient hâtés de marcher sur scs pas. On remarquera encore ici cet ancien désir de sortir de son isolement et d’embrasser avec l’humanité entière l’étude de ce qui peut contribuer à son bonheur. Un appel fut fait h toutes les nations et spécialement à la France, à l’Angleterre, à l’Allemagne, pour favoriser cet élan, et pour aider à remettre la géométrie h côté de l’analyse, qui l’avait dépassée de beaucoup dans les deii.v siècles précédents. A peu près tous les hommes d’un mérite reconnu dans cette partie réunirent leurs efforts, et une réponse à une question de géométrie, posée par l'Académie royale de Belgique, résuma de la manière la plus heureuse ce qui avait été fait pour cette science et les terrains qu’il s’agissait de déblayer encore pour arriver au but désiré. Le prix fut remporté par M. Chasles, l’un des savants modernes les plus distingués dans la géométrie et qui fit connaitre avec succès les travaux qu’il fallait entreprendre pour franchir l’obstacle encore existant ('). On peut reconnaitre qu’il en avait été à peu prés de même pour l’analyse, au moment de l’invention du calcul différentiel et intégral. Les hommes les plus versés dans la science avaient senti la nécessité d’avoir sous la main tout ce qui avait été fait avant de chercher à surmonter les derniers obstacles (*). Le pro • blême toutefois n’est pas encore complètement résolu; mais tout porte à croire que du milieu meme de ces riches trésors géométriques que l’on a su réunir naîtra une science plus

(') Voyex V Histoire de$ sciences mathématiques et physiques chez Us Belges, |iage 345, iii'8*’; Briiicllcs, 1864.

(*) Si je ne cite |>as ici les Annales mathématiques de Gergonue, le /our* nal fiir die reine und augewandte Mathematik de Crellc, et, plus uni, de Borchardi, le Journal de mathématiques de Liouville, VArehiv der âlathematik und Physik, par Gruoert, etc., c’est que ces recueils, consacrés aux parties le.H plus élevées de la science, n'avaient pas en me le hul de s'occuper plus spécialement d'une branche des sciences mathématiques.

simple et plus générale que celle que nous avons aujourd’hui, quels que soient ses progrès.

Nous parierons avec plus de détails, dans les livres suivants, de ce qui a été fait par la plupart des savants belges de l'époque actuelle pour marcher avec succès sur les pas de leurs devanciers et pour se remettre dans la vraie voie, abandonnée au milieu des malheurs de la patrie. On y verra avec plaisir les noms du commandeur de Nicuport, de Dandelin, Verhuist, Garnier, Pagani, Simons, Belpaire, Crahay, et de tant d'autres savants dont le souvenir doit être conservé avec reconnaissance ('). Les mêmes sentiments s’arrêteront, nous n’en douions pas, sur le baron Faick, sur Van Huttenhove, Van Marnm, Arago, de Humboldt, Bouvard, Gioberli, Schumacher, etc., qui, bien qu’étrangers, ont secondé par leurs talents la marche scientifique de nos compatriotes (*). Nous ne devons pas omettre cependant de citer les ouvrages les plus importants qui ont été publiés sous nos yeux, et ceux mêmes dont les auteurs sont encore parmi nous. On concevra toutefois que nous serons forcé de nous restreindre dans nos jugements et nos citations.

(*) A CCS nomS) nous devon» joindre encore celui de Charles Tliii'y, qui élail oé i Mon«^ le 8 janvier 1785, ei que rAcadémic royale perdit, le 34 janvier 1851. Charles Thiry avait suivi de bonne heure la carrière de renseignemeiil ; en 1805, lin décret des consuls Pavait nommé profesieiir de mathématiques an Lycée de Briiiclles, où il avait été appelé dès l'organisation de cet élahlissement (1804), en qualité de maître «IVUides. Qnaml l’Académie royale fut réorganisée, rn 1816, il fut désigné par le gouvernement pour faire partie des membres de la seclinn des sciences. La conAance quM avait inapirée lui valut, en 1815, le litre de coramis> saire et, plus tard, d’inspecteur général du cadastre. Ce sont ces fonctions qui le porlérent i publier, en 1835, le fUff/ement pour ia corisertation du cadastre en fielgfque, le seul ouvrage qne nous ayons de lui. Par suite de la révolution de 1850 et de l’achèvement des iravatii auiquels il avait été préposé, il fut appelé à la présidence du conseil des monnaies.

(*j Nous ne devons pas oublier de eiter également les noms de MM. Van Rees et Van Breda^ qui, en 1830, ont quitté nos iiolversiiés, sans perdre les droits qu’ils ont à la reconnaissance des Belges comme professeurs dlslingués |>our les sciences.

U. rcii.

M.IKOi.

L’un de nos oompalriotcs les plus anciens dans la carrière des sciences était Alexis Timmermans, qui, en 1830, avait passé dans le génie militaire, comme la plupart des jeunes savants do cette époque. Il retourna, en 1835, vers des travaux plus paisibles, et entra à l’Université de Gand en qualité de professeur de mathématiques ('). Il avait été couronné déjà, en 1819, dans la même université pour un travail académique sur la théorie de la composition et de la résolution des forces. Au mois d’août 1822, il prit le grade de docteur en sciences, et publia à cette occasion une di.sserlation latine sur la figure de la terre. Ses goûts le portaient particuliérement vers la carrière scientifique qu’il avait adoptée en dernier lieu. C’est pendant son professorat qu’il publia successivement deux ouvrages qui scTvirent de texte à ses leçons ; l’un était un Traite de mécanique mtionnelle, 1 vol. in-8®, 1855, et l’autre un Traité de calcul différentiel et de calcul intégral, 1 vol. in-8°, dont il lit paraitre une seconde édition en 1860. L’écrit se termine par un aperçu sur le calcul des variations. Ces deux ouvrages étaient plus spécialement destinés à servir de texte aux leçons qti’il donnait à l’Université de Gand, en même temps qu’à l’École d’application.

C’est dans les travaux de l’Académie royale de Belgique (|ue l’on peut surtout reconnaître Timmermans comme savant. Dès le commencement de la publication des Bulletinx de l'Académie royale (*), son nom est honorablement cité pour la présentation d’un mémoire sur la Théorie des pressions

(') Jean-Aleiis Tinimermans, né à Bruxellei, le dâ août 1801) avait fait «es éludes dans celle ville^ puis à rUniversilé de Gand, où ii avait reçu le diplûme de docleur en sciences. Il fut nommé professeur dans celle dernière localité, en 1885, elil y est décédé le 9 .septembre 1864, presque en même temps que son collègue à rUniversité deGand, M. Kickx, qui mourut subitement, à Bruxelles, le lendemain.

(*) Bulletins de V /éeadtmie royale des sciences et belleS’fettres de BruxelleSf in-8®, 1854, n* 3, page 7.

el torsions. Ces recherches, y est-il dil, qui supposent des connaissances Irès-élendues en analyse, reposent surun principe arbitraire: l’auleur, comme le remarquaient les juges du concours, admet que le polygone formé par les points d’appui est décomposé dans tous les triangles possibles, et que le poids peut être considéré comme supporté par chacun des triangles qui passent sous lui. La charge de chacun de ces triangles est le poids divisé par le nombre des triangles. Quant à la position du point d'application dans chaque triangle, elle est connue. On conçoit donc la possibilité d’e.vprimer analytiquement la pression exercée sur chaque point. Ce mémoire ne fut point imprimé par l’Académie; mais cette société savante nomma l’auteur au nombre de ses membres, dans la séance du 12 octobre de l’année suivante.

Dés l’année 1829, le môme corps savant avait couronné, dans la séance générale du mois de mai, un de scs mémoires Sur 1rs ailes des moulins à vent et sur la forme la plus avantageuse qu'il convient de leur donner. Cet écrit a été imprimé en 1831, dans le tome Vlll des Mémoires couronnés; et l’Académie lui décerna sa médaille d’or. L’auteur fait preuve de connaissances et montre que les secrets de la haute analyse lui étaient familiers. Il commence son travail par quelques considérations intéressantes sur la nature de la question. Parmi les diverses inventions arabes que les croisés nous tirent connaitre à leur retour d’Orient, dit- il, à la fin du onzième siècle, aucune, sans contredit, n’a rendu de plus grands services à l’industrie que les moulins mus par la force du vent. C’est surtout dans les pays de plaine, comme la Flandre et la Hollande, qu’on peut le mieux apprécier tous les avantages de ces ingénieuses machines, parce que la position géographique de ces pays le long des cotes et à l’embouchure des grands fleuves, permet rarement aux habitants de mettre à profil la force motrice de l’eau, à cause

de la largeur ordinaire des rivières et de leur peu de pente. Aussi est-ce dans ces provinces que les moulins à vent ont aequis le plus haut degré de perfection. (Coulomb, dont le génie observateur s’e.xerça successivement sur toutes les branches de la physique et de l’industrie, composa plusieurs mémoires curieux sur les avantages de ces machines et fut conduit, en examinant les moulins établis dans ces contrées, à un résultat curieux. Il remarqua qu’en Flandre, tous les moulins produisaient à fort peu près la même quantité d’effet, malgré certaines différences assez légères dans le mécanisme et dans la disposition des engins. Appliquant à cette observation la théorie des maxima, il en conclut que cette quantité d’effet était la plus grande possible, et que, par conséquent, tonte disposition nouvelle dans les proportions du moulin, ne tendrait qu’à diminuer cet effet. Celte application d’une théorie abstraite des mathématiques à un procédé industriel est peut-être à la fois une des plus simples et des plus ingénieuses que l’on ait faites. Cette question, considérée sous le point de vue pratique, doit donc être regardée comme résolue depuis longtemps. On peut même allirmer avec fondement que les moulins à vent ne sont plus susceptibles d'un perfectionnement de quelque importance; mais il n’en est pas de même de leur théorie! mathématique : un grand nombre de géomètres célèbres, tels que d’Alemberl, Euler, Lambert, Luiofs, etc., etc., y ont, à la vérité, consacré leurs veilles, et cependant, malgré les travaux de ces grands hommes, le problème reste encore presque entièrement à résoudre. L’auteur ne dissimule pas les diflicultés qui se présentent; « aussi estime-l-il qu’il servira la science s’il parvient à aplanir le sentier qui doit conduire à la parfaite solution de la question. »

Il est un autre mémoire qui fut également présenté à l’Académie vers la même époque et qui ne reçut point de

publicité, parce qu’il avait plutôt pour but de faire connaitre les tendances et les travaux de l’auteur que de donner à la science des recherches nouvelles et directement applicables : c’est une Tliéoriemathémalùfuedp l'homme et des animaux, considérés comme moteurs et machines. Mais l’Académie imprima, dans les tomes XV et XXI de ses Mémoires, deux de ses écrits qui méritent une attention spéciale, l’un traitait des Solutions singulières des équations différentielles, et l’autre. Des axes principaux d’inertie et des centres de percussion.

La théorie des solutions singulières des équations ilill'éreulicllcs déduites de la variation de la constante arbitraire qui entre dans leur intégrale, est, sans contredit, remarque l’auteur, une dos plus ingénieuses et des plus élégantes conce|ilions de Lagrange: aucune branche ne l’emporte sur elle, sous le rapport de la simplicité et de la généralité. Cependant elle n’est pas exempte d’un inconvénient qu’elle partage avec la plupart des théories purement analytiques. Timmermans a cherché les caractères de l’existence des .solutions singulières dans la composition de l’équation différentielle, et il a considéré ensuite les conditions analytiques comme des conséquences de cette composition. C’est sous ce rapport qu’il a envisagé la théorie des solutions singulières qui fait l’objet de son travail.

üans son écrit sur les axes principaux d’inertie, l’auteur ne perd jamais de vue l’objet principal qui l’occupe, et il évite certaines propositions, même importantes, qui le détourneraient de sa marche. Il commence par prévenir que son travail a spécialement pour objet la recherche des conditions analytiques et géométriques, pour qu’une droite donnée de position dans un corps y soit un axe d’inertie principal relativement à l’un de ses points ; il s’occupe ensuite de la détermination de ce point quand il existe et de la recherche des propriétés dont il jouit.

A la suite de 1830, Timmermaiis, par le nombre de ses travaux comme professeur à TUniversilé, ainsi qu’à l’École du génie civil, dut nécessairement se trouver arrêté dans ses recherches géométriques; on vit néanmoins qu’il savait utiliser le peu de loisirs qui lui restaient encore. 11 composa successivement, outre les deux traités mentionnés plus haut, divers ouvrages de mérite qui furent autographiés pour servir de texte à ses leçons. Mais ce fut spécialement à l’Académie royale des sciences qu’il dut sacrilier un temps considérable pour prendre connaissance des nombreux ouvrages qui furent confiés à son examen.

i.cs travaux des Belges, dès la fondation de l’Académie, s’étaient tournés vers les mathématiques et leurs applications. Le journal spécialement consacré à ces recherches, la Correspondance mathématique et physique de Bruxelles, entretenait celte utile tendance, qui semble exiger un centre spécial pour être cultivée avec soin et activité. Nous tâcherons de faire connailre successivement les géomètres qui prirent part à ce mouvement si utile dans un pays où les sciences, pendant prés de deux siècles, avaient été en quelque sorte condamnées au silence (').

ïimmermans fut, pendant quelque temps, aidé dans ses travaux, à l'École du génie civil, par plusieurs de ces jeunes géomètres qui se lirenl plus lard connailre par leurs (*)

(*) La première lcn(AUvc qui ftil faite à cel égard est due à une réunion de jeune» élèves de l'Université de Gand, qui, arrivés au moment de prendre leurs grades universitaires, vers 1818, sentaient le besoin de suppléer par eux mêmes aux lacunes que présentait alors rinslriiction. Ces jeunes gens so réunirent au nombre de trente à quarante et se partagèrent en trois sections, selon le degré de leur force. Il fut couvcmi que ceux de la pioniière section s'exerceraient entre eux et serviraient de guides et d'appuis à ceux de la seconde section, et ceux-ci À ceux de la troisième. MM. Timmermans et Lemaire, qui furent, plus tard, professeurs de mathématiques aux Universités de Gand et de Liège, étaient au nombre de ces jeunes étudiants. Nous avonsfaii connaître les travauxdeM. Timmermans; ceux dcM. Lemaire concernaient plutôt les sciences naturelles. Le plus ancien

— -iî) —

écrits. M. Lefrançois communiqua quelques-unes de ses n. . . recherches à l’Académie et fut couronné dans un des con- “ cours pour un travail sur les formules d’évaluation des produites continues, en mai 1 839 On sait que plusieurs géomètres modernesont nommé produt7es continues, le produit d’un nombre infini de facteurs soumis à une loi de succession déterminée. Les premières recherches sur les propriétés de semblables fonctions sont dues à Jean Bernouilli, qui fut conduit à l’expression des sinus ou cosinus en produites continues. Ces recherches furent abandonnées ensuite;

Euler et d’autres géomètres les reprirent plus tard. Kramp essaya de résoudre le problème inverse de celui dont on s’était occupé jusque-là; étantdonnée une produite continue avec la loi de succession des facteurs, il se proposa de remonter à la fonction génératrice. M. Lefrançois a cru voir dans le mémoire de Kramp une lacune et il a cherché à la combler. Ce travail, ainsi que plusieurs autres que M. Le-

«rentreeuXfM.Qiielelel, était |»rofe«9eur depuis 1814 et avait été autorisé à prendre, en 1819, les grattes de candidat et de docteur en même temps. Queli]iies-uns de ses écrits Ttirent insérés, vers cette époque, «tans les jVémoires de V Académie ro\jate de Bruxelles. Nous devons nous t>orner à en citer les titres :

I. Sur une formule générale pour déterminer la surface d’un polygone formé sur une sphère par des arcs de grands ou de petiis cercleSj disposes entre eux d’une manière quelconque. (Mémoires des memhi-cs, t. U ; 1832.)

II. Sur une nouvelle théorie des sections coniques considérées dans le solide. (Mémoires des membres), (. Il; 1833.

III. Sur une nouvelle manière de considérer les caustiques, soit par réflexion, soit par réfraction. (Mémoires des membres, i. III ; 1630.)

IV. Surquelques constructions graphiques des orbites planétaires. (Mémoires des membres, I. III; 1836.)

V. Sur différents sujets de géométrie d trois dimensions. (Mémoires des membres, t. IV; 1837.)

VI. Résumé d’une nouvelle théorie des caustiques , suivie de différentes applications d la tAéorie des projections stéréographiques. (Mémoires des membres, t. IV; 1837.)

VII. Démonstration et développement des principes fondamentaux delà théorie des caustiques secondaires. (Mémoires des ineiiilires, i. V; 1839.)

(*) .Vém. cour, de l’Académie, l. XIV, In- 4 ', I8i.

Page 1