‹ Sciences mathématiques et physiques chez les Belges, au commencement du 19e siècleChapitre 33 sur 48 · LE BARON F.-H.-A. DE HUMBOLDT · texte numérisé non relu

LE BARON F.-H.-A. DE HUMBOLDT

La science se présente sous des formes Irès-diverses ; il faut des talents spéciaux pour répondre à chacune des questions qu'elle soulève. Un géomètre pourra, si l’on veut, reconstruire la géométrie tout entière, sans recourir à des secours étrangers. Pour d’autres connaissances, au contraire, il n’en est pas de même; un ensemble d’hommes est nécessaire, et ces hommes doivent obéir à une même voix : c’est en quelque sorte la voix d’un général qui commande; tout dépend de la sagesse de ses ordres. Ces chefs sont rares, parce que, indépendamment du talent naturel et de l’étendue des vues, il faut un esprit conciliant qui rallie tous les rangs et sache inspirer la confiance et le désir de marcher en avant. C’étaient ces qualités variées, cet esprit ferme et persuasif, cette haute intelligence qui formaient le fond du caractère de l’homme éminent dont nous rappellerons ici le souvenir. Alexandre de Humboldt appartenait à tous les pays par la variété de ses connaissances et par scs sentiments éminemment justes et distingués.

(') Frédérie-Henri Alexandre de HnmlK>ldt, iié à Berlin, le 14 septembre 1709 ; mort dam la même ville, le 6 mai 1859.

Nous n’avons pas la prétention de faire apprécier, dans tous ses détails, cette perte immense ; nous nous bornerons à joindre nos regrets à ceux des autres pays, et à rendre un hommage mérité à cet homme illustre, tout en rappelant quelques-uns des liens qui le rattachaient à notre Belgique.

Alexandre de Humboldt était né à Berlin, d’une famille ancienne et honorable. Sa naissance date d’une année remarquable, celle de 1769, qui vitnaitre plusieurs hommes célèbres, et entre autres, Napoléon et Wellington, les deux plus grands capitaines du commencement de ce siècle.

1 es premières années de de Humboldt annonçaient le physicien qui s’apprêtait à illustrer la scène du monde; son incroyable aciivité le poussait partout à reconnaître ce qui se passait dans la sphère scientifique ; de 17b7 à 1790, on le voyait avec son frère passer tour à tour dans les écoles supérieures de Francfort, de Gottinguc, de Hambourg, de Freibcrg, et y rechercher les hommes les plus distingués. C’est alors que commencèrent ses liaisons avec Werner et Léopold De Buch; c'est alors qu’il se mit en rapport avec le baron de Zach et qu'il apprit à connaître et à manier les instruments d'astronomie qui pouvaient lui être nécessaires dans ses voyages.

En 1790, il lit, avec le naturaliste Forster, un voyage géologique sur les bords du Rhin et dans l’intérieur de r.\ngleterre : il n’avait que 21 ans, et cependant on le vit publier avec succès scs premières recherches minéralogiques. Un moment on put concevoir des craintes sur son avenir. Le désir de lui être utile avait porté le gouvernement à lui confier les fonctions d'oberbergmeister dans les mines de Bayreuth. Il conserva ces fonctions de 1791 jusqu’en 1795 ; mais le besoin d’étendre le cercle de ses connaissances et de travailler sur un plus grand théâtre le conduisit bientôt en

France. 11 entreprit avec Bonpland le projet de visiter l’Amérique et d’explorer ce vaste continent dans tous ses détails. Il partit le 5 juin 1799, et jusqu’au mois d’août 1804, il . visita les principales parties du nouveau monde avec une activité et une intelligence admirables.

Dès son arrivée en .Amérique, il fut témoin du phénomène extraordinaire des étoiles filantes, qui se manifesta vers le milieu du mois de novembre suivant, et il en fil connaître les merveilles en Europe. Ce beau spectacle, sur lequel il avait appelé l’attention des physiciens, se reproduisit plus tard à la même époque, et le retour périodique prit le nom de son premier observateur.

Nous ne suivrons pas l’inlelligenl voyageur dans la belle roule qu’il sut parcourir avec tant de gloire et d’énergie; qu’il nous suffise de dire, avec un de scs compatriotes les plus distingués, qu’il donna en quelque sorte une forme et une extension nouvelle à trois sciences qui captivent aujourd’hui l’attention des hommes : la géographie des plantes, la météorologie et la géographie statistique (').

A son retour d’Amérique, il revint en France et mit en ordre les trésors qu’il avait réunis pendant ses voyages. 11 laissa sur le continent nouveau le compagnon de ses travaux, .M. Bonpland, qui resta fidèle à sa nouvelle patrie, et qui y mourut dans un âge avancé, peu de temps avant son ancien compagnon de voyage.

Oc Humboldt s’établit à Paris cl ne larda pas s’y mettre en relation avec un grand nombre d’hommes supérieurs. L’étendue de ses connaissances, le courage et le savoir qu’il avait montrés dans sa dangereuse expédition, en même temps que le charme et la variété de son commerce, l’eurent

(') Alexander von f/umboldt, deux articles insérés par X. le professeur C. O. Weber, dans les n®* 52 el 55 du fFochenschrift de M. le D' Heiss, pour 1859,

bienlüt fait reclicrcher par ce que la France avait de plus illustre.

Un autre homme, aussi brillant par scs qualités personnelles que par ses talents, se trouvait alors en captivité sur la côté d’Afrique; après de nombreu.x efforts pour arriver à la liberté, Arago parvint enfin à la conquérir, grâce à l’heureuse intervention de la France. De Humboldt fut une des premières personnes dont il serra la main, en rentrant dans sa patrie : il commença dès lors avec lui une amitié à jamais honorable pour la science.

Pendant vingt-trois ans, le célèbre voyageur s’occupa avec des soins incessants de réunir et de publier les dociimeiiLs de son voyage., d’assister à la plupart des réunions scientifiques de l’Institut de France, de se lier avec les hommes les plus éminents, et d’apporter, dans toutes ses relations, cette dignité naturelle qui le plaçait au premier rang partout où il se présentait.

Ce qui ne sortira jamais du souvenir de ceux qui, pour se guider, ont eu recours à ses lumières, c’était cette grâce particulière, c’était cette bonté avec laquelle il accueillait leurs demandes et celles des jeunes gens qui entraient dans la carrière illustrée par ses travaux. Il ne se bornait pas à des paroles obligeantes, il les aidait de ses conseils, il ouvrait autant qu’il le pouvait le chemin qu’ils avaient à suivre, et leur parlait un langage noble et encourageant. Plein d’esprit et d’enjouement, il conservait avec eux cette politesse douce et tranquille qui leur donnait toute assurance et leur inspirait une véritable vénération.

C’est sous CCS dehors bienveillants que j’appris à connaître ce savant, dont le souvenir me sera toujours cher. Profitant de ses offres, j’ai souvent demandé ensuite pour de jeunes savants le bon accueil que j’avais reçu moi-même, sans que jamais mon espérance ail été trompée; souvent

mùmc mes demandes étaienl dépassées avec un soin et une délicatesse que je n’osais espérer (').

De Humboldt logeait à Paris, dans le voisinage du Pont- Neuf, en face de l'hôtel des Monnaies; son appartement, assez élevé, était d’ailleurs dans une position agréable. Malgré son éloignement de l’Observatoire, le savant naturaliste y allait fréquemment et s’enfermait avec Arago, pour causer des différentes branches de la science. La conversation n’était pas toujours calme : quelquefois la vivacité s’en mêlait, et l’un ou l’autre de ces hommes éminents sc retirait avec la bouderie d'un enfant. Je tiens d’Arago lui-mérne, qu’un jour de Humboldt quitta l’Observatoire avec tant d’humeur et de rapidité, qu’il oublia, en sortant, de reprendre son chapeau. Arago le poursuivit, en le priant au moins de se couvrir; nouveau.v refus du naturaliste, nouvelles instances de l’autre part. La discussion fit à la fin place à un éclat de rire, et de Humboldt se couvrit (*).

(') Me trotivanl i Paris, en 181^3, |>oiir me livrer aux travaux de l'aslronomie, mon premier soin fiU de me rendre chez de HiimMdi. Je ne le (rotivai pas, mais j'y retournai avec assez d'assiduité, |>our porter son concierge à me dire la vérité. De Humboldt, toujours occupé, deiiiaiidail naturellement le nom des personnes qui désiraient le voir : je m'empressai de donner 1e mien et je reçus anssit6t un billet d'invitation plein de bienveillance.

Je ne mampiai pas de roc rendre à l'appel qui m'était fait, et j'eus lieu de m'en applaudir : le savant physicien me conduisit à l'Institut que je voyais pour la première fois, et me présenta à ses amis. Une pareille recommanilation tioiivait me dispenser de toutes les autres, si j'en avais eu.

On faisait alors à l'Observatoire l'essai des grandes lunettes construites par Lerebouis et Caueboix. La visite se prolongeait parfois jusqu'à minuit ou une heure du matin : de Humboldt était visiteur assez régulier, et je m'estimai toujours heureux de pouvoir l'accompagner à sou retour.

(*) Sa conversation vive et empreinte de causticité prenait parfois des pro|H>rtiotis alarmantes; elles inquiétaient les personnes qui le connaissaient peu. Un soir que, dans une réunion, il avait égayé la société par ses remarques spirituelles et spécialement sur des personnes qui venaient de quitter le salon, on vit une jeune femme élégante, qui avait annoncé le dessein de se retirer, demeurer ensuite et s'agiter sur sa chaise avec une certaine impatience; la dame de la maison s’informa de la cause qui l'agitait! • Oh ! je ne partirai jamais avant ce

En 1827, le célèbre voyai^cur retourna en Allemagne, après avoir vécu environ trente ans éloigné de sa patrie. Il y reçut l’accueil qu’il méritait; la cour ne lui témoigna pas moins de déférence que le public. C’est alors qu’invité à se faire entendre devant ce que Berlin renfermait de plus distingué, il fît les premières lectures de son ouvrage le Cosmos, qui, plus lard, eut tant de succès et de retentissement.

Cependant ce premier essai fut interrompu par le grand voyage entrepris, en 1829, avec MM. Rose', Ehrenberg, Erman et d’autres savants. Il pénétra dans l’intérieur de la Russie et visita la partie asiatique de cet empire. Je ne m’arrêterai pas à décrire les résultaLs scientifiques de cette grande entrepri.se ; je dois les passer sous silence, comme ce qui se raj)porle à son voyage explorateur en Amérique.

Je me trouvais à Berlin, pendant son séjour en Asie, et je pus juger, par tout ce que j’y vis, des soins qu’il prenait pour continuer à marcher, en première ligne, dans les sciences d’observation. Il avait établi dans les jardins de M. Mendelson (') un cabinet magnétique, dont, pendant son absence, le soin était laissé à quelques-uns de ses amis. MM. Encke, Magnus et Poggendorlî voulurent bien m’en faciliter l’accès et m’offrir le moyen d’y faire mes observations. Ces expériences furent reprises ensuite et continuées sur une échelle plus grande, avec le concours du célèbre Gauss. Cette reprise n’eut cependant lieu qu’en 1837.

monsieur, dil-elle; je veux éviter i|u'il ne parle de moi. • Arago me racontait ce |H?ti( incitleni, et me disait en riant qu*il avait souvent tourmenté son ami en le lui rappelant. Du reste, ajoiitail-il, quand il est lancé dans ce sens, il ne s'épargne pas plus que les autres. Il est bien inutile d'ajouter que ses plaisanteries ctaieol pures de toute malveillance.

(') Félix IVendelson était, comme on sait, l'un des premiers musiciens de l'Allemagne} ses deux srFurs, également distinguées parleurs talents, avaient épousé, l'une, le célèbre tiialbémalicien Lejeune-Dirîchlel, et l'autre, l'habile artiste !H. llenxel, peintre du roi.

C’est pendant cette même année que je reçus du baron de Humboldt la lettre suivante, qui se rapportait aux observations magnétiques, dont il s’occupait alors avec ardeur et dont le célèbre Gauss se préparait, de son côté, à enrichir la théorie par ses précieux développements (').

« Une seconde lettre si bienveillante et si aimable que

m’apporte M me fait sentir tout le poids de mes torts

envers vous. Je sens combien je suis coupable, mais je compte sur votre indulgence, parce que, dans les hommes d’un talent supérieur, il y a une manière de voir les choses et la position des individus de plus haut. J’avais à vous offrir l’hommage de ma vive reconnaissance pour tant d’importants travaux de magnétisme, de température souterraine et atmosphérique, d’astronomie pure, de cette intéressante réunion de notices météorologiques et historiques, que vous savez réunir dans votre /innuaire. Pour ne pas vous importuner par la monotonie de ces vagues éloges, je devrais m’entretenir avec vous sur tous ces objets qui , malgré ma vieillesse antédiluvienne et ma position à la cour, occupent encore toutes mes pensées. Hoc erat in volis; mais des occupations qui ne sont pas très-littéraires, une vie nomade (la cour passe trois jours de la semaine dans les châteaux de Potsdam et ailleurs), des courses en Allemagne et à Paris, un bras très-faible (pour avoir couché si longtemps sur des feuilles mortes dans les forêts humides de l’Orénoque), des épreuves à corriger et que l’on m’envoie toutes les semaines de Paris h Berlin.... Voilà plus qu’il ne faut pour avoir quelque droit à votre pardon. J’ai le bonheur de n’avoir besoin que de quatre heures de sommeil; j’observe le plus

(') Je cile*ceUe leUre en entier, (elle qu'elle a |»ani dan^ la Correspondance scientifique et littérairef etc., de de llumlKddt, puMiée par M. De la Roquelte. Paris, chez Ducrocq, libraire, 1865, 1 vol. io-8", pages 364 et suiv.

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souvent une aiguille de déclinaison horaire encore après deux heures du malin; j’ai terminé, malgré de cruelles distractions dont j’ose vous ennuyer, 115 feuilles de mon Examen critique de l'histoire de la géographie du siècle, et des feuilles d’un énorme volume in-folio; je fais paraître en ce moment, avec mon ami et compagnon de voyage, M. Gustave Rose, en allemand, le premier volume de l’expédition physique et géologique que j’ai faite, par ordre de l’empereur de Russie, à l’Oural, à l’Altaï et à la mer Caspienne. Je vous donne l’histoire de ma vie pour que vous m’en vouliez moins de ce coupable retard d’une réponse. C’est un double crime, puisque je vous ai fait perdre deux mois par des recherches magnétiques, auxquelles vous vous livrez avec une si noble ardeur. Celte année a été bien intéressante sous le rapport de ces lumières polaires dont l’apparition se fait pressentir dix à douze heures d’avance, par des changements dans la tension cicctro-magnétiquc du globe. C’est celle année aussi qu’on a de nouveau pu sentir comment les perturbations de l’aiguille sont différentes dans deux endroits où l’aurore boréale semble se montrer avec le même éclat, mais non à la même hauteur; nous n’éprouvons pas tous le même orage magnétique, et l’orage qui a lieu dans un point très-éloigné agit quelquefois plus énergiquement sur l’éguille là où il n’y a pas de trace d’aurore boréale visible, qu’un orage magnétique placé prés de notre zénith. Tout cela se débrouillera par des observations correspondantes très-multipliées en mesurant plus précisément qu’on n’a coutume de le faire, les apparences de l’aurore et les temps où les changements ont lieu. Le parallélisme des courbes des déclinaisons horaires est à présent un phénomène si bien constaté et à de si énormes distances, qu’il devrait (sic), dans la monotonie, moins occuper les physiciens. Ce qui intéresse le plus, c’est le non-parallélisme, qui se

montre quelqnerois à de petites distances (Berlin et les mines de Freiberg), c’est rinlluencc de l’état météorologique de l’atmosphère sur les maxima et minima des élongations diurnes. Il reste à découvrir les rapports intimes de la manifestation du magnétisme avec les changements instantanés de l’air.

» Mon ami, M. Encke, qui professe aussi une haute estime pour vous, se chargerait sans doute très-volontiers de me remplacer et de surveiller la construction d’un appareil de Gauss à Berlin ; mais, nous-méme, nous avons beaucoup plus de confiance dans les appareils à miroir construits à Gôltingue, où l’on a une longue habitude de construire en différentes dimensions. M. Encke veut changer son petit barean avec un plus grand, et compte lui-meme avoir recours, cet été, à M. Gauss, pour obtenir un appareil fait à Gôttingue. Vous voyez que quelquefois les Berlinois peuvent aussi être modestes. Vos observations de la latitude de Bruxelles (passages de la polaire) sont d’une admirable précision. Agréez, je vous supplie, monsieur et cher confrère, l’hommage de ma haute et affectueuse considération.

» A. DE Humboldt.

■ A BerÜD, le 3 mai 1837.

» Votre. Académie imprime (je pense) un mémoire sur les chiffres indous de M. Chasles, et sur un passage de Boëtius qui m’a beaucoup occupé aussi. Je crois même avoir expliqué comment l’admirable découverte de la (valeur de) position a pu se faire [Journal de mathématiques de Crelle, 1829, t. IV, pp. 205-231). Si peut-être il existe déjà des tirages du mémoire de M. Chasles, je serais très-heureux d’en posséder un. J’ai publié un grand ouvrage de mon frère Guillaume de Humboldt sur la langue kawi de Java, et sur l’influence générale du langage sur le développement

de l’intelligence des peuples (en allemand). Vous voudrez bien m’indiquer une adresse ici, ou à Leipzig, ou à Hambourg, où je pourrai adresser deu.x ou trois exemplaires (très-gros volumes in-4°), si vous en désirez pour vous ou pour vos bibliothèques. Je pense qu’un jeune physioligisle prussien , très au courant des belles découvertes microscopiques de mon compagnon sibérien, M. Ehrenberg, est arrivé à Bruxelles. M. Gluge est un jeune homme très-estimable et très-instruit. »

Le système de recherches publiées pendant cinq années, à Gottingue, par les soins intelligents de Gauss et l’obligeant concours que lui prêtait de Humboldl, ne déjtassait guère les limites de l’Allemagne : j’avais concouru à ces travau.x, d’après les invitations de ces deux hommes illustres; mais bientôt, sous les inspirations de de Humboldl, l’Angleterre lit un nouvel appel, et invita, sur les différents points du globe, les physiciens à réunir leurs efforts à ceux de ces savants. Il ne s'agissait plus de trente-six heures d’observation par mois; il fallait des travaux horaires faits constamment de jour et de nuit, pendant l’espace de plusieurs années. L’appel était fait par la Société royale de Londres, mais de Humboldt avait donné le signal. Des observatoires furent établis à de grandes distances, sur les principaux points du globe, et trois ou quatre furent organisés en Europe, indépendamment de ceux d’Angleterre. Ce furent ceux de Munich , de Prague, de Saint-Pétersbourg, de Dublin et de Bruxelles. Les observations commencèrent en 1840 et se sont prolongées pendant plusieurs années, jusqu’au moment où elles furent remplacées par des moyens mécaniques.

Un autre genre de recherches, non moins étendu, s’était répandu en Europe, et de Humboldt y occupait encore une

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(les premières places; je veux parler des éloiles lilanles. Il avail^ en 1799, comme nous l’avons dit, été témoin d’une apparition extraordinaire d’un grand nombre de ces météores; le récit qu’il en a fait avait vivement frappé les esprits; mais ni celte apparition, ni les curieuses recherches de Brandès et Benzenberg, toutes récentes alors, ni les travaux que je repris en 1822, pendant que Brandés renouvelait les siens en Allemagne, rien n’avait pu déterminer les savants à s’en occuper d’une manière suivie. Arago voulut, dans V/4nnuairc de France, éveiller l’attention des savants à cet égard; c’est alors qu’il signala une seconde nuit de périodicité, remarquable par le nombre des étoiles filantes : celle du 10 août dont il a été parlé précédemment. {Payes 572 et suivantes.) (').

Si je me permets de parler ici de ces phénomènes, c’est pour faire apprécier le défaut général de nos lumières sur ce qui les concerne. On voit Brandès et Benzenberg passer de l’une à l’autre hypothèse, pour expliquer leur existence; l’ingénieux Chladny n’est pas plus assuré dans ses conjectures, et de Humboldt, lui-mème, malgré la pénétration de son génie, marche avec la même défiance (*).

(') Quelque» personnes ont allrilxié la première annonce de celle (lèriodicilô au célèbre Olbers, mais voici comment il s’esi expliqué à ce sujet dans les noies de son second article sur les éloiles filantes : t M. Qiielelel avait lui-méme ot>> servéy en 18S4 et 1855, un nombre extraordinaire d'étoiles filâmes dans la nuit du 10 août. Il pouvait donc hasarder avec plus de confiance une prédiction |»osilive. Ce savant laborieux a fait un caialo^^ue des nuits d'aodi qui avaient été remanpiables par de nombreuses apparitions iréloiles filantes, etc. • {/ahrbuch fur 1837, pag. 51, publié par Schumacher, et Correspondance mathématique i>oiir 1638, p. 453, où l'article de !H. Olbers se trouve traduit.)

(*) On peut voir tontes ces incertitudes dans l'ouvrage publié en dernier lieu par Benzenlverg, Die Sterntchnuppeny Hambourg, chez Perthès, 1839, in 'H". l/aii(eur cite la correspondance qu'il a eue i cet égartl avec Olbers, de Humboldt et avec plusieurs autres savants. Il avait prié de Humboldt de juger une difficiillé sur laquelle nous n'étions pas d'accord, mais je crois qu'avec les coDOaissaoces actuelles, il serait difficile de se prononcer en dernier ressort.

Sa posilion prcsenlail un autre avantage non moins fécond, quoique moins apprécié : c’est l’influence dont il jouissait personnellement. Il était l’âine et le conseil des jeunes savants; il leur inspirait en quelque sorte ses connaissances. S'ils voyageaient, ses recommandations en d’autres pays leur donnaient accès chez scs amis et ses nombreu.x admirateurs. Les Académies mêmes cédaient au besoin de le prendre pour guide. La Société royale de Londres n’hé-

Voici (|uelle était la réponse de de Hiimboldt, <|ui faisait plul6l connaître sa propre idée qtril n'examinait la nôtre :

• Vos observations sur les étoiles Pilantes, matière dans laquelle vous avez fait faire à la science les progrès les plus louables, ont été {Kutr mot d'un haut intérêt.

• C'est précisément la vitesse prodigieuse de leur mouvement qui m'a toujours déterminé à considérer les aérolithes comme des corps se mouvant circulairement dans des zones rapprochées. C'est ainsi que presque toutes les petites planètes se trouvent aussi è peu près dans une même orbite.

• La grande difTérencc de Cérès à Saturne est peut-être égale à celle du plus grand aérolilbe non encore décom|H>sé en fragments.

• Les aérolithes qui se meuvent amour du soleil peuvent être distribués en zones déterminées dans lesquelles ils se suivent, espacés entre cui, comme les billes d'un billard : de manière que les nœuds des orbites n'amèncnl point nécessairement toutes les années, à l'époque du 1S novembre, par exemple, des chutes d'étoiles filantes.

» Quelques-unes de ces orbites peuvent traverser l'orbite de notre globe, M. Queleiet dit au mois d'août.

» Où se trouvait, dans l'origine, la matière dont les aérolilbes sont formés? Cette question est absolument la même que celle : Ou gisait autrefois la matière qui a formé Mars, Cranusou les planètes?

• Sans doute, la lune et les autres salelltles peuvent donner de la matière par jeu, mais la question agitée est beaucoup plus générale et n'est pas plus soluble que ne le sont toutes celles i|tii se rapportent à l'origine des choses. Les aérohlhes peuvent, tout aussi bien que les autres planètes, s'être conglobés séparé» ment et comme nojraux, après de nombreuse!» modifîcalioDs et dans des atmosphères mues circulairemenl comme celle qu'occasionne la lumière zo<liacale, par exemple.

• Pourquoi cette matière qui, dans l'es|>ace, se conglobe diversement en planètes,comètes et aérolithes, aurait elle été autrefois précisément dans la lune?...» Voyez Die Sternschnuppen de Benzenherg, et la traduction de celle lettre dans la Correspondance mathématique et physique^ tome IX, page 387; Quetelel, Bruxelles.

sila pas à demander ses conseils pour les observations magnétiques qu’il s’agissait d’organiser sur le globe entier.

Notre illustre savant e.verçail sur tous les esprits la plus grande influence. Cette alliance entre l'Iiomme supérieur qui sert d’appui et le jeune homme qui a besoin de con.seils, éUmd utilement l’empire de la science et produit toujours les résultats les plus assurés.

Les siècles de Périclès, d’Auguste, de Louis XIV, montrent les puissants avantages que produisent les hommes éminents qui s’interposent entre les représentants du pouvoir et ceux dont ils ont reconnu les talents. De Huinboldt en était un exemple frappant pour la Prusse. Dissolvez ce lien précieux, et le savant se trouve réduit à lui-inéme; vous rompez tous les rapports qui le rattachaient aux autres hommes. Les jeunes travailleurs, sûrs de ne rencontrer aucun soutien, se trouvent abandonnés à eux-mémes. Au lieu ilu savant qui sache les apprécier et leur tracer la route, ils doivent chercher un appui dans les administrations gouvernementales : les plus capables reculent devant ces démarches. Généralement des avantages dus à la faveur ou aux privilèges étoulTent le talent et font germer les passions au lieu du mérite. Voulez-vous avoir une idée de la protection qu’un pays donne aux sciences, aux lettres et aux arts? voyez quelle position on y fait aux hommes supérieurs dans chacune de ces parties.

De Humboldt était, je pense, un de ces exemples qui échappent aux lois communes ; il a toujours joui de la plus profonde estime; bien différent en cela de la plupart des savants distingués, qui se voient parfois payer d’ingratitude ou d’un injuste oubli, surtout quand on peut croire que leur influence vient à cesser. L’humanité a ses faiblesses même chez ceux qui devraient en être le plus exempts.

Quand on aborde les grands sujets de la météorologie et

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qu’on cherche à s’en rendre compte, il est presque impossible de ne pas reconiiaitre, par l’étude de certains phénomènes, que nos idées sont incomplètes quant à la structure et au mouvement de notre atmosphère, et qu’une modification doit être apportée dans la théorie actuelle.

En 1853, à l’invitation du gouvernement des États-Unis, les États maritimes de l’Éurope formèrent, à Bru.xelles, un congrcsdestinéà répandre les mêmes vues scientifiques parmi tous les marins et à réunir leurs efforts pour arriver à un but commun. M. Maury, l’àme de cette noble entreprise, sentit fort bien qu’un des hommes les plus en état de comprendre l’étendue de ses vues, était le célèbre de Humboldt : aussi jugea-t-il avantageux, après la conférence, de se transporter à Berlin et d’aller en conférer avec ce savant qui avait illustré le sol de l’Amérique et qu’il n’avait malheureusement pas vu à la réunion de Bruxelles.

De Humboldt trouvait à la cour de Prusse la distinction qu’inspiraient son savoir et son noble caractère; il vivait alternativement à Berlin et à Postdam, et y jouissait de tous les égards dus à son mérite. Ce qui pourra étonner ch(!z un veillard de .son âge, c’étaient, au milieu de toutes ces distractions de la cour, son exactitude à continuer jusqu’à son dernier moment les travaux qu’il avait entrepris, et sa régularité à répondre aux missives qui lui arrivaient de tous les points du globe.

De Humboldt vint à Bruxelles en 1844; je fus assez heureux pour passer avec lui le peu de temps qu’il put nous donner; ce qui m’étonnait surtout, c’était cette vivacité de conversation et de mouvements qui annonçait plutôt un jeune homme qu’un octogénaire. De Humboldt, quoique étranger au pays, avait été nommé, en 1830, membre ordinaire de l’Académie royale de Bruxelles, en vertu d’un article spécial du règlement de l’Académie ancienne, qui

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pcrmcUail <lc nommer deux savants étrangers parmi ses membres. L’autre place avait été décernée à Fourier, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Paris. Nos pères aimaient ces privilèges accordés à des hommes supérieurs, dont les talents appartiennent à tous les pays, et ne marchandaient pas les honneurs qu’ils leur rendaient. Lors delà réorganisation de l’Académie en 1845, la place de membre ordinaire fut abolie et changée en celle d’associé de la Compagnie (').

Au moment de son passage par Bruxelles, de Humboldt se rendait à Paris avec le désir de revoir d’anciens amis et d’y porter son nouvel ouvrage, le Cosmos, qui y était .à peine connu de nom, bien que déjà attendu par toute l’Allemagne depuis plusieurs années.

Je ne dirai rien du succès de ce brillant écrit qui parle à la fois à toutes les intelligences. 11 ne s'adresse pas aux savants, et cependant ils peuvent y recueillir les renseignements les plus utiles; ils doivent surtout admirer ce regard perçant jeté sur l’ensemble de nos connaissances.

Lorsqu’on 1857, fut déterminée la différence des longitudes entre les observatoires de Berlin et de Bruxelles, de Humboldt prit le plus vif intérêt à ce travail scientifique; non content de témoigner une douce affection à mon fils, il lui remit un billet amical : <> Conscrvez-le, dit-il, comme souvenir d’un veillard que vous ne reverrez probablement plus.» On voudra bien m’excuser de rapporter cette circonstance, mais elle peint mieux que je ne pourrais le faire par mes expressions la courtoisie et l’excellent cœur de cet homme d’élite.

J’eus occasion, moi-méme, de lui faire une dernière visite à mon retour du Congrès statistique de Vienne, dans le

(') De Humboldt avait aussi reçu de notre souverain la décoration du fr*‘>nd cordon de Tordre de Léo|K>ld.

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cours delà même année; je ne faisais que passer par Berlin ; je suivis les bons conseils de MM. Encke el Dieterici (') cl, grâce à leurs soins, j’allai trouver, le lendemain, à Potsdam, l'illustre vieillard que je ne devais plus revoir. C’était la veille de son 88’’ anniversaire; il venait de terminer son dernier volume du Cosmos. Je lui trouvai toujours la même amabilité, la même animation; il me parlait de ses travaux, comme il l'avait fait trente ans auparavant (’). C'est à lui surtout qu’on pouvait appliquer ces deux vers de Lafontaine ;

Approche- l'il du bii(, ce séjour,

Rien ne irouhie sa fin : c*e$t le soir d*un beau Jour.

Alexandre de Humboldt mourut le 6 mai 1859, mais ses funérailles n’eurenl lieu que le 10; elles furent célébrées avec éclat et réunirent ce que Berlin avait de plus marquant; toute la famille royale voulut prendre part au deuil univer- S(d et rendre un dernier hommage à ce grand homme (’j.

(') M. Dieterici el M. Encke, tous deux associés de notre Académie, ont eux* mêmes succombé depuis, et ont laissé un grand vide dans les sciences qu'ils cultivaient avec supériorité.

{*) Quoique apparienant à un palais royal, l'appartement était d'une simplicité extrême. Je remaniuai sur le mur son portrait et l'aspect de sa chambre, dans une composition exécutée par Hildebrandt : c'était l'original du dessin qui m'avait été remis, i Bruxelles, par M. le colonel E. de Olberg, nommé plus tard gouverneur de Luxembourg.

(*) Depuis, l'empereur des Français lui a fait ériger une statue à Versailles; le prince DeroidofT a présenté à rinslitiil de Paris un buste exécuté par Ranch ; et le Mexique, qu'il nous a fait connaître par ses écrits, a voulu également qu'une statue perpétuât son souvenir.

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