‹ Sciences mathématiques et physiques chez les Belges, au commencement du 19e siècleChapitre 32 sur 48 · DOMINIQUE - FRANÇOIS - JEAN ARAGO (I · texte numérisé non relu

DOMINIQUE - FRANÇOIS - JEAN ARAGO (I

Je n'ai point la prétention d’offrir ici la notice biographique d'un savant dont le nom se rattache à la plupart des belles découvertes de notre époque, ni de faire valoir ses litres nombreux à la reconnaissance de la postérité. Je me bornerai à rappeler quelques-uns des liens qui le rattachaient à la Belgique. On voudra bien me permettre de joindre à ces détails des souvenirs particuliers qui feront mieux apprécier les qualités personnelles de cet homme éminent.

Je n’insisterai pas sur ce qui appartient à la jeunesse d’Arago; lui-même, d’ailleurs, a pris soin de nous conserver ces souvenirs en les entourant du charme poétique que sa brillante imagination prêtait à tous les sujets qu’il traitait (’j ;

(*) Né à Eslagel, le 36 février 1786, mort à Paris, le 3 octobre 1853.

(*) Voyez Vffiitofrt tU ma jeunesUf tome 1^ des Œuvn$ poUhumfi tVArago. Paris, chez Gide et Baudry, in-8*, 1854.

— StiO —

Jr ne puis cependant me refuser au plaisir de citer le passage où il rend compte d’une circonstance particulière qui, en quelque sorte, a décidé de sa vocation ; ce passage, d’ailleurs, concerne l’un de nos anciens confrères : « Je dois le dire, écrit Arago, mon véritable maître, je le trouvai dans une couverture du Traite d’algèbre de M. Garnier. Celte couverture se composait d’une feuille imprimée sur laquelle était collé extérieurement du papier bleu. La lecture de la page non recouverte me lit nailre l’envie de connaître ce i|ue me cachait le papier bleu ; J’enlevai ce papier avec soin, après l’avoir humecté, et je pus lire dessous ce conseil, donné par d’Alemberl à un jeune homme qui lui faisait part (les difficultés qu’il rencontrait dans ses éludes ; « Allez, Mon- » sieur, allez, et la foi vous viendra. » Ce fut pour moi un trait de lumière : au lieu de m’obstiner à comprendre du premier coup les propositions qui se présentaient à moi, j’admettais provisoirement leur vérité, je passais outre, et j’étais tout surpris, le lendemain, de comprendre parfaitement ce qui, la veille, me paraissait entouré d’épais nua-

.Arago pressentit de bonne heure les hautes destinées aux- (|uelles l’appelait sa brillante organisation et il s’y prépara par de fortes éludes. On ne connaissait pas encore ce que, depuis, l’on est convenu de nommer l’enseignement profe.ssionnel. Ses éludes littéraires nuisirent si peu aux éludes en sciences qui devaient le conduire à l’École polytechnique, qu’à l’âge de dix-sept ans il fut reçu premier de sa promotion (').

(') M. Barrai a dil avec raison, dans son iméressanle oolice sur François Arago : • Nous croyons fermemenl homme n'est grand, même dans les sciences, ijuc quand il a faU des études littéraires complètes; et nous plaignons notre siècle de se laisser emporter dans une réaction où la gloire nationale s'obscurcira faia- |i*menl, si l'on ne s'arrête pas à temps sur le bord de l'ahlme. Il n'esl pas vrai

Celle grande inslitiilion, qui a donné tant de célébrités à la France, avail encore sa forme première : les élèves n’élaienl point casernés; ils jouissaient de la plus grande latitude dans leurs éludes, et suivaient plus spécialement les goûts qui les portaient vers l'une ou l’autre branche des sciences. J’ai souvent entendu discuter les avantages et les inconvénients de l’ancienne et de la nouvelle organisation; si la première était plus favorable au développement des facultés intellectuelles, si elle a donné plus d’illustrations à l’Institut, la seconde peut-être a formé plus d'hommes capables pour les services publics. Tout en signalant des abus qui tenaient au personnel de l’école, Arago était grand partisan de l’organisation ancienne, et il citait tous les hommes illustres qu’on eût probablement enlevés à la science, si on les avait assujettis impitoyablement à la règle commune, et à subir une torture intellectuelle sur ce nouveau lit de Procruste; il citait surtout son ancien condisciple et ami, M. Poisson, qui, avec des dispositions admirables pour l’analyse, était à peu près inhabile à produire une épure géométrique.

Sur la recommandation de l’illustre Monge, Arago entra, en 1804, à l’Observatoire de Paris, monument auquel son nom s’est rattaché d’une manière si honorable pendant l’espace d’un demi-siècle. Une mission qu’il recul en 1806 le détourna pendant plusieurs années des travau.v astronomiques; il s’agissait de continuer, en Espagne, la mesure du prolongement de la méridienne, commencée par Delanibre et Méchain, et de l’étendre jusqu’aux iles Baléares.

Bientôt après éclatèrent les préliminaires de la guerre de la Péninsule. Arago, tout occupé de ses opérations géodésiques, ne quittait pas ,1c sommet des montagnes où il était

<|trn ftiillp abaisser rcnsrignemenl pour k mfUre k la portée <les hommes médiocres; les médiocrités proDtrnl mieux encore de ce qui est au-dessus d'elles que de ce qui est au-dcssuus de leur niveau. «

oonslammont en observation; sa position devint suspecte, on le prit pour un espion. Pareil malheur était arrivé à Delambre pendant la révolution française, et il arrivera infailliblement à tous ceux qui voudront se livrer à des travaux géodésiques dans un pays en proie aux inquiétudes de la guerre.

Traîné de prison en prison ('), ballotté entre l’Europe et l’Afrique, tantôt fugitif, tantôt repris, Arago vit, pendant près de trois années, se dérouler une série de malheurs qu’il a retracés avec une vérité et un charme qui leur donnent tout l’intérêt du roman.

Enfin, le juillet i809, il put toucher de nouveau le sol de sa patrie, et six semaines après, il entrait à l’Institut pour y remplacer l’astronome Lalande. Arago n’avait alors que vingt-trois ans, et déjà, cependant, ses travaux et ses malheurs lui avaient acquis une immense réputation.

Je n’ai point à parler ici de scs savantes recherches sur la polarisation de la lumière, de ses travaux sur le magnétisme cl l’électricité (*), de ses découvertes sur le magnétisme par

{*) Au mois de juin 1808, il fut renfermé dans la citadelle de Belver. Pendant celte é|>oque aventureuse, on le soumit aux plus rudes épreuves. Je liens de lui ((11*110 jour on le menaça de le fusiller, et c*étail, disait>il, en présence de ses chères Pyrénées, en face d*une de ces nwntagnes dont sa mère |>ouvail également voir le pic. Il ne dissimulait pas tout ce que cet instant avait eu pour lui d'amertume et de douleur. Ce détail n'est pas mentionué dans l'ouvrage intitulé . ffistoire dê ma Jenneise.

(*) M. Aiig. De la Rive, à qui l'on doit une savante notice sur Arago, dépeint, dans les termes suivants, l'euthotisiasme avec lequel ce grand physicien acciieilhi, en 1830, la découverte d'OErsted. i 11 était à Genève quand l'annonce de celle grande découverte y parvint; au premier atvord, il ne |»ouvail y croire; ce fut après avoir répété et varié cette roagnique expérience avec !H. le professeur Gaspard De la Rive, dans le laboratoire duquel elle fut repro«iuitc et étudiée, que, convaincu de son exactitude, il partit pour Paris, emportant avec lui tous les ap|>areils nécessaires |H)ur la faire ; et, le premier, il la fit voir à l'Académie des sciences, qui l'ignorait encore. Il y ajouta bien vile un fait impôt tant, savoir la propriété du courant d'attirer la limaille de fer et d’aimanter l'acier ; car OF.nted n'avait iDODlré que l'action du courant sur l'aiguille aimantée. ■

rolalion, ni de la manière heureuse dont il savait propager et faire aimer la science. L’appréciation de tant de qualités éminentes exigerait des limites plus larges que celles que je dois assignera une simple notice.

Cependant, cette organisation si belle, si distinguée, pré- .sentait peut-être une lacune, la persévérance à suivre une découverte jusque dans ses derniers corollaires. Lui-même faisait allusion à ce qui pouvait lui manquer de ce côté, quand, en parlant de Fresnel, il disait avec autant de franchise que de modestie : « Nous nous complétons l’un l’autre; je sais signaler la difficulté et Fresnel sait la vaincre. » Nous devons plus d’une conquête à cette heureuse association de deux hommes si bien faits pour s’entendre.

Sans doute, s’il avait vécu en dehors du tourbillon du monde, où ses brillantes qualités personnelles lui valaient tant de succès, s’il avait pu se dégager de toutes les préoccupations de la société et de la politique, de tontes les charges que lui imposaient ses fonctions administratives et scientifiques , Arago se serait trouvé cette faculté précieuse qu'il allait emprunter chez un ami. Je n’en veux pour preuve que les peines qu’il se donnait pour réunir les matériaux nécessaires au moindre article destiné à V/Innuaire du Bureau des longitudes. Je me rappelle qu’ayant à vérifier un fait dans la Cosmologie de Lambert, traduite et annotée par notre ancien confrère Van üttenhove, il me demanda cet ouvrage à différentes reprises, pendant l’espace de près de deux ans; et, le volume s’étant égaré sur la route, il renouvela ses instances jusqu’au moment où le traducteur lui eut communiqué son propre exemplaire.

Ceux qui lui ont vu composer ses admirables éloges académiques savent avec quels soins consciencieux il se livrait à ce genre de travail ; combien il était rigoureux pour la

cilalion des faits et des dates ; avec quelle sévérité il châtiait sou style et sacrifiait à la forme : le papier était parfois chargé de ratures ; celui qui l’eût surpris dans un pareil moment eût jugé sans doute qu’il se trouvait dans de mauvaises dispositions. Je lui en fis un jour l'observation ; il me répondit qu’on lui attribuait à tort une grande facilité, et il me montra le reste de son manuscrit comme pièce de conviction. Ceci n’a rien qui doive étonner: c’est à force de travail que la plupart des grands écrivains français sont parvenus à cette élégance, à cette admirable limpidité de style qui fait leur principal mérite; on peut citer en particulier Boulfon et Rousseau dans l’autre siècle, (jourier et Chateaubriand dans le siècle actuel.

Les écrits d’Arago auraient pu lui ouvrir les portes de l’Académie française, dont plusieurs membres de l’Académie des sciences ont successivement fait partie; le célèbre géomètre d’Alemberten a même été le secrétaire perpétuel. Toutes les convenances semblaient se réunir en faveur d’un pareil choix ; mais Arago déclina constamment cet honneur. Ce n’était point par un amour-propre mal entendu. Quand il fut question de le nommer à l’Académie des sciences, il avoua franchement qu’il désirait cette distinction, qu’il croyait même y avoir des titres, et cependant ses scrupules se reproduisirent quand, au mois de juin 4830, il fut question de le nommer aux fonctions de secrétaire perpétuel pour les sciences mathématiques (') ; il ne consentit à les accepter qu'en cédant à une immense majorité qui s'etait déclarée en sa faveur. On sait que ce poste de confiance a toujours été rempli par les membres les plus éminents de ce corps : par Fontenelle d’abord, pendant l’espace de près

(') La claft»v des sciences a deui secrétaires |icr|iéluels, l'un pour les sciences roaihémaliqiivs el physiques, l'autre pour les sciences naturelles. Arago a en suC’ cessivemeni |K>ur collègues MM. Cuvier et Flourens.

— otio —

d'un demi-siècle , cl, plus lard, par Condorccl, Rochon, Delambre, Fourier.

Bien des personnes s’étonnent de ce que, dans les académies, la présidence change annuellemenl , tandis que le secrétaire est inamovible : la cause d’une pareille différence s’explique cependant d’une manière naturelle Une partie du lustre des académies dépend, en effet, de leurs relations scientifiques avec l’étranger. Ces relations, en général, ne s’établissent qu’avec des peines infinies, et il est nécessaire qu’un savant puisse y consacrer toute son existence ('). Par la force même des choses , les secrétaires des principales académies de l’Europe sc connaissent, sont unis par des liens de courtoisie, et forment en quelque sorte une grande famille; supprimez la perpétuité et vous aurez rompu tous ces liens; vous aurez jeté le trouble dans toutes ces relations. Pour communiquer avec l’Académie de Stockholm, chacun .savait qu'il devait s’adresser à Berzélius, pour la Société royale de Copenhague, à OErsted, et il en est de même à l’égard de leurs successeurs; tandis qu’on ignore, en général, quels sont les présidents annuels de ces corps savants, même ceux de l'Académie des sciences de Paris. Il est nécessaire aussi que, dans le sein même du corps, il y ait au moins une personne qui en connaisse à fond tous les antécédents.

Les mêmes nécessités ne se font pas sentir pour la présidence, dont les fonctions s’exercent plus spécialement dans l’intérieur de la compagnie. Cette qualité donne, d’ailleurs, une prépondérance qui pourrait devenir excessive, si elle

(*) I^s fonctions de secrétaire perpétuel, bien que très-honorabies, ont aussi parfois leur maueais C4>té : les hommes les pins dislingiiét n*ont pas toujours échapi>é aux inconri- nients qu'elles présentent, t D'Alembert écrivait à Lat;range, en date du 15 avril 1773 : « Nous essuyons à l'Académie des sciences, M. Condorcet et moi, des tracasseries qui nous dégoûtent de toute étude sérieuse. » (Arago, Biographie de Condoreetf page 38.)

était perpétuelle. Dans une république aussi susceptible et on le pouvoir doit se fractionner également entre tous, il importe que chacun puisse gouverner à son tour.

Dans les fonctions délicates qu’il avait à remplir, Arago a pu rencontrer plus d'une difficulté ; mais on sait que ce n’était pas devant des obstacles qu’il se laissait arrêter : ce n’est pas lui qu’on aurait pu taxer de mollesse ('). En ce qui concernait l’accomplissement de ses devoirs, il était d’un rigorisme extrême et il poussa la susceptibilité au point de vouloir donner sa démission, quand la maladie l’eut mis dans l’impossibilité de suivre les séances de l’Institut.

Dans le domaine des sciences, il était comme un habile général qui assigne à chacun son poste, qui délivre le mot d’ordre et indique le but vers lequel on doit marcher. Pour remplir convenablement un pareil rôle, il ne suffit pas de l'ascendant du talent , il faut encore une profonde connaissance des hommes et savoir ce qu’on peut attendre de chacun d’eux ; il faut une grande probité qui rassure chacun sur la paisible possession de son travail; il faut, en outre, un coup d’œil d’aigle qui permette d’embrasser l’ensemble des sciences et de juger sur quels points elles doivent être renforcées. Ces sortes d’hommes sont infiniment plus rares que les génies spéciaux, qui s’attachent à vaincre certaines difficultés scientifiques. Pendant que ces derniers défrichent un coin de terre dont ils font leur propriété, les autres plantent l’étendard de la science sur des continents nouveaux, dont l'exploitation rentre dans le domaine général. Arago résumait parfaitement en lui toutes les qualités requises pour di-

(') Il a dit de aoo |>rédéces»eur, pour qui il professait, du it;sle, la plus pro> fonde estime ; • Après avoir rempli les foDclions de secrétaire avec beaucoup de distinction, mais non sans quelque mollesse, sans quelque négligence, à cause de sa mauvaise santé, Fourier mourut le 16 mai 1630. * {Hiêtoirt de ma jeunesse, LIV.)

riger des entreprises semblables : chacun le sentait si bien, qu’on le prenait instinctivement pour guide.

Il y a une quarantaine d’années, j’avais, avec quelques amis étrangers à la France, prié Arago de se mettre à la tète d’une association pareille, ayant pour but de donner du développement à la météorologie et à la physique du globe; il s’agissait d'aborder la .solution de diverses questions qui exigeaient l’intervention d’un grand nombre d’observateurs; il refusa en s'excusant sur la multiplicité de ses occupations et sur sa répugnance extrême à écrire une lettre même à ses amis. Plusieurs savants autour de lui promettaient le secours de leur plume, mais ce fut en vain : ce qu’on désirait surtout c’était son impulsion et l’ascendant de son nom; mais Arago était trop habitué à payer de sa personne pour rester passif au milieu d’un mouvement général qui se serait opéré sous ses auspices.

Il avait commencé, à l’Observatoire de Paris, différentes séries d'observations sur la physique du globe ; les unes concernaient les variations diurnes du magnétisme, d’autres se rapportaient à l’électricité de l’air, d’autres aux températures de la terre, etc. Le résumé des premières a été publié par les soins de M. Barrai ('); espérons que les autres paraîtront également.

En 1832, je m’entretins avec Arago de ses observations sur les températures de la terre et du projet que j’avais de faire, à Bruxelles, des observations analogues avec des thermomètres exactement semblables aux siens. Il voulut bien me donner ses conseils et m’éclairer de son expérience (*).

(*) IVoUeii $cientifiqu9*f lome I", ln-8"» 1854. {Tonnerre, magnétieme, roree boréalee.)

(*) Pour tenir compte «les inégalitéf de température que subissent nécessairement, dans toute leur étendue, des thermomètres qui plongeaient Jtisqiri Tingtqtiatre pietls de profondeur, Arago avait fait construire des tubes de même longueur et de même calibre que ceux des thermomètres, de telle manière qu*ils

— ot»8 —

Le sentiment des convenances, surtout quand il existe des relations d’amitié entre deux observateurs, doit empêcher l’un de se livrer aux mêmes travaux qui occupent l’autre, à moins que ce ne soit pour des observations locales, qui se complètent mutuellement, comme cela a lieu dans la plupart des recherches de météorologie et de physique du globle. Il n’existe point de code académique qui prescrive des règles à cet égard : chacun s’en rapporte à sa propre appréciation.

Arago montrait une juste susceptibilité au sujet des travaux faits en concurrence avec ceux d’un confrère, comme s’il s’agissait d'en contrôler l’exaclitndc ou de revendiquer une partie de leur mérite. Il se plaisait à rappeler à ce sujet le mot pittoresque d’un savant concc.'^nant un collègue qui s'était mis à réédifier l’une de ses théories : « Quand quelqu’un bâtit une maison, il s’empresse de mettre la tête à la fenêtre pour faire croire qu’elle lui appartient. »

J’ai failli moi-meme, sans m’en douter, encourir un pareil reproche de sa part. Je me permettrai de rapporter le

représentaient à peu près identiquement ces thermomètres, dont ils ne différaient que par Tabsence de boule. Ce moyen, très*ralionnel en théorie, ne me réussit cependant pas dans la pratique, et Je dus employer une autre rnélhofie de réduc> tion. (Mémoire sur Us variations dturne et annuetU de la température Ménoiau dei'Afcadémie royale de Bruxelles, tome X ; 1837.) J'en parlai è Arago, mais j'ignore le parti auquel il s’en est tenu lui-méme. Il se plaignait de l'enniu des calculs de réduction; Je lui proposai de m'en charger, |M>ur lui éviter une Inerte de temps, mais un sentiment de délicatesse l'empécha d'accepter. Quand Poisson publia, en 1855, sa Théorie mathématique de la cAaletir, il demanda à son ami les résultats de scs observations sur les variations de température de la terre, afin d'y appliquer ses formules. Arago lui donna ses nombres non corrigés pour le volume de liquide renfermé dans la lige et la houle de chaque thermomètre. Poisson les employa tels qu'il les avait reçus, et trouva une concordance remarquable entre la théorie et l'observation ; les é|>oques calculées et observées |K>ur les moxima et les mfnima ne diffèrent que d'un à deux Jours. Il y a lieu de craindre (|ue cette concordance ne soit illusoire, car les corrections pour l'inégalité de température dans toute l'étendue du plus long iherroomèire dont il est ici question, déplacent |»our Bruxelles les é|H>ques du maximum et du mfnimwm de près d'un mois. Ces mêmes corrections pour les Ibermomèlres de Paris, d'après mes souvenirs, seraient moindres, mais encore très-sensibles.

— oH9 —

fait avec quelques détails : il montrera, une fois de plus, avec quelle circonspection il faut procéder en pareil cas. Je passai à Paris une partie de l’année 1822; Frcsnel me témoignait quelque amitié; il avait eu l’obligeance de me montrer la plupart de ses belles découvertes sur la lumière. J’avais fait confectionner différents appareils d’après ses indications. De retour en Belgique, je donnai suite à ces travau.x , et mon attention se porta accidentellement sur la polarisation de la lumière par un ciel serein. Je ne connaissais, sur ce sujet, que ce qui se trouve dans une note du grand traite de physique de Biot (').

La relation qui e.Yiste entre la distance angulaire du soleil et la quantité de lumière polarisée, provenant d’un point du

(') Voici la noie eo quetlion : « Si le ciel n'était pas couvert de nuages blancs, la lame dirigée vers ceriains points de l'horizon |K>urrail offrir une coloration sensible à la vue simple, parce que la lumière réfléchie par l'aimosphèrc est eu partie polarisée lorsque le temps est serein ; et qu'ici la lumière polarisée produit d'autres effets que la lumière directe. De plus, la couleur réfléchie par une atmo- .sphère sereine n'est pas le blanc, mais un blanc bleuâtre, c'est-à-dire un blanc privé d'une partie de ses rayons rouges et orangés ; ce qui roodiflerait nécessairement la couleur propre que les lames doivent réfléchir. Enfin l'intensité de cette liiinièrc est beaucoup moindre que celle des nuages blancs, qui réfléchinsciit le blanc dit premier ordre, ainsi que Newton l'a remanpié. " {Traité de phyiiqit9 expérimentale et mathématique, tome IV, page 338.)

Otle uote ne parle, du reste, que de ce qui se li'ouve en siibslaiice dans le mémoire inséré par Arago dans le volume des Mémoire» de l'institut |K>ur 1811, volume que je n'ai pu consulter que longtemps après. Je dois ajouter qu'aucun des deux ouvrages ue mentionne les relations qui existent entre la direction du soleil et la quantité de la lumière polarisée; il me semblait que la loi |K>uvai( s'énoncer ainsi qu'il suit : fri te regardant comme placé au centre d’une tphire dont le soleil occupe un det pdles, la polarisation est à son maximum aux différents points de Téqualeur et va en diminuant, comme les carrés des sinus, jutqu^au pd/e, où elle est nulle. {Correspondance mathématiqiu et pAysique de firuxelleSt tome 1*^, page 975 ; 1835.)

M. Deleaenne, professeur de physique à Lille, me lU observer, à la même é|KK|ue, que le maximum de (toiariialion n'est pas exactement à ÜO* du soleil, mais dans le proche voisinage de cette distance; Je me suis empressé de publier cette remarque dans le tome P' de ma Correspondance mathématique et pAy* tique, 1. 1”, 1835, page 338,

ciel, me parut si simple et si prononcée, que je soupçonnai quelle devait avoir été étudiée déjà, cl quoique je n’en trouvasse point de traces dans les traités de physique, je crus devoir user de circonspection. A quelque temps de là, je passai en Angleterre, et j’en parlai à plusieurs des principaux physiciens de ce pays ('), bien moins pour leur montrer l'expérience que pour m’éclairer sur son véritable auteur. N’ayant pu obtenir aucun renseignement à cet égard, je pris le parti de publier l’observation avec toutes les réserves nécessaires (*). J’éprouvais, dans le fait, plus de regrets du doute dans lequel j’étais, que de plaisir du résultat <lc mes recherches.

üepuis longtemps j’avais perdu de vue ces objets, et mes travaux avaient pris une autre direction, quand deux notices parurent presque en même temps, toutes deux écrites par des physiciens habiles, toutes deux traitant de la polarisation de l’air serein et s’accordant à rappeler mes premières recherches sur ce sujet. L’une, de M. Wheatstone, donnait la descri|)tiüii d’une horloge qui indique l’heure d’après la situation du plan de polarisation de l’air serein; l’autre, de Pelletier ('), sur quelques changements faits au cyano-polariscope d’Arago; c’étaient justement deux sujets dont ce dernier physicien s’était occupé avec une sorte de prédilec-

(•) Vuyez |ilus loin, page 579, la noir.

(*) Voici ie« lei'Oiea dont je me suis servi : « L'observalion <|iii foroïc rubjel (te cette note a probablement déjà faite; cependant, comme il ne me convient pas de ravoir jamais tronvée dans aucun traité de physique, et comme elle était inconnue ans différenlei personnes à qui je Pai communiquée jnsqu*i présent, je la présente ici au risque de répéter ce qui a déji été dit par d'autres physiciens. • (Corretp. mathém., tome I", page 975, année t895.)

(’) notice de N. Pelletier a été insérée dans les BuUetins de l'jieadémie de Belgique, tome XII, 1" partie, p. 453, année 1845, sous le litre ; De la cyanométrie et de la polarimëtrie atmoephérique, on notice tnr les additions et les changements /ditsauei/ano-poiariscope deÂf. jirago, pour U rendre cyanopolarimètre dans Vobservation de tous les pointa du ciel.

lion. Je ne sais s’il crut voir quelque indice fâcheux dans cette singulière coïncidence, mais il traita la notice de Pelletier, dans une des séances de l’Institut, avec une rigueur extrême : j’ai lieu de croire que moi-méme je n’échappai pas complètement à tout reproche, pour avoir provoqué l’impression de cette notice dans les Bulletin» de l’Académie de Belgique. Cet incident me fut très-pénible à cause de l’estime et de la sincère amitié que je portais au célèbre physicien français ; je priai un ami qui se rendait à Paris de s’en expliquer franchement avec lui. La réponse fut telle que je pouvais la désirer; mais j’appris en même temps que cet homme à sentiments si généreux et si nobles, mais parfois d'une extrême susceptibilité, avait cédé à l’influence de certaines personnes qui se faisaient un plaisir d’exciter son humeur, en ayant l’air d’épouser ses intérêts (').

Le mémoire sur le cyano-polarimétre n’était pas le seul grief qu’il eût à la charge de Pelletier; les recherches sur l’électricité de l’air faites par le même physicien entraient pour quelque chose dans son mécontentement.

La méthode suivie par Pelletier pour étudier l’électricité atmosphérique était essentiellement différente de celle d’Arago. Le premier savant se servait d’un électomètre mobile, et l'autre d’instruments fixes. Or, Pelletier proscrivait absolument les instruments fixes comme devant donner lieu à (les (UTeurs plus ou moins graves. Peut-être aussi n’avaitil pas compris qu’il pouvait blesser son savant antagoniste, en condamnant d’une manière trop exclusive un genre d’observations auquel il avait consacré beaucoup de temps et de soins (’).

(') J*at loui les yeux uoe leUre qu'Arago termine |>ar ces mots : • Ayex, mon

cher ami} la bonté de et de croire, quels que soient les roamxuvres et les

propos des brosn7/oris , i mon sincère et invariable atlachemcol. • Quels étaient oes brouillons dont il m'a parlé vaguement à difTérentes reprises?

(*) Depuis près d'un quart de siècle, nous observons à Bruxelles, chaque jour, à

Il est un autre sujet de recherches scientifiques qui a eu quelque retentissement dans ces derniers temps et qui avait contribué à multiplier mes rapports avec le savant astronome français; ce sujet, malgré les nombreux écrits qu’il a fait nailre, a laissé subsister bien des doutes, j’ajouterai même bien des erreurs.

Au mois de novembre 183S, une apparition extraordinaire d’étoiles filantes avait excité l’attention publique; on avait fait des rapprochements avec d’autres apparitions analogues dans des temps antérieurs, et on avait reconnu à ces météores une périodicité annuelle. Pour vérifier ce fait, Aragoavaitfait observer à Paris, dans la nuit du 12 au 13 novembre 1836; MM. Mauvais, Eug. Bouvard, Laugier, Plantamour s’étaient acquittés de ce soin et avaient compté, terme moyen, une étoile filante par quatre minutes, ou quinze par heure ('). On avait cru pouvoir en déduire que le phénomène attendu s’était en effet réalisé.

Or, par une étude suivie des étoiles filantes, j’avais cru reconnaitre que plusieurs personnes réunies pouvaient, à pareille époque, compter moyennement jusqu’à seize étoiles filantes par heure ; je me hâtai donc d’écrire confidentiellement à Arago, en l’invitant h ne pas trop s’avancer et surtout à ne pas considérer comme extraordinaire la nuit du 12 au 13 novembre 18.56, qu’il avait mentionnée à l’Institut et qui

mifli, l*étectrieité de Voir, et les vari.iiions annuelles soiU aussi concordantes 4|uc peuvent Pétre celles du lherrnomèlrc ou du baromètre. Il est une précaution, à laquelle les observateur» n'ont malheiireusemenl aucun é|;ard ; elle est fondamentale etcependanl on semble s’entendre |>otir la né^li{{er. Prysiçob du globe, chap. II, de i’électricité rfe/'air, pa|;es 80à 134- I vol. in-4*, Brmtelles, Hayez, Ï861.

(') Voici ce qu’on lit, tome lit, p.i((e 5A0, des Comptée rendue de Cyécadèmie dee eciencee .* • Dan» la soirée, le ciel s'étani éclairci, on a vu, depuis le 19, à 6 heures 48 ininuies du soir, temps moyen, jusqu’au 15, à C heures 55 minutes du matin, 170 étoiles filantes, ce qui faisait , terme moyen, un peu plus d’une étoile par quatre minutes; mais il faut remarquer que la lumière crépusculaire, le matin, iliit effacer les plus faibles de ces météores. >

n'avait produit, selon lui, que quinze météores par heure (').

Peu de temps après, je reçus de lui un billet conçu en ces termes : « Je viens de me décider, à l’instant, à écrire, pour \’ Annuaire, un article relatif aux étoiles filantes. Vos importantes observations ajouteraient, sans aucun doute, beaucoup à l'intérêt que cette question inspire aujourd’hui au public; c’est assez vous dire avec quelle reconnaissance je recevrai tout ce que vous aurez la bonté de me communiquer... (*).

Je me hâtai naturellement de répondre à cette invitation amicale. Je réunis tous les résultats auxquels j’étais parvenu, et j’en fis la matière de deux longues lettres qui se trouveront probablement datis les papiers du savant astronome.

C’est à la fin d'une do ces lettres que je lui signalais la nuit du 10 août comme digue de fixer l’attention des physiciens. D'après mes observations et tous les documents historiques que j’avais recueillis, je me croyais assez sûr de mon fait pour le prier d’en faire l’annonce à l’Académie et d’inviter, dès lors, les astronomes à vouloir bien faire bonne garde vers celte époque. Mes prédictions ne lui parurent probablement pas suffisamment fondées, ou plutôt il les perdit de vue ; toujours est-il qu’il n’en fut point question à l’Institut.

(') Voyei CoTrtspoudance mathémaliqw tt phytiquë dt BruxtHtSy (orne IX, 1S5; Bi'iiielles, 1837.

(*) Ce billet |K>rie la da le du 19 décembre 1830 ; Tefi-léte imprimé montre qiiM a élé écril an CftnKil municipal de la ville de Parié, penl-étre même ait milieu d’une discussion adminisirative. Un aiilre billet, du 11 avril 1845, écrit é}tatement dans le conseil municipal, contient une demantle analogue : « Mon cher ami, aurieX'Toiis la bonté de m’envoyer le tableau des observations (hermométriques, faites à Bruxelles, du I**' décembre 1844 au 1*' avril 1845? je désirerais l'insérer dans Vjdnuuaire, en regard des tableaux correspondants de Paris et de Toulouse. Il serait le principal argument d’un article intitulé : Quel temps ferat-il?... > Je m’empressai encore de communiquer les oliservatiuns demandées; l’/yrinuaire pour 184G contient, en effet, un article intitulé : • Est-il possible, dans l’état actuel de nos connaissances, de prédire le temps qu’il fera à une époque et dans un Heu donnés? Peut-oo espérer, eu tout cas, que ce problème sera ré> solu un jour? > H.iis cet article fort intéressant ne contient aucune observation relative à l’hiver de 1844 à 1845.

Mais mu surprise fut agréablement excitée, quand je lus, dans les journaux du mois d’août suivant, que des étoiles filantes avaient été observées en nombre considérable ('). J’éprouvai cependant quelque désappointement en voyant que l’annonce ne mentionnait point ma lettre. J’en fis l’observation à Arago; il se hâta de me répondre d’une manière amicale : « Mon cher confrère, je n’ai pas parlé à l’Académie de vos prévisions au sujet dos étoiles filantes du mois d’août, par la seule raison que je les avais oubliées. Je réparerai cette erreur involontaire de grand cœur, lorsque d’ici à peu de jours, j’aurai le plaisir de vous voir à Bruxelles... Ce 29 août (1857), au moment de monter en voiture (*). » Et, en effet, huit à dix jours après, j’eus le plaisir de le voir et de faire quelques excursions avec lui le long de nos chemins de fer, qu’on s’occupait d’établir alors. Pendant tout le temps que nous passâmes ensemble, il ne fut pas question des météores du mois d’août; seulement au moment du départ, Arago me dit en souriant ; « Je vous sais gré de deux choses : vous ne m'avez point parlé de vos étoiles filantes, ni de la bataille de Waterloo (’j. »

(') L'apparUion exinordinaire Hes étoiles filantes du lOau 1t aofii 1837 était mentionnée de la manière suivante, dans le Compte rendu de la séance du lundi 14 aodt : «M. Arago annonce qu'il y a eu, dans la nuit du 10 au 12 août dernier, line apparition extraordinaire d'étoiles filantes. Son fils aîné, qui n'est pas astronome, et un de ses amis en ont compté 107 entre 1 1 heures */• et minuit '/«, en se promenant dans le jardin de l’OUservatoirc. De mioitU 37' jusqu'i 3 heures 3C, commencement du crépnscule, MX. les élèves astronomes Bouvard et Laugieront observé 184 <lc ce<» météores. Le plus grand nombre semblait se diriger vers le Taureau, ainsi que cela devait être, d'aprè*» le sens du mouvement de la terre. Nous reviendrons plus lard sur ce phénomène. • {Comptes rendus, tome V, page 183; 1837.)

(*) Celle même lettre eontienl quelques mots honorables pour un savant qui, depuis, s'est fixé |>armi nous et que l'Académie compte au nombre de ses membres, ■ X. de Hiimboldt, ajoutait Arago, désire que je vous recommande N. Gluge, son compatriote; M. Gluge est un anatomiste très-distingué et tout à fait digne (le votre inlérél. • Chacun de nous a pu juger, en effet, que cet éloge n'avait rien d'exagéré.

(*) On sait qu'il avait une aversion particulière pour tout ce qui se rattachait

Il répara ensuiln celle omission, comme on peiil le voir dans le Cpmple rendu de la séance du \ I décembre 1837 (').

Deux ans après, je me Irouvais à l’Observatoire de Paris, le 10 août, justement à l’époque de la périodicité des étoiles lilanles. Je dinais chez Bouvard avec Arago et plusieurs autres savants. Quand vint la nuit, on se rendit sur la terrasse; le ciel était admirablement beau; les étoiles brillaient de leur plus vif éclat, mais d’étoiles lilanles point. C’était

AU souvenir de Celle balaille mémorable. Ara^o m'avait déjà raconlé antérieure* ment ce qui lui était arrivé à ce sujet en An;;lelcrre, el je n'avais ^^rde de réveiller sa susceplibililé. Voici l'anecdole telle qu'elle se trouve rapportée dans la Suite de VHittoire de Françoit Jrago : seulement, Je crois devoir faire observer au spirituel narrateur tpie je ne faisais point partie du voyante dont il fait mention. « Dans un voyage que les deux astronomes avaient fait à Londres, quelques Anglais, avec plus d'instance que d'urbanité, voulaient conduire leurs hôtes au |H>nt de Waterloo, el leur faire admirer ce chef-d'ipuvre du fténie anglais. François Arago, que ce mot de Waterloo blessait profondément, parce qu'il lui rappelait, en même lem|»s i|ii'un grand désastre, l'invasion qui s'ensuivit, François Arago refusa obstinément l'invitation. Ses hôtes, voyant qu'il n'y avait pas moyen de le vaincre de front sur ce chapitre, eurent recours à la ruse. Iis s*euibar<|uérent un jour sur la Tamise avec l'iltiiitre savant, sous prétexte de lui faire contempler le tableau admirable que présente le mouvement de la navigation sur la Tamise, et c'est ainsi que, tout en regardant et en causant, François Arago se trouva, malgré lui, en présence du pont qu'il ne voulait pas voir ; U Hé bien, lui dirent les Anglais ravis du succès de leur ruse, hé bien, que ditesvous de notre pont? — Votre pont, répondit Arago, prenant son parti de lasur> prise qui lui était faite, votre pont de Waterloo a une arche de trop, tout au moins, el celte arche, pour être à sa place, devrait être re|M>riée i Berlin ! »

(*) Voici l'annonce, d'après le Compte rendu de la séance du 11 décembre 1B37 :

« A la bu de l'année 1B30, M. Quelelet signalait les environ» du 10 août comme une époque d'apparitions extraordinaires d'étoiles fîlanles. L'/n/rorfuction à la philosophie nafure//c de Niisschenbroeck, ouvrage qui parut en 1769, a fourni depuis au savant astronome de BriixHIes un passage qui, malheurcuseineiil, manque de précision, mais duquel résiille cependant avec quelque probabilité, que le même phénomène s'observait déjà il y a soixante et quinze ans. L'année 1837 a confirmé, comme chacun sait, rhetireuse conjecture de IH. Qiieletel. •»

La périofic du 10 août, une fois annoncée et constatée, les uns voulurent la confisquer à leur Ivénéâce; d'aulres prétendirent qu'elle n'élail pas nouvelle; ils en trouvèrent des traces chez tous les peuples et dans tous les temps. Elle était connue des Irlandais, des Grecs, voire même des Chinois. Soit, mais que ne le disaient-ils plus tôt.*

iin« sourcp intarissable de plaisanteries pour Arago. Je tâchai do faire bonne contenance; l'excellent Bouvard, qui m’aimait avec la tendresse d’un père, était sur les épines. Tenez, croyez-moi, dit Arago, allons-nous coucher; nous n’avons rien à faire ici. .le protestai que je resterais sur la terrasse : et demain, ajouta-t-il, vous viendrez me dire que les étoiles filantes sont arrivées tout juste après mon départ.

Les choses se passèrent, en effet, comme il l’avait dit. J’étais resté avec M. Eugène Bouvard et quelques autres personnes ; les étoiles filantes se succédèrent eu nombre si grand, qu’il fallut aller éveiller M. Mauvais pour nous aider :i en prendre note (').

J'ai parlé précédemment du voyage que fit Arago en Belgique, au mois de septembre 1837 ; il se. trouvait en compagnie de .MM. üdilon Barrot et de son neveu, jeune officier récemment sorti de l’École polytechnique. Il venait de faire une e.xcursion sur les bords du Rhin et avait traversé la Hollande: son but était de se distraire, mais il ne semblait pas y avoir réussi. « Tâchez donc de me faire rire un peu; voilà dix jours que j’ai quitté Paris, et je suis d'un sérieu.x glacial. » Tel fut à peu près son début. Je fis de mon mieux jiour le satisfaire. Il fallait le voir en dehors de toutes ses préoccupations politiques, en dehors de toutes ses affaires académiques ou administratives, pour juger de l'inépuisable fonds de gaieté et d'esprit que l’on rencontrait en lui. Il suffisait de lui donner de temps en temps la réplique, s’il m’est

(') Dans la séance suivante de rinsliliil, Arago saisit cette nouvelle occasion I>oiir rappeler l’oniission i|M*ii avait faite cl parla avec cbaleiir de mes (ilres à la découverte de la péritxle du 10 août.

C'est dans cette même séance qu'il et|>osa d'une manière si brillante l'avenir réservé à l’importante invention de Daguerre et la |x>ssibilité de reproduire un jour jusqu'aux couleurs des objets. Je venais de recevoir sur ce sujet une lettre de sir J. Ilerschel qii'Arago communiqua en même temps à l'Académie.

permis de me servir de cette expression, pour faire naitre les saillies les plus spirituelles, les anecdotes les plus piquantes et les plus instructives : tout cela arrivait avec un pittoresque et une verve inexprimables. La prononciation bien accentuée de son pays, son geste animé, sa physionomie si expressive et en même temps si sympathique, contribuaient encore à donner à sa conversation un charme auquel il était impossible de se soustraire.

Le principal objet de son voyage, comme je l’ai dit, était de se distraire : à Bruxelles, il refusa de voir les instruments de l’Observatoire; dans les Universités de Gand et de Louvain, il en fit de même. Vous supposerez, disait-il, que j’ai examiné tout cela avec le plus grand soin ('). Cependant Il visita avec détail notre Ëcole militaire; il voulut interroger lui-méme à l’improviste quelques élèves, et il se montra très-satisfait de la force des études qu’il regardait comme au moins égale à celle des cours donnés à l’Ëcole polytechnique de France.

Notre excursion à Louvain coïncida avec l’inauguration du chemin de fer deTirlemont. Les auberges étaient pleines; nous ne trouvâmes, dans la première de ces villes, que deux chambres disponibles, et nous étions quatre : il fallut s’en contenter; l’une fut assignée à Arago et à moi. Ce petit incident, loin de nous contrarier, ne fit qu’exciter la gaieté : celle d’Arago était vive, communicative, pétillante d’esprit. L’illustre secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Paris semblait être redevenu un jeune élève de l'École polytechnique Au moment de nous mettre au lit, il prit cent

(') J'ai ra|ipelé aitleun, tians la nolice sur Simon Slevin (Ltt Selget illuitreSf 1844), les remarques d'Ara^o au sujet du célèbre malhémaüden hruiteois, dont il regreUait de ne pas voir la statue au palais de l'Université de Gand. En énumé*' rant ses litres i cette haute distinction, Arago prouva qu'il connaissait l'histoire des sciences dans notre pays mieux que beaucoup de nos compatriotes qui se piquent cependant de l'avoir étudiée à fond.

détours pour me confier un secret qui semblait lui peser beaucoup : il s’agissait de me prévenir qu’il se coilTait d’un casque à mèche et qu’il ronflait en dormant.

Nous étions chacun dans notre lit depuis une heure, et malgré la fatigue du jour, le sommeil tardait à venir. Par une réaction assez naturelle, les pensées d’Arago avaient pris un autre cours, elles étaient devenues sérieuses, quand, rompant tout à coup le silence : Vous ne dormez pas, me dit-il; si vous voulez, nous causerons. Puis, allant droit au fait : Quand vous étiez à l’Observatoire, pourquoi donc ne veniez-vous pas me voir? Je lui expliquai comment, à cause d’une mésintelligence qui régnait alors accidentellement entre Bouvard et lui, j’avais cru devoir éviter de me mêler de leurs différends et de me placer dans une position plus ou moins difficile. — Eh bien ! j’en ai regret, continua-t-il, car vous eussiez connu ma femme, et vous pourriez mieux apprécier la perte que j’ai faite. — Puis cet homme, si gai quelques instants auparavant et si insouciant en apparence, se mit à parler avec une sensibilité exquise, avec une délicatesse de sentiment admirable de la femme qu’il avait perdue et qu’il n’avait cessé de regretter.

Le lendemain, dés qu’il fit jour, Arago était éveillé; il avait retrouvé toute sa gaieté. « Mais j’étais bon de vous faire des excuses, dit-il en riant, c’est vous qui m’en devez; vous ronflez plus fort que moi. » Puis, armés tous deux de nos rasoirs, nous allions procéder <i l’importante opération de la barbe, quand, s’arrêtant tout à coup : Expliquez-moi donc pourquoi unrasoirqui a reposé coupe mieux. — Mais d’abord le fait est-il bien certain ? — Ce n’est point là ma question ; laissons le fait, je vous prie, et voyons l’explication... Passant ensuite à un autre sujet : Croyez-vous à la possibilité de diriger les ballons? — J’exprimai mes doutes; — et moi, je ne suis pas de votre avis, continua-t-il; mais dites

il’abord vos raisons; puis arrivèrciU une série cl'allaques habillement dirigées auxquelles il prenait un plaisir extrême quand il était de bonne humeur, car il aimait à embarrasser par des questions captieuses ('), et l’on avait fort à faire avec un pareil jouteur.

(*) l/illustre savanl anglais Wollaslon avait la même habitude, mais il posait ses ipieslions avec bien moins de ménagement qii'Arago. L*as(ronome français ne se permettait ces sortes de plaisanteries qu'avec des amis, tandis que WqI> laston débutait assez généralement par li avec les personnes dont il faisait la connaissance. J'ignorais cette espèce de manie qnt me déconcerta complètement quand J'eus l'honneiir de lui être présenté. J'étais tout Jeune encore; notre ami commun, South, avait bien voulu me servir d'introducteur. Wollaston, en ce moment, se trouvait dans son cabinet avec son neveu et s'occupait de classer de l>etiLes lentilles de verre. En nous voyant, il voulut se lever un peu brusqueroeni, mais un tmuton accrocha le lapis de la table sur laquelle étaient les |>eli(es lentilles qui se mêlèrent ensemble et allèrent rouler sur le plancher. Il y eut un moment de conslernalion suivi d'un long silence. M. South fut le premier i le rompre. Après la présentation ordinaire, Wollaslon se tourna brusquement vers moi, et me demanda si Je connaissais rexpérience de la leiUille qui descend en tournoyant sur un plan de verre iucliné; ma réponse fut alllrmalive. Hé bien, me dit- II, comment expliquez-vous cela? Je demeurai lout étourdi; Je crus ce}iendanl lui devoir une réponse; il s'en déclara très-peu satisfait. H. South, pour couper court, demanda è voir l'observatoire du savanl physicien. Celui-ci, encore sous l'iofliience fâcheuse de l'accident arrivé à ses lentilles, refusa d'abord oetleroenl, |>uis ne céda qu'avec répugnance aux nouvelles instances qui lui furent faites. Rien n'égalait mon embarras; cependant, en traversant la cour, Je me hasardai à le questionner â mon tour, et Je lui demandai s'il couaaissait la loi de la polarisation de la lumière par un ciel serein. Oii'entendez-vous par lâ, dit-il? J'entrai dans quelques détails, et |>our Joindre l'expérience â mes explications. Je lui présentai un prisme que je portais toujours sur moi. — Qii'esl-ce cela! — C’est un prisme de cristal déroché que M. Fresnel a eu la bonté de me faire construire pour l'analyse de la lumière. — Quelle est la dis|>osition des pièces qui le composent ? — Puis, après mes explications, il se mit à vériiler ce que Je venais de dire. — C'est très-curieux; qui vous a appris cela? Il regarda encore altentivement mon prisme, et il ajouta amicalement, en me le rendant : Nous en causerons encore. A quelques Jours de lâ, je revis M. Wollaslon chez madame Somerville, et je le trouvai tel que J'aurais désiré le voir dès le premier abord.

Plus de quinze ans après, J'eus occasion de me retrouver avec M . Alexandre Wollaslon, son neveu, qui avait assisté à la terrible calastro|ihe des fielites lentilles, et j'appris, de cet habile ingénieur, plusieurs particularités curieuses sur son oncle, qui, nonobstant ses bizarreries, était certainement un des meilleurs hommes it'Angletcrre, comme il en était aussi un des plus habiles physiciens.

J’ai parlé d'un refroidissement qui s'était établi entre Arago et Bouvard vers l’époque où je commençai, eu 1822, ma carrière astronomique à l'Observatoire de Paris. La manière dont la réconciliation fut amenée honore à la fois ces deu.x astronomes éminents. Tous deux étaient ofBciers supérieurs de la garde nationale et l’on se trouvait dans un instant critique : c’était, je crois, pendant le pillage de l'évcché. On battait le rappel ; Arago se rendit chez Bouvard, qui se préparait à sortir, et lui déclara tout d’aboni qu'il ne souffrirait pas qu'il s’exposât, que c’était à lui, plus jeune, d’affronter le danger. Il s’établit aussitôt une dispute nouvelle à ce sujet, mais elle était de nature à devoir se terminer à l’amiable : c’est ce qui eut lieu en effet. Bouvard m’a souvent répété que le généreux procédé de son confrère est une des choses qui l’ont le plus touché dans sa vie.

Puisque j’ai parlé de l’affaire de l’évéché, qu’on me permette d’y ajouter quelques détails que je tiens d'Arago luimême. Le peuple ameuté voyait de mauvais œil l’intervention de la garde nationale et l’accueillit par des huées : un sous-ollicier eut l’imprudence de tirer son sabre et d’en frapper un des assistants ; le sang coula et aussitôt le désordre devint extrême. Arago fut saisi à la tète de son bataillon et enlevé par vingt bras à la fois pour être lancé dans la Seine. En cet instant critique, il ne perdit pas la présence d’esprit, et tout en se débattant entre les bras desémeutiers, il s’écria : Hé bien! hé bien! que faites-vous donc? mais je ne sais pas nager!... Ces mots désarmèrent les forcenés et l’on finit par rire.

Ce qui me charmait surtout, dans ces rapides excursions faites avec Arago, c’était sa conversation si vive, si instructive, portant sur tant d’objets divers et animée par une foule d’anecdotes sur les hommes les plus célèbres de notre épo-

que. Nos entretiens étaient, en outre, entremêlés d’une série de petits incidents aussi amusants qu’imprévus.

Sur le chemin de fer qui conduit à Gand, il renouvela un petit stratagème qui, bien qu’ancien, lui réussit à merveille. Un gros homme nous dérangeait ; il occupait évidemment dans la voiture, outre sa place, une bonne partie de celle qui nous appartenait. Laissez-moi faire, dit Arago, je vais vous en délivrer; puis il se mit à peindre, sous les couleurs les plus sombres, les dangers des chemins de fer, les explosions des machines, les déraillements, les rencontres accidentelles, les voilures brisées, les voyageurs blessés ou tués. La figure du voisin incommode se rembrunissait progressivement; notre homme s’agitait et se démenait sur sa place ; enfin il ne put plus y tenir, quand vint le récit lamentable d'une explosion récente qui avait projeté au milieu des champs, en même temps que les débris d’une chaudière, les membres palpitants du malheureux chauffeur et de je ne sais combien d’autres victimes. Arrivé à cet épisode, notre homme partit aussitôt en grommelant et alla chercher gite dans le compartiment voisin, tandis qu’Arago riait comme un enfant du tour qu’il venait de lui jouer.

Puisque je suis en train de raconter des souvenirs intimes qu’on m’en permette encore un, ce sera le dernier. A la suite d’un déjeuner à l’Observatoire de Paris, avec Arago et , sa famille, j’avais fait avec le savant physicien quelques tours de jardin. En rentrant, nous aperçûmes le jeune Matthieu, enfant de cinq à six ans, qui s’était hissé sur une chaise pour atteindre à un pot de confitures placé devant lui et dans lequel il trempait ses petits doigts, pour les reporter ensuite à sa bouche. L’enfant tournait le dos à la porte et, dans sa préoccupation, il ne nous avait pas entendus. Accroupi sur ses petits genoux, il formait un tableau digne du pinceau

(l’un urlistu : nous ne pûmes nous empcclicr de sourire. Arago me lit un signe pour m’imposer le silence ; et, prenant sa voix la plus terrible, il lança ces paroles foudroyantes :

« Que fais-tu là? lu voles mes confitures!... » L’enfant effray(i ne fit qu’un bond cl courut aussitôt placer la table entre son oncle cl lui. Arago fronça le sourcil et leva un index menaçant : le pauvre petit tremblait de tous ses membres et cherchait avec inquiétude le chemin de la porte dont son oncle lui barrait impitoyablement le passage. Cependant la voix terrible et le sourcil menaçant continuaient leur oflice, et j’aurais peut-être partagé les angoisses du pauvre enfant, si Arago ne s’était tourné de temps en temps vers moi pour rire de la peur qu'il inspirait. A la fin, trouvant une chance de salut, le coupable gagna rapidement la porte; il s’échappa de toute la vitesse de ses petites jambes, cl sa fuite fut accompagnée d’un long éclat de rire de son excellent oncle. L’auteur à'Étnile n’eùl peut-être pas approuvé le savant astronome; mais je le demande à tout homme qui connaît le cœur humain, les deux faits si différents que je viens de mentionner ne sutllraicnl-ils pas pour montrer combien, sous cet aspect parfois sévère, il y avait de bienveillance et de véritable bonhomie?

Comme beaucoup d’hommes foncièrement bons et sensibles, Arago aimait à se faire terrible. Il savait le prestige , qu’exerçaient sa voix mâle, sa constitution athlétique, son regard flamboyanl , son épais sourcil semblable à celui de rOlympien, et cette grande distinction répandue sur toute sa personne; il ne dédaignait même pas d’en faire usage dans l’occasion; mais le plus souvent, ses sentiments étaient tout différents de ceux qu’il faisait paraître, et, pour des personnes qui ne le connaissaient pas, riiisloirc de son jeune neveu a dû se reproduire maintes fois.

Quand on réclamait ses bons offices en faveur des sciences.

Arago se monlrail toujours d’une obligeance parfaite. Il en donna la preuve aux commissaires belges qui furent envoyés à Paris au mois d’aoùt 1839, pour y constater la conformité des étalons prototypes des poids et des mesures de Belgique avec ceux de France. Habitué à ce genre d’operation, qu’il avait eu l’occasion de pratiquer déjà à la demande de plusieurs autres Ëtats, il voulut bien se charger de diriger luiméme le travail et de faire les principales observations nécessaires pour la comparaison de l’étalon belge avec celui qui est conservé aux archives de Paris ('). Notre gouvernement voulut reconnaître cet acte d’obligeance, et, comme un témoignage de sa haute estime, il lui conféra la croix d’oflicier de l’ordre de Léopold (*).

Chacun sait avec quelle chaleur, dans bien des circonstances, il a fait valoir des découvertes nouvelles; avec quelle éloquence persuasive il a fait décerner des récompenses à leurs auteurs. Pour n’en citer qu’un exemple, il suffit de rappeler sous quel brillant coloris il a peint, devant l’Institut, lui le premier, l’avenir réservé à l’invention de Niepee et de Daguerre, et par quel discours entraînant il lui a fait décerner une récompense nationale par la Chambre des députés.

Cette généreuse activité n’était pas bornée par les frontières de France; elle s’est bien souvent utilement interposée en faveur des sciences dans les pays étrangers. La parole d’Arago, dans de pareilles rencontres, avait une puissance

{') Voyc2 le |>rocès-verhal de ces comparatsoas dans VAlmanach séculaire de rObservatoire royal de Bruxelles, |»aKe 435; BriinelleS) 1 toI. cbei

Hayez, IK54.

(*) Ara;;o, en pareille circoiislance^ avait une haliiliide i|ue chacun peut apprécicr à son |K>iol de vue ; il ne rv|ioiidait pas i l’envoi qui lui élail fail. Ce nVlail point par un senlimeiU d'orgueil; il craignait peut-être, par excès de suvccplihililé, d'être confondu avec ceux qui recherchent, avec une avidité incxciisahie, de pareilles distinctions, souvent même tans les avoir méritées.

à laquelle il était difficile de ne pas céder, privilège heureux du talent quand il est relevé par un noble caractère!

On n’a point oublié avec quel dévouement il s’employa pour procurer à Melloni la faculté de rentrer dans sa patrie. L’illustre savant italien se trouvait dans l'exil et dans un état voisin du besoin. Une place de professeur lui était offerte à Naples, mais une noble fierté l’empêchait de solliciter sa rentrée. Arago n'écouta que son cœur et s’adressa directement au prince de Metlernich, qu'il savait ami des sciences et qu'il avait connu pendant son séjour à Paris. Son espoir ne fut point déçu : grâce à cette puissante intervention, Melloni vit cesser son exil. J’ajouterai que je tiens de la bouche même du prince qu’il s’est d'autant plus félieité d’avoir accédé à la demande d’Ârago, que Melloni la justifia par la conduite la plus honorable.

Arago était certainement un des hommes les plus probes et les plus désintéressés qui aient jamais passé par les emplois publics. Le produit de ses traitements réunis était absorbé par ses travaux scientifiques, par de bonnes actions et par les exigences de sa place. Ses relations avec le monde savant lui imposaient des charges nombreuses dont il savait s’acquitter avec dignité, et cependant on n’a pas craint de l’accuser de cumul, au lieu de lui savoir gré de se multiplier pour servir son pays. On le rencontrait partout où il y avait des questions difficiles à résoudre , partout où la science avait besoin de son appui. Si le cumul existait en effet, c’était plutôt dans sa part de travail, car ses traitements devenaient entre ses mains un nouveau moyen pour favoriser les sciences. Sa délicatesse était justement offensée par ces accusations imméritées, et ceux qui se sont rendus les échos de ces calomnies ont dù bien rougir plus tard , en apprenant que l’homme qui , pendant quarante ans, est resté à la tête des

sciences el qui a été l’une des principales gloires de la France, n’a rien laissé en mourant.

Il est à remarquer que ces accusations partent souvent d’hommes qui doivent toute leur fortune aux progrès des sciences et qui se font eux-mèmes des revenus infiniment supérieurs à ceux des savants qu’ils prennent pour but constant de leurs attaques.

A une époque où Arago pouvait craindre qu’on ne lui enlevât ces emplois tant convoités et où il parlait des chances qu’il avait d’en être dépouillé ; « Pensent-ils bien sérieusement, disait-il, qu’ils peuvent me faire perdre quelque chose; mais, le lendemain, je me ferai un revenu double, si je le veux. » Puis il énumérait tous les moyens qu’il avait pour arriver à la fortune, soit par sa plume, soit par des cours publics, soit en intervenant dans tle grandes entreprises industrielles, où ses conseils eussent été payés au poids de l’or.

On a blâmé Arago de la part qu’il a prise dans les alTaires publiques; l’on peut, en elTet, regretter de voir un savant de ce mérite gaspiller son temps pour des choses parfois d’un ordre tout à fait secondaire; mais souvent aussi il est en position de répandre d’utiles lumières sur des questions spéciales qui, résolues par des hommes incompétents, compromettent l’avenir d’un pays. Toutes les fois qu’Arago élevait la voix en faveur des sciences, il était sùr d’être écouté, et les sciences recevaient l’appui auquel elles avaient droit. Il entre , en général , bien plus de jalousie que de justice dans ces sortes d’accusations. Tel qui blâme sourdement le savant de prendre part au pouvoir est souvent le premier à s’incliner devant lui, bien moins pour son mérite que pour ce pouvoir même qu’il lui envie en secret. Dans ce siècle si positif, la voix de l'homme supérieur a un bien autre retentissement dans la tribune des chambres que dans la modeste

chaire professorale. Personne ne saurait s’y méprendre; chacun même trouve la préférence légitime, pourquoi donc blâmer celui qui se prévaut de cet avantage? Si l'on peut blâmer le savant, c’est plutôt en se plaçant à son point de vue qu’à celui de la nation à laquelle il sacrifie son avenir intellectuel et ses intérêts les plus chers.

Le bien auquel Arago tenait le plus, c’était l’estime de ses concitoyens, mais une estime fondée sur de véritables titres. Il a dit quelque part, dans un de ses .Annuaires, que rien ne cbatouille plus agréablement l’oreille et le cœur que le mot no/re placé devant un nom propre. Ce pronom possessif, si flatteur quand c’est un peuple qui l’emploie, se trouve malheureusement prodigué aujourd’hui avec un défaut de discernement qui doit lui faire perdre singulièrement de sa valeur.

Rien n’a plus contribué à la popularité d’Arago que ses articles si lucides, si savants, et, en même temps, si pleins d'intérét, insérés périodiquement dans \es Aiinuairt's du Bureau des longitudes; on se souviendra longtemps aussi de ses brillantes improvisations, soit aux réunions hebdomadaires de l’Académie des sciences, soit dans ses cours publics d’astronomie à l’Observatoire. Ces cours réunissaient, à côté de ce que la capitale renfermait de plus élégant, des savants nombreux. Jaloux de s’initier dans l'art si diflicile d’exposer avec grâce et clarté les secrets les plus profonds de la science. On a beaucoup parlé de ces conférences, parce qu’elles ont beaucoup intéressé : bien des anecdotes s’y rattachent; je n'en mentionnerai qu’une, dont je dois la connaissance à son illustre ami, le baron de Humboldt.

Ces deux hommes, dont l’histoire redira l’amitié avec autant d'empressement que leurs brillants travaux, ne se croyaient pas obligés, comme les savants du xvi® ou du xvii® siècle, de mettre dans leurs relations toute la gravité, toute

la roideur d’une dùmonstralion géométrique; ils se permettaient parfois de ces petites attaques qu’Arago aimait tant et auxquelles il ripostait si bien. Le célèbre professeur avait l'habitude, bonne ou mauvaise, d'engager ses auditeurs à lui soumettre leurs doutes par écrit, en leur promettant une réponse dans la leçon suivante. De Humboldt faisait habituellement partie de l’auditoire. Or, un jour qu'Arago avait parlé des caractères des différents climats et qu’il n'avait pas précisément fait l’éloge de celui de notre Belgique, il prit fantaisie à son ami de lui adresser une lettre en réponse à ses assertions, mais en prenant toutes les précautions nécessaires pour ne pas être reconnu. « Je suis Belge, écrivaitil, et je puis vous assurer que vous avez calomnié mon pays. Si vous connaissiez mieux les observations météorologiques que l’on fait à Bruxelles, vous ne vous exprimeriez pas comme vous l’avait fait. Le climat de la Belgique vaut celui de Paris ; c’est votre détestable ami, c’est ce mauvais Prussien qui vous fait croire toutes ces sottises... » Et de Humboldl riait de tout son cœur en me rappelant le contenu de sa lettre. A la leçon suivante, Arago débuta d’un air préoccupé; puis vint l’affaire de la lettre. « Messieurs, dit-il, j’étais loin de m’attendre à l’impertinente épitre que j’ai reçue; aux indignes attaques dirigées contre mon meilleur ami, contre l’homme le plus distingué de cette époque... » De Humboldt, sur qui s’étaient fixés les regards du professeur et ceux de tout l’auditoire, s’efforçait par ses gestes de l’inviter à se taire. Arago comprenant mal sa pensée, n’insistait que plus fort ; et, dans le fait, en voulant montrer peut-être à quels abus pouvait conduire la complaisance excessive de son ami, l’illustre philosophe de Berlin commençait à craindre d’avoir lui-même dépassé un peu la mesure.

Vers les derniers temps de sa vie, Arago était affligé de plusieurs infirmités; il avait à peu prés perdu la vue et sc

trouvait attaqué de la cruelle maladie du diabète, qui avait également attristé les dernières années de l’illuslre mathématicien Jacobi. Malgré cet étal de soiifTrancc, il se livrait à des travaux assidus et continuait ses conseils et ses encouragements à ceux qui venaient s’éclairer de ses lumières.

Les dernières nouvelles que je reçus de lui me furent communiquées par deux astronomes égyptiens. Mahmoud et Ismail, astronomes à l’Observatoire du Caire. Tous deux, pendant un long séjour à Paris, avaient eu l’avantage de profiter des directions du savant astronome français pour étendre leurs connaissances dans le champ de l’astronomie pratique. Ils venaient alors à Bruxelles, d’après ses conseils, pour se mettre au courant de l’emploi des instruments modernes du magnétisme terrestre, instruments qu’ils n’avaient pas eu alors l’occasion d’étudier en France (').

Nous devons à celte heureuse circonstance un travail intéressant sur l’état comparatif du magnétisme terrestre en Belgique et en Allemagne, travail élaboré par Mahmoud et inséré dans les Bullelins de notre Académie (*). Ce savant a repris les observations faites, un quart de siècle avant lui, dans les mêmes localités; et il a pu juger ainsi des variations qu’ont subies les éléments magnétiques pendant cet intervalle de temps.

(') Ismail rot! remil la leUre siiivanle, (|tie M. Arago lui avail adressée peu de temps avaut sa mort ;

Extrtmum hoe morientii habtto.

« Il etisle au Caire une collection comptële des instniments hifllaires imaginés par !M. Gauss pour réliide des phénomènes roagnéliqiies. Vous avez parfailement raison en vous persuadant qu'il sérail très-utile, avant de rentrer dans votre pays, que vous eussiez vu la manopiivre de ces insiniments délicats, qui n'eiislenl pas i Paris. M. Lemerciei- vous épargnerait hien des tâtonnements inutiles, il rendrait un ^rand service à la science, j'ajouterais qu'il me serait très-agréable, s'il vous rournissail les moyens d'aller à Bruxelles et à Londres, |>our voir voiiS'même comment on lire parti des Inventions de M. Gauss, etc. «

F. At&fio.

(*) Tome XXI, 3' partie, page 563; 1854.

En SC rendant à Berlin, Mahmoud avait eu soin de se munir d’une lettre d’Arago pour son digne ami le baron de Humboldt; mais la nouvelle de la mort du savant français l’avait déjà précédé ('), et il trouva l’illustre auteur du Cosmos plongé dans la plus vive douleur et tout préoccupé de la perte de l’homme de qui il écrivait, peut-être dans ce moment-là même : « Je suis fier de penser que, par mon tendre dévouement et par la constante admiration que j’ai exprimée dans tous mes ouvrages, je lui ai appartenu pendant quarante-quatre ans, et que mon nom sera parfois prononcé à côté de son grand nom (’). »

Quand éclata la révolution de 1848, Arago, qui n’avait pas poussé à ce mouvement politique, ne crut cependant pas devoir lui refuser son concours; il ne faisait d’ailleurs que « suivre la voie que lui traçaient ses convictions. Il fut appelé au gouvernement provisoire de son pays et revêtu des fonctions de ministre de la marine et de la guerre (’). Quelle que soit la manière d’envisager les événements de celte époque, tous

(') De Humboldl, prévenu lie Tarrivée du savant étranger, sVmpressa de rassurer de tout le plaisir quM aurait à le voir, • à cause, écrivait-il, des espérances que vous faites naître pour restaurer rastronomie dans son gîte le plus ancien, comme par les liaisons que vous avex eues avec les plus intimes de mes amis, MM. Arago et Quetelel •

Si l'on m’accuse de céder à un mouvement de vanité en rappelant ces paroles que Mahmoud a bien voulu me laisser, j’accepte volontiers le reproche;

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des Dieux.

(') Voy. p. XXXI de VJntroduclion que de Humboldta placée en télé du tome I'' des OEovhcs db Fkançoil Arico, Notice biographiquet.

(>) C'est |»endanl qu’Arago sc trouvait à la télé des ministères de la guerre et delà marine qu'éclata la fatale échaufToiirée de Risquons-Tout, On le disait partisan de la réunion de la Belgique ü la France; on disait aussi que plusieurs élèves de l’École polytechnique avaient fait partie de la petite armée d’inva.sion : il n’en fallut pas davantage à quelques personnes pour croire qne le savant astronome n’était pas étranger ü cel événement, qu’il l’avait même provo<|Ué. Arago était incapable de pareilles menées; il n'a été informé de cette coupable agression que quand elle a été portée è la connaissance du public, et il en a été vivement contrarié.

— âÜO -

rendent hommage à la sincérité de ses sentiments, à son amour sans bornes pour son pays, à son dévouement pour tout ce qui est grand et généreux, à son désintéressement à tonte épreuve. Telle était sa grandeur d’âme que son plus cruel ennemi, s’il lui eût demandé appui dans un instant de détresse, eût été sûr de l’obtenir. Tel était aussi son désintéressement qu’après avoir occupé dans les sciences les positions les plus élevées, après avoir disposé, chaque année, de plusieurs millions pour la ville de Paris, après avoir passé par un double ministère et avoir exercé les pouvoirs les plus étendus, la mort ne l’a pas trouvé plus riche, au bout d’un demi-siècle de glorieux travaux qu’au moment de son entrée à l’Observatoire; mais je me trompe, il avait su conquérir l’estime et l’admiration du monde entier, et, à défaut de fortune, il a laissé à sa famille un nom dont elle s’enorgueillit à • juste titre.

C’est au milieu des soins empressés de cette famille chérie qu’il a trouvé des adoucissements à bien des souffrances physiques, à bien des peines morales et des déceptions. Je ne veux pas rappeler ici de douloureux souvenirs, ni parler de ce funeste voyage entrepris à la veille de sa mort, et accompli presque miraculeusement, grâce au dévouement angélique de sa nièce ('). Pourquoi faut-il que ses derniers instants n’aient pu être adoucis par les embrassements d’un frère (*), et par les derniers adieux de son vieil ami, l’immortel auteur du Cosmos? « Vous avez nommé dans votre lettre le plus cher de mes amis, Arago, m’écrivait de Humboldt, le 29 septembre 1853; quelle douleur de ne pas le

(') Madame Laugier qui, dit M. Barrai, dans sa notice sur Arago, « fut son Antigone, lors d'un dernier et |iénible voyage vers sa terre natale, que la médecine, à ImuI de ressources, ordonna au malade trois mois avant sa mort. »

(*) M. Étienne Arago, qui i*esl fait un nom estimé dans les lettres; il le trou* «ail alors en exil à Bruxelles; il a dé quitter ensuite cette ville, où II s'était fait de Domhreux amis : mais, d*qiHi<, il a pu rentrer en France.

— 5Rt

prco'cdflr ! Je suis dans l’anxiélé à l’ouverlurc de chaque lettre qui m’arrive de Paris... »

Ces mots me parvenaient le 2 octobre, c’est-à-dire le jour même où notre ami avait cessé de vivre.

Qu’on me permette de finir cette notice par les mots qu’Arago a placés à la suite de son éloge de Condorcet : « Je serai heureux si le portrait que j’ai tracé de l’illustre secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, a dissipé de bien cruelles préventions, neutralisé l’cfTet des plus hideuses calomnies; si, d'accord avec tous ceux qui jouirent de l’intimité de ce savant, vous voyez désormais en lui un homme qui honora les sciences par ses travaux, la France par ses hautes qualités, l’humanité par ses vertus. »

Page 1