‹ Sciences mathématiques et physiques chez les Belges, au commencement du 19e siècleChapitre 35 sur 48 · HENRI - CHRÉTIEN SCHUMACHER · texte numérisé non relu

HENRI - CHRÉTIEN SCHUMACHER

Le célèbre astronome auquel cette notice est consacrée, était issu d’une famille distinguée qui lui laissa, à défaut de fortune, un nom estimé et d’honorables antécédents. Ses ancêtres avaient quitté la Westphalie au seizième siècle, pour venir habiter le Holslein (’). Son père, André Schumacher, conseiller de conférence, avait fait partie de l’ambassade danoise à Saint-Pétersbourg; il fut ensuite attaché au cabinet du roi de Danemark Christian VII, et envoyé, en dernier lieu, à Bramsledt, en qualité d’administrateur du bailliage de Segeberg.

C’est dans celte localité que notre confrère vit le jour. Il

(') Né à Bramsledt, dans le Holslein, le 3 septembre 1780, mort à Altona, le 38 décembre 1850.

Je dois k Tobligeanco rie M. Petersen, Taide et Tami de Schumacher, plusieurs renseignements contenus rians celte notice; j*en ai ajouté d’autres que j’ai puisés dans mes souvenirs et dans la correS|>ondance de l’illustre défunt avec qui J’avais des relations suivies depuis plus du vingt ans.

{•) Parmi les membres de sa famille, on trouve rioforluné comte de Grilfenfcidt, grand chancelier de Norvège, qui, à la suite d’une élévation rapide, se vil déisouiller de ses biens et de ses honneurs, et fut condamné à la peine capitale. Christian V commua sa |ieine en celle de la détention dans une forteresse, d’où il ne sortit qu’aprés vingt-trois ans. Le comte jouit peu de sa liberté : il mourut l’année suivante (1609).

reçut sa première éducation dans la maison paternelle; mais il avait à peine dix ans, qu’il Tut frappé du malheur le plus grand que l’on puisse éprouver à cet âge : il perdit son père('). Celui-ci, dès qu’il s’était senti dans l’impossibilité de continuer scs soins à ses deux Gis, avait songé à leur avenir et les avait recommandés au prince royal, qui fut couronné, plus lard, sous le nom de Frédéric VI. Cette tendre sollicitude eut les plus heureux résultats; le prince justiGa, sous tous les rapports, la conGance placée dans ses bons sentiments.

Le pasteur Dorfer de Preetz, homme instruit et auteur d’une bonne topographie du Schleswig-Holstein, prit soin de l’éducation des deux frères; et l’année suivante, il les amena avec lui à Altona, où venaient de l’appeler ses nouvelles fonctions. Madame Schumacher ne voulut pas se séparer de ses enfants; elle les suivit dans la nouvelle résidence de leur précepteur.

Dès lors se développait, chez le jeune Henri, le goût des sciences mathématiques et de l’astronomie ; à la connaissance de la théorie il voulut joindre celle de la pratique; il essaya de construire des pendules de bois et d’autres instruments pour tâcher de se rendre compte des mouvements célestes. Nos premières inclinations dominent presque toujours penilant le reste de notre existence; nous en trouvons ici une preuve nouvelle. Ceux qui ont eu le bonheur de connaitre notre confrère savent qu’il avait une véritable passion pour les instruments et surtout pour les chronomètres (’).

(*) Le 3 janvier 1790. — Sa mère, So|»hie Hedewig Weddy, é(ai( la Aile d'un pasieur de la province d'OIdenhoiirg; elle avait é(é mariée en premièren noces au conseiller Buachlug, frère du célèbre géographe; elle esi morte à Allona, le 50 octobre 1833.

(*) En 1833, il m'avait proposé, pour notre Observatoire, rachat d'un etcellent cercle de Troiighton, constniit en 1793, ou plutôt c'était un cadeau qu'il voulait nous faire pour faciliter la détermination exacte de notre latitude. Les

Ccpendanl la faiblesse de sa santé inspirait quelques craintes; son médecin dut le forcer à suspendre ses études et à aller habiter pendant quelque temps la campagne. Il y apprit que sa mère avait fait l’acquisition des ouvrages mathématiques de Wolff, et dés lors, il n’eut plus de repos que ces livres tant désirés ne fussent entre ses mains. Ses études mathématiques ne nuisirent cependant pas à celles des langues pour lesquelles il montra toujours l’aptitude la plus grande : Schumacher parlait et écrivait à peu prés toutes les langues vivantes de l’Europe, et possédait à fond les langues anciennes, circonstance e.xtrémemenl avantageuse pour le rôle honorable qu’il eut à remplir, plus tard, en servant d’intermédiaire entre tous les astronomes du monde civilisé.

Il lit des études en droit aux universités de Kiel et de Gôttingue, mais en restant toujours lidèle aux sciences exactes. En 1806, il écrivit, à l’occasion de son doctorat, une dissertation De Servis publicis populi Romani, qu’il dédia

économies qu*im|>osatl noire récenie révolulion, mVm|>échërenl d'accepter se» propositions obligeantes. Le plus habile ingénieur de TAngleterre, le célèbre Troughton, avait |H>iir Schumacher une amitié toute particulière. Comme il hésitait à nous envoyer les grands instruments que lui avait commandés le gouver> nementdéchUf Schumacher me proposa de lui écrire. « Pour moi, disait-il, le vieux Troughtoii fait l'impossible; tout ce que je désire estaiissitèt ex|>édié. Il s'obstine même à faire lui-méme les dernières rcclificalions. Comme il parait que je suis sou enfant gâté, il sera peut-être Iwn que je lui écrive pour vos instruments, et vous poiivea compter que je le ferai à la première occasion, • Schumacher a toujours témoigné le plus vif intérêt au sort de notre Observatoire. Lorsque le bâtiment fut achevé, et les instruments en place, ce furent les moyens de les utiliser qui me manquèrent. « J'apprends avec étonnement, m'écrivil-il alors assea gaiement, qu'on ne vous a accordé encore aucun aide; c'est comme si l'on donnait à un directeur d'orchestre d'excellents instruments sans lui donner de quoi payer les musiciens. Ces messieurs croient qu'un astronome regarde les étoiles tantôt par un, tantôt par un autre instrument cl que c'est lâ ce qu'on appelle faire des observations. Ils n'ont aucune idée 'lue chaque instrument exige son cours suivi d'observations et qu'un seul astronome ne peut y suffire. « âO décembre 1837.

à sou aïoi el ancieit raaitrc, le pasleur Dorfer. Il passa ensuite quelques années en Livonie, remplissant les fonctions de précepteur dans une famille distinguée.

 son retour, il fut assez heureux pour faire la connaissance du comte Reventlow, curateur de l’université de Kiel; et, par son influence, il put se livrer entièrement à l’étude des sciences mathématiques. A cet effet, il alla passer quelques années à Gûttingue, auprès de l’illustre Gauss, qui à la gloire d’ètre le premier géomètre de l’Allemagne joignait celle d’avoir formé à peu près tous les mathématiciens allemands qui marchaient avec le plus de distinction sur ses traces. Il ne lui fut pas difficile d’attirer l’attention d’un homme aussi supérieur; et, ce qui vaut mieux encore, de mériter son amitié. Schumacher avait pour le géomètre de (ïüttingue une véritable vénération; il le consultait avec déférence sur tous les points épineux que lui présentait sa position délicate comme rédacteur du Journal astronomique.

En 1810, Schumacher fut nommé professeur d’astronomie à Copenhague, el, en 1813, il accepta, avec l’assentiment du roi de Danemark, les fonctions de directeur de l'Observatoire de Manheim, mais sous la condition de venir remplir le meme emploi à Copenhague, en cas de retraite de Bugge, qui se trouvait alors à la tête de l’observatoire de cette dernière ville. En acceptant ce déplacement, il avait surtout cédé aux invitations de son protecteur et ami le duc d’Auguslenbourg.

Avant son départ pour Manheim, Schumacher s’était marié ('); le choix qu’il fit prouve en faveur de son discernement, et le bonheur dont il a joui dans son intérieur témoigne en même temps de la bonté de son cœur et de l’attachement qu’il savait inspirer.

(•> Av«c mademoiielle Chr^lienoe’Hadeleioe tk Sebooa» (|ui lui a turrécity ei dont il a eu sept eafaDls, quatre Als et trois filles.

La mort de Fastronome Bagge, arrivée au mois de mars 1815, rappelait naturellement Schumacher à Copenhague. Notre confrère fit un voyage en Autriche, pour s’entendre à ce sujet avec son auguste protecteur, le roi Frédéric VI, qui assistait alors au congrès de Vienne, et aussi pour voir son frère. Ch. Schumacher, qui se trouvait à la suite du souverain.

Il fut nommé professeur ordinaire d’astronomie et directeur de l’Observatoire de Copenhague. Dès son arrivée, il commença à donner un cours d’astronomie en langue latine; et, l’année suivante, il fit ses préparatifs pour mesurer un degré du méridien dans le Schleswig-Holstein. Afin de surveiller avec plus d’activité la triangulation de ce pays, il obtint, en 1821, la permission de s’établir à Altona et d’y construire un observatoire. Il choisit l’emplacement de cet édifice, dans un site charmant, sur la pente de la rive droite de l’Elbe ('j.

En 1819, il avait fait avec son ami Jean-Georges Repsold, le plus habile mécanicien de l’Allemagne, un voyage en Angleterre et en France, pour visiter les observatoires de ces pays et faire la connaissance de leurs astronomes. C’est dans le même but qu’il visita, en 1826, à Munich, les ateliers de Reichenbach et d’Ertel, d’Utzschneider et de Fraunhofer; en 1834 et 1835, il se rendit à Berlin pour y voir le nouvel observatoire d’Eucke et assister au.x observations de Bcssel sur les oscillations du pendule; en 1840, il visita son ami Struve dans son magnifique observatoire de Pulkova ; et enfin, en 1843, il fit le voyage de Vienne pour prendre part à l’observation de la fameuse éclipse de soleil du 8 juillet, dont il a décrit, dans son journal, les apparences si extraordinaires.

(>) Voyex 11 deicnption dsce bel obterviioiredens la Corruponrfance malhématique et pkÿtique de Bnutelke, lome VI, pages ISS et suis.

Tous les ans, il faisait un voyage à Copenhague cl une espèce de pèlerinage à Brème auprès du vénérable Olbers, pour qui il professait le plus profond respect. J’ai eu le bonheur de faire partie d’une de ces c.xeursions, vers la fin de juillet 1829.

Olbers était un véritable patriarche; on se sentait ému par la beauté de son caractère et par l’éclat de son talent comme observateur. Tous les astronomes allemands, ainsi que les étrangers, qui ont eu le bonheur de le connaître, sont unanimes pour rendre hommage à cet homme distingué (').

Bessel très-jeune encore, se trouvait garçon de magasin chez la sœur d’ülbcrs. Notre astronome le voyait chaque jour

(') Voici une des leUres de cc( homme cxcellenl qui, par les encoiiragemeols le» plus ohli^eants, savait entretenir et exciter l’ardeur des jeunes observateurs. Ses paroles devaient avoir celte influence, provenant d'une source,aussi pure et ex* primées avec tant de simplicité :

«< Le souvenir de votre aj^réablc, mais trop courte visite avec M. Schumacher me sera toujours précieux. Si vous ne voulez pas être trop jaloux d’un jeune homme de soixanie'dix-huit ans, je vous avouerai que je suis, depuis ce temps, ardent adorateur de votre aimable et charmante épouse. Veuillez bien, je vous en prie, présenter mes très-sincères et trés*respeclueui hommages à madame Ouetelel.

n Je vous félicite de raebèvement prochain de votre observatoire, et je suis sûr que la science en tirera luenlât de précieux fruits. Avec de tels instruments on ne peut attendre d'un observateur si habile, si intelligent et si assidu comme vous que de très-inléreasanles observations.

• Vous trouverez l’observation de la dernière éclipse de soleil, faite k Bremcn, dans le n** 312 des ^stronomischen IVachrichten de M. Schumacher. Quanta moi, je ne suis plus en étal, ni de monter k ma chambre, qui m'a servi d'observaluire, ni de manier un iu>(rumenl : ainsi, je n’ai pu que voir celte grande éclipse, comme tout le monde, par une vitre noircie.

» Malgré cette faiblesse de mon grand âge, je prends toujours le plus grand intérêt à tout ce qui appartient à la science, et principalement à l’astronomie ; et c'est presque le seul plaisir qui me reste encore de voir et de connaître ses progrès. Vous m’obligerez inflnimenl, si vous vouliez me donner de temps en temps quelque connaissance de vos observations et des travaux intéressants qui vous occupenl. »

» A Brème, le 90 juillet 1836. »

Olbers était né le II octobre 1758 : il avait donc soixante'dix-huil ans au moment où il écrivait celle lettre. Il mourut quatre ans après, le 9 mars 1840.

el prenait plaisir à causer avec lui. Dans scs conversations il lui donnait des questions à résoudre, et, charmé de l’inlérél qu’il y prenait, il augmenta successivement les diHicultés qu’il proposait. Il ne tarda pas à reconnaître où ce jeune homme distingué pouvait aspirer d’atteindre. C’est en passant de cet étal secondaire h celui de directeur de l’Observatoire de Kunigsberg que Bessel Hnil par prendre place parmi les premiers observateurs de son époque (').

En allant à Brème, nous étions de compagnie avec le célèbre Repsold (*) ; le double passage de l'Elbe Taillit nous

(') Bessel raconte lui-méme cet inci<lenl, ilans une oolice que M. A. Erman a insérée, en léte de la correspondance d’OIhers et de Bessel, quNI a fait paraître en 1852. Brieftctehiel zwitchen JF. Olbert uud F. -U'. Btssel, herausgtgtben voit /4doïph Erman, in-8”, 2 vol., Leipiig, 1852. Cette correspondance embrasse b la fois des discussions scientifiques et parfois de simples nouvelles d'intérieur : ainsi je trouve, à ré|KH|ue de mon passage, l'indication des visites que cet eicelleot homme a reçues el de celles <{ui lui avaient été promises : Gautt, Lindenau tind Benier^rg hatttn mtr t'm vorigtn Jarrn eïnen Betuch vtrtproeh$n : alU drti »ind X'9rhind$ri vorden. IVur den j4itronomtn QueteUt mit ieiner $ehr UebenttoUrdigen Frau am Brüuel, und profestor Brandei aut Leipzig mit seiner Familie habe ich gezehen. Ersterer hat mir tehr gefallen^ und letzterer ist mein tangjàhriger Freund.... Ces sortes de commerces épislolaires sont moins connues en France. En même temps, M. Peters publiait, à Hambourg, la correspondance de Schumacher el de Gauss.

(*) On voudra bien me permettre de citer le récit de celle visite, que j'ai donné dans les notes d'un Foyage icientifique fait en Allemagne pendant l'été d« 1829, t.VI de ma Correspondance mathématique :

s Je me présentai donc, sous les auspices de ces deux hommes distingués, chez te grand astronome à qui Ton doit la découverte de Pallas et de Vesta, ainsi qu'une foule d'autres travaux qui ont enrichi le domaiuc de la science. J'aurais peine à exprimer le respect que j'éprouvai en approchant de ce l>eau vieillard, dont la physionomie, pleine de noblesse, respirait en même temps la bonté et la plus louchante bienveillance. Mais mon émotion fut plus vive encore, quand j'entrai dans le modeste observatoire où avaient été faites tant de belles recherches: c'était une chambre élevée, de médiocre grandeur, qui servait en même temps d'observatoire et de bihliolbèque. Les murs étaient garnis de livres, et le fond présentait une espèce de vitrine en saillie vers le jardin, d'où l'on découvrait une grande partie du ciel. Je témoignai le désir de voir rinstriiment qui avait servi b la découverte des deux planètes qui ont illustré le commencement de ce siècle. Le célèbre vieillard remit entre mes mains un cbeicheur dont l'objectif était cassé. La pendule qui avait servi à ces grandes découvertes était encore li :

devenir fatal. An premier passage, noire frêle embarcalion avec les voitures quelle portait, fut subitement accueillie par un coup de vent et sur le point de chavirer. Au retour, le feu éclatait dans Hambourg : Repsold, qui était préposé au service des incendies, nous quitta brusquement et se rendit, sur une nacelle, le plus directement possible, vers le lieu du sinistre. On sait que, six mois après, cet excellent homme péril dans unecirconstance pareille, victime de son dévouement(').

Le célèbre horloger Kessels, frère de notre statuaire, n’était pas devenu <noins nécessaire à Schumacher que son ami Repsold ; tous les moyens furent employés pour le retenir à Alloua et ils furent couronnés de succès. Kessels obtint du roi de Danemark une pension, la décoration de Danebrog cl la construction de chronomètres pour la marine royale.

Schumacher jouissait d'une grande faveur auprès du roi;

était aussi simple que Tautre instrument; elle n'était pas même |>ourviie de com|tensaieur. Oiioiqiie 01t>ers eût acquis depuis des instruments plus parfaits, et entre aulres jilusieurs lunettes de Munich, on voyait sans peine qu’il était ilemenré attaché aiii premiers, comme à de vieux amis qui ont partagé de grands travaux et <|u’on conserve avec amour. Les recherches d'OIbers ne nécessitaient sans doute point des instniments d’une grande précision, cependant, on ne (leut s'empêcher d'admirer l'adresse avec laquelle il a tiré parti de ceux qu'il avait en sa |>oisession. On sait, du reste, que le propre du génie est de produire de grands résultats avec de faibles moyens.

• Il n'était peut-être pas d'astronome qui eûl une connaissance plus approfondie du ciel qu'Olhers. En lui montrant seulement la partie du ciel qu'embraisait le champde son chercheur, il n'aurait guère eu de peine à reconnaître, dans cet espace circonscrit, les étoiles qui s'y trouvaient.

<• Il s'exprimait avec autant de candeur que de modestie sur les objets do ses recherches. • Pour Pallas, diaait-i), je l'ai vue par hasard; mais j'ai cherché • Vesta; aussi sa découverte m'a causé une bien douce satisfaction. ■ Je ne sais si j'admirai dans Olbers ses talents plus que ses vertus; niais il me semble qu'il était imiKissible d'approcher de lui sans éprouver le plus profond respect, alors même qu'on aurait ignoré scs belles découvertes. J'ai eu le lionheur de me trouver au milieu de sa famille et de ses amis, et le même sentiment dominait chez tons et se montrait dans tous les regards. C'était un vrai |»airiarche, objet de l'amour et de la vénération de ceux qui l'eniouraient. »

(') Le léjanvier 1850.

cl l’on doit convenir qu'il en usa toujours noblement, soit pour obtenir des distinctions en faveur des savants, soit pour faire accorder des récompenses à des travaux utiles à la science.

A la fin de 1839, il perdit son auguste protecteur; mais le roi Christian VIII s’empressa de lui continuer les faveurs dont il jouissait, et même de lui en accorder de nouvelles ('). Rien ne fait plus d’honneur à un prince que de savoir reconnaître le vrai mérite et d’aller au-devant de lui. Cet art caractérise un esprit supérieur, et devient dans l'Ëtat un élément d’ordre et d'émulation.

Les distinctions et les témoignages d’estime que recevait notre confrère n’étaient point bornés par les limites de son

(') Le â janvier t840, il m'écrivait ; « Vouti avez vu dans les Journaux la nouvelle de la mort de notre excellent roi, qui a tant fait |>our Pastronomic. Comme Je sais que vous prenez un vif intérêt à tout ce qui me rei^arde, je vous mande en même temps que le roi actuel, protecteur éclairé des sciences et des arts, comme le défunt, m’a honoré d’une lettre très-gracieuse qui finit par ces mots : Seyn Sie venichert, dass ich Jhren verdienstvollen jirbeiUn die grôate Aufmerksam^ keit widmenf und eine Freude darin finden werde tie zu fordem, und lu schuetzen. En déclarant qu’il veut avancer et protéger mes travaux, il me donne sans doute une assurance que Je ne saurais trop apprécier. «• Le ^ juin suivant, il m'annonçait une nouvelle faveur. « Le roi m’a fait Conferentzrath, ce qui, chez nous, est un litre plus haut que celai de •ffaafsrafA. A vous dire te vrai, le litre m’importe peu, étant généralement connu toot eeini de professeur, et ayant une prédilection marquée |>our un titre sous lequel J’ai été assez heureux pour gagner votre amitié et celle de tant d'hommes illustres dans les sciences j mais ce qui m’importe, <^’esl que le roi par li m’ait donné une preuve publique qu’il me regarde avec la même bienveillance que ion prédécesseur. Je suis donc très-content d’élre Conferenzrath. « Schumacher eut le malheur de perdre, quelques années après (le 19 Janvier 1848), cet autre protecteur, qui lui donna ce|»endant, avant sa mort, encore un témoignage de bienveillance. ■ La dernière grJee dont le roi décédé m'a comblé, est ma nomination de grand-croix de l’ordre de Danehrog, distinction très-rare |>oiir les savants et que J’ai eu l’honneur de partager avec M. Ursled. On m’a dit que nous étions les premiers savants grandscroix; je ne veux pas en répondre. J'ai eu, pendant les huit années de son règne, entre vingt et trente lettres écrites de sa propre main; dans celle qui accompagne le cordon blanc, il dit qu’il aimait à montrer qu'il estime le même mérite littéraire au moins l’égal de tout antre mérite. » (Le S8 Janvier 1848.) Il est beau de |>enscr ain»i et surtout d'agir en conséquence.

pays; il avait été décoré des ordres de Prusse, de Russie, de Suède, de France et de Belgique, et il appartenait à toutes les principales sociétés savantes de l’Europe ('). Sans doute, ces distinctions, les dernières même, ne prouvent pas toujours en faveur de ceux qui les obtiennent ; les exemples au besoin ne manqueraient pas à l’appui de cette assertion, bien qu’il existe encore des sociétés savantes qui se respectent assez pour ne pas prostituer les honneurs dont elles disposent.

Ce qui formait le plus beau titre de Schumacher, celui auquel l’hommede mérite doit toujours attacher le plus de prix, c’était l’assentiment général des gens de bien et des hommes les plus élevés dans la science. Ce bien précieux il le possédait au plus haut degré: je ne pense pas que Schumacher eût un seul ennemi dans le monde scientifique; etccrtes, s’il en eût existé, ils se fussent bien gardés d’oser se produire. Schumacher, au contraire, était lié avec tous les astronomes de notre époque; par son caractère bon et conciliant, par son savoir étendu, par sa droiture, il était en possession de toute leur confiance, et l’on regardait comme un grand bien d’avoir

(') Sa nominalion dans notre Académie datait de il avait été nommé

on^cicr de Tordre de Léopold, au mois de juillet 184G.

Il lui vint, au sujet de cette décoration, les plus honorables scrupules. I/arrété royal portail : « Pour la part qiTil a prise à la publication des documents scien> tifiques envoyés au département de la guerre par le gouvernement de S. M. le roi de Danemark. • « Or, je n'ai pas pris part, m'écrivail*il, à la publication de documents scientifiques quelconques qui ont été envoyés à votre gouvernement. L'unique hypothèse que je puisse former, c'est que le major Olsen a envoyé de ses railrs qui reposent cnectivemeiil sur mes triangles, mais dont le détail et la publication appartiennent i Télal-major danois.... J'écrirai |»our savoir ce qui s'est passé; et, si mes soupçons sont justes, soyez persuadé que je ferai tout de ma part i>ourque la méprise soit recunée. • Je pris des renseignements de mon côté, et je pus lui annoncer qu'on avait voulu, avant tout, honorer en lut le mérite du savant, et qu'il avait été décoré non pas à cause, mais à l'occasion de l'envoi fait par le major Olsen , qui, du reste, avait été décoré lui-même par le même arrêté royal. Ces scrupules sont rares, et c'eût été, à ma connaissance, la première réclamation de ce genre.

mérité son estime. L’ami d'OIbers (’), de Gauss, de Bessel semblait en quelque sorte résumer en lui-méme toute la considération que l’on portait à ces hommes distingués (’).

Il usa dignement de cette belle position pour se faire le centre de toutes les communications astronomiques, et pour se constituer le lien entre les hommes qui cultivaient avec le plus d’activité sa science de prédilection. Ses Astronotnische ISachrichfen forment une des collections scientiflques les plus précieuses qui existent et l’un des recueils qui ont servi le plus utilement l’astronomie. L’annuaire, qu’il commença en 1836 et dont il suspendit la publication en 1843, est un petit recueil dont l’existence a malheureusement été trop courte, mais qui était également conçu sur un e.xcellent

(') M. Ad.Erman .1 fiiU parallre, â Leiiizig eu 1853, deux voluroei {Brieftcfchiel iwiichen H'. Olbert uud F. -IV. Btuel) conlenaot la correspondance •rOlbers el de Bessel; comme M. C. -A. F. Peters a publié, à AKona, entre les années 1860 el 1805, six volume.s in-8* contenant U correipondauce deC.*F. Gauss et If. C. Schumacher {Briefwechtel iwhchen C.-F. Gauts und H.-C. Schumacher). Ces correspondances, lrès>inlércssanles sous le rapport Kientifl(|ue, contiennent aussi une espèce de journal scientifique sur le mou?emeol des sciences et (luelqiierois tout simplement des renseignements sur les voyages de ceux qui les riiltivenl; ainsi, dans ce dernier recueil, Gauss ré|K>nd à Schumacher, en date du 1.5 octobre 1839 : Ei iit uhr langCf da$$ ieh von Ihnen, keine lYachrichten erhaUen habe: nur indirect hbrteich zuweilenetwatvon Ihnenf Z. B. von iler giitigen Zufname des jungen Sartoriui endhlte mir seine JHutter^ und von Ihrer Beise nach Bremen fferr Quelelet... Tome II, page 314, Brieftcechtel. — Ollters écrivait de même à Bessel ; Gauss, lindenauund Bentenberg hatten mir in eort^en Jaren einen Besuch vertprochen : aile Drei sind verhindert worden. Piur den Zstronomen Quelelet mit seine Frau auss Brüssel, und profeuor Brandès aus Leipzig mit seiner Familie Aabe ich gesehen {Briefvcechsel, tome II, page 335, in-8*, année 1853.)

(*) La mort de Bessel lui causa une peine infinie, el telle qu'il négligea toutes ses affaires, même son journal. • La dernière comète découverte par Brorsen, m'écrivail-il, n'est autre que la comète de Biéla. Vous vous en serez aperçu d'abord, mais lorsque la lettre de M. Brorsen arriva, je venais de recevoir les tristes nouvelles de l'état dangereux de M. Bessel, qui ne me permcttalenl plus il'espérer. Toutes les comètes du monde m'étaient dans ce moment indifTérentes, el je me bornai à communiquer la découverte aux astronomes sans y regarder de près. Nous vivions, M. Bessel et moi, depuis trente-sept ans, dans la plus intime liaison. » Aliona, le 30 mars 1846.

plan. M. Pelcrs, depuis, s’esl attaché avec talent à continuer les utiles travaux de son digne prédécesseur.

La complaisance de Schumacher était extrême; il suffisait de lui témoigner un désir, pour qu’il appliquât toute son activité et celle de ses amis aux moyens d’y satisfaire. Ceux qui l’ont visité savent qu’il exerçait l’hospitalité de la manière la plus grande et la plus affectueuse. Son commerce était très-agréable; avec une instruction fort étendue, il cau- -sait d’une manière attrayante sur les sujets les plus divers : sciences, lettres, arts, les objets même futiles en apparence, rien ne paraissait lui être étranger ('). Sa conversation était gaie, spirituelle, relevée quelquefois par un léger grain de causticité qui jamais ne blessait personne, mais qui tendait à mettre en relief le côté plaisant des choses. J’ai remarqué une pareille tendance chez un grand nombre d’hommes distingués; et ces élans d’une gaieté douce et inoffensive m’ont toujours donné une idée favorable de la bonté de leur cœur. Il serait impossible, en effet, de tirer une vengeance plus innocente de l’ennui que causent les ridicules, les sottises et .souvent les méchancetés.

Notre confrère était de petite taille et d’une compicxion délicate; il était souvent exposé à de cruelles migraines qui In rendaient incapable de tout travail suivi. Dans l’e.xcursion que nous fîmes ensemble à Brème, il fallut nous arrêter toute une matinée à Harbourg, où nous avions passé la nuit, à cause d’un mal de tète qui faillit même lui faire reprendre le chemin d’Altona.

Tout, chez lui, se faisait avec l’ordre le plus parfait : il avait des instants pour ses études, pour ses plaisirs : sa cor*

(') Il aTail une prédilecUon pour les ans du dessin, et l■l•fQén»e desainail fort hieo. Pendant le séjour que je fis chez lui, en 18S9, il me fit la |»ro|MUltioo de des* sioer mon iiorlrait pour l'offrir à ma femme. On conçoit que j'aooeptai avec reconnaissance une proposition qui tendait à noua proenrer un aussi aftréable souvenir de notre visite à Altona.

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respoiidancc était tenue avec une régularité renaarquable ; ses lettres écrites avec une nettetc (jui aurait fait honneur à un professeur de calligraphie; la propreté la plus irréprochable régnait dans son observatoire, qui était véritablement un modèle dans son genre. La précision qu’il apportait dans ses observations et ses calculs est connue de tous les astronomes (') : est-il étonnant alors, si l’on considère surtout la circonspection qu’il mettait dans le choi.x des personnes appelées à le seconder, qu’il ait eu pour aides une série d’hommes distingués? Je citerai M. Gunlagler, professeur en Islande; M. Nissen, à Tondern; M. Hansen, directeur de l’Observatoire de Gotha ; M. Clausen, astronome à l’Observatoire de Dorpat; M. le. professeur Petersen ; M. le docteur Peters, directeur de l’Observatoire d’Allona (*).

I.es événements déplorables qui, pendant ces derniers temps, ont porté le théâtre de la guerre dans son pays, avaient jeté la tristesse et l’inquiétude sur la lin de sa carrière!’). Il reçut dans cette circonstance des témoignages bien

(') On se ilemaniic rommenl avec «ne correspondance an^si i^lcndue, desocciipalions aussi nombreuses, aussi variées, et une aussi faible santé, il trouvait encore le lein|)S de sc livrer à des travaux particuliers. Au mois de jtiillcl 1840, il me parlait de rintcniion qu'il av.iil de donner une traduction de mes Lettres sur ta théorie des probabilités. •* J'aurais envie, écrivail-îl, si je trouve le temps nécessaire, de les mettre moi-méme à la portée de mes compalrioies. ■ (Quoique l'honneur d'étre traduit par un savant d'un aussi liant mcrile fiti la plus belle récompense à laquelle un auteur pâl aspirer, c'eût été l'obtenir à un prix trop élevé, que d'exposer une santé aussi précieuse à un pareil siircroU de travail.

(■) Ou compte aussi, parmi ses élèves, .Mül. le profe>.seur Ursiu, à Copeiiliague ; Oliifsen, aslroiiome dans la même ville; Selandcr, astronome h SlorLholm; Swanber^, astronome A Upsal; Fiiss, à Wilna; Agardh, à Lund; Sievers, à Co> peiiliague; A. Neumann, en Hongrie; Th. Brorsen, astronome à Seiiftenberg; le docteur Goiild, à Cainliridge ; et, dan> les derniers temps, son lits Richard Scitit* mâcher, MM. A. Sontag, A. O^iirling et le docteur Olde. Les lieux de séjour peuvent avoir changé depuis que les lignes précédentes ont été écrites.

t*) Voici comment il exprimait ses apprébeosious à ce sujet : « Vous connaissez l'élat déplorable de mon pays, itéchiré par les factions et par la guerre civile. Il est impossible de dire jusqu'à présent si les établissements scienlillques seroiU engloutis dans ce goiifTie, ou si ou leur peruiellra de subsister. En alleti«

touchants d'estime de toutes les principales sociétés savantes de l’Europe. Elles adressèrent des requêtes au gouvernement danois, pour le prier de soutenir de son influence l’Observatoire d’Altona et son savant directeur, dont la conservation intéressait à un si haut point la science. Celte démarche, tout à fait inusitée, est certainement le témoignage le plus éclatant que l’on puisse rendre à un homme. Aussi produisit-elle son effet : le gouvernement danois proposa à M. Schumacher de lui payer son traitement jusqu'd la paix; et presque en même temps, le gouvernement provisoire du Schleswig-Holstein lui fit des propositions semblables ('). Ces deux offres pouvaient paraître séduisantes, sans doute; mais arrivant simultanément, elles étaient fort embarrassantes : il était évident, en effet, que chacune des parties, en proposant de se charger exclusivement des frais de l’Observatoire, avait en vue de faire acte de possession et <le réclamer plus tard l’établissement en sa faveur. Dès lors, que devenait l’Observatoire ? Y aurait-il partage des instruments et déplacement du directeur? C'était évidemment anéantir celle utile institution.

Notre illustre confrère n’a point connu la solution de ce problème, si triste et en même temps si inquiétant pour lui : ^1 mourut à Alloua le 28 décembre 1850, à 11 heures et Ifemie du malin, après plusieurs semaines de maladie. Peu d’hommes laisseront des regrets plus universels cl mieux sentis : tout ce que la science comptait d’écrivains éminents s’est associé au deuil de sa famille.

lUnl, je coDltDue mes |>aUibles travaux, quoique la tranquillité d*âme, si néces* saire |>our bien travailler, me manque (oui à fait. « SS mars 1848.

(') « Ma lettre était à |H>ine partie, lorsque des deux côtés, de Sclileswig (de la part du gouvernement provisoire) et de Copenhague, on s'offrit de me payer mon traitement et d'entretenir l'Observatoire jusqu'à la paix. L'offre du gouvernement provisoire vient de lui, sans être sollicité ni directement ni indirectement par moi. • Alloua, février 1849.

CH ARLKS-FRIÎDÉRIC GAUSS ( i ).

Mon but principal, en me rendant à Gottingue, était de voir le grand géomètre qui , par ses magnifiques travaux d’analyse et d’application, avait su se placer à côté des hommes les plus illustres de son siècle. L’esprit tout préoccupé des conversations que j’avais eues récemment avec son ami, M. Schumacher, ainsi que des particularités qui m’avaient été racontées à son sujet, et de son portrait plein de force et d’énergie que j’avais remarqué pendant mon séjour à Altona, je m’acheminai, tout rêveur, vers l’observatoire; quand, en levant les yeux et en les fixant sur une personne qui allait passer près de moi, je crus voir s’animer le portrait que j’avais remarqué avec tant d’attention. L’impression fut telle que je ne pus m’empêcher d’arrêter le passant et de lui demander si ce n’était pas à M. Gauss que j’avais l’honneur de parler. Cette soudaine apostrophe arrêta la personne interpellée, qui me répondit en allemand qu’elle ne me comprenait pas. Tout entier à ma pensée, je me hâtai de répondre, en me servant du même idiome, dans le sens qui me préoccupait et qui ne me permettait pas de bien m’expliquer.

(') Né à Brunswick, le 50 avril 1777; il mouriu à GOUingue, le 35 février 1855.

— au -

pour le moment, ce que ma demande pouvait avoir d’inconvenant. Je m’exprimai donc dans la langue qui m’était demandée, et l’illustre géomètre comprit aussitôt l’incident : il me répondit cette fois, en très-bon français, que M. Schumacher avait bien voulu le prévenir de ma visite, et que, s’il avait désiré parler allemand, c’était par une formalité à laquelle il ne tenait pas avec des personnes qui lui étaient adressées affectueusement par ses meilleurs amis. Malgré mes prières, Gauss voulut bien revenir sur ses pas et me conduire dans sa demeure.

Les constructions de l’observatoire de Gôltinguc remontent au commencement de ce siècle : l’extérieur ne manque pas d'une certaine élégance. Le bâtiment, qui se compose des salles d’observation, faisant face au midi et appuyées sur les extrémités par deux pavillons, ressemble beaucoup à la |)lupart des observatoires modernes. Les salles où l’on observe les grands instruments méridiens reposent immédiatement sur le sol : les pavillons sont plus élevés; ils portent les instruments destinés à se mouvoir dans les diverses directions. C’est, du reste, de toutes les dispositions, celles qui m’ont paru convenir le mieux, quand il a fallu cotistruire les bâtiments de l'Observatoire de Bruxelles (').

Gauss, après m’avoir montré l’aile du bâtiment qu’il occupait, me fit voir l’intérieur de l'établissement. I>a salle des instruments méridiens était assez large pour renfermer l’une derrière l’autre, dans le sens du méridien, deux lunettes qui pouvaient se contrôler mutuellement par l’inspection de leurs fils méridiens; tout était disposé avec la plus grande prudence, et beaucoup de changements ont été faits dans les observatoires modernes sur ce modèle sans qu’on ait indiqué précisément où l’on avait eu soin de les prendre.

(')Vo3rezla ilc9cri|ilion derOlMervalnire île Gmtingiie, dans la Correipondanee mathémaliqutet physique, tome VI, pages 175 el siiiv., Bruxelles, 1850.

A propos (lu magnétisnio lerreslre , dont Schumacher l’avait probablement entretenu , l’illustre astronome voulut bien me tiimoigner l’intérêt qu’il prenait à ces recherches et m’exprimer le désir de faire, le lendemain, les observations avec moi. Ces observations sur l’intensité magnétique du globe, disait-il, étaient nouvelles pour lui, et il désirait connaître comment elles se faisaient et la précision à laquelle on pouvait atteindre.

Le lendemain, en elfet, nous nous plaçâmes dans le jardin, à distance du fer qui aurait pu influencer les observations, d(‘s deux C()tés d’un support pour mon petit appareil magnétique. Nous étions munis l’un et l’autre d’un chronomi''tre, et nous étions bien d’accord sur la marche que nous allions suivre dans nos observations. « La presque identité de nos résultats m’a été d’autant plus agréable que nous avons observé simultanément, cbacun d’une manière un peu différente. Je commence à compter les oscillations, à partir du point du plus grand ('-cart de l’aiguille, soit à droite, soit à gauche. Mais comme l’aiguille ralentit son mouvement vers ces points, et parait un instant stationnaire, Gauss me faisait observer qu’on obtiendrait peut-être plus de pré'cision en comptant les oscillations, à partir de l’instant où l’aiguille a sa plus grande vitesse et se trouve au milieu de l’arc qu’elle décrit, ce qui d’ailleurs est un point qui ne varie pas avec l’amplitude des oscillations et qu’on peut reconnaître facilement sur le limbe au-dessus duquel se meut l’aiguille. L’instant que m’indiquait Gauss est, en effet, mieux déterminé, et le seul motif qui me fait préférer l’autre, est qu’on peut se tenir pendant l’observation à une plus grande distance de l’instrumenl, et éviter ainsi des erreurs d'une autre espèce qui naîtraient de la présence de quelques parcelles de fer qu’on pourrait avoir sur soi, malgré toutes les précautions prises pour les éloigner. Les chronomètres

tUH —

mêmes qu'on emploie dans ces sortes d’observations renferment toujours quelque acier (')• ”

Après la première série d'observations , nous fimes nos calculs et les résultats furent comparés. Je remarquai avec un véritable plaisir que les durées pour cent oscillations ne différaient pas d’un di.xième de seconde ; ce résultat ne devait cependant pas m'étonner, mais le célèbre astronome en fut surpris au dernier point. Je l’engageai à recommencer, et la même concordance fut observée. « Mais ces observations, dit-il alors, comportent la précision des observations astronomiques. »

Peut-être ai-je eu tort de conjecturer, depuis, que celte précision a pu influer sur les idées de cet babile observateur, mais c’est trois à quatre ans après qu’ont commencé à paraître ces beau.x mémoires et ces travaux simultanés sur le magnétisme terrestre qui, avec les travaux de Hansteen, ont jeté tant de jour sur celle partie de la physique et qui ont tant hâté les progrès de celle science (*).

C’est en 1837 que parut, sous format in-8°, le premier recueil des observations de l’Association magnétique que publièrent ensemble MM. Gauss elW. Weber, sous le titre : Resultale aus den Beobachtungendes magnetischen V ereins itn Jahre. 1836. Ce recueil parut pendant six ans, et il renferme, comme l’on sait, à côté des mémoires les plus intéressants des deux rédacteurs et d’autres physiciens, les

(•) Corrttp. math. J (ome VI, page 178 ; ann. 1850.

(•) Au moment où Je passai à GOUingue,Gaut», pour se distraire, étudiait la langue russe, c J'étais fort fatigué, disait-il, de m'occuper d'astronomie, de géodésie et d'autres travaui que Je connais assea bien ; J'ai voulu tourner mon attention ▼ers une langue que Je ne connaissais pas du tout, et je lis maintenant la langue russe. > Il est possible que le magnétisme terrestre ail produit une autre diversion, qui a toutefois été d'un résultat beaucoup plus important pour les sciences, car c'est i partir de lH59el 1855, qu'on a celte série de beaux travaux sur le magnétisme terrestre qui ont placé Gauss en première ligne des savants qui s'en sont occupés.

observations faites avec soin dans la plupart des pays éclairés du centre de l’Europe. Déjà des entreprises semblables avaient été essayées; Gauss en parle dans l’introduction de son recueil : il cite les essais faits par Arago et KuplTer; les résultats du baron de Humboldtet plusieurs autres tentatives faites pour arriver à la connaissance de l’état du magnétisme et des variations que cet élément pouvait éprouver, en même temps, dans des lieux plus ou moins séparés entre eux (').

Entièrement livré à ses travaux magnétiques, Gauss cherchait à connaître, même en dehors du temps fixé pour ses . observations , les perturbations qu’éprouvait l’aiguille dans des circonstances accidentelles. Ainsi, le 4 février 1842, je reçus de lui une lettre qui me demandait des observations particulières de septembre. « J’ai reçu, en temps et avec rcmerciments, vos observations du terme magnétique de novembre, écrivait- il; nous vous serions bien obligé pour vos observations pendant la journée remarquable du 25 septembre, si vous en aviez faites. MM. Weber, Goldschmidt et Listing étaient alors absents. J’étais seul ici et un

(') Dans une lettre assez étendue qu*il eut la bonté de m'adresser, le tS avril 1837, voici ce que Gauss voulut bien m'écrire au sujet du premier volume des /{ezu/f(i(e et des dix planches qu'il renferme: c Quatre de ces planches se rap> portent à l'Observatoire magnétique de Gmiingueet aux parties de l'appareil. Les six autres représentent les observations combinées faites pendant six Jours convenus entre une douzaine de lieux. Je doute fort que H. de Humboldl se charge devons faire faire un magnétomèlre à Berlin. Il n'existe dans cette ville qu'un petit appareil que Ü. Encke s'jr est fait faire en 1834, après avoir vu le mien. Il ne l'a jamais regardé que comme un appareil provisoire, et X. de Humholdt liiiroéme n'a jamais jusqu'ici vu un magnéloroètre plus parfait. C'est M. Meierstein, deGdltingiie, qui a construit la plus grande partie des magnélomètres existants Jusqu'à ce jour, savoir ; ceux de Bonn, Dublin, Freiberg, Greenwich, kazan, flilan, Munich, Naples, Upsala, qui sont tous de même dimension que le magnélomèire de Gottingue; et quelques uns de dimension moindres pour Breda et Halle. Dans ce moment, U fait travailler à deux autres pour M. Encke Itii-méme, <|(ii désire remplacer son inslrumeot provisoire par un roagnélomètre plus parfait. (On peut voir, plus loin, ce que de Humholdt me dit au sujet de cet instrument de M. Encke).

peu iiRÜHpü.sé; erpcndaiil ayaiil aperçu parliasard des tnoiiveinenls exlrordinaires, j’en avais annoté un petit nombre pendant une demi-lieure. Au reste, le ciel étant couvert pendant la nuit suivante, je n’ai pu vérifier si ces mouvements ont été accompagnés d’une aurore boréale. » On voit avec quelle ardeur cet habile géomètre s’était attaché à l’une des parties les plus intéressantes des sciences physiques; et l’on connaît les heureux résultats auxquels il est parvenu , par ses recherches suivies sur l’état magnétique dans le voisi- • nage du pôle.

Dans une lettre précédente, datée du 9 septembre 1841, Gauss me transmettait les renseignements suivants au sujet d’une difficulté qui l’avait arrêté ; « Je vous dois mes remerciments sincères pour la communication de vos observations magnétiques de mai (1841), pour l’obligeante lettre qui les accompagnait et pour différents mémoires ; j’ai remarqué avec plaisir qu’un des cahiers des Bvllelins contient les observations magnétiques de février qui ne nous étaient point parvenues. Je vous prie de nous communiquer la valeur des parties de réchclle du magnétométre bifilaire, du moins approximativement; quant au sens dans lequel vont les nombres et que vous paraissez ne pas avoir indiqué, je conclus, par la comparaison de vos observations de mai avec celles des autres lieux, que les nombres croissent en même temps que les intensités.

» Dans une lettre que vous avezadre.ssée à notre secrétaire . M. Hausmann et que celui-ci a eu la bonté de me faire voir, vous parlez de certaines anomalies dans les amplitudes des oscillations, lesquelles ont déjà été mentionnées par moi, mais vous paraissez n'avoir pas eu devant les yeux le passage en question. Si j’ose faire une conjecture, ce sont les phénomènes dont j’ai parlé amplement dans le second volume des liesuUate, \^. 70, où je les avais recommandés

à l’allenlion des observateurs; néanmoins, jusqu’il ce jour, je ne connaissais guère d’autres observations de ce genre que celles de Gottingue.

» Vous parlez aussi, dans votre lettre, d’une circonstance singulière dans les observations d’Amérique comparées à celles de l'Europe, c’est que les premières, en s’accordant bien entre elles, n’ont aucune ressemblance avec les dernières. Quant à moi, je n’ai pas attendu autre chose; en effet, les forces qui sont la cause des mouvements magnétiques, en quelque endroit que chacune d’elles ait son siège, doivent agir dans des directions très-différentes en Amérique et en Europe, de sorte qu’en comparant simplement les mouvements en déclinaison avec les mouvements en déclinaison, et de l’autre côté, en comparant simplement les mouvements en intensité avec les mouvements en intensité, on n’a aucun droit lie s’attendre à une ressemblance. Mais problablement on en retrouverait une, si l’on présentait graphiquement les observations conjuguées de déclinaison et d’intensité dans une seule figure, comme je l’ai indiqué dans les Resulfatp, vol. 11, p. M, témoin les dessins qui ont été donnés dans tous les volumes postérieurs. Mais j’avoue que je trouve la manière d’observer adoptée par les Anglais, et aussi it Bru.velles, peu propre pour nous fournir des données convenables pour cet effet. Les intervalles des observations d’intensité de 10 à H minutes sont beaucoup trop grands toutes les fois que des mouvements intéressants ont lieu; il vaudrait beaucoup mieu.x les faire de b en 5 minutes, et de sorte que les nombres qui i;n proviennent répondissent aux mêmes instants que les déclinaisons, ce qui ne serait pas Irès-difiicile à arranger, même pour un seul observateur, pourvu que les deux lunettes d’observation se trouvassent sur la même colonne. En effet, telles qu’elles sont, je crains que les observations d’intensité horizontale ne perdent une grande partie

de leur utilité. J’aurais mieux aimé qu’on renonçât aux observations des variations d’intensité verticale, tandis qu’il est encore très-problématique si l’instrument employé est capable de donner des résultats certains.

» Le cinquième volume des Rpsullate est sous presse et va paraître incessamment. Vous y trouverez entre autres un mémoire où je traite de la détermination des différentes quantités constantes relatives au inagnétomètre bililaire.

» Ch.-F’r. Gauss.

• Cflitingue, 9 septembre I8A1. »

Mon séjour à Gottingiie me porta donc bien moins vers l’astronomie et la géodésie que vers les recherches magnétiques. L’illustre Gauss néanmoins eut l’obligeance de me montrer avec le plus grand détail la partie de l'observatoire qu’il habitait, ainsi que les salles principales. En approchant du pavillon opposé, il m’engagea à le visiter également et à aller saluer l’astronome distingué qui s’y trouvait.

Je savais effectivement que ce pavillon était habité par Harding, dont le nom est célèbre par la découverte d'une des quatre planètes qui ont illustré le commencement de ce siècle. Cet astronome, pres.sentant l’existence d’un planète nouvelle qui devait se trouver entre Jupiter et Mars, s’était uni à plusieurs autres savants de ses amis, Olbers, Zach, De Lindenau, etc., pour en trouver les traces. La planète fut trouvée en effet le premier jour de ce siècle, mais en Sicile et par le célèbre Piazzi. Olbers prit noblement sa revanche : le 28 mars de l’année suivante, il fit la découverte de Pallas, et, près de cinq ans après, celle de Vesta. Son ami Harding, pendant cet intervalle, avait trouvé la troisième planète Junon. Ainsi, en moins de six ans, quatre planètes vinrent enrichir les annales célestes. H fallut attendre ensuite jusqu’à la fin de 184S pour reconnaître

l’exislence d’une cinquième planète, semblable aux précédentes, et chaque année ensuite en compta une ou plusieurs nouvelles, de sorte que l’espace entre Mars et Jupiter présente aujourd’hui plus de quatre-vingts planètes dont nos aïeux n’avaient point connaissance. Le hasard voulut que le jour de ma visite chez Harding coïncidât justement avec l’anniversaire de la découverte de Junon, que l’on doit à ce respectable et habile astronome. On sait que la science lui est également redevable d’un bel allas céleste. Harding a été aussi l’un des premiers à répondre à l’appel que l’Académie de Berlin fit aux astronomes pour concourir à former un atlas des cartes des parties du ciel visibles dans nos contrées.

Jamais l’association scientifique, comme nous l’avons dit, n’avait concouru avec plus d’ardeur à enrichir nos connaissances. I.es événements politiques changèrent cet état de choses; l'astronome Zach, qui se trouvait à Gotha et qui passa ensuite dans le nord de l’Italie ('), céda sa place au baron de Lindenau qui, lui-même, pendant les guerres de l’Allemagne, prit le parti des armes et, plus tard, fut représentant de la Saxe dans les Pays-Bas. Cet homme respectable et plein de l’instruction la plus brillante fut attaché, pendant quelque temps, à la diplomatie dans nos contrées (*); il fut

{') J*eus occastOD de voir et de connaître l'astronome Zach, à Paris, |>endaot l'année 18^3. Cet astronome était venu, en France, consulter ta science pour une maladie grave qui rafTeclait. Il vivait extrêmement renTermé et ne voulait voir personne. Ma qualité d'étranger me donna le privilège d’obtenir accès auprès de lui. J'aurais désiré pouvoir lui amener M. Bouvard, qui me servait d'ami et de pèreÿ je .Havai.s combien il désirait voir l'astronome allemand, mais il me Tnt impossible d'y réussir. 11 s'excusait sur les fatignes et sur son grand âge; je voulus aussilât me retirer, car je me trouvais auprès de lui depuis pins de deux heures. Il m'avoua alors ses anciennes querelles scienlirii|iies et la décision qu'il avait prise de ne pas voir de savants qui auraient pu lui rappeler le passé : il n'élail venu â Paris, disait-il, que pour refaire sa santé.

(*) Pendant que M. le baron de Ltndeiiau était représentant diplomatique de la Saxe, auprès de notre gouvernement, j'eus occasion de le voir fréquemment à

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rappelé ensuite et devint premier ministre dans le royaume de Saxe. Vers la fin de sa vie, il forma un riche musée, qu’il laissa comme dernier souvenir à sa patrie.

Bniiellcs el de coniimier à recevoir de f>c» Io(lre« i>endanl àon ministère à la cour de Saxe. Cet homme érmnent »e relira dans sa vieillesse et donna tous ses soins à rormer une collection pour les arts et les anti«(uités qu'il laissa à sa patrie. Je citei'iii la dernière lettre 4|ii'il m'adressa et qui prouve que scs idées s'étaieiil concentrées vers la |>olitique dans ses rapt»orls avec les sciences. Je fais ce rap> prochement que j'avais remarqué également chez Gauss.

• Voilà vin^'t ans écoulés depuis la dernière fois que J’ai eu l'honneur lie vous voir, vous et Madame votre épouse, à Francfort; toutefois, les sentiments bien veillants que vous m'avez témoignés alors me font espérer <|uc le sotiveuir de nos relations antérieures n'aura pas totalement disparu en vous. Vos travaux, dont pour la plupart je n'appris que les titres, me donnèrent souvent l'envie «le vous écrire, et si j'hésitais à le faire, c’est que, jeté, pendant quinze années, dans une carrière mi' nistérieile, qui atisorha et mou temps et mes forces, les sciences et surtout l'astronomie m'étaient devenues à peu près étrangères. Rentré depuis quebpies années dans la vie privée, j'ai cherché à m'instruire, au moins historiquement, des progrès immenses que les sciences exactes uni faits dans les dernières vingt années. Ce sont surtout deux branches des mathématiques mixtes, continuellement enrichies par vos recherches, qui, dans les derniers temps, m'ont aussi occupe, la chaleur solaire et tes lois de la mortalité, applitjuées aux assurances à vie. Je reviendrai une autre fois au premier objet, pour ajouter qiieb|ues mots sur te second, à l'égard du<{uel je vous remercie de tout mon cœur, du bel ouvrage Sur r//omm« et le développement de $es facultés que j'ai lu et relu avec autant il'intérét que do fruit. La table de mortalité que vous donnez, page 170, a été la hase de tous mes calculs relatifs à la probabilité de la vie biimaine, con» vaincu <jue c'est la meilleure (juc nous |>ossédi>ns actuellement. Toutefois, j'ai des raisons de eroirc (|iie, pour rAllemagne, il fautlia y faire quelques petites modifications, indiquées par les résultats de nos sociétés d'assurance, que je désire y employer de préférence, y trouvant plus d’exacliliide que dans nos registres îles naissances cl décès annuels, (|ui futirmilleni ii'errcur«. Venant de faire imprimer un petit mémoire sur les sociétés d’assurance établies à Gotha et à Leipzig, je me |>ermels de vous en présenter un exemplaire. Si, d'une part, ces calculs m'ont fourni la preuve que ces données ne sont pas encore assez nombreuses pour servir de fondement à une nouvelle table de mortalité, d'autre pan, j'ai acquis la cerlilmle qu'elles pouvaient ulilemeut y être employées. Partageant pour la plupart les vues ingénieuses que vous avez développées dans l'ouvrage précité sur la durée de la vie humaine, je m'en éloigne quant à .sa durée moyenne, qui vous parait la même qu'avant la vaccine, tandis qu'après les recherches de M. de Montferrand, iiiic augmentation de plusieurs années me parait probable. L'accroissement de nus |K»pulallons exige une pareille augmen-

Je tenais beaucoup, je l’avoue, à la correspondance amicale d’un homme aussi distingué et aussi obligeant que Gauss. Je conserve avec reconnaissance tous les souvenirs que je liens de lui et jusqu’à une simple carte de visite sur laquelle, en I83G, il me recommandait par quelques mots son fils, jeune lieutenant de l’artillerie hannovrienne, qui revenait de l’Amérique du Nord.

Ce célèbre astronome, vers la lin de sa vie, s’était, comme Laplace,Fourier, Poisson, tourné vers les sciences politiques et vers le secours qu’elles peuvent emprunter aux sciences. Voici ce que Gauss écrivait à Schumacher en 1847 (') : « Vous en êtes responsable, si j’ai pris la liberté dans ma lettre d’exprimer quelques vœux, principalement en ce qui concerne la mortalité des enfants qui, dans les premiers âges de la vie, peut être resserrée dans d’étroites limites. Je suis porté à formuler de pareils vœux par la remarque que j’ai faite depuis longtemps que la table donnée par Quelelel (spécialement dans les Annuaires de 1844, page 193, et de 1846, page 183) se laisse calculer pour les six premiers mois par une formule avec une concordance vraiment étonnante; j’ai, de plus, ajouté dans ma lettre une assertion que je puis modilier un peu, c’est-à-dire que je ne sais pas pré-

laiton, d'anlant |iliis iin’une partie tle no« IHlea fflalisti(|ues paraissent inditiucr ime diminution dans le nombre moyen des enranis par mariage.

n Un autre objet, tpii, «Uns les derniers temps, m*a beaucoup occupé, ce sont les arts et une petite collection de Ijbleaux, de plâtres et de vases anlMpies iiue j'ai formée à l'usage de ma ville natale; sachant <|ur* vous et Madame votre épouse vous aimez les arts, je me permets de vous ailresser, enjointe, la première partie d'une description de ma petite collection.

« Si ma société et mon âge,— > j'ai soixante et dix ans, — n'y mettent pas obstacle, j'ai bien envie de venir, dans le courant de cette année, vous voir à votre observatoire, etc.

» Altcnburg, ce 35 janvier 1849.

« LttSDElUU. >

(') Lettre n^ IITio, page 375, 5* volume du BriefvDtehtrL Nous donnons la iraduclioQ française.

cisùmenl sur quels faits se fondent les résultats de Quetelet. Après avoir déjà terminé et cacheté ma lettre, j'ai trouvé dans son ouvrage Sur l’Homme, p. 144, de la traduction allemande de Ricke, des nombres de la Flandre occidentale, qui, comme il le parait, ont servi de base aux nombres de \' Annuaire. Je n’ai cependant pas voulu pour cela rouvrir ma lettre ety apporter quelque changement: peut-être, il vous intéressera devoir cette formule que je joints ici ;

10000 — A lAt :

l.og A = 3,98273, et la lettre n représente le nombre de mois avec un degré d’exactitude que l'on trouve rarement dans les tables de mortalité; plus loin, de un à quatre ans, la formule donne plus que la table, et de cinq ans jusqu’à la tin elle donne moins. La grande concordance pendant les six premiers mois, si elle se reproduisait dans d’autres pays (en admettant, bien entendu, avec d’autres constantes), j’en concluraisque, pendant les six premiers mois, il neseproduit, comparativement qu’une faible complication dans les causes des décès. La complication plus grande de la mortalité qu’indique la formule provient de la mortalité des gens de peine qui inlroduisenl de nouvelles causes morbides, des maladies d'enfants qui ne sc produisent que dans la seconde partie de la première année ; enfin les discordances opposées qui se produisent dès la cinquième année, ne paraissent à mes yeux que comme preuve que la formule ne rend pas la véritable forme présentée par la nature, mais une forme donnant des équivalents pour des valeurs n, qui s’en écartent très-peu. Du reste, je remarque que Moser a donné une formule semblable à celle qui est présentée plus haut, mais qu’il propose des racines biquadratiques au lieu de mes racines cubiques. Ainsi un accord nécessaire se produit

pour une longue série d’années, mais le bel accord remarqué pour la première moitié d’année se perd. Je pourrais ajouter à ce qui précède bien d’autres réflexions, mais qui exigeraient plus de temps que je ne puis consacrer pour ce moment à ces recherches. »

11 parait que, vers la même époque, Gauss et Schumacher s’occupaient avec un vif intérêt de la théorie des probabilités appliquée aux lois sociales, car, dans une lettre que m’écrivait Schmacher, en juillet 1846, il me parlait de l’intention qu’il avait de donner une traduction de mes Lettres sur la théorie des probabilités (').

Gauss tournait facilement son attention vers des particularités qui auraient peut-être été rejetées par des savants moins portés à consulter la nature. Je me rappelle que, dans une de ses lettres, il m’engageait à vérifier si, pendant une éclipse totale de lune qui devait avoir lieu , j’apercevrais, (ui effet, prés d’un des bords, quelque lumière qui pût faire soupçonner, comme l’indiquait un auteur, que la lune fût percée en ce lieu. Le phénomène annoncé ne se manifesta point pendant l’éclipse ; cependant une particularité semblable pouvait être soupçonnée, surtout si l’on se rappelle qu’à cette époque on n’avait pas encore bien reconnu les aspérités énormes que, depuis, on a cru voir sur ses bords et qu’on ne. s’est pas bien expliquées jusqu’à ce jour.

(') Voyex |)lu$ haut rarliclc Schumacher.

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JEAN-WOl-FfiANfi GŒTHF, (1)

Je me trouvais à Berlin pendant le mois d’août 1829 ; j’y avais revu quelques amis, et fait des connaissances nombreuses, surtout pour les sciences physiques. M. Encke et quelques autres savants me conduisirent dans les jardins de M. Mendelson, et pendant que je m'y occupais avec eux, dans le cabinet magnétique de M. de Humboldt ("), de la détermination de la force de l’aimant; ma femme fut accueillie, de la manière la plus aimable, par M™'’ Mendelson et ses deux charmantes demoiselles , deux des plus habiles musiciennes de Berlin. Leur frère, le célèbre compositeur, ilirigeail alors l’orchestre du théâtre de Dresde.

En quittant Berlin, notre dessein était de passer par Weimar et d’aller saluer l'immortel auteur de M&phisloplii'-lès et de la plupart des chefs-d’œuvre de la littérature allemande. Les dames Mendelson nous offrirent obligeamment leur concours, de même que M. Zeilcr, l'ami intime

(') J.-W. Gœtlie, nt^ à Francforl-siir*le*Xein, le 98 avril 1749; mort à Weimar, le 99 mars 1839.

(*) Ce savant se trouvait alors en Russie, voyage que raisaieni en même temps -HM. Han>>teen et A<lul|>he Erman. Voyez plus haut l'article «le de //umboldt.

de Goethe et le chef de musique le plus renommé de Berlin pour les compositions chorales.

Je me dirigeai donc vers Weimar, où résidaient naguère Goethe, Schiller, Herder et Wieland, quatre des plus illustres représentants de la littérature allemande, à l’époque la plus belle de son épanouissement. Ils entouraient le grandduc de Sa.xe-Weimar à peu près comme le Tasse et l’Arioste se trouvaient autrefois autour du grand-duc deFerrarc, mais dans une position plus élevée et plus digne de ces grands génies qui ont à jamais fait l’honneur de leur siècle. Gœthe seul survivait encore à cette belle école qui se résumait en quelque sorte en lui et qui semblait près de s’éteindre.

J’arrivai à Weimar à une époque mémorable : on s’apprêtait à célébrer le quatre-vingtième anniversaire de la naissance de Gœthe, ce vaste génie qui semblait répandre ses derniers rayons sur l’Allemagne, veuve successivement de ses poètes les plus distingués.

J’eus l’honneur de recevoir de cet illustre vieillard un accueil plein de bienveillance; il m’admit obligeamment à ses réunions particulières, et Je profitai avec empressement de cette faveur qui comblait tous mes désirs. Doué d’un esprit flexible, d’une imagination ardente, Gœthe avait porté son attention sur presque toutes les branches des connaissances humaines : les lettres, la philosophie, les sciences naturelles, la physique, les beau.x-arts ont été tour à tour l’objet de ses méditations.

Après s’etre informé avec bonté du but de mon voyage, il témoigna le désir de voir l’appareil avec lequel j’observais l’intensité magnétique; il eut par suite l’obligeance de m’offrir, pour faire mes expériences, le jardin qu’il occupait près du parc de Weimar et qu’il a rendu célèbre à jamais par les brillantes compositions que son génie y a fait naître; il m’envoya même sa voiture, en m’invitant à lui faire con-

naiire ensuite le résultat de mes observations. J’acceptai avec reconnaissance , non moins, je l’avoue, dans un but scientifique que par un sentiment bien naturel de curiosité et de vénération. Le jardin était placé sur le penchant d’une colline d’où l’on découvrait tout le beau parc de Weimar jusqu’au belvéder, qui était la résidence d’été du grand-duc. L’habitation était petite et ornée avec une simplicité extrême : on pouvait dire de la maison et du jardin de Goethe ce que ce grand poêle met dans la bouche de Werther (') : « l.e jardin est simple, et l’on sent d’abord, en entrant, que le plan n’a point été tracé par un savant jardinier, mais par un homme sensible qui voulait y jouir de lui-méme. » Mes e.xpériences, comme on peut le penser, ne furent pas faites avec tout le calme nécessaire; il fallut retourner encore au jardin, et j’allai faire la troisième fois mes expériences dans un endroit isolé du parc.

Lorsque Goethe sut que je m’occupais aussi d’expériences d’optique, il me montra avec une complaisance extrême ce qu’il avait fait sur cette partie intéressante de la physique : il eut même la bonté de me donner plusieurs verres pour les expériences de la polarisation et un ouvrage dans lequel il a consigné ses idées sur les divers phénomènes qui en dépendent et sur la théorie des couleurs (’).

(') Der Garten i$t einfachf w\d man fühU çteieh bey dem Eintritte, datt nicht ein vitMntehaftUcher Gariner, iondtrn ein fühlendti fftrt den Plan geitiehnet, dai teiner ielbit hier genietsen woUte.

(*) Je lui dois égalemeot deui cahiers d'ohservaiions roëiéorologKiiiet, publiées sous ses auspices à rObservaioire de léna, par M. L. SchrOo; le dernier cahier, pour 1837, est le siaième de la collection : lUeteorologiiche Beobachtungenf in-8*. Ces observations se faisaient simultanément à léna , à limenau et au ebileau de Wartbourg, près d*£isenacb; elles formeront, avec celles de Dresde et de Berlin, des collections précieuses |K>ur la météorologie. Elles concernent Pélat du haro* mètre, du lliermomètre,de Pbygromèire d’après De Luc, la direction et l’intensité du veol,rélal du ciel en générai, etc. Les observations se faisaient è huit heures du matin, à deui et huit heures du soir. Chaque cahier est accompagné de planches, où l’on a rendu sensibles è r«ll les résultats numériques obtenus pendant l'année.

Cependant arriva le 28 août et, avec lui, le quatre-vingtième anniversaire de Gœthc. On avait craint d’abord que la succession d’émotions trop vives ne nuisit à la santé de l’illustre octogénaire, et qu’il ne fût forcé, par son âge, de se soustraire aux visites trop nombreuses de ses amis et de ses admirateurs. Il s’abstint néanmoins d’assister au banquet qui lui fut offert et se Ht remplacer par son fils, qui, dans une allocution touchante, se rendit l’interprète de ses sentiments. A cette fête, qui réunissait les littérateurs, les savants et les artistes de Weimar ('j, assistaient encore plusieurs étrangers, parmi lesquels on distinguait le poète dramatique Holtei, de Berlin, Mickicwicz, jeune poète polonais, qui a été, pendant sept années, exilé dans la Sibérie, et David, de l’Institut de France, qui venait de terminer un buste de Gœthe dont on s’accordait à louer la ressemblance et la parfaite exécution (*).

Le lendemain, on donna au théâtre une première représentation de Faust, d’après les modifications faites à l’original, avec l’approbation de l’auteur, par le célèbre littérateur Tieck. Je fus assez heureux pour passer presque toute la

<*) Nous cUei-ons en parlicuher le savant philologue Riemer, M. Majrer, Télève et rémule de Winckelmann, M. Peucer, président du consistoire, M. Froriep, directeur de PIn«lilut géographii|uc,-elc.; l'habile compositeur Hummel avait aussi ajouté au charme de cette fête par ses savants accords.

(*) David, qui se faisait particulièrement remarquer, indépendamment de son talent, par son eitrème délicatesse envers les hommes dont il estimait ou le caractère ou les talents, s*élait rendu expressément à GtHlingue, |>our sculpter le portrait de l*illustre poeie. C’est dans cette occasion que j’eus l’avantage de le trouver è Weimar. Je le revis ensuite à Paris, où il s’occupait de l’importante collection de portraits qu’il destinait è sa patrie; et je le retrouvai plus tard è Bruxelles, où il avait été contraint de chercher un asile à la suite des événements de 1859. Son extrême réserve l'avait empêché d’aller voir ses amis; j’eus queU que peine à le retrouver; et bientèl je pus m’applaudir de l’avoir rencontré. Sa crainte était, non ;K>ur lui, mais pour moi; Il ne voulait pas, disait^il, me compromettre par ses visites. Il se rendit ensuite en Grèce, et mourut peu de temps après, emportant les sentiments d'estime de tous ceux qui avaient eu 1e bonheur de le connaître.

journée qui suivit cette représentation avec Goethe : il continua à me montrer avec bonté ses expériences relatives à la lumière, ainsi que la collection de ses divers instruments; ce qui Taisait que la chambre dans laquelle nous nous trouvions ne ressemblait pas mal à celle du docteur Faust, comme l’observait en plaisantant sa belle-fille madame Goethe. Ma mémoire n’a rien perdu de ses entretiens pleins de charmes, pleins d’abandon; ils seront toujours présents à ma pensée (').

Malgré le temps le plus affreux, j’avais eu soin en arrivant à Gotha de me rendre à l’observatoire, situé sur le Seeberg, à une demi-lieue de la ville. Les chemins sur les flancs de la colline sont si mauvais par les temps humides, qu’ils sont presque impraticables, même pour les voitures.

L’observatoire du Seeberg avait été construit, en 1788, par le duc Ernest, qui en confia la direction au baron De Zach (*). Ce célèbre astronome, dont la longue carrière a été constamment consacrée aux sciences, a fait des observations nombreuses qui ont répandu beaucoup d’éclat sur l’établissement qu'il dirigeait; en quittant l’observatoire, il eut pour successeur son digne ami le baron de Lindenau, à qui l’on doit des observations et des tables généralement connues et estimées par les astronomes. M. Nicolaï prit la direction de

(*) Weimar reoferme |ilii»ieurs élabiittserocnU utiles; l*uo dei plus remar* quables est la hihliollièiiue, qui était alors conRét* aux soios éclairés de Riemer. On y trouve, outre la collection des livres, qui est lrès>>riehe, plusieurs anti> quités et des objets irart qui méritent Tatiention du voyageur. On y volt avec attendrisseincQt le portrait du grand-duc Charlei-Aiignsle, dont lous les gens de bien ont regretté la perte, et dont le règne sera à jamais célèbre par les cbefs~d*(PuvredeGœthe, de Schiller, de Wieland et de Herder. Les bustes de ces illustres écrivains que l'amitié avait retenus auprès de lui, sont dé|tosés dans la même enceinte.

L'Institut géographique de M. le conseiller Froriep est aussi un des beaux établissements de Weimar; outre la construction des caries géographiques, on s'y occupait encore de tout ce qui concerne l'imprimerie en général.

(*) Le plan de l'ancien observatoire se trouve dans V Annuaire |>our 1795,

l’observatoire en 1816, et eut à son tour pour successeur M. Enckc, qui ne tarda pas à être appelé à Berlin. M. Hansen, précédemment adjoint de M. Schumacher à l’Observatoire d’Altona, succéda à ces difTérenls astronomes et obtint depuis de la munificence du duc Ernest la construction d’un nouvel observatoire plus commode et plus riche que l’ancien : ses talents comme mathématicien et comme astronome l’ont mis depuis longtemps en première ligne parmi les savants actuels.

Goethe avait l’habitude de recevoir gracieusemeut les nombreux étrangers qui s’arrêtaient à Weimar et qui lui étaient adressés des différents pays avec le désir de le voir et de le saluer. On conçoit qu’une obligeance semblable pouvait donner lieu à de graves inconvénients et provoquer des indiscrétions. Le célèbre poète voulut bien me citer à ce sujet quelques exemples qui froissaient toutes les règles des convenances.

Cependant la plupart des hommes distingués qui étaient alors à Weimar auraient désiré l’entendre; mais ils concevaient sa répugnance à parler, pour ainsi dire, publiquement, quoique placé au milieu de son salon. Plusieurs d’entre eux m’engagèrent à entrer dans leurs vues et aies seconder : ma jeunesse et le désir de les obliger me fil oublier peut-être ce que je devais à notre illustre Mécène. Je lui parlai successivement de différentes circonstances de ses voyages cl de ses écrits les plus estimés, mais sans trop exciter son attention et sans lui donner l’envie de prendre une part active à l’entretien; cependant, lorsque je vins à parler de Venise, de sa jeunesse et de ses premières compositions, je compris que j’avais touché un sujet qui l’intéressait : bientôt je pus m’arrêter, et je vis successivement tous les conviés s’arrêter autour de nous. L’illustre auteur avait sans doute compris le désir de son jeune admirateur

el celui de (ouïe l’assemblée. Gcethe, dont la noble figure faisait nailre le respect et dont le langage avait quelque chose de brillant et d'inspiré, parla avec une éloquence réelle des premiers souvenirs de sa jeunesse, de ces premiers temps qui lui permettaient de rappeler ce que sa carrière avait eu de plus brillant et de plus animé : il était vraiment poète et il était aisé de voir que les sentiments qu’il exprimait avaient pénétré dans le cœur de tous scs auditeurs.

Outre ses soirées, auxquelles étaient invités les nombreux étrangers qui visitaicnt.Weimar, Gœthe avait des réunions du soir où quelques personnes étaient plus particulièrement admises. Dans ces petits comités, l’illustre poète voulait bien me parler encore des travaux de l’optique et des recherches qui l’avaient spécialement occupé. A la fin de la soirée, il me disait avec bonté : « Demain nous verrons tel ou tel point scientifique. » J’étais venu à Weimar pour y passer un jour, et je m’y trouvais déjà depuis une semaine, sans que j’eusse pu songer à lui répondre que je me proposais de partir pour assister au congrès scientifique qui allait s’ouvrir à Heidelberg. Je crus cependant devoir lui parler de mon prochain départ, et quand il vit qu’il y avait nécessité de m’éloigner, il me demanda de passer un instant avec lui dans un salon voisin.

« Hé bien, me dit-il en souriant et quand nous fûmes seuls, je vous dirai la vérité tout entière; si je voulais vous la déguiser, vous seriez assez clairvoyant pour vous en apercevoir. Comme poète, mon chemin est fait; je puis le parcourir avec assurance; mais comme physicien, il n’en est pas de même, et les opinions peuvent varier beaucoup au sujet de mes recherches. » Puis, après un moment de silence : « Vous allez donc à Heidelberg pour assister à ce grand bazar scientifique (le congrès) : chacun y viendra étaler sa marchandise, la prisera fort et dépréciera peut-être

celle du voisin. Or, je suis un voisin, moi; et j’avoue que je serais assez curieux de savoir ce qu’on pense de cette marchandise et si on lui donne quelque estime... Me promettezvous de me dire la vérité. » Je lui répondis qu’il pouvait l’attendre pleine et entière. « Cela me suffit, dit-il, je compte sur votre promesse. »

Nous rentrâmes ensuite au salon. « Je veux vous donner, avant votre départ, me dit-il alors, la preuve d’un talent qu’on ne me suppose certainement pas. Je mets un amourpropre tout particulier, ajouta-t-il en souriant, à savoir faire un paquet; et, en effet, il s’occupa de ranger les pièces qu’il me destinait, ainsi qu’à ma femme, sous une enveloppe que j’ai toujours conservée soigneusement depuis, comme un des présents les plus précieux que je tiens de lui. Qu’on pardonne ces petits détails^ que le souvenir du grand poète fera peut-être excuser. Sur un cartou de formai in-8“, il déposa d’abord l’intéressant ouvrage Zwr A' atMruu'ssenacAa/'t ueberhaupl, besonders zur Morphologie : Stuttgardt und Tübingen, 1820; et, sur la couverture, il écrivit ces mots pleins d’amitié ; Herrn Direclor Quelelel, zu geneigtem Andenckm des 28 Aug. 1829. — Der hOchst erfreulkhen Unterhallungen nicht zu vergessen.

Goethe.

Entre les feuillets du livre, il plaça six verres colorés plans de sept centimètres de hauteur sur quatre de largeur pour les expériences lumineuses et pour démontrer ses idées sur des effets de polarisation , qu’il considérait d’une manière toute particulière et avec des expressions qui lui étaient propres : puis les quatre vers français suivants qu’il destinait à ma femme. Ils étaient tracés de sa main, avec une écriture ferme qui semblait appartenir au burin bien plus qu’à la plume d’un octogénaire :

Cha<|itc jour eil un bitn «iiiu <Iu ciel je reçoi,

Proflloni aujourd'hui de celui nous donne;

Il n*a|»partiem pas plus aux jeiioes gens qu'à moi,

St celui de demain n'appariieBl à personne.

Goitib.

Goethe replia ensuite son paquet; il y apposa son cachet et remplit toutes les formalites voulues, pour me donner, disait-il gaiement, une idée de son savoir en fait d’expédition. Ces détails pourront étonner et on ne les soupçonnera certes point chez l’auteur de fVerther, de Faust, d'Egmont, etc., surtout si l’on se rappelle la réputation qu’on a faite assez généralement à cet homme éminent.

Quand il fallut le quitter, vers la (in de la meme soirée, et lui faire mes derniers adieux, les paroles me manquèrent : le bon vieillard s’en aperçut et il m’embrassa avec la tendresse d’un père. Je ne pense pas avoir été Jamais plus vivement ému, et plusieurs jours après mon départ, j’avais encore ce même sentiment de tristesse. Il était bien vivement éprouvé aussi par ma femme, qui conserva avec M* Otilie Goethe, la belle-fille du célèbre poète, une correspondance amicale pendant le reste de ses jours.

Le lendemain, je suivis en silence le chemin qui m’éloignait de Weimar, où toutes mes pensées se reportaient sans cesse. Je n’avais vu et je ne connaissais l’illustre poète que je venais de quitter que depuis une huitaine de jours, et il me semblait que le bonheur que je venais d’éprouver ne dût point avoir de terme. Ce ne fut guère qu’en arrivant à Gôttingue que je parvins à me remettre un peu dans ma véritable roule ('). Quelques jours après, j’arrivai à Heidelberg, où le congrès scientifique venait de s’ouvrir. J’eus le bonheur d’y trouver l’accueil le plus bienveillant et chez les savants du pays, dont quelques-uns m’étaient connus, et chez les sa-

(1) Voyex plus haut l'article Ch.>F. Gants, page 645.

vants étrangers, qui y étaient arrivés, comme moi, pour se faire une idée de ces réunions scientifiques toutes nouvelles encore dans le monde savant. J’y trouvai, pour l’Angleterre, le vénérable Robert Brown, MM. Coddington cl Whewell('); et, pour la France, le baron deFérussac elle professeur Rou.v qui s’occupait alors d’expériences d’optique et dont les idées se rapprochaient beaucoup de celles de Goethe. Je suivis attentivement ces communications, comme j’en étais convenu avec le célèbre poêle de Weimar, et j’eus le grand avantage, en lui pariant de ce qui le concernait, de pouvoir l’entretenir du véritable enthousiasme avec lequel avait été portée sa santé dans le diner général de tous les savants, qui couronna cette brillante assemblée. Nous étions tout près de Francfort, patrie heureuse de l’illustre écrivain , et l’Allemagne était fière de pouvoir proclamer un nom si intimement uni à sa gloire littéraire.

Je fus heureux, de mon côté, je l’avoue, d’avoir été désigné parce grand poète, pour le mettre confidentiellement au courant de ce qui s’était passé à Heidelberg et du véritable triomphe dont il avait été l’objet.

Ce ne fut néanmoins que quelque temps après que je reçus de Weimar une lettre amicale qui m’annonçait que ma lettre avait été reçue, et que deux personnes que j’avais pris la liberté de lui adresser successivement, avaient été accueillies obligeamment par lui. On verra peut-être avec quelqu’intérèl la lettre qu’il voulut bien m’écrire à ce sujet.

« Ne croyez pas, mon cher monsieur, que mon silence exprime un ingrat oubli; je me souviens, au contraire, de

(') Au moment dMmpritner cette feuille, Je lis avec afflictiou, dans lesjouroaui anglais que le Rév. William Whewell vient de mourir à Oiford, le 6 mars, d*une chute de cheval. Cet homme distingué était né le 94 mai 1794, dans le pays de Lancastre.

cœur, avec les miens, de ces jours que vous avez bien voulu, avec votre chère épouse, passer parmi nous, en retardant votre départ.

» L’intérêt que vous avez porté à mes idées, à ma manière de les envisager et de les coordonner, a été pour moi d’une grande importance. J’ai continué de les considérer avec plus d’attention et tâché de les traiter avec plus de soin, l.es livres que vous m’avez envoyés m’ont été également très-utiles ; j’y ai beaucoup puisé, et, par l’e.xamen des principes qu’ils contiennent, j’ai appris à mieux apprécier ma propre manière de voir.

» Le jeune homme, M. Rollin ('), venu de votre part, en nous assurant de votre souvenir, a été le bienvenu, et j’ose espérer qu’il se rappellera avec plaisir le temps trèscourt qu’il a passé avec ma fille et avec moi.

» J’ai appris avec d’autant plus de plaisir que vous vous proposiez de faire un voyage en Italie, que je pouvais espérer de vous y voir rencontrer mon fils, qui venait précisément de s’y rendre aussi. J’ai été peiné d’apprendre qu’un triste événement vous ait empêché d’entreprendre ce voyage tant désiré (’).

» Ma bonne fille vous présente ses meilleurs compliments, ainsi qu’à madame votre épouse, en vous assurant que les journées charmantes et instructives dont vous nous avez honorés nous ont laissé le plus agréable souvenir. Portezvous bien et donnez-nous quelquefois, par un voyageur

(') M. Kollin, depuis rainislredes (ravaui publics en Be1gii|ue, venait de terminer brillaroiaenl ses éludes i Berlin, lorsque je crus pouvoir Tadresser à Goethe; on peut voir que notre compatriote, malgré son jeune ige, fut fort bien apprécié par l*iliustre écrivain.

(•) Un malheur de famille m'empécha, en effet, de me rendre en Italie aussitôt que je me l'étais proposé : j'appris ensuite, à Naples, que le Als du célèbre poete allemand y était mort depuis peu dans toute la force de l'ège et malgré la santé la plus robuste.

obligeant, le témoignage d’un souvenir durable et d’un attachement inaltérable.

» Je suis, avec la plus haute estime,

» Votre très-dévoué

» J.-W. Goethe (').

•• Weimar, le 34 mai 1S30, »

Cette lettre est un des souvenirs les plus précieux que

(') J*ai cru «Jeroir reproduire ici tetlueliemenl celle lettre qui présente t*élé> gance de diction habiluelle de Goethe et que la traduction est incapable dViprimer.

•* Denkcn Sie nicht, mein werihesler und hocbgeschaiztcr Herr, dass roein bisheriges Sebvrei^en eine undankbare Vergessenbeil audeute, vielmehr bin ich rail deo meinigen jener Tage freudig eingedenk, die Sie, mit Ihrer theuren Gallin, Ihre Reise veradgernd, bef tins ziibringen wolllen.

» Mir isl Ihre Theilnahme an den Erscheiniingen die ich vorfUhrle, an meiner Art sic anziiselien und zu ordnen, von der grdsstcn Wichligkeit geworden ; jene hab* ich mit mehr Aufmerksamkeil zu belrachten rortgefahren und diese sorg> ralliger zu behandein gestichl. Niclit weniger haben mir die Uliersendeten Buclier fiel gfniilzt, indero ich mir daraui gar manebes im Zusammenhang zueignen, anch,durcb PrUfung der darin enlbaltenen Grtindsaize, meine eigne Vor$(ellungs> art naher Iteiirlheilen lernte.

» Der jiinge Mann Herr Rollin, der uns von Ibrer Seite karo nnd uns Ihres Andenkens versieberte, war rreiimllichst wilikommen *und ich darf bofTen dass er sich der kitrzen Zeit die er bey mir und meiner Tochter zubrachte, mit VergnUgen erinnern werde.

• Die Nacbricht dass Sie nach Italien zu geben gedacblen, war mir, tbeii» fOr Sie, theils auch danim sehr angenebm, da Ich bofTen konnle, mein Sohn, der eben dahin den Weg nahro, werde Sie daieibst anlrefTen. Deslo unerfretilicber war mir die Nacbricht, ein traiiriges Ereigniss babe Sie von einer so gewttnschlen Reise leider abgebalten.

•> Meine giile Tochter empflehit sich Ihnen und Ihrer Frau Geraahlin zum allerbesten, mit der Versicherung dass die erfreueoden und belebrenden Tage, die Sie uns gegbnnt, die anmuthigslen Erinnerungen bey uns ziirückgelassen. Leben Sie recht wobi und geben uns manebmal, durch einen bedetitenden Reisenden, von cinem forldauernden Andcnken uod einer unverwelklichen Neigiing das erwUDSchte Zeugniss.

• In vorzuglichsler Bocbachlung

V Ein IreuanbSoglicher,

*• 4.-W. Gomi.

• Weimar deo 34 May 18S0. >

j'aie conservés : je sentais parfaitement l’extrême bonté du noble vieillard pour un jeune homme qui n’avait aucun titre qui pût le recommander à tant de bienveillance; mais ces sentiments eurent peut-être quelque influence sur mon avenir ; je ne pouvais les oublier devant les souvenirs historiques qui m’avaient tant frappé.

VINCENT GIOBEBTI (1).

La Belgique se rappelle avec reconnaissance d’avoir vu souvent des hommes illustres, contraints de quitter leur pays et qui, en échange de l’hospitalité qu’ils trouvaient chez elle, transmettaient à ses fils les trésors de leur savoir et l’exemple de leurs vertus. La Belgique, comme la Hollande, a toujours tendu une main hospitalière aux victimes que des opinions politiques on religieuses forçaient de fuir leur sol natal et d’aller chercher un asile à l’étranger. Parmi les littérateurs distingués qui ont trouvé la tranquillité sur notre sol et qui nous ont largement récompensés de l’accueil fraternel que nous nous sommes empressés de leur faire, nous devons citer en particulier un des hommes les plus marquants de cette époque et par sa vaste science et par ses nobles sentiments. Gioberti mérite, sous tous les rapports, de prendre place dans notre histoire littéraire et scientifique. «Gioberti, disait un de ses amisl”), était philosophe

(') Vioceol Gioberti, oé à Turin, le 5 avril 1801, mourul à Paria, te S6 oc> tobre 1859.

(*) Oraison funèbre de V. Gioberti, prononcée par M. Giuseppe Massari, l*un dos amis les plus oanslanla et les plus dévoués de Pillasire écrivain.

et penseur comme Platon, comme saint Augustin, comme Vico : il était écrivain comme peu l’ont été et le seront en Italie, parce que sa langue était pure, dégagée d’imitation étrangère, parfaitement classique, mais en même temps vive et colorée, tout à la fois antique et moderne, vivant enfin de sa propre vie, des pensées et de l’imagination de celui qui s’en servait. Il était citoyen dévoué et incomparable; mais Gioberti était plus que philosophe, plus qu’écrivain, plus que citoyen : c’était un homme riche de cette vertu qui rapproche le plus la créature de son Créateur, de cette vertu qui est la science du cœur, la charité; et là est le tribut que ses amis doivent rendre, au-dessus de tout autre, à sa mémoire vénérée. La postérité et l’histoire jugeront le philosophe, l’écrivain, l’homme politique, le citoyen, et le placeront à côté du Dante et de Machiavel; le monde saura que c’était un homme d’une intelligence e.vceptionnellc, sinon unique ; c’est à scs amis qu’il appartient de dire et de répéter qu’il possédait le cœur le plus rare. » Avant de rappeler en quelques mots ce que notre Belgique doit à cette àine d’élite, nous emprunterons encore à son ami les quelques renseignements sur ce qui concerne sa jeunesse et sur la fin de sa carrière, qui brilla d’un éclat si vif et qui fut si brusquement rompue.

» Gioberti naquit à Turin, le 5 avril 1801 ; le 9 janvier 1823, il fut lauréat en théologie; le 9 mars 1825, il reçut les ordres sacrés, et le 11 août de la même année, il fut agrégé au collège théologique. On raconte que ce jour, l’un de ses juges disait : Nous avons aujourd'hui agrégé à notre collège un jeune homme qui en mit plut que nous tout. En 1828, il fit un voyage en Lombardie et dans l’Italie centrale, et noua, dès lors, avec Giacomo Léopardi, les liens de cette tendre amitié dont il parla plus tard dans ses écrits avec des regrets si profonds et si éloquents. Devenu chape-

lain du roi Charles-Âlberl, puis emprisonné el exilé (1833), il vint demeurer à Paris jusqu’en 1834, et de là se rendit à Bruxelles, pour s’appliquer, dans un institut privé, à l’enseignement des sciences philosophiques et morales. Dans cette ville, il reçut un accueil plein de bienveillance qui lui facilita les moyens de se procurer des livres et d’étudier, et on lui témoigna une affection dont il se plaisait à entretenir souvent ses amis avec des expressions de sincère gratitude. En 1838, il publia la Théorie du surnaturel; en 1841, ÏIntroduclion à la philosophie, et une lettre en français contre les doctrines religieuses et politiques de l’abbé de Lammenais ; en 1841 , le Discours sur le beau et les Lettres concernant les erreurs philosophiques de Rosmini; en 1843, La Primauté morale et civile de ï Italie, et le Traité du Bon; en 184o, les Prolégomènes à la Primauté; en 1847, Le Jésuitisme moderne, et, en 1848, Y Apologie du Jésuitisme moderne. Pendant l’été de 1845, il fit un voyage dans la Prusse rhénane, et s’y lia d’amitié avec le professeur Clément de Bonn et avec M. Sudhof, qui traduisit en langue allemande le Discours sur le beau et qui, dans la préface de cet ouvrage, nomma Gioberti le plus haut représentant de l’ontologisme de notre époque (Der tüchtigste V ertreter des Ontologismus in unserer Zeil). Il passa l’année 1846 à Paris, et, vers la fin de cette année, il se rendit à Lausanne pour surveiller l’impression du Jésuitisme moderne, d’où il revint de nouveau à Paris, dans le milieu de 1847.

» Le25avril 1818, Gioberti partaitde Paris et retournait à Turin : le roi le nommait sénateur du royaume; un collège électoral de Turin et un autre de Gènes le choisissaient comme député au parlement national. Le soir du 7 mai suivant, il partit deTurin et arrivait, pendant la Journée du 8, à Milan; il se rendait ensuite au quartier général et pour-

suivait son voyage vers Parme, Gènes, Livourne, jusqu’à Rome; et de là, par la Romagne et Florence, il revenait de nouveau à Turin. Princes et peuples l'accueillaient comme un triomphateur; le souverain pontife lui accordait des audiences particulières; le grand-duc de Toscane envoyait près de lui, à Livourne, son ministre Ridolphi, pour lui présenter les insignes d’un ordre de chevalerie. Au même moment, la chambre des députés le nommait, par acclamation, son président. Il fit partie du ministère formé par le général Collcgno, en juillet 1848. et qui cessa le 16 août. Le 16 décembre de la même année, il fut élu président du conseil et ministre des affaires étrangères de S. M. le roi Charles-Albert. La chambre dissoute, il fut élu simultanément par di.\ collèges électoraux, les troisième, quatrième, cinquième et septième de Turin, celui de Cirie, celui de Pignerol, celui d’Asti, celui de Cuorgné, celui de Pont- Sluraet celui deSavone. Le 21 février 1849, il n’était plus ministre et commençait la publication du Saggialore. Dans les derniers jours de mars 1849, il fut appelé par S. M. le roi Victor-Emmanuel dans son conseil, et envoyé à Paris, chargé d’une mission extraordinaire; il se démit bientôt de cette double charge, fit don à Venise de ses appointements comme président du conseil, et refusa toute espèce d’honneurs et de pensions. Réélu député par le troisième collège de Turin, le 15 juillet 1849, il n’accepta point ce mandat. En 1850, il fit réimprimer la Théorie du surnaturel, l’orna d’une nouvelle préface, et fit recueillir ses ouvrages politiques par un ami. En 1851, il publia les deux volumes du Rinuovamente, et ensuite, dans les premiers mois de l’année courante, quelques opuscules de polémique dont, par amour pour la conciliation, il fit jeter l’un d’eux aux flammes.

i> J’ai recueilli ces dates, parce que chacune d’elles rappelle une époque et servira dans l’avenir à l’histoire.

» Gioberti était grand de sa personne, blond et de figure agréable; il avait le front très-vaste, les yeux vifs et continuellement en mouvement, la lèvre très-fine et toujours empreinte de cette douce ironie qui flagelle le vice sans injurier le vicieux. Il était toujours gai, agréable, cordial; la sérénité de son visage réfléchissait l’inaltérable sérénité de son âme. »

Forcé de quitter sa patrie, en 1833, Gioberti se réfugia à Paris, et, l'année suivante, il vint s’établir à Bruxelles, où il fut reçu avec affection par ses compatriotes et spécialement par la famille dn marquis d’Arconati et par l’excellent comte Arrivabene. Au moment où il dut fuir l’Italie, Gioberti, malgré sa vaste science, sc trouvait dans le dénùment le plus absolu; il fut contraint, pour éviter une arrestation qui le menaçait, de s’esquiver à pied à travers les Alpes; toutefois son calme philosophique n’en fut pas ébranlé. Par la suite il parlait gaiement de ce voyage pénible fait sous de si tristes auspices. Sa position n’était guère devenue meilleure lorsqu’il arriva en Belgique ; il fut cordialement reçu par ses compatriotes, et le bon M. Gaggia, qui avait ouvert, à Bruxelles, un pensionnat modèle, où se trouvaient plusieurs des hommes les plus distingués du pays, fut heureux de le recevoir comme professeur de philosophie. Gioberti y trouva, entre autres collègues, MM. Raoul et Bergeron pour les lettres, et MM. Plateau et Meyer pour les sciences : cet établissement pouvait, à cette époque, être considéré avec raison comme le premier du pays.

Bientôt notre ardent philosophe eut pris connaissance de ses alentours ; et sans être désormais gêné par les besoins matériels de l’avenir, toutes ses pensées se portèrent sur les travaux intellectuels dont il comptait s’occuper. Il se condamna au régime le plus sévère ; une partie du jour et la nuit entière étaient employées à ses travaux ; deux à trois

heuressculemenl étaient données au sommeil. Il avaiten même temps pris le parti de réduire autant que possible le nombre des amis qu’il se proposait de voir; il n’en comptait guère que trois ou quatre, et encore fallait-il prendre des heures où ses visites ne seraient point dérangées par des étrangers.

Le premier soin do Gioberti pour faciliter son travail fut de faire un catalogue étendu des ouvrages divers qu’il avait à consulter et qu’il désirait étudier au besoin : la connaissance à peu près générale qu’il avait des langues modernes et des langues anciennes lui fit donner un grand développement il cette liste; et quand son catalogue fut arrêté, il fut soumis, par un de ses amis, aux conservateurs des principales bibliothèques du royaume. L’accueil le plus empressé et le plus favorable répondit à cet appel, et la bibliothèque de Bruxelles fut la première à se mettre à la disposition de Gioberti. Trois ou quatre ouvrages à la fois étaient remis .à l’auteur, qui en prenait connaissance. Ges envois fréquemment renouvelés par les bibliothèques de Bruxelles, de Louvain, de Liège, de Gand, etc., fournirent successivement à Gioberti tous les écrits dont il avait besoin; il exprima lui-mème son étonnement d’avoir pu les trouver aussi rapidement et d’une manière aussi facile.. Bien peu d’ouvrages manquèrent à son appel : en pareille circonstance, quelquefois des bibliothèques particulières suppléaient aux bibliothèques générales qui ne possédaient pas les ouvrages demandés.

Gioberti passa plusieurs années au milieu de ces recherches fatigantes : il se plaignait parfois de maux de tète et des inconvénients que devait nécessairement produire un système de travail aussi pénible; mais toutes les prières de l’amitié ne purent rien pour le faire diminuer et pour l’atténuer au moins en partie.

Tout en s’occupant de littérature et de philosophie,

Gioberti n'avail cependanl pas négligé l’étude des sciences : il désirait se faire une idée nette de la théorie du calcul intinilésimal et de sa manière de procéder; il voulait surtout en saisir la partie philosophique. L'ami à qui il s’expliqua à cet égard crut le comprendre facilement; il ne se dissimula cependant paries difficultés; mais il en Ht l’essai, et put se convaincre plus que jamais de la netteté des idées et de l’éiendiie des vues du philosophe italien.

Un soir que Gioberti se trouvait avec moi, je reçus inopinément la visite d’un des savants les plus distingués de l’Allemagne, le profond géographe Charles Rilter, qui, en passant par Bruxelles, voulut bien penser à l’observatoire et me donner quelques instants. Gioberti se montra d’abord taciturne, comme c'était son habitude avec des personnes qu’il ne connaissait pas; puis il prit successivement part à la conversation; et peu à peu ils en vinrent tous deux, sans s’en douter, à leurs idées favorites. Ils passèrent en revue les différents peuples du Nord, et spécialement ceux de la Suède et de la Russie, en considérant leur origine religieuse, leur langage, leurs habitudes, etc. Gioberti connaissait le savant à qui il avait affaire; mais il n’en était pas de même de Charles Ritter: le nom de Gioberti lui était inconnu. Notre philosophe n’avait pas encore publié les ouvrages dont il s’occupait à cette époque avec tant de soin et qui loi ont fait tant d’honneur par la suite. Minuit était passé depuis longtemps; ils songèrent enfin à se retirer, mais avant de se séparer, Charles Ritter me prit à part et me demanda avec empressement quel était le savant profond à qui il avait affaire; je dus me borner à répondre qu’il le saurait bientôt et que le premier ouvrage de Gioberti paraîtrait sous peu. J’avoue avoir été vivement touché en voyant le talent du savant italien si profondément estimé par l’homme en effet le plus capable de le comprendre.

Gioberli, au Jugement de tous les amis de la langue italienne, écrivait avec une élégance remarquable: son expression était forte et la pensée était toujours rendue avec noblesse. On distinguait facilement à sa manière d'etre avec ses interlocuteurs l’estime qu’il leur portait, tout en conservant cependant la politesse qu’exigeaient les convenances. Avec l’homme de talent, son discours prenait un tour grave et sérieux: on reconnaissait sans peine l'homme supérieur, tandis que des distractions assez fréquentes le surprenaient avec des causeurs ordinaires et donnaient lieu parfois aux méprises les plus singulières. En présence de causeurs suflisants, il gardait le silence; seulement un .sourire presque invisible se peignait plus encore dans son regard que dans le mouvement de ses lèvres.

Il y avait quelques personnes pour qui Gioberti professait l’estime la plus grande, et il convient de dire que ses prédilections se portaient toujours sur des hommes distingués, non-seulement par leurs talents, mais surtout par leurs vertus et la bonté de leur caractère. L’estime qu’il leur témoignait prouvait suffisamment en faveur de celle qu’il méritait lui-même : de ce nombre était l’illustre écrivain Silvio Pellico (').

(*) Je reiroinre, parmi 1rs papiers que m*a laissés Gioberti, «leux lettres de ce lillérateur distingué : Je citerai Tune pour |>ern)eltre d'apprécier l'estime que ces deux illustres écrivains se portaient rotiluellemeni, et Je la reproduirai en italien |>our ne rien ôter à la grâce du style :

• Mio Caro Gioberli,

• Diioimi che la Uia sainte abhia avtilo di nuovo alciine Scosse, e li raccomando tulle quelle ragionevoli aticnziont che possono sosicnerla. Coloro che l’amano, t'acensano d'essere racilmenle Iratlo dagU stiidj a dimenticare ogni riposo. Deb ! vi bada prima che lu sia Vecchio. Vrngono presto gli anni, c io so io, che la mecchanica scombiissolala non s'aggiiisia più. K'alzo, mi movo, ma patisco. E lalvolla sono inelio bno a scrivere due righe. Or tuttavia parmi ebe la primavera mi lornda ali[uanlu e da alcuni dl respiro mcgiio. CosI volessero andarsene le verligiui, male assai brutlo! Vero é cbe tutti t mali roi dispiacciono e iroppo

Gioberli se rendit à Paris en ■1846, après avoir vécu pendant douze ans dans le silence et presque uniquement occupé des grands ouvrages qui le firent connaître plus tard au monde savant. L’Italie était près de commencer la carrière politique qu’on lui a vu parcourir depuis avec tant d’avantages, et l'on était loin de pouvoir en apprécier d’avance tous les résultats. Gioberti lui-méme , quoique prévoyant depuis longtemps le grand mouvement qui se préparait, était loin de le croire aussi voisin, et surtout de prévoir la place importante qu’il serait appelé lui-méme à y remplir. Voici quelles étaient, dans le premier instant, ses idées à cet égard ;

« Tout ici annonce une révolution nouvelle qui n’e.st

pas éloignée. Je commence à me résigner à cet état de choses, qui me parait l’efTct d'une de ces lois nécessaires qui règlent la .société. On a raison de vous appeler socialiste, puisque vous avez écrit la Physique sociale; mais je voudrais bien que vous y ajoutassiez un chapitre sur l’aveuglement des conservateurs. Il est tel qu’il tient du prodige : et précisément parce qu’il est au delà de toute mesure, il me parait fatal et providentiel. On sait que ces messieurs sont poussés par une force inconnue vers le terme qu’ils veulent

mi lagno; il che ti provi quanio il |K>vero originale poco lomi^li al bellissimo rUraUoche sfavillaiti tatila liice nella lua dedica. Tu sei un uomo sema pielà, lu sei diverlilo colle tue immortali pagine a farmi arrosire di me Ancbè vivo. — Non ho lello ancora le speranze d'Ilalia di Baibo ; aspello Tesemplare chVi m*a deslinalo. È contentissimo délia lellera clie lu gli haT scrilla, e li vuole assai bene.

• lo sono slalo pUi sellimane non îeggendo quasi nulla perebà gli ocebi non mi serfirano; ora i nervi ouici mi si vaniio rinfozzando. Buona ho ancora la memoria, e ne ringrazio Dio^ e vivo pure ho PuditOy e vivissimo il ciiore. Sono grazie che vorrei couservare sino alT ora délia mia morte,

> AuMini, e prega per me che per le prego e t‘amo.

• T'abbraccio e soiiu

a il IQO SiLVIO PCLLICO

> 33 apr. 1844. ■

éviler, à peu près comme un homme à vertiges, tlonl la peur accélère la chute dans le précipice. Ainsi, je me résigne, et j’espère qu’avec le sacrifice d’une ou de deu.v générations, il pourra sortir de tout ce chaos quelque chose de meilleur.

» Il va sans dire que ces craintes et ces espérances ne sont point communes à mes compatriotes. A Turin, on croit fermement à l’éternité de, l’ordre actuel. Le statut doit durer au moins jusqu’à la fin du monde. On s’y épanouit de bonheur avec une confiance dont il vous est impossible d’avoir l’idée. Moi aussi, je suis en suspicion de socialisme, parce que je leur prédis que ce système tôt ou tard aura le dessus. Gardez-vous, en écrivant à Turin, d’annoncer une éclipse,

» car on dirait que vous en êtes l’auteur » On voit que

Gioberti ne supposait pas les idées de l’Italie aussi avancées qu’elles l’étaient réellement.

C’est au commencement de 1846 (le 9 février) que l’Académie royale de Belgique, voulant donner à Gioberti un haut témoignage d’estime, inscrivit son nom parmi ceu.x de ses associés. L’éminent écrivain accepta ce titre avec autant de modestie que de reconnaissance envers un pays où il avait laissé de sincères amis et de nombreux admirateurs de son talent. « L’honneur que l’Académie royale de Belgique vient de me conférer, écrivait-il dans sa réponse au secrétaire perpétuel, en m’agrégeant aux associés étrangers de la classe des lettres et des sciences morales et politiques, et que vous m’annoncez d’une manière si affectueuse, est tellement supérieur à mes faibles mérites, que je me trouve embarrassé de lui exprimer dignement ma reconnaissance. En cherchant les causes qui ont pu motiver cette faveur insigne, je n’en trouve aucune, excepté cette bienveillance généreuse qui caractérise votre nation, et qui, m’ayant accordé, pendant dix années de mon exil, une hospitalité cordiale, a voulu couronner son œuvre et encourager par une marque si flat-

Icuse mes essais litléraires... ('). » Et, en effet, après son départ de Belgique, Gioberti se rappelait souvent avec attendrissement les années qu’il y avait passées dans l’élude et le recueillement, années qui avaient vu naitre ses plus beaux titres à l’estime du monde savant.

Peu de temps après notre séparation, je reçus de lui une lettre qui m’indiquait la marche suivie dans ses travaux, et qui rappelait en même temps, en quelques mots, les idées philosophiques qui le dirigeaient plus spécialement dans ses éludes (’).

(•) Quan(e vo//e fra il fragore dti popolari applauti, fra gti atletluli </'««tutiatmo cht d*ogni parle gli ii faeex anoy egli rammentava cou iugenuo riner$icim$nto la ma umile et dùadoma cella di Sruuelle, e rimpiagneva ta modesta vita dell’ etiglio ! C'est ainsi que s’eiprime rhoinme que Gioberti plaçait ie plut avant (iani sa conHiience et son amitié (M. Ma^sari, dans le discours i|u*il prononça i Caslellamonie, à l'occasion des funérailles solennelles que Areiii célébrer les autorités de Turin, le 13 décembre 1853; nous en avons donné plus haut un extrait).

(*) On pardonnera les roots trop bienveillants dont sVsl servie ramilié, pour n'avoir égard qu'à deux choses : au point de vue philosophique dans lequel l'auteur s'était placé en composant ses écrits et au calme étonnant avec lequel il a assisté au renversement de la monarchie française. J'ose croire que cette lettre en dira plus sur Gioberti que ne ;>ourraient exprimer des pages nombreuses. • J'ai lu votre livre rempli de vues aussi solides que nouvelles. Peu d'ouvrages ont une portée aussi haute en philosophie et en ]K>litique, et dans le même temps une base aussi ferme puisqu'il se fonde sur l'expérience. J'jr pensais aujourd'hui

en parcourant les Tuileries prises et dévastées par le peuple Je me propose

de lire et d'étudier votre livre. Je crois qu'on ]»euL bâtir là-dessus tout un système de politique. Vos conclusions coïncident avec les miennes : vous êtes parvenu par ta voie sdre de l'expérience et de l'induction au même point où je suis arrivé par un procédé spéculatif qui est fort loin, sans doute, d'inspirer la même connance.

Paris présente, dans ce moment, un spectacle extraordinaire. Point de voilures et peu de monde dans tes rues. Des troupes d'hommes en blouse qui chantent le fameux Ça ira et qui sont armées de fusils et de sabres. Des dévastations de toute espèce, et surtout des corps de garde qui fument. Je crois que la Chambre des députés est en permanence.

• On dit que Louis-Pbilippe a abdiqué et que la duchesse d'Orléans a été nom*

mée régente. Mais ce sont là des bruits (|u'il est impossible, dans ce moment, de vérifier

* Paris, Î4 février 1848. — 19, Allée d'Antio, »

11 ne m’apparlienl pas d'empiéter sur le domaine de l'histoire et de mentionner la part active que Gioberti prit, bientôt après, à la vaste reforme qui s’est accomplie dans sa patrie. Je n’ai eu pour but, dans ce qui précède, que de rappeler la manière utile dont ce grand écrivain est intervenu dans notre histoire littéraire et le nom honorable qu’il a laisse dans notre pays. Lui-mème s’est rappelé, avec plaisir et jusqu’au dernier instant, la Belgique et les souvenirs qu’il en avait conservés (').

Il mourut à peu près subitement, dans la nuit du 25 au 26 octobre 18.52. Sur son lit, dit son ami M. Massari, se trouvaient ouverts deux livres : \’ Imitation de Jésus-Christ et les Fiancés; le livre était ouvert à la page où il est question de la peste de Milan et de l’héroïque charité de saint Roromée. Le gouvernement sarde lui a fait ériger depuis une statue dans la ville de Turin.

{*) Voici quel(|iiei mots «xlraiis d*iine lettre quM m*écrivail «Je Paris, le t** juillet 1859, c'est-à-dire vers ré|KH|ue de sa mort : « De{mii plusieurs mois, je me proposais toujours de faire une course à Bruxelles, et de vous offrir en personne un exemplaire de mon dernier ouvrage. Ajant été empêché, par des occupations imprévues et par Tëtat de ma santé, de réaliser mon projet, je prends la liherté de vous faire parvenir mon livre.... » Paris, 1*' juillet 1859.

FRANÇOIS-XAVIEK-JOSEPH DUOZ (1).

« François-Xavier-Joseph Droz appartenait à une famille parlementaire, qui le destina de bonne heure à la carrière administrative. Il allait y entrer et se rendre h Paris, quand la révolution éclata. Droz en adoptait les vrais principes avec un sage enthousiasme; et, en 'I79'2, il partit pour la défendre dans le bataillon des volontaires du Doubs, où il occupait le rang de capitaine. Appelé bientôt dans l’étatmajor de l’armée du Rhin, en qualité d’adjoint au.x adjudants généraux, il y servit trois ans, et il assista au siège de Mayence. Mais quand les dangers de la patrie furent conjurés, Droz revint aux études paisibles qu’il aimait; et, tout jeune encore, il remplit, à l’École Centrale du Doubs, la chaire d’éloquence, qu’il garda jusqu’en 1802. Plus tard, et sans cesser de cultiver les lettres, il accepta un emploi auprès de M. François de Nantes, directeur des droits réunis, qui lui accordait, comme à plusieurs autres écrivains distingués, son intelligente protection et qui l'honorait d’une amitié plus précieuse encore.

(*) Né à Besançon, le 31 octobre 1773, mort à Paris, le 0 novembre 1850. Nous reproduisons, en (été de notre notice, le discours que H. Barthélemy Saint*HiUire a prononcé sur son lombesiii.

» C’est dans ces fonctions, cessées avec l’empire, que Droz écrivit ou conçut ses principaux ouvrages. Us sont assez divers. Je puis parler de ses titres littéraires, même devant cette tombe ; car vous entretenir de ses travaux, c’est encore vous entretenir de ses vertus. Moraliste, historien, économiste, romancier même, Droz n’a poursuivi, sous ces formes différentes, qu’une seule idée ; propager parmi ses semblables les nobles sentiments dont son âme était éprise. L’Essai sur l'art d'être heureux commença, vers 1806, sa réputation, et Droz s’y trouve déjà tout entier. Des idées saines et élevées, un langage simple et empreint d’une sorte d’onction religieuse, une sérénité sincère, une tolérance que rien ne décourage, une douceur qui ne se dément point, une composition tout à la fois savante et légère, firent le succès de ce livre, et, ce qui touchait bien plus le cœur de notre confrère, son utilité. L’auteur révélait à ses lecteurs charmés l’art délicat qu’il pratiquait lui-méme, et les engageait par de faciles conseils à le pratiquer comme lui. C’était un doux écho des doctrines que le monde avait jadis entendues de la bouche de Socrate, de Platon, de Fénélon, de Franklin, et même du ministre de Wakefield, que Droz confondait dans son admiration et dans son cuite. Les mêmes qualités de grâce sans affectation, et de justesse sans austérité, se retrouvent dans son ouvrage sur la Philosophie morale, où il emprunte avec discrétion aux différents systèmes ce qu’ils ont de plus praticable et de plus vrai ; dans ses Applications de la morale à la politique, où il donne aux citoyens et aux gouvernements des leçons trop peu écoutées; et, enfin, dans son Essai sur te beau, où la délicatesse du style n’ôte rien à la solidité des théories, qu’elle dissimule sans les affaiblir ; Droz a porté ces qualités élégantes jusque dans l’économie politique. Il n’a point voulu décider les questions difficiles

qui divisent la science; mais il s'est prononcé sans hésitation, comme sans excès, pour le système de la liberté, qui lui semblait plus conforme aux véritables intérêts et au bonheur de la société.

» Ce sont encore là les principes généreux qui le dirigent dans l'ouvrage qu'il a consacré à la révolution, et auquel il travailla durant trente années avec la consciencieuse sollicitude d'un juge qui doit prononcer une sentence : témoin de cette prodigieuse époque, il n'a point voulu la retracer tout entière: il en a évité les trop douloureux tableaux, ne croyant pas sans doute qu'il pût être utile de les reproduire. Il s'est borné à VHistoire du règne de Louie pendant les

années où l'on pouvait prévenir et diriger la révolution française. Le titre seul du livre en indique suffisamment la pensée. Droz n'accuse personne ; mais il ne cache point les fautes; il les signale pour que des temps plus heureux les évitent. Impartialité, droiture, modération, sagesse, amour de la patrie et de l'humanité, toutes les grandes qualités de l’historien éclatent dans ce livre accompli, qui est avant tout l’œuvre d’un homme de bien, et qui a eu la rare fortune de mériter l’estime et de réunir les suffrages de tous les partis.

» Mais des idées plus hautes encore occupaient notre confrère, et deux opuscules. Les pensées sur le christianisme et Les aveux d'un philosophe chrétien, sont venus, il y a quelques années à peine, nous révéler les intimes et saintes préoccupations do son âme : « Lorsqu’on revient à la religion, a-t-il dit lui-mème, il ne faut ni se cacher, ni se donner en spectacle; » maxime bien sage qu’il a su appliquer à sa propre conversion avec toute la modestie et toute la fermeté qu’on pouvait attendre de lui. Il n’avait jamais cessé d’ètre religieux, et les principes que lui avait inculqués dès l’enfance la piété paternelle, reparurent avec force vers la fin de sa carrière. Il avait jadis tenu à la société d’Âuteuil,

sans jamais lui appartenir complètement; la philosophie, dont la rigueur effrayait peut-être son gracieux talent, ne lui parut plus suffisante sur les dernières années de sa vie; et la religion fut pour lui comme le sceau mis aux saints efforts d’une existence entière.

» Voilà, Messieurs, ce qu’a été notre vénérable confrère dans ses ouvrages et dans ses croyances. Mais ce qu’il y eut encore de plus solide en lui , ce furent ses vertus. Grâce à elles, il avait trouvé le bonheur sur celte terre autant qu’il est donné à l’homme de l’y trouver. Il n’a jamais cultivé que les idées les plus nobles et les sentiments les plus purs. Il a inspiré pour son caractère le respect profond de tous ceux qui l’ont connu, la vénération et la tendresse d’une nombreuse famille. Par ses écrits, il a contribué à entretenir dans les âmes le culte du bien et du beau : il l’a pratiqué lui-mémc avec une constance qui ne s'est pas un instant lassée, avec une foi énergique et calme qui n’a point faibli, même devant les tristes spectacles dont notre temps l’a plus d’une fois affligé.

» Droz a cru au perfectionnement des hommes , parce qu’il avait toujours su se perfectionner lui-mème ; et loin de théories funestes et honteuses qu’il a laissées aux esprits vulgaires et qui désespèrent de la vertu, il a montré par ses propres exemples comment on la fonde et comment on la propage. Si ses ouvrages n’ouvrent point des voies nouvelles à l’esprit humain, ils seront comptés du moins parmi les guides les plus sûrs et à la fois les plus aimables. Ils seront du petit nombre de ceux qui font honneur à notre temps et qui le recommandent à la postérité On peut dire avec pleine franchise , devant la tombe de Droz et en présence de Dieu, qui {maintenant le juge, que nul ne fut de nos jours plus sincèrement homme de bien.

» Que cet éloge mérité nous console, Messieurs, de cette

perte nouvelle. La vie de Droz a été pleine autant quelle a été honorable, et son souvenir vivra parmi nous comme un de ces féconds exemples que nous présente la trop rare union de la sagesse et du patriotisme, du talent et de la vertu. »

iVoi tamen haee guoeumgue modo tibi nostra vtctiiim D/eemut jdmavit nos guogue (Vitcftt.)

I>a notice que l’on vient de lire rend un hommage bien mérité aux talents et aux vertus de l’illustre confrère que la mort nous a enlevé. Si je me hasarde à y joindre quelques mots, c’est pour rappeler les liens d’affection qui rattachaient Droz à notre Belgique. Vers la fin de sa vie, en effet, il cherchait à se délasser de ses travaux littéraires par des voyages, et souvent ses excursions le ramenaient parmi nous: Bruxelles avait fini par balancer Genève dans ses affections, et cependant il comptait dans cette dernière ville d’anciens et de nombreux amis.

Lui-mème il nous a expliqué les causes de cette sympathie, en même temps qu’il nous exprimait ses remerciments au sujet de sa nomination d’associé de la classe des lettres. L’opinion de cet écrivain distingué sur noire pays est d’un trop grand poids pour que je ne me fasse pas un plaisir de la citer ici. « Vous connaissez mieux que personne la haute opinion que j’ai des destinées de votre pays. Lorsque je le visitai pour la première fois, il y a une dizaine d’années, je fus frappé d’y voir l’industrie agricole et l’industrie manufacturière lutter de prospérité avec un égal succès; je trouvai le goût des beaux-arts généralement répandu. J’admirai dans plusieurs villes des établissements utiles, que je crus fondés par l’autorité publique, et je les admirai plus encore

en apprenant qu’on les doit au zèle éclairé de particuliers occupés du bien générai. Je n’ai trouvé nulle part les bons esprits mieu.x convaincus de cette vérité que, dans notre siècle éminemment industrieux, il est indispensable de donner au.x facultés humaines un grand développement intellectuel et moral : en effet, les hommes deviendraient bien pauvres, s’ils ne voulaient être que riches. Grâce à la facilité des communications, j’espère que désormais Français et Belges causeront souvent ensemble sur de tels sujets ('). » Droz était d’un caractère doux et aimant; il avait besoin de l’affection des autres hommes, et il eût été difficile de ne pas lui accorder la sienne, quand on avait le bonheur de le connaître. Il était le dernier survivant de cette pléiade de littérateurs distingués qui rappelaient, sous l’empire, l’union touchante des grands écrivains du siècle de Louis XIV. Les noms de Ducis, Andrieux, Picard, Droz, Gampenon, Bouffiers, Auger, sont aujourd’hui naturellement associés, comme le .sont ceux de Boileau, Racine, Molière, Lafontaine; ils donnent une nouvelle preuve du charme que prèle aux lettres une estime réciproque fondée sur le talent et sur le caractère. Qui n’a lu avec attendrissement les charmantes

(') LeUre adreist^e mi secrétaire perpétuel, leS9ianrier 1847. — L'attache* ment que Droz portail à la était certainement hlen désintéressé; car

il est |»ea d'auteurs français dont nos liliraires aient plus contrefait les ouvrages. Dans une de ses lettres, il signalait arec raison les préjudices que ces sortes de spéculations font aux lettres, s Vos libraires se sont bien hâtés de contrefaire mon dernier ourrâge, m'écrivait-il. Cela retardera sanssfottte beaucoup le mo* ment où je pourrai faire une seconde édilinn. Voilà le très>grand inconvénient des contrefaçons ; elles mettent obstacle à l'amélioration des ouvrages; et c'est là ce qui devrait les rendre odieuses à quiconque voit dans les résultats de l'impri* merie autre chose que des proituits matériels. » Il y a plus, la curiosité nous avait porté un jour à entrer chez un libraire, et à lui demander un exemplaire d’uue contrefaçon d'un de ses livres pour le joindre à une collection curieuse qu'il for-* mait de toutes les iraduclions et contrefaçons qui avaient été faites de ses ouvrages. P.n ouvrant le volume, Droz éprouva un lenlimeut de surprise et d'iudigoalion : il reconnut que plusieurs passages avaient été complètement altérés.

compositions qu’ils s'adressaient mutuellement, surtout les vers si touchants d’Andrieux à Ducis :

Cher Ducis, (|uaa<i lu viens visiter ma relraile.

Il me semble loiijoiirs voir entrer avec loi L*incorrtiplihle honneur, la franchise, la foi;

Sur tes beaux cheveux blancs qu'un vert laurier couronne,

Des talents, des venus, le double éclat rayonne;

Je pentie que le ciel daigne envoyer exprès La sagesse vivante et sous de nobles traits,

Pour m'en faire éprouver rinfluence prospère,

El que tu viens bénir mes enfants et leur père!

Ces vers, ou le sait, font partie de la charmante épitre Cécile et Tèrence, qu’Andrieux avait composée pour célébrer le quatre-vingtième anniversaire do Ducis. Les détails de cet anniversaire, qui donna lieu à une véritable fête de famille, ont été racontés avec une simplicité touchante dans le journal où l’illustre Ducis consignait de sa main ses souvenirs de chaque jour. Trente ans après, j’ai eu le plaisir de remettre cette page précieuse sous les yeux de Dro/., et de lui causer une émotion bien douce (').

(*) Ducis, le peintre, connaissait le profond respect que je portais i la mémoire lie son oncle; il me ramitié de détacher celle page du Journal de rilliislre |K)«te et de me l'ofTi tr en y joignant les manuscrits A^Othtllo et d*Àbufar. J'ai cru qu'on ne lirait pas sans intérêt les paroles si simples par lesquelles le vénérable octogénaire a exprimé les sentiments dont Tavaii pénétré rafTectaeuse attention de ses amis :

c 1813, août f3. — Lundi, dîné dans le parc, chex Barskeville, dans le salon où J'avais dîné il y a plus d'nn an, avec Andrienx et Hauguel. Pavais i ma droite Drox ; après Droz, Auger; après Auger était Andrienx; après Andrienx était Picard.

» Ces quatre bons amis sont venus ensemble me surprendre chez moi, lorsque j'étais i mon troisième, dans ma bibliothèque, écrivant îk Droz. Ils m'ont déclaré

que je dînerais avec eux Entre la poire et te fromage, je parlai de mon

épUre à Cam|»enon. On me pria d'en faire une lecture. Ayant oublié mes lunettes à la maison, Andrienx me prêta les siennes, qui ne me servaient pas bien. Je lisais assez mal. Droz me proposa de lire à ma place, ce que j'acceptai trèsvolontiers. It lut à merveille, et il me donna dit plaisir à entendre mes vers dans sa bouche. Après cette lecture, Andrieux parla d'une pièce de vers intitulée :

Sans avoir alteinl un âge Irès-avancé, Droz a survécu à la plupart des personnes qu’il avait le plus aimées. Au mois d’avril 1841, il fit une perte cruelle, qu’il supporta avec une sérénité d’âme et une résignation qu’on ne saurait trop admirer. Cependant, malgré son énergie, la mort de son épouse opéra une révolution sensible dans toute son existence morale. Si l'.4rt d’être heureux, si les Pensée* sur te christianisme n’étaient là pour nous révéler toute sa sensibilité et sa haute raison, il suffirait pour l’apprécier de je-

Saut$ de Ductif pour U jour où Jean-Françoii Ducii a eu set quatre-vingts ans révolus. Celte pièce <1e cin(|iiante-six ver$, composée, écrite de la main de Campeoon, et envoyée i Andrieiix des eaux de Plombières, fut parfaitement lue par Drox. Tout le monde en fut enchanté, et moi surtout i <|ui elle était adressée.

• Après celte lecture, Andrieux parla d'une pièce qu'il avait composée en réponse à l'épUre que je lui ai adressée, il jr a quelque temps, et oii il est fort qiies> lion de feu son ami Collin d'Ilarleville. Andrieux nous lut cet ouvrage, où il amène un récit charmant de Térence, ce grand |K>éie comique laiin, lisant en tremblant son Andrienne à Léiius, poêle vieux déjà et depuis longtemps très-célèbre, qui le soutient, qui l'encourage, qui finit (lar être ravi de la comédie de Térence, et qui annonce dans lui l'honneur de la Tbalie latine. La modestie de Térence et la noblesse d'âme de Léiius y sont admirablement peintes. Tout ce qui me concerne dans cet ouvrage m'a pénétré jusqu'au fond de l'âme. Andrieux y a déployé toute son amitié pour moi. Il allait me le remeltre, lorsque ayant remarqué quelques relrancbements nécessaires, il a cru devoir le garder encore quelque temps pour me le donner ensuite fixé et dans son dernier étal. Ces deux pièces sont destinées à être imprimées dans l'édition de mes œuvres, qui doit paraître au commencement de septembre, temps où H, Cam)»enon reviendra des eanx de Plombières à Paris.

» Ce dîner, si charmant, si honorable |K>ur moi, était une petite féle de l'amitié, concertée entre les amis de Paris et les amis de Plombières; car M. de Houfflers, mon ancien confrère â l'Académie française et avec qui j'ai toujours été très-bien, était alors aux eaux de Plombières auprès de Campeoon à qui il lut mon épllre et qui me fit passer, de la part de M. de BoufTIers, des assurances d'estime et d'amitié. Ils burent à notre santé à Plombières, et nous à la leur à Versailles.

* Ce dîner, où je vis tant d'amis et tant li'amilié autour de moi, est un des l>onheiirs les plus doux que j'aie éprouvés dans ma vie. C'est mon premier dîner de ma quatre vingt-uoiènie année dans laquelle je suis eiilré ce jour-là sous de si heureux auspices.

> Mes amis m'ont recondml chez moi. Nous nous sommes tous embrassés, à ma porte, du meilleur cceur du monde, et ils ont été rejoindre leur voilure. »

trr les yeux sur le passage suivant d’uue des lettres qu’il m'écrivit daus le momeut où il venait d’être soumis à la plus cruelle épreuve. « Tout ce que j’ai de philosophie m’eût sans doute abandonné dans le cruel revers que je subis. Si j’ai conservé quelque courage, je le dois à ma femme; je lui dois d’avoir pu remplir un des plus importants devoirs du père de famille, celui de montrer à ses enfants comment on supporte le malheur. Le dernier entretien de ma femme avec moi et avec ses enfants est sang cesse présent à ma pensée ; il fait ma force et ma consolation : elle nous parla de la séparation momentanée qui allait avoir lieu; elle nous fit ses recommandations avec une parfaite présence d’esprit; elle avait plus que du calme, c’était de la sérénité. Les sentiments que j’éprouvais, en l’écoutant, étaient surtout l’admiration et le respect. Maintenant, pour ne point céder à la faiblesse, il me suffit de songer qu’elle me rendrait indigne de ma femme. L’exemple que j’ai reçu dirige habituellement ma pensée vers la reconnaissance que je dois encore à l’Auteur des ehoses pour les faveurs qu’il a si longtemps répandues sur moi; il m’adonné quarante-sept ans de l’union la plus heureuse; bien peu d’hommes ont un pareil lot dans la vie. Je remereie Dieu de n’avoir interrompu le cours des faveurs dont il me comblait qu’à une époque où la vieillesse m’assure que mon exil ne peut être fort long. Je remercie Dieu, puisqu’il a voulu rappeler ma femme, de lui avoir donné une fin si paisible et si douce. Je ne puis être ingrat, et le plus léger murmure serait de ma part un acte d’ingratitude .. Malgré l’exemple que j'ai reçu et les soins qui m’entourent, ne me eroyez pas plus fort que je ne le suis réellement. Je ne suis point abattu; je ne souilre point; mais, par intervalle, j’éprouve de l’apathie; il m’est impossible de donner mon attention à tout ce qui sort d’un certain cercle d’idées, et, par conséquent, de me livrer à aucun tra-

vail : la leclure me fatigue et m’ennuie; peut-être un voyage me fera-t-il retrouver des facultés qui semblent me fuir. J’ai un désir extrême de voyager ('). »

Ce fut encore dans notre pays qu’il chercha quelque diversion à ses chagrins; il y vint au commencement du mois de juin suivant; et, pour donner un but utile à son excursion, il me proposa d’aller visiter avec lui la colonie des frères Moraves établie près d’Utrecht. « Aujourd’hui l’on parle beaucoup de phalanstères, disait-il, et d’autres communautés de cette espèce, mais je ne vois pas bien pourquoi ceux qui les vantent le plus, s’abstiennent de citer l’exemple de l’association des frères Moraves, qui existe cependant avec succès depuis un grand nombre d’années. »

Droz fut profondément édifié de l’air d’aisance et de bonheur de ces paisibles habitations, qui, au milieu des jardins qui les entourent, rappellent les poétiques souvenirs des missions du nouveau monde. Il visita les écoles, se fit rendre compte, dans tous leurs détails, des principes qui servent de base à la communauté; et quand vint le soir, il voulut assister aux prières qui terminaient la journée. L’aspect de la modeste église entourée de vieux arbres, les derniers rayons du soleil qui coloraient les vitraux, les cantiques pieux chantés alternativement par les hommes et les femmes, le recueil- (*)

(*) Les (races de cet ahallcment se reiroiiveal dans une autre lettre que je reçus de lui vers la fln de la même année. • Vou-s me demandez si J'ai quelque travail en vue. Il me reste assez de liberté d'es|>rît |»our suivre des idées, et j’en profite d’aulant plus |H>ur achever un travail historique, qu’il me tarde de i'avoir terminé, d’en être délivré. C’est le mot juste; je trouve en vieillissant que l'histoire est encore plus triste qu’utile. Du reste, ne soyez pas en |>eine de moi : ma position e»t bonne sous des rapports essentiels. Quand Dieu voudra me tirer de ce monde, j'éprouverai un sentiment de joie d’aller retrouver ma Terome, mon père, trois enfants que je n’ai fait qu’entrevoir et pleurer. Cependant Je n’appelle par aucun vœu ce moment, puisqu’il affllKera les enfants qui m’eniourent et qui me témoignent tant d'afTection et de sollicitude. Je me laisse aller auz vagues sur mon frêle navire. « Paris, 30 octobre 1841.

lement religieux qui sc peignait sur les visages, tout ce qu'il voyait et entendait parut faire sur lui une impression profonde. Il lui fut facile de reconnaître qu’il s’agissait ici d’autre chose que de combinaisons sociales reposant sur des principes abstraits, et il s’expliqua mieux le silence de nos réformateurs modernes au sujet des frères Moraves

Vers la riii de sa vie, Droz était revenu avec la plus grande ferveur vers les principes de la religion dont il s’accusait de s’élre trop éloigné. Il publia les Aveux d’un philosophe chrétien, « comme les dernières observations d’un vieillard qui se reporte vers les jours de sa jeunesse pour en expier les fautes ('). » S’il se montrait sévère pour luiméme, il était plein de bienveillance pour les autres : il eût été impossible même de trouver plus d’égalité d’humeur et de bonté.

Jamais homme, jusqu’au bout de sa carrière, ne resta mieux d’accord avec lui-même et avec ses écrits : jusqu’à son dernier instant, il montra la même tranquillité d’âme, la même sérénité; il mourut véritablement en patriarche au milieu de trois générations d’enfants qui l’entouraient des soins les plus affectueux, le 9 novembre 1850. Son passage dans un autre monde fut tel qu’il l’avait désiré, tel qu’avait été celui de l’épouse chérie qu’il aspirait depuis longtemps à aller rejoindre (’).

(') Dans ravaol-propos, page 1.

(*) Voici quelques détails sur ses derniers inslaots; Je les dois à l'amitié de M. Miclielot, son gendre. < Il était allé k l'Académie française, le mardi 5 oo« vembre. Il avait pris froid en revenant, quoiqu'il fût en voilure. Son catbarre chronique Ta repris avec une grande intensité, lui a ôté son appétit et l'a Jeté dans un grand étal de faiblesse. Cependant il s'est encore levé mercredi, Jeudi et vendredi ; le samedi, il a quitté un instant son lit, mais il a été obligé de s'y remettre pour ne plus le quitter.

• Le médecin m'ayant dit qu'il avait les plus vives inquiétudes, J'avais écrit au confesseur ordinaire de H. Droz, et il était venu lui donner l'eitréme onction à quatre heures; notre lion père l'a reçue sans parler, mais avec toute sacon**

natfiaace 1*1 Ionie m piété. Ensiiile M «'est afftibH graduHIeroeot, «h nftéœe temps que son pouls et sa respiration, et c>st seulement par la cessation de tout hniil et de tout mouvement que nous nous sommes aperçus de sa fin. ••

M. Droa n*a laissé qu'une fUlc mariée à M. Michelol, auteur de pliisieart ouvrages estimés et ingénieur distingué, comme i'est également son flis, H. Paul Micbeloi.

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