FRANÇOIS-PHILIPPE CAUCHY
Dès I âge de huit ans, Cauchy avait été envoyé en Belgique et confié aux soins de son oncle, M. Bachelier, professeur de mathématiques au Lycée impérial de Bruxelles ('). A la suite de brillantes études dans cet établissement, le jeune Cauchy fut admis à l’École polytechnique, le 1er novembre 1812. 11 y resta jusqu’en 1814, époque à laquelle il quitta les bancs pour courir avec ses camarades à la défense de Paris, ou plutôt pour assister à la dernière lutte de l’empire.
Après la mémorable catastrophe qui fit perdre à la France les différents pays que la conquête lui avait donnés, Cauchy revint en Belgique, sa patrie adoptive. On s’y occupait avec ardeur de l’organisation du royaume des Pays-Bas, ce beau débris de l’empire, qui, lui-mème, devait bientôt après subir un nouveau partage. Le 24 décembre 1816, Cauchy fut envoyé à Namur comme ingénieur du Walerstaat ; et, certes, on
(') Fr.-Ph. Cauchy était né à Abbeville, le 18 janvier 1795; et U mourut à Namur, le 6 juin 1849 ; il avait un autre oncle en Belgique, attaché au Lycée de Gand, en qualité d'aumônier et de professeur de latin; il était aussi parent du célèbre mathématicien français Augustin Cauchy.
ne pouvait faire un choix meilleur. Exempt d’ambition, scrupuleux observateur de ses devoirs, il consacra dès lors sa vie entière à la province confiée à ses soins; il en devint pour ainsi dire l’âme et le conseil. Qu’on ne cherche plus désormais dans sa carrière cette teinte aventureuse qui en avait marqué le début; on y rencontrera tout ce qu’un homme peut déployer d’énergie, de savoir et de persévérance pour se rendre utile dans le poste qui lui est assigné. On verra notre confrère tour à tour ingénieur, professeur, écrivain, administrateur, et toujours on le trouvera si parfaitement propre à la chose dont il s’occupe, qu’on sera disposé à croire qu’il en a fait son unique étude.
A peine établi à Namur, Cauchy chercha à connaître les besoins de la province ; il sentit bientôt quels étaient les services que réclamait plus particulièrement un sol qui renfermait tant de richesses dans ses entrailles. Le gouvernement comprit, de son côté, tout le parti qu’il pouvait tirer des connaissances de notre jeune ingénieur; et, le 23 septembre 1817, il lui confia la chaire de minéralogie et de métallurgie qu’il venait de créer à l’Athénée de Namur. Bientôt après (le 7 mai de l’année suivante), en lui conservant sa résidence à Namur, il le détacha pour le service des mines, dans l’arrondissement de Charleroi, l’un des plus importants de la Belgique. Cauchy justifia pleinement ces différentes marques de confiance; il fit plus : de 1823 à 1834, d’abord comme ingénieur de première classe, et ensuite comme ingénieur en chef, il organisa complètement le service dans les provinces de Namur et de Luxembourg ('). 11 prit en môme
(') Il avait été nommé successivement ingénieur de lre classe des mines au 3m* district des mines à Namur, le 11 juillet 1823; faisant fonctions d'ingénieur en chef de ta S™ division des mines à Namur, le 4 septembre 1831 ; ingénieur en chef de la 2“« division des mines, à Namur, comprenant les 3®f et 4“* districts en résidence à Namur, le 29 mai 1834 ; et enfin ingénieur en chef de lre classe, le 4 janvier 1839.
temps une part active aux travaux des commissions appelées à s'occuper des intérêts de l’industrie nationale. Le 49 septembre 4827, il avait été nommé membre de la commission d’État pour la révision de la loi sur les mines; en décembre 4829, il avait été appelé aussi à faire partie de la commission centrale d’industrie, de commerce et d’agriculture. Quand le conseil des mines fut établi, en 4832, on sentit que ses lumières pouvaient y être d'une grande utilité, et il fut encore désigné pour y prendre place en qualité de membre.
Deux fois il fit partie des jurys des expositions de l’industrie nationale; et chaque fois il a été nommé rapporteur de sa section : la manière dont il s’est acquitté de ces fonctions difficiles prouve l’étendue et la variété de ses connaissances.
Je ne m’arrêterai pas à énumérer toutes les commissions auxquelles notre confrère fut attaché; qu’il me suffise de dire que, dès qu’on en créait une nouvelle, et l’on sait assez combien ces nouveautés sont encore à l’ordre du jour, les pensées se portaient naturellement vers lui, comme vers l’un des hommes les plus indispensables à ses travaux (').
Lorsque, en 4833, il fut question de décerner, pour la première fois, des distinctions honorifiques aux sciences, le gouvernement n'oublia pas un nom dont il se souvenait si bien quand il cherchait un homme de talent et de conscience; aussi Cauchy reçut l’une des trois décorations de l’ordre de Léopold qui furent données dans cette circonstance.
(') Dans l'impossibilité de citer toutes ces commissions, nous nommerons au moins les principales :
La commission chargée de l'examen de matériaux indigènes, instituée par arrêté des départements des travaux publics et de la guerre, en date des 10 et 27 février 1840 ;
La commission chargée de l'examen des procédés nouveaux, instituée près du département des travaux publics par arrêtés ministériels du 8 avril 1841 et du 9 avril 1842;
La commission directrice des Jnnales des travaux publics , créée par arrêté royal du 8 novembre 1841 .
Cauchy était loin de tirer vanité de lant de marques de haute confiance ; il les acceptait comme on accepte de nouveaux devoirs à remplir; et les circonstances qui ont amené sa mort nous prouvent assez combien il était religieux observateur de ses devoirs. Modeste et simple dans ses goûts, il évitait avec grand soin de se mettre périodiquement en relief et d’occuper le public des faveurs accordées à ses talents. Il s’appliquait, au contraire, à cacher soigneusement ce que lant d’autres s’étudient à mettre en évidence. Lors même que sa modestie ne lui eût pas donné ce conseil, sa raison lui disait combien sont dangereuses ces ovations ingénieusement usurpées, et combien elles nuisent au caractère et à la dignité de ceux qui les recherchent. Cauchy portait en lui le cachet du vrai talent et de l’homme d’honneur; il laissait à ses ouvrages comme à ses actions le soin de parler pour lui. Ces hommes sont rares, et si l’estime qu’on leur porte n’est pas proclamée par beaucoup de voix, du moins elle est dans le cœur des hommes d’élite, dont il est le plus glorieux d’ambitionner les suffrages.
Si nous considérons notre confrère comme écrivain, nous trouverons que sa plume était conduite par les mêmes sentiments qui réglaient ses actions. Ce n était pas le désir de se distinguer qui le faisait écrire, mais le besoin de se rendre utile; et, pour atteindre son but, il savait avec facilité traiter les sujets les plus divers et porter dans l’examen des questions les plus difficiles toute la lucidité de son esprit. Le premier ouvrage par lequel il débuta dans la carrière des sciences est son mémoire sur la constitution géologique de la province de Namur, couronné en 1824 et qui se trouve imprimé dans le tome V du nouveau recueil des Mémoires de l’Académie royale de Bruxelles. La question proposée faisait un appel direct à ses connaissances; Cauchy crut devoir y répondre. C’est ainsi qu'en classant soigneuse-
ment les fruits qu’il avait rapportés de toutes ses excursions géologiques, en recueillant ses observations de chaque jour et en les confiant au papier, il devint auteur presque sans songer à l’étre, et fit ce premier pas, si difficile à hasarder pour l’homme consciencieux et modeste.
Le mémoire couronné décelait un mérite trop réel pour que l’Académie ne désirât pas décompter l’auteur au nombre de ses membres ; elle le nomma en effet dès l’année suivante (1825, 4 juin), en même temps qu’elle décernait une distinction semblable à MM. Raoux, Pagani et Moreau de donnés, quelle avait couronnés pendant le même concours : jamais choix ne fut mieux justifié. Non-seulement notre confrère continua dès lors à nous communiquer les résultats de toutes ses recherches, mais il nous rendit les services les plus importants, surtout par ses rapports consciencieux sur les nombreux ouvrages soumis à son examen. Ces rapports sont tels que plusieurs peuvent être considérés comme de savants mémoires, et ont mérité les honneurs de l’impression. Je citerai en particulier ceux sur les concours relatifs à la constitution géologique des provinces de Luxembourg, de Liège et de Brabant (').
Quand l’Académie tint sa première séance publique, le 16 décembre 1835, c’est Cauchy qui fut chargé de présenter le Rapport sur l'état actuel en Belgique de la géologie et des sciences qui s'y rapportent (’). On se souvient encore avec quelle distinction il s'acquitta de cette charge honorable mais difficile, avec quelle lucidité et avec quel heureux choix d’expressions il sut présenter le tableau rapide et animé d’une série de travaux qui font le plus grand honneur à la
(•) Voyez tomes VII et VIII des Mémoires couronnés (les commissaires étaient MM. D'Omalius d’Halloy, Sauveur et Cauchy, rapporteur). Voyez aussi les Bulletins de V Académie.
(») Bulletins de V Académie, tome II, page 461.
Belgique, et l’on peut dire à l'Académie royale, sous les auspices de laquelle ils furent exécutés et livrés à la publicité.
Notre confrère avait à peine pris place parmi nous, qu’il appela notre attention sur les pierres à chaux hydraulique de la Belgique ('). On sait que l’on nomme ainsi les chaux qui prennent sous l’eau, c’est-à-dire qui s’y durcissent au point de résister à l’impression du doigt, après un séjour dans le liquide, qui peut varier depuis huit jusqu’à quinze jours. Ce travail est une nouvelle preuve de l’élude consciencieuse qu’il faisait de notre sol et des trésors qu'il renferme.
Quand le choléra fit invasion dans nos contrées, en répandant partout la consternation et des germes de mort, Cauchy s’attacha à observer attentivement sa marche; il crut voir dans la direction que suivait ce terrible fléau des analogies avec la nature des terrains, et il nous communiqua les résultats de ses observations. Nous les avons consignés dans le premier volume des Bulletins, où notre savant confrère nous a fait connaître aussi la découverte d’une pierre lithographique qu’il a trouvée dans les environs de Namur.
C'est encore dans le même recueil que l’on trouve sa notice sur un trapp granatifère du Luxembourg, et l’indication d’un Tableau synoptique des minéraux et des roches de la Belgique, qui malheusement n’a pas été publié : on y voit une série de rapports qui témoignent à la fois de l'activité, du savoir et de la flexibilité du talent de notre confrère.
En 1838, Cauchy publia ses Principes généraux de chimie inorganique, suivis d’un tableau synoptique des corps inorganisés d’origine inorganique (*). Cet ouvrage peut être considéré comme le résumé de ses leçons données à l’Athénée de Namur, pour servir d’introduction à son cours de minéralogie et de métallurgie. « A mesure que la chimie a
(') Tome IV des Nouveaux Mémoires.
(•) A la Société belge de librairie, Bruxelles, 1 vol.gr. in *8".
étendu son domaine, dit-il, j'ai donné plus de développement à cette première partie de mes cours, et j’ai été insensiblement amené à lui accorder une étendue telle, que j’ai dû restreindre celle que j’attribuais d'abord aux autres sciences. J’en suis venu à éliminer de celles-ci tout ce que les jeunes gens studieux apprennent aussi bien seuls qu’avec l'aide des professeurs, c’est-à-dire toute la partie descriptive, et je reconnus alors les avantages du mode d’enseignement auquel j’ai été conduit, pour ainsi dire, forcément et sans aucune préoccupation systématique. »
C’est à la prière de ses élèves qu’il se décida à publier ce travail; car il lui eût été difficile de leur refuser une chose, dès qu’elle pouvait contribuer au succès de leurs études. Aussi recevait-il d’eux les témoignages les plus touchants d’affection et de respect, et ces sentiments ne demeuraient pas concentrés dans l'enceinte de l’Athénée; chaque élève les lui conservait religieusement dans le monde et s’habituait à le considérer comme un ami sûr, comme un véritable père. La mort prématurée de notre confrère a fait éclater d’une manière bien touchante cette pieuse affection.
Cauchy s'était trop distingué par les succès qu'il avait obtenus dans l’enseignement et par la sagesse de sus vues dans tout ce qui se rattachait aux études, pour qu’on ne jetât pas les yeux sur lui, quand il fut question de réorganiser les différentes branches de l’enseignement. M. Teichmann, son ancien camarade à l’École polytechnique et alors ministre de l’intérieur, le désigna, par un arrêté du 30 août 1831, pour faire partie de la commission chargée d’élaborer un projetdc loi à cet égard ('). Cette tâche était difficile à remplir : on venait de rompre brusquement avec un état de choses qui avait mis les entraves les plus étroites à la liberté de l’ensei-
(') M. Ernst aîné, qui faisait partie de la même commission et qui fut plus lard ministre de la justice, a suivi de bien près dans la tombe son ancien collègue.
gnement; cl la révolution île 1830, par une réaction soudaine, avait donné à cette même liberté la latitude la plus grande qu’elle pût recevoir dans aucun temps et dans aucun pays ('). C’est dans ces circonstances que la commission commença ses travaux, et l’on peut assurer, je crois, qu’elle n'est pas restée au-dessous de son importante mission , du moins l’expérience des premières années est entièrement favorable aux réformes quelle avait proposées. L’organisation des jurys d’examen semble encore aujourd’hui la seule institution compatible avec la liberté proclamée par la Constitution et avec les garanties que réclament à la fois et la société et les bonnes éludes. Cette organisation a passé dans la loi à peu près textuellement, telle quelle avait été formulée par la commission de 1831. La seconde commission, qui fut nommée ensuite pour mettre le projet de la première en harmonie avec la loi, crut devoir faire à ce projet une modification importante, qui consistait à demander deux universités au lieu d’une seule que voulait le projet. Ce nouveau plan, conçu moins dans l’intérêt des sciences et des lettres que dans la vue de favoriser des exigences locales, ne semble pas avoir obtenu la sanction du temps. Pour appuyer les deux universités de l’État, il a fallu lier ensemble l’enseignement scientifique et l’enseignement industriel , deux choses essentiellement distinctes pour tout homme qui a mûrement réfléchi sur l’organisation des études : l’un de ces enseignements devra nécessairement finir par étouffer l’autre, et peut-être, en définitive, ne trouvera-t-on que deux écoles d’application là où se trouvaient d’abord deux universités (’).
(*) L'article 17 de la Constitution est ainsi conçu : <■ L'enseignement est libre j toute mesure préventive est interdite; la répression des délits n'est réglée que par la loi. »
(*) Il y a plus de vingt ans que? les lignes précédentes sont écrites, on n'a pas cru devoir y faire des changements.
Lorsque, en vertu de la loi du 27 septembre 1835, le gouvernement, d’accord avec les chambres, procéda à l’organisation des jurys d’examen, Cauchy fut élu par le sénat; et il justifia si bien ce témoignage de haute confiance qu'il fut réélu d’année en année. A la veille de sa mort seulement, il demanda à quitter ce poste d’honneur, et exprima le désir de voir porter sur un autre des fonctions que sa santé ne lui permettait plus de remplir (’).
Sous des dehors sévères, il cachait un cœur aimant et sensible; il ne se pardonnait pas même les peines qu’il avait pu causer en remplissant ses devoirs. Nous n’en citerons qu’un exemple. Un jeune homme était venu échouer devant le jury; au moment où l’on prononçait la fatale sentence qui l’écartait du grade tant désiré, des larmes coulèrent de ses yeux; le jury en fut louché, car en remplissant un devoir rigoureux, il avait senti que ce jeune homme devait se trouver dans une position exceptionnelle. Le récipendiaire en effet était fds d’un vieux militaire, et l’état de sa fortune ne lui avait pas permis de faire des éludes régulières : il avait étudié, chez lui, sur des cahiers inexacts et incomplets. Le soir même de ce jour malencontreux, Cauchy se trouvait avec l’un de scs collègues chez le général Buzen, alors ministre de la guerre. La visite n’était pas faite sans intention; notre confrère était rêveur, préoccupé; il fallut dire le pourquoi. Cauchy le fit en homme de cœur, et il fut parfaitement compris. Le lendemain, le jeune homme reçut les moyens de faire des études régulières; et l’anncc d’après, Cauchy eut la satisfaction de contribuer à lui conférer le grade et la distinction.
L’on ne doit pas s’étonner, après de pareils exemples, du respect et de l’alfection qu’il inspirait aux jeunes gens, et sur-
(') Il a aussi fail constamment partie des jurys d’examen pour l'admission aux grades de sous- ingénieur et de conducteur dans le corps des mines, depuis 1851.
tout aux élèves qui étaient constamment en rapport avec lui. Dans son premier âge, l'homme éprouve si vivement le sentiment de la justice qu’il reconnaît comme par instinct ceux qui lui sont véritablement attachés, et il s’habitue à ne considérer la sévérité que comme un frein qui lui est nécessaire.
Cauchy aimait sincèrement les jeunes gens; il était sans cesse préoccupé du désir de les rendre meilleurs et de développer leur intelligence. On aurait peine à croire à quels détails minutieux il était descendu pour atteindre son but. Le hasard me fit connaître que nous nous étions rencontrés sur un terrain où j’avais été conduit par la nécessité et lui par le désir toujours actif de bien faire et de se rendre utile aux autres. Qu’on me permette ces détails, les pères de famille les excuseront sans doute. Notre confrère avait employé beaucoup de temps et de méditations à rechercher les moyens les plus propres pour apprendre à lire aux enfants. Il avait composé et fait imprimer des tableaux où les difficultés étaient graduées et présentées dans un ordre systématique tel que l’enfant, après les avoir étudiés, pouvait lire sans peine (').
On a pu voir déjà, par les détails précédents, que Cauchy s’attachait sans cesse à rechercher l’utile ; il le poursuivait par toutes les voies, et, dans son active prévoyance, il finissait toujours par. l’atteindre. Mais qu’on ne s'y méprenne
(•) Un premier tableau présentait tous les monosyllabes commençant par la lettre a, puis ceux commençant parla lettre 6, cl ainsi tic suite. Dans un second lableau se trouvaient les mots composés, et les difficultés étaient graduées pour chaque lettre. Si je ne craignais les longueurs, je me permettrais de m'étendre sur ce sujet, qui offre un véritable intérêt et qui exige plus de sagacité qu’on ne le croit communément. J'espère pouvoir montrer ailleurs qu’il exige même un esprit d'analyse très-délié, et qu’il est possible de resserrer dans un cadre assez étroit toutes les difficultés que l’enfant peut rencontrer dans la lecture. J'ai vu de nombreux tableaux du genre de ceux dont il vient d’étre parlé, et j’avoue que je suis loin d'en avoir clé satisfait.
point, cette activité était dégagée de toute pensée d’égoïsme : elle ne s’employait quo pour le bien des autres. Faut-il rappeler ensuite la justesse de son esprit, la sûreté de ses conseils, la bonté de son cœur dans ses relations intimes? tous eeux qui l’ont connu s’empresseront de faire son éloge, et nous ne pourrons qu’exprimer faiblement ce qu’ils ont énergiquement senti. Nous emprunterons à un ami commun le portrait qu’il a tracé de son confrère : la vérité et la vivacité des couleurs prêtent à sa peinture un charme que nous n’aurions pu lui donner (').
« Celait, en effet, un homme d'un grand savoir et d’une puissante pensée, laborieux au delà de toute expression, dont les vues étaient toujours limpides; mais il n’admettait que le positif: le fait accompli, bien constaté, était la chose à laquelle il donnait croyance ; rien, du reste, aux possibilités, aux chances d’avenir, aux probabilités même. C’étaient autant d’ombres vaines ou fantastiques pour lui; et cela ne pouvait entrer dans des idées qu’il formulait avec la rigueur d’une proposition de géométrie. C’était, en conséquence, d’un sentiment bien naturel à concevoir pour ceux qui ont vu en si peu de temps tant de couronnes rouler dans l’abime et qui ne connaissent plus de stable et de solide que Dieu et la vérité absolue.
» Celle manière de traiter les choses qui étaient de son ressort, et elles étaient en bien grand nombre, enleva peut-être aux travaux de Cauchy la couleur brillante qu’aurait pu leur donner son imagination vive et gracieuse ; mais elle leur conserva un autre caractère bien précieux, c'est que jamais
(') Le passage suivant est extrait d'une note manuscrite que le colonel Dandelin a bien voulu me communiquer. Comme Cauchy, Dandelin était ancien élève de l'Ecole polytechnique, et, comme lui, il enseignait par goût à l'Athénée de Namur; tous deux étaient collègues à l’Académie, ainsi que dans différentes commissions scientifiques et administratives; ils avaient donc pu s'apprécier mutuellement.
personne n’a eu à regretter de s’élre engagé sons l’empire de ses conseils, ni à récuser la témérité de ses prévisions, et pourtant jamais homme peut-être ne fut autant consulté et sur autant de choses et d’éventualités diverses. Aussi le crédit moral dont il jouissait et la confiance dont il était revêtu s’étaient élevés bien haut. Ses avis, qu’il donnait avec la simplicité et la netteté qui formaient le cachet de son langage avaient plus de poids que bien des encyclopédies, et cela était juste : on savait au moins qu’on ne serait pas mis en fausse route, et dans un siècle où tout marche si vite, le plus grand de tous les malheurs, c’est d’être forcé de revenir sur ses pas, de faire, si j’ose le dire, un repli dans sa carrière. Cauchy n’en fit jamais faire à personne. Il y a peutêtre en cela du hasard, mais de celui qui n’existe que pour les hommes de conscience et de talent.
» Cauchy ne s’est pas contenté d’être un savant et un homme de haute capacité, il était encore d’une douceur attrayante, cl sa vie d’homme privé était aussi pleine de charmes que de gaieté. Cette dernière qualité, qui n’est le partage que des bons cœurs et des bons esprits, allait quelquefois chez lui jusqu’à l’enfantillage, et, communicatif comme il l’était, elle entraînait les plus sérieux. Sa conversation, pleine d’abandon etde finesse, nerévélait alors que paréclairs et presque malgré lui, l’homme supérieur qui voulait s’effacer pour vivre un instant de la vie commune. La langue scientifique ne servait chez lui qu a jeter une lumière plus nette et plus vive sur les formes capricieuses et juvéniles qui jaillissaient de sa pensée, et qui portaient toujours avec elles je ne sais quoi d’intelligent et d’affectueux à la fois.
» C’est particulièrement dans les voyages, souvent durs et rébutants, auxquels l’obligeaintses nombreuses missions que l’on reconnaissait cette rare qualité de masquer à chaque instant l’hoiume scientifique pour l'homme aimable. Au milieu
des fatigues de la route, aggravées par une santé déjà frêle, des périls de scs visites dans des travaux dangereux à explorer, des notes nombreuses et scrupuleuses qu’il y prenait, des observations graves et sérieuses qui devaient être consignées, il ne cessait de s’oublier pour s’occuper du bien-être de ses compagnons de voyage. Dur et sévère pour lui-mème, sobre et infatigable, il était plein de soins et d’attentions délicates pour eux; et, dans ces moments de fatigue et de dégoût où le courage d’investigation commence à devenir douteux ou chancelant, sa gaieté jaillissait en étincelles et ranimait le feu prêt à s’éteindre. Aussi, plus d’une commission n’a dû qu’à Cauchy d'arriver complètement au résultat de ses recherches ou de ses travaux. »
Ajoutons, pour compléter ce tableau, que chacun rendait un si sincère hommage à sa droiture, à son jugement sûr et à son esprit conciliant, qu'il était à la fois l’arbitre et le juge naturel devant lequel venaient s’aplanir toutes les contestations qui naissaient au sujet des travaux d’exploitation . Quand, après avoir examiné la question, Cauchy s’était prononcé, personne n’aurait osé appeler de son jugement; et, chose inouïe, grâce à cette sage intervention , le gouvernement n’eut pas à soutenir un seul procès dans la partie du royaume soumise à son inspection ('). Le dernier et le plus important des travaux de notre confrère (*), celui qui accéléra peut-être sa fin prématurée, c’est la Carte minière de la Belgique, ouvrage immense, qui n’a pu paraître qu’après sa mort et qui résume en quelque sorte les travaux de toute sa vie. La
(') Nous tenons ce fait remarquable de M. le baron de Stassarl, qui a été longtemps gouverneur de la province de Namur et qui connaissait Cauchy dans l’intimité. Il serait impossible de rendre un plus bel hommage au caractère d’un homme public.
(*) On doit ajouter encore à la liste des ouvrages de Cauchy une note sur les gîtes métallifères de l’Ardenne, insérée dans le tome IV de la 3“* série des Annales des mines de France.
carte minière a été publiée par le ministère des travaux publics, et il est juste de dire que, pour la composer, Cauchy a pu joindre à ses propres documents ceux qui lui ont été fournis par les ingénieurs des mines (').
La dernière fois que Cauchy prit part aux séances del’Académie (*), ce fut pour inviter ce corps à proposer l’une de scs médailles de concours au meilleur travail sur l’analyse des houilles du Hainaul. Celait encore une question d’utilité publique qu’il avait en vue. Malgré son état de souffrance, qu’on était loin de regarder comme le précurseur de sa fin prochaine, il fit ressortir avec chaleur tous les avantages de la question. Sa voix était affaiblie; il dut s’interrompre souvent, et se retirer même après avoir cessé de parler. Le mal fit des progrès si rapides, qu’un mois après, Cauchy n’existait plus. Il succomba le 6 juin 1842, vers 10 heures du soir, à une maladie de poitrine dont les progrès furent d’autant plus effrayants que rien jusque-lk n’avait fait soupçonner sa présence (*).
(') M. l’ingénieur De Vaux, noire confrère à l'Académie, a bien voulu nous donner les renseignements qui suivent, au sujet de la Carie minière delà Belgique : « Dès le mois de février 1837, M. le ministre des travaux publics avait exprimé aux trois ingénieurs divisionnaires du royaume le désir d’obtenir de chacun d'eux une carte minière de sa division. Il était bien spécifié qu'il ne fallait attacher aucune importance scientifique à ce travail, dont le caractère devait être essentiellement commercial et industriel.
» Peu après la production de ces cartes, le gouvernement forma le projet de réunir, de compléter et de publier les principaux documents statistiques que pouvait lui fournir l'administration des mines. A ce projet s'associa naturellement l’idée de reproduire les trois cartes minières, après avoir toutefois coordonné les différentes parties et avoir étendu, sous ce nouveau point de vue, le cadre et les indications qu'elles comportent. Telle est l'origine de la carte minière qui vient de paraître. » Ce sont NM. les ingénieurs en chef Cauchy, DeVaux et Gonol qui ont recueilli et fourni, pour leurs divisions respectives, les éléments de celle carte, et c'est à Cauchy qu'a été confié le soin de diriger et de publier ce travail.
(*) Le 10 mai 1842.
(*) Ce coup fatal fut une véritable calamité pour la ville de Namur, et l'on peut dire pour le pays entier. Un grand concours de monde prit part aux funérailles, et la douleur générale témoigna la perte qu'on venait de faire.
ANTOINE BELPA IRE (1).
Antoine Belpairc était né à Ostende en 1789. Il y reçut, pendant les premières années de sa vie, un commencement d’instruction fort incomplet, et tel que pouvait l’offrir une ville dont les ressources, sous le rapport de l’éducation, étaient extrêmement bornées.
« Une circonstance inattendue, nous écrivait son fils, qui vint développer subitement dans son esprit une série d’impressions et d’idées qu’il avait ignorées jusque-là, influa d’une manière favorable sur son avenir, en excitant de bonne heure en lui celle soif d'apprendre qui ne le quitta plus depuis, et en lui découvrant tout à coup le but, jusqu’alors inconnu de lui-même, vers lequel son caractère et scs goûts devaient le porter. Scs parents l’avaient envoyé passer quelques années de son enfance à Messines, aux environs d’Ypres, où demeurait une partie de sa famille. Il y rencontra un prêtre français qui s’y était réfugié pouréchap-
(*) Né le 3 février 178U, il mourut, à Anvers, «tu 13 au 14 décembre 1839. M. Alphonse Belpaire, fils du savant qui fait l’objet de celte notice, a bien voulu nous donner les principaux renseignements que nous présentons ici.
per aux persécutions de la révolution française. Ce prêtre était un homme instruit cl d’un caractère aimable; il prit mon père en affection et remarqua en lui des dispositions pour l’étude qu’il résolut de cultiver. Il commença donc à s’occuper activement de son éducation et lui donna en peu de temps les premières notions de la grammaire, de l’histoire, des sciences naturelles, des mathématiques, etc., toutes choses absolument neuves pour mon père. Il devint ainsi pour lui un précepteur d’autant mieux en état de diriger l’esprit de son élève, qu’il .avait su se l’attacher par sa bonté et son amabilité. Les années que mon père passa dans sa compagnie à Messines furent les plus agréables de sa vie, celles sur lesquelles son souvenir s'est toujours reporté avec le plus de plaisir. Il nous parlait souvent de cette époque si heureuse de son enfance, cl jamais sans nous exprimer les sentiments les plus vifs de gratitude et de vénération pour l’excellent prêtre à qui il devait sa première éducation.
» De retour à Ostende, mon père y rencontra un ancien élève de l’École polytechnique, du temps de la création de cette célèbre institution, qui occupait alors la place de professeur de navigation à Ostende. Ce professeur l’engagea à se présenter à l’École polytechnique et lui proposa de le mettre en état de passer les examens d’admission à cette école. Les difficultés d’une pareille entreprise effrayèrent mon père, et il hésita longtemps avant de se décider à tenter l’épreuve qui lui était offerte. Enfin il se laissa persuader et commença l’étude des mathématiques sous la direction du professeur qui l’avait engagé à s’y livrer. Celui-ci le mit, en dix-huit mois de temps, en état detre reçu élève à l’École polytechnique: mon père y entra en 1805.
» A la fin de sa première année à cette école, il fut désigné pour entrer dans l’artillerie. Cette destination n’ayant
pas été accueillie favorablement par ses parents, qui ne voulaient pas le laisser entrer dans l’armée, il fut obligé de quitter l’école avant d’y avoir terminé ses études, et il revint à Ostende en 1806, après avoir consacré à peu près trois ans à se préparer à entrer dans une carrière qui se fermait tout à coup devant lui.
» Mon père songea alors à entrer dans l’instruction publique. Il obtint une place de maitre d’études au Lycée de Bruges. Il occupa pendant quelque temps cet emploi, et le quitta ensuite pour aller remplir, en 1810, au Lycée de Bruxelles, la même place que celle qu’il avait eue à Bruges.
» Pendant son séjour à Bruxelles, il se décida à quitter l’instruction publique pour embrasser la carrière judiciaire. Dans cette intention, il suivit les cours de l’École de droit de cette ville. 11 y fut reçu bachelier le 26 mars 1813, et licencié le 20 juillet suivant; il obtint ensuite le titre d'avocat à la cour de Bruxelles, et continua à habiter cette ville jusqu'en 1816, époque à laquelle il fut nommé notaire û Ostende. Le 20 décembre 1821, il obtint la place de greftier du tribunal de commerce dans cette même ville. Il remplit ces fonctions jusqu’en 1827, où il quitta Ostende pour venir occuper, au tribunal de commerce d’Anvers, l’emploi de greflier qui s’y trouvait vacant.
» A Ostende, mon père prit une grande part à plusieurs institutions de bienfaisance publique qui y furent établies. Ce fut encore lui qui, avec l’aide de quelques-uns des principaux habitants d’Ostende, organisa une école de musique d’après la méthode du méioplaste. Cette entreprise lui coûta beaucoup de peines et de travail; mais il eut la satisfaction de la mener au but qu’il désirait atteindre. L’École de musique reçut un assez grand nombre d’élèves et répandit les éléments d’une instruction musicale solide parmi la jeunesse d’Ostende qui la fréquentait. Diverses circonstances
amenèrent par la suite la chute de cet établissement, qui ne dura que peu d'années, et finit entièrement quelque temps après le départ de mon père pour Anvers.
» En même temps que l’École de musique, il érigea aussi une école latine, par laquelle il aurait voulu suppléer à l’absence d’un collège à Ostende. L’école latine fut peu suivie et n’eut qu’une fort courte durée. »
En 4 825, l’Académie royale de Bruxelles avait remis au concours, pour l’année suivante, l’examen des changements que la côte d’Anvers à Boulogne avait subis, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, depuis la conquête de César jusqu a nos jours. Belpaire, qui s’était occupé de cette question intéressante, se mit à l’approfondir d’une manière plus spéciale; et, afin de pouvoir entrer avec plus d’assurance dans tous scs détails, il fit plusieurs voyages à pied sur toute l'étendue du littoral qu’il se proposait de décrire. U consigna le résultat de ses observations géologiques et historiques dans un savant mémoire auquel l’Académie décerna l’une de ses médailles d’or (*). Dans ce travail, Belpaire commence par décrire l’état des côtes sous la domination des Romains ; il entre ensuite dans les détails nécessaires pour établir leur état actuel, fait connaître les causes des changements survenus, rapporte les preuves qui en établissent la réalité, énumère les inondations qui ont eu lieu successivement et expose ensuite les changements quelles ont produits.
L’Académie avait à peine couronné ce mémoire remarquable que Belpaire, moins content de son travail que ne l’avaient été ses juges, leur communiqua un plan de recherches dans toute l’étendue du bassin maritime qui s’étend depuis les hauteurs de Blanez, au delà de Calais, jusqu’à
(') Ce mémoire csi inséré dans le lome VI «les Mémoires couronnés.
l'extrémité du Jutland , cl il offrit généreusement ses services pour en assurer l’exécution. 1. 'Académie adopta ce projet et pria le ministre de l’intérieur de le soumettre au roi, afin de faciliter à l’auteur les moyens de le réaliser. 11 ne parait pas, du reste, que le gouvernement ail favorablement accueilli cette demande. Le but de Belpaire n’était pas seulement d’étudier la constitution géologique de l’étendue depays qu’il désignait, et de suivre les changements qu’y avait occasionnés la mer, mais notre savant avait encore l’intention de tracer les limites des divers idiomes qu’emploient les habitants, et de réunir des notions aussi exactes que possible sur l elat météorologique des pays qu’il aurait visités.
En 1827, le gouvernement du pays établit des commissions de statistique auprès des gouverneurs des provinces, dans le but de faciliter des recherches sur la population, le commerce, l’agriculture et les diverses branches de la statistique nationale dont il se proposait de publier les principaux résultats. Ces commissions, instituées sur un plan uniforme devaient correspondre avec le ministère de l'intérieur, et elles se composaient, en général, des hommes qui, par leurs connaissances ou par leur position, pouvaient jeter le plus de lumières sur le nouveau champ de recherches qu’on voulait exploiter. Belpaire fut naturellement appelé à faire partie de la commission établie dans la Flandre occidentale, et désigné pour s’occuper des recherches géologiques de la province.
Déjà, par arrêté royal du 4 octobre 1826, il avait été désigné pour aller remplir, auprès de la Société de commerce des Pays-Bas , les fonctions temporaires de commissaire pour la ville d’Ostende, et il exerça cet emploi jusqu’au mois de juin 1827.
Sa probité bien reconnue lui attirait chaque jour des témoignages nouveaux de confiance. Pendant les dernières
années de son séjour à Oslende, il avait été appelé à faire partie de la régence de celte ville, en qualité de conseiller communal. Au commencement de 1827, il fut nommé à la place de greffier du tribunal de commerce à Anvers. Peu de temps après (en 1828), un arrêté du ministre de l’intérieur le fit entrer dans la direction de l’ Athénée de la même ville, et, au mois de mars 1830, il fut nommé membre de la commission d’instruction publique et inspecteur des écoles dans la deuxième division de l’arrondissement d’Anvers. Il exerça ces dernières fonctions jusqu’à l’époque de la révolution, qui les fit cesser de fait, en donnant à l’enseignement la liberté la plus grande.
Cependant cette révolution, qui changea tant de fortunes et déplaça tant de personnes, laissa Belpaire à peu près dans la même position ; seulement elle lui assura de nouveaux titres à l’estime de ses concitoyens, qui lui en donnèrent des preuves en le nommant, dans les premières élections qui eurent lieu, membre du conseil communal de la ville d’Anvers. Depuis celte époque, Belpaire fut encore réélu, et il remplit la même charge à peu près sans interruption jusqu a sa mort. Il prit une grande part aux nombreux travaux d’administration qui occupèrent la régence d’Anvers pendant cette période.
En 1831 parut l’arrêté royal qui créait une commission spéciale pour la rédaction d’un projet de loi sur l’enseignement, et qui désignait en même temps Belpaire pour en faire partie ('). La liberté que la Constitution garantissait à l’enseignement ne pouvait laisser aucun doute sur la nature du travail que l’on désirait obtenir de la commission, mais elle
(') Celte commission, qui devait se réunir sous la présidence de M. le ministre de l'intérieur, se composait de MH. Lecocq, président en l'absence du ministre, f). Arnould, Belpaire, Cauchy, J.-G.-J. Ernst et Quetelel, faisant les fonctions de secrétaire. Il en a été parlé déjà, dans l’article relatif à Cauchy : Voyez p. 275.
rendait en même temps très -difficile et très-délicate la tâche qui était imposée à ses membres ('). Sans se faire illusion sur ces difficultés et sur les oppositions qui naîtraient de toutes parts à ses vues, quelles qu’elles pussent être d’ailleurs, la commission aborda franchement, et l’on peut dire de la manière la plus consciencieuse, le travail qui lui était demandé. Le projet de loi fut présenté au ministère et imprimé l’année suivante (*); il embrassait les différentes branches de l’enseignement. Une seconde commission fut chargée ensuite d’un travail de révision et d’arrêter les termes dans lesquels le projet serait présenté aux chambres. Cette commission adopta la première rédaction, en y introduisant néanmoins quelques modifications importantes.
C’est pendant le cours des conférences de la première commission dont nous avions l’honneur de faire partie, que nous avons surtout pu juger des connaissances solides, du jugement droit et de la probité de notre confrère. Exempt de toute prévention, en dehors de toute espèce d’influence, il ne s’attachait qu a rechercher la vérité et à faire prévaloir ce qui lui semblait bon et utile. Ses scrupules, sous ce rapport, allaient même quelquefois à un point tel qu’ils auraient pu prêter à la plaisanterie, si la source n’en avait été aussi sacrée. Quand, après de longues délibérations, on croyait la question éclaircie ou du moins portée assez loin pour que chacun pùt arrêter son jugement, quand arrivait l'instant d’aller aux voix, Belpaire hésitait encore, il flottait indécis, et avant d 'émettre son vote, il semblait chercher à gagner
(') L'article 17 de la Constitution est conçu en ces termes : • L'enseignement » est libre; toute mesure préventive est interdite; la répression des délits n’est » réglée que par la loi.
? L'instruction publique donnée aux frais de l'État est également réglée par v la loi. *»
(•) Projet de loi de Veneeignemenl publie en Belgique, etc., publié par le ministre de l’intérieur. Bruxelles, chez Remy, 1832, 1 vol. in-8°, 204 pages.
du temps par un nouvel examen des deux opinions divergentes.
Cependant au milieu de ses occupations administratives, Belpaire n’abandonnait pas l’étude des sciences; il employait même ses instants de loisir à en faciliter l’accès aux autres. Ainsi, en 1834, sur la demande de M. Teichmann, son ancien condisciple à l’École polytechnique de France et alors gouverneur de la province d’Anvers, il donna un cours de géométrie descriptive à l’Académie de dessin, et il fut en même temps nommé membre de la direction administrative de cette institution ('). 11 revenait cependant toujours avec une prédilection marquée à ses premiers travaux et à l’étude de nos côtes et des modifications quelles ont subies.
En 1833, il avait présenté à notre Académie une notice historique Sur la ville et le port d'Ostende : elle a été insérée depuis, avec quelques changements, dans le tome X des Mémoires de ce corps savant.
Des travaux dirigés avec tant de persévérance et vers un but si utile avaient depuis longtemps fixé l’attention de la classe d'histoire de notre Académie, qui, dans la séance du 7 mars 1835, l’appela au nombre de ses membres, et plusieurs autres sociétés savantes, nationales et étrangères, imitèrent cet exemple. Notre confrère assistait assez régulièrement à nos séances; il était toujours prêt à seconder nos travaux, soit en nous communiquant les résultats de ses recherches et de scs observations recueillies dans les Flandres et la province d’Anvers, soit en prenant part à l’examen des ouvrages soumis au jugement de l’Académie. Il savait apprécier, en homme judicieux tous les avantages que la Belgique, dans son état actuel, peut retirer des associations
(') Par arrêté ministériel du 14 décembre 1855; il fut aussi nommé membre du conseil d'administration de l’École de navigation établie i Anvers.
scientifiques, surtout pour les recherches locales; il fut l’un des fondateurs de la Société royale des sciences, lettres et arts d’Anvers, qui le nomma président du comité des lettres et des sciences. II eût été intéressant, pour répondre au but de son institution, que cette société eût pu donner sur la province d’Anvers les recherches quelle élait à mémo de recueillir et qui nous manquent encore : ainsi, nous ne connaissons à peu près rien sur la météorologie de cette province, qui semble exercer une action si directe sur la mortalité de ses habitants ('); et l’Académie a vainement proposé au concours, pendant plusieurs années, une question concernant la description géologique de cette même partie du pays. C’est par des travaux de celte nature que les sociétés provinciales se recommandent surtout à l’estime des savants.
Dans les derniers temps de sa vie, notre confrère s’occupait de terminer la traduction d’un traité de droit anglais sur les lettres de change, et, toujours conséquent avec luimême, il sacrifiait ainsi son amour-propre et ses loisirs à l’espoir de se rendre utile. 11 avait aussi été l’un des rédacteurs d’une revue judiciaire publiée à Bruxelles, sous le titre àî Archives de droit et de législation.
Ce grand nombre d'occupations accessoires ne l’empècha pas de remplir, avec le plus grand soin, les fonctions qu’il exerçait au tribunal de commerce d’Anvers, ni de se livrer à l'étude approfondie des différentes questions de droit que soulevaient les causes portées devant ce tribunal. Bien plus, il trouvait encore le temps de rendre de nombreux services au commerce d’Anvers, en acceptant tous les arbitrages qui
(') Les renseignements météorologiques manquent encore complètement; mais les travaux de fortification, faits dans ces derniers temps, ont donné lieu aux découvertes paléontologiques les plus importantes : un grand nombre en ont été publiées par l'Académie royale de Bruxelles.
lui étaient déférés et que son esprit calme et conciliateur réussissait presque toujours à terminer à la satisfaction des parties qui lui soumettaient leurs différends.
« Mon père n’a jamais été d’une santé robuste, nous écrivait son (ils; il se plaignait depuis fort longtemps de maux d’estomac et de douleurs dans les intestins. Cependant son état ne présenta de caractère sérieux que depuis un an environ.... Il eut toujours un goût ardent pour le travail; sa maladie même ne l’empêcha pas de s'y livrer. Trois semaines avant sa mort, lorsqu'il n'était presque plus en état de quitter sa chambre, il se faisait encore trainer à la commission de navigation de l’Escaut, pour assister aux discussions de cette assemblée. Ce furent ses derniers travaux ('). Mon père conserva, jusqu’à la fin, la plénitude de ses facultés intellectuelles. Il passa les deux dernières semaines de sa vie à s'entretenir avec nous sur les questions religieuses les plus relevées; il mourut dans la nuit du 13 au 14 décembre (1839). »
(•) Un arrêté royal du 30 juin 1839 l’avait nommé membre de cette commission, instituée à Anvers par le § 6 de l’art. 9 du traité de paix du 19 avril précécédent.
JEAN KICKX (1).
Jean Kickx était l'un des plus anciens membres de l’Académie ; il avait été nommé, un an après la réorganisation de ce corps, le 2t) avril 1817. Fils d’un pharmacien, il dirigeait lui-même à cette époque une pharmacie à Bruxelles : il avait su, depuis longtemps, mériter la confiance publique par ses connaissances approfondies dans les sciences naturelles et dans l’art pharmaceutique. Depuis 1805, il avait été appelé à faire partie du jury médical du département de la Dyle, et il en exerçait les fonctions avec assez de zèle pour être réélu par le nouveau gouvernement en 1814. Il devint même à cette époque secrétaire de ce même jury, qui avait pris le nom de Commission du Brabant méridional, par suite des changements de noms qu’on croyait devoir introduire partout pour désigner les mêmes choses.
Ce savant botaniste était d’un caractère fort austère et d'une probité parfaite : il assistait régulièrement aux séances de l'Académie; et, quoique le personnel fut peu nombreux,
(') Il était né le 9 mars 1775 ; et il est mort le 27 mars 1831.
il prenait rarement la parole. Quand il jugeait à propos de le faire, il s énonçait sans ménagement pour les expressions; ses sorties brusques et mordantes produisaient parfois un effet assez inattendu sur ses collègues, parmi lesquels siégeaient d’ordinaire deux ou trois ministres. On connaissait le fond de sa pensée, on appréciait sa droiture, et tout en rendant justice à sa sincérité, on ne lui faisait point un crime de la verdeur et quelquefois de lapreté de ses observations sur ses collègues présents et souvent même sur les plus haut placés.
11 avait publié, dès l’année 1812, une Flore de Bruxelles qui contenait le résultat de toutes ses recherches faites dans le Brabant. Cet ouvrage pouvait alors exciter l’attention au milieu du silence qui régnait généralement dans nos provinces sur tout ce qui concernait les sciences. Kickx cependant avait des relations assez nombreuses avec son collègue Van Mons, qui dirigeait également une pharmacie à Bruxelles et qui jouissait alors de la réputation la plus grande en Europe. Leurs demeures étaient peu éloignées ; ils se voyaient même assez fréquemment et avaient l’un pour l'autre de l'affection, quoiqu’ils eussent les habitudes et les tempéraments les plus différents. Autant Van Mons avait le caractère vif, actif et tout à fait méridional, autant son collègue était froid, réservé et quelquefois violent, quand il dépassait ses limites ordinaires. Le contraste si fort qui existait entre ces deux savants n’a cependant jamais nui à leurs relations affectueuses, bien que ni l’un ni l’autre ne fit mystère des écarts que son ami se permettait parfois.
Kickx, avons nous dit, avait été nommé membre de l'Académie royale vers l’époque de la réorganisation, et sa nomination avait été faite à l’unanimité. Dès son entrée dans ses nouvelles fonctions, il eut occasion de prendre la part la plus active aux travaux qu’exigeaient les rapports nombreux qui
étaient à faire, et, dans la séance du 20 avril 1 818, il donna lecture d’un précis Sur l'extraction et la purification du salpêtre, sur l’établissement de salpètrières artificielles et le moyen de perfectionner nos poudres. La rédaction de ce mémoire se faisait d’après la demande du Roi, qui avait exprimé le désir de recevoir un précis clair et détaillé pour expliquer la manière la plus aisée et la plus avantageuse d'extraire le salpêtre dans le royaume, d'établir avec succès des salpètrières artificielles, de purifier le nitre et de donner aux poudres la perfection dont elles sont susceptibles ('). C’était ce grand problème qui occupait alors les savants et que Chaptal a traité d’une manière si heureuse.
Un autre mémoire Sur la découverte du gypse sélénite ou sulfate de chaux cristallisé et d’une argile plastique inconnue jusqu’ici dans le voisinage de Bruxelles, fut présenté à l’Académie, dans la séance du 7 septembre 1818. Un rapport, lu au commencement de 1819 sur ce travail, concluait à l’impression dans les Mémoires ; on invitait en même temps Kickx à suivre les travaux que le propriétaire du terrain, où la découverte avait été faite, se proposait d’y exécuter et à communiquer de nouveau les résultats de scs observations. Mais il ne parait pas que ces recherches aient été continuées avec succès.
Les deux travaux précédents ne furent point publiés, mais on trouve dans le tome II des Mémoires de l’Académie, qui parut en 1822, deux écrits de notre auteur, l’un Sur les traps stratiformes et l’autre contenant des Extraits des observations météorologiques faites à Bruxelles pendant le premier semestre de l’an 1822 (’).
(') Le gouvernement témoigna ses remeretmenis pour le travail, dans la séance du 7 septembre suivant.
(*) I/auteur continua à publier le relevé de ses observations météorologiques, dans le tome III des Mémoires de V Académie royale de Bruxelles.
Déjà deux ans auparavant (en 1820), Kickx publiait son Tentamm mineralogicum, ouvrage dans lequel il essayait de ramener aux minéraux la méthode que Linné avait appliquée avec tant de succès au règne végétal.
Vers la môme époque, l’Académie avait reçu différentes lettres sur les découvertes que l’on venait de faire dans la grotte de Han et sur le passage qu’on avait trouvé à travers la montagne qui borde le village, parcouru par le courant de la Lesse : on sait que cette petite rivière, après avoir traversé la montagne, va se jeter ensuite dans la Meuse du côté de Dinant. Les bruits qu’on répandait sur le cours de celte petite rivière et sur la beauté des excavations que présente la montagne, traversée sur une étendue de plus d'un quart de lieue, déterminèrent l’Académie à y envoyer deux de ses membres : Kikx fut chargé de donner la description botanique et paléontologique de la partie extérieure de la montagne, et M. Quetelet fut chargé de faire le relevé de la grotte et d’en présenter le plan intérieur, en indiquant les principales conformations géologiques. L’excursion demandée eut lieu pendant le mois d’août 1822; plusieurs personnes instruites désiraient faire partie de cette petite expédition scientifique, à laquelle assistait aussi le fils de Kickx, qui n'avait alors que dix-neuf ans, mais qui donna, dans cette circonstance, des preuves nombreuses de ses connaissances comme botaniste et de son ardent désir de s’instruire. 11 fallut à peu près huit jours pour prendre une connaissance un peu exacte de l’extérieur de la montagne, et surtout pour mesurer les cavités intérieures, qui présentaient parfois les difficultés les plus grandes, soit parleur rétrécissement, soit par leurs dimensions colossales : l’une d’elles, en effet, pouvait être assimilée par sa grandeur à l’intérieur d’une église élevée : plus de vingt personnes, munies de flambeaux, s’y tenaient facilement sans en éclairer les limites. Aussi, après
son retour, l'un des deux visiteurs, peu satisfait des renseignements qu'il avait recueillis, et particulièrement sur le cours des eaux dans l’intérieur de la montagne, crut-il devoir y retourner et chercher à déterminer les passages qui pouvaient avoir échappé à un premier examen. Le tout fut imprimé dans le tome II des Mémoires de l’Académie de Bruxelles, avec quatre planches et un plan de la grotte (').
En 1823, le conseil d’administration de l’École de médecine deBruxelles confia au professeur Kickx les cours de botanique et de minéralogie, et, trois ans après, la même école se réorganisa et le chargea de l’enseignement des cours de pharmacie, de botanique et de minéralogie.
Ce fut en 1827 que le gouvernement prit le parti de former à Bruxelles les différents cours libres du Musée, en les entourant de quelque prestige, plutôt pour les gens du monde que pour l’enseignement ordinaire. M. Van Ewyck, directeur général de l’enseignement de l’État, fit connaître à l'Académie les intentions bienveillantes du roi, et il invita plusieurs des membres de la compagnie à faire partie des professeurs de ces cours, nouveaux pour la capitale. MM. Dewez, Vanderlinden, Kickx etQuetelet acceptèrent sans peine, et à eux ne- tardèrent pas à se joindre MM. Baron (*), Vande Weyer, Lesbroussart, Drapiez, Roget et Lauts. L’ouverture des cours se fit avec une certaine solennité , et l’on ne tarda pas à s’apercevoir que l’idée de cet enseignement libre avait été favorablement accueillie. Des personnes peu au cou-
(*) Une nouvelle édition de la Relation d’un voyage à la grotte de Han parut, Tannée suivante, sous format in-8®, chez P. -J. De Mat, imprimeur à Bruxelles, avec la description des grottes de Freyr, de Remouchant, de la montagne de Saint-Pierre près de Maestricht, etc.
(•) Une erreur de transcription a fait omettre le nom de Baron parmi les professeurs du nouveau Musée (page 364 de Y Histoire des sciences mathématiques et physiques chez les Belges , par A. Quetelel. 1 vol. in-S°, chez Hayez, 1864). C’est Baron qui fut chargé aussi de prononcer le discours d’introduction.
rant des événements qui nous touchaient cependant de très-près, s’étonneront peut-être de l’accord qui régnait encore à cette époque entre le gouvernement et plusieurs des hommes qui ont marqué le plus pendant notre révolution de <830.
Dans l'année qui suivit l’ouverture des cours publics du Musée, Kickx fit paraître, pour la facilité de son enseignement, un Résumé de botanique et de minéralogie , qui fut imprimé à Bruxelles. On peut remarquer que les efforts de notre modeste savant tendaient constamment à étendre les connaissances et les avantages de ses élèves qui lui témoignaient la plus grande déférence malgré son apparente rigueur (').
Les événements de <830 lui portèrent un coup fatal. Quoique étranger à toutes les agitations politiques, quoique formé en quelque sorte au milieu des bouleversements de la révolution brabançonne et de la révolution française, Kickx sentit avec chagrin les changements nouveaux qui se faisaient, non qu’il y prit une part active, car il demeura étranger aux mouvements politiques qui s’opéraient; mais il ne survécut point à ces déchirements qui se faisaient autour
(') Nous donnons ici un a|>erçn sur quelques découvertes faites par Kickx; nous les empruntons à une notice insérée par M. Marchai père, page 4 des Notices nécrologiques sur Kickx et Fanderlinden, qu’on trouve dans le tome VII des Mémoires de V Académie de Bruxelles, in -4®, 1852. Elles concernent « une nouvelle espèce de Ferbascum qu’il trouva au bord du Ruppel près d’Heyndonck ; une nouvelle espèce d' Agaric, trouvée par lui dans le bois de Soigne et qu’il appela Agaricus revolutus; la découverte qu’il fit du plâtre sélénite, aux environs de cette ville. Il publia aussi une notice sur VArabis albida et alpina, imprimée dans les Annales de la Société Linnéenne de Paris.
« Plusieurs plantes portent son nom, entre autres le Ferbascum Kickxium, ainsi nommé par M. Dumortier, en lémoignagedela découverte qu’il en avait faite. M. Dumortier fit aussi un genre distinct des ^riffcirrmum SpuriumeiElatine de la Flore de Bruxelles , et leur donna le nom de Kickx; une apocinée de Java est appelée A'iefcxia arborea par le docteur Blume; enfin, un genre Kickxia fut créé par M. Reichenhach, botaniste saxon. »
de lui : il mourut pendant l’année même qui suivit notre révolution, en laissant un nom cher à la science ainsi qu’aux gens de bien.
Kickx était père de cinq enfants et il eut le malheur d’en perdre successivement quatre. L'ainé, qui lui survécut, portait le même prénom que lui et avait hérité de sa probité et de ses connaissances scientifiques ('). La douceur de son caractère et son goût extrême pour le travail lui avaient concilié l’amitié et l’estime de tous ceux qui étaient à même de le connaître. 11 avait fait scs premières études à l’Athénée de Bruxelles et obtenu ensuite le titre de docteur. Il avait su mériter, en faisant ses études, pendant quatre années consécutives, les prix que l’Université de Louvain attachait à la solution des questions proposées pour les concours annuels (’j. Après cette carrière brillante comme étudiant de la faculté des sciences, le jeune Kickx publia, selon les
(') Jean Kickx fils était né à Bruxelles, le 17 janvier 1805; il mourut subitement dans la même ville, le 1er septembre 1864. Son fils, Jean-Joseph Kickx, docteur en sciences et connu déjà par des ouvrages de mérite, est attaché, comme l'était son père, à l'Université de Gand, où il soutiendra, nous n'en doutons pas, l'estime qu’ont méritée dans les sciences son aïeul et son père.
(*) Voici quels étaient les énoncés de ces questions ; il suffira de les indiquer: on pourra voir les réponses aux trois premières questions dans les Annales de VUnivertilé de Louvain. La publication du quatrième mémoire couronné a été suspendue, par suite des événements politiques qui amenèrent la révolution de 1850 :
lr« question : Deiur accurala descriptto plantarum officinaiium et venenatarum in agro lovaniensi sponlè crescentium, addilâ earum historié, etc.
2* question : Describanlur plantæ et animalia è quorum partibus vel productif spiritus ardentes extrahi soient, etc.
3* question : Comparetur organisalio generalis animatium cura vegetabilium organisatione, et docealur qttænam classificalio tum animalium, tum vegetabilium e ratione et natura organisationis inslitui posset.
4e question : Enumerentur et systematicè describanlur mineralia in materià mcdicâ rccepta, etc.
usages du temps, pour l’obtention du grade de docteur, la dissertation latine Specimen inaugurale exhibens synopsin molluscorum Brabantiœ Auslrali indigenorum. Cet écrit, comme le fait observer le savant auteur de sa notice nécrologique, est un des premiers ouvrages de malacologie qui ait paru en Belgique. Après avoir déterminé, dans la préface de son mémoire, les limites qu’il a assignées au Brabant, l’étal de l’atmosphère, la température moyenne, les températures maxima et minima, la direction générale des vents, l’auteur passe à la description minutieuse des espèces, au nombre de cent dix, que toutes il a observées lui-môme dans cette province. Le caractère, la synonymie et l’habitat y sont décrits avec un soin tel, que cet ouvrage offre à la fois un mérite réel pour l’époque à laquelle il a été publié, et constitue encore de nos jours un excellent guide pour ceux qui s’occupent de la détermination des mollusques fluviatiles de la Belgique.
J. Kickx venait d’èlre promu au grade de docteur en sciences naturelles quand éclata la révolution de 1830. Adelman , son ancien professeur dans les sciences naturelles, s’était réfugié en Allemagne : son titre fut offert à notre jeune compatriote, qui crut ne pouvoir l’accepter par un motif de délicatesse. Il vint s’établir à Bruxelles, et, en 1831, le collège des bourgmestre et échevins de cette ville se fit un plaisir de le mettre à la place que son père, qui venait d’expirer, avait si honorablement remplie.
Les résultats de son enseignement et les avantages qu’il sut acquérir dans la carrière des sciences prouvèrent suffisamment que la régence de Bruxelles ne s’était pas trompée sur la valeur des connaissances de son jeune protégé. J. Kickx continua son enseignement à Bruxelles jusqu’en novembre 1834, époque de la suppression de l’école ; mais il passa en même temps, comme professeur de botanique et de mi-
néralogie, à l'Université de Bruxelles. L’année suivante, la loi du 25 septembre 1835 réorganisa le haut enseignement en Belgique, et J. Kickx fut attaché à l’Université de Gand, comme professeur extraordinaire pour l’enseignement de la botanique, de la physiologie des plantes et de l'anatomie végétale.
Ce fut pendant la même année qu’il publia sa Flore cryptogamique des environs de Louvain. Celte publication mérite d ’ètre remarquée, car il n’existait à cette époque aucun ouvrage spécialement consacré à la flore cryptogamique du pays. Ce genre de recherches l’occupa depuis d’une manière toute spéciale ; il sut en répandre le goût dans nos provinces; il forma même, en 1856, une société d’amateurs qui avait principalement pour but l’exploration de la flore cryptogamique des Flandres.
C’est pendant l'année 1836 que l’Académie royale des sciences et des lettres de Belgique admit J. Kickx au nombre de ses correspondants, et, l’année suivante, elle lui donna le titre de membre titulaire. Le litre de correspondant n’avait élé créé qu’en 1834, pour remplacer, sans les éliminer, les membres hollandais absents que l’état de guerre ne permettait pas d’assister aux séances. Cet étal exceptionnel aurait dû cesser en 1838, lors de la séparation légale et définitive des deux pays, mais la majorité préféra conserver cette distinction. En 1841, le titre qui avait été accordé à notre jeune naturaliste fut changé en celui de professeur ordinaire, et, par suite de cette nouvelle nomination, il fut appelé à la direction du Jardin botanique, qui, aujourd'hui, grâce à ses bons soins, peut passer pour l’un des plus beaux et des plus riches du pays.
Kickx fut d’un puissant secours pour l’étude de la feuillaison, de la floraison, de la fructification et de la chute des feuilles qui s’était développée en Belgique : scs nombreux
travaux ne lui permettaient pas de suivre attentivement et d’annoter les époque périodiques de ces phénomènes; mais il avait eu l’obligeance d’engager plusieurs de ses amis à y prendre une part active par leurs propres travaux, qu’il avait soin de transmettre exactement ; il se faisait ensuite un véritable plaisir de pouvoir mettre ses connaissances à la disposition des personnes qui s’occupaient plus spécialement de ces travaux, et de les aider de ses bons conseils.
Notre savant compatriote s’occupait particulièrement des études de la flore cryptogamique des Flandres : il avait même déjà publié, dans les recueils de l’Académie, cinq centuries préliminaires de l’œuvre immense qu’il se proposait de mettre au jour et qui devait « comprendre un aperçu organographique de chaque famille et la description étendue de plus de deux mille espèces, sans compter plusieurs centaines de celles qui, admises jusqu’à ce jour, ont dû, par suite des découvertes de Tulasne et d'autres cryptogamistes, être ramenées à des types dont elles ont été reconnues n ’ètre que des états préformatifs. » 11 avait terminé un ouvrage considérable sur ce sujet curieux et important : « Il venait de mettre le couronnement à tant d’œuvres justement estimées, en achevant son grand travail sur la flore cryptogamique, quand, par une coïncidence fatale, la mort l'atteignit au moment même où il venait de conclure, avec un éditeur, en présence d’un de ses plus anciens amis, les arrangements pour la publication de ce monument scientifique. Un tel travail ne sera, sans doute, pas perdu; il ne restera point ignoré; des mains fidèles le mettront pieusement au jour... (') »
(*) J. kick* se trouvait alors à Bruxelles pour assister à des examens universitaires; il parla à un ancien ami des difficultés qu'il avait éprouvées chez un des principaux éditeurs de Bruxelles, pour l'impression de son ouvrage, qui formait en quelque sorte l'œuvre de toute sa vie. Cet ami lui proposa d'aller terminer avec
Indépendamment de ses recherches consciencieuses qui l'avaient si fidèlement conduit pendant tout le cours de sa vie, J. Kickx se plaisait à réunir des notes biographiques sur les hommes les plus distingués de son pays qui s'étaient spécialement occupés de ses éludes favorites. Il donna dans ses loisirs des notices sur Jean de Laet, Van Sterbeeck, Auger-Gislain de Busbeck, Boece de Boodt, etc. Quand l’Académie royale de Belgique songea, plus tard, à réunir les noms de ses hommes les plus distingués et à en présenter le tableau, de manière à réunir tous ses titres de gloire, J. Kickx fut naturellement appelé à faire partie des quinze membres de l’Académie désignés pour s’occuper du soin de la rédaction. 11 s’agissait, avant tout, de savoir s’il fallait composer simplement un dictionnaire biographique des hommes qui avaient marqué dans l'histoire du pays, ou s’il fallait, à peu près comme le demandait De Reiffenbcrg en 1846, « considérer le travail comme un tableau historique , ou un résumé dans l’ordre chronologique, des faits et gestes de tous les hommes qui ont contribué à rehausser la gloire du nom belge, tant sous le rapport artistique, scientifique et littéraire que sous d’autres également dignes d’etre signalés. » Il proposait donc de rédiger séparément l’histoire littéraire, l’histoire scientifique, l’histoire artistique, l’histoire politique et militaire, etc. La question fut résolue en faveur de la biographie par dix voix contre cinq ; et Kickx, qui s’était beaucoup occupé de l’histoire scientifique, se rangea dans le parti vaincu (').
Parmi les témoignages d’estime accordés à notre collègue
l'éditeur cette affaire purement commerciale. Les difficultés, en effet, furent aplanies : J. Kickx vit l'éditeur, mais le lendemain il avait cessé d'exister.
(•) Les cinq membres de la commission académique qui tenaient à présenter le tableau historique de la Belgique au lieu de la biographie des Belges, étaient HM. F élis père, le baron Kervyn de Leltenhove, J. Kickx, Van Uasselt et Quetelet.
par différents botanistes, il convient de citer les plantes nombreuses qui ont été chargées , en quelque sorte , de transmettre son nom et ses services à la postérité ('). Onze plantes portent son nom, et différentes sociétés savantes, en appelant à elles le botaniste distingué, lui ont donné des témoignages de leur estime. Peu de personnes jouissent d’une considération aussi complète que celle qu’il avait méritée, et comme homme et comme savant; on peut dire qu’il a véritablement honoré la science par sa modestie et par ses belles qualités qui commandaient l’estime générale.
J. Kickx mourut à Bruxelles, dans la nuit du 1er septembre 1864 : rien ne pouvait annoncer une mort aussi subite. Son corps fut transporté à Gand, et ses obsèques eurent lieu, au milieu de la douleur générale, le lendemain de l’enterrement de Timmermans, son collègue dans la faculté des sciences, autre perte douloureuse que les sciences firent simultanément.
(•) Ces plantes sont : Zamia Kickxii, Moq. — Polyporus Kickxianus, Lev.
— Hypoxylon Kickxii, West. — Stilbospora Kickxii, West. — Terebratula Kickxii, Galleot. — Pholat Kickxiana , De Ryckh. — Paludina Kickxii, West.
— Astarie Kickxii, Nyst. — Dentalium Kickxii, Nyst. — Trochus Kickxii, Nyst. — f'enus Kickxii, Nyst.
Oq pourra voir avec plus de détails, une notice de IN. Poelraan sur J. Kickx, dans l’Annuaire de l’Académie pour 1805.
DANIEL-J OSKPH-BENOIT MARESKA (1).
C’est une douce consolation pour l’honnèle homme de s’élever des rangs inférieurs de la société et de parvenir, par ses talents et son caractère, à prendre une position distinguée et à jouir de l’estime de tout ce qui l’environne. Mareska avait rencontré, dans le cours de ses premières années, bien des difficultés; mais il sut les vaincre dès ses éludes universitaires, et son excellente conduite fixa bientôt l'attention des hommes qui pouvaient exercer de l’influence sur son avenir. La nature semblait l’avoir traité d’une manière privilégiée, car il joignait un physique avantageux à des qualités morales et spirituelles très-remarquables.
Ses premiers débuts à l’Université de Gand furent signalés pardifférenls succès qu’il obtint dans les concours. En 1824, il remporta le prix de l’Université de Liège, par un mémoire sur la théorie des limites. Ses prédilections, dans sa première jeunesse, le dirigeaient plus spécialement vers les sciences mathématiques , et il semblait en effet avoir des dispositions particulières pour les cultiver avec supériorité. Deux ans après, il remporta une distinction semblable dans (*)
(*) Né à Gand, le 9 septembre 1803; mort dans la même ville, le 31 mars 1858.
l’université de sa ville natale, par un mémoire sur la théorie des caustiques par réflexion et par réfraction ('). Ce sujet occupait alors non-seulement les mathématiciens belges, mais encore beaucoup d’hommes remarquables des pays avoisinants, qui cherchaient à simplifier cette théorie et à la ramener à sa plus simple expression.
C’est à cette époque aussi qu’à l’occasion de sa promotion au grade de docteur en sciences, il écrivit son mémoire sur les lois de l’électricité dynamique. Immédiatement après (1827), il fut nommé à la chaire des sciences mathématiques de l’Athénée royal de Gand. 11 fut en même temps appelé comme professeur de chimie à l’école industrielle, qui était annexée à l’université de la même ville. La première de ces places était devenue en quelque sorte une espèce de récompense pour les étudiants les plus distingués de l’université.
Lors de l’organisation de l’Athénée deGand, en 181 4, l’université n’existait pas encore; elle ne fut créée que deux ans après. M. Quetelet y était chargé de l’enseignement des mathématiques, mais il n’eut pas de peine à faire comprendre son insuffisance pour développer, seul, les sciences mathématiques et physiques, dans un athénée royal qui tenait à se placer en première ligne. On nomma successivement MM. Le Maire, Mareska, Lefrançois, Duprez, qui succédèrent les uns aux antres et qui éveillèrent une émulation utile parmi les jeunes gens.
Mareska sentit cependant que la place de professeur de mathématiques à l’Athénée serait insuffisante pour le mettre à même de poursuivre toutes les études qui l’occupaient : il prit, en 1829 , le diplôme de docteur en médecine, comme
(') Josephi Mareska Gaudavensit responsio ad quaeslionem : In investigationes mere mathematicas de causticis per refie xionem et refractionem, etc.,
1 vol. in-4*, 50 page» cl 9 planches. Gand, 1896.
inaugurant la nouvelle carrière qu’il se disposait à suivre. Son attention s était, depuis longtemps , portée vers les sciences d’observation et particulièrement vers les sciences médicales. A la suite de la révolution de 1830, la suppression des facultés de philosophie fut décrétée; il se forma des facultés /i’6re* pour l’enseignement de ces mêmes sciences, et Mareska fut chargé de l’enseignement de la chimie. Il occupa ces fonctions jusqu’à l’époque de la réorganisation de l’enseignement supérieur, et devint alors professeur extraordinaire de ce cours, qu'il continua d’enseigner jusqu’à la fin de sa vie. Il échangea toutefois ce litre contre celui, plus élevé et plus productif, de professeur ordinaire.
En 1830, il publia, avec M. Donny, une lettre à M. Dumas sur la suspension de l'affinité par le froid, lettre qui a paru dans les Complet rendus de l’Académie des sciences de Paris (séance du 7 mars 1845). Cet écrit était assez remarquable pour que Berzélius, dans son rapport sur les progrès de la chimie, appréciât les cherches qui y sont contenues. « Ce sont là, dit-il, des expériences de la plus haute importance pour la chimie théorique. » L’appréciation d’un homme aussi célèbre doit exercer quelque influence sur l'esprit des juges en pareille matière.
Dans le cours de la même année, l’Académie royale de Belgique fit paraître, dans le tome XII de ses Bulletins , l’extrait d’une lettre que les mêmes savants avaient adressée à son secrétaire perpétuel, sur les modifications que présentent certains corps dans leurs propriétés chimiques, quand ils sont portés à une température excessivement basse. Ce travail avait principalement pour but de montrer que les expériences faites à Gand avaient précédé celles faites sur le même sujet par de Schrôtter à Vienne, et que les auteurs avaient reconnu que l’affinité entre plusieurs corps se trouve diminuée par l’influence du froid.
Mareska s’était occupé de ces recherches avec M. Donny, qui lui servait d'aide à l’Université de Gand. L’Académie a inséré dans ses recueils plusieurs autres ouvrages dus à la même collaboration. On trouve, dans le tome XVIII de ses Mémoires, un écrit sur un appareil de Thilorier modifié, concernant les propriétés de l’acide carbonique liquide et solide, et, dans le tome XXVI, des Recherches sur l’extraction du potassium.
Le tome XIV des Bulletins renferme aussi des travaux de Mareska qui ont pour objet les sophistications des farines et du pain : l’attention de notre confrère s’est toujours portée d’une manière particulière vers tout ce qui concerne les aliments et l’état des produits qui servent à la consommation. Ainsi, il composa avec notre confrère J. Kickx son rapport sur l'épidémie des pommes de terre , et il Ct avec M. Hyman une enquête sur le travail et la condition physique et morale des ouvriers employés dans les manufactures de coton.
Il écrivit, plus tard, avec M. Valerius, actuellement professeur de physique à l’Université de Gand, le cours de chimie organique et inorganique qui parut pendant l’année 1848. Cet ouvrage, traduit de l’allemand, avait pour but de faciliter l’enseignement.
Nous devons mentionner encore la part qu’il prit à la composition de la Pharmacopée , ouvrage dont le Gouvernement désirait vivement la publication et dont l’utilité n’a pas besoin d’étre démontrée. Il était ainsi toujours prêt au travail et ne refusait jamais ses soins dès qu’il s'agissait d’une œuvre utile.
Mareska avait été décoré de l’ordre de Léopold pour les nombreux services qu’il avait rendus aux sciences par ses travaux et par le concours qu’il avait prêté à tontes les recherches demandées par le gouvernement.
L’année \ 830, comme nous l’avons vu, avait changé totalement sa position; elle lui avait fourni en même temps une occasion favorable pour augmenter, par une observation active, ce qu’il possédait de connaissances théoriques. 11 fut nommé médecin de la maison centrale de détention, l’une des prisons les plus considérables du royaume ; plus tard, il fît partie de la Commission médicale provinciale et fut revêtu d'autres fonctions, qui, jointes à son enseignement, lui causèrent, pour se tenir au niveau des progrès de la science, des fatigues incessantes qui finirent par ruiner graduellement sa robuste santé.
Mareska était l’un des fondateurs de la Société de Médecine de Gand, qui l’a choisi, quelques années avant sa mort, comme un de ses présidents. Il a pris une part très-active aux travaux de cette association : c’est ce que montrent les nombreuses communications sur les sciences qu’il a insérées dans ses différents Bulletins.
L’Académie royale de médecine, à laquelle il fut également attaché en 1848, reçut différents articles de sa composition et d’intéressants rapports sur des travaux qui avaient été soumis à son examen.
Le savoir, l’impartialité, ladoiture de caractère qui distinguaient Mareska, avaient souvent engagé le Gouvernement à recourir à son expérience pour les renseignements qu’il désirait recevoir. Ses appréciations inspiraient, avec raison, la plus grande confiance; et le Ministre de la justice crut devoir publier les rapports qu’il lui avait adressés sur l’étal sanitaire des détenus correctionnels à llémixcm.
« Pendant ses dernières années, quand il avait à lutter d’une manière incessante contre la maladie qui l’a conduit au tombeau, m’écrivait un de ses collègues, je l’ai entendu maintes fois gémir sur l’impossibilité où il se trouvait de donner régulièrement ses leçons. A peine convalescent, nous
l’avons vu souvent se faire conduire jusqu’à l’université, et quand il se trouvait dans l’impossibilité d’arriver jusqu a son amphithéâtre, il demandait à l'un de ses collègues de lui céder une salle au rez-de-chaussée. »
« Mareska est mort le 31 mars 1838 , à la suite d’une hydropéricarde; et jusqu’au dernier instant, il a conservé toute la sérénité de son caractère. Il a vécu et il est mort en bon chrétien. 11 a réclamé lui- même les secours de la religion, au moment qu’il a senti ses jours sérieusement menacés. »
L’enterrement eut lieu le 2 avril 1858. Les représentants des principales institutions auxquelles Mareska avait appartenu vinrent successivement rendre un dernier hommage à sa mémoire, à ses rares qualités, et exprimer des regrets partagés par toute la population gantoise.
HENRI-GUILLAUME G ALEOTTI.
Peu de jeunes gens préludèrent d’une manière plus heureuse à leur carrière scientifique, peu y apportèrent des qualités plus aimables et plus bienveillantes que le savant dont j’essayerai de retracer la courte existence. Plein d’ardeur pour letude, plein du désir de s’y livrer avec énergie, il vint échouer devant un mal qui amortit ce feu créateur, et la fortune lui sourit si peu quelle comprima les dons naturels par lesquels il se distinguait le plus.
Henri-Guillaume Galeotti était d’origine italienne : son père était de Milan; lui -même était né à Paris, au milieu des événements militaires qui répandirent le deuil autour de son berceau ('). Il suivit, bientôt après cette époque, son père en Belgique, et, dès qu’on put le remarquer, il se plaça, par scs facultés intellectuelles, dans un rang élevé. Galeotti
(•) Il était né le 10 septembre 1814 (cette date est extraite des actes de naissance du 5“® arrondissement de Paris). » Il avait été enregistré devant M. Mauvaye, maire, le 12 septembre 1814, comme Ois de dame Esther-Agathe-Chrislinc Kraus, sous le nom de Henri-Guillaume. »
Galeotti avait été naturalisé Belge par arrêté royal du 28 février 1843. Il est mort le 14 mars 1858, pendant le même mois que Mareska, avec qui il avait d'ailleurs tant de rapports.
n’avait que vingt et un ans lorsqu’il se fit eonnaitre de l’Académie royale de Bruxelles par le prix qu’il y remporta pour son Mémoire sur la constitution géognostique de la province de Brabant (').
Cet écrit assez étendu nécessitait des recherches nombreuses sur la nature des terrains de la province, et exigeait la connaissance des différents ouvrages modernes de minéralogie et de paléontologie. L’auteur le rédigea avec une simplicité pleine de modestie, mais en homme qui se sentait la force nécessaire pour se livrer à des études sérieuses. On doit setomier toutefois que, préparant ce travail dans un âge aussi peu avancé, il pût parler déjà des voyages scientifiques qu’il avait accomplis. « Depuis plusieurs années, dit-il dans sa préface, l’Académie des sciences de Bruxelles avait proposé au concours la description géologique du Brabant; personne n’avait encore traité cette question, lorsque, revenu de longs voyages que je fis en Saxe, en Bohème, au Harz, etc., dans le but d’approfondir les sciences géologiques auxquelles je me vouais depuis plusieurs années, je me hasardai de répondre à cet appel. Mes faibles talents et mon jeune âge me faisaient peut-être un devoir de ne point entreprendre une si rude tâche ; mais le désir orgueilleux de marcher sur les traces frayées par tant de succès divers des d’Omalius d’Halloy, des Cauchy, des Dumont, des Sauveur, des Sehmerling et d’autres, qui honorent la Belgique par leurs travaux géologiques, et l’exemple que m’offraient ces savants, ont fait naître en moi l’idée présomptueuse que je pourrais soumettre une description géognostique du Brabant à leur approbation (’). »
(■) Tome Xll de» Mémoire s couronnée de l’académie royale de Belgique, in-4- ; 1837.
(•) Préface du Mémoire sur la constitution géognostique, page 30, lome Xll de» Mémoires couronnés de l'académie.
C’est surtout par les recherches paléontologiques que celte description se fait remarquer etqu’elle sut mériter des éloges. Non-seulement Galeolti remporta le prix du concours, mais l’Académie voulut donner à l’auteur un témoignage de confiance. Elle avait demandé, dans ses programmes des recherches sur la géologie de nos principales provinces; elle crut que l’instant était venu de procéder à un travail général et de demander la carte géologique de tout le royaume.
Le 2 juillet 1830 (') parut un arrêté royal qui portait qu’une carte géologique de la Belgique serait exécutée aux frais du gouvernement, sous les auspices de l’Académie royale de Bruxelles, et que l’étude des terrains et le tracé de leurs limites seraient remis dans le terme de trois ans. Cet arrêté stipulait de plus que le sieur Dumont, professeur k l’Université de Liège et membre correspondant de l’Académie royale, serait chargé de l’exécution de la carte comprenant les provinces de Liège, de Namur, de Hainaut et de Luxembourg, et que le gouvernement se réservait de désigner ultérieurement la personne chargée d’exécuter les études relatives aux provinces de Brabant, d’Anvers, des Flandres et de Limbourg.
Le savant que concernait cet arrêté, sans cependant le désigner encore, était, conformément au désir exprimé par l’Académie, le jeune Galeotli. Mais, par suite de l’absence prolongée de ce naturaliste, le gouvernement dut confier tout le travail k Dumont, qui s’acquitta, du reste, de la manière la plus digne de cette mission importante. On ne peut que regretter de voir ces deux savants, en qui l’Académie avait mis de si nobles espérances, terminer tous deux leur carrière dans un âge peu avancé et k si peu de temps d’intervalle.
(■) Bulletins de V Académie, (ome III, page 334, 1836. M. Galeotli était parti de Hambourg au mois de septembre de l'année précédente, et s'était rendu à Vera-Cruz.
Pendant son séjour en Amérique, Galeotti fut loin d’oublier l’Académie; il la tint au courant de ses principales excursions et lui communiqua la plupart de ses travaux. Nos bulletins témoignent de ses sentiments d’attachement pour le corps qui avait récompensé sa première œuvre et qui avait voulu l’associer à une de ses entreprises les plus importantes. Dans ses différents voyages en Amérique, et particulièrement dans le Mexique, on le voit toujours tourner scs regards vers sa patrie adoptive, prendre plaisir à lui parler de ses études et s’efforcer de lui montrer qu’il n’est pas indigne des sympathies du premier corps scientifique de l’État (’).
(') Nous rappellerons ici, avec plus «le détails, les renseignements que Galeoiti parait avoir communiqués lui-méme à M. La Sègue et que celui-ci a publiés à Paris, dans un recueil scientifique :
«t Parti de Hambourg en septembre 1855, il arrive à Vera-Cruz en décembre, à l'époque où la végétation est pour ainsi dire stationnaire; une herborisation de quelques jours lui amène cependant la découverte de quelques espèces nouvelles. Il visite ensuite la région fertile et tempérée de Xaiapa, ville située à vingt-cinq lieues de Vera-Cruz. Uu séjour de six mois lui permet de récolter une foule de plantes vivantes (surtout des orchidées) et d'échantillons desséchés. De Xaiapa, M. Galeolti poursuit sa roule vers las Vigas, régions froides et boisées «le la Cordillère, *]nel'on quitte pour entrer dans la région froide des plaines de Perote. Il observe toute la contrée de plaines depuis Perote et au delà de Puebla jusqu'au pied de la chaîne volcanique de l'Iztaccihuall et la chaîne qui sépare les plaines de Puebla de celles de Mexico. A trois différentes époques, en 1836, 1837, 1838, il herborise dans la plaine «le Mexico, près d'Ayotla, de Chalco, de San Augustin, de Tisayuca, etc., jusqu'à Pachuca. En juillet 1836, il se rend aux montagnes de Real- Monte; accompagné de M. Cb. Ehrenberg de Berlin, il herborise, pendant deux à trois mois dans cette intéressaule région. Il visite quelques pics élevés, tels que le Sumate et le Cerro del Aguila, Régla, près de Real-Monte, le ravin du Rio-Grandede Mcxtitlan, à 1,000 pieds plus bas que Régla, les montagnes escarpées de la Cordillère de San-Jose-del-Oro, au nord de Zimapan, etc.
* A la On de 1835, M. Galeotti part de Mexico pour visiter la Cordillère occidentale du Mexique, en passant par San-Juan-del-Rio, les plaines de Zelaya, Salamanca et Léon. Il visite Guadalaxara et les rives du lac de Cbapala, à treize lieues de cette ville. Une course rapide le transporte ensuite à San-Blas, au bord de l'océan Pacifique.
» A son retour de la cOle, en 1837, il se rend à Guanaxuato, à la Sierra de Santa-Rosa, etc. Au mois de juin, il part de Mexico pour visiter le haut volcan de Popocatcpetl et en rapporte un herbier recueilli pendant un campement de trois
Il revint en Belgique vers la fin de l’année 1840, et dès la première séance d’élection qui suivit son retour, il obtint les suffrages de l’Académie, qui le nomma au nombre de ses correspondants (le 7 mai 1841).
M. Galeotti rapportait une riche moisson d’objets d’histoire naturelle. Sa modestie et les limites du temps dont il pouvait disposer ne lui permirent pas de s’occuper seul à mettre le public dans la confidence de tout ce qu'il avait réuni dans ses voyages; il en communiqua cependant une série à l’Académie royale de Bruxelles, avec laquelle, comme nous venons de le dire, il avait toujours entretenu des rcla-
jour*, près des limites de la végétation, à 10,500 pieds; il repart en juillet pour les riches régions de Micboacan, après avoir visité et escaladé le sommet du Campanario (clocher) de Nevado de Tolttca, situé à près de 15,000 pieds de hauteur absolue, et les rives du lac qui remplit en partie la cavité de l'ancien cratère. Il explore successivement Morelia (Valladolid de Micboacan) et ses environs, Jésusdel-Moute, Santa-Maria, Iaripco (à 5,000 pieds), Patzenaro, le volcan de Jorulio, Uruapan. De ce dernier endroit, il traverse toute une région de montagnes et arrive à Guadalaxara. En décembre 1837, il se dirige vers le nord sur Aguas- Calienles et sur San-Luis-Potosi, ville située près du tropique et à plus de 6,000 pieds au-dessus du niveau de l’Océan. De retour à Mexico, en avril 1838, après un voyage de quatre A cinq mille lieues, il revient à Xalapa et h Vera-Cruz, et va» établir sa station botanique à la colonie allemande de Mirador et de Zacuapan. Au mois d'août, en compagnie de ses trois amis, les naturalistes MM. Funck, Ghiesbreght et Linden, il visite le pic élevé d’Orizaha. Établi pendant onze jours avec ses compagnons dans une caverne située à environ 11,000 pieds, il recueille, entre 9,000 et 12,800 pieds de hauteur absolue, 3 à 400 espèces de plantes.
• En avril 1839, M. Galeotti part pour Tehuacan, dans l'État de Puebla, par Cordova, Orizaha et Acullzingo; visite Oaxaca et le Cerro de San-Felipe, au nord de la ville, Yavezia, Caslrasana, etc., dans la Cordillère orientale d’Oaxaca et la Chinantla, vaste réunion de ravins et de montagnes. Son voyage à la Cordillère, au sud d'Oaxaca et A la côte Pacifique, est marqué par des stations importantes : la plaine d'Oaxaca, Sola, Juquila, près de la côte, à 4,000 pieds d'élévation dans la Cordillère et près du mont de la Vierge, et où se trouve la flore la plus riche, la plus variée et la moins connue du Mexique. De retour à Oaxaca à la fin de 1839, il parcourt la Misleca-Alta, Penoles, lallepeque, Ntisimi, etc., retourne à Vera- Cruz par Tehuacan, Huatusco et la colonie de Mirador, et quitte le Mexique en juin 1840, effectuant son retour par la Havane et l'Angleterre. » (Extrait du Musée botanique de M. Benjamin Deïessert, par A. La Sègue; Paris, 1845, in-8#, pages 209 et suivantes.)
lions; le surplus de son butin scientiiique enrichit successivement différents recueils.. « L’herbier qu’il avait formé était composé de 7 à 8,000 espèces, dont un grand nombre étaient nouvelles ; mais une partie seulement d’entre elles a été décrite , soit par Galeotti , soit en collaboration avec d’autres botanistes : les fougères et une bonne partie des phanérogames par Martens; les orchidées par Ach. Richard; les graminées par Trinius, etc. (').
Le travail sur les fougères méritait un examen tout particulier; l’attention que Martens et Galeotti ont portée sur ces plantes s’explique facilement, si l’on considère que le Mexique est, peut-être, l’un des pays du monde entier qui en est le plus richement doté. Sur 160 espèces qui proviennent de ce territoire, il s’en trouvait plusieurs encore inconnues jusqu’alors : des planches nombreuses en présentent la configuration, qui est décrite, du reste, dans un texte faisant l’objet d’un mémoire assez considérable (*).
M. Galeotti était plein d’ardeur pour les sciences; ce qu’il possédait n’était rien à ses yeux : sa fortune, son existence, tout leur était consacré. 11 forma, dès son retour, un grand établissement horticole, et il en proportionna l’importance bien plus aux idées qu'il avait conçues qu’à ses ressources pécuniaires. Mais il sentit bientôt que le commerce a d’autres exigences que celles qui résultent du savoir, et qu’en voulant y réussir, il ne suffit plus de connaissances étendues ni de pensées généreuses. Il dut céder à des préoccupations toutes différentes de celles qui l’avaient dominé jusqu’alors : il se sentit transporté dans un monde nouveau, dont il ne connaissait ni les expédients, ni les écueils.
(') Notice nécrologique sur H. GaleoKi par M. Ed. Morren.
(') Mémoires sur les fougères du Mexique, et considérations sur la géographie botanique de celte contrée, par Martens et H. Galeotti, (orne XV des Mémoire s de l’académie de Bruxelles, année 1843.
Ce retour l’affecta vivement et eut la plus fâcheuse influence sur son organisation. Peu à peu il s’éloigna, par discrétion, des hommes avec lesquels il avait autrefois du plaisir à se trouver. L’Académie ne le vit plus prendre part à ses séances : il semblait que le sort qui le poursuivait fût en même temps une barrière entre lui et les hommes qui l’estimaient le plus.
Par l’intermédiaire de quelques confrères de l’Académie, Galcotti put entrer, au mois de mai 1853, comme directeur au Jardin d’Horticulture de Bruxelles, et s’y livrer entièrement à ses études de prédilection. Celte tranquille position lui donna plus de calme; il retourna à ses travaux chéris et jouit de l’existence paisible dont il avait tant besoin. Mais le coup qui devait nous le ravir était porté depuis longtemps : sa santé, trop rudement éprouvée, ne put se rétablir, malgré les conditions plus heureuses dans lesquelles il se retrouvait.
Galeotti , depuis son retour d’Amérique, s’était marié, mais il n’eut qu’un seul enfant, un fils , et ce fut sans doute une cause d’allégement pour son esprit, que de ne pas être chargé d’une nombreuse famille au milieu des luttes pénibles qu’il eut à soutenir. Le travail fut son grand consolateur, et le besoin d’étude le porta à s’occuper de la rédaction du Journal d'horticulture pratique, dont la publication augmentait encore les avantages de sa nouvelle position.
C’est le 14 mars 1858 que se termina sa douloureuse existence, minée par une longue et pénible maladie. La plupart de ses anciens collègues de l’Académie et ses nombreux amis voulurent lui payer un dernier témoignage d’affection, et accompagnèrent ses restes jusqu’au cimetière de l'église de Schaerbeek, où ils furent déposés.